MYSTERIEUSE EGYPTE: CARNET DE VOYAGE D UN AVENTURIER MAL ÉLEVÉ
259 pages
Français

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MYSTERIEUSE EGYPTE: CARNET DE VOYAGE D'UN AVENTURIER MAL ÉLEVÉ , livre ebook

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Description

Une aventure au cœur des vestiges historiques de l’Égypte
Un homme part aux confins du monde pour s’efforcer d’accepter le deuil d’un proche. Malgré un ton parfois brutal, le tout se transforme en une aura poétique, mêlée à un humour irrévérencieux. Tout au long d’un itinéraire parcouru hors des sentiers touristiques, nous suivons le personnage, qui bien que férocement troublé, entreprend une quête de paix intérieure. À travers le décor funéraire et mystérieux de l’Égypte antique, ses tribulations, jumelées aux différences culturelles d’un peuple étranger, le conduiront à tenter de trouver un sens à la vie… et à la mort.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 11 juin 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782925049142
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Table des matières
Remerciements 13
Départ 15
Le Caire 21
Enfin le désert 30
Chez les Bédouins 34
Bawiti pharaonique 41
Check point et bière 48
Al-Qasr 56
Visite au Moyen-âge 63
Des dieux et des hommes 70
Tombeaux et zombies 80
Cadavres et momies 89
Nuit du désert 97
Retour au royaume des morts 103
Ruines 108
Entre offrande et bénédiction 114
Civilisation 123
Entre amis 127
Abou Simbel 137
Entre guide et police 149
Merveilleuse Philae 158
Hôtel Marsam 170
Exit Mr. Fox 177
Délirium 183
Joyeux Noël 191
Temple du désert 198
Féminisme d’Hatchepsout 206
Les miséreux de Deir El-Médineh 216
Thèbes l’antique 226
Entre extraterrestre et brigands 239
La vie à pile ou face 249
Un aventurier mal élevé à la Vallée des rois 263
Amis de Marsam 279
Le jour le plus long 287
On the road again 304
Marchands et merveilles 312
Un aventurier mal élevé aux pyramides 324
Explosion 336
Épilogue 351

Carnet de voyage d’un aventurier mal élevé

Mystérieuse Égypte


Martin Chaput
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre: Carnet de voyage d'un aventurier mal élevé: mystérieuse Égypte / Martin Chaput.
Autres titres: Mystérieuse Égypte
Noms: Chaput, Martin, 1969- auteur.
Identifiants: Canadiana (livre imprimé) 20190040335 | Canadiana (livre numérique) 20190040343 | ISBN 9782925049128 (couverture souple) | ISBN 9782925049135 (PDF) | ISBN 9782925049142 (EPUB)
Classification: LCC PS8605.H365835 C37 2020 | CDD C843/.6 dc23

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) ainsi que celle de la SODEC pour nos activités d’édition.


Conception graphique de la couverture: Martin Chaput
Direction rédaction: Marie-Louise Legault
© Chaput, Martin 2020

Dépôt légal – 2020

Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada

Tous droits de traduction et d’adaptation réservés. Toute reproduction d’un extrait de ce livre, par quelque procédé que ce soit, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

Imprimé et relié au Canada

1 re impression, mai 2020

Avis de l’éditeur: le langage utilisé et les opinions exprimées dans cet ouvrage ne reflètent pas ceux qui sont prônés par la maison d’édition, mais uniquement par l’auteur. Excusez-le.
Hier au carrefour, j’ai vu Pousse-Le-Vent,
le gueux sans feu, ni lieu, buveur de continents.
Il lisait l’écriteau où sont marqués tous les pays.
Et il hochait la tête disant: le mien n’est pas écrit.
Félix Leclerc

En hommage à ma Mom,
et à sa sauce à spaghetti

Remerciements

Parce que j’aime me répéter et surtout, parce que je veux mettre l’emphase sur un remerciement en particulier, soit celui qui s’adresse à Ghislaine Chaput, ma Mom. Et à tout seigneur, tout honneur, merci à Éric Coulombe, mon ami pompier, qui m’a donné l’idée de réaliser ce projet en m’y poussant avec le même enthousiasme dont il fait preuve lorsqu’il a un feu à éteindre.
Encore et toujours, merci à Cédric Filiatrault, mon premier lecteur. Merci à Sue Hélène Young, Karl Olivier et Ariane Lévesque pour m’avoir donné une idée de ce qu’est l’amour filial. Un salut spécial à ma déesse, Isabelle Tétrault, pour son appui et son encouragement sans condition dans un des moments chaotiques de ma vie, des moments comme moi seul sait les créer et qui a coïncidé avec la fin de ce projet. Merci aussi à Joël le prof Caron, ce génie méconnu, qui par sa clairvoyance, m’a amené à jeter un regard neuf sur ce qui apparaît pourtant comme une évidence.
Je m’en voudrais d’oublier certains de mes amis qui m’ont soutenu dans plusieurs de mes aventures, notamment celle que j’ai vécue en Égypte, soit Josée Coté, Kim Vanden Abeele, Rudy Provencher, Neil Damackine, Alex Poulin, ma sœur Brigitte que j’adore, ainsi que le seul, unique et inimitable Clown , Sylvain Mouthier. Merci aussi à Andrei Panaitescu pour sa précieuse aide en ce qui concerne la création de mon site internet.
Pour ce qui est de cette influence qui a conduit au développement de mon âme d’aventurier, je ne peux que remercier haut et fort tous mes compagnons de chasse, qui par leur présence, ont fait de certaines de nos escapades dans le nord québécois des moments épiques qui m’ont inspiré de maintes façons, au point de transpirer jusque dans ce récit. Un merci particulier, aussi, à ces aventuriers partis trop tôt: Michel Paco Chaput, Réal Roof top Chaput, Mario Bébé rouquin Chaput et Jean Chaput. Merci à ceux qui sont toujours là et que je ne vois malheureusement pas assez, dont Jacques Le vétéran Chaput, Guy Grand lulu Chaput et Serge Caca ours Lepage.
Un gros merci à mon cousin, mon ami que j’aime comme un frère, et plus, même, Stéphane Stuff Chaput, qui a été de près ou de loin de toutes mes aventures, du sombre royaume de Ravenloft aux profondes forêts d’Abitibi, en passant par le désert Égyptien, et ce, sans oublier nos virées dans quelques bars des plus miteux. Enfin, un hommage spécial à nos deux vieux chasseurs qui nous attendent sur leur nuage en sirotant une bonne O’Keefe . En souvenir de Gilles Chaput, alias le Chaman gros mammouth , avec qui j’ai partagé des aventures incroyables et qui a toujours ri de bon cœur de mes blagues quelques fois douteuses, même celles que j’ai faites à ses dépens. Et un immense merci à Robert Chaput, le Chef petit Bob , mon père, mon meilleur ami; celui qui m’a inspiré ce livre.



Pour me contacter ou pour tout commentaire, rendez vous à: https://martinchaputauteur.com/
Départ

C’était un certain mois de décembre des années 2000, à la fin d’un automne difficile, étant donné la perte de mon meilleur ami, décédé suite à un long combat contre une implacable maladie. La tête dans la noirceur, l’esprit embrumé par la tristesse, je me cherchais une destination où je pourrais me libérer d’une partie de ma colère et de mon amertume. Genre voyage d’aventure extrême où j’aurais l’occasion de mettre joyeusement, un pays à feu et à sang. L’Égypte m’avait semblé le choix idéal. Non pas pour ses vestiges pharaoniques, mais bien parce que le site de voyage du gouvernement fédéral recommandait d’éviter toute visite non essentielle là-bas, en raison du caractère imprévisible des conditions de sécurité. C’était une irrésistible invitation au voyage. My kind of shit, let’s go bitch.
La veille du périple, les préparations avaient davantage ressemblé au rituel d’un kamikaze {1} avant son ultime mission qu’au départ d’un touriste. J’avais d’abord fait mes adieux à ma sœur et à ma mère. Ce fut un tantinet difficile, l’inquiétude et le chagrin présents dans leurs regards ayant rendu la séparation douloureuse. Ensuite, je suis allé voir mon vieil ami le Clown à sa maison-atelier pour tenter de me rendre un peu plus zen avant mon aventure. Coiffeur de métier, mais artiste sculpteur d’âme et de cœur, ce type était un personnage original, au rire tonitruant et à la chevelure abondante. Aussi disjoncté de la société que moi, on se rejoignait dans notre dysfonctionnement. Si je me spécialisais dans l’art de la guerre, lui était plutôt expert horticulteur de plantation illégale. De ce fait, tel un hippie de l’ancienne génération, il était un adepte des visions psychédéliques et des substances qui pouvaient le mener dans des transes de création. Nous avons passé l’après-midi entourés des représentations méphistophéliques de son monde délirant sorti de sa vision d’artiste incompris. Il y avait ses figurines d’extraterrestres, et aussi, ses démons qui répondaient à des noms aussi originaux que Hurle, Viky-Thor et Hashmurg. Pendant que nous fumions un gros pétard, histoire de déguster les fruits de ses plantations secrètes, il s’est mis à tambouriner sur un tam-tam africain, donnant ainsi à ma visite une dimension de rituel de protection chamanique. Ayant pris conscience de mon état d’esprit plutôt chaotique, il se fit prophète en affirmant qu’avant la fin de mon voyage, je me retrouverais probablement dans une prison égyptienne ou à la tête d’un nouveau groupe terroriste. Face aux conclusions de ses oracles, ma seule réaction fut de hausser nonchalamment les épaules. Enfin, c’est avec une chaleureuse accolade que nous nous sommes séparés, l’incertitude du destin devant l’évidence des dangers auxquels je serais confronté nous ayant rendus plus émotifs. De là, je suis parti en direction de chez moi pour rédiger mon testament. Puis après une nuit blanche à fixer la noirceur du soir, j’ai décidé de me raser le crâne avec une lame. Je me suis débarrassé de ma tignasse, jetant par longues mèches cette coiffure de freak trash métal qui me recouvrait la tête depuis les lointaines années de mon adolescence tourmentée. Pour le reste, peu de bagages, si ce n’est mon couteau de combat jeté dans le fond de mon sac avec ma boîte de condoms, qui allait s’avérer totalement inutile vu mon état d’esprit pitoyable, doublé d’une aptitude sociale devenue totalement inopérante. Ainsi, j’aurais eu plus de chance de m’accoupler avec un chameau qu’avec une femelle de mon espèce. Épuisé par plusieurs semaines d’insomnie, et avec un œil au beurre noir en prime, cadeau de départ de mon frère d’armes Rudy suite à un combat d’entraînement au gym privé des Rouges et Blancs {2} , j’étais prêt pour ce qui deviendrait une de mes plus incroyables et dangereuses aventures.
J’ai retrouvé mon bon ami Alex au gymnase pour lequel nous travaillions tous deux, et après quelques secondes d’hésitation, le temps qu’il me reconnaisse avec mon nouveau look , il vint me reconduire à l’aéroport.
Le voyage fut très long, notamment à cause des sombres pensées qui hantaient mon esprit. Je ne pouvais me sortir de la tête le regard de mon meilleur ami. Un regard de souffrance auquel j’avais été confronté les dernières semaines de son agonie, tout en étant incapable de le soulager de ses tourments. La maladie l’avait ravagé comme un bourreau sadique et sans pitié, agissant de manière insidieuse en lui et volant jour après jour ses dernières forces et ses derniers espoirs. Étonnamment, son mal avait un effet semblable sur moi, car au fur et à mesure que la vie s’échappait de lui, il en était de même pour mes rêves et ma paix intérieure. Le tout s’était accentué après l’inévitable, et ce, même si un peu avant sa mort, mon cher ami avait eu la force de caractère, en être aimant qu’il fût, de dire qu’il serait toujours là pour la famille et pour moi. Mais ça ne m’avait guère aidé à accepter son départ. Même au moment où je traversais l’océan à dix mille pieds dans le ciel, je sentais encore que j’étais seul au monde. Seul avec ma rage et un incommensurable sentiment de vide, duquel découlait un étrange engourdissement émotionnel. J’étais profondément amer et jusqu’alors, je n’étais même pas parvenu à exprimer mon chagrin, tellement c’était trop vide à l’intérieur. En fait, l’avion aurait pu tomber à ce moment même, que je n’en aurais rien eu à crisser. Je me foutais à ce point de tout, que je m’étais scalpé la chevelure avant de partir, histoire d’avoir, pour l’aventure extrême qui m’attendait, une sorte de coiffure de guerre. On aurait pu me couper les couilles et je n’en aurais rien eu à foutre. Ouais, peut-être moins certain là-dessus, parce que des roubignoles, ce n’est pas comme des cheveux… ça ne repousse pas. À un certain moment, les haut-parleurs se sont mis à grésiller et le pilote nous a annoncé que nous arrivions à Zurich. C’était la seule escale avant ma destination finale et cette interruption devenait une trêve salutaire à ma torture intérieure. Après quelques heures d’attente, je me suis embarqué pour la dernière étape de mon périple. Là, surgit un détail particulièrement déconcertant: je semblais être le seul occidental dans l’avion. Déjà, à la porte d’embarquement j’avais assisté à une scène insolite: un Arabe qui priait à genoux en plein milieu de l’aéroport. Mais maintenant, c’était moi le blanchou qui ressortait du décor. Dès le début du vol, le sifflement des turbines fut rapidement couvert par les voix murmurantes de mes compagnons de cabine qui lisaient le Coran; j’étais déjà rendu dans un monde étranger. Bien que ce chant sonnât comme une curieuse litanie, il égayait tout de même les dernières heures de ce voyage interminable. Tournoyant autour de l’aéroport du Caire, j’ai pu voir, par le hublot, la forme triangulaire des fameuses pyramides, qui de haut, semblaient des plus minuscules. On aurait dit qu’elles avaient perdu une partie de leur aura de magnificence. Néanmoins, un semblant d’excitation électrifia momentanément ma carcasse… ma première émotion depuis des siècles. Arrivé sur la terre ferme, ce fut le véritable festival de la kalachnikov {3} , , puisque j’ai dû passer et repasser une multitude de contrôles de sécurité, avec tous ces canons d’acier pointés sous le nez. J’étais étonné par toute cette hospitalité. Bienvenue en Égypte! Puis une affiche attira mon attention. Il y était écrit que la possession de drogue s’avérait punissable de mort. O.K., c’était donc évident que ce lieu n’était pas la place pour se rouler un gros Bob Marley .
Aussitôt sorti de la zone de sécurité, je fus assailli par une marée humaine qui se colla sur moi comme une pute nympho en mal d’amour. C’était à ce point, que j’en étais limité dans mes mouvements. Dans un anglais aux accents gutturaux, on me proposait différents services, de prostituée exotique aux plus luxueuses suites. J’entendais les mots sans vraiment les comprendre, non sans être considérablement agacé par cette cacophonie dissonante et ces contacts humains désagréables. Du coup, j’ai eu envie de retourner dans la zone sécurisée pour emprunter une de ces jolies kalachnikov, connue sous l’intime diminutif d’ Ak47 , et de m’en servir pour me faire un chemin de cadavre jusqu’à la sortie. Y allant de généreuses poussées brutales et de get the fuck out of my way , je me suis échappé de cette congestion d’humanoïdes pour me rendre compte, après quelques pas, que j’étais suivi par un homme. Je lui ai donc fait face avec mon plus bel air meurtrier, tandis qu’il m’affrontait avec un sourire amical qui contrairement à ceux que j’avais vus précédemment, ne semblait pas être servi en raison de visées mercantiles. C’était un petit homme trapu, chauve et moustachu, habit cravate, qui disait s’appeler mister Mohamed. Il voulait juste m’accompagner pour empêcher toute cette nuée de moucherons de m’embêter dans l’aéroport. Bon, merveilleux! À peine arrivé, j’étais déjà tombé sur un proche parent du grand prophète Mohamed. J’ai haussé les épaules sans lui répondre, et il s’est mis à me suivre en engageant la conversation. Parlant un anglais correct, il me posait de nombreuses questions auxquelles je répondais par des monosyllabes. Lorsque je lui ai dit que je venais du Canada, il s’écria aussitôt:
Canada, Canada dry!
Puis, comme s’il venait de faire la meilleure blague de sa vie, il s’est mis à rire à gorge déployée, en me donnant une tape amicale sur l’épaule. Passablement exaspéré, j’ai soupiré en me demandant dans quelle ostie de pays de mongols que je venais d’arriver. Mr. Mohamed m’accompagna jusqu’à la compagnie de location de voitures et lorsqu’il apprit que je n’avais pas encore réservé d’hôtel et qu’en plus, je prévoyais partir tout de suite pour le désert de Libye, il me regarda avec des yeux ébahis, un peu comme on regarde un simple d’esprit venant de proférer d’aberrantes insanités. Il m’apprit que ce désert était en partie infranchissable, vu la présence de nombreux postes militaires qui tentaient de sécuriser l’endroit face aux menaces des contrebandiers et des groupes terroristes. En fait, la seule façon d’avoir une chance de le franchir consistait, à la limite, d’obtenir un permis spécial du gouvernement et d’embaucher un guide qui connaissait la région. L’air un peu embêté, Mr. Mohamed me dit qu’il pouvait tout de même trouver quelqu’un pour m’aider, bien qu’il jugeait cette entreprise passablement dangereuse. En lui répondant que je n’étais pas un touriste, mais un aventurier qui se foutait pas mal des contrebandiers, des terroristes, des militaires et de leurs Ak47 , je l’ai regardé intensément dans les yeux en essayant d’y déceler un soupçon de malice, voire de traîtrise. Mais tout ce que je voyais restait ce même visage sympathique au sourire chaleureux. Je lui ai donc demandé de me trouver ce guide. Aléa jacta est , le sort en était jeté. Je m’en remettais au destin par l’entremise d’un petit Arabe bedonnant.
Le Caire

Ce fut avec un fort sentiment d’appréhension que je suis embarqué avec mon nouvel ami dans ma voiture de location. Le véhicule, un petit Daewoo modèle économique, ne semblait vraiment pas taillé pour le genre de voyage que je souhaitais faire. Le désagréable sentiment qui me tenaillait s’amplifia lorsque je me suis engagé dans la circulation dense du centre-ville du Caire. Cette cité, avec ses seize millions d’habitants, était l’une des plus populeuses de la planète et s’avérait, comme je pouvais le voir, avec ses tonnes de détritus au coin des rues et le smog caractéristique qui flottait au-dessus de la ville, extrêmement sale et polluée. Bien qu’ayant un pied dans la modernité, elle avait aussi gardé les traces de son passé traditionnel. Le paysage de béton était donc largement agrémenté de mosquées centenaires et de minarets aux pierres archaïques.
En roulant dans le centre-ville, j’ai vite compris pourquoi on disait que cette capitale est la pire au monde pour la conduite automobile. En fait, le code routier y est tout simplement inexistant. Le respect des lignes blanches est donc une option que tout le monde oublie au moindre signe de congestion. C’est ainsi qu’en arrivant à un bouchon, les véhicules s’entremêlèrent tout d’un coup autour de moi, et ce, dans un chaos irréel, avec çà et là des chariots tirés par des ânes amaigris, qui se frayaient un chemin parmi les automobiles et les camions-remorques. Un véritable choc culturel! Au point où mes nerfs, déjà passablement usés par mes nuits sans sommeil, en sont venus à être mis à rude épreuve. Le harcèlement sonore des klaxons et les vociférations en langue arabique n’avaient rien pour m’aider. Pendant quelques secondes, je me suis senti envahi par un intense sentiment de panique. Tellement, que j’en suis venu à me demander ce que je faisais seul aux confins du monde. Heureusement, j’ai pu reprendre le contrôle de mes émotions et retrouver mon sang-froid habituel en me concentrant sur les indications que mon guide me transmettait. Ce dernier m’emmena à Héliopolis, en périphérie du Caire, un quartier un peu ghetto aux édifices en ciment. Il me pointa la porte peu éclairée d’un petit appartement miteux, notre destination finale. Je n’avais pas un bon pressentiment. Alors aussitôt sorti du véhicule, je me suis rendu au coffre arrière, pendant que Mr. Mohamed m’attendait au pied de la porte du bâtiment. Fouillant dans mon sac de voyage, j’y ai pris mon couteau de combat et le plaçai furtivement à ma ceinture. Si ce contact froid contre ma peau me semblait d’abord réconfortant, je me suis rendu compte, à chaque pas fait vers l’appartement, de l’inutilité de la chose. En pensant à tous ses Ak47 que j’avais vus depuis mon arrivée, j’avais la désagréable impression d’avoir amené a fucking slingshot to a gunfight .
Mr. Mohamed, toujours aussi poli et plein de déférence, m’ouvrit la porte et me laissa passer devant lui. Méfiant, je suis rentré lentement, tout en passant ma main sous mon chandail pour y empoigner mon arme. Une demi-douzaine de jeunes hommes étaient assis nonchalamment sur des divans adossés aux murs. Curieusement, ils arrêtèrent de discuter dès qu’ils me virent. Un guet-apens? Les muscles tendus et les sens aux aguets face au moindre mouvement menaçant, j’ai fixé chacun des visages en tentant de deviner leurs intentions, prêt à plonger ma lame dans la gorge du premier enfant de chacal qui se dirigerait vers moi. Je me suis soudainement senti stupide de m’être aussi facilement mis dans une position semblable: seul dans un appartement de ghetto d’une ville inconnue remplie d’ennemis potentiels. Fallait vraiment que je me foute de mon existence pour la jouer ainsi.
Mais ce sentiment de stupidité s’amplifia de manière exponentielle lorsqu’après quelques mots dits en arabe par Mr.Mohamed, toutes les personnes présentes se levèrent simultanément de leur siège pour me saluer fort respectueusement, comme si j’étais le plus important des princes du Nil. Du coup, mes pensées meurtrières disparurent et j’ai dû lâcher mon arme pour serrer toutes les mains qui se tendaient amicalement vers moi. Ensuite, je fus introduit dans un bureau luxueux, qui contrastait vivement avec le reste des lieux. Un gros Arabe moustachu répondant au nom d’Ibrahim semblait m’attendre derrière un bureau. Avec son air de caïd, il se fit rassurant quant à mon projet et téléphona à son employeur. Il me passa le combiné et demanda à un jeune garçon qui semblait servir de valet d’aller me chercher un café. Après une demi-heure de négociation avec le grand patron, pas toujours courtoise étant donné mon impatience grandissante, j’avais obtenu le gîte et un guide pour les trois prochains jours, direction plein-ouest, jusqu’à l’oasis de Bahariya, désert de Libye. Le tout, moyennant une petite donation de trois cents dollars américains.
De retour dans mon véhicule, toujours accompagné par Mr. Mohamed, la finalité plutôt heureuse de mon périple journalier m’avait rendu un peu plus volubile et j’ai commencéà discuter plus ouvertement avec mon compagnon. Visiblement enchanté de ma soudaine jovialité, ce dernier finit par me montrer fièrement des photos de sa femme et ses quatre filles, toutes très jolies. Simulant un ton de confidence, je lui dis que c’était pour trouver une femme aussi belle que son épouse que j’étais venu en Égypte. Flatté, il se mit à rire de bon cœur, puis redevant sérieux, il m’avoua que quelques fois, il avait besoin de Viagra pour honorer sa femme. J’ai dû me retenir pour ne pas rire à mon tour. De confidence en confidence, j’appris que mon ami égyptien avait tendance à être mou de la tige. En préparation de mon périple dans le désert et histoire de changer de sujet, ne voulant pas m’éterniser sur ses dysfonctionnements érectiles, je lui ai demandé de me conduire à une épicerie. Il m’amena dans une sorte de petit dépanneur à l’odeur étrange, ce qui n’avait rien pour me rassurer. J’y fis le plein de provisions, malgré quelques difficultés, moi qui ne connaissais rien aux empaquetages des pays d’Afrique. J’étais loin du Métro ou du IGA. Pendant mon magasinage, Mr. Mohamed me suivait partout en tenant mon panier. J’avais l’impression d’avoir un petit esclave personnel et je n’en étais pas très à l’aise. Après avoir quitté l’endroit, j’ai prononcé quelques mots en arabe pour le remercier. En fait, c’étaient les seuls mots que je connaissais. Notamment un choukrane {4} et un salam aleykoum {5} , Mr. Mohamed trépigna de joie en me serrant la main, tout heureux que je parle aussi bien sa langue… I wish . Ensuite, il me guida jusqu’à un petit appartement d’Héliopolis, dans un autre de ces affreux bâtiments en blocs de ciment. Il monta mes bagages et une fois à l’intérieur, je fus agréablement surpris par la qualité des lieux qui contrastait avec la froide rudesse de l’extérieur. L’appartement était richement décoré, avec en prime, deux télévisions pour meubler ma soirée. Mon nouvel ami resta un peu avec moi et discuta, entre autres, de sujets aussi sérieux que délicats, soit de politique et de religion. Il m’avoua ne pas trop aimer les Danois, vu les caricatures du prophète qu’ils avaient publiées dans leurs journaux. Il avait le même sentiment envers les Américains, affirmant que pour eux, tous les musulmans étaient aussi méchants que ceux qui s’en étaient pris à eux le 11 septembre, ce qui bien sûr, selon lui, était loin d’être le cas.
C’est avec émotion qu’il m’expliqua que l’islam n’était pas une religion prônant la violence et la mort, mais bien une religion de paix et d’amour. Pour lui, les terroristes ayant appelé au Jihad {6} avaient tout simplement perverti le message du prophète contenu dans le Coran. J’avoue avoir été impressionné par son plaidoyer qui semblait des plus sincères et me suis dit que je devrais peut-être me montrer plus ouvert face à cette culture. La vision que j’en avais jusque-là était assurément teintée des images négatives transmises par les stéréotypes occidentaux.
Remarquant la croix en or que je portais à mon cou, Mr. Mohamed la pointa en me demandant respectueusement si j’étais chrétien. J’ai nié, avouant que je portais ce pendentif uniquement en l’honneur de mon père, qui fut mon meilleur ami et aussi, un des plus grands chasseurs de mon pays. Ces dernières paroles, je les ai dites avec fierté, mais aussi, avec une troublante émotion qui m’étreignit le cœur. Puis de façon un peu agressive, j’ai précisé que j’étais athée. En entendant cela, le regard de mon interlocuteur s’assombrit, comme si cette révélation l’avait soudainement attristé. Eh oui, I’m a fucking infidel ! J’avais trahi la foi de mes ancêtres et je me foutais vraiment de toutes leurs bondieuseries. Du même coup, je me suis dit que si cette merde religieuse existait, ça signifierait qu’en principe, je devrais brûler en enfer. Alors, aussi bien profiter de la vie au maximum en attendant d’aller rencontrer ce bon vieux Satan.
Toutes ces paroles, je les ai pensées sans le dire tout haut. Mr. Mohamed avait déjà l’air assez peiné pour moi et mon âme sans que j’en rajoute. Suite à cette conversation, un silence mal aisé s’établit entre nous et mon ami finit par se lever en disant qu’il devait retourner à la maison. Je lui ai demandé ce que je lui devais pour ses services et avec un large sourire, il me répondit qu’il réclamait trente dollars US par jour, mais qu’étant donné que maintenant nous étions amis, je ne lui devais rien. D’abord ému par cet élan de générosité, j’ai tout de même compris qu’il devait être un rabatteur, son travail étant d’amener les touristes à des petits bureaux comme celui d’Héliopolis, où on procurait une multitude de services, moyennant, bien sûr, d’onéreuses rétributions. Mon ami aurait assurément droit à un pourcentage sur les trois cents dollars que je venais de débourser pour entamer mon périple.
Après avoir établi qu’il me servirait de guide à mon retour au Caire durant les derniers jours de mon voyage, il me fit l’accolade et avec un air un peu préoccupé, me souhaita bonne chance en chuchotant: «Qu’Allah te protège». Un peu mal à l’aise face à son inquiétude, j’ai changé le ton de la conversation en lui disant que je le contacterais dès mon retour du désert et qu’à ce moment, j’aurais besoin d’au moins quatre jolies jeunes filles pour m’offrir une petite partouze avant mon départ. Sortant de l’appartement, il s’esclaffa bruyamment en brassant la tête de découragement. Moi qui pensais que la polygamie faisait partie de la culture de l’islam!
Après avoir fouillé dans mes provisions pour me concocter un petit repas de fin de soirée, j’ai sauté dans la douche, qui paraissait avoir plus besoin d’un lavage que moi. C’était tellement sale qu’avant d’y entrer, je me suis demandé si ce n’était pas le bac à ordures de l’appartement. Et puis, complètement exténué, je suis allé m’étendre sur le grand lit de la chambre, et ce, par-dessus les couvertures, vu le traumatisme que j’avais subi en voyant la douche. La nuit était fraîche, c’était l’hiver, en Égypte, et donc, plutôt que de faire 40 degrés, la température tournait autour de 15, ce qui m’avait permis de laisser la fenêtre ouverte. Du coup, ma nuit blanche fut égayée par les bruits de la ville surpeuplée. Au lever du soleil, j’eus droit au concert du premier appel à la prière de la journée. Les chants résonnèrent longtemps et grésillaient dans les haut-parleurs des minarets de la cité, ce qui ne fut pas sans faire monter un certain malaise en moi. Je me disais que j’étais vraiment a stranger in a strange land .
Peu de temps après, un cognement à la porte est venu déranger mon petit déjeuner. C’était un homme d’une trentaine d’années, moustachu et vêtu soigneusement. Il se présenta sous le nom de Mr. Amhed, et me tendit la main avec un large sourire, en me disant que c’était avec lui que j’avais organisé mon voyage, la veille, au téléphone. Disons que cette fois-ci, la conversation fut dès lors passablement plus cordiale. En signe d’amitié, il me donna des oranges qui selon ses dires, venaient d’être cueillies. En échange, je lui offris des barres tendres Kellogg à la saveur vanille et fraise que ma mère avait mises dans mes bagages. L’homme dégusta la friandise en tournant des yeux étonnés et en affirmant que c’était délicieux, qu’il n’avait jamais rien gouté de tel. J’ai dû lui répéter la même chose pour les oranges, le fruit étant des plus sucrés. En raison de la fraîcheur, le goût s’avérait bien différent de ce à quoi j’étais habitué. Ensuite, Amhed m’informa que mon guide, un bédouin, arriverait bientôt. Cette tribu venait d’une ancienne communauté arabe composée de nomades du désert. Exactement la personne qu’il me fallait pour m’accompagner dans mon périple. Puis, bien évidemment, mon cher ami parla affaires et proposa de planifier le reste de mon voyage, m’offrant un séjour dans un tout inclus aux abords de la mer Rouge, l’endroit privilégié des touristes. J’ai tout de suite refusé en indiquant très clairement que je partais à l’aventure et que j’organiserais moi-même mon voyage, et ce, au fur et à mesure de mon avancée dans le désert. L’homme semblait surpris et un peu déçu, mais me souhaita tout de même bonne chance en me recommandant d’être très prudent, particulièrement dans les villages les plus reculés, étant donné que c’était souvent là que se cachaient les islamistes extrémistes. Je l’ai remercié de son aide et puisque selon lui, nous étions devenus des amis, il me montra une photographie de sa petite fille. Je fis de même avec une photo de mon père et moi, que j’avais amenée en guise de porte-bonheur. Le cliché nous montrait à côté d’un énorme orignal que nous venions d’abattre. Mr. Amhed regarda la photo avec des yeux exorbités, comme si la bête était une créature mythique sortie tout droit d’une épopée légendaire. Puis après m’avoir posé plusieurs questions sur le monstre en question, nous avons continué à discuter de nos familles respectives. C’est là qu’il m’apprit qu’il avait deux femmes. Finalement, la polygamie, en ce pays, n’était pas un mythe. Cette fois, c’est moi qui étais impressionné. «Le gros chien sale», me suis-je dit, envieux, «il ne doit pas s’ennuyer». Étant célibataire depuis un an, je considérais sérieusement de m’établir ici. Après quoi, Amhed ajouta que sa religion permettait aux hommes d’avoir jusqu’à quatre femmes, mais que le prophète, lui, en avait eu treize. L’idée farfelue de changer de religion germa soudainement en moi, voyant dans ces pratiques un véritable paradis sexuel. D’un autre côté, je me suis dit que ça devait être crissement l’enfer quand toutes les fifilles tombaient dans leur cycle prémenstruel en même temps. Donc, le doute était là. Ébranlé comme je l’étais dans ma foi, la question du changement de religion restait toujours à débattre.
Un autre cognement à l’entrée de l’appartement vint interrompre notre conversation. C’était mon guide bédouin. Ouvrant la porte, j’ai d’abord cru faire face à un pygmée. Le jeune homme était minuscule et seule une fine moustache le différenciait d’un enfant. Il avait l’air gêné, un peu intimidé, même. J’ai tenté de me présenter, mais Mr. Ahmed me signifia que le nouveau venu ne parlait pas anglais. Ça commençait bien! J’ai au moins pu apprendre qu’il s’appelait Mohamed…eh oui, un autre proche parent du prophète! Avec treize femmes, c’était tout à fait normal que ce dernier ait peuplé la moitié du pays. À sa place, c’est ce que j’aurais fait.
Loin de se sentir brusqué par le nouvel arrivant, Mr. Ahmed me proposa soudainement une association d’affaires: organiser ensemble des voyages pour les touristes étrangers. Mais je l’écoutais à peine, car mon humeur sombre reprenait de dessus, au même titre que mes idées noires. Je ne pensais seulement qu’à quitter cet endroit, cette ville sale, bruyante et populeuse, pour me retrouver dans le désert. J’ai donc mis abruptement fin à la conversation avec une franche poignée de main en disant que je songerais à son offre et qu’au pire, je le contacterais à mon retour au Caire dans un mois. Ce fut la dernière fois que je le vis.
Encombré de mes bagages, le guide nain me suivit difficilement jusqu’au véhicule. Je lui fis signe de prendre le volant et bizarrement, il sembla un peu embarrassé. J’ai compris rapidement pourquoi, puisqu’en partant, il fit crisser les pneus en lâchant trop rapidement l’embrayage. Il ne savait pas conduire une automobile et moi, je ne voulais plus prendre le volant au Caire. Alors, Inch Allah , à la grâce de Dieu. À nos risques et périls et à ceux de l’embrayage, je le laissai faire. Peu de temps après, prisonniers des rues encombrées du Caire, je me suis rendu compte que mon nouvel ami ne semblait pas connaître son chemin, puisqu’il demandait des informations aux passants chaque dix minutes. Le temps passait très lentement et après plus d’une heure de conduite erratique à se mouvoir entre voitures et charrettes, je lui fis signe d’arrêter et au comble de l’exaspération, j’ai finalement pris sa place. Furieux, je lui ai dit que non seulement il ne comprenait pas l’anglais, mais qu’il ne semblait pas comprendre la langue égyptienne non plus puisque nous étions toujours perdus. Le petit Mohamed détourna le regard, visiblement gêné et confus. Il ne pouvait saisir mes paroles, mais devinait assurément mon mécontentement, vu mon ton colérique…À moins que ce ne fût l’écume blanche qui commençait à poindre à la commissure de mes lèvres. Du coup, il semblait chercher désespérément une solution et me fit arrêter aux abords de la rue. Ensuite, après avoir parlementé longuement avec un piéton portant la longue qamis {7} , il le fit monter en m’expliquant par signes que ce dernier nous guiderait hors de la ville, moyennant un petit bakchich {8} .
TABARNAAAAAAAAAK! fut ma seule réponse.
Mon guide bédouin, digne représentant des princes des grandes étendues de sable, avait besoin d’un guide pour retrouver son désert! Même si la température restait tempérée, la sueur me coulait maintenant jusque dans la craque de fesses, et mes jointures me démangeaient. J’avais vraiment besoin d’une bière.
Enfin le désert

Après une demi-heure à parcourir les dédales du Caire, notre passager nous fit monter sur l’autoroute et pointa le large chemin asphalté, avant de nous demander de le laisser sur la voie. Même si j’étais contre le suicide assisté, je l’ai laissé sortir sans rien dire, indifférent à son sort. J’avais juste envie de me retrouver dans le désert au plus vite, comme si plus rien ne comptait pour moi hormis ce désir. Nous sommes repartis, mais j’ai tout de même jeté un coup d’œil dans le rétroviseur, pour apercevoir notre hurluberlu déambuler nonchalamment sur l’autoroute encombrée. Je ne donnais pas cher de sa peau, et je n’ai pu m’empêcher de sourire en pensant à la bêtise humaine.
Enfin, au fil des kilomètres, le paysage urbain se mit à changer. Les gratte-ciels et les hauts appartements laissèrent place aux palmiers et aux petites maisons en ciment, avec en prime, au loin, la vision des pyramides de Gizeh qui se détachaient à l’horizon. Puis, plus rien, mis à part des étendues de sables à perte de vue. On aurait dit un vaste océan aux reflets dorés. J’étais enfin arrivé dans le désert de Libye. Malgré mon engourdissement émotionnel découlant de mon épuisement mental et physique, je ressentais un certain relâchement tout au fond de moi. C’était comme si une infime partie de la rage et de l’anxiété qui depuis des mois me hantaient telle une possession diabolique commençait à quitter mon être. C’était peu, mais déjà, c’était bien. Nous avons roulé ainsi pendant des heures, sans rien dire. En fait, j’étais content que mon compagnon ne parle pas anglais, parce que je n’avais pas envie de discuter ni d’entendre sa voix. Je voulais juste me laisser aller dans le néant du silence avec comme unique vison, le décor des dunes éternelles.
Nous étions complètement seuls dans l’immensité, jusqu’à ce qu’un énorme camion traînant une remorque rouillée nous bloque le passage. C’était un conteneur de pétrole et lorsque je m’en suis rapproché pour tenter de le doubler, une multitude de gouttelettes noires sont apparues dans le pare-brise. J’ai dû arrêter sur le bas-côté tant la visibilité s’en trouvait réduite. Sortant de l’auto, j’ai touché cette étrange substance. Constatant son apparence visqueuse, je conclus que c’était du mazout, ou quelque chose du genre. Il avait dû couler de la vieille remorque délabrée. Vraiment écologique, le transport commercial, dans ce beau et moderne pays. Et que dire de la santé et de la sécurité! Après avoir trouvé une guenille dans le fond du véhicule, je m’affairais à tout nettoyer, quand un cri de détresse de mon compagnon me figea sur place. Il me regardait d’un air gêné, voire outré, comme si je venais de commettre un sacrilège. Puis il s’approcha de moi et retira délicatement la guenille de mes mains, avant de se mettre à nettoyer à ma place tout m’adressant un petit sourire enfantin.
It’s OK. It’s OK, finit-il par baragouiner.
Et j’ai souri à mon tour. J’avais l’impression de m’être acheté un esclave. Devant cette cocasse situation, je n’ai pu m’empêcher de lancer:
Tu fais-tu la vaisselle aussi, ma belle fifille?
Le petit homme me regarda d’un œil interrogateur, bien que toujours souriant, et finit par hausser les épaules. Le laissant à sa tâche, c’est avec un petit ricanement malicieux que je me suis dirigé lentement vers les dunes. Fixant le sable qui s’étendait à perte de vue, j’ai ressenti un incroyable sentiment d’émerveillement, lié à cette vision de l’aventurier qui vient de franchir une nouvelle frontière pour y découvrir un monde inexploré qu’il perçoit avec des yeux purs et neufs. Je me suis agenouillé et j’ai fermé les yeux pour mieux sentir le vent du désert qui soufflait délicatement sur ma peau. Plongeant mes mains dans le sable chaud, j’ai pris une longue respiration. C’était un de ces moments parfaits qui reste à jamais dans l’âme, et qui demeure par sa beauté, et surtout, sa sérénité, aussi rare qu’inexplicable.
La session de nettoyage terminée, nous avons roulé un long moment sur cette route abandonnée des hommes. C’était tellement paisible que j’aurai aimé y rouler pour l’éternité. Puis, comme le soleil se couchait sur la vaste étendue désertique, j’ai aperçu, au loin sur l’horizon, une minuscule agglomération de bâtiments. Mon guide, qui semblait deviner mes pensées, me sourit et dit:
Al-Bahariya!
Nous étions enfin arrivés à la première étape de mon expédition. Bahariya était une des plus petites oasis du désert de Libye, mais elle avait tout de même été une étape importante pour les caravanes des Bédouins, et ce, dès l’époque des pharaons {9} . Néanmoins, la première route asphaltée la reliant au Caire ne datait que de 1978, ce qui la maintint longtemps dans une certaine isolation, à l’extérieur du monde et du temps. C’est dans la plus grande ville de l’endroit, soit Bawiti, que je devais rester brièvement pour explorer la région et aussi, négocier la suite de mon aventure avec un autre guide. Cette oasis, avec Siwa qui se trouve plus à l’ouest, constituait la seule concentration humaine au nord du désert de Libye. J’entendais d’abord me rendre à Siwa et au champ de bataille d’El Alamein, pour ensuite tenter de descendre vers le sud, d’oasis en oasis, en explorant les différents sites historiques jusqu’à Abou Simbel, à la frontière du Soudan. C’était une odyssée de près de 4000 km, soit un projet des plus ambitieux, selon ce que j’avais cru comprendre, surtout pour un petit blanc armé d’un canif qui roulait en voiture de location de modèle économique.
Une fois à l’entrée de l’oasis, je fus confronté à une vision des plus incroyables, digne d’une scène de film post-apocalyptique. On se serait cru au beau milieu du film Mad Max . La route était bloquée par des barils de tôle et des civils armés jusqu’aux dents, recouverts de la longue robe musulmane et du keffieh {10} . Tous pointaient leur arme sur mon véhicule. Bienvenue à Al-Barahiya! L’éclairage des rues était inexistant, mis à part des barils dans lesquels on avait allumé des feux. On aurait dit une ville assiégée. J’ai arrêté le véhicule et un des hommes, Ak47 en main, avança vers nous. L’autre, qui était resté en retrait, était armé d’un fusil à deux canons qui semblait avoir été tronçonné et revêtu d’une cartouchière mise en bandoulière. Alors que je trouvais que l’atmosphère devenait légèrement inquiétante, l’homme armé arriva à ma hauteur et le petit Mohamed le salua joyeusement. Après quelques mots échangés, la sentinelle retourna devant le véhicule pour retirer les barils qui bloquaient le chemin.
Nous sommes entrés dans le village, où le décor était toujours aussi stupéfiant. La majorité des maisons était en ciment, comme dans les ghettos d’Héliopolis, mais en plus petit, tandis que certaines autres étaient faites de brique de terre cuite, comme au temps reculé des pharaons. Ici, contrairement au Caire, qui maintenant paraissait des plus cosmopolites, il n’y avait aucun touriste. En fait c’était comme si la culture occidentale n’avait pas atteint l’endroit. Tous les hommes portaient une robe traditionnelle, faisant que mon guide et moi, avec nos vêtements modernes, contrastions dans le décor. Le plus étrange était toutes ces femmes vêtues d’un hijab. Elles vaquaient à leurs occupations dans la pénombre des rues, le visage complètement recouvert, hormis les yeux. J’en ai même vu certaines qui portaient la burqa, alors que seul un petit quadrillage leur permettait de voir à travers le drap sombre qui les recouvrait de la tête aux pieds. C’était le signe que l’islam, dans son aspect le plus intégriste, était présent dans l’oasis. J’avais l’étrange impression d’avoir reculé dans le temps et de me retrouver au moyen âge. C’était le dépaysement total, mais loin de me déplaire; j’appréciais en fait de plus en plus ce début d’aventure.
Chez les Bédouins

Mon compagnon me fit prendre une rue secondaire en terre battue. Cahin-caha, nous avons avancé sur le chemin tortueux entre d’étroites maisons de plain-pied qui donnaient inévitablement une impression de misère et de pauvreté. Après nous être arrêtés devant l’une d’elles, le petit Mohamed m’expliqua que c’était là que résidait le guide qui me ferait explorer l’oasis. Un homme d’une cinquantaine d’années arriva dans l’embrasure de la porte. De grandeur moyenne, fraîchement rasé et habillé de vêtements à l’européenne, il avait le teint basané et les cheveux noirs comme la nuit. Me gratifiant d’un sourire poli, il courba l’échine en m’invitant de manière cérémonieuse à entrer. Parlant un anglais respectable, sa voix légèrement nasillarde était néanmoins sympathique. La pièce centrale, qui servait de salon, paraissait beaucoup mieux que l’extérieur. Il y avait quelques divans en bois laqué finement sculpté, et les murs étaient tapissés à l’aide d’une draperie multicolore. Mon hôte se présenta fièrement sous le nom de desert fox {11} .J’ai dû me mordre les lèvres pour ne pas m’esclaffer. Ce surnom était celui de Rommel, un des meilleurs généraux de la Deuxième Guerre mondiale qui justement, avait acquis une partie de sa renommée en combattant en Afrique du Nord. L’espace de quelques secondes, j’ai hésité, débattant avec moi-même pour déterminer si je devais me présenter sous le nom de Mickey Mouse . Mais j’ai préféré garder l’harmonie, ne sachant pas si ce type d’humour était acceptable chez les tribus nomades du désert. Au fond de la pièce, une porte qui donnait sur le reste de l’habitation était obstruée par une longue draperie. Je vis celle-ci s’écarter lentement, et les têtes de deux fillettes apparurent dans l’ouverture. Pendant qu’elles me regardaient d’un air effrayé, je leur souris en les saluant de la main, tandis que mon hôte leur fit signe de venir nous rejoindre. Prise de panique, la plus petite disparut derrière le rideau, alors que l’autre, aussi curieuse qu’apeurée, avança lentement vers nous, avec la prudence qui serait de mise à proximité d’une bête dangereuse.
La porte d’entrée s’ouvrit brusquement, et un autre homme pénétra dans la pièce. Il était robuste et de haute stature, avec, sur le visage, la même petite moustache que la majorité des hommes du pays. À croire que c’était la mode égyptienne. Il revêtait aussi une robe, comme un keffieh, et avait sur le front la marque de la prière {12} , ce qui bien évidemment en faisait un fervent islamiste. Il me toisa d’un air sévère, visiblement pas très heureux de me voir. Mr. Desert fox m’indiqua qu’il s’agissait de son frère et qu’ils étaient tous deux instituteurs à l’école du village. Je me suis rendu au-devant de l’homme pour le saluer respectueusement de la tête, tout en lui lançant un salam aleykoum . Devant cette formule de politesse arabe, il figea sur place, puis son visage s’illumina quelque peu lorsque je lui tendis la main. Sans être souriant, il semblait à présent un peu moins hostile à mon égard. Je fus ensuite invité à m’asseoir à même le sol, juste à côté d’une petite table, pour partager leur repas. Mon hôte quitta la pièce pour aller chercher de la nourriture dans la cuisine adjacente et en entendant les hurlements colériques d’une femme, j’ai dès lors compris l’usage du drap dans la porte. Le rideau devait empêcher qu’on puisse voir son épouse, tradition musulmane oblige. Par contre, si nous ne voyions pas cette dame, nous l’entendions, et bruyamment! Sûrement qu’elle était fâchée de recevoir un invité de dernière minute, et un étranger par-dessus le marché! Cela me donna une tout autre vision de l’islam. Si certaines conceptions occidentales parlaient de domination masculine, cela ne semblait pas s’appliquer à la cuisine, où la femme était assurément reine. Lorsque le prétendu maître de la maison réapparut dans la pièce les bras chargés de victuailles, il semblait tout piteux. Du coup, son fier surnom de desert fox ne s’appliquait plus. En ce moment, il ressemblait plutôt à un petit écureuil apeuré et pour reprendre une expression typiquement québécoise, il apparaissait évident qu’il venait de manger un gros char de marde .
À mesure que les plats s’amoncelaient sur la table, je me rendais compte à quel point j’étais affamé. Aussi, c’est avec impatience que j’ai poliment attendu l’invitation d’attaquer la nourriture. N’ayant presque rien mangé de la journée, je me suis jeté sur la tablée comme un enragé, ce qui sembla faire le bonheur de mon hôte. Je faisais ainsi honneur au festin de sa mégère. Les deux fillettes vinrent nous rejoindre pour se coller sur leur père, tout en me lançant de petits regards inquiets à la dérobé. Elles étaient adorables avec leurs cheveux en bataille et leur petit sourire timide. Leur oncle, qui nous avait rejoints à la table, s’adressa à elles en arabe, et la plus jeune, après avoir fait non de la tête, tourna les talons pour se réfugier à la cuisine, tandis que l’autre semblait argumenter. Puis Mr. Fox m’annonça que j’aurais droit, gracieuseté de sa fille, à une danse traditionnelle bédouine. Il me donna même la permission de filmer le tout avec ma vieille caméra Sony . Pendant le spectacle, l’oncle se mit à taper des mains en faisant d’étranges sons avec sa bouche, telle une mélodie hybride entre la litanie arabe et un rythme à la hip-hop. La petite, visiblement intimidée par ma présence, se mit tout de même à sautiller en levant les bras. Du coup, nous nous sommes tous mis à taper des mains en suivant le tempo.
Après une dizaine de secondes de cette danse étrange, le musicien improvisé sortit de sous sa robe un billet d’une livre égyptienne et la jeune fille interrompit sa chorégraphie pour se ruer sur l’argent. On éclata tous de rire en applaudissant, tandis que la fillette, tout heureuse de son butin, semblait avoir perdu sa timidité, et riait maintenant avec nous.
Voulant leur montrer la scène que je venais de croquer sur le vif, j’ai ouvert la porte latérale de ma caméra qui donnait accès à un petit écran. Voyant les regards curieux, je leur ai expliqué ce que je m’apprêtais à faire et ils s’approchèrent d’un air intéressé. Lorsque je fis jouer l’extrait, ils écarquillèrent les yeux d’émerveillement, avant de se mettre à rire de plus belle. C’était comme si j’étais un mage venant d’exécuter le plus incroyable des tours de magie. Bienvenue au 21 e siècle! L’oncle qui paraissait si hostile au début posait maintenant une main amicale sur mon épaule, en m’adressant le plus radieux des sourires, tandis que les deux enfants, qui s’étaient pendus à mes bras, me demandaient en riant de faire rejouer la scène, ce que je refis au moins une dizaine de fois. C’était un moment magique, un de mes préférés de cette aventure. Car bien qu’étant à des milliers de kilomètres de mon foyer et de mes proches, j’avais soudainement l’impression d’être en famille. Même pour un solitaire comme moi, c’était réconfortant.
Le spectacle étant terminé, les enfants quittèrent la pièce pour nous laisser discuter affaires. J’ai expliqué mon projet à Mr. Fox, qui afficha une grimace en me disant que le tout était impossible, vu les chemins difficiles, notamment celui qui menait à l’oasis de Siwa, au nord. J’étais estomaqué. Puis, avec un sourire il m’expliqua que la meilleure option serait de louer sa camionnette le temps du voyage, le tout pour une modique somme de cinq cents beaux dollars américains. Bon, je commençais à comprendre le jeu et je n’étais pas content. En colère, j’ai emprunté le cellulaire du petit Mohamed, qui tout ce temps était resté silencieux, et j’ai appelé mon nouvel ami, Mr. Ahmed, qui était aussi leur employeur. Après lui avoir expliqué la situation, il me confirma le mauvais état des routes du désert, notamment celle de Siwa. De même, il me rappela qu’il m’avait prévenu des difficultés et des dangers inhérents à mon expédition, en particulier avec ma petite automobile. Il ajouta que le choix final me revenait et me souhaita bonne chance, non sans préciser que c’est avec les risques que vient le plaisir. Je n’ai pu m’empêcher de ricaner. Avec raison, je me disais que j’aurais une aventure épique remplie de plaisir. Mr. Fox, qui assurément croyait m’avoir convaincu, me servit une boisson rougeâtre du nom de karkadé, concoctée à partir de feuilles d’hibiscus. Elle était aussi sucrée que délicieuse. Tout en la savourant, j’ai signifié à mon hôte que je trouvais ses services trop onéreux et que je réfléchirais à sa proposition pendant la nuit. Aussitôt, la mauvaise humeur s’imprégna sur son visage, mauvaise humeur qui devenait contagieuse. Je me suis levé en forçant un sourire, j’ai serré la main de mon interlocuteur en le remerciant de son hospitalité, et dis que je désirais me rendre à mon hôtel. La deuxième ronde de négociation attendrait donc au lendemain. Mr. Fox reprit contenance et me répondit, en forçant un sourire à son tour, qu’il me conduirait lui-même avec sa camionnette, tandis que le petit Mohamed nous suivrait avec l’auto. J’ai acquiescé, comprenant tout de même que par ce geste, mon nouvel ami voulait simplement me démontrer l’utilité de son véhicule. Or, une fois dans la nuit noire, il entra dans son camion, tourna la clé, mais le moteur ne démarra pas. C’était trop drôle de voir son air déconfit. Je n’ai pu m’empêcher de laisser tomber un petit ricanement malicieux en disant:
Ah oui…cinq cents dollars pour la location, mother fucker?
Mr. Fox semblait offusqué. Tout en me jetant un regard fuyant, il prononça des mots étranges dans sa langue. J’aurais pu mettre ma main au feu que ce n’était pas une formule de bénédiction à mon endroit, mais bien une litanie d’insultes. Est-ce qu’enculeur de chameau serait de mise? C’était vraiment l’amour fou entre mon nouveau guide et moi! Après plusieurs minutes d’essais infructueux, la camionnette finit par démarrer en toussotant. Bien que Mr. Fox semblait toujours de mauvais poil, il me conduisit tout de même jusqu’à mon hôtel, dans le plus grand des silences. J’ai observé la manière saccadée avec laquelle il changeait de vitesse, en embrayant par coups brutaux, et me suis aussitôt assigné le titre de chauffeur désigné pour le reste du voyage.
Après avoir convenu qu’il viendrait me rechercher le lendemain matin, il quitta et je me suis retrouvé seul dans ma chambre du Al-Beshmo lodge . C’était un endroit pittoresque, avec les murs recouverts de crépi et le plafond, très bas, fait de bois de palmier et de branchage. Une construction typiquement africaine qui ne pouvait être plus exotique. Les bras de Morphée ne voulant pas de moi, j’ai lu toute la nuit avec comme seule intermission, le concert de la prière matinale, qui comme au Caire la veille, était venu égayer mes longues heures d’insomnie. Au lever du soleil, je suis sorti pour contempler mon environnement immédiat. La cour intérieure était envahie de palmiers, comme toute oasis qui se respecte, mais le paysage environnant était des plus étonnants. Il y avait des petites collines de sable, au sommet desquelles trônaient de vieilles maisons en ruine, avec tout autour de hautes clôtures surplombées de barbelés. On se serait cru à Beyrouth après les bombardements israéliens. Malgré ce décor lugubre, je m’y sentais à l’aise, comme à la maison. Ainsi, après plus de vingt-quatre heures dans ce nouvel univers, j’avais déjà l’impression d’en faire partie.
Mr. Fox arriva peu après avec son plus beau sourire. Il m’offrit un panier de fruits en guise de déjeuner et devant sa gentillesse renouvelée, j’ai eu tôt fait d’oublier nos désagréments de la veille. Il m’emmena d’abord en face de l’hôtel, dans une fosse entre deux collines où il y avait un grand bassin d’eau, le Al-Beshmo springs. Il m’expliqua que l’eau venait d’une source thermale qui alimentait plusieurs réservoirs de l’oasis. L’eau étant chaude en permanence, il me dit que je pouvais y prendre un bain, comme le faisaient jadis les Romains et comme le faisaient encore aujourd’hui la plupart des villageois. J’ai décliné en souriant, expliquant que je venais de prendre ma douche, et nous sommes repartis avec mon véhicule à travers le labyrinthe de petites maisons de terre cuite. J’ai dû arrêter à un carrefour pour laisser passer un chariot tiré par un âne, mais cette fois, je n’étais plus étonné, car c’était devenu une normalité. Mais chemin faisant, j’ai vu un vieil homme au corps aussi décharné que celui d’une momie, qui avec seulement un pagne pour cacher sa nudité, se baignait dans un bassin d’eau thermale, histoire d’y faire tremper sa vieille poche... de thé. Finalement l’endroit pouvait toujours me surprendre! Une fois dans la portion la plus moderne du village, qui se limitait à une seule rue asphaltée entourée de petites boutiques faites de bloc de ciment, le petit Mohamed vint nous rejoindre et prit la relève de Mr. Fox, qui devait aller faire des emplettes pour sa mégère.
Voyant que nous étions devant un kiosque de keffieh, je m’y suis rendu pour m’en procurer un. Mon choix tomba sur un tissu blanc rempli de motifs linéaires noirs et gris, semblable à celui qu’avait porté Rommel, le véritable renard du désert, lors de sa campagne en Afrique du Nord. Le petit Mohamed me montra comment l’installer et finalement, j’étais content de porter moi aussi le keffieh. Avec ce foulard militaire sur la tête je trouvais que j’avais fière allure, ce que confirma mon compagnon qui tout sourire, me serra la main avec enthousiasme en disant:
You’re like a Bedouin, now!
Oui, j’étais un maintenant Bédouin. Un Bédouin de presque cent kilos, tatoué des bras jusqu’à la tête et voyageant dans une petite voiture neuve en plein milieu du désert. J’avais encore de sérieux doutes à savoir si je pouvais enfin passer inaperçu.
Bawiti pharaonique

C’est avec grand enthousiasme que je suis parti avec mes guides, à la découverte des sites historiques de l’oasis. Premier arrêt, le département des antiquités de Bawiti, qui renfermait certaines des momies d’or trouvées près du village dans les années 1990. Le musée, si on pouvait l’appeler ainsi, n’avait pas d’enseigne et se trouvait dans un bâtiment de béton qui ressemblait à une casemate de la Deuxième Guerre mondiale. À l’intérieur, le look n’était guère mieux. J’étais loin du British Museum ou du Louvre! Les momies étaient exposées dans une petite pièce sans ornementations et disposées sans ordre apparent, comme si elles avaient été oubliées dans un quelconque entrepôt. De plus, il n’y avait même pas de panneau explicatif. Néanmoins, j’ai trouvé un petit feuillet posé sur le coffre vitré d’une des momies qui me donna un peu d’information. Ces dernières dataient de la période gréco-romaine, soit environ du 3 e siècle avant notre ère, et avaient été découvertes dans une nécropole de la vallée des momies d’or près d’ici, où il n’y en avait pas moins de dix mille. Les masques dorés qui recouvraient les cadavres étaient de véritables œuvres d’art, et la grande minutie avec laquelle les artisans avaient peint les visages donnait l’impression qu’elles étaient vivantes, avec leur regard énigmatique figé pour l’éternité. Ce réalisme aurait même causé un certain effroi aux ouvriers qui les avaient déterrées. Ceux-ci avaient cru voir apparaître des créatures d’outre-tombe, ce qui donne un bon exemple de l’esprit toujours superstitieux d’une certaine partie de la population. Malgré mon intérêt pour le travail de ces artistes, j’ai quand même fait rapidement le tour des lieux. J’étais vraiment déçu de constater que l’endroit n’était pas mieux exploité et mis en valeur. Les Égyptiens avaient là un véritable trésor historique, mais ils le traitaient comme s’il s’agissait d’une vulgaire pacotille. Pourtant, les mosquées, au-dehors, étaient toujours dans un état impeccable. Étrange, ce peuple, qui donnait plus de valeur à sa religion qu’à son histoire. Alors, fuck les musées!
Nous quittâmes donc le centre-ville, et partîmes à la découverte de l’oasis et de ses environs. Après avoir emprunté un chemin de terre battue qui nous mena à la limite de la zone de végétation de l’oasis, nous sommes arrivés aux ruines de la chapelle pharaonique d ’Ain-al -Muftillah. Érigé au temps de la XXVI e dynastie {13} , soit aux environs du 6 e ou 7 e av. J.-C., le site était sur une colline isolée, entourée de plusieurs rangs de barbelés, ce qui lui donnait plus l’image d’un avant-poste militaire que d’un vestige des temps anciens. Étonnamment, malgré le décor martial, je n’ai pas été reçu par la bienveillance des canons d’ Ak47 , mais bien par un vieil homme en robe traditionnelle qui semblait aussi âgé que la chapelle millénaire. Mr. Fox m’expliqua qu’il était le gardien des lieux et qu’il serait celui qui me servirait de guide pour la visite. C’était la pratique standard, dans ce pays de sable et de dunes. Ici, il n’y a pas d’excursion en solitaire comme en Europe et ça me désolait un peu. Je suis donc parti avec le vieux Bédouin et l’on pénétra à l’intérieur de la chapelle, ou du moins, ce qui en restait. Il n’y avait que des murs antiques recouverts d’un toit de tôle pour préserver l’ensemble. À l’intérieur, il ne restait qu’une partie du revêtement sur lequel étaient gravés des hiéroglyphes. Histoire d’immortaliser le tout sur images, je sortis mon attirail, caméra vidéo, appareil photo, mais mon guide devint soudainement mal à l’aise. Il fit de grands signes en me montrant ses poignets, qu’il colla ensemble comme s’ils étaient emprisonnés dans des menottes.
Du coup, je me suis demandé si le vieux pervers n’était pas en train de me faire une proposition pour une cession sado-maso style 50 nuances de gris . Puis à force de gestes et de monosyllabes, j’ai cru comprendre qu’il y avait une loi gouvernementale qui interdisait les photographies sur tous les sites, et ce, au risque d’être emprisonné, ce qui me fut confirmé par la suite. Ça faisait grandement chier! Je me suis dit que le gouvernement égyptien, par ce règlement, espérait peut-être faire plus d’argent en vendant des cartes postales… pathétique! Voyant mon déplaisir, le vieux guide me fit signe de le suivre et je partis à sa suite pour parcourir la colline jusqu’à son plus haut point, ce qui me procura une vue panoramique à couper le souffle sur l’oasis et le désert environnant. Ce fut le point culminant de l’excursion, ainsi que sa conclusion. Après avoir donné un bakchich à mon accompagnateur, tradition oblige, je suis retourné à mon véhicule où m’attendaient mes compagnons.
La visite qui suivit ne fut guère mieux. À quelques kilomètres de là se trouvait le temple d’Alexandre le Grand, {14} nommé ainsi après que des fouilles entreprises durant les années quarante aient révélé des gravures à son effigie. Tout de même, l’endroit n’était plus qu’une ruine de quelques mètres de haut, l’ensemble du site ayant été ravagé au cours des millénaires par la violence des vents du désert. Mon aventure à la Indiana Jones ne débutait pas très bien et s’avérait même des plus décevantes.
J’espérais me reprendre lors de la prochaine visite, qui devait avoir lieu sur un site situé en haut de la colline de Qarat Qasr Salim. Le chemin pour s’y rendre était des plus abrupts et bien que l’endroit semblât isolé, des hommes portant un pistolet automatique à la ceinture se tenaient au sommet. Ils gardaient un enclos de métal qui surplombait une fosse. Mr. Fox m’indiqua qu’il s’agissait de la tombe de Zed-Amun-ef-ankh, le plus beau site archéologique de l’oasis, ce qui expliquait cette importante présence militaire. Datant aussi de la XXVI e dynastie, la nécropole contenait les tombeaux de deux riches marchands, un père et son fils, ayant vécu de 570 à 520 av. J.-C. Comme les gardiens, sourire aux lèvres, mais arme au poing, me faisaient entrer dans la zone sécurisée, un autobus de touristes se pointa sur le site pour laisser déferler une dizaine de personnes à ma suite. Dans un anglais à peine compréhensible, l’une des sentinelles nous prévint que bien évidemment, les photos étaient interdites. Je n’étais toujours pas très heureux de la tournure des événements. Malgré la foule et les restrictions, la perspective de me retrouver dans un tombeau de plus de deux mille cinq cents ans m’attirait. Je me suis placé derrière un garde égyptien, qui clé à la main, déverrouilla la grille du complexe funéraire. Je fus le premier à descendre un étroit escalier de bois, qui craqua dangereusement sous mon poids. La fosse était impressionnante. Elle s’enfonçait dans la colline à plus de cinq mètres de profondeur et tout au fond, une petite ouverture donnait sur le tombeau. J’y suis entré, pour être aussitôt submergé par un sentiment d’émerveillement. L’endroit était surréaliste, étranger à tout ce que j’avais pu voir jusque-là dans mes nombreux voyages. Déjà, je m’étais retrouvé dans des nécropoles celtiques datant de plusieurs milliers d’années av. J.-C., notamment en Écosse avec les cairns gris de Camster, en Irlande, à Newgrange et dans les montagnes de Sligo. Mais ces tombes de ces lieux, qui demeuraient tout de même assez élaborées, étaient loin d’avoir les qualités esthétiques et artistiques de celle-ci. Dans une pièce rectangulaire, il y avait des niches funéraires creusées dans les murs, avec au centre, quatre larges colonnes. Le plus impressionnant était que l’ensemble des murs se voyait recouvert de peinture aux couleurs étonnamment vives malgré le passage des âges. Différents dieux anciens y étaient représentés, tel un Anubis de couleur bleu poudre, divinité au corps d’homme et à tête de chacal, maître des nécropoles, protecteur des embaumeurs. Sa présence dans les tombes était des plus naturelles, puisqu’il protégeait les défunts dans leur voyage vers le royaume des morts.
Malgré la beauté de l’endroit, et peut-être même à cause d’elle, j’en suis venu à penser à la simplicité de la sépulture de mon père, et j’eus une sorte de malaise. De plus, le nombre de touristes présents en ces lieux exigus me fit rapidement perdre patience. Si bien, que j’ai fini par partir précipitamment. Remontant les escaliers, j’ai redescendu presque aussitôt dans l’autre fosse, cette fois à l’aide d’une échelle, et c’est en rampant que je suis entré dans la tombe de Bannetiu. J’aurais cru que la difficulté d’accès à cette dernière nécropole aurait découragé tout visiteur, mais non, l’endroit était bondé. Je fis donc le tour sans presque rien voir tellement j’étais dérangé par la populace. Donc là encore, je suis parti précipitamment. J’étais véritablement devenu misanthrope. De retour au sommet de la colline, le petit groupe de sentinelles se mit à m’entourer et à me regarder d’un air curieux. Les sens en éveil, je me préparais au pire, jusqu’à ce que l’un d’eux m’interpelle en me demandant comment je faisais pour porter juste un chandail dans cette température hivernale. D’abord stupéfait, j’ai remarqué que tout le monde, mis à part moi, était vêtu d’un chaud manteau d’hiver. Je n’ai pu que sourire en me rendant compte qu’il faisait tout de même une quinzaine de degrés. Ils sont frileux, ces Égyptiens! J’ai informé mon interlocuteur que la température ambiante était à peu près la même qu’il faisait en été dans mon pays. Du coup, l’homme afficha un air incrédule et en rajouta en m’expliquant qu’ici, il pouvait faire jusque 45 degrés durant les plus chaudes journées. J’étais crissement content d’être venu ici en hiver. Histoire d’en remettre un peu moi aussi, je lui ai parlé du blizzard et des tempêtes de neige qui meublaient nos saisons froides. Bien qu’il affirmât en avoir déjà entendu parler, il écarquilla les yeux de stupéfaction en me demandant d’où je venais. Avec les osties de tempête de neige, je ne pouvais venir que du Canada! À ce dernier mot, il s’est mis à rire en lançant:
Canada! Canada dry!
Tous les autres gardes s’esclaffèrent à leur tour, comme s’ils venaient d’entendre une délirante blague grivoise. Je n’ai pu m’empêcher de maugréer entre les dents:
Ah! Ah!Ah! Câlisse que c’est drôle! Oui, oui… c’est la première fois qu’on me la fait, celle-là! Sérieux… vraiment tordante, gang d’osties d’innocents.
Je leur ai tourné le dos sans les saluer, pour rejoindre mes guides et leur dire que j’en avais assez de l’endroit. Je commençais vraiment à être à bout de nerfs.
Le petit Mohamed nous abandonna sur le chemin, puisqu’il avait des occupations qui l’appelaient ailleurs. Je me suis dit qu’il avait peut-être oublié d’aller traire son chameau! Nous avons conduit jusqu’au désert pour nous rendre au pied d’un massif montagneux qui trônait à la lisière de l’oasis. Nous étions dès lors sortis de l’époque pharaonique, pour retomber dans une période temporelle plus récente, soit celle de la Première Guerre mondiale, puisque le plus haut pic de cette région, appelé la montagne des Anglais, avait à son sommet les vestiges d’un avant-poste de l’armée britannique. C’est vers ce site qu’on s’est dirigé, en empruntant un petit sentier rocailleux qui menait tout en haut. Durant tout le trajet, nous étions confrontés au rude soleil de fin d’après-midi. Je ne comprenais pas ce que les Égyptiens voulaient dire par température hivernale, surtout ici, aux abords du désert. Heureusement, le keffieh faisait bien son travail en me protégeant du vent et des rayons de l’astre diurne. Mon guide n’étant pas très enthousiasmé par cette montée de fin de journée, qui pourtant, n’était pas très ardue, j’ai fini par le laisser loin derrière moi. Je n’ai pas ralenti le pas, trop ravi de retrouver la solitude, même momentanée, au cœur de ces hauteurs désertiques. Nous sommes finalement arrivés près des murs en ruines, tous couverts de graffitis en arabe, ce qui donnait une idée du peu de respect inspiré par la présence britannique en ces lieux.
Les vestiges de l’avant-poste s’avéraient passablement décevants. Par contre, la vue, elle, valait cette petite ascension d’une heure. Nous pouvions porter le regard sur l’ensemble de l’oasis, tout comme sur l’étendue désertique qui semblait se fondre dans l’horizon. Perdu dans mes pensées, je suis resté longtemps à contempler cette vue, soit jusqu’à ce que la voix impatiente de mon guide résonne en me disant qu’il était tard et que le soleil se coucherait bientôt. J’ai soudainement regretté de ne pas l’avoir laissé en bas. Au retour, j’ai compris que son insistance était liée au fait que nous avions toujours de petites négociations à conclure. Revenus à sa demeure, un thé à la menthe en main, hospitalité bédouine oblige, nous avons repris les discussions de la veille. Si la nuit d’avant, je lui avais laissé l’initiative des palabres, cette fois, c’est moi qui menai la discussion. Je me suis d’abord montré très clair sur le fait que je ne prendrais pas sa jeep. J’avais déjà loué un véhicule et il n’était pas question que j’en loue un deuxième. Vu le chemin difficile, c’est à contrecœur que j’abandonnai l’idée de me rendre à l’oasis de Siwa, à l’ouest, et au champ de bataille d’El-Alamein. Par contre, j’étais bien décidé à descendre vers le sud, d’oasis en oasis, et ce, jusqu’au Soudan. M’entendant sur la modique somme de deux cents dollars américains, je l’engageai pour le reste de ce hasardeux périple.
Check point et bière

Après une autre nuit blanche, le levé du corps engendra chez moi une humeur plutôt massacrante. Aussi, c’est avec une impatience grandissante que j’attendis mon guide jusqu’à ce qu’il arrive en fin de matinée, revêtu de la robe traditionnelle. C’est là que sonnait enfin l’heure du grand départ. Départ? Non, pas tout à fait, car ce cher Mr. Fox me fit passer par le centre du village pour arrêter chez un de ses amis garagistes. Ce dernier créchait dans une petite bicoque de tôle avec juste devant, une unique pompe à essence qui marquait son statut de mécanicien à soutane. Dès lors, les deux essayèrent de me convaincre que pour assurer une traversée plus sécuritaire du désert de l’ouest, il me fallait un changement d’huile, un graissage des freins et un lavage de carrosserie. Pourquoi pas changer le moteur, aussi, câlisse? Mettez-y des chameaux vapeurs, pendant que vous y êtes! En quelques grognements je leur ai fait comprendre que tout ce dont j’avais besoin se résumait en un plein d’essence. Du coup, mon guide en perdit son sourire. Voyant qu’il me prenait pour une vache à lait, une profonde méfiance s’incrusta en moi. Le réservoir bien rempli, nous avons enfin quitté l’oasis d’Al-Barahiya pour nous élancer à tombeau ouvert à travers la plaine désertique. J’étais bien évidemment au volant, les difficultés du petit Mohamed avec l’embrayage de mon véhicule et les problèmes de mon guide avec sa propre jeep m’avaient convaincu de ne plus laisser personne toucher à ma voiture de location. La vitesse me grisait et cette impression d’être seul au monde sur le chemin qui semblait abandonnée faisait lentement reculer ma mauvaise humeur. La présence de mon guide, qui dans les circonstances s’avérait un mal nécessaire, constituait la seule note discordante. À présent, mon seul réconfort résidait dans la solitude du désert. Ainsi, en plus d’être misanthrope, j’étais devenu civilisationphobe . Mon cas était loin de se simplifier!
Après une dizaine de kilomètres, le sable jaunâtre se mit à prendre une teinte foncée, qui alla jusqu’à assombrir le décor de ce début d’après-midi ensoleillé. Devant ce paysage étrange, j’ai arrêté le véhicule pour prendre quelques photos. Voyant mon intérêt, mon guide m’apprit que nous étions dans le Sahara Suda , le désert noir. Selon lui, la couleur du sol résultait des éruptions volcaniques qui avaient sévi dans la région voilà quelques millions d’années. Les cendres émises par les émanations s’étaient mélangées au sable des dunes pour en arriver à créer cette teinte noirâtre. La petite session d’information me réconcilia quelque peu avec la présence de Mr. Fox et nous avons continué la route en engageant un semblant de conversation. Mais celle-ci s’interrompit soudainement lorsque nous aperçûmes, à l’horizon, une structure de béton surplombée d’un mirador.
Check point {15} ! me dit aussitôt Mr. Fox avec un air sérieux.
C’est là que se jouerait la suite de mon périple. Comme on me l’avait déjà expliqué, l’accès au désert de l’ouest était très difficile, vu les nombreux problèmes de sécurité et la proximité de la Libye, pays hors-la-loi mené pas son bienveillant et délicieux président Mouammar Kadhafi. On serait bientôt fixé. Alors que je ralentissais, j’ai pu remarquer que le chemin était bloqué par une clôture et une demi-douzaine d’hommes armés, qui s’avancèrent vers mon véhicule. En prime, il y avait un soldat dans une tour de garde qui nous tenait en joue. Vraiment un pays très amical, l’Égypte! Au moment où j’immobilisais l’auto, un des gardes étala un tapis de métal clouté juste devant mes roues, probablement au cas où j’aurais la brillante idée d’accélérer pour leur fausser compagnie.
Or, au nombre d’ Ak47 pointés sous mon nez, il m’aurait fallu un véhicule blindé et une veste pare-balles pour même espérer pouvoir m’en sortir. Un autre soldat, gros moustachu avec des épaulettes qui l’identifiaient comme un officier, s’avança en m’interpellant d’une voix brutale. Mon guide me dit qu’il voulait voir mon passeport. Je sortis le document de ma poche et confrontai le visage grimaçant de l’homme avec mon regard impassible. Derrière son apparente agressivité, il semblait y avoir une certaine préoccupation, assurément liée au fait que mis à part les autobus de touristes, aucun blanc ne passait jamais par là. Étonnamment, la plupart des hommes armés semblaient eux aussi mal à l’aise, tandis que mon guide, anxieux, leur jetait des regards inquiets. J’étais le seul qui donnait l’impression d’être calme, je dis bien donnait l’impression , parce qu’à l’intérieur, la colère émergeait, relent de ma mauvaise humeur matinale, de mon manque de sommeil et surtout, d’une rage grandissante devant toutes ses mitrailleuses pointées dans ma direction pour aucune ostie de raison. Cette tension des plus palpables me fit penser à quel point j’avais envie de boire une bière. En ce moment même, c’était la seule chose qui pouvait égayer mon humeur.
Au fil des secondes, Mr. Fox se mit à me fixer avec des yeux paniqués. J’avais l’impression qu’il tentait de me faire comprendre que je devais au moins faire semblant d’avoir peur. Leurs faces de cons m’amenaient vraiment au comble de l’exaspération. Ils étaient armés jusqu’aux dents et pourtant, c’étaient eux qui paraissaient inquiets. En fait, ils semblaient inquiets du fait que je ne l’étais pas. L’officier me remit mon passeport sans même me regarder et se dirigea vers mon guide pour l’interpeller avec, toujours, cette même voix patibulaire. Les accents gutturaux de la langue arabe n’aidaient en rien à adoucir le ton de la conversation. Mr. Fox sortit ses papiers tout en ayant l’air de répondre à un long questionnaire, ce qui n’augurait rien de bon. Après des minutes interminables, l’officier se rendit près de l’habitation en béton. Ensuite, il saisit un téléphone de campagne pour s’entretenir avec une personne, peut-être pour demander les procédures à suivre en pareille situation. Après l’entretien, il revint vers nous et d’un geste autoritaire de la main, nous fit signe de passer. Aussitôt, un des soldats retira le tapis clouté de devant mon véhicule, pendant qu’un autre ouvrait la barrière.
Ce fut avec mon plus beau sourire que j’ai roulé lentement devant l’officier en lui lançant un petit salam général sur un ton désinvolte. Comme j’accélérais la vitesse du véhicule pour nous éloigner du point de contrôle, Mr. Fox laissa échapper un long soupir de soulagement. Chemin faisant, je lui ai demandé pourquoi les autorités prenaient toutes ces précautions et sa réponse me confirma tout ce qui m’avait été dit sur les difficultés d’accès à ce désert. Mais là, au moins, nous y étions; le portail infranchissable avait été traversé. Mais cette mésaventure m’avait dérangé. N’ayant vraiment pas aimé leur attitude hostile, mon humeur était redevenue aussi massacrante qu’au petit matin. Puis je me suis dit que mon attitude plutôt irritable ne devait pas être étrangère au drame que j’avais vécu avant mon voyage. J’ai tenté d’effacer ces émotions néfastes en me concentrant sur l’étrange beauté du paysage, mais à peine cinquante kilomètres plus loin, nous arrivions encore à un autre point de contrôle.
Check point! me répéta mon guide en me regardant nerveusement.
El sait, tabarnak! fut ma seule réponse.
Cette fois, seulement deux gardes vinrent à notre rencontre. Ils avançaient de manière calme, le canon de leur mitrailleuse vers le sol. Même attitude pour la sentinelle en haut de son mirador, qui tout en étant négligemment accoudée à la fenêtre, nous ignorait en fumant une cigarette. Les deux soldats étaient étonnamment relaxes et souriants, ce qui contrastait grandement avec l’hostilité palpable lors de notre passage au dernier check point. J’ai pensé les gens d’ici avaient probablement été contactés par ceux de l’autre poste et que ce nouvel interrogatoire ne devait plus être qu’une formalité. Les deux hommes me saluèrent gentiment, tandis que je leur tendais silencieusement mon passeport. L’un ouvrit le document, puis s’écria d’une voix enjouée:
Ah, Canada, Canada Dry!
À ses mots, les deux éclatèrent de rire. Furieux, j’explosai et hurlai:
NON! Pas Canada Dry, MOLSON DRY, TABARNAK!
Du coup, tout ce beau monde figea sur place et un des soldats, pris au dépourvu, alla jusqu’à mettre la main sur son arme. Mais je m’en foutais, j’étais rendu à bout, usé par le manque de sommeil, la tension nerveuse engendrée par l’aventure et peut-être encore plus par cette peine insidieuse qui me ravageait l’intérieure. Cette peine me grugeait de plus en plus et faisait croître une rage qu’en ce moment, je ne pouvais plus maîtriser. J’étais hors de moi. Regardant mon guide en le pointant du doigt, j’ai continué à hurler:
Toi, criss, faut que tu comprennes. I want a fucking beer! Bier, birra! Cerveza! Comprendé, mother fucker?
Dans mon délire, je venais de parler anglais, allemand italien et espagnol, et bien évidemment, en ce beau patois québécois bien de chez nous. Mon guide était complètement décontenancé. Il me regardait comme si j’étais un fou sorti de l’asile et haussa les épaules d’incompréhension en se retournant vers les soldats. L’un d’eux me tendit lentement mon passeport, pour ne pas dire prudemment, comme s’il craignait que je le morde, et c’est là que je me rendis compte qu’ils avaient tous perdu leur merveilleux sourire. C’était mon premier incident diplomatique du voyage, et ce ne serait assurément pas le dernier. Une longue et profonde inspiration me permit de me calmer un peu. Encore une fois, je me suis dit qu’une bière me ferait définitivement du bien. Après avoir quitté le poste de contrôle, Mr. Fox resta longtemps silencieux. Puis après avoir jeté un petit regard inquiet dans ma direction, il finit par me demander doucement:
You want a beer?
Quelle question stupide! J’étais à deux doigts de l’égorger! Si je veux une bière? Non, je veux du lait de chameau, câlisse! J’ai dû me retenir pour ne pas lui balancer cette platitude et surtout, pour ne pas mettre à exécution mes idées d’assassinat. Puis, avec un sourire mauvais, je me suis mis à chuchoter, en prononçant lentement et distinctement chacun de mes mots:
I-d’ont-want-a-beer-I-want-a-whole-FUCKING-barrell-of-it!
Mon guide acquiesça de la tête en m’adressant un sourire mal aisé, puis resta silencieux jusqu’à ce qu’un peu plus loin, il attire mon attention sur une petite agglomération isolée au milieu du désert où il me demanda d’arrêter. Quand on y fut, sans le moindre mot, il sortit précipitamment du véhicule. Sur le coup, j’ai pensé qu’il avait décidé de m’abandonner suite à mon attitude orageuse des dernières heures. Je le vis entrer dans une habitation rudimentaire dont le toit de tôle était décoré d’une large affiche aux gribouillis incompréhensibles. Il en ressortit quelques minutes plus tard avec ce qui ressemblait à un paquet qu’il tentait de cacher sous son chandail. En entrant dans la voiture, il ressortit de son vêtement deux énormes canettes de bière. Aussitôt, des anges se mirent à chanter dans ma tête. Mais plutôt que de me les donner, il les déposa à ses pieds en regardant nerveusement autour de lui. On aurait dit un trafiquant venant de procéder à une transaction de drogue…C’était hilarant. C’est vrai que pour les musulmans, il est interdit de boire de l’alcool. Néanmoins, ce serait avec le plus radieux des sourires que j’allais profaner ce commandement d’Allah.
Or, j’ai vite arrêté de sourire quand il me dit combien la bière avait coûté. C’était encore plus cher qu’au pays. Beau p’tit crosseur! J’étais persuadé qu’il m’avait chargé le double, voire même le triple de ce qu’il avait payé, histoire de retirer un bakchich pour sa petite commission. Mais je m’en foutais, j’étais trop content d’avoir ma bière. Je lui ai donné l’argent en pointant le trésor alcoolisé qui traînait encore à ses pieds. Il n’était pas question que j’attende plus longtemps. Mon guide me tendit le tout, avant de faire la grimace lorsqu’il vit que j’ouvrais tout de suite une canette, mais s’abstient de tout commentaire. Prenant une gorgée raz-de-marée, je me suis délecté avec plaisir de la saveur acre du houblon, pour ensuite reprendre la route en plaçant la canette entre mes jambes. C’était la fête! Ouvrant la radio pour la première fois depuis notre départ, je me suis mis à écouter de la musique arabe qui pour moi, vu mon nouvel état de béatitude, sonnait comme une joyeuse sérénade, telle La ballade des caisses de 24 de Plume Latraverse. Pour le temps que dura la canette, l’affaire de quelques gorgées, j’étais enfin en communion avec l’univers. Mais cette musique finit rapidement par me taper sur les nerfs, plus particulièrement quand ma canette de bière fut terminée. Heureusement, côté divertissement, le paysage semblait vouloir prendre le relais. Le décor changea de façon dramatique. L’horizon était maintenant parsemé de formations rocheuses étranges et délirantes, tandis que le sol présentait une teinte pâle. Mon guide m’apprit, sans que j’en sois vraiment surpris, que nous étions dans le désert blanc. La couleur et les formes extravagantes résultaient de la nature calcaire des rochers qui avaient été sculptés par le vent au cours des millénaires. Mais au-delà de ces explications scientifiques, le tout demeurait magique et intensifiait l’euphorie engendrée par ma consommation d’alcool.
Le silence contemplateur qui s’était par la suite installé fut brisé par Mr, Fox, qui commença à fredonner une étrange mélopée en arabe. Étonnamment, sa voix était harmonieuse. Curieux, je lui demandai quel était le thème de sa chanson. Il me répondit qu’il s’agissait d’une vieille chanson bédouine qui parlait d’amour et d’amitié, puis continua à chanter. C’était vraiment bien et alors que ses intonations devenaient mélancoliques, je me suis mis à repenser à mon nouvel ange gardien. La tristesse m’envahit, pour me serrer violemment le cœur. Devant cette explosion d’émotions, les larmes me montèrent aux yeux. J’ai dû tourner la tête pour ne pas que mon guide me voie ainsi. Puis j’ai refoulé mes émotions au plus profond de mon être, moi qui n’avais pas pleuré depuis une éternité. Même à l’enterrement, mes yeux étaient même restés secs. Mon regard s’étendit sur l’ensemble du paysage et avec mes sentiments soudainement mis à nu, je me suis senti tout ému devant le décor environnant. Les dunes blanches s’étendaient à perte de vue et se perdaient dans l’horizon avec les derniers rayons du soleil couchant. C’était tellement beau, le désert, tellement propre et pur.
Les minutes passèrent et j’ai repris lentement le contrôle de ma détresse émotive pour faire le vide dans mon esprit. Puis des lumières attirèrent mon attention dans le lointain. Mon guide me dit que nous arrivions à la ville d’Al-Farafra, la plus petite des oasis du désert de Libye. L’endroit était peuplé de seulement quelques milliers d’âmes et c’est là que nous devions arrêter pour la nuit. J’étais soulagé que le trajet d’aujourd’hui se termine, car mes explosions d’émotions m’avaient vidé de toute énergie. J’étais comme un mort-vivant et mon épuisement généralisé était tel, que je me sentais étranger à tout ce qui se passait autour de moi, comme si j’étais au beau milieu d’un rêve ou dans l’irréel. Dès lors, le déroulement des événements devint un peu confus, comme quand on souffre de délire pendant une forte fièvre. Il y eut un autre check point au cours duquel je n’ai réagi que machinalement, puis ce fut les ténèbres, avec pour toute lumière, celle, très faible, d’un lobby d’hôtel où Mr. Fox nous avait loué des chambres. Fourbu, je me déplaçais comme un zombie. Je me suis rendu seul jusqu’à mon lit, avant d’y tomber sans même me dévêtir. Ce soir-là, pour la première fois depuis des semaines, j’ai réussi à dormir.
Al-Qasr

Le réveil du lendemain fut pénible. J’avais dormi plus de douze heures d’affilée et j’étais complètement perdu lorsque j’ouvris les paupières, comme si je venais de surgir dans un autre monde. Ce fut donc péniblement que j’essayai de reprendre contact avec la réalité. Au fur et à mesure que mes sens s’éveillaient, j’avais l’impression de voir l’univers avec des yeux neufs, possédé par une sorte d’exaltation et de joie qui avaient surgi faiblement lorsque j’avais vu le désert pour la première, et qui maintenant, imprégnaient tout mon être. J’étais vraiment excité à l’idée de ce que le reste de la journée m’apporterait. Cette soif d’aventure qui m’avait mené jusqu’ici semblait s’être subitement décuplée. Par contre, j’étais toujours aussi hébété, et c’est presque en me tenant par la main que mon guide me conduisit jusqu’à un petit restaurant situé à deux pas de l’hôtel. Il me fit asseoir à une table, sur une terrasse improvisée à même le sable du désert, puisque l’intérieur de l’établissement était bondé. Tous les clients, uniquement des hommes, étaient occupés à hurler à l’unisson devant un vieux poste de télévision qui présentait un match de soccer. J’étais loin de la Cage aux Sports . Mon guide me quitta en me disant qu’il devait se rendre dans un magasin pour se procurer une autre carte d’appel. Je me suis dit que c’était une technologie vraisemblablement anachronique pour cette époque un peu archaïque dans laquelle nous étions tombés.
Le tenancier, un homme ventru au tablier éclaboussé et aux cheveux huileux, m’apporta une petite tasse remplie de ce qui semblait être du café. Du moins, la mixture en avait la senteur, mais à la première gorgée, elle était loin d’en avoir la texture. Le liquide était épais comme de la mélasse et avait un goût incroyablement amer. J’ai su par la suite qu’en Égypte, comme partout au Proche-Orient, on ne servait habituellement que le café turc. On aurait dit un express multiplié fois dix. J’ai adoré, bien qu’après chaque gorgée, je devais recracher ce qui ressemblait au reste des grains de café qui traînait au fond de la tasse. Un véritable coup de pied dans le cul! Mon réveil se fit d’un coup, tout comme mon retour à la réalité qui s’avérait, en cette fin de mâtinée ensoleillée, des plus agréables. C’est là que pour la première fois du voyage, j’ai sorti mon petit calepin dans lequel je me suis mis à écrire sur ce début d’aventure. Mais au fil des minutes, remarquant que j’étais observé, j’ai levé la tête pour voir un jeune garçon de cinq ou six ans aux cheveux noirs ébouriffés qui me dévisageait curieusement. Je lui ai souri tandis qu’il s’approchait de moi, l’air un peu effrayé. Il semblait intéressé par les gribouillis que je dessinais sur le papier. Lorsqu’il fut à ma hauteur, je lui montrai les esquisses que j’avais faites des tombes explorées la veille sur la colline de Bâtit. Mais il n’y jeta même pas un œil, ne regardant que le crayon que je tenais toujours entre mes doigts. J’ai pu dès lors comprendre la teneur exacte de son intérêt. J’ai levé le crayon vers le ciel en le faisant tournoyer pour le rendre plus attrayant, puis d’un mouvement lent, histoire de laisser au garçon le temps d’anticiper mon geste, je lui ai lancé l’objet. L’enfant l’attrapa avec un sourire étonné, et se retourna en chuchotant un petit chourine à peine perceptible, avant de se mettre à courir avec son nouveau trésor entre les mains. Je venais de me faire un ami.
Retrouvant ma solitude j’ai arrêté d’écrire pour tomber sur certaines notes que j’avais prises sur la région. J’y ai lu que le désert entourant l’oasis était un endroit où selon une légende remontant à l’antiquité, une partie de l’armée du conquérant perse Cambyse, soit plus de cinquante mille hommes, avait disparu dans une tempête de sable {16} . Mon intérêt grandit d’un coup et quand mon guide revint, je ne tenais plus en place, à nouveau excité par ce regain intense d’enthousiasme face à mon aventure et ses mystères.
Reprenant la route, c’est avec un véritable plaisir que je suis retourné au décor des dunes qui par leurs formes diverses, me faisaient penser aux cadavres de ces soldats perses qui avaient disparus. Qui sait si les siècles de putréfaction ne les auraient pas sculptés pour en faire ces formes de sable et de roche. Mes joyeuses pensées furent interrompues par de violentes bourrasques qui en un rien de temps, rendirent la visibilité presque nulle. La brise hurlait bruyamment, et j’ai dû ralentir en engageant les essuie-glaces. C’était ma première tempête de sable. Je pouvais à peine distinguer le sol du ciel, mais j’adorais, puisque ça ajoutait une légère touche d’exotisme à l’odyssée. J’ai songé à nouveau aux hommes de Cambyse perdus dans les environs depuis des millénaires et je me suis dit, amusé, que peut-être nous irions les rejoindre sous les dunes. Sans être paniqué, mon guide semblait préoccupé. Il m’indiqua qu’il faudrait peut-être arrêter l’automobile si la tempête continuait à prendre de l’intensité. J’ai haussé les épaules en ricanant, et lui signifiai que j’avais vu bien pire, dans mon pays, avec les blizzards de glace, entre autres, lors de mes voyages de chasse avec mon père aux confins du royaume d’Abitibi. Puis je conclus abruptement en disant:
Funk off avec ta tempête de grains de sable!
Après une dizaine de minutes, le vent s’affaiblit quelque peu, juste assez, du moins, pour me permettre de voir clairement la route sur laquelle glissait en tourbillonnant le sable du désert.
Les bourrasques s’étant estompées au gré des kilomètres, la monotonie du trajet fut agrémentée essentiellement par les arrêts obligés aux différents points de contrôle, chacun s’étant déroulé sans anicroche, même si les interrogatoires s’effectuaient toujours sous les canons des kalachnikovs. C’est au bout de quelques heures, après un périple de près de quatre cents kilomètres, que nous arrivâmes enfin à l’oasis d’Al-Dakhla, reconnaissable à ses collines de roche conique qui s’étendaient à l’infini. L’endroit ne semblait guère plus peupler que l’oasis que nous venions de quitter, et l’agglomération urbaine se composait surtout de maisons de brique de terre cuite, ce qui lui donnait un air des plus pittoresques. Mon guide me pointa un petit hôtel sur le bord de la route et me dit que nous y resterions quelques jours, puisqu’il y avait de nombreux sites intéressants à découvrir dans la région.
Notre premier arrêt se fit au village d’Al-Qasr, qui signifie: la forteresse. Ce lieu s’avère la plus ancienne ville de l’oasis et a été fondé à l’époque ottomane {17} , sur les restes d’une cité romaine. Nous avons d’abord quitté la route principale pour nous engager sur un chemin de sable entre des maisons faites de vieilles briques érodées. J’avais encore cette vague impression d’avoir quitté notre époque pour entrer dans un autre âge. À preuve, j’ai dû arrêter un peu plus loin, à une sorte de carrefour, où le chemin déjà étroit était bloqué par une charrette en bois. Nous étions à l’entrée des vieux quartiers médiévaux d’El-Qasr.
Mon guide, qui connaissait visiblement l’endroit, me fit signe de le suivre, puis pénétra dans l’une des cours adjacentes à un des bâtiments de terre cuite du carrefour. Intrigué, je marchai à sa suite, et fus accueilli par un décor passablement déconcertant. La cour était aménagée comme un entrepôt à ciel ouvert, dont le sol était entièrement recouvert de briques bien placées en rangées. Sous un arbre décharné, il y avait toute une panoplie de récipients de poterie de couleur orangée. J’ai dès lors compris que j’étais dans l’enclos de séchage d’un artisan qui exerçait son art de manière diversifiée. Un homme d’âge mûr recouvert d’une robe crasseuse sortit de la remise en compagnie de deux adolescents. Mon guide me le présenta et m’apprit qu’il était le propriétaire de cette entreprise antique. L’artisan, qui semblait un peu surpris de ma présence, discuta ensuite avec mon compagnon, puis me fit un signe de la main. Je le suivis jusque dans le petit bâtiment, qui lui servait d’atelier. Un endroit simple, vide, hors du temps, sans décorations ni même électricité. La pièce n’était encombrée que de quelques étagères et d’une énorme table de pierre, sur laquelle le potier, sans plus s’occuper de moi, se mit à pétrir une grosse masse de terre brunâtre. Mr. Fox me signifia que dans le désert, les Bédouins travaillaient encore à la manière des anciens, selon des techniques développées au temps des pharaons. Un des adolescents, assurément un apprenti, m’offrit une tasse de thé, gracieuseté de cette incontournable hospitalité bédouine. Mais dès ma première gorgée, le propriétaire délaissa son travail pour m’emmener à l’extérieur et me montrer son inventaire de poterie. C’est là que je compris pourquoi mon guide m’avait conduit ici. Nous étions loin de la visite purement ethnographique. Il venait de me faire le même coup que lors de notre départ de Bâtit, alors qu’il avait tenté de m’arnaquer au garage de son ami. Mais cette fois, je n’en étais point offusqué, considérant que cette visite dans le passé valait bien la dépense de quelques pièces de monnaie. Je finis donc par acheter une petite théière orange des plus rudimentaires.
Prenant congé du potier, nous sommes sortis de la cour pour nous lancer dans un labyrinthe de minuscules maisons. Mon guide me conduisit vers un amoncellement de hauts murs en ruine qui marquait assurément une ancienne enceinte fortifiée. Nous avons longé la muraille jusqu’à ce que nous arrivions devant une vieille mosquée identifiable au minaret défraîchi qui la surplombait. Le tout était fait de la même brique terne que le reste du village, bien qu’une sorte de revêtement décrépi recouvre une partie des murs, donnant au bâtiment un aspect des plus archaïques. Mr. Fox m’indiqua que nous étions dans la plus vieille partie du village, un endroit abandonné depuis longtemps.
Cette description ayant piqué ma curiosité, je fus invité à faire la visite du quartier, le temps que mon accompagnateur rejoigne des amis qui l’attendaient au bout de la rue. J’ai acquiescé sans hésiter, heureux de faire le guide buissonnier pour explorer en solitaire cet endroit oublié du temps et des hommes. Une fois seul, je me suis approché de la mosquée, appareil photo en main, pour immortaliser sur image son ancienne magnificence. Mais au moment où j’ai levé l’appareil, un vieil homme enturbanné sortit d’une ruelle transversale pour se diriger vers moi en vociférant. En mode alerte rouge, je me suis demandé de quelle façon j’allais contrer la menace de ce petit vieillard sénile. Selon ma première analyse, un simple souffle de ma bouche aurait probablement suffi pour le faire s’écrouler. Mais mes années de guerre de ruelles m’avaient appris à ne jamais sous-estimer un adversaire, pas même un octogénaire vêtu d’une robe qui avait tout d’un malade en phase terminale. Je me suis donc contenté de rester sur mes gardes. L’homme arriva près de moi. Dès qu’il y fut, il donna l’impression d’oublier ses intentions belliqueuses, puisqu’il figea sur place en se faisant soudainement silencieux. Il me regardait d’un air hésitant, l’air de ne plus trop savoir comment réagir. Les villageois n’avaient assurément pas l’habitude de voir des touristes poids lourds recouverts de tatous se promener dans leur bled perdu. Pour eux, je devais ressembler à un extraterrestre sorti tout droit de l’univers cauchemardesque de Giger {18} . Son faciès étant devenu calme, c’est avec une petite voix sympathique qu’il se mit à me parler en arabe. Ne comprenant rien à son verbiage, je ne pus que hausser les épaules, grandement soulagé de ne pas avoir à croiser le fer avec cet être squelettique aux mille et une rides. Tout en me parlant, il pointa tour à tour ma caméra et la mosquée, en faisant un signe de négation de la tête. Alors qu’il répétait son geste, j’ai cru comprendre que je commettrais un sacrilège si je prenais la mosquée en photo. La photographie de maisons de culte serait donc interdite par le Coran? Ridicule! Mais ne voulant pas instiguer un autre incident diplomatique, surtout pas avec un vieux aussi desséché qu’une momie, j’ai acquiescé de la tête en remettant ma caméra dans son étui. L’air soulagé, le vieil homme me fit son plus beau sourire d’édenté, puis me salua avant de s’en retourner en baragouinant des paroles incompréhensibles.
Bien que le respect des croyances d’autrui demeure quelque chose d’essentiel pour assurer le bon fonctionnement et l’harmonie de notre belle société, la dérogation face à des règlements stupides et absurdes, surtout lorsqu’ils sont imposés par le gouvernement ou par cet ami imaginaire que certains appellent Dieu, m’apparaît des plus légitimes. Aussi, dès que mon interlocuteur eut disparu, je repris mon appareil, blasphémateur que je suis, pour prendre de superbes clichés de la mosquée. Datant du 12 e siècle, cette dernière avait été construite en même temps que le village, sur les ruines de cette ancienne cité romaine. Enfin, puisque je tombais dans le sacrilège, pourquoi faire les choses à moitié? J’ai donc décidé d’aller photographier l’intérieur.
Visite au Moyen-âge

L’endroit paraissait hors du temps et complètement abandonné. Il n’y avait ni âme qui vive ni mobilier. C’était seulement une grande pièce vide avec, pour tout ornement, une énorme boîte. Celle-ci était recouverte d’une draperie verte comportant des inscriptions arabiques. J’ai pensé que cet étrange objet devait être le tombeau d’un des anciens chefs de tribu responsables du village. Sa forme cubique le faisait ressembler à la tombe du prophète Mahomet, exposée à la Mecque, mais avec des proportions beaucoup plus réduites. Enfin, seuls de petits graffitis à moitié avalés par les millénaires subsistaient sur les murs. Devant le peu d’attraits de la pièce, j’ai suis parti rapidement.
Longeant le mur extérieur, je suis arrivé devant une large entrée débouchant sur la partie la plus ancienne du village. J’avançais lentement sous la muraille, où les vieilles briques du passage, comme celles des murs des habitations, étaient retenues par des poutres en bois aux formes irrégulières qui devaient avoir été équarries à la hache, une caractéristique qui donnait une idée de la date reculée des constructions. La rue, si on pouvait la désigner ainsi, n’était large que de quelques mètres et était surplombée de chaque côté par des bâtiments continus au mur vertigineux. L’endroit me donnait l’impression d’être un Jason minuscule égaré au cœur d’un labyrinthe cyclopéen. La référence à ce mythe antique prenait bien sûr tout son sens par ma façon d’errer sans but au cœur de cette cité morte. Les portes étaient surplombées d’un linteau de bois et curieusement, les embrasures étaient hautes d’un peu moins d’un mètre, comme le serait l’entrée de la maison d’un Gnome ou d’un Hobbit, ce qui laissait croire que la bourgade, siècle après siècle, s’était lentement enfoncée dans le sable du désert. Les morceaux de bois surplombant les portes étaient recouverts d’inscriptions défraîchies identifiant les anciens propriétaires, soit ceux du Moyen âge. Certaines d’entre elles dateraient du 10 e siècle, c’est-à-dire soit avant même l’établissement officiel du village. J’ai fini par me perdre dans les dédales des rues , et le seul signe de vie que j’ai vu fut dans l’embrasure d’une fenêtre, où des vêtements ressemblant plus à des guenilles dégoulinantes étaient étendus au-dehors pour être séchés par le soleil matinal. Devant la perspective d’être un des seuls êtres vivants au cœur de ce continuum espace-temps, un intense sentiment d’euphorie émergea en moi. J’étais exilé dans un passé exotique, étranger à tout ce que je connaissais .Je n’avais jamais vu quelque chose de semblable lors de mes nombreux voyages au cœur de la vieille Europe. En ce lieu, tout était différent: les coutumes, le paysage et aussi, ces vestiges d’architecture qui m’étaient totalement inconnus.

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