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L'Etat-parti chinois et les multinationales

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Description

Le modèle mercantiliste imposé à la Chine par son "Etat-parti" fait les affaires des firmes multinationales. Fondé sur la répression du monde du travail et sur des pratiques protectionnistes, il permet aux profits et aux exportations d'atteindre un niveau record. Plus les salaires sont bas et le yuan sous-évalué, plus ces profits sont élevés : telle est la base de cette inquiétante alliance entre l'oligarchie chinoise et celle des dirigeants des multinationales, dont la conséquence est la désindustrialisation des pays développés.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2014
Nombre de lectures 3
EAN13 9782336355528
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Questions contemporaines
Collection dirigée par B. Péquignot, D. Rolland
et Jean-Paul Chagnollaud
Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions

Philippe QUÊME, Finance et éthique. Le prix de la vertu... , 2014.
Maurice BERTRAND, Machiavel ou l’Illusion réaliste , 2014.
Cyril MARÉ & Rémi RAHER, Géopolitique de l’Arctique , 2014.
Chantal PERRAS, La coopération policière globale contre le trafic de drogue transnational, 2014.
Gaby NAVENNEC, Les souffrances sociales. De l’acceptation aux alternatives , 2014.
Julien PINOL, Essais nucléaires : 1961, une apothéose ?, 2014.
François COUDERC, Chronique d’une aventure politique ordinaire , 2014.
Gérard DAHAN, La manipulation par les sondages. Techniques, impacts et instrumentalisations , 2014.
Nadine JASMIN, Les mairies au défi des politiques d’égalité, 2014.
Georges Claude GUILBERT, Le genre des objets , 2014.
Guillaume FONGANG, Les Politiques agro-environnementales en France. Dispositifs de concertation et enjeux de gouvernance , 2014.
Françoise FRISCH, La boulotdiversité, Ensemble vers l’extermination du chômage , 2014.
Titre
Jean-Paul GUICHARD



L’État-parti chinois
et les multinationales

L’inquiétante alliance
DU MÊME AUTEUR
Antoine Brunet et Jean-Paul Guichard
La visée hégémonique de la Chine, l’impérialisme économique , L’’Harmattan, Paris, 2011, (mention d’honneur, prix Turgot 2012).
China’s strategy to rule the world (anglais), L’Harmattan, Paris, 2013.
Chiny, swiatowym hegemonem (polonais), Studio Emka, Varsovie, 2011.
Ekonomika imperializmou (ukrainien), Diaiypi, Simféropol, 2011.
Ekonomiski imperijalizam, hegemonijske teznje kine (serbe), Institut ekonomiskih nauka, Belgrade, 2011.
Gueopolitika merkantilisma (russe), Noviy chronographe, Moscou, 2012.
O objetivo hegemonico da China, o imperialismo economico (portugais), Actual, Coïmbra, Lisbonne, 2012.

Jean-Pierre Cabestan, Jean-François Di Méglio, Xavier Richet, Jean-Paul Guichard, Antoine Brunet, etc.,
China and the global financial crisis , Routledge, Londres, New-York, 2012.

Claude Berthomieu, Jean-Paul Guichard, Elena Ponomarenko,
La Russie, l’Europe et la Méditerranée dans la crise , L’Harmattan, 2013.

Josiane Auvret-Finck, Claude Berthomieu, Jean-Paul Guichard, Srdjan Redzepagic,
L’intégration euroméditerranéenne en panne , CEMAFI international, Nice, 2013.


Claude Berthomieu, Jean-Paul Guichard, Elena Ponomarenko, Srdjan Redzepagic,
La grande Europe en devenir , CEMAFI international, Nice, 2014.

Illustration de la couverture : Œuvre originale de Paul Conte,
d’après une fresque boudhique de l’époque Ming
Copyright

© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-70563-7
REMERCIEMENTS
Le présent essai constitue une suite d’un ouvrage écrit avec Antoine Brunet, « La visée hégémonique de la Chine, l’impérialisme économique » (L’Harmattan, 2011). Depuis sa parution, les échanges entre nous furent très fréquents et féconds ; ils ont inspiré beaucoup des idées qui sont exposées dans ce qui suit ; qu’Antoine Brunet en soit vivement remercié et qu’il trouve ici le témoignage de mon admiration pour la perspicacité avec laquelle il sait décrypter l’actualité économique et géopolitique du monde.

Mes remerciements vont aussi à un certain nombre d’auteurs : en citer quelques-uns permettra au lecteur de situer le discours qui lui est proposé.
Merci à William Petty : avec son « Arithmétique politique », il avait vu clair, avant tout le monde, sur la question du mercantilisme ; il est rejoint, un siècle et demi plus tard, par Friedrich List qui procède à une très intelligente lecture de l’histoire rendue accessible au public français grâce à Emmanuel Todd dont certaines analyses sont particulièrement bienvenues. Une mention pour Karl Marx : sans être toujours d’accord avec lui, notamment sur le commerce extérieur, il faut convenir que sa vision d’ensemble vaut le détour ! On peut regretter le décès prématuré de John Maynard Keynes car au moment de la conférence de Bretton Woods, il commençait justement à discerner toute l’importance d’un équilibre du commerce extérieur mondial. Un grand merci à mon professeur Maurice Allais qui avait compris où nous menait la mondialisation, à Simon Leys qui savait bien quelle était la réalité de la Chine “communiste” et à Edward N. Luttwak qui en souligne les dangers pour le monde d’aujourd’hui.

Et puis, parce que les bêtises qu’on entend ici ou là, à droite ou à gauche, sont toujours très instructives et qu’ils n’en sont pas avares, il faut remercier tous les inconditionnels du libre-échange et de la mondialisation “heureuse”, tous ceux qui luttent avec opiniâtreté afin que, comme ils le disent, « le monde ne retourne pas au protectionnisme » ; ils sont très nombreux, journalistes, hommes politiques, universitaires, experts, philosophes : je ne citerai personne pour ne pas faire de jaloux.
INTRODUCTION
Une « Grande alliance » de l’oligarchie rouge de la Chine et du management des firmes multinationales : est-ce possible, en quoi cela peut-il nous concerner ?

L’Europe est dans le marasme ; on pourrait presque dire qu’elle est « l’homme malade du monde » ; les Etats-Unis, le Japon et même bon nombre de pays émergents se débattent, eux aussi, dans des difficultés plus ou moins fortes. Contraste étonnant : la Chine aux inégalités particulièrement criantes étale une insolente croissance. Ces évolutions très différentes les unes des autres ne sont pas indépendantes ; il y a un lien entre elles : le commerce international et ses déséquilibres. Le monde d’aujourd’hui est marqué par le mercantilisme, celui de la Chine en tout premier lieu qui, grâce à des pratiques protectionnistes agressives que le reste du monde a la faiblesse de tolérer, réalise de façon récurrente d’énormes excédents commerciaux qui sont la contrepartie des déficits de ses partenaires. L’Allemagne aussi réalise de très importants excédents, ce qui est l’indice d’un problème très grave, à l’intérieur même de la zone « euro ».

La crise de l’endettement qui sévit dans la plupart des pays riches résulte pour l’essentiel des déficits extérieurs de ceux-ci. Mais pourquoi donc ces pays ne se protègent-ils pas d’une concurrence déloyale afin de préserver leur tissu industriel et d’arrêter le processus de sa désagrégation ? Certes, les « experts » nous répètent en substance : il ne faut surtout pas que le monde retourne au protectionnisme, ce serait une catastrophe ! Ils ne se rendent pas compte, ces ignorants, que le monde ne risque certainement pas de « retourner » au protectionnisme puisqu’il y est déjà, grâce principalement à la Chine ! Ce ne sont cependant pas eux qui fabriquent le consensus qui prévaut, dans les pays développés, en faveur du maintien du statu quo dans les relations commerciales internationales ; il y a un autre facteur bien plus puissant : les firmes multinationales.

Comment la Chine, un pays misérable il y a peu, aurait-elle pu devenir la première puissance industrielle et commerciale du monde sans le concours de ces firmes, précisément ? Lorsqu’à l’instigation de M. Deng Xiaoping, l’Etat-parti fit prendre à la Chine le grand virage capitaliste, il veilla bien à ce que soit conservé le cadre totalitaire ; dès lors, l’ouverture au monde permit un essor fulgurant du pays : grâce aux « joint-ventures » avec les multinationales qui apportaient leurs technologies et grâce à la sous-traitance dont les donneurs d’ordre étaient des entreprises occidentales ou japonaises. Ces firmes, dont les profits étaient bridés par les lois sociales et le fonctionnement même des systèmes démocratiques, purent trouver alors le moyen de balayer ces obstacles : le Parti Communiste Chinois leur offrait d’immenses masses de travailleurs exploitables à merci, une aubaine pour les profits !

Cela explique cette grande alliance entre l’oligarchie politico-affairiste à la tête de l’Etat-Parti qui tient la Chine et le management des firmes multinationales. Le « modèle » de croissance chinois, basé sur la répression du monde du travail et sur les exportations permises par des pratiques protectionnistes, notamment monétaires, conviennent très bien à ces firmes : plus les salaires sont bas, plus le yuan est sous-évalué, plus leurs profits sont élevés. De puissants lobbies constitués de firmes multinationales et d’institutions du monde de la finance influencent fortement les Etats afin que soit maintenu le statu quo dans les relations avec la Chine. Sous l’effet de la dynamique que celles-ci engendrent, le monde ne se reproduit pas à l’identique ; la Chine est en route vers l’hégémonie mondiale ; ses firmes, appuyées sur un Etat puissant, aspirent à devenir des leaders mondiaux face à des multinationales qui, parce qu’elles ont distendu les liens qui les unissaient à leurs Etats d’origine ou parce que ces Etats ne sont plus assez puissants, ne disposent pas des mêmes appuis et sont des proies potentielles pour les nouveaux « champions industriels ». Le management des multinationales, soucieux des résultats financiers à court terme consolidés à l’échelle du monde, est de plus en plus indifférent aux conditions de vie des travailleurs et aux principes d’éthique qui semblaient pourtant s’être imposés durablement dans les pays développés.

Les gouvernements de ces pays, s’ils continuent de jouer le jeu de la mondialisation avec les règles d’aujourd’hui, seront amenés, à la suite des problèmes qu’ils rencontrent (commerciaux, économiques, financiers, monétaires), à mettre en œuvre des politiques tendant à diminuer toujours davantage les salaires, à revenir sur les acquis sociaux, à restreindre la qualité des services publics : une régression sociale qui porte en elle une véritable régressive politique, le déclin des pratiques démocratiques.

La visée hégémonique de la Chine est un défi pour le monde entier ; il ne s’agit pas du simple passage éventuel d’une hégémonie à une autre mais de bien plus que cela : la fin de la démocratie tant il est vrai que la Chine est en train de façonner un monde à son image, non seulement inégalitaire à l’extrême mais aussi totalitaire, avec le concours actif des firmes multinationales.

On trouvera dans ce qui suit à la fois une description et une explication de cette dynamique mondiale dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est préoccupante !
Chapitre premier LA CRISE ET SON DÉNI
« Dans l’attente de la troisième guerre mondiale, l’Occident en quête d’un nouveau garde-fou, s’est trouvé un allié : la Chine communiste ! (…) une politique insensée, suicidaire (…) vous vaincrez l’URSS mais plus aucune masse sur cette terre ne retiendra la Chine communiste dans la voie de la domination mondiale. »

Alexandre Soljenitsyne, 1980
(in L’erreur de l’Occident , édition
française Grasset et Fasquelle, 2006)

On peut critiquer Soljenitsyne pour son prophétisme : l’avenir n’est pas écrit, il dépend de ce que feront les hommes et les peuples ; toutefois, on doit reconnaître dans son propos une perspicacité aigue concernant la nature de cette société qu’est la “Chine communiste” et de la voie qui est la sienne qui pourrait bien l’amener à une situation hégémonique. « L’Etat-Parti » qui dirige la Chine est pour une très large part, avec le concours des firmes multinationales, à l’origine de la crise que connaissent la plupart des pays développés depuis 2007. Dans ces pays, la crise est bien là ; néanmoins, leurs responsables n’en discernent pas les causes réelles, un véritable déni.
1) Les difficultés des pays développés
Depuis le début de l’année 2007, la plupart des pays développés connaissent de graves difficultés identifiables à une crise de longue durée rappelant celle de l’Europe des années 1930 dont les économies, endettées et au commerce extérieur déficitaire, ne supportèrent pas la fermeture du robinet du crédit américain faisant suite au krach de Wall Street de 1929 1 .

En 2007/2008, le krach immobilier américain fut le point de départ d’une crise plus large, bancaire, financière et économique, qui déborda largement et rapidement du territoire de ce pays. Certes, instruits par les leçons du passé, les dirigeants des divers pays ont pu éviter le pire : après une chute allant de 2 à 10% selon les cas, le PIB des pays développés est généralement reparti à la hausse ; très faiblement toutefois : en 2014, la plupart des pays développés ont un PIB qui ne dépasse que de peu ou même pas du tout le niveau maximal atteint en 2007 ou au début de 2008. Il y eut même une rechute pour certains pays ; en 2012, presqu’au même moment, trois zones monétaires entrèrent en récession : la zone euro, le Royaume-Uni, le Japon.

Les taux de croissance du PIB qu’affectionnent les experts sont des réalités abstraites pour ceux qui sont les victimes de la crise ; d’une façon générale, celle-ci accentue les misères sociales. Alors que les budgets sociaux auraient bien besoin d’être revus à la hausse, on assiste au contraire, du fait des difficultés budgétaires, à une remise en question des systèmes d’indemnisation du chômage jugés insoutenables. La précarisation du travail s’aggrave, de nombreux travailleurs acceptent de travailler « au noir » : il en résulte une tendance plus ou moins marquée selon les cas à la baisse des salaires réels, parfois même à celle des salaires nominaux, notamment en Europe du sud. On assiste à une véritable paupérisation de certaines classes ainsi que le remarque Antoine Brunet : aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en France, au Japon, et, plus encore, en Europe du sud ; l’Allemagne elle-même ne fait pas exception 2 .

Depuis 2011, en bonne part du fait de l’approfondissement de la crise en Europe, la perspective d’un redressement solide et durable s’est estompée dans l’esprit de la plupart des gens ; les populations des pays développés ont d’ailleurs commencé à perdre espoir comme l’attestent certains signes de détresse sociale ; ainsi, en Europe, observe-t-on depuis 2009 un recul du taux de fécondité 3 ainsi qu’une vague très significative d’émigration 4 , ou bien encore une multiplication des suicides pour cause de détresse économique et sociale et une montée de la toxicomanie, une autre forme de suicide.
2) La crise, le commerce extérieur et la Chine
La crise ne touche pas tous les pays du monde ; elle ne concerne pas une partie notable de ceux dont le commerce extérieur est excédentaire du fait que leurs dotations en ressources naturelles leur permettent de fortes exportations de matières premières 5 . Elle ne concerne pas non plus certains autres pays qui, bien que déficitaires en matières premières, connaissent néanmoins un solde commercial positif ; au premier rang de ceux-là se trouve la Chine qui continue de connaître une très forte croissance, même si celle-ci perdait près de trois points, passant de 10 à 7% par an.

Cette singularité mérite qu’on s’y arrête ; elle tient au modèle de croissance suivi qui est fondé sur les exportations. Certains observateurs ont été surpris par le fait que ce pays, malgré la crise des pays développés, réussissait à maintenir un excédent commercial à un niveau très élevé. Toutefois, le taux de croissance du PIB ayant diminué en 2011, une partie d’entre eux conclurent alors que l’exception chinoise était terminée et que l’économie de ce pays allait finir par converger avec celles des autres pays ; ainsi que le remarque Antoine Brunet, « c’était là une erreur de diagnostic. Le ralentissement observé était, en réalité, le résultat d’une politique du PCC ; les dirigeants chinois pensaient en effet que le maintien d’une croissance trop forte risquait de compromettre leur stratégie à long terme, compte tenu des risques de bulle immobilière, de surchauffe salariale, de hausse incontrôlable du cours des matières premières, de tassement de l’excédent commercial. Précisément, parce qu’ils ne partageaient pas du tout les angoisses qui sont celles des dirigeants des pays développés en matière de croissance et qu’ils sont guidés par la recherche à long terme de la richesse et de la puissance, les responsables du PCC purent se permettre le luxe de ralentir délibérément la croissance du PIB de leur pays 6 . Au reste, ayant obtenu à la fin de 2011 le ralentissement escompté, le PCC mit en place, début 2012, un plan de relance permettant alors à la croissance de se renforcer à nouveau ». Quitte à « refroidir » à nouveau un peu plus tard 7 .

« Alors que les pays développés se débattent maladroitement pour éviter la dépression ou la déflation, la Chine gère avec aisance les quelques problèmes résultant de sa prospérité »... Ses excédents commerciaux, obtenus grâce à la politique protectionniste qu’elle met en œuvre, lui permettent d’investir massivement sans courir le risque d’aboutir à une crise de surproduction (comme les Etats-Unis en 1929) ; il lui faut seulement faire en sorte que l’évolution de sa demande intérieure, et donc celle des salaires, ne compromettent pas, par leur croissance, les résultats extérieurs – c’est la clé du succès – ainsi que les revenus de l’oligarchie dirigeant le pays. Cette pratique mercantiliste provoque malheureusement des dégâts dans les pays au commerce extérieur déficitaire ; ceux-ci, pour financer leurs déficits commerciaux à répétition, sont obligés de s’endetter toujours davantage, jusqu’au moment où cela débouche sur des mesures drastiques ou sur une crise de confiance. Ces déficits ne sont pas minimes, ainsi que le remarque Brunet : « Quand un très grand pays réussit à accaparer à son profit une part importante et croissante de la production mondiale (manufacturière ou autre), il tend à déstabiliser les autres pays avec lesquels il commerce. Ainsi en va-t-il de la Chine ; lorsque celle-ci est admise en 2001 à l’ OMC , elle ne produisait que 2% de la production manufacturière mondiale, alors qu’en 2011, elle produisait 20% de cette production, devançant largement les Etats-Unis 8 . Ces seuls chiffres donnent la mesure de la violence du choc que les autres pays ont dû encaisser ; cela est d’autant plus important que le commerce mondial est constitué aujourd’hui à 70% par les produits manufacturés (les 30% restant consistant en matières premières énergétiques, minières ou agricoles) ».

A la question de l’origine de la crise, l’explication très largement admise est que, d’une manière ou d’une autre, elle provient de désordres de la finance rendus possibles par des défauts de réglages ; le coupable est désigné : la finance, les marchés financiers (qui ne sont pas efficients !), la “spéculation” ! Au risque de heurter les convictions de nombreux lecteurs, il est possible d’affirmer que telle n’est pas l’origine de la crise. Certes, il y eut bien les “ innovations financières ” et les “ subprimes ” : toutefois, même si la finance fut bien le déclencheur de la crise, elle n’en constitue pas pour autant la cause structurelle, tout comme l’attentat de Sarajevo pour la première guerre mondiale. Cette cause réelle, structurelle, réside dans le déséquilibre majeur et persistant du commerce mondial et dans la fuite en avant dans l’endettement des pays déficitaires que celui-ci induisit ; bref, pour l’essentiel, la crise résulte de l’action de l’Etat-Parti de la Chine, grand architecte du déséquilibre du commerce mondial, mais aussi, comme on le verra, des firmes multinationales sans lesquelles, par ailleurs, les firmes chinoises n’auraient pu prendre la place qui est la leur aujourd’hui.
3) Le refus de prendre en compte la nature profonde de la crise
Le fait de désigner la finance ou des défauts de réglage des économies comme causes de la crise procède d’un déni : le refus de voir dans la crise persistante des économies développées la conséquence d’un énorme déséquilibre du commerce international. Les gouvernements, les organisations internationales centrent leurs discussions sur les réglementations relatives aux banques et à la finance, soulignant au passage la nécessité de politiques « responsables » mais évitent les débats sur les déséquilibres commerciaux : les déficits de certains pays, les énormes excédents de la Chine et aussi … de l’Allemagne.

Pour les responsables, il est certes difficile de reconnaître les erreurs passées : avoir promu un système libre-échangiste sans suffisamment de garde-fous, avoir laissé entrer la Chine à l’ OMC sans aucune condition sur le taux de change de sa monnaie, avoir poursuivi dans la voie de l’aveuglement une fois que la crise est advenue ; ils ont ainsi endossé une lourde responsabilité ; pendant toute une longue période ils ont pu dissimuler la faiblesse des économies qu’ils dirigeaient à l’aide de déficits commerciaux et de la fuite en avant dans l’endettement ! Mais pourquoi avoir persévéré dans l’erreur si longtemps ? Et pourquoi continuer encore ?

Dans cette affaire, les firmes multinationales ont joué et continuent à jouer un rôle primordial. Celles, elles sont nombreuses, qui produisent ou font produire en Chine, comme Apple , ou celles du secteur de la distribution qui s’approvisionnent pour cela en Chine, comme Wal-Mart , ont tout intérêt à ce que le statu quo des conditions des échanges internationaux se poursuive et que, par conséquent, soient favorisées dans les pays au commerce extérieur déficitaire des politiques d’endettement ; les acteurs de la finance y ont beaucoup contribué, notamment par leurs « innovations financières ».

Des lobbys très puissants ont été constitués afin de maintenir le statu quo : ils influencent les organisations représentatives des milieux d’affaires, les « médias », le monde de la politique et les institutions au service de celui-ci. Ces dernières sont généralement peuplées de partisans inconditionnels de la liberté des échanges, adversaires déterminés de toute forme de protectionnisme…

Cela avait été dénoncé en 2009 par Maurice Allais dans une « lettre ouverte aux français », mais on n’écoute pas Cassandre ! Les médias préfèrent retransmettre les idées des partisans inconditionnels de la liberté des échanges, adversaires déterminés de toute forme de protectionnisme, encore qu’ils soient muets sur la question du protectionnisme monétaire ; leur culture économique ne dépasse pas le niveau des manuels élémentaires ; ils nous assènent avec aplomb que des taxes sur certains des biens que nous importons pénaliseraient certaines de nos productions et donc aussi nos exportations : continuons donc les déficits !

Ils rejoignent en cela ceux qui nous disent que notre commerce est, certes, déficitaire avec la Chine mais qu’il l’est tout autant avec l’Allemagne 9 : nous ne sommes pas « compétitifs », cela n’a rien à voir avec les modalités de la mondialisation disent-ils ! Les uns et les autres toutefois ne parlent jamais de taux de change, c’est-à-dire de ce qui est au cœur du déséquilibre du commerce international. Or, les déficits commerciaux suscitent des pratiques d’endettement qui aboutissent nécessairement à de lourds déficits publics ; la recherche du rétablissement de l’équilibre commercial devrait être la voie suivie pour résorber ces déficits publics ; ce n’est malheureusement pas la voie qui est suivie en général : on préfère la rigueur budgétaire qui aboutit à des situations de stagnation, de sous-emploi, permettant parfois, mais à quel prix, le retour de l’équilibre commercial du fait de la baisse des importations. Cela est d’autant plus préoccupant que les déficits extérieurs se doublent d’une désindustrialisation sans précédent ; les firmes n’investissent plus dans leurs pays d’origine, non point qu’elles manqueraient de capitaux mais, tout simplement, parce que c’est plus profitable en Asie, tout spécialement en Chine : « Une des plus grandes puissances de la planète détruit l’industrie des autres pays » déclare en 2009 un grand patron français 10 . Malgré cela, l’opinion publique n’est absolument pas consciente de l’imminence du grand basculement planétaire qui pourrait s’opérer si les pays “désindustrialisés” ou en voie de désindustrialisation continuaient dans la voie du renoncement qui est la leur actuellement.
1 Il y a lieu ici, de noter qu’il y a une différence de nature entre la crise américaine, marquée par le krach de 1929, et la crise des années 1930 en Europe. Dans le premier cas, la crise résulte d’une production trop forte du fait d’une stagnation des salaires et donc d’un défaut de demande. Dans la deuxième, il s’agit d’une crise de l’endettement, un endettement qui résulte lui-même d’un commerce extérieur déficitaire.
2 Le chômage officiel reste modéré en Allemagne ; il faut toutefois noter qu’une partie notable des salariés doit se contenter de salaires très faibles ou d’une durée de travail réduite ; il y a en effet un sous-emploi important.
3 Dans ce mouvement de recul de la fécondité en Europe, la France constitue une exception avec son taux de deux enfants par femme. L’ INED , commente le journal Le Monde (3 avril 2013), attribue ce résultat aux politiques sociales et familiales françaises qui ont « amorti le choc de la récession ». La Russie a vu une hausse de sa natalité, conséquence de la politique de fortes incitations mise en place par le gouvernement.
4 L’émigration des pays développés se fait vers des pays susceptibles d’offrir du travail : l’Allemagne, le Canada, l’Amérique du sud, la Chine, et même certains pays d’Afrique ou du Moyen-Orient.
5 La Russie, dont l’essentiel des exportations est constitué par des matières premières, a reçu un fort choc initial du fait de l’importante baisse de ses ressources d’exportation ; elle a toutefois rapidement retrouvé une croissance très appréciable.
6 En ramenant cette croissance de 10% à 7% ; puis aux environs de 7,5% aujourd’hui.
7 Une note au bas de la page 411 du livre de Hongbing Song « La guerre des monnaies » (édition française) cite un article de 2005 du Quotidien du Peuple indiquant que, grâce à son contrôle macroéconomique, « le gouvernement chinois a continuellement gardé l’initiative, de sorte que l’économie a échappé à des fluctuations importantes ».
8 Cette statistique est établie sur la base de la prise en compte d’une monnaie chinoise très largement sous-évaluée.
9 Le déficit annuel du commerce extérieur français est de l’ordre de 60 à 75 milliards d’euro : un tiers avec la Chine, un tiers avec l’Allemagne, un tiers avec les autres pays ; toutefois, une partie du déficit allemand avec la Chine correspond à des produits réexportés vers la France : le déficit français réel avec la Chine pourrait être ainsi nettement supérieur à un tiers du déficit total français.
10 Interview de Philippe Crouzet, Président de Vallourec , sous le titre « La Chine détruit l’industrie des autres pays », Les Echos , 28 septembre 2009.
Chapitre II LES FIRMES MULTINATIONALES ET LA CHINE
« L’ouverture mondialiste à tous les vents (…) est la cause essentielle d’une crise profonde qui peu à peu nous conduit à l’abîme ».

Maurice Allais, 1999
in La mondialisation, la destruction des emplois
et de la croissance, l’évidence empirique.
Clément Juglar, 1999

Ce nouveau géant qui émerge à la fin du deuxième millénaire, la Chine, apparaît comme une combinaison d’une économie fonctionnant sur des bases capitalistes et d’une société organisée sur le mode totalitaire sous la férule des dirigeants du Parti Communiste Chinois ( PCC ). L’assujettissement de toute vie sociale à l’Etat, l’atomisation des individus face à celui-ci en même temps que la forme originale du capitalisme qui l’accompagne ont permis de faire de ce pays un véritable paradis pour les profits des entreprises.

Les firmes multinationales, dont les profits semblaient de plus en plus bridés par les lois sociales et le fonctionnement même des systèmes démocratiques dans leurs pays d’origine, purent trouver un moyen leur permettant de balayer tous ces obstacles : le PCC leur offrait sur un plateau des centaines de millions de travailleurs exploitables à merci qui, grâce aux contrats de sous-traitance et aux “ joint-ventures ”, allaient rapidement faire de la Chine “ l’atelier du monde ”.

S’est nouée ainsi une solide alliance entre, d’une part, une oligarchie qui contrôle le PCC , l’Etat chinois en même temps que les entreprises chinoises et, d’autre part, le management des firmes multinationales qui se sont fortement éloignées des règles et usages de leurs pays d’origine et qui ont distendu les liens qui les unissaient aux Etats de ces pays. Plus les salaires chinois sont faibles, plus la monnaie chinoise est sous-évaluée et plus, corrélativement, les profits de ces firmes sont élevés de sorte qu’elles n’ont plus du tout intérêt à continuer à investir dans leurs pays d’origine. Les économies des pays développés sont ainsi doublement asphyxiées : par les importations en provenance de Chine (et de quelques autres pays aussi) et par le fait que les investissements industriels diminuent et leur échappent au profit de la Chine et des pays qu’elle essaie de satelliser.

Historiquement, la domination européenne sur le monde s’est établie sur une base mercantiliste ; le monde est resté mercantiliste mais les pôles de puissance se sont déplacés et ne se confondent pas, loin s’en faut, avec les systèmes démocratiques. Contrairement à une idée en vogue, les pays dotés de tels systèmes n’ont pas, de ce fait, de force particulière dans la compétition économique mondiale ; en même temps, la régulation économique par le marché ne conduit pas nécessairement à la démocratie. L’alliance de fait qui s’est nouée entre l’Etat-Parti chinois et le management des firmes multinationales, entre l’oligarchie de la Chine et une oligarchie internationale, pousse au contraire le monde vers une remise en question générale des acquis sociaux des travailleurs et des pratiques démocratiques. La croissance conjointe de la Chine et des firmes multinationales se ferait ainsi au prix d’une régression sociale à l’échelle mondiale.
1) Le mercantilisme et la domination européenne sur le monde
L’économie mondiale se constitue à partir du seizième siècle sur la base d’une domination de quelques pays européens ; celle-ci repose sur le commerce, plus exactement sur les excédents commerciaux : telle est l’essence même du mercantilisme, au moins celui qui est théorisé par William Petty 11 . Depuis, le monde n’a plus jamais cessé d’être marqué par les pratiques mercantilistes.

Celles-ci provoquent une polarisation entre, d’une part, des pays qui réussissent à réaliser des excédents commerciaux de façon récurrente et, d’autre part, des pays qui enregistrent au contraire des déficits ; le monde du mercantilisme n’est pas un long fleuve tranquille : les excédents des uns constituent en effet les déficits des autres. Pour une large part, depuis plusieurs siècles, les affrontements entre nations ont eu une base commerciale : les pays en mesure de réaliser des excédents commerciaux ont été dans une bien meilleure position que ceux qui étaient condamnés à des déficits. Le contrôle et la domination du commerce mondial afin de réaliser des excédents : telles sont les clés de l’hégémonie économique et politique dans notre monde.

Après un siècle et demi de dure rivalité avec la France, la Grande Bretagne put enfin accéder en 1815 à cette hégémonie ; mais celle-ci fut contestée au vingtième siècle et, à la suite de la crise des années 30 et de la guerre, les Etats-Unis prirent le relais. Leur domination est à son tour contestée aujourd’hui ; non plus par une puissance démocratique mais par une puissance dotée d’un régime très autoritaire 12 , la Chine ; il s’agit là d’une différence majeure.

Au moment même, en 1999, où Bill Clinton donne son aval à l’entrée de la Chine à l’ OMC , effective en 2001, Maurice Allais, dans son essai sur la mondialisation, parle d’une crise profonde « qui conduit à l’abîme » ; le mot est fort. De quel « abîme » parle-t-il ? Ce pourrait bien être tout à la fois la fin de la prospérité européenne, celle de la démocratie ainsi que la mise sous tutelle des pays actuellement “développés”.

La fin de l’Europe ? Ceux qui envisagent cela sont souvent désignés comme des esprits d’une autre époque, imperméables au progrès, des ennemis de l’Europe ! Leur mise en question des modalités de la mondialisation et de celles de la construction de l’Union Européenne est condamnée au nom d’une nouvelle théologie ; mieux même, d’une téléologie qui place l’Europe dans le sens de l’histoire ! Comment pourrait-on être contre… ce qui doit être ! On fait ainsi d’un produit historique, provisoire et fragile comme la démocratie, quelque chose d’absolu, d’éternel. C’est que, en effet, la civilisation Européenne a pu diffuser, à travers le monde, des normes et des valeurs nouvelles ; les « lumières » françaises et anglaises du dix-huitième siècle précèdent des événements, importants par les conséquences qu’ils vont avoir, comme la naissance d’une république dans le Nouveau Monde ou l’éclatement d’une Grande Révolution au cœur de la vieille Europe, en 1789.

Les systèmes politiques seront alors modifiés par l’irruption du vote : censitaire d’abord, universel ensuite. La démocratie va prendre racine en Angleterre et en France, deux pays colonialistes, ainsi qu’aux Etats-Unis, et s’étendre progressivement avec plus ou moins de succès. Les déchirements de l’Europe, notamment lors du premier conflit mondial 13 , vont susciter, en son sein et au-delà, l’émergence de systèmes à l’opposé de la démocratie dans lesquels la totalité de la vie sociale doit être assujettie à l’Etat ; ces systèmes « totalitaires » peuvent être, pour ce qui concerne le mode de gestion de l’économie, aussi bien capitalistes (c’est le cas de l’Italie fasciste, de l’Allemagne nazie ou de la Chine contemporaine) que collectivistes comme ce fut le cas pour l’Union Soviétique ou pour la Chine de Mao. En quelque sorte, la Civilisation Européenne donna naissance à la fois à la démocratie et à son contraire…
2) Les illusions concernant la force des systèmes démocratiques
Les deux victoires des Etats-Unis, en 1945 contre l’Allemagne et le Japon, en 1989 (effondrement du mur de Berlin) contre l’Union Soviétique à l’issue de la guerre froide, ont pu donner à croire que la démocratie était intrinsèquement plus “forte” que les systèmes totalitaires ; il s’agit là d’une erreur. Le succès américain de 1945 doit beaucoup à l’union Soviétique : la défaite allemande ne vient pas du fait que l’Allemagne était dotée d’un système totalitaire – son économie de guerre était d’une efficacité redoutable – mais bien du fait que la coalition dont elle constituait la pièce maîtresse était bien trop restreinte pour avoir la moindre chance de succès ; de la même façon, le fait que l’Union Soviétique ait perdu la guerre froide, face aux Etats-Unis, n’est pas la conséquence de son système totalitaire 14 mais bien celle de l’organisation collectiviste de son économie 15 .

Contrairement à ce que beaucoup d’analystes pensent, l’organisation démocratique d’une société n’entraîne pas nécessairement de bonnes performances économiques pour celle-ci. Il serait même probablement plus judicieux d’estimer que l’organisation démocratique représente un coût économique, une charge pour la société, ce qui, d’une manière ou d’une autre, agit négativement sur le taux de croissance. L’erreur, très répandue, de croire que la démocratie conduirait à l’efficacité économique se double d’une autre erreur, tout aussi répandue et tout aussi pernicieuse : le développement de “l’économie de marché” conduirait, tout naturellement à la démocratie ! Comment ne pas souligner la fonction démobilisatrice d’une telle croyance face à des systèmes totalitaires dotés d’une économie de marché (Allemagne nazie, Chine contemporaine) ? En somme, il n’y aurait aucun souci à se faire à propos de la Chine : les opposants au régime vont gagner tôt ou tard et renverser la plus puissante dictature du monde ; un peu de patience, cela va se faire !

Au cours des années 1990, les dirigeants américains ont pu vivre dans l’ivresse de la victoire : ils pensaient sans doute que leur pays allait pouvoir régner sans partage et pour longtemps sur le monde ; ils n’ont, semble-t-il, pas eu conscience du fait qu’un concurrent d’importance, la Chine, était déjà dans la course en vue de leur ravir leur première place.

L’accord de principe donné en 1999 par l’Administration Clinton pour l’admission de la Chine au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce, qui fait entrer le loup dans la bergerie, est-il le produit d’une désastreuse inconscience des dirigeants américains ou bien celui d’une remarquable efficacité du lobby prochinois des entreprises américaines faisant du business et d’énormes profits avec la Chine ? Sans doute les deux, dans la mesure où les dirigeants (ils ne sont pas les seuls) ont la fâcheuse habitude de croire que ce qui est bon pour les entreprises de leur pays est nécessairement bon pour celui-ci.

En 2014, n’importe quel observateur averti peut discerner clairement que la Chine ne fait désormais plus guère mystère de ses ambitions hégémoniques à relativement court terme, notamment en matière monétaire 16 . Il ne peut manquer de constater par ailleurs que les énormes déficits commerciaux des Etats-Unis et de la plupart des pays de la vieille Europe, notamment avec la Chine, ne peuvent que conduire ces pays à une situation économique et sociale de plus en plus périlleuse et à l’affaiblissement continu de leur puissance pouvant déboucher, d’une manière ou d’une autre, sur une forme de vassalisation. Malheureusement, bien peu nombreux sont ceux qui ont une telle lucidité ! Les bons apôtres de la mondialisation, et même ceux, altermondialistes, qui lui adressent quelques critiques, s’accordent pour ne pas voir l’étendue du danger du processus en cours.
3) L’alliance des firmes multinationales et de la Chine
Comment donc a pu émerger cette formidable puissance capable de faire vaciller aujourd’hui les pays occidentaux ? Seule la Chine n’aurait pu obtenir, en aussi peu de temps, des résultats aussi spectaculaires ; elle bénéficia de l’apport décisif des firmes multinationales ; celles-ci se sont autonomisées dans une large mesure de leurs pays d’origine et constituent désormais, avec l’hyper-capitalisme totalitaire chinois, et bientôt peut-être sous sa direction, un pouvoir sans foi ni loi qui pourrait bien finir par mettre le monde entier en coupe réglée.
Les naïfs, ils sont nombreux, qui s’imaginaient que, inexorablement, avec la mondialisation et grâce à elle, la démocratie allait conquérir le monde seraient bien inspirés de revoir leurs schémas de pensée ; la démocratie, une institution fragile et rare à l’échelle de l’histoire pourrait bien disparaître pour un temps de notre planète ! Au moment de l’effondrement du mur de Berlin, en 1989, mettant un terme à ce « court vingtième siècle » qui fut si tragique, beaucoup de bons esprits pensaient qu’on était parvenu enfin à l’aube d’une époque nouvelle et que le vingt-et-unième siècle serait celui de la paix universelle, vieille utopie chère à Emmanuel Kant ; malheureusement, il risque fort, si nous n’y prenons garde, de ressembler à son prédécesseur.

En l’espace de trente ans, un pays arriéré et ruiné par des soubresauts révolutionnaires est devenu la première puissance industrielle du monde, devant les Etats-Unis. A l’alliance politique nouée par les Présidents Nixon et Mao, entre les gouvernements des Etats-Unis et de la Chine, contre l’Union Soviétique et le Vietnam d’alors, a succédé une alliance forte entre le pouvoir chinois – il est à la fois politique et économique – et les firmes multinationales dont il assure la prospérité, au moins pour un temps.

Cette alliance signifie, à l’échelle planétaire, l’écrasement du monde du travail : une gestion impitoyable de celui-ci à l’intérieur de la Chine, un chantage permanent à l’emploi permettant de peser sur les salaires et de remettre en question les « acquis sociaux » dans les pays développés.

Quelle déconvenue pour les “optimistes” de l’année 1989 qui rêvaient d’une ère nouvelle faite de démocratie et d’“avancées sociales” ! On oubliait, tout simplement, que ces “avancées”, qui nous paraissent si naturelles, furent en réalité le résultat d’âpres luttes sociales ; des luttes qui avaient abouti parfois à des échecs mais aussi à des victoires contre les élites dirigeantes des entreprises et des Etats, attestées par l’obtention d’« acquis sociaux ». On s’imaginait que le capitalisme aboutissait nécessairement à la démocratie en oubliant que seuls les systèmes combinant des pouvoirs et des contre-pouvoirs pouvaient limiter le pouvoir du capital et ses capacités de nuisance, alors que les systèmes totalitaires pouvaient offrir au contraire à celui-ci un boulevard pour son développement. Les grandes firmes occidentales (les autres aussi, japonaises notamment), dont les profits étaient bloqués à un certain niveau dans leurs pays d’origine par le pouvoir des salariés, trouvèrent ainsi une opportunité extraordinaire.

A partir du retour de M. Deng aux affaires, allait progressivement se constituer le système infernal qui fonctionne aujourd’hui. La caste dirigeant la Chine, tout en maintenant solidement l’organisation totalitaire du pays, abandonnait le système collectiviste de l’économie pour ouvrir celle-ci à de multiples partenariats avec les capitaux étrangers. Un véritable eldorado s’offrait aux firmes multinationales ; de nombreuses entreprises “ joint-ventures ” furent mises sur pied et, surtout, il s’agit de l’élément le plus significatif, par l’intermédiaire de la foire de Canton au début, de très nombreux contrats de sous-traitance industrielle purent voir le jour permettant à la Chine d’obtenir une croissance économique fulgurante.

L’organisation totalitaire n’y était pas pour rien ; grâce à elle, les salaires pouvaient rester à des niveaux dérisoires et les travailleurs pouvaient continuer à être privés de droits sociaux ; grâce à elle aussi, un contrôle des changes drastique permettait à la monnaie chinoise d’être très largement sous-évaluée, donnant ainsi au pays une compétitivité sans égale, un avantage stratégique considérable dans la compétition mondiale.

Là réside le secret de cette solide alliance entre, d’une part, l’Etat-Parti Chinois et les patrons des entreprises de Chine, communistes eux aussi et, d’autre part, le management des firmes multinationales très largement intéressé aux profits réalisés par celles-ci. Plus la main-d’œuvre chinoise est exploitée, plus les profits réalisés en Chine par les entreprises, chinoises ou étrangères, sont élevés ; plus la monnaie chinoise est sous-évaluée, plus les profits des firmes occidentales qui sous-traitent leurs productions en Chine, Apple par exemple, sont élevés, et plus les entreprises chinoises exportatrices sont compétitives 17 .

Cette alliance a très bien fonctionné jusqu’à maintenant ; elle a permis à la Chine d’obtenir une croissance record de son PIB et, par conséquent aussi, de son marché intérieur ; celui-ci a donc une importance grandissante pour les firmes multinationales : de ce fait, les termes de cette alliance sont en train d’évoluer dans le sens d’une dépendance croissante de ces firmes vis-à-vis de la Chine.
4) Les profits et le système totalitaire
Le droit du travail et ses contraintes, les cotisations sociales pour le chômage, la retraite, l’assurance maladie, les obstacles divers à la flexibilité du travail, notamment les syndicats : tout cela grève les profits dans les pays dotés de telles avancées sociales. Quoi de mieux, pour assurer un niveau élevé aux profits, que de développer les productions au sein d’un système totalitaire dans lequel les travailleurs n’ont quasiment aucun droit ?

Que signifie, dans une telle perspective, la démocratie, sinon une entrave, un boulet dont il faut se débarrasser ? Force est de constater la cohérence du projet chinois : le Parti Communiste de ce pays refuse, à juste titre si l’on peut dire, d’envisager toute évolution démocratique du régime. En 1989, on s’en souvient, les étudiants manifestaient sur la place Tiananmen pour l’instauration d’un système démocratique en Chine : leur mouvement fut sévèrement réprimé. Si le régime avait accepté d’opérer ce virage à cent quatre-vingt degrés, cela aurait immanquablement abouti à la mise en place de syndicats, de vrais syndicats, et à celle de contre-pouvoirs au sein des entreprises ; cela aurait suscité des hausses de salaires intempestives ainsi que la mise en place d’instruments de protection sociale, toutes choses qui eussent gravement amputé les profits 18 .

Le maintien du statu quo totalitaire était nécessaire, non seulement pour reproduire dans le temps le pouvoir de la caste dirigeant le PCC et le pays mais aussi pour reproduire, à une échelle sans cesse élargie, les revenus d’une oligarchie insatiable et en plein essor dont fait partie cette caste pour une large part.

Cela correspondait parfaitement aux intérêts des entreprises étrangères en relation d’affaires avec des firmes chinoises et à ceux des dirigeants de celles-ci. Dans la mesure où les firmes multinationales se sont affranchies de la tutelle, ou au moins de l’influence, de leur environnement d’origine, notamment des Etats, leur souci principal est désormais le niveau de leurs résultats financiers consolidés à l’échelle du monde ; la pérennité des emplois de leurs établissements ne les intéresse pas en tant que telle ; elles recherchent les bas et même très bas salaires, la flexibilité du travail, l’absence de mouvements sociaux ; l’existence éventuelle de systèmes démocratiques dans les pays où elles sont présentes, loin d’être un avantage, constitue plutôt pour elles un handicap dans le grand jeu de la concurrence mondiale tel qu’il fonctionne aujourd’hui sous l’égide de l’ Organisation Mondiale du Commerce ( OMC ).

Dans ces conditions, il n’y a rien d’étonnant dans le fait que ces firmes investissent de moins en moins dans les pays développés ; c’est pour une bonne part parce que les conditions de production en Chine (ainsi que dans quelques autres pays) y sont extrêmement attractives ; c’est aussi parce que le marché chinois est en croissance rapide alors même que ceux des pays développés ont tendance à stagner.

Conséquence de tout cela : on pourrait dire, en forçant le trait, que tout se passe comme si une sorte de grande confédération mondiale de patrons et de managers, communistes ou non, chinois ou occidentaux, pouvait désormais se passer des travailleurs des pays développés, y compris de ceux qui sont qualifiés et très qualifiés ; les firmes occidentales, au moins les multinationales, n’ont plus besoin, ou presque plus, d’investir dans leusr pays d’origine : c’est bien plus profitable en Chine et, éventuellement, dans quelques autres pays 19 .

Ce phénomène, qui commence à peine à être perçu, n’est malheureusement absolument pas compris ; une anecdote permet de prendre la mesure de cette incompréhension. A un journaliste soulignant, lors d’une émission de télévision, que la France avait importé de Chine, en 2011, pour une valeur de 37 milliards d’euros, alors qu’elle n’avait exporté que pour 12 milliards seulement, un ancien Premier Ministre avait rétorqué, en substance : « Je vous arrête ! C’est vrai, nous avons un déficit, mais si vous considérez les investissements des entreprises, l’avantage est pour nous : il y a bien plus d’entreprises industrielles françaises en Chine que d’entreprises industrielles chinoises en France ! ».

En somme, en poursuivant ce raisonnement stupide, l’idéal serait que la totalité des entreprises françaises puissent faire la totalité de leurs investissements en Chine pour que tout soit pour le mieux en France : le volume de l’emploi tendrait alors vers zéro et les travailleurs français n’auraient alors d’autre solution que d’essayer de se faire embaucher à l’étranger – on se souvient de l’affaire Moulinex – et, notamment, en Chine ; certainement pas sur la base des salaires actuels de ceux que l’on appelle les “expats” !
5) Apogée et déclin programmé des firmes multinationales
Alors même qu’elles affaiblissent les Etats des pays développés qui se débattent, pour beaucoup d’entre eux, dans des difficultés de plus en plus insurmontables, les firmes multinationales, aujourd’hui prospères, pourraient bien connaître à terme de grandes difficultés, elles aussi. Tout se passe en effet comme si, en affaiblissant leurs Etats, elles sciaient dans le même temps la branche sur laquelle elles avaient bâti leur prospérité et qui leur assurait une certaine protection. Un détour explicatif est ici nécessaire.

Tout d’abord, il faut souligner que c’est une grave erreur que de croire, comme le font de nombreux gouvernants, que ce qui est bon pour “nos” grandes firmes est nécessairement aussi bon pour “notre” pays ; on le sait, les pays occidentaux sont en crise alors même que “leurs” grandes firmes – qui échappent à leur contrôle – sont prospères et réalisent des profits insolents, retrouvant la norme du 15% du début des années 2000 dont parlait si bien M. Peyrelevade 20 ; les naïfs n’en demandent pas plus : puisque ces firmes semblent être en bonne santé, cela doit signifier que, d’une manière ou d’une autre, les fondamentaux des économies des pays d’origine sont bons !

Tel n’est pas nécessairement le cas : les multinationales obtiennent des profits très élevés grâce à leurs implantations ailleurs que dans leurs pays d’origine, là où elles réalisent l’essentiel de leurs investissements ; cela s’accompagne, circonstance aggravante, d’une évasion fiscale de plus en plus marquée.

Il faut revenir sur les modalités de la mondialisation, à partir des années 1970 ; à ce moment-là on assiste, après l’abandon des principales dispositions de Brettons Wood, à un double processus de libéralisation : du commerce et de la circulation des capitaux. Au cours d’une première période, approximativement de 1970 à 1990, pendant laquelle l’influence de la Chine est relativement marginale, les firmes multinationales ont développé une certaine capacité à échapper à l’impôt, grâce en particulier aux places financières “ offshore ” ; toutefois, les phénomènes de concurrence déloyale et de délocalisation des productions restaient d’une ampleur relativement limitée de sorte que, malgré les pertes de revenus occasionnées par les fuites fiscales, la mondialisation était, à cette époque-là, sinon « heureuse », au moins « gérable » ainsi que le fait remarquer Antoine Brunet. A partir des années 1990 et, plus encore, de l’année 2001 qui est celle de l’entrée de la Chine à l’ OMC , le mouvement prend de l’ampleur ; des pans entiers des industries manufacturières des pays développés disparaissent, principalement au profit de la Chine, alors même que l’évaporation fiscale de ces pays se fait de plus en plus intense, en relation non plus seulement avec les places financières offshore mais aussi, désormais, avec le déclin des productions manufacturières.

Les Etats, dès avant le déclenchement de la crise en cours, sont alors affaiblis et de plus en plus démunis pour pouvoir exercer une influence notable sur “leurs” grandes firmes ; celles-ci, grâce à la libéralisation du commerce et de la circulation des capitaux, ont renforcé leur caractère multinational et, de ce fait, leur indépendance par rapport aux Etats et aux forces sociales des pays d’origine. Cette liberté, qui leur permet aujourd’hui de tirer pleinement parti de la mondialisation et d’obtenir les merveilleux résultats financiers que l’on observe, risque bien, par le corollaire qui est le sien – la rupture du lien avec les Etats – de les affaiblir à leur tour demain, face à la concurrence que leur feront alors les firmes géantes chinoises en train de se constituer qui seront, elles, fortement appuyées par leur Etat, comme elles le sont déjà aujourd’hui.

Nous n’en sommes pas encore là mais c’est bien ce qui est en train de se dessiner. Certes, la compétitivité actuelle de la Chine par rapport aux pays développés apparaît comme le produit de la combinaison de technologies des firmes multinationales avec les conditions de production extrêmement avantageuses de la Chine reposant sur une exploitation poussée des travailleurs et sur un protectionnisme multiforme, notamment monétaire.

Toutefois, au fur et à mesure que le temps passe, la situation des firmes multinationales est de plus en plus dépendante du pouvoir chinois. D’une part, l’avantage que leur procurait la détention de leurs technologie s’amenuise du fait des transferts de technologie massifs qui ont déjà eu lieu (et qui continuent), permettant une montée en puissance rapide de firmes technologiques chinoises concurrentes ; d’autre part le marché chinois, désormais immense, qui est en forte croissance alors que les marchés occidentaux sont dans un état de quasi-stagnation, est désormais primordial pour la croissance des firmes multinationales : il s’agit toutefois d’un marché très protégé de sorte que ces firmes sont obligées, pour pouvoir s’y implanter durablement, de se soumettre aux exigences toujours plus étendues de l’Etat chinois. L’âge d’or semble bien être révolu ou en passe de l’être, d’autant plus que, dans chaque secteur industriel, l’Etat chinois entend bien développer, de façon autonome comme c’est déjà le cas dans le domaine militaire, des « champions du monde » : des firmes géantes aptes à dominer le marché mondial et à avaler les firmes étrangères qui, aujourd’hui encore, sont leurs partenaires.

La « grande alliance » du système capitaliste chinois et des firmes multinationales n’est pas seulement une alliance entre celles-ci et les firmes chinoises avec lesquelles elles sont en affaire ; dans cette sorte de mariage, il y a en effet quelqu’un d’autre : l’Etat chinois et le PCC , l’Etat-Parti.

Les firmes chinoises, même celles qui ressemblent aux firmes multinationales par leur taille et leur envergure mondiale, sont différentes de ces dernières : leurs dirigeants, qu’ils soient affiliés ou non au PCC , ils le sont le plus souvent, ne sauraient prendre des décisions allant à l’encontre des intérêts de l’Etat-Parti et donc des directives ou injonctions que les responsables de celui-ci peuvent lui adresser 21 .

Dans la stratégie mercantiliste qu’il met en œuvre, le PCC n’a pas oublié un élément décisif de l’efficacité du projet mercantiliste de conquête du monde – tel qu’il est exposé dans l’ouvrage de William Petty « L’arithmétique politique » – qui est l’étroite solidarité et la complémentarité entre les entreprises et l’Etat ; cette solidarité est d’ailleurs, dans le cas de la Chine, particulièrement aboutie du fait du système totalitaire. Elle sera, pour les “champions chinois”, un facteur décisif dans leur conquête des marchés du monde quand, de receveurs d’ordres dans des relations de sous-traitance, ils seront devenus au contraire, cela est en train de se faire, des donneurs d’ordres. Ayant à leur disposition, pour les appuyer, un Etat à la puissance inégalée, ces “champions” auront alors la possibilité d’éliminer ou de prendre le contrôle des firmes rivales occidentales, japonaises ou autres, qui elles, ont perdu en grande partie ce lien fort qui les unissait à leur pays d’origine, à son Etat et à son tissu économique et social.

Bref, cette grande alliance des firmes multinationales et du capitalisme totalitaire chinois est provisoire. En l’absence de réaction de défense des Etats des pays concernés par cette avancée chinoise destructrice de leurs économies, les firmes multinationales, obnubilées par la recherche de profits à court et moyen termes, risquent fort de passer entièrement dans l’orbite du pouvoir chinois. Les profits extraordinaires qu’elles réalisent aujourd’hui, et les gratifications qui en résultent pour leurs dirigeants, plongent ceux-ci dans une sorte d’ivresse qui élimine toutes les barrières de l’éthique et de la responsabilité ; ayant de l’argent à ne savoir qu’en faire, peut-être finissent-ils par se prendre pour des dieux, alors même qu’approche pour leurs firmes l’heure… du crépuscule !

Cette dynamique, qui est déjà bien enclenchée, a commencé à produire ses effets dévastateurs sur les petites et moyennes entreprises (PME) du secteur manufacturier des pays développés ; la désindustrialisation de ceux-ci n’est pas seulement le fait des grandes firmes qui délocalisent leurs productions : elle résulte aussi du blocage au développement que connaissent les PME, contraintes à la stagnation et à l’absence de renouvellement. C’est qu’en effet, bien à l’abri du protectionnisme de l’Etat chinois, les firmes multinationales opérant en Chine ainsi que les entreprises de ce pays, font à ces PME une concurrence redoutable les obligeant parfois à ouvrir leur capital dans l’espoir de se sauver ; bien souvent, le transfert de technologie que cela autorise débouche ensuite, au cours d’une deuxième étape, sur une fermeture pure et simple.
6) Quel monde cette collusion PCC / Multinationales prépare-t-elle ?
La « grande alliance » dont il est question ici, celle de l’Etat-Parti de Chine (en tant qu’il fédère les grandes entreprises chinoises) et des firmes multinationales, n’est nullement « Chimerica » comme certains l’ont cru, une alliance à long terme pour la direction du monde entre la Chine et les Etats-Unis ; contrairement à certaines idées reçues, l’hégémonie ne se partage pas : la situation de multipolarité du monde est seulement l’indice d’une transition d’un système hégémonique à un autre, certainement pas une situation stable, à la différence de ce que croyaient ou croient encore aujourd’hui de nombreux politiciens ou intellectuels médiatiques, propagateurs de ce qu’on nomme « la pensée unique ».

Lors de la réunion du « G20 » de Séoul, au cours de laquelle le Président Obama a essayé de faire admettre par la communauté internationale la règle selon laquelle les pays réalisant des excédents commerciaux dépassant 4% de leur PIB devraient revoir leur politique économique, on vit bien que la Chine, fortement hostile à un tel projet (et confortée en cela par le Gouvernement allemand), n’était nullement sur la même longueur d’onde que les Etats-Unis ; cette divergence reflétait bien un antagonisme même si, officiellement, les deux pays sont des « partenaires ».

La plupart des pays développés, ceux qui ont des économies délabrées, parfois même presque exsangues, avec des Etats très affaiblis et endettés, risquent de devenir, d’une manière ou d’une autre, des obligés, des vassaux de la Chine ; une telle dépendance ne manquerait évidemment pas d’avoir des répercussions profondes sur l’équilibre social des pays concernés 22 .

La mondialisation, par les modalités qui sont les siennes actuellement, porte ainsi en elle l’émergence potentielle d’un monde nouveau, hiérarchisé autour d’une puissance totalitaire.

Vue de l’esprit, catastrophisme, « péril-jaunisme », « théorie du complot », etc., répondent en chœur les incrédules et ils sont nombreux ; ceux-là développent, en substance, le discours selon lequel le passage d’une hégémonie Américaine à une hégémonie Chinoise est inscrite dans les faits… D’ailleurs voyez, disent-ils, il y a deux ou trois siècles, la Chine était, par son PIB, la première puissance du monde : elle ne fait que le redevenir, il n’y a pas lieu de s’en inquiéter ; de plus, nous dit-on, « elle n’a jamais été agressive au cours de son histoire 23 , contrairement à ce que furent les puissances occidentales qui ont fait le commerce des esclaves, exterminé les indiens d’Amérique, dépecé la Chine au dix-neuvième siècle !

Au reste, la Chine a besoin de nous et n’a donc pas intérêt à ruiner nos économies, compte tenu à la fois de nos dettes vis-à-vis d’elle et de ses exportations ».

La conclusion est, évidemment, qu’il n’y a pas lieu de se faire du souci à propos de la Chine, une puissance pacifique et quasi inoffensive dont le PIB ne rejoindrait celui des Etats-Unis qu’en 2050, dans trente-six ans, c’est très loin ! 24

Pourtant, il y a lieu d’être préoccupé par la Chine, du fait de sa puissance et de l’usage qu’elle en fait déjà, et qu’elle souhaite en faire, compte tenu de la nature de son régime ; on dit que son PIB n’égalera pas celui des Etats-Unis avant 2050, mais c’est une fable : il l’égale déjà aujourd’hui, en 2014, si on le calcule sur la base des parités de pouvoir d’achat ; c’est une constante de la propagande chinoise que de faire apparaître les performances économiques du pays comme modestes : pour entretenir l’illusion d’un pays encore très pauvre, ayant beaucoup de problèmes, qui ne saurait être un danger pour les autres. Autre fable qui a une fonction voisine : la Chine première puissance du monde au dix-septième siècle ; il s’agit là, en quelque sorte, de légitimer en la rendant très “naturelle” la montée en puissance de la Chine dont on postule qu’elle sera nécessairement pacifique.

Même si on peut trouver des précurseurs à la comptabilité nationale dans les siècles passés, Petty au dix-septième siècle, Quesnay au dix-huitième siècle, on doit garder à l’esprit que celle-ci s’est développée principalement à partir des années 1930 et que ses concepts concernent des sociétés fonctionnant sur la base d’échanges marchands ; il en résulte que le fait d’estimer rétrospectivement des PIB, à plusieurs siècles de distance, pour des sociétés totalement différentes des nôtres, a un caractère quelque peu fallacieux.

Ce qui l’est encore davantage est de confondre le PIB et la puissance d’un pays ; l’un des grands mérites de William Petty, dans son « Arithmétique politique », est de montrer que les comparaisons de “puissance” entre pays ne peuvent concerner que le “surproduit”, ce qui reste après les dépenses liées à la reproduction de la population et qui est disponible pour les armées du Prince ou le financement des nouvelles opérations des « négociants-armateurs ». Au dix-septième siècle, la Chine était sans doute numéro un mondial par sa population et, probablement, par son PIB mais elle n’était certainement pas la première « puissance » du monde ; le développement économique, scientifique, commercial, militaire se situait alors en Europe occidentale, notamment aux Pays-Bas, en France, en Angleterre et non pas en Chine. La référence à cette supposée très grande puissance du dix-septième a, sans doute aussi, une grande utilité pour la propagande à usage interne du PCC .

Dans toutes les écoles et universités de Chine est affichée la carte d’une “grande Chine” 25 qui comprend, outre le territoire qui est le sien aujourd’hui, une partie du Tadjikistan, du Kirghizstan, du Kazakhstan, la totalité de la Mongolie (plus de un million et demi de kilomètre-carrés), la totalité des provinces russes d’Extrême-Orient, enfin presque toute la partie sud, la plus utile, de la Sibérie ! Tout cela n’est pas fortuit et exprime une tendance nationaliste et expansionniste de fond, qui ne date pas d’aujourd’hui et qui est encouragée et organisée par le PCC ; les tensions actuelles entre la Chine et le Japon, ou bien, en mer de Chine du sud, avec le Vietnam, les Philippines ou la Malaisie en constituent des illustrations 26 , sans même qu’il soit nécessaire de revenir à des faits plus anciens comme les opérations militaires contre l’Inde au Cachemire (et l’annexion d’une partie de ce territoire), la « drôle de guerre » avec l’Union Soviétique le long des fleuves Amour et Oussouri, ou encore la guerre faite au Vietnam en 1979 27 .

Aujourd’hui, en même temps qu’il s’attache à rendre l’ethnie dominante – celles des Hans – majoritaire là où elle ne l’est pas encore (au Tibet ou au Xinjiang) 28 , le régime chinois développe avec complaisance toute une rhétorique nationaliste rappelant notamment les atrocités commises lors de l’invasion japonaise ou les agressions impérialistes du dix-neuvième siècle ainsi que les « traités inégaux » qui en furent les résultats.

Cela vient en appui à la mise en œuvre d’une stratégie économique mercantiliste/protectionniste 29 qui constitue une véritable guerre, insidieuse mais dévastatrice, faite à la majeure partie des pays du monde. Tout se passe comme si ceux-ci, par avance, devaient se résigner à accepter la perspective d’une éventuelle défaite qui pourrait en résulter du fait du rappel des humiliations passées subies par la Chine, ce qui serait une sorte de légitime réparation pour elle. La mauvaise conscience, en Occident, relative au passé colonialiste et impérialiste des puissances Européennes, il y a un siècle et demi, peut-il déboucher sur une acceptation tacite à subir, à l’avenir, un traitement analogue à celui qui avait été jadis appliqué à la Chine ? A lire ce qu’écrivent aujourd’hui certain analystes, on peut le penser ; ceux-là n’hésitent pas à fustiger ceux qui proposent des mesures visant à restaurer un strict équilibre des échanges commerciaux avec la Chine : cela conduirait, disent-ils en substance, à ce que celle-ci, pour pérenniser ses excédents commerciaux, mette en œuvre une nouvelle “politique de la canonnière” dans une confrontation où nous serions vaincus et qu’il faut donc éviter à tout prix. Un tel discours rappelle fâcheusement celui des pacifistes, à la fin des années 1930, et la politique des “accommodements” face à Hitler…

Dans le petit monde des économistes et autres commentateurs de la vie économique et financière ayant la faveur des médias, Cassandre a beau hurler, on ne l’écoute pas ; ceux qui n’ont cessé de se tromper, et de nous tromper, ainsi que l’écrivait Maurice Allais en 2009, continuent à tenir leur discours de la “ mondialisation heureuse ” qui profite à tous ; peu importe que l’économie dominante soit la Chine plutôt que les Etats-Unis, que les firmes dominantes soient chinoises plutôt qu’européennes ou américaines puisque nos économies et nos entreprises ont « toutes leurs chances » de tirer leur épingle du grand jeu de la mondialisation pourvu que nous fassions les efforts nécessaires pour cela…

Et que sont donc ces efforts ? Qu’entend-t-on, de tous côtés, comme bons conseils pour sortir de la crise ? En substance ceci : réduisez votre train de vie, plus particulièrement vos budgets sociaux bien trop généreux et dispendieux, réduisez le train de vie de vos Etats, les dépenses militaires, les dépenses relatives à l’enseignement, à la sécurité, etc., réduisez les charges qui pèsent sur les entreprises et le coût du travail, ce qui nous empêche d’être compétitif, et pour cela faites fort, provoquez un “ choc de compétitivité ” !

Quels sont donc ceux qui recommandent ces mesures qui font penser au Plan Laval 30 de jadis ? Il y a certes les chefs d’entreprises, parce que, disent-ils, les circonstances l’exigent : nous ne sommes plus compétitifs et il n’est pas possible de poursuivre indéfiniment dans la voie de l’endettement ; il y a aussi, nous dit-on, nos créanciers extérieurs (plus des deux tiers de la dette de l’Etat en France) : mais qui sont donc ces créanciers susceptibles de continuer à nous prêter ou, au contraire, d’arrêter de nous prêter et qui sont dissimulés sous le vocable commode des “marchés” ? Quel est donc notre plus gros créancier ?

On doit remarquer que, par différents canaux, pas seulement par celui des marchés, la Chine nous adresse recommandations et directives ; elle le fait notamment par l’intermédiaire du “bon élève” de la classe Européenne qu’elle a sélectionné : il s’agit de l’Allemagne de madame Merkel – n’oublions pas que celle-ci a eu droit à deux visites au plus haut niveau en Chine, en 2012 – qui a fini par imposer la “règle d’or” aux divers gouvernements de la zone euro, y compris à monsieur Hollande, en dépit des fanfaronnades électorales de celui-ci. Qu’est-ce donc que cette règle d’or, avec les conséquences qu’elle ne pourra manquer d’avoir, sinon la remise en question, de fait, du système social des pays Européens ?

Ce n’est nullement fini : on peut penser que les potions à avaler seront de plus en plus amères, comme en Espagne, en Grèce ou au Portugal par exemple. Les firmes multinationales, on le sait, se sont dans une large mesure affranchies de l’influence des pays qui les ont vu naître, même si le processus n’est pas encore arrivé jusqu’à son terme ; cela constitue une nette différence par rapport aux grandes firmes de jadis ; celles-ci, qui avaient une certaine influence sur l’Etat de leur pays d’origine, devaient, réciproquement composer avec celui-ci ainsi qu’avec les forces politiques et sociales locales ; désormais, l’influence va bien davantage qu’auparavant de ces firmes multinationales vers les Etats et les forces politiques qui les dirigent, qui sont sommés de continuer à jouer le jeu actuel de la mondialisation – un jeu où les dés sont pipés – et de respecter particulièrement le statu quo des relations avec la Chine 31 .

A ce stade, il y aurait lieu de faire, malgré tout, une sorte de plaidoyer pour ces firmes ; celles-ci, qui portent pourtant une lourde responsabilité dans l’établissement et la poursuite de leur grande alliance avec la Chine – mais comment leur reprocher de vouloir développer leur business, c’est leur job, après tout ? – sont désormais prises à leur propre jeu, prisonnières qu’elles sont de la mondialisation, qui les oblige à localiser toujours davantage leurs productions en Chine et dans d’autres pays à bas salaires ; celles qui, par patriotisme économique – il en existe encore – refusent de jouer ce jeu sont alors lourdement pénalisées au niveau de leurs résultats et obligées, d’une manière ou d’une autre, de procéder à des licenciements de travailleurs dans leur propre pays, ce qu’elles voulaient précisément éviter.

Bref, pour que les firmes multinationales puissent se dégager de cette alliance avec la Chine (c’est-à-dire avec les firmes chinoises ou avec leurs filiales en Chine) qui conduirait inexorablement, si elle se prolongeait, à la destruction des économies des pays développés ainsi qu’à leur propre déclin, il faudrait que les Etats, après que leurs dirigeants se soient concertés, imposent aux échanges internationaux, et donc aux entreprises, d’autres règles du jeu que celles de l’ OMC aujourd’hui. Il est impossible pour une firme seule de sortir de ces règles comme il est impossible pour un Etat isolé, exception faite des Etats-Unis, de s’y soustraire.

Mais sortir de ces règles, afin que le commerce mondial puisse enfin être équilibré, supposerait la volonté de rompre une bonne fois avec le statu quo du protectionnisme agressif imposé par la Chine, un protectionnisme extrêmement efficace et pernicieux fondé sur la manipulation monétaire ainsi d’ailleurs que sur d’autres dispositifs. On est ici au cœur du problème du monde d’aujourd’hui ; ce n’est pas un hasard si le grand vulgarisateur et idéologue chinois, Hongbing Song, a intitulé son œuvre maîtresse « La guerre des monnaies » 32 . Il s’agit bien de cela, des rapports entre les monnaies et, par conséquent, des taux de change 33 .

Dans le fatras des analyses que, jour après jour, nous distillent nos « responsables » politiques ou économiques et nos experts, il est question de compétitivité, de coût du travail, d’équilibre budgétaire et de « règle d’or », de « compétitivité-coûts » et de « compétitivité-hors coûts », etc., mais jamais on ne parle, jamais, des taux de change entre les monnaies, comme si cela n’avait pas d’incidence sur la compétitivité et sur les échanges.

Si les responsables des Etats continuent à ne pas voir que leurs problèmes budgétaires découlent des déficits commerciaux 34 qui eux-mêmes renvoient aux taux de change entre les monnaies et à la manipulation du yuan 35 , ainsi qu’aux autres mesures protectionnistes que la Chine a mises en place, une voie qui est celle du renoncement, alors ils conduiront leurs peuples à la ruine et à la soumission.

Les firmes multinationales, avec leurs confortables profits pour la plupart d’entre elles, sont probablement en train de vivre leurs plus beaux jours ; en effet, au fur et à mesure que la puissance de la Chine s’affermit et va continuer à s’affermir, particulièrement celle des grandes firmes chinoises, les grandes entreprises occidentales (ainsi que celles des autres pays) deviendront de plus en plus fragiles et dépendantes de leurs partenaires chinois désormais de plus en plus exigeants, voire même arrogants. Dans un monde où la Chine totalitaire serait pleinement hégémonique, la chaîne des influences serait assez différente de ce qu’elle est aujourd’hui : l’Etat-Parti influençant, comme c’est déjà le cas, les firmes chinoises, celles-ci influençant à leur tour et par divers canaux, là est la nouveauté, les firmes occidentales ou autres ainsi que les Etats.

Dès lors, le renoncement progressif au « modèle social » dans les pays développés ne serait que le prélude à d’autres renoncements à venir, notamment la possibilité pour les travailleurs de s’organiser de façon autonome pour défendre leurs intérêts : de proche en proche, on renoncerait à toute forme de démocratie. Le totalitarisme s’étendrait alors sur le monde… L’un des pires dictateurs par sa longévité au pouvoir, Fidel Castro, ne s’y est pas trompé, qui déclarait : « La Chine montre la voie ».
11 William Petty est, notamment, l’auteur de « L’arithmétique politique » (1671). Pour lui, comme pour J.B. Colbert, le développement économique trouve son origine dans le développement des manufactures et l’exportation de leurs produits grâce au « commerce lointain » ; cela engendrait des excédents commer

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