Ethno-cinématographie du travail ouvrier
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Ethno-cinématographie du travail ouvrier

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Description

Cet ouvrage présente une recherche menée en anthropologie filmique. Une enquête de terrain, conduite dans une fonderie gardoise (région d'Alès) sur une période deux ans, qui s'appuie sur un film réalisé dans l'usine. Au-delà des analyses sur les plans praxéologique, scénique et ethnologique, cette étude révèle l'intérêt du film comme outil privilégié pour une micro-analyse des situations de travail.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2009
Nombre de lectures 308
EAN13 9782296238497
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

PREFACE

Avec Gilles Remillet, nous allons pénétrer de
plain-pied dans l’usine de Tamaris: nous voici tout
d’abord devant l’entrée de l’usine de fonderie du Gard,
cette entreprise très ancienne qui, à travers une histoire
longue et tourmentée qui a débuté en 1830 et qui a été
ponctuée de licenciement et de reconversions, est
parvenue à résister auxdélocalisations, etemploie encore
en2009,200des ouvriers fondeurs etdes ingénieurs en
dessin industriel. Grâce aulong, patientetsuperbetravail
ethnographique etfilmique de l’auteur, nous allons
pouvoir lire, regarder etcomprendretoutà la fois, la
façon donton fabrique dansuneusineune grosse pièce
de fonderie : l’étrier. Nousvoicivraimenten effetà pied
d’œuvreune fois franchi le seuil de l’usine. Mais il a
fallumalgrétoutdeuxans de patientetscrupuleux
efforts à l’auteur pour nous permettre d’observer de plus
près letravail ouvrier dans l’entreprise. On n’entre pas à
l’usine, en effet, comme en entre dansun moulin. Les
portes, bien qu’ouvertes pour le personnel, ne sontpas
normalementautorisées aunontravailleur ouau
néophyte en ethnographie. Réjouissons-nous donc
d’avoir enfin, avec cetouvrage inéditd’ethnologie
filmique du travail à l’usine, accompagné de son support
DVD de 76minutes,un documentexceptionnel sur
toutes les étapes de l’observation ethnologique en milieu
detravail, etsur le processustechnique d’une fabrique
ouvrière de fonderie. L’entreprise estfortoriginale et
nouvelle bien que le sujetsoitancien.Ce genre de
thématique, en effet, et le lieu où elle a été traitée et mise
en scène est peu propre à susciter des sentiments

7

extatiques ou d’exotiques visions. Lorsqu’il s’agit
d’analyses politiques en ethnologie avec des textes
uniquement écrits, nous n’avons que peu de moyens de
vérifier l’exactitude et la portée des informations
recueillies par l’enquêteur : nous devons nous contenter
le plus souvent d’apprécier abstraitement le résultat des
observations et d’une plongée difficilement mesurable
dans le monde proche ou lointain qui nous est donné à
comprendre par le texte. Impossible de vérifier sur pièces
la qualité de l’observation qui a donné naissance ensuite
aux analyses.En revanche, grâce aufilm qui nous est
présenté ici, de pair avec letexte qui l’a produitet
soutenu, ce handicap de l’ethnographie effectuée dans les
coulisses estlargementsurmonté :l’auteur, avec son
« outilvisuqel »,ui étaitaudépart un instrument(la
caméra), ne peuten effetrien occulter, hors le montage
visuel dufilm, bien entendu. Mais nous devons lui faire
confiance lorsqu’il nous explique qu’il s’agitd’un
montage entemps réel. Gilles Remilletavoulu toutnous
montrer, avec beaucoup de savoir-faire et un excellent
jugementsur l’efficacité de l’outil autantque sur ses
limitlees :travail ducinéaste-ethnographe dans les
coulisses ainsi que les gestes des ouvriers etdes
ingénieurs sontsaisis dansun même mouvement. Le film
possède non seulementles qualités d’illustration
nécessaires à la compréhension duprocessus industriel,
que les qualités esthétiques propres qui ontpului
permettre justementdevoir son film sélectionné dans de
nombreuxfestivals documentaires internationaux.
Difficiletâche, envérité, que de parvenir à rallier les
suffrages d’un public amateur d’exotisme avecun sujet
aussi sobre etardu, inscritloin des addictions populaires
pour lavie à la campagne, les animauxde compagnie ou
les lointaines contrées exotiques etreculées de la planète.
L’auteur atravaillé sur sonterrain pendantdeux
longues années : il s’estinstallé à Alès proche de l’usine,
dormi surune paillasse dans l’usine-même, ets’est
8

dévoué à l’observation, la participation et l’approche des
ouvriers et des ingénieurs, tous assezréticents au départ.
On peut en effet concevoir les réticences des ingénieurs
et des cadres de maîtrise à devenir les objets d’un film,
qui à leurs yeux n’était ni une publicité pour leur usine,
ni un instrument didactique pour l’apprentissage; et
celles des ouvriers auxquelsGilles Remilletproposait un
fastidieuxpensum supplémentaire après la fatigue du
travail, lorsqu’il poussaitlevice ethnographique jusqu’à
leur demander de bienvouloir regarder les rushes du
tournage aumomentdurepas familial.Il fallait
également introduire dans l’analyse et dans le film les
conflits dans l’usine, les hiérarchies, les stratégies
diverses d’obéissance et de domination, sans intervenir
pour troubler l’ordre. Ce sont autant de moments que
l’on peut décrypter dans le produit fini. Outre l’intérêt
technique de la fabrique complexe de cette pièce unique
de fonderie, «l’étrier »,nous avons là un texte
ethnologique fort complet qui permet de relancer le débat
sur la question de l’insertion de l’ethnologue sur son lieu
d’enquête ainsi que sur la nature des informations qu’il
recueille pour nous les donner à voir.Gilles Remilleta
travaillé savammentsur la « mise en scène »,toutautant
en sachantaccepter d’abord la place qui lui était
d’emblée assignée comme observateur-ethnologue, qu’en
attaquantprogressivementles résistances de ses hôtes
grâce à la persuasion. Tirantpartitrès habilementdu
champ d’angle initial assez restreint qui lui étaitoffert, il
a suensuite progressivementévoluer avec aisance dans
toutl’espace detravail, s’autorisantdes plongées et
contre-plongées sur l’objetetpénétrantdans des lieux
plus secrets comme, par exemple, la cantine de l’usine ou
le lieudupointage. Un regard plus appesanti aurait
interdità l’auteur de réitérer ses prises devues,tandis
qu’une modestie plus grande encore lui auraitégalement
fermé l’accès à ces lieuxdangereux, oùse lisentles

9

mises à l’écart, les exclusions
rencontre ou de domination.

et

les

stratégies

de

Laissons nous donc emporter par la lecture et par
l’image : le mieux étant, bien sûr, de s’autoriser à lire tout
en regardant le film, histoire de se laisser bercer par la
chanson des étincelles, ou emporter dans une douce
torpeur par le geste méticuleux du contrôleur sur son
établi.Etla possibilité qu’offre cetouvrage auxenquêtés,
ouvriers comme ingénieurs, d’entrer à leurtour dans
l’usine ethnologiqueuniversitaire, n’estcertainementpas
le moindre des intérêts de cetouvrage :un nouveaupublic
va lui naître, nous en sommes convaincus.

Brigitte Steinmann
Professeur d’Ethnologie, Université Lille I.

INTRODUCTION

La présente étude apour objet la description et
l’analyse filmiques du travail ouvrier dans une fonderie
d’acier située au nord de la ville d’Alès, sur le site industriel
1
de « Tamaris » .

Cette recherche s’inscrit dans le prolongement de
précédents travaux que j’ai menés dans le cadre de la
Mission du PatrimoineEthnologique portantsur la mémoire
ouvrière duGard. Les enquêtes deterrain, essentiellement
fondées sur le recueil de récits devie, m’ontpermis de me
familiariser avec l’univers industriel etontparfois donné lieu
2
à la réalisation de films documentaires.De cette expérience
estné le projetd’étudier, aumoyen de l’outil filmique, la
réalité du travail ouvrier ausein d’uneusine gardoise
toujours en activité. Si le choixde l’entreprise s’estporté sur
la fonderie de Tamaris, c’estparce qu’ausein de cetteusine
pouvaientêtre observées des situations propices, selon moi, à
une analyse comparative du travail dans les divers ateliers.

Le sentimentd’insatisfaction provoqué par l’examen
destextes etdes films ethnologiques consacrés au travail en
usine a justifié la conduite d’une étude filmique sur les
formes quotidiennes de la coopération ouvrière. En effet, les
études ethnologiquestoutcomme les productions

1
Cf. plans de situation dusite industriel de Tamaris en2002, annexe,
p.303.
2
Cestravauxontété menés dans le cadre d’une exposition organisée en
2000par la Mission duPatrimoine Ethnologique duConseil Général du
Gard, intitulée « Mémoire d’industries. Des produits etdes hommes ».

11

audiovisuelles à caractère scientifique menées sur
l’entreprise, le travail en usine, ou, d’une manière plus
générale, sur les organisations industrielles, demeurent à ce
jour relativement rares. Marginales, elles semblent marquer
une rupture avec les objets d’étude classiques de
l’anthropologie et du film ethnographique.De plus, la
coopération dans letravail ouvrier estrarementaucentre de
la réflexion anthropologique ; elle estpensée, soitentermes
3
de « compétition etde hiérarchie sociale »,soitentermes de
4
« solidaritétechniqunier lee » . Sansur apport théorique, de
telles perspectives révèlentla difficulté rencontrée par les
auteurs pour penser le rapportentre le social etletechnique
autrementqu(…) séparés àe «tort, oumaladroitement
5
associés ».Par ailleurs, suqr le plan filmiue, certains
documentaristestendentà concevoir la division du travail
comme évacuant toute dimension rituelle des pratiques
6
ouvrières .

7
Dans la perspective d’une anthropologie filmique,ne
serait-il pas plus stimulantde chercher à comprendre
comments’articulententre euxles divers aspects matériels,
8
corporels etrituels du travail ouvrier, sans préjuger de la

3
Jean-Pierre Hierle,Pour une approche ethno-historique du travail, Paris,
L’Harmattan, coll. Dynamiques d’entreprises,2000, pp.34-35.
4
Nicola Dodier,Les Hommes et les Machines. La conscience collective
dans les sociétés technicisées, Paris, Métailié, 1995, p. 14.
5
Claudine de France, «Des apparences de la coopération à son
appréhension filmiquine »Travaux d’anthropologie filmique, Annie
Comolli etClaudine de France, Nanterre, Université Paris X-FRC, coll.,
Cinéma etSciences humaines,2003, p. 45.
6
C’estprécisémentle sens des propos émis par Jean-Daniel Polletdans
son film documentairePour mémoire(1979), consacré à l’évolution des
techniques des métiers de la fonderie. Dans son analyse, l’auteur conclutà
une perte desvaleurs etdes rituelstraditionnels liés auxmétiers des
mouleurs.
7
Anthropologie filmiqunoe :tion proposée par Claudine de France pour
désigner la discipline quitraite de l’objetetdes méthodes dufilm
ethnographique.
8
L’une des contributions majeures de l’anthropologie filmique à l’étude
des comportements humains estprécisémentd’avoir mis en évidence que

12

9
valeur positive ou négative du terme même de coopération ?
Dans cette optique, commentdécrire etanalyser aumoyen de
l’image filmique les procès quotidiens de la coopération
ouvEn d’arière ?utrestermes, l’appréhension filmique des
manifestions concrètes du travail ouvrier permet-elle de
rendre compte non seulementdes processus matériels, mais
égalementdes règles, normes et valeurs qui sous-tendentles
actions des hommes au travail ?

Dans le premier chapitre, j’examinerai les obstacles
qui ontconduitles anthropologues à s’intéresser de manière
10
tardive aufaitindustriel età l’entreprise . Je montrerai
commentletravail industriel s’estpeuà peuconstitué en
objetd’étude pour entrer dans le champ d’analyse de
l’anthropologie française. Je présenterai ensuite les
principalestendancesthéoriques développées par
l’ethnologie, la sociologie oul’ergonomie sur la question du

toute activité sociale peutêtre entendue comme «un continuum de
comportementstechniques se déployantsimultanémentsurtrois axes :
corporel, matériel etrituel,tel estle contenupluridimensionnel que la
caméra de l’ethnologue délimite àtoutinstant, quelque soitl’aspectde
l’activité sociale qu’il étudie »,Claudine de France, «Corps, matière et
rite dans le film ethnographique » in Claudine de France (éd),Pour une
anthropologie visuelle, Paris, La Haye, Mouton, 1979, p. 158.
9
La notion de coopération estici employée dans l’acception que lui
attribue Clau: « (…) la coopéradine de Francetion estici envisagée au
sens large, sous quelque forme que ce soit:volontaire ouimposée,
consciente ouinconsciente, indépendammentde lavaleur, de la finalité ou
de la signification qui lui sontattachées. Envertude la neutralité de cette
conception, peuventêtre mis à platstoustypes de coopération. C’estdire
que pourra être considérée commeune coopérationtoute forme concrète
de relation agonistique oude conduite d’évitemententre les hommes, les
relations de «proxéémie »tudiées par Edward T. Hall (La Dimension
cachée, 1971) étantici réinterprétées à la lumière de la problématique de
la coopération», op. cit.,2003, 47-48.
10
Christian Bromberger souligne à propos destravauxconsacrés à l’étude
des faits industriels, que les ethnologues « (…) avaient tendance à éviter
prudemmentla grandeusine età se lover dans la petite entreprise, aufond
plus artisanale qu’indust», «rielle (…)L’ethnologie de la France etses
nouveauxobjets »,Ethnologie française, XXVII,3, Quelles ethnologies ?
France Europe 1971-1997, 1997, p.308.

13

travail industriel et de l’usine. Mon analyse concernera
également les différents regards audiovisuels portés par le
cinéma militant, institutionnel, sociologique et
anthropologique sur le travail en usine.Elle s’appuiera
essentiellement, sans prétendre être exhaustive, sur l’examen
critique des sources anthropologiques etfilmiques relatives
audomaine français.

Dansun deuxième chapitre, je m’attacherai à retracer
les principalestransformations intervenues sur le site de
Tamaris ainsi que leurs effets sur les conditions devie des
ouvriers. Confronté dès les premierstournages à l’histoire de
l’entreprise, je montrerai que sa connaissance s’estrévélée
décisive pour mon insertion auprès dupersonnel de l’usine.
L’approche historique, menée parallèlementà l’enquête
filmique, permettra de saisir les logiquestechniques,
économiques etsociales qui ontfaçonné lavie de
l’entreprise. Letroisième chapitre présentera, sous la forme
d’une monographie, les données récentes concernantl’usine,
les lieuxetles outils de production, la composition du
personnel, lestypes d’objets fabriqués etleurs débouchés. Je
reviendrai, dans le quatrième chapitre, sur la question de mon
insertion dans l’usine, en évoquantles nombreuses difficultés
auxquelles j’ai été confronté etles moyens méthodologiques
mis en œuvre pour mener à bien l’enquête filmique. Je
montrerai notammentque l’outilvidéographique, en
permettant une restitution continue de l’information aux
enquêtés, s’inscritdansun processus dynamique de la
recherche. J’analyserai égalementla manière dontles
contraintes relatives à l’insertion ontlargementcontribué à
définir le choixdufil conducteur principal de la description
filmique etcommentontpuêtre explorés d’autres fils
conducteurs secondaires.

Ducinquième auhuitième chapitre, je m’interrogerai
sur les manières dontla coopération ouvrière se
metellemême en scène dans letemps etdans l’espace (auto-mise en

14

11
scène) , afin d’en saisir les logiques propres.J’analyserai
ainsi les procès de coopération relatifs à chacun des
principauxateliers de l’usine : modèlerie, fonderie, aciérie et
parachèvement. Je m’interrogerai égalementsur les
fondements de ma propre mise en scène, en précisantquelles
ontété les options de réalisation adoptées. Le neuvième et
dernier chapitre me permettra d’évaluer, dansune
perspectivetransversale etcomparative, l’efficacité mais
aussi les limites des stratégies filmiques mises en œuvre pour
la connaissance anthropologique dumilieuindustriel exploré.

En définitive, à partir dufilm en quatre parties réalisé
dans l’usine (Ouvriers de Tamaris,2007), ma recherchetente
de mettre en évidence la manière dontl’image contribue à
une connaissance anthropologique du travail ouvrier. Elle
tend égalementà montrer l’étroite relation existantentre
l’objetétudié etles mises en scène filmiques appropriées à sa
description.

11
« Notion essentielle en cinématographie documentaire, qui désigne les
diverses manières dontle procès se présente de lui-même aucinéaste dans
l’espace etletemps. Il s’agitd’une mise en scène propre, autonome, en
vertude laquelle les personnes filmées montrentde façon plus oumoins
ostensible, oudissimulentà autrui, leurs actes etles choses qui les
entourent, aucours des activités corporelles, matérielles etrituelles.
L’auto-mise en scène estinhérente àtoutprocès observClaé »,udine de
er
France,Cinéma et anthropologie, 1éd. 1982, Paris, Maison des Sciences
de L’Homme, 1989, p.367.

CHAPITRE I

TRAVAIL INDUSTRIEL, ETHNOLOGIE ET
CINEMA DOCUMENTAIRE

1 - LE TRAVAIL INDUSTRIEL:
ANTHROPOLOGIQUE RÉCENT

UN

1 - 1 Les obstacles de nature historique

OBJET

D’ÉTUDE

D'un pointdevue historique, la discipline
ethnologique estissue d'unetradition scientifique qui a
longtemps privilégié l'étude des sociétés etcultures
extraeuropéennes. Une fois son retour opéré dans la société
française, elle s'estdonc plus facilementintéressée à l'étude
12
dupl« (…)us sauvage ausein de sa société (…) »ets'est
13
prioritairement tournéeversune ethnologie de la ruralité à
défautd'une ethnologie de laville etde la modernité. Dans
ce contexte précis, l'entreprise, l'usine etletravail industriel
ne sontpas immédiatementapparus commeun champ

12
Jean Cuisenier etMartine Segalen,Ethnologie de la France, coll. « Que
sais-je ? », n°2307, P.U.F, 1986.
13
Ausujetdes processus exercés par la discipline anthropologique pour
légitimer son inscription dans les aires culturelles européennes, rappelons
pour mémoire les remarquablestravauxde l'enquête collective menée sur
levillage français de Minot(Côte-d'Or) entre 1968 et1975 qui, au-delà
des recherches ethnologiques proprementdites, avaientpour objectif
d'opérerune rupture avecune ethnologie de la France marquée par
l'héritage de latradition folkloriste en montrantlavaleur des modèles
heuristiques etméthodologiques proposés par l'ethnologie exotique pour
l'analyse de notre société etplus particulièrementdes campagnes
françaises.

17

d'étude digne d’intérêt, d'autant plus que ces domaines des
sociétés industrielles furent longtemps envisagés comme le
terrain de prédilection de la sociologie du travail, des
organisations, de l'entreprise, ou encore de l'ergonomie.
Dans les années 1980, sous l'influence de
14
l’anthropologieurbaine française ,une ethnologie de la
modernité etducontemporain s'esquisse. Les premières
études focaliserontleur attention sur des sujetstels que la
ville (C. PETONNET: 1980), les lieuxdetravail
(G. ALTHABE : 1992) ousur les relations entretravail et
loisir (F. WEBER : 1989), laissantà la sociologie l’étude du
travail industriel. Pourtant, certains chercheurs ont tenté
d'appréhender les pratiques etles représentations du travail
auquotidien parun rapprochementde la sociologie etde
l'anthropologie, comme entémoigne la «socio
anthropologie » développée par Pierre Bouvier. Pour l'auteur,
l'étude de la quotidienneté du travail, jusque-là diluée dans
des recherches àvocation macroscopique, constitueunevoie
royale pour l'analyse de la répercussion des mutations
15
technologiques sur le «tissuprofessionnel etl'entreprise ».
Dans ce cadre, seule l'observation etl'analyse du travail
16
« (…)à l'atelier, sur la chaîne ouauxpostes de contrôle »
permetde rendre compte des socialités productives
etaproductives dans leurs dimensions symboliques etrituelles.
Malgré l'innovation de la méthode, peud’ethnologues
semblents’en être inspiré pour mener des enquêtes sur le
milieudu travail industriel.

1 -2Les obstacles d’ordre épistémologique

14
Pour plus de précisions sur l'historique des origines etde la genèse de
l'anthropologieurbaine françaisevoir Jacques Gutwirth, « Introduction »,
inLe regard de l'ethnologue 1. Chemins de la ville. Enquêtes
ethnologiques, Paris, Editions duC.T.H.S, 1987, pp. 1-12.
15
Pierre BouvPoier, «urune anthropologie de la quotidienneté du
travail »,Cahiers internationaux de sociologie, (74), 1983, p. 136.
16
Pierre Bouvier,op. cit., 1983, p. 141.

18

Aux raisons d'ordre historique précédemment
évoquées pour expliquer la lente construction du «fait
industriel »comme objet anthropologique, il faut ajouter
celles d'ordre théorique et épistémologique.
Nombreux ont été les ethnologues de laFrance à
remettre en question lavalidité des concepts forgés par
l'anthropologie des sociétés «exotiqupoes »urune
compréhension et une analyse des situations propres aux
terrains européens, soulignantainsi la pauvreté etles lacunes
de «(…) l'histoire conceptuelle etméthodologique de
17
l'anthropologie duproche (…)» .Face à ce «flou
théorique »d'une partetà la présence des disciplines
sociologiques sur leterrain de l'entreprise, de l'usine etdu
travail d'autre part, l'ethnologie duproche devaits'interroger
sur ses capacités à produire des connaissances différentes età
porterun regard neuf sur ces objets d'étude particuliers. Cette
réflexion devaitnécessairementêtre menée pour acquérirune
légitimité scientifique nouvelle dans le champ des autres
sciences sociales, d'autantplus que, contrairementau terrain
exotique où« (…) l'ethnologue étaitle seul à détenir la
connaissance, ici, il doitfaire la preuve que son savoir
apporteun plus auxcôtés des analyses des autres
18
disciplines ».
Il fautégalementrappeler que jusqu'à la fin des
années 1970en France, l'entreprise n'avaitpas bonne presse
etqu'il faudra attendre les années 1980pour que celle-ci
19
fasse l'objetd'une « réhabilitation sociale etpolitiqu.e »
Parallèlementauretour de l'entreprise sur la scène
socio-politique de l'ene française, le mondtreprise
étaitluimême animé par la mise en place de nouvelles politiques de
managementaxées surune «nouvelle éthique
20
communautaire »reposantessentiellementsur la notion de

17
ChristianBromberger,op. cit.,1997, p.308.
18
Jean Cuisenier etMartine Segalen,op, cit., 1986, p.54.
19
Claudette Lafaye,Sociologie des organisations, Paris, Nathan
Université, coll. « 128 », 1996, p.69.
20
Jean-Pierre Jardel etChristian Lorion,Les rites dans l’entreprise. Une
nouvelle approche du temps, Paris, Editions d’Organisation,2000, p. 13.

19

21
« culture d'entreprise ». Or c'est précisément par le biais de
cette notion que l'anthropologie du proche va peu à peu
s'intéresser au monde de l'entreprise en général et à celui du
travail en particulier. Ainsi, dans le courant des années 1980
un ensemble de travaux ethnologiques seront orientés vers ce
22
nouveau type de terrain .Des études contribuerontà
légitimerun nouveauchamp de recherche pour la discipline
età en préciser les contours. Aumêmetitre que les autres
domaines de lavie sociale, le monde de l'entreprise etdu
travail sontà leurtour considérés commeun espace social
23
propice à la construction d'identités sociales etculturelles .
L'entreprise etl'usine apparaissentalors comme des entités
sociales autonomes, susceptibles d'être étudiées à la lumière
24
duconceptcde «ulture », si cher à latradition
anthropologique. On assiste, dans le courantdes années
1990, audéveloppementd'unevéritable anthropologie de

Dans cetouvrage, les auteurs rappellentque cette notion a été introduite
en 1950par ElliotJacques etqu'elle a ensuite été mise en place par le
managementNord Américain pour qualifier ce qui rassemble etdonne
une cohérence à l'organisation.
21
Pour plus de détails sur cette notionvoir M. Thevenet,La culture
d'entreprise, Paris, P.U.F, Coll., « Que sais-je ? », 1993. Pourune analyse
critique duconceptde « culture d'entreprise » etdes limites de sonusage
en sciences sociales,voir l'ouvrage de Renaud Sainsaulieu,L'identité au
travail. Les effets culturels de l'organisation, Paris, Presses de la
Fondation Nationale des Sciences Politiques, Paris, Coll., « Références »,
1993.
22
A ce sujet,voir le dossier Ethnologie de l'entreprise duJournal des
anthropologues, n°43-44, Juin,1991.
23
Voir égalementdans la Collection Ethnologie de la France, le Cahier 4,
Cultures du travail. Identités et savoirs industriels dans la France
contemporaine, Paris, Edition de La Maison des sciences de l'homme,
1987.
24
Le conceptde culture dans son acception anthropologique la plus
générale désigne l'ensemble des normes etdesvaleurs, des représentations
partagées, des façons de sentir, penser etagir qui fondent une société,une
ethnie ou un groupe spécifique. Pour plus de détails sur l'usage de ce
concept, on se référera à l'ouvrage de Denys Cuche,La notion de culture
dans les sciences sociales, Paris, Edition La Découverte, coll. Repères,
1996.

20

25
l'organisation et de l'entreprise .Celle-ci se donnera pour
tâche de comprendre, en étudiantdes entreprises aussi
diverses que celles de la grande distribution, de la banque, du
travailtemporaire, de la hautetechnologie oudes services
publics, comment« la cohabitation d'acteurs sociauxausein
d'une organisation produit un système devaleurs,un système
de représentations etde pratiques gestuelles et verbales
admises etpartagées par la majorité des membres de
26
l'entreprise ».
Exception faite de certaines recherches ethnologiques
27
comme celles de Véronique Moulinié sur le pouvoir en
28
usine, de Jean-Louis Tornatore sur les groupes
professionnels de la Navale à Marseille ouencore de Noëlle
29
Gérôme sur les fêtes corporatistes de l'usine, les enquêtes
qui prennentpour objetd'étude la grandeusine etletravail
30
industriel auquotidien sontencore peunombreuses .

25
Pour plus de détails sur ce champ d'investigation,voir l'ouvrage publié
sous le direction de Jean-François Chantalt,L'individu dans
l'organisation. Les dimensions oubliées, Québec, Edit. Eska. Les presses
de l'université de Laval, 1990. Le livre présenteun ensemble de
recherches pluridisciplinaires ayantpour objetcommun l'édification d'une
anthropologie de la condition humaine dans les organisations.
26
Jean-Pierre Jardel etChristian Lorion,op. cit.,2000, p. 19. Cette
problématique de recherche a donné lieuà des enquêtes ethnologiques ou
socio-anthropologiques menées ausein duLaboratoire d'ethnologie de
l'Université de Nice Sophia-Antipolis.
27
Véronique Moulinié, «La passion hiérarchique. Une ethnographie du
pouvoir enusine »,Terrain, (21),1993, pp. 129-142.
28
Jean-Louis Tornatore, «Etre ouvrier de la Navale à Marseille.
Technique(s),vice etmétier »,Terrain, (16), 1991, pp. 88-105.
29Noëlle Gérôme, «Récompenses ethommages dans l'usine.
Perspectives de recherches»,Ethnologie française, XXVIII, 4, Les
cadeaux: à quel prix?, 1998, pp. 551-562et« Les rituels contemporains
destravailleurs de l'aéronautique »,Ethnologie française, 14,2, 1984, pp.
177-205.
30
L’examen dunuméro39 de la revueTerrain, paruen2002etintitulé
« Travailler à l’usine »,témoigne de manière exemplaire de cetétatde
fait. En effet, sur l’ensemble des articles consacrés à cetobjetd’étude,
seulstrois articles sur dix traitentduquotidien ouvrier. A ce propos, le
lecteur pourra notammentse reporter auxarticles de Monique
JeudyBallini, Nicolas Hatzfeld etPascale Trompette.

21

Lorsqu'elles s’attachent à cet objet particulier, c'est souvent
pour « (…) établir des relations entre une société productrice,
ses formes d'organisation sociale, sa culture, son identité et la
31
vie de travail, et ses bases matérielles », reformulant ainsi
dans un cadre anthropologique le projet sociologique déjà
ancien qui tend vers l'analyse des situations de travail en tant
qu'elles sont le reflet «(…) de la société industrielle et du
32
système de production qui la sous-tend» .D'autres
recherches ethnologiques ayantpourthème letravail
industriel accordent une partminime à la quotidienneté du
travail, préférants'intéresser à l'étude des systèmes
techniques, en fait, à la chaîne opératoire ouauxsavoirs et
savoir-faire des opérateurs représentatifs des fondements
d'une culture du travail ouvrier. Ainsi, plutôtque de se
pencher sur la complexité des processus du travail industriel,
33
entendus commeun «continuumtechnico-ritudansel »
lequel s'entrelacenten permanence la matière, le corps etle
rite, les approches précédentes ont tendance à renvoyer dos à
dostechnique etsocial comme deuxfacettes distinctes d'un
même objet. Latechnique, alors envisagée commeun
phénomène distinctetextérieur à la nature même duprocès
detravail, peutêtre conçue sous l'angle duchangement
technologique commeexerçant une influence sur le
travailleur lui-même. Ce fondementépistémologique
constitue la base des critiques formulées par la sociologie à
l’encontre de certaines modalités du travail enusine comme,
par exemple, letravail à la chaîne. La sociologie, en France,
« (…)s'esten effet toujours considérée commeune science
auservice des hommes au travail contre l'emprise ducapital,
34
de l'entreprise oude l'organisat. Si l’on perçoiion »tla force

31
Alain Morel, « Nouveaux terrains, nouveauxproblèmes, inEthnologies
en miroir. La France et les pays de langue allemande», Paris, Edition
M.S.H, 1984, p. 1.
32
Claudette Lafaye, op. cit.,1996, p. 71.
33
Claudine de France, «L'analyse praxéologique, composition, ordre et
articulation d'un procès »,Technique et culture, n°1, 1983, pp. 147-170.
34
Alexandre Bidet, ThierryPillon, François Vatin,Sociologie du travail,
Paris, Montchrestien,2000, p. 107.

22

de cette analyse pour la mise en évidence des conditions
déshumanisantes d’un type de travail qualifié de « travail en
35
miettes »parGeorges Friedmann,on constate en revanche
ses faiblesses lorsqu'il s’agitd’analyser en détail des
situations concrètes du travail industriel comme, par
exemple, les différentes modalités de la coopération humaine
qu'engendreuntel système productif.

Une autre discipline, l’ergonomie, s'est
particulièrementintéressée auxsituations quotidiennes du
travail industriel. Elle se différencie par ses objectifs «(…)
car elle seveutmuette sur les évolutions lourdes qui
modifienten profondeur le monde du travail »etses
méthodes «puisqu'elle (…) prétend forger des outils,
théoriques etpratiques qui permettentde modifier le
36
trav. Deail »uxgrandestendancestraversentactuellement
l'ergonomie : la première estorientéevers la conception des
dispositifstechniques (des machines-outla secondeils) ;
s'attache avant toutàune amélioration de l'organisation du
travail en lui-même.

1 -3Les obstacles d’ordre méthodologique

D’autres raisons expliquentl'intérêt tardif porté au
travail industriel età l'usine comme objetd'étude
anthropologique. Ellestiennentauxdifficultés
méthodologiques d'investigation rencontrées par les
chercheurs pour observer quotidiennementletravail ausein
de l'usine. Il m’estapparujudicieuxd'examiner quelles
options méthodologiques ontété adoptées par les

35
Georges Freidmann,Le travail en miettes, Paris, Gallimard, Nouvelle
édition augmentée, 1964. Voir égalementGeorges Freidmann etPierre
Naville, 1961-1962,Traité de sociologie du travail, Paris, A. Colin,2 vol,
1964.
36
Maurice de Montmollin,L’ergonomie, Paris, La Découverte, coll.
« Repères », 1990, p.6.

23

anthropologues enquêtant en usine, afin de mieux cerner les
avantages et les inconvénients de certains de leurs choix.
Le franchissement des portes de l'usine, puis le
maintien de l'enquêteur dans l'entreprise, apparaissent
comme les points délicats des études en milieu industriel.En
effet, le chercheur, face auxenquêtés (ouvriers, agents de
maîtrise, personnels de direction), estd'emblée soumis à la
question des raisons qui motiventsavenue, des objectifs de
sa recherche etde la légitimité de sa présence dans l'usine.
Quelle placetenir sur le lieude l'enquêtQe ?uel rôle social
emprunter ?
Deuxgrandes options méthodologiques peuventêtre
adoptées : l'observation avouée etl'observation inavouée.
Dans la première, la présence de l’enquêteur est,
comme le rappelle Pierre Bouvier, généralementconnue des
principauxacteurs : patrons etsyndicalistes. Appartiennentà
cette catégorie, les études sociologiques, ethnologiques ou
ergonomiques commandées par les entreprises elles-mêmes.
37
L'étude ethnologique menée par Monique Jeudy-Ballini
dans l'entreprise Vuitton en est un exemple. L'enquête ayant
été commandée par l'entreprise, par l'intermédiaire d'un
cabinetde consultant, le problème de la légitimité de la
présence de l’enquêteuse dans l'usine ne se posaitpas, évitant
à cette dernière la délicate étape de la négociation de l'entrée
sur leterrain. En revanche, ce marquage fort, qui fait
appartenir l'ethnologue augroupe social dominant(le
personnel d'encadrementoude la direction) peut trèsvite
apparaître commeun obstacle audéroulementde l'enquête.
En effet, il arrive que les ouvriers oules employés refusent
de fournir certaines informations sous prétexte qu’elles
pourraientdesservir l'intérêtde leur groupe. Letravail
d'insertion consistera alors à se démarquer progressivement
de cette appartenance.
Cependant un grand nombre d'études
socioanthropologiques sontmenées dans le milieude l'entreprise

37
Monique JeudyUne e-Ballini, «xpérience d'ethnographie en
entreprise »,Journal desAnthropologues, n° 43-44, mai 1991, pp. 45-46.

24

ou de l'usine de manière inavouée. Le chercheur décide de se
faire embaucher soit comme stagiaire, soit comme
38
intérimaire ou encore comme ouvrier. Son rôle ainsi que
son projet d'étude ne sont pas révélés. L’enquêteur prend part
aux activités de production et occupe un poste de travail
particulier au sein d'un atelier, tentant ainsi de devenir
39
membre du groupe étudié. Le sociologueJean Peneff
évoque les difficultés auxquelles ontété confrontés les
chercheursutilisantcette méthode d'investigation pour
l'étude du travail auquotidien etcelle des relations entre les
ateliers. D’après l’auteur, les difficultés seraient
essentiellementdues à la « (…) lenteur età la succession des
étdécoapes :uverte du terrain, entrée, familiarisation,
intégration, élaboration de problématique,vérification des
40
analyses etconstructions de concepts ». Plus encore que ce
longtravail, à mesyeuxindispensable, il me semble que
l'occupation d'un poste detravail précis ausein d'une équipe
oud'un atelier constitueun frein -voireunvéritable obstacle
- à l'étude filmique des différentstypes de procès detravail
appréhendables dansuneusine. En effet, le rôle social de
travailleur «(…) fixe notammentdes limites de mobilité
41
dans l'espace observé », réduisantainsi l'accès à lavariété
des situations observables. Un autre risque guette également
le chercheur, celui d'épouser le pointdevue des acteurs.
Comme le souligne Jean Peneff, «(...) soumis auxmêmes
conditions d'exploité, auxmêmes réactions de défense etde
revendications (…), certains enquêteurs ont(…) parfois
bifurquévers l'action syndicale auniveaude l'entreprise en
42
prenant un rôle d'éluoud'expertCela» .va à l’encontre des

38
Rappelons que lestravauxeffectués sur letravail enusine en France
avec cette méthode d'enquête sontmajoritairementl’œuvre de sociologues
(R. Sansaulieu, P. Bernoux, D. Motte, J. Saglio).
39
Jean Peneff, « Les débuts de l'observation participante oules premiers
sociologues enusine »,Sociologie du travail, 1, 1996, pp.25-44.
40
Jean Peneff,op. cit.,1996, p.34.
41
Anne-Marie Arborio etPierre Fournier,L'Enquête et ses
méthodes : l'observationdirecte, Nathan Université, coll. «121998,8 »,
p.27.
42
Jean Peneff,op. cit.,1996, p.34.

25

objectifs de la recherche scientifique. L’autre difficulté, tout
aussi importante, réside dans l'impossibilité de prendre des
notes, excepté si le rôle endossé permet l'usage de l'écriture,
ce qui est rarement le cas. Si cetteposition méthodologique
permet le partage des valeurs sociales du groupe et
l'observation des normes souvent informulées, le report de
l'enregistrement des données apparaît ici comme un
inconvénient pour la mémorisation des expériences vécues.

A la suite de ces quelques constatations il m’est
apparu indispensable d’opter, dès mes premiers pas dans
l’usine, pour une observation avouée, d’autant plus que je
serais amené à filmer.

2 - LE TRAVAIL INDUSTRIEL:UN OBJET FILMIQUE MAL
IDENTIFIÉ

2- 1 Letravail industriel dans le cinéma militant

Que montrentde la réalité quotidienne du travail
industriel les films militantstournés sur letravail ouvrier en
usine ? Je rappelletoutd’abord que l’objectif des cinéastes
concernés estavant toutpolitique etnon pas scientifique.
C’estpourquoi les aspects sociologiques ou
anthropologiques du travail industriel sont, dans leurs films,
relégués ausecond plan. Enusantde l’outil
cinématographique comme d’un instrumentculturel
d’agitation politique, les cinéastes militants cherchent
d’abord à dénoncerun système de production capitaliste qui
engendre des rapports sociauxde domination et
d’exploitation de la classe ouvrière. Sevoyant, en règle
générale, interdire l’accès ausite de production, ils sont
souventcondamnés à rester auxportes de l’usine etn’ont
finalementd’autre choixque de mettre envaleur les conflits
sociaux: grèves, manifestations ouvrières ousyndicales. A
défautde pouvoir montrer des situations concrètes du travail
industriel dans les ateliers etles ouvriers à leur poste de

26

travail, les films ainsi réalisés mettent en scène la
parole contestataire des ouvriers en lutte. Les salariés sont
appelés à témoigner devant la caméra de leurs difficiles
conditions de travail.En est un exemple le film de Chris
MarkerA bientôt j’espère,tourné à l’occasion d’un grève
organisée en 1967 par solidarité avec quatrevingt-dix
ouvriers licenciés de l’usine Rhodiacéta de Lyon. Plus
récemment, le film d’Hervé LerouxReprise(1997), prolonge
latradition dufilm militantdes années 1970. L’enquête
filmique estmenée à partir de la projection d’un document
réalisé en 1968 devantles portes desusines Wonder après
une grève, le jour de la reprise du travail. Trente ans après
cetévénement, certains salariés etmilitants de l’usine sont
invités à commenter ce documentfilmique où une jeune
ouvrière crie qu’elle ne remettdans cera pas les pieds «tte
usine dégueulasse ! ».Ainsi, grâce à des entretiens filmés,
l’auteur retrace l’histoire des relations sociales dans l’usine,
sans qu’une seule image du travail ouvrier soitmontrée. A
partir de ces exemples, on observe l’existence, dans le
cinéma militant, d’une sur-représentation des mises en scène
de la parole ouvrière ousyndicale audétrimentdu travail
industriel lui même. Le film de Jocelyne Lemaire-Darnaud
Paroles de bibs(2001) illustre à sontour cettetendance
cinématographique. Il donne la parole auxouvriers de l’usine
Michelin. Ceux-ci sontappelés à réagir auxpropostenus par
leur patron, François Michelin, dans le livre oùil estcensé
décrire lavie de son entreprise. Lestémoignages des salariés
de l’usineviennentcontredire pointpar pointla politique
salariale menée par le patron etdévoilentles conditions
réelles detravail dans l’entreprise.
Concernantletravail ouvrier, le film militantdonne
donc, d’une manière générale, plus à entendre qu’àvoir. Le
cinéma militantérige l’usine en lieusymbolique des rapports
de force etde la « lutte des classes ». Dans cette perspective,
l’industrie automobile, qui apparaîtcomme la figure
emblématique du travail à la chaîne etde l’exploitation de
l’homme par l’homme, reste l’un desthèmes favoris des
réalisateurs engagés.

27

Or cette vision, bien trop réductrice, tend à exclure
les autres réalités de la socialité ouvrière, comme si être
ouvrier ne signifiait qu’appartenir à une classe sociale
exploitée. Ainsi, dansLes Prolos(2003), second volet d’une
43
trilogie consacrée au travail ouvrier enFrance , Marcel
Trillatoffreun panorama subjectif des nouvelles conditions
du travail ouvrier. Il s’interroge sur la manière dontperdure
la conscience de classe, ainsi que sur la place qu’occupe
aujourd’hui le pouvoir syndical dans l’entreprise. Le film
révèleun monde ouvrier contrasté ausein duquel la
conscience de classe etles luttes sociales qui en découlent
sont toujoursvivaces. Mais dans le mêmetemps, le film
montre que le recours à de nouvelles formes d’organisation
etde gestion du travail (sous-traitance, intérim) conduitàune
atomisation dumonde ouvrier qui rend l’action syndicale
d’autantplus malaisée qu’elle s’inscrità présentdansun
contexte d’échange économique mondialisé.

2-2Letravail industriel dans le cinéma institutionnel

En ce qui concerne le film d’entreprise, jetenterai de
rendre compte de la manière dontletravail industrielyest
présenté. Dans son ouvrageEntreprise et cinéma. Cent ans
d’images,Georges Pessis rappelle lestransformations subies
par ce genre filmique :documentaire à ses début(...) ils, «
devientpropagande entemps de guerre oude crise etprend
aujourd’huiuntournantculturel ouégalement une intonation
44
publicit. Les films d’enaire »treprise n’ontpas pour objectif
de montrer les réalités concrètes du travail. Ils ontdes
objectifs commerciaux: ils mettenten scène de préférence
les moyens de production oul’outillageutilisés, audétriment
dusavoir-faire des ouvriers de l’entreprise. L’usine n’yest

43
Cettetrilogie de films documentaires sur la classe ouvrière française
débute avec300 jours de colère(2002) etsetermine avecFemmes
précaires(2005).
44
Georges Pessis,Entreprise et cinéma. Cent ans d’images,Paris, La
Documentation Française, 1997, p. 9.

28

jamais montrée comme un lieu d’affrontement entre des
catégories sociales aux intérêts divergents.A l’inverse, est
mise en valeur l’idée de culture d’entreprise. L’ouvrier est
occulté par une mise en scène qui privilégie la fabrication de
l’objet dont on vantera les mérites. L’identification de
l’entreprise à ses produits passe au premier plan, reléguant le
travail humain au second plan. Ainsi, dans la plupart des
films d’entreprise la mise en scène hésite entre «(...) une
esthétique de l’audiovisuel et la dominante fonctionnellede
45
la communication» .C’estnotammentle cas dufilm de
e
MarcJeansonL’acier moulé au rendez–vous du 3millénaire
(2000), dans lequel letravail industriel de la fonderie d’acier
paraîtdégagé detoute intervention humaine. L’accentestmis
sur l’évolutiontechnique etl’automatisation de plus en plus
performante des processus de fabrication des pièces en acier.
Cette sur-valorisation de l’entreprise estobtenue à partir
d’interviews d’ingénieurs, detechniciens, de PDG etde
directeurs d’usine, sans que la parole soitdonnée aux
ouvriers. On notera égalementl’omniprésence de la musique
etde commentaires extérieurs complétantles rares amorces
46
descriptivaes consacréesu travail industriel. Ces remarques
pourraients’appliquer àun grand nombre de films
d’entreprise,tantleur forme cinématographique etleur
contenuapparaissentstéréotypés.
Il sembleraitque les regards portés sur letravail
industriel ne puissentêtre que radicauxlorsqu’ils sont
militants ouinstitutionnels. Certains films de commande
échappentà cette radicalité.Humain trop humain(1972) de
Louis Malle etLe chant du Styrène(1958) d’Alain Resnais
me semblentêtre dans ce cas. Les deuxfilms onten commun
d’avoir été détournés de leur objectif premier de film de
commande pour devenir devéritables documentaires

45
Georges Pessis,op. cit.,1997, p. 15.
46
« Ils’agitd’une série d’amorces descriptives dontchacune est
interrompue par la suivante, le réalisateur évitantde pousser la description
jusqu’aupointoùle spectateur pourraitprendre comme fil conducteur
principal le détail de l’articulation des éléments de monstration dans le
temps etdans l’espace », Xavier de France,op. cit.,1989, p. 53.

29

d’auteur. Le premier, réalisé pourCitroën, avaitpour objectif
de présenter la nouvelleusine de Rennes. On pourraitle
qualifier d’ethnographique, le cinéaste restituantl’univers
gestuel etsonore du travail à la chaîne. Nul besoin de
commentaire ni de musique pour évoquer la réalitévisible et
audible du travail dans l’industrie automobile. Le film fut
refusé par les commanditaires, parce que jugétrop révélateur
des réalités quotidiennes du travail ouvrier à la chaîne. Quant
aufilm d’Alain Resnais, c’estessentiellementpar le
caractère décalé etpoétique ducommentaire en alexandrins
écritpar Raymond Queneau- qu’il se distingue dufilm
d’entreprise. Certes, en prenantpour fil conducteur la
fabrication de l’objet, Resnais inscritcette œuvre dans les
canons dufilm institutionnel. Mais, partantde l’objetfini (les
matières plastiques), il inverse la logique duprocessus
technique de fabrication pour en retracer l’origine, rompant
ainsi avec les habitudes scénariques etscéniques dufilm
d’entreprise. Comme Louis Malle, Alain Resnaisverra son
film refusé par son commanditaire, Pechiney.

2-3Letravail industriel dans le cinéma à caractère
sociologique ouanthropologique

Alors que les situations concrètes du travail industriel
sontabsentes ousimplementévoquées dans le cinéma
militantetinstitutionnel, qu’en est-il dans le cinéma
sociologique ouanthropologique ?
L'examen des sources filmiques à caractère
anthropologique révèle que peude cinéastes-anthropologues
semblents'être penchés sur l'étude de ces réalités sociales
pourtantconstitutives des sociétés contemporaines.
En effet, sur l'ensemble des productions recensées par
leCatalogue des films. Sciences de l’Homme et de la société
duC.N.R.S Audiovisuel entre 1948 et1992, aucun film
n’aborde ce sujet, exception faite de celui de Joëlle
RobertLamblinLa saison du crabe royal(1971) quitraite, dansun
contexte exotique, d'un processus d’industrialisation

30

d'activités traditionnelles de pêcherie dans l'île aléoutienne
d'Akutan en Alaska. Le film s'attache à rendre compte de
l'activité saisonnière des jeunes Aléoutes travaillant à la
chaîne de transformation et de conditionnement du crabe sur
un navire-usine américain qui les emploie. Situé dans une
aire culturelle différente, le film de Michel Lefebvre, Yvonne
Lefebvre et Philippe ParrainUn Indien ordinaire(1971)
reprend également cette même thématique. Le document
sociologique offre quelques scènes du travail industriel
tournées dans la filature de soie du gouvernement de
l’Assam,Etatde l’Union Indienne. Le film se présente
commeune monographie de lavie quotidienne d’une famille
indienne dontle père estembauché à la filature comme chef
d’équipe mécanicien,touten continuantà assurer certains
travauxagricoles dans les lopins deterre qu’il cultive.
Comparativementauxscènes de lavie domestique, religieuse
oupolitique, celles consacrées au travail ouvrier à l’usine
sontpeunombreuses. Elles suggèrentletravail quotidien
plus qu’elles ne le montrent. Dufaitdustatutde chef occupé
par le père, les réalisateurs se sontd’avantage attachés à
évoquer la relation sociale hiérarchique qu’à décrire les
gestes professionnels des ouvriers de l’usine. Seuls quelques
plans présententdes situations detravail oùles ouvriers sont
occupés à entretenir les machines, à carder la laine ouencore
à acquérir les gestestechniques nécessaires auraccordement
des fils de laine sur les métiers àtisser. La fonction de
l’agentprincipal dufilm consiste essentiellementà contrôler
des machines-outils età survéqeiller sonuipe. Les
sociologues-cinéastes s’intéressentprincipalementà
l’appréhension duphénomène d’acculturation que représente
l’arrivée du travail industriel dans les structures sociales
traditionnelles d’une communautévillageoisevivantencore
en milieupaysan.
Egalementdans la perspective d’une ethnologie des
sociétés non occidentales, le film de Jean RouchLa Goumbé
des jeunes Noceursprésente quelques scènes descriptives du
travail ouvrier. Tourné en 1965 en Côte d’Ivoire, le film a
pour objetla présentation des sociétés de Goumbé qui

31

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