L économie selon la Bible
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Description

Unique en son genre, documenté et pédagogique, cet ouvrage expose en quoi la Bible est porteuse d'un modèle économique de développement, qui repose sur la solidarité. On parle de "solidarisme", modèle se démarquant du socialisme ou du capitalisme.



Symbolisée par le bleuet, cette théorie macroéconomique repose sur cinq piliers : l'éducation, le groupe, le contrôle de la croissance, la régulation de la concurrence, un nouvel ordre social.




  • L'apport du judaïsme dans l'économie : une éthique individuelle originale


    • L'économie et le social dans la Bible et le Talmud


    • Le facteur religieux propice au développement économique


    • Une éthique de l'homme économique dans le judaïsme




  • Les grands thèmes de l'économie biblique qui conduisent au solidarisme


    • Les échanges


    • L'argent


    • L'intérêt


    • La concurrence




  • Le solidarisme du judaïsme : une réponse aux problématiques économiques


    • Les grands axes de réflexion dans l'Ancien Testament


    • Le rapprochement entre les prises de conscience actuelles et les sources religieuses


    • La redistribution des ressources et la force du travail



Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 28 mars 2013
Nombre de lectures 258
EAN13 9782212233797
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait



Symbolisée par le bleuet, cette théorie macroéconomique repose sur cinq piliers : l'éducation, le groupe, le contrôle de la croissance, la régulation de la concurrence, un nouvel ordre social.




  • L'apport du judaïsme dans l'économie : une éthique individuelle originale


    • L'économie et le social dans la Bible et le Talmud


    • Le facteur religieux propice au développement économique


    • Une éthique de l'homme économique dans le judaïsme




  • Les grands thèmes de l'économie biblique qui conduisent au solidarisme


    • Les échanges


    • L'argent


    • L'intérêt


    • La concurrence




  • Le solidarisme du judaïsme : une réponse aux problématiques économiques


    • Les grands axes de réflexion dans l'Ancien Testament


    • Le rapprochement entre les prises de conscience actuelles et les sources religieuses


    • La redistribution des ressources et la force du travail



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C4 U nique en son genre, documenté et péda gogique, cet ouvrage expose en quoi la Bible est porteuse d’un modèle économique de développement, qui repose sur la solidarité. On parle de « solidarisme », modèle se démarquant du socialisme ou du capitalisme.
Symbolisée par le bleuet, cette théorie macroéconomique repose sur cinq piliers : l’éducation, le groupe, le contrôle de la croissance, la régulation de la concurrence, un nouvel ordre social. RICHARD SITBON , économiste, est directeur au ministère du Trésor israélien, attaché à la lutte contre le blanchiment d’argent. Il est notamment l’auteur d’articles économiques et d’opinions pour l’édition française du Jérusament Post et de divers journaux francophones ainsi que de l’essai Une réponse juive à l’anarcho-capitalisme – Judéo-économie (L’harmattan, 2007).
2 Richard SITBON
Préface de Josy Eisenberg
L’économie selon la Bible
Vers un modèle de développement
3 Groupe Eyrolles 61, bd Saint-Germain 75240 PARIS Cedex 05
www.editions-eyrolles.com
En collaboration avec : Caroline Bee
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans l’autorisation de l’Éditeur ou du Centre Français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands Augustins, 75006 Paris.
© Groupe Eyrolles, 2013 ISBN : 978-2-212-55536-3
4 À Georges Raphaël Fhal
Pour Anaëlle et Nathanaël, Talia, Shani, Yohai .
5 Remerciements
Je remercie tout d’abord mes parents, qui ont développé en moi cette flamme inébranlable d’amour pour Israël et qui finalement ont contribué par cela à l’existence de ce livre. Je voudrais remercier tous mes amis et principalement madame Caroline Haddad, mon agent littéraire, pour avoir lu et corrigé la dernière version de ce livre. Je ne pourrais pas finir sans inclure dans ces remerciements les personnes qui me sont les plus chères, mes enfants pour leur patience.
7 Sommaire R EMERCIEMENTS P RÉFACE Q UEL EST LE BUT DE CET OUVRAGE ? A VANT-PROPOS I NTRODUCTION P ARTIE I L’ APPORT DU JUDAÏSME DANS L ’ ÉCONOMIE : UNE ÉTHIQUE INDIVIDUELLE ORIGINALE C HAPITRE 1 L’ ÉCONOMIE ET LE SOCIAL DANS LA B IBLE ET LE T ALMUD Le retour de l’économie à une dimension transcendantale L’éthique, un retour du refoulé La perception extérieur-intérieur Devoir spirituel et devoir social Abraham et John Stuart Mill : réconcilier le donneur et le receveur Le face-à-face dans la relation donneur-receveur C HAPITRE 2 L E FACTEUR RELIGIEUX PROPICE AU DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE L’apport de Max Weber Le double système du judaïsme 8 Du protestantisme au judaïsme : une dimension commune Le travail comme glorification de Dieu C HAPITRE 3 U NE ÉTHIQUE DE L ’ HOMME ÉCONOMIQUE DANS LE JUDAÏSME L’ ethos juif : une logique de l’origine Pertinence du religieux et de la Bible dans le regard économique Juifs et double moralité économique : le mythe évacué La double moralité La place du milieu Homo-œconomicus : une éthique de l’homme économique dans le judaïsme P ARTIE II L ES GRANDS THÈMES DE L ’ ÉCONOMIE BIBLIQUE C HAPITRE 1 L ES ÉCHANGES La théorie de la valeur comme méthode de diffusion d’une économie individualiste La notion de marchandise L’apport du judaïsme L’acte effectif d’achat C HAPITRE 2 L’ ARGENT La monnaie comme objet antagoniste à la marchandise La monnaie dans le regard talmudique : les utilités oubliées de l’argent 9 C HAPITRE 3 L’ INTÉRÊT Problématique de l’intérêt dans les textes bibliques Problématique de l’hégémonie de l’argent improductif et de son intérêt L’intérêt dans le judaïsme De l’intérêt nominal, réel et de l’importance du regard vers l’autre L’intérêt comme partenaire, le prêteur reconverti en semi-entrepreneur Le principe de partenariat C HAPITRE 4 L A CONCURRENCE Les postulats de base Pour un rappel de la définition de la concurrence Les objections à la concurrence Concurrence et judaïsme Une logique de la concurrence L’exigence de Tsedaka P ARTIE III L E SOLIDARISME : UNE RÉPONSE AUX PROBLÉMATIQUES ÉCONOMIQUES C HAPITRE 1 L ES GRANDS AXES DE RÉFLEXION DANS L ’A NCIEN TESTAMENT L’éthique Les « perles de sagesse » L’argent Un cadre de référence original : la fonction d’être 10 C HAPITRE 2 L E RAPPROCHEMENT ENTRE LES PRISES DE CONSCIENCE ACTUELLES ET LES SOURCES RELIGIEUSES Theodor Herzl : une vision du solidarisme Zeev Jabotinsky : la philosophie sociale du Talmud Le Shabbat Pea Le Yovel Léon Bourgeois : solidarité et solidarisme Les Pirke avot ou Maximes des Pères C HAPITRE 3 L A REDISTRIBUTION DES RESSOURCES ET LA FORCE DU TRAVAIL La redistribution des ressources Le Shabbat La Shemita : l’année sabbatique Le Yovel La force de travail et la question de l’État La force de travail L’État providence ou la providence des hommes C ONCLUSION B IBLIOGRAPHIE
11 Préface
Le judaïsme ne s’intéresse pas qu’à la théologie. Les rabbins n’auraient certainement pas accepté la fameuse sentence : « L’intendance suivra. » Bien au contraire ! Les rabbins dans le Talmud utilisent une formule très suggestive pour exprimer la primauté de « l’intendance ». Ils disent : « Point de farine ? Point de Torah. »
Voilà qui justifie l’intervention très érudite de Richard Sitbon : chercher dans l’immense patrimoine juridique et éthique des sources rabbiniques les principes qui devaient régir l’économie. Dès les premières pages, cet ouvrage pose une question des plus actuelles : quelle économie pour demain ?
Le livre de Richard Sitbon s’inscrit dans le débat de l’éthique, des différents systèmes de sociétés, de changements qui seront demandés aux hommes, mais d’une manière originale, et sur un sujet qui, jusqu’à présent, a été délaissé par le judaïsme : le système économique de la Bible.
Car, au-delà de la richesse de la recherche et des citations proposées, l’auteur construit un véritable système économique. Si le Talmud et la Bible ne sont pas des ouvrages élaborés ou composés comme des livres de réflexion ou de constructions sociales, ils englobent, à travers 12 cette volonté d’acheminer l’homme vers Dieu, tous les aspects de la société, du droit à la médecine en passant par l’économie.
Le mérite de ce livre se révèle dans la tentative d’ouvrir enfin une réflexion économique biblique, qui ne resterait pas figée dans une réflexion statique, mais qui entrerait de façon logique dans ce débat si important de la construction d’une société plus équitable pour les hommes.
M. le Grand Rabbin Josy Eisenberg
13 Quel est le but de cet ouvrage ?
La grande dépression, qui a commencé en septembre 2008 et qui a pulvérisé les illusions de la déréglementation économique, a contraint les économistes à repenser l’idée selon laquelle les marchés libres sont efficaces. De Joseph E. Stiglitz, Prix Nobel d’économie, à l’économiste Jacques Lecaillon, de plus en plus nombreux sont les économistes qui, au vu des ravages que les institutions financières et la crise des subprimes ont infligés aux économies, s’interrogent sur le déficit moral du capitalisme et cette quête insatiable aux profits. Ce livre se consacre entièrement à l’apport du judaïsme dans l’économie. Il a pour ambition d’expliquer le système économique proposé par l’Ancien Testament selon une perspective moderne, afin d’apporter une réponse originale à la crise et de donner une alternative aux différents systèmes que nous connaissons. L’économie juive est ici abordée par grandes thématiques, comme l’argent, l’intérêt ou la redistribution des ressources. Le lecteur trouvera ainsi au fil des pages un chemin de vie et des outils pour influencer la vie économique.
15 Avant-propos
Fleur généralement associée aux poètes, le bleuet qui apparaît en couverture de ce livre évoque pourtant par son histoire une force qui va bien au-delà de l’humilité qu’elle représente. Le bleuet nous conte un véritable récit auquel tour à tour sont attachés la nourriture, la solidarité, l’aide ou l’espoir.
Le premier groupe qui s’installa en Israël nomma leur installation Degania. En hébreu, degania correspond au nom du bleuet, mais également à celui donné aux cinq céréales : le blé, l’avoine, l’orge, le maïs et le sorgho. Au sud du lac de Tibériade, les hommes qui arrivèrent pour fonder l’ancêtre du kibboutz déclarèrent : « Nous sommes venus fonder une colonie indépendante de travailleurs, sans exploiteurs, ni exploités . » Durant la Première Guerre mondiale, le bleuet est devenu, en France, le symbole de la solidarité. Fleur des champs, elles continuaient, en effet, à fleurir le sol ravagé des tranchées. Mme Suzanne Lenhardt, infirmière-major de l’hôpital militaire des Invalides, veuve d’un capitaine d’infanterie coloniale tué en 1915, et Mme Charlotte Malleterre, fille du général Gustave Léon Niox et femme du général Gabriel Malleterre, confectionnèrent des fleurs en tissu dont la vente était reversée aux mutilés. Leur association se nommera Bleuet de France. Pour les chrétiens, le bleuet a 16 la couleur du paradis : la fleur s’associe au blé et souligne la double nature de Jésus, sacrifice et rédemption. Pour les Grecs, c’est un enfant poète du nom de Cyanos que la déesse Flore métamorphose en bleuet après sa mort pour que l’humanité se souvienne de celui qui a si bien célébré la nature. Par sa forme, le bleuet signale aussi son originalité : lors de sa floraison, du centre de la fleur explosent des pétales en forme de main, cinq doigts se dirigent vers le ciel, chacun indépendant mais attaché à une base commune.
Il n’y a plus aucun doute aujourd’hui que c’est dans une réflexion d’humanité, de retour vers une société de solidarité bâtie pour les hommes que doivent se tourner les réflexions économiques et de sociétés. Dans ses symboles et sa forme, le bleuet en première de couverture exprime parfaitement ce que serait le solidarisme du judaïsme et qui sera développé dans cet ouvrage.
17 Introduction
Le peuple juif a toujours montré une quête et un respect du savoir, apportant ainsi au monde plus d’une trentaine de Prix Nobel, ainsi que de nombreux penseurs et savants, qui se sont intégrés à la société en contribuant au développement des idées. La pensée juive semble avoir délaissé le point de vue économique, qui pourtant revêt une importance primordiale dans la compréhension de la dynamique sociale. Alors que l’emprise ses religions se coule dans notre monde et influence celui-ci dans ses idées, l’économie de la religion et les investigations des économistes dans ce domaine ne sont que relativement récentes. Les analyses du religieux en effet ont pendant longtemps été le domaine des seuls théologiens. Pourtant, l’éthique de la religion sécurise les investisseurs, protège le droit de propriété, conditionne la liberté contractuelle et contribue, par conséquent, au développement des économies. Pour Antonio Padoa-Shioppa 1 , « L’Église est à l’origine de l’État moderne », et l’essor du capitalisme trouverait son origine dans deux facteurs qu’apporte la religion : la stabilité de l’ordre social et l’appui de l’État. Ce n’est plus seulement aujourd’hui la religiosité qui est analysée par les économistes, mais plus 18 largement la religion , à savoir son influence et son impact sur l’économie.
Le religieux ne peut être, en effet, confiné dans le domaine de la foi ou de l’individualisme. Expliquer la foi, la croyance comme un choix individuel économique qui ne serait justifié que par la plus-value sociale, et dans lequel on se livrerait à des calculs rationnels, ne peut nous satisfaire. Mais se contenter de la foi en tant que conviction intime ne suffit pas non plus. En effet, nous resterions alors, comme l’écrit Jacques Lecaillon dans Foi et Business model , dans une dimension verticale du religieux, qui concerne le cœur de l’homme et ses croyances pour le gain d’une vie éternelle. Et ce serait oublier la dimension horizontale de la religion, qui porte quant à elle sur la relation entre les hommes et influence directement l’économie.
Il est donc étonnant de ne pas trouver, ni déceler, a priori , une pensée juive et des affinités électives entre judaïsme et développement économique.
N’existe-t-il pas, inséré dans le texte biblique, un modèle dans lequel se dessineraient les grandes lignes des comportements sociaux ? Et ce texte biblique n’entre-til pas en résonance et en dynamique avec le développement économique ?
Au-delà du texte, comment ne pas concevoir le peuple juif comme un agent économique original ? En effet, cet agent économique se révèle différent, selon qu’en diaspora il entre dans une modernité qui lui apporte l’individualisme et lui octroie la citoyenneté, ou selon que, souverain et lié à une terre, il déploie une autre plénitude. 19 Cette identité polymorphe crée un double objectif : dans le premier cas, une volonté d’intégration à un dynamisme économique, dans le second, la construction d’un véritable modèle économique juif, en retrouvant toutes les lois abandonnées en diaspora.
L’économie, en tant que matière englobant tous les éléments sociaux et activités humaines, implique aussi de ne pas exclure dans sa recherche un éclairage de l’éthique qui inclurait une conception métaphysique de l’homme. En effet, l’éthique telle qu’elle est conceptualisée dans les textes économiques récents, apparaît plus comme une légitimation de la logique des mœurs individualistes de notre société que comme une véritable ambition métaphysique, où entrerait en scène un élément transcendant. Ce questionnement de la part de Dieu dans l’échange marchand n’est du reste pas une nouveauté, mais un retour à la triangulation marchandise-Dieu-marchandise, qui a été totalement expulsée par la modernité et l’analyse marxiste au profit d’une relation exclusivement marchande, où même les hommes ont été ramenés au rang de marchandise.
Dans ce livre, nous découvrirons une éthique juive de l’homme dans le monde économique, qui se retrouvera également à travers des idées universalistes, comme le Dieu unique, la liberté individuelle ou la sanctification du travail. Mais nous verrons que le message biblique porte également en lui un particularisme ethnocentré, fait de lois et de préceptes propres à un lieu et à un peuple dans une condition d’indépendance nationale. Ces préceptes et lois ne peuvent être pratiqués tels quels parmi les nations pour une surprenante raison de tolérance du 20 Talmud : ne pas s’initier dans le particularisme des autres nations avec des idées qui peuvent diviser les différentes civilisations mais pour permettre la construction d’un tronc commun et concilier les grandes valeurs universelles qui font progresser l’humanité.
Notre travail et notre réflexion s’inscriront par conséquent dans cette dualité qui caractérise si bien toute l’histoire de l’Ancien Testament : dualité des idées, parfois exprimée par ce débat entre Joseph, dont le projet juif devait se réaliser à l’intérieur des nations ou Juda qui, lui, soutenait l’idée du peuple séparé, lumière des nations. Et dualité également, mais complémentaire cette fois, dans cette vision particulière de l’économie qui souhaite d’une part apporter des idées universalistes de l’éthique humaine et, d’autre part, construire une structure propre à une nation particulière, qui se voudra exemple et participation du judaïsme dans la connaissance humaine de la gestion d’une nation.
Deux visages qui ne seront pas contradictoires, l’exil n’étant pas une perte définitive de la terre mais une expérience nécessaire, opposée à l’errance qui est une perte d’identité : l’exil du peuple juif est un nouveau commencement en attendant un retour, un don de soi ; à travers le don des idées, c’est un don du dévoilement, un héritage unique porté vers les autres.

1 . Historien du droit et des institutions médiévales, professeur émérite à l’université de Milan.
21 Partie I
L’apport du judaïsme dans l’économie : une éthique individuelle originale
23 Chapitre 1
L’économie et le social dans la Bible et le Talmud
Le lecteur qui rechercherait des règles de conduite ou des lois économiques dans la Bible ou à travers le Talmud se trouverait au premier abord bien désarmé. En effet, le texte biblique ou Torah vient dans son terme hébreu du mot yarah , signifiant « jeter, tirer, projeter », et ce n’est finalement que son sens dévié qui nous donne, selon la tradition, les termes « enseigner, indiquer ». Pourtant, ce premier terme prend toute sa signification lorsque l’on ouvre la deuxième partie de la réflexion intégrante de la Bible, cette fois orale, que l’on nomme plus couramment le Talmud.
Le Talmud
Le Talmud est une mise par écrit de la loi orale, qui a été développée durant neuf siècles, source d’autorité principale Halakha ou loi et des traditions juives. Il est composé par la Michna, ensemble des lois juives, et par la Guemara, commentaire des Sages. La racine du mot talmud est lamed , qui signifie « étudier ». Il existe le 24 Talmud de Jérusalem et le Talmud de Babylone, qui est le plus étudié.
Le Talmud se veut le total héritier de la projection, de la réflexion, de la discussion et de ce qui se conjugue avec le développement de la pensée et la dissection de l’écrit. Mais que ce soit la Bible ou le Talmud, les deux ensembles forment un même corps qui tel une symphonie serait les mouvements d’un même concerto. Ces deux entités tendent vers le même but : projeter l’homme vers Dieu. À l’origine de la Bible, cette projection vers le haut ne peut être réalisée que par un accomplissement de l’homme en bas, dans ce lieu commun à tous et qui unit les hommes, la société . Dès lors, la Bible et le Talmud ne sont pas des ouvrages construits comme des livres de réflexion ou de constructions sociales. Leur but premier est d’expliquer la création de l’homme comme un individu qui doit reconnaître son Créateur. Toutefois, la condition et le chemin, que doit emprunter cet homme, passent impérativement par la construction sociale et les réflexions attenantes. C’est la raison pour laquelle la Bible et le Talmud n’ont pas proposé leurs savoirs sous forme de thèmes. Tous ces points ont été intégrés dans un cadre plus général et ont été dispersés à travers les pages pour ne servir qu’un but : la reconnaissance du Créateur. Cette construction singulière nous amènera d’abord à poser les limites de notre travail. Nous remarquons que les textes bibliques intègrent en eux un code social qui englobe tous les aspects de la société, du droit à la médecine en passant par l’économie. Le terme Talmud inclut entre autres deux domaines privilégiés pour aborder son étude, la Halakha et la Aggada. La Halakha désigne ce qui a trait au législatif et se trouve être la connaissance des lois. Ce terme 25 est contradictoire en soi puisque figé (« Souviens-toi des jours anciens, médite, interroge ton père il te l’apprendra, les anciens ils te le diront » [Deutéronome 32,7]), mais en mouvement dans sa racine, Halakha venant d’un terme hébraïque lalehet , « marcher, avancer ». La Halakha nous appelle alors à nous diriger vers la Aggada, aspect sur lequel nous baserons notre travail. La Aggada vient du terme leaguid , « exposer, expliquer les textes de la Bible à partir des légendes, réflexions moralisantes », ce qui nous laissera plus de liberté dans nos analyses.
Ainsi, nous ne rechercherons pas la Halakha – la loi –, mais nous resterons pleinement dans la tradition talmudique, au sens de la réflexion ouverte et de la projection de la pensée, afin de découvrir la construction sociale et économique posée par la Bible.
Repères L’économie juive, c’est projeter l’homme vers Dieu. La projection vers le haut ne peut être réalisée que par un accomplissement de l’homme en bas, dans ce lieu commun à tous et qui unit les hommes : la Société. La Halakha, la loi, est un terme double, statique comme la loi, ouverte comme son sens : marcher, avancer.
L E RETOUR DE L ’ ÉCONOMIE À UNE DIMENSION TRANSCENDANTALE
Les récentes apparitions du terme éthique dans l’économie sont révélatrices d’un véritable changement dans la hiérarchie des valeurs. Alors que depuis la Révolution 26 de 1789, la marchandise, le monde matériel, excluaient de facto le monde transcendé dans une logique aristotélicienne, le monde économique restant le monde de la nécessité, nous voyons aussi dans le christianisme d’aujourd’hui que la rationalité éthique rencontre à nouveau la rationalité économique.
L’éthique, un retour du refoulé
En effet, l’élément divin dans l’économie renaît dans les pensées, lui qui fut expulsé avec la Révolution de 1789 et cette nouvelle réalité de l’échange, où l’homme devenu agent économique supplantait celui de créature de Dieu pour se vêtir de sa nouvelle condition de consommateur ou de producteur.
Toutes les formes d’éthique qui s’expriment aujourd’hui par le rejet de l’exclusion, les droits des hommes à avoir un toit, de la nourriture, etc., ne sont que les formes d’un retour du refoulé, Dieu, et que manifeste très bien l’Église catholique dans l’Encyclique du pape Jean-Paul II, La Splendeur de la Vérité 1 . Comme nous l’explique le père Jean-Yves Théry 2 , l’Encyclique peut se résumer à « une intuition centrale : l’éthique doit retrouver le chemin de la transcendance ».
Pour Jean-Paul II, l’avènement de ce qu’il nomme l’homme démiurge , c’est-à-dire l’homme qui se prend pour le créateur, expulse définitivement Dieu du monde économique. Cette prétention d’exclure Dieu conduit alors à ne penser l’éthique que dans le cadre vague du 27 consensus social. Par l’intermédiaire de Jean-Paul II, l’Église tente de réimplanter ce que l’éthique n’aurait jamais dû perdre comme héritage, la transcendance. Pour L a Splendeur de la Vérité , il ne saurait y avoir d’éthique sans racines religieuses. Et le père Théry pense qu’avec Jean-Paul II, c’est une éthique procédurale qu’il faut démasquer. Ainsi que l’écrivait Edgar Morin dans Le Magazine littéraire 3 :
Aujourd’hui, il faut fonder sa pensée dans l’absence de fondement... l’éthique ne se fonde que sur elle-même .
Cependant, l’un des plus éminents textes de la doctrine sociale de l’Église est Caritas in veritate 4 de Benoît XVI. Le premier à évoquer la question sociale est le pape Léon XIII dans Rerum novarum 5 et Jean-Paul II, dans Centesimus annus 6 , souligne la dignité de l’être humain à l’image de Dieu.
Les encycliques de chaque pape étudient les principes doctrinaux à la lumière des faits nouveaux qui se sont produits durant leur pontificat, comme la crise de 1929, la chute du mur de Berlin ou encore les crises financières ou économiques.
28 De ce fait, explique Jean-Yves Naudet 7 :
Sur tous les points de l’encyclique abordés dans cet article, Benoît XVI offre aux économistes un véritable programme de recherche appliquée, car le Pape pose les vraies questions et ouvre des pistes de réflexion, qui sont autant d’invitations à nous mettre au travail 8 .
Caritas in veritate ne concerne pas uniquement les catholiques, mais également tous les hommes de bonne volonté afin qu’ils puissent vivre ensemble et construire une société plus humaine, qui réprime les injustices sociales. Mais si le propos est louable, l’Église reste toutefois cantonnée dans le cadre de la transcendance, sans aller plus loin. Elle ne propose pas de modèle politique ou économique, ni de solutions.
En matière économique, Benoît XVI se situe dans la ligne de Jean-Paul II et énonce ce qui touche à la dignité de l’homme. Il déclare même :
La sagesse de l’Église a toujours proposé de tenir compte du péché originel même dans l’interprétation des faits sociaux et dans la construction de la société... À la liste des domaines où se manifestent les effets pernicieux du péché, s’est ajouté depuis longtemps déjà celui de l’économie 9 .
29 Benoît XVI associe la justice distributive au fonctionnement du marché comme condition de son efficacité et la confiance et la solidarité sont essentielles :
Lorsqu’il est fondé sur une confiance (...) le marché est l’instrument économique qui permet aux personnes de se rencontrer, en tant qu’agents économiques, utilisant le contrat pour régler leurs relations (...) pour satisfaire leurs besoins et leurs désirs 10 .
L’éthique est en fin de compte cet élément essentiel « qui se fonde sur la création de l’homme à l’image de Dieu, principe d’où découle la dignité inviolable de la personne humaine, de même que la valeur transcendante des normes morales naturelles. Une éthique économique qui méconnaîtrait ces deux piliers risquerait inévitablement de perdre sa signification » 11 .
L’Église rejoint alors le judaïsme dans cette idée fondamentale de la relation sociale « aimer son prochain comme soi-même », mais exprimée en des termes différents : « chacun traiterait chacun comme il veut être traité ».
Dans le même élan qui caractérise le christianisme d’aujourd’hui, le judaïsme s’interroge également sur le rôle de la transcendance dans l’éthique, tout d’abord avec la justification de l’ordonnance de la jachère, qui intègre à la fois la préoccupation de justice sociale, tout en mettant l’accent sur la sainteté. Deux approches concernant la jachère sont à retenir. Dans la première, des efforts sont demandés aux propriétaires visant à réduire les différences sociales, avec la sommation d’abandonner la terre 30 pour les pauvres ; le judaïsme nomme la seconde que l’on pourrait traduire par l’abandon divin des champs , dû à leur sainteté puisque propriété de Dieu.
Ces deux perceptions conditionnent l’idée de l’idéal social à l’introduction en lui du sacré. « Soyez saints car je suis saint » 12 , cette sentence relativise l’activité des hommes et élimine les écarts entre les classes sociales d’une part et entre l’homme et la nature d’autre part. Précisément, ces deux perceptions s’articulent autour d’une idée maîtresse du judaïsme, la perception extérieur-intérieur .
La perception extérieur-intérieur
Selon la perception extérieur-intérieur, nous abordons deux notions dans la dimension du sacré.
Haza"l
Ce terme désigne, de façon générale, les dirigeants et les décisionnaires du peuple juif de la Halakha (loi), depuis la période de la fin du Deuxième Temple à la fin du Talmud de Babylone.
Le haza"l nous explique les dimensions extérieur-intérieur comme un retour à l’harmonie après la création de l’homme. Il s’agit non pas de retrouver seulement une dimension sacrée, mais une sainteté immanente, une preuve que donnerait la créature à son Créateur en annulant le fossé de l’impureté du social non sacré , représenté par la matérialité de la vie, du travail, en l’intégrant à la pureté du divin. Cette intégration de l’intérieur, 31 c’est-à-dire du divin, du sacré dans l’extérieur, le monde non fini, profane, s’exprime par ce texte lu le vendredi soir, qui doit dicter ce retour de la transcendance dans l’économie :
Shemot 31:17
Car en six jours, l’Éternel a fait les cieux et la terre, et le septième jour, il a cessé et s’est reposé
L’interprétation classique nous rappelle que le travail est le résultat du péché qui a obligé l’être créé, chassé du paradis, à se séparer de la divinité. Le retour de la sainteté se fait alors inéluctablement avec le repos du Shabbat, l’abandon de toutes les activités et le retour de l’homme dans la sphère de Dieu et de l’étude.
Mais le texte nous offre une autre interprétation, qui conjugue cette fois l’intérieur et l’extérieur , l’un n’éliminant plus l’autre. Le terme hébreu peut revêtir, en effet, une autre signification. Ce mot ne trouverait plus sa racine dans le terme « repos », mais dans celui de « l’âme », nefesh en hébreu. Il ne s’agirait plus, dès lors, de cesser son travail mais d’incorporer dans son travail la dimension divine de l’homme, son âme.
L’impureté de la nature et de la société, jusqu’alors séparées du divin, va servir d’outil à l’élévation de l’homme. Ce qui était interdit et impur à l’extérieur deviendra saint et permis à l’intérieur . Avec l’apport de l’âme, de la transcendance, ce qui était interdit deviendra permis. Ainsi, s’il est interdit, pendant le Shabbat, de porter un objet l’extérieur , cela sera permis dans un endroit fermé, intérieur , dans lequel l’âme est présente. Le travail perd de son aspect uniquement profane pour devenir outil, objet du changement vers un état de perfection.
32 Dans cette perspective, la marchandise, comme le travail, va elle aussi intégrer le divin. Dans son livre En faisant de moi un homme : le Talmud au cœur de la tempête 13 , Dov Berkovitch 14 souligne que la première rencontre dans la Bible du terme « achat » 15 est liée aux expressions d’appartenance et d’affiliation. Son utilisation se retrouve dans l’évocation du premier enfant d’Adam, Caïn, dont le nom est dérivé du terme hébreu kana , achat, comme il est écrit dans la Genèse 4:1 :

J’ai fait naître un homme, conjointement avec l’Éternel .
Cette traduction « naître » gomme cette notion importante d’achat du terme hébreu. L’action de faire , choisie par le texte original dans sa connotation d’achat, change et définit la réflexion de l’échange dans la société des hommes. Le texte complet, en effet, intègre la transcendance du divin dans la relation d’échange :

Or, l’homme s’était uni à Ève, sa femme. Elle conçut et enfanta Caïn, en disant : J’ai fait naître 16 un homme, conjointement avec l’Éternel !
Dans toute relation d’achat, deux éléments complètent l’action, la relation sociale des hommes entre eux d’abord, mais qui n’est pas suffisante pour créer et réussir une économie éthique. Il faut l’ajout de l’élément divin, qui 33 rappelle à l’homme créateur que le processus premier de la conception ne lui appartient pas.
D’ailleurs, le deuxième passage employant le terme « achat » présente de façon définitive Dieu non plus seulement comme créateur original, mais également comme premier acquéreur et propriétaire irrémédiable du lieu de vie des hommes :
Genèse 14:18-19
Melchisédec, roi de Salem, apporta du pain et du vin : il était prêtre du Dieu suprême .
Il le bénit, en disant : « Béni soit Abram de par le Dieu suprême, « acheteur » des cieux et de la terre . »
Repères
L’éthique ne peut être envisagée sans un retour à Dieu, avec comme idée centrale « aimer son prochain comme soi-même », ou, exprimé en des termes économiques et sociaux « chacun traiterait chacun comme il veut être traité ».
D EVOIR SPIRITUEL ET DEVOIR SOCIAL
Avec le retour de la transcendance, c’est donc à une véritable quête de la spiritualité à travers l’économie que nous invitent les religions de l’Ancien Testament, et le judaïsme en particulier.
34 Ainsi, nous trouvons dans l’Ancien Testament une obligation du don. Un agriculteur devra par trois actions contribuer à l’aide aux démunis :

Les trois actions sont collecte, oubli et coin 17 .
Elles sont l’ordre chronologique du travail de l’agriculteur. Dans un premier temps, lors de la fauche, le cultivateur ne doit pas ramasser ce qui lui a échappé. Puis lors du ramassage, il devra laisser sur son champ ce qui a été oublié. Enfin, un coin de sa propriété sera laissé aux pauvres. Pourtant, en commentant ces actions, le Talmud ne va pas suivre l’ordre chronologique de l’Ancien Testament. En effet, dans le Traité de Pea 18 , l’agencement est inversé, l’ordre de laisser un coin de son champ aux pauvres étant commenté en premier.
Pour Dov Berkovitch, les deux premières actions demandées à l’agriculteur mettent en avant l’obligation sociale et le devoir moral d’aplanir les différences sociales et économiques. Au contraire, dans le commandement de laisser un coin de son champ, c’est le droit de propriété qui est mis en cause pour une reconnaissance du divin. Ce déplacement appelle l’économie à dépasser sa seule recherche d’éthique morale pour arriver à une cohérence économique des échanges. C’est avant toute chose l’intégration d’une transcendance dans l’économie qui peut permettre une relation non violente des acteurs de l’économie.
35 Abraham et John Stuart Mill : réconcilier le donneur et le receveur
D’ailleurs, selon Mordehaï bar Hon 19 , le choix par Dieu d’Abraham, père des religions, ne viendrait pas de sa découverte du monothéisme mais d’un tout autre élément : le choix d’Abraham, l’Hébreu, était dû à la relation que ce dernier entretenait avec son environnement économique, ainsi qu’il est écrit dans le texte de l’Ancien Testament :
Genèse 17:19
Si je l’ai distingué, c’est pour qu’il prescrive à ses fils et à sa maison après lui d’observer la voie de l’Éternel, en pratiquant la vertu et la justice ; afin que l’Éternel accomplisse sur Abraham ce qu’il a déclaré à son égard .
La condition de l’élection d’Abraham ne se trouve point dans la nature qu’il va entretenir avec le divin, seul, mais dans la vision de sa compréhension, de sa perception de la justice et de l’éthique pénétrées du divin dans les relations sociales et économiques.
La grande révolution d’Abraham fut d’avoir pensé le processus économique dans un ordre opposé à l’approche conventionnelle. Dans la doctrine orthodoxe, la relation entre l’homme et la matière est primaire alors que la relation entre l’homme et l’homme est secondaire.
En effet, si l’objet principal de l’économie, dans le processus de la demande et de l’offre, est de créer un 36 outil pour satisfaire exclusivement les besoins matériels des hommes, Abraham va au contraire remettre les relations sociales comme élément primaire dans l’économie.
L’offre et la demande seront alors considérées comme l’outil de cette construction, condition à une société économique juste, qui ne saurait être exclusivement une somme d’individus, mais une entité indépendante. Abraham est le premier à s’interroger sur la définition de l’utilité dans l’économie, comme le fera avec moins de vigueur et de moralité l’utilitarisme de l’économiste John Stuart Mill, qui intègre dans l’utilité la notion de bonheur. Pour Mill :
La doctrine qui donne comme fondement à la morale l’utilité ou le principe du plus grand bonheur affirme que les actions sont bonnes ou sont mauvaises dans la mesure où elles tendent à accroître le bonheur .
Mill ne définit plus alors l’utilité de l’économie comme seul processus de satisfaction des besoins, mais introduit la notion de qualité.
Le dénominateur commun entre Abraham et John Stuart Mill se trouve dans la relation économique de l’agent qui influence et de celui qui reçoit . Dans une relation économique où l’utilité est la satisfaction des besoins, il y a un déséquilibre de forces entre l’offreur et le demandeur, l’entrepreneur et le salarié, le vendeur et l’acheteur, le riche et le pauvre. Au contraire, l’intégration de l’absence de douleur ou, pour le judaïsme, du « tu aimeras ton prochain comme toi-même » ouvre un modèle économique différent dans la relation donneur-receveur , qui devient un tout social inséparable, un face-à-face .
37 Le face-à-face dans la relation donneur-receveur
Cette relation nouvelle de face-à-face , qui expulse la confrontation aveugle, est largement définie dans la pensée juive : cette idée débute avec la création de l’homme. Alors que le féminin reçoit et que le masculin est, par essence donateur, la construction du premier homme est double, face à face, égalitaire.
Genèse 1:26-27
Dieu dit : Faisons l’homme à notre image, à notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer... sur toute la Terre, et sur tous les êtres qui s’y meuvent .
Dieu créa l’homme à son image ; c’est à l’image de Dieu qu’il le créa. Mâle et femelle furent créés à la fois .
La première relation sociale testée est une relation de symbiose, où le donneur et le preneur sont dos à dos : de par cette position, l’un n’interfère pas sur les décisions de l’autre, tout en lui restant lié, dans une destinée commune. Néanmoins, cette relation ne peut perdurer. Il ne s’agit pas d’une relation sociale dans laquelle l’un va regarder l’autre, va construire avec l’autre. Ce lien serait d’ailleurs le plus « efficace » économiquement, puisqu’il exclut la vue de l’autre et, en conséquence, tout sentiment de compassion. Cependant, ce n’est pas ce rapport qui est finalement retenu par le judaïsme. En effet, il y a dans le texte une deuxième création du donneur et du preneur, viable cette fois socialement :
Genèse 2:23-25
38 L’Éternel-Dieu organisa en une femme la côte qu’il avait prise à l’homme et il la présenta à l’homme .
Et l’homme dit : Celle-ci... est un membre extrait de mes membres... celle-ci sera nommée Icha parce qu’elle a été prise de Ich .
Ce texte est intéressant à plus d’un titre pour comprendre totalement la relation du donneur-receveur et son implication dans la relation économique vue par le judaïsme. C’est un face-à-face des relations que nous propose le texte, des relations mutuelles où l’ensemble des partenaires sont invités à découvrir les deux côtés de la société des hommes, côtés qui sont égaux mais différents, à la fois influents, donneurs, bénéficiaires et receveurs, de façon à ce que le pacte social et économique soit vécu cette fois comme une alliance. Les modèles macroéconomiques choisissent eux l’efficacité du profit, du calcul, dépouillée de toute connotation visuelle , de l’autre dans la relation d’échange. Le choix économique, le domaine de l’offre et de la demande sont les choix initiaux de la création, du dos à dos , a priori le meilleur. Mais cette alternative n’est pas la préférée du judaïsme, comme est éliminée une autre possibilité, celle d’une situation de dos à face , où la relation serait alors celle de perdant-gagnant , humilié et humiliant , aboutissant alors à la confrontation totale.
Entre le face-à-face ou le dos à dos , la différence se trouve dans la dynamique proposée. Tous deux sont dans une dynamique de confrontation. Dans tout processus d’offre et de demande, l’agent économique est alternativement offreur ou demandeur dans une éternelle lutte pour son intérêt. Mais le choix d’Abraham et du 39 judaïsme dans le face-à-face est le choix de la reconnaissance de l’autre comme création, avec l’intégration d’un nouvel élément : la transcendance ou la divinité. C’est la raison pour laquelle Dieu choisit, selon la Bible, Abraham, non pas comme dépositaire du Dieu unique, mais comme l’intégrant dans la relation économique pour retourner les hommes les uns vers les autres. Le dos à dos peut certes aboutir à l’efficacité, mais il serait un leurre, puisqu’à l’instar de la pensée de John S. Mill, ce système, dépourvu de sensibilité, ne tiendrait pas compte de l’absence de douleur .
Cette ligne de pensée se trouve dans ce moment où Abraham s’installera enfin en Palestine, par cet acte que symbolise l’arbre qu’il choisit de planter, dont les trois lettres nous donnent la signification du minimum social, la nourriture, l’eau et le logis :



Genèse 21:33-34

Abraham planta un bouquet d’arbres à Beer Shava et y proclama le Seigneur, Dieu éternel. Abraham habita longtemps encore dans le pays des Philistins .
C’est dans cette logique d’intégration du divin que Rabbi Yitzhak Ginsburgh nous explique la Création, dans The Dynamic Corporation 20 . Il y a, dans le royaume matériel 40 que Dieu a créé, d’énormes possibilités spirituelles qui doivent être réalisées en sus d’autres considérations, afin que la création puisse être pleinement atteinte. La réussite de tout système, y compris le système économique, passe par le plus petit dénominateur commun entre les hommes, dans un élément unique, la divinité, laquelle permet la solidité du système et non son éclatement.
Repères La grande révolution d’Abraham fut d’avoir pensé le processus économique comme une relation entre l’homme et l’homme et non comme relation entre l’homme et la matière. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ouvre un modèle économique différent dans la relation donneur-receveur qui devient un tout social inséparable, un face-à-face. Cette relation nouvelle de face-à-face expulse la confrontation aveugle et la « non-connaissance » de l’autre.

1 . Veritatis splendor .

2 . Supérieur du séminaire Saint Jean-Luc d’Aix-en-Provence.

3 . Juillet-août 1993, p. 18.

4 . L’amour dans la vérité , titre de la troisième lettre encyclique de Benoît XVI.

5 . Des choses nouvelles, encyclique de Léon XIII, 1810-1903, publié en mai 1891, qui se trouve être le texte inaugural de la doctrine sociale de l’Église catholique.

6 . Encyclique publiée en 1991 par Jean-Paul II pour le centenaire de l’encyclique Rerum Novarum .

7 . Économiste, professeur à la faculté de droit de l’université Aix-Marseille III.

8 . Jean-Yves Naudet, « Le défi lancé aux économistes », article publié dans l’ Osservatore Romano , édition hebdomadaire en langue française, n° 29, 21 juillet 2009, p. 6, Réflexions sur l’encyclique Caritas in veritate .

9 . Caritas in Veritate , 34.

10 . Ibid . 35.

11 . Ibid . 45.

12 . Lévitique 19:2.

13 .

14 . Écrivain, journaliste et rabbin, dirigeant de Beth av, Renouveau de la Torah.

15 .

16 . Dans le sens d’achat comme nous l’avons vu.

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