L économie sociale et solidaire et le travail
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Description

Dans un contexte où l'accès à l'emploi se fait toujours plus difficile et où les conditions de travail se durcissent, l'économie sociale et solidaire est-elle en mesure de proposer des façons de "travailler autrement" ? Existe-t-il une spécificité de l'emploi et de l'organisation du travail dans le champ de l'ESS ? Entre travail et bénévolat, entre salariat et entrepreneuriat, entre employeurs et employés, les frontières au sein de l'ESS sont floues. Mais peut-elle encore proposer de nouvelles utopies en matière de travail ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2013
Nombre de lectures 87
EAN13 9782296537644
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Copyright
© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-66732-4
Titre
Sous la direction
de Patrice BRACONNIER et Gilles CAIRE






L’ÉCONOMIE SOCIALE
ET SOLIDAIRE ET LE TRAVAIL
Collection « L’esprit économique »
fondée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis en 1996
dirigée par Sophie Boutillier, Blandine Laperche, Dimitri Uzunidis
Si l’apparence des choses se confondait avec leur réalité, toute réflexion, toute Science, toute recherche serait superflue. La collection « L’esprit économique » soulève le débat, textes et images à l’appui, sur la face cachée économique des faits sociaux : rapports de pouvoir, de production et d’échange, innovations organisationnelles, technologiques et financières, espaces globaux et microéconomiques de valorisation et de profit, pensées critiques et novatrices sur le monde en mouvement...

Ces ouvrages s’adressent aux étudiants, aux enseignants, aux chercheurs en sciences économiques, politiques, sociales, juridiques et de gestion, ainsi qu’aux experts d’entreprise et d’administration des institutions.

La collection est divisée en six séries :

Dans la série Economie et Innovation sont publiés des ouvrages d’économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l’accent sur les transformations économiques et sociales suite à l’introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L’innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles.

La série L’économie formelle a pour objectif de promouvoir l’analyse des faits économiques contemporains en s’appuyant sur les approches critiques de l’économie telle qu’elle est enseignée et normalisée mondialement. Elle comprend des livres qui s’interrogent sur les choix des acteurs économiques dans une perspective macroéconomique, historique et prospective.

Dans la série Le Monde en Questions sont publiés des ouvrages d’économie politique traitant des problèmes internationaux. Les économies nationales, le développement, les espaces élargis, ainsi que l’étude des ressorts fondamentaux de l’économie mondiale sont les sujets de prédilection dans le choix des publications.

La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d’aujourd’hui liés aux métamorphoses de l’organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d’ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d’histoire de la pensée et des faits économiques.

La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d’une situation donnée. Le premier thème directeur est : mémoire et actualité du travail et de l’industrie ; le second : histoire et impacts économiques et sociaux des innovations.

La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples, fondamentaux et/ou spécialisés qui s’adressent aux étudiants en licence et en master en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l’application du vieil adage chinois : « le plus long voyage commence par le premier pas ».
Sommaire Couverture 4e de couverture Copyright Titre Collection « L’esprit économique » Sommaire Les auteurs Remerciements Présentation générale Partie I – Donner un sens au travail Chapitre 1 : Sens du travail et travail du sens, atouts d’une économie vivable Chapitre 2 : L’ESS comme alternative de sens aujourd’hui. Réparer l’oubli de la critique et du travail Chapitre 3 : Le sens du travail en économie sociale et solidaire. Apports d’Hannah Arendt et d’Amartya Sen pour une économie démocratique Partie II – Evaluer le « travailler autrement » Chapitre 4 : L’évaluation de la qualité de l’emploi au sein de l’ESS abordée par un faisceau d’indices Chapitre 5 : Évaluer juridiquement le contrat de travail en ESS Chapitre 6 : Evaluer la disponibilité temporelle au travail. Quelles spécificités pour les associations ? Partie III – Des frontières floues Chapitre 7 : Frontières entre travail indépendant et travail salarié. Les coopératives d’activité et d’emploi Chapitre 8 : Frontières entre choix professionnels et militants. Qu’attendent de l’ESS les personnes qui souhaitent s’y reconvertir ? Chapitre 9 : Frontières du dialogue social. Les difficultés de structurer le dialogue social en ESS Partie IV – Utopies d’hier et d’aujourd’hui Chapitre 10 : Le travail et l’utopie. Analyse du travail dans les théories de Sismondi, Fourier, Proudhon, Marx, Engels, Godin et Lafargue Chapitre 11 : Au-delà du salariat. Une utopie commune pour l’économie solidaire et l’allocation universelle Postface : Regards croisés d’un ergologue et d’un philosophe Marché et Organisation L’Harmattan Collection « L’esprit économique » Adresse Economie et Entreprise aux éditions L’Harmattan
Les auteurs
Michel ABHERVE est Professeur associé à l’Université Paris-Est Marne la Vallée.

Michel ADAM est Directeur émérite du CREAHI Poitou-Charentes (Centre régional d’études et d’actions sur les handicaps et les inadaptations), membre du Réseau intelligence de la complexité et membre du LABO ESS – groupe des PTCE.

Amandine BARROIS est membre de l’APIESS à l’Université de Lille 1.

Bernard BENATTAR est philosophe du travail à l’Institut européen de philosophie pratique.

Catherine BODET est associée et membre de la commission Recherche de Coopaname.

Vincent BONNIN est Maître de conférences de Droit à la Faculté de Droit et des Sciences sociales de l’Université de Poitiers et membre de l’Institut de droit social et sanitaire (E.A. 2247).

Patrice BRACONNIER est Professeur associé à la Faculté de Droit et des Sciences sociales de l’Université de Poitiers et membre du CRIEF (Centre de recherche sur l’intégration économique et financière, E.A. 2249).

Gilles CAIRE est Maître de conférences HDR en Sciences économiques à la Faculté de Droit et des Sciences sociales de l’Université de Poitiers et membre du CRIEF (Centre de recherche sur l’intégration économique et financière, E.A. 2249).

Cécile DE CALAN est Doctorante en Psychologie au CNAM et membre du Centre de recherche sur le travail et le développement (E.A. 4132) – Département Travail Orientation Formation.

Eric DACHEUX est Professeur des Universités à Clermont Université (Université Blaise Pascal), fondateur du groupe « communication et solidarité » (EA 4647). Il anime désormais l’équipe « Communication, innovation sociale et économie sociale et solidaire ».

Hervé DEFALVARD est titulaire de la Chaire d’économie sociale et solidaire de l’Université de Paris-Est Marne la Vallée et membre du laboratoire d’économie Erudite (E.A. 437).

Noémie DE GRENIER est associée et membre de la commission Recherche de Coopaname.

François-Xavier DE VETTER est Maître de conférences en Sciences économiques et membre du CLERSE (UMR 8019) à l’Université de Lille 1.

Renato DI RUZZA , économiste, est Professeur des Universités à l’Institut d’ergologie et au Centre d’épistémologie et d’ergologie comparatives (Ceperc-Cnrs, UMR 7304) de l’Université d’Aix-Marseille.

Nathalie FERREIRA est Maître de conférences et chercheur au Réseau de recherche sur les innovations (RRI).

Daniel GOUJON est Maître de conférences en Sciences économiques à l’Université Jean Monnet (IUT de Roanne), et membre de l’UMR-5600 Environnement-Ville-Société, laboratoire ISTHME, à l’Université de Lyon.

Jean GUICHARD est Professeur de Psychologie de l’orientation au CNAM (Institut national d’étude du travail et d’orientation professionnelle) et membre du Centre de recherche sur le travail et le développement (E.A. 4132).

Julien MAISONNASSE est doctorant et membre du LEST-CNRS à Aix-Marseille Université.

Ekaterina MELNIK est membre (chercheur associé) du Centre d’études de l’emploi (CEE) et du LEST-CNRS à Aix-Marseille Université

Abdourahmane NDIAYE est chercheur au sein du programme ANR PAGODE-UMR 5185 et membre d’Aménagement, Développement, Environnement, Santé et Sociétés (ADES) à l’Université Bordeaux 3.

Francesca PETRELLA est Maître de conférences en Sciences économiques à Aix-Marseille Université et membre du LEST-CNRS.

Nadine RICHEZ-BATTESTI est Maître de conférences en Sciences économiques à Aix-Marseille Université et membre du LEST-CNRS.
Remerciements
Les XI e Rencontres du RIUESS ont bénéficié du soutien financier des institutions suivantes :

– Région Poitou-Charentes,
– Conseil Général de la Vienne,
– Grand Poitiers,
– Université de Poitiers,
– MSHS de Poitiers,
– UFR de Droit et de Sciences économiques,
– CRIEF,
– Institut CDC pour la Recherche,
– Caisse des Dépôts (Département Développement économique et économie sociale)
– Fondation Crédit coopératif,
– MGEN,
– MAIF,
– Coop Atlantique
– CASDEN,
– USGERES,
– ECF

Cet ouvrage a pu être publié grâce à l’aide spécifique de la Fondation Crédit coopératif, de la Région Poitou-Charentes, de l’Institut CDC pour la Recherche et de la MSHS de Poitiers.
Présentation générale
Patrice Braconnier – Gilles Caire

Dans un contexte où l’accès à l’emploi se fait toujours plus difficile et où les conditions de travail se durcissent, l’économie sociale et solidaire (ESS) est-elle en mesure de proposer de « travailler autrement » ?

En France et en Europe au XIX e siècle, l’économie sociale s’est largement construite autour de la « Question sociale ». L’associationnisme, la coopération, la mutualité sont nés de la volonté des mouvements socialistes, ouvriers, chrétiens sociaux ou humanistes d’améliorer le sort des travailleurs comme de leurs familles et de contribuer à leur émancipation.

Aujourd’hui encore l’économie sociale revendique « un régime particulier d’appropriation, de distribution ou de répartition des gains » et affirme que les sociétaires conçoivent leurs relations sociales internes « dans la confiance réciproque et la considération » (Charte de l’économie sociale, CNLAMCA, 1980). Elle se veut « génératrice d’emplois de qualité comme d’une meilleure qualité de vie et propose un cadre adapté aux nouvelles formes d’entreprise et de travail » (Déclaration de principes de la Conférence européenne permanente des coopératives, mutualités, associations et fondations, 2001).

De son côté, au tournant des années 1980, l’économie solidaire émerge dans un contexte d’exclusions durables du marché du travail. Elle a pour projet de « recréer un triangle vertueux entre l’emploi, la cohésion sociale et la démocratie participative » (Manifeste de l’économie solidaire, 2006) et de « créer et/ou consolider des emplois en veillant à leur qualité, à leur pérennité et à leur professionnalisation. » (France Active, 2005).

Le fil du questionnement de cet ouvrage concerne les relations entre valeurs, motivations individuelles et collectives, et modes de travail et d’activité en ESS. Il s’agit de savoir si ces valeurs et motivations se traduisent spécifiquement dans l’emploi et l’organisation du travail au sein des structures de l’ESS, mais aussi s’il n’existe pas des porosités avec le reste de l’économie d’où la question des frontières. Autrement dit, comment l’ESS s’inscrit-elle dans l’espace et le temps actuel et idéel du travail ? Echappe-t-elle aux pratiques actuelles de management des ressources humaines induites par la financiarisation de la société ? Peut-on considérer en paraphrasant Proudhon que l’ESS permet « de défendre le droit de tout homme de pouvoir travailler avec son idée au creux de la main » ?

Ainsi à partir d’une sélection de onze contributions 1 présentées lors des XI e Rencontres du RIUESS à Poitiers en juin 2011, l’ouvrage se propose de réinterroger l’économie sociale et solidaire sur ses conceptions et pratiques vis-à-vis du travail autour de quatre grandes questions :

1) Quel est le « sens » du travail en ESS ?

2) Comment évaluer le « travailler autrement » en ESS ?

3) L’ESS remet-elle en question les frontières habituelles du monde du travail ?

4) L’ESS est-elle encore en mesure de proposer de nouvelles utopies en matière de travail ?

Il est également à noter qu’une des particularités de l’ouvrage – et plus largement du RIUESS (cf. encadré ci-dessous) – est d’aborder ces questions de façon pluridisciplinaire en croisant les approches du droit, de la gestion, de l’économie, de la psychologie, de l’histoire, de la philosophie et des sciences de l’information et de la communication.

Le Réseau interuniversitaire d’économie sociale et solidaire (RIUESS) s’est constitué en l’an 2000 autour des Universités de Lyon 2, de la Méditerranée, de Valenciennes, de Toulouse 2 et du CRIDA à Paris. Il s’est progressivement étendu et intègre aujourd’hui 22 universités et établissements d’enseignement supérieur français et deux universités étrangères. Le RIUESS est devenu un lieu privilégié de rencontre francophone et pluridisciplinaire des chercheurs et des responsables de formations concernant l’économie sociale et solidaire.

Le réseau organise tous les ans en juin des rencontres de l’économie sociale et solidaire sur des thématiques spécifiques. Ces colloques, réunissant chaque année 150 à 200 participants, alternent sessions plénières et travaux en ateliers, communications universitaires et journée doctorale, tables rondes d’acteurs et réactions de « grands témoins », avec la volonté constante de favoriser discussions et débats. Depuis 2009, l’intégralité des textes des communications présentées sont en ligne sur www.riuess.org
Donner un sens au travail
Ce questionnement part des valeurs et principes si souvent affirmés en ESS, de primauté de l’humain et du projet, de liberté, de démocratie, de solidarité, de responsabilité, d’indépendance, d’utilité sociale, de non-lucrativité... Ces valeurs qui donnent le sens à l’action. Mais qu’en est-il de leur traduction en termes de travail et d’emploi ? Les trois communications qui composent cette première partie de l’ouvrage interpellent ces valeurs vis-à-vis du travail et apportent ainsi aussi des réponses sur des éléments de définition de l’ESS, sur ses rapports à l’argent et au capital, mais aussi sur les relations entre l’économique et le social, entre le capitalisme et l’ESS, entre les activités de production et le développement humain.

Dans le chapitre « Sens du travail et travail du sens, atouts d’une économie vivable », Michel ADAM nous aide à discerner la complexité du travail au sein des trois étages de l’économie selon Fernand Braudel, mais aussi entre travail, emploi et entreprise. Il cartographie les relations entre travail et emploi en décrivant quatre zones dont deux concernent plus particulièrement l’économie solidaire (la zone de l’engagement) et l’économie sociale (la zone de l’ouvrage reconnu). Concernant la création d’entreprise, il identifie trois finalités – pour moi, pour nous et pour eux – caractérisant trois types d’économies – privée, de la coopération et de l’inclusion – et générant des hybridations innovantes. Tout au long de son développement sur le sens du travail dans l’emploi et sur la boussole du sens dans la création d’entreprise, il évalue la capacité des composantes de l’ESS à conjuguer et à réarticuler travail et emploi, à être des lieux de gouvernance intégratrice des trois points de vue traduits dans les différents bilans, économiques, sociaux, environnementaux. Ainsi, il dégage les principaux atouts de l’ESS, en actes et plus seulement en simples déclarations, en vue de fonder une économie vivable en plus d’équitable.

Une autre façon d’éclairer le sens du travail en ESS consiste à rechercher la différence de l’ESS comme alternative de sens aujourd’hui . Sur cette voie, Hervé DEFALVARD cherche à réparer l’oubli de la double critique de la théorie économique libérale et du travail que font les débats actuels sur l’ESS. Dans un premier temps, en relisant Philippe Buchez, Karl Marx et Pierre-Joseph Proudhon, il montre que leurs alternatives au capitalisme se nourrissaient d’une critique de l’économie politique classique, en s’attaquent à sa naturalisation du capitalisme libéral et à sa normalisation de la condition ouvrière et de son travail. En opposition au travail exploité, se dessinait un travail émancipé par la mutualité au travail (Proudhon), la réunion d’hommes libres (Marx) ou le « collectisme » (Buchez). Dans un second temps, sont développés deux modèles alternatifs de l’économie de marchés, fondés l’un sur la firme autogérée et l’autre sur la mutualité. Le premier modèle donne un écho contemporain aux écrits de Marx alors que le second actualise les écrits de Proudhon. Ces deux approches théoriques constituent deux formes de dé-marchandisation du travail conduisant à une valorisation sociale des activités et du travail dans l’ESS.

Enfin, la dernière contribution vise à dépasser la complexité de cette relation entre le travail et l’ESS, tout en la considérant non seulement comme alternative au capitalisme, mais plus encore comme un lieu où le sens du travail est opposé à celui du capitalisme. Dans cette tentative de synthèse, Patrice BRACONNIER mobilise des apports d’Hannah Arendt et d’Amartya Sen sur le sens du travail en ESS pour une économie démocratique . Il montre les résonances que la pensée d’Arendt, dans Condition de l’homme moderne , peut avoir avec l’ESS : le sens que l’analyse historique peut donner à l’ESS du fait de la dégradation de l’action en œuvre... L’ESS apparaît alors comme un lieu à part, mais privilégié, de culture de la démocratie. En complément, la théorie de Sen sur le développement et les libertés instrumentales met en évidence la richesse de l’ESS en la matière, notamment en termes de liberté politique, mais aussi dans la cohérence entre les libertés dont l’ESS est porteuse pour le travail. Ces apports permettent de répondre, non sans réserves, à la question du « travailler autrement ». Mais aussi à celles, plus précises, de savoir si l’amélioration du sort des travailleurs et de leur famille doit se faire conjointement à leur émancipation, et si l’adéquation est possible entre émancipation sociopolitique et efficacité économique, et entre autonomie et utilité sociale. Enfin il apparaît que l’origine des capacités d’innovations sociales dont est pourvue l’ESS résiderait finalement plus dans l’accomplissement et la valorisation des individus au cœur de l’activité de travail que dans les résultats ou performances recherchées dans la production.
Evaluer le « travailler autrement »
Cette deuxième partie explore comment cette recherche de sens du travail en ESS peut se traduire, quantitativement et qualitativement, dans l’emploi, le dialogue social et l’organisation temporelle du travail. Les trois textes sélectionnés permettent de croiser méthodes et points de vue et ainsi d’interroger les spécificités de l’ESS en matière de sécurité de l’emploi, de rémunérations, de durée et de conditions du travail, de protection sociale, de formation, de conventions collectives, d’égalité homme/femme, de conciliation entre vie familiale et vie professionnelle, de relations professionnelles.

Julien MAISONNASSE, Ekaterina MELNIK, Francesca PETRELLA et Nadine RICHEZ-BATTESTI présentent une évaluation de la qualité de l’emploi au sein de l’ESS comparativement aux organisations privées lucratives et aux structures publiques, et s’intéressent aux enseignements à en tirer pour les territoires et pour les politiques publiques. Ces auteurs proposent de mesurer les dimensions objectives et subjectives de la qualité de l’emploi au sein des quatre familles de l’ESS en s’appuyant sur les indicateurs de Laeken, définis par l’Union européenne en 2001 et utilisés pour des comparaisons internationales. Deux indicateurs synthétiques sont construits : un indicateur de la satisfaction au travail et un indicateur de « bonnes pratiques managériales ». Il en ressort que l’ESS joue un rôle important dans l’accès et l’insertion sur le marché au travail, qu’elle fait des efforts en termes de formation et de relations professionnelles et que la satisfaction globale au travail y apparaît plus forte. Par contre le temps partiel est plus souvent imposé que choisi, avec comme conséquence de faibles niveaux de rémunération. Enfin les auteurs caractérisent les leviers territoriaux susceptibles d’être mobilisés pour renforcer la négociation collective et la qualité de l’emploi dans les structures d’ESS en soulignant l’importance des méta-organisations (fédérations, unions, réseaux et pôles territoriaux de coopération). Ils illustrent ces leviers à travers l’exemple des services à la personne en région Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Vincent BONNIN nous propose d’ évaluer juridiquement le contrat de travail en ESS . L’auteur souligne que l’ESS n’est pas en tant que telle distinguée par le droit du travail, mais que néanmoins les traits identitaires de cette économie, repérés notamment à partir de la Charte de l’ESS, influencent l’édiction et l’application de certaines règles du droit du travail. En premier lieu, si juridiquement les normes des relations salariées sont les mêmes que dans le secteur capitaliste, les frontières entre le salariat et le bénévolat ou le volontariat donnent lieu à une jurisprudence spécifique. En second lieu, sur la base du concept d’utilité sociale, la définition et le contenu de certains emplois sont déterminés par la puissance publique qui les assortit de devoirs et de sanctions, notamment en matière de travail social et de contrats aidés. En troisième lieu, les autorités administratives contrôlent les accords collectifs du secteur social et médico-social, influant ainsi l’évolution des rémunérations, et encourage par ailleurs l’orientation d’une partie de l’épargne salariale vers des entreprises solidaires. Enfin, les modalités d’application du licenciement pour motif économique posent des problèmes particuliers à l’ESS du fait de sa non-lucrativité revendiquée.

La contribution de François-Xavier DEVETTER et Amandine BARROIS vise à évaluer la disponibilité temporelle au travail au sein des associations . Si l’importance du temps partiel au sein du secteur associatif est bien connue, les autres dimensions de la disponibilité temporelle (durée et localisation des horaires sur la journée et la semaine ainsi que variabilité et maîtrise des temps de travail) le sont beaucoup moins. A partir de l’enquête Conditions de travail de 2005 réalisée par la DARES, l’étude de ces différentes dimensions confirme que les salariés des associations offrent une disponibilité temporelle plutôt supérieure à celle des salariés du secteur privé et bénéficient d’un contrôle moins strict de leur travail. Cet écart demeure cependant modéré et surtout la disponibilité du secteur non lucratif reste sensiblement plus faible que celle du secteur public. Il apparaît également que ces contraintes temporelles peuvent être plus ou moins explicitement imposées et que le salaire joue moins fréquemment un rôle compensateur. Ces résultats peuvent ensuite être interprétés soit comme les signes d’un modèle volontaire de don/contre-don, soit comme la conséquence d’une « délégation de service public bon marché » confiée à des agents bienveillants.
Des frontières floues
Les deux contributions précédentes ont souligné que tant juridiquement que du point de vue de la disponibilité temporelle, les frontières entre bénévolat et salariat n’étaient pas toujours bien délimitées. Ce constat de limites floues, objet de la troisième partie de l’ouvrage, peut être étendu aux frontières entre salariat et entrepreneuriat à travers le cas des Coopératives d’activités et d’emploi, entre nécessité et engagement pour les personnes souhaitant entamer une reconversion dans l’ESS, entre employeurs et employés dans l’organisation et la pratique du dialogue social.

Catherine BODET et Noémie de GRENIER, salariées associées de Coopaname , mettent en évidence la richesse de la frontière entre travail indépendant et travail salarié dans le cadre des coopératives d’activité et d’emploi (CAE). Le développement des CAE en France – près de 80 CAE regroupant environ 5000 personnes – réinterroge à la fois le modèle salarial et le modèle entrepreneurial, en proposant à des personnes de se créer leur propre emploi au sein d’une entreprise partagée et coopérative. Ce mouvement peut être abordé comme une réponse de l’économie sociale à la transformation du rapport salarial fordien dans ses composantes d’organisation du travail, de stratification des qualifications, de formation des salaires (directs et indirects), de modalités de mobilisation et d’attachement des salariés, voire de styles de vie et de consommation. Protégés juridiquement par la responsabilité de la personnalité morale de la coopérative, et socialement par le statut de salarié, ces nouveaux coopérateurs cherchent ainsi à accéder à l’autonomie et à l’émancipation individuelle via la construction collective de droits et de sécurité.

Cécile de CALAN et Jean GUICHARD révèlent les incertitudes de la frontière entre choix professionnels et militants au travers des attentes des personnes qui souhaitent se reconvertir dans l’ESS . Les travaux disponibles sur les parcours dans certains segments de l’ESS font apparaître certaines spécificités partagées : l’attachement à des valeurs d’altruisme ou d’intérêt général, la possibilité de promotion sociale et de réalisation de soi, la recherche d’une meilleure conciliation entre engagement et compétence, des trajectoires peu linéaires donnant lieu à des socialisations et à la construction d’identités plurielles. Pour mieux comprendre ces trajectoires, les auteurs s’intéressent à la dialectique entre représentations sociales (ou collectives) de l’ESS et sens individuel (ou représentation intime) que lui donnent les personnes qui souhaitent s’y reconvertir. Ils étudient également les évolutions du système des activités, c’est-à-dire les complémentarités ou au contraire les tensions, qui existent entre sphères professionnelle, familiale et sociale, à l’occasion de la reconversion, en mettant l’accent sur la recherche d’un meilleur équilibre entre les différents domaines de vie.

Vincent BONNIN et Michel ABHERVE éprouvent quant à eux les frontières du dialogue social en ESS . Juridiquement, la notion de dialogue social comprend toutes les relations collectives établies entre les représentants des salariés, les employeurs ainsi que les pouvoirs publics, afin d’échanger, négocier, voire permettre la prise de décisions sur des questions professionnelles, économiques et sociales. Au sein de l’ESS, la réalité montre que ces relations ne peuvent être envisagées indépendamment du secteur « lucratif » car pour de nombreuses activités les deux modèles économiques occupent le même marché. D’autre part, la puissance publique est présente dans bien des aspects des relations nouées au sein de l’ESS. Les auteurs montrent que dans l’organisation des relations collectives, l’économie sociale et solidaire se distingue partiellement par certaines activités mutualistes ainsi que celles à caractère social ou médico-social. En revanche, le déroulement des relations collectives ne montre que très peu de particularités dans son régime juridique. C’est un rapport de pouvoirs qui se noue entre, d’un côté les organisations d’employeurs et de l’autre côté celles de salariés. Cependant, ces relations collectives forment également des cadres dans lesquels s’affirment des identités professionnelles, et l’ESS est à cet égard en voie de reconnaissance, de personnification, et peut-être même d’institutionnalisation.
Utopies d’hier et d’aujourd’hui
Le travail peut-il être totalement « métamorphosé » par l’ESS ? L’ESS peut-elle constituer un espace de reconfiguration, voire de dépassement du salariat, et proposer des formes de libération du travail par opposition aux logiques marchandes et monétaires ? Cette dernière partie interroge la capacité de l’ESS, dans la continuité des courants utopistes du XIX e siècle, à proposer de nouvelles utopies en matière de travail. La première contribution rappelle ce que furent ces utopies et leurs intérêts pour comprendre le travail en ESS aujourd’hui, et la seconde propose une nouvelle utopie démocratique pour aller « au-delà » du salariat en combinant économie solidaire et revenu d’existence.

Abdourahmane NDIAYE, Sophie BOUTILLIER et Nathalie FERREIRA nous présentent une analyse du travail dans les théories des utopies socialistes du XIX e . Pour Sismondi, il faut veiller à assurer une répartition plus juste de la richesse. Godin veut lui changer la société à une échelle réduite, celle de la communauté « Familistère » et Fourier a pour projet de réorganiser la société de manière à ce que les individus prennent du plaisir à travailler. Pour Proudhon, le travailleur doit pouvoir jouir du fruit de son travail, ce qui suppose une nouvelle définition de la propriété, pierre angulaire de l’ordre social bourgeois. Marx et Engels font du travail l’essence même de l’homme, et ambitionnent d’organiser la société de manière à ce que chacun ait selon ses besoins, et non selon ses capacités. Lafargue, pour sa part, condamne l’abrutissement de la classe ouvrière face à la machine et propose de réduire drastiquement le temps de travail. En dépit de leurs différences, ces utopistes font tous du travail l’opérateur fondamental organisant tout l’espace social. En revendiquant l’héritage des utopistes, les acteurs de l’ESS ne rompent pas avec cette tradition selon laquelle le travail est l’institution qui cimente les individus en société et prétendent réenchanter le travail en le réenchâssant dans la société.

Eric DACHEUX et Daniel GOUJON nous proposent, au-delà du salariat, une utopie commune pour l’économie solidaire et l’allocation universelle. L’économie solidaire est porteuse d’une ambition forte : démocratiser l’économie. Cette ambition réclame une réforme d’ampleur du capitalisme, ce qui n’est possible qu’en s’affranchissant du salariat. Les auteurs exposent les arguments théoriques, économiques, politiques et symboliques, indiquant la nécessité de dépasser le salariat si l’on entend démocratiser l’économie. Puis, ils analysent de manière critique les réponses alternatives au rapport salarial, réponses mises en œuvre dans le cadre de l’économie sociale et solidaire. Enfin, ils montrent l’intérêt d’une réflexion sur un revenu d’existence complétant les initiatives solidaires. Il s’agit de penser de nouvelles façons démocratiques de lier revenu et activité dans une société de la connaissance en émergence.

L’ouvrage se conclut sur les regards croisés portés par un ergologue et un philosophe sur les deux journées d’échanges et de débat des XI e Rencontres du RIUESS. Renato DI RUZZA interroge les capacités de l’ESS à gérer les débats de normes et rappelle qu’on ne peut rien dire sur le travail en dehors de ceux qui travaillent. Pour Bernard BENATTAR, mettre au centre les valeurs comme le fait l’ESS pour le travail, c’est aussi réexaminer leurs pertinences, c’est-à-dire se poser la question de la valeur des valeurs.
1 L’ensemble des textes des contributions présentées lors du colloque sont disponibles sur www.riuess.org
Partie I Donner un sens au travail
Chapitre 1 : Sens du travail et travail du sens, atouts d’une économie vivable
Michel Adam

Aujourd’hui, de nombreux couples « orageux » (Edgar Morin, 2000, dit dialogiques) – travail/emploi, individu/groupe, production/consommation, dirigeant/dirigé – traversent, animent et questionnent l’économie sociale et solidaire comme lieu d’un travail humain en recherche d’une meilleure écologie, c’est-à-dire d’une meilleure gestion de ses interdépendances. Notamment avec l’horizon de plus en plus prégnant des contraintes climatiques, énergétiques, sanitaires, sociales, économiques. A cet égard, la démarche engagée par le LABO de l’ESS, fondé en 2008 par un « jeune » militant de 88 ans Claude Alphandéry, comme tentative de régénération des acquis de l’ESS a fait émerger des enjeux à la fois anciens – quelle gouvernance pour un travail vivable dans une entreprise vivante ? – et nouveaux – quelle prise en compte de la nécessité de développements plus durables respectant mieux la dignité des êtres humains ?

Essor du modèle associatif malgré les difficultés financières, redéveloppement des coopératives, invention de nouveaux statuts, hybridation des formes entre économie marchande « ordinaire » et ESS, développement de l’IAE comme interface effervescente entre l’économique et le social, plusieurs modélisations heuristiques permettent d’éclairer quelques facettes de ces phénomènes récents. Une lecture nouvelle et plus complexe de l’ESS et de ces « lieux où l’on entreprend » émerge, révélant des enjeux plus larges et plus actuels. Notamment sur les « différences » positives (atouts) et négatives (handicaps) avec les entreprises ordinaires, elles aussi traversées par d’énormes différences – de la TPE à la transnationale – si bien imagées par les trois étages de l’économie selon Fernand Braudel (1979).

Au rez-de-chaussée, la production autonome des individus et des ménages représente 30 à 40 % du PIB alors même qu’elle n’est pas comptabilisée officiellement. Des associations en sont souvent le support formel ou informel. Au premier étage, l’économie de marché, la concurrence : les activités artisanales, le petit commerce, les TPE, les PME et les PMI favorisent la création de valeur ajoutée locale. Au sein de cet étage, l’ESS est un outil facile d’accès pour entreprendre collectivement avec peu de capital et pour répondre à des besoins ignorés par le marché. Tout en nouant des liens avec les entreprises classiques. Au second étage, le capitalisme des multinationales, des trusts et des monopoles (publics ou privés), avec sa spéculation, ses banques, ses chasses gardées, repose sur des formes très prédatrices d’organisation économique.

Qui dit travail dit travailleur, qui dit entreprise implique une ou un entrepreneur. Au cours des années 1970, le phénomène du « drop out » ou fuite des jeunes diplômés, futurs cadres, hors du système économique dominant, a concerné près de 30 000 personnes (Guillebaud, 1975) – dont l’auteur de ce texte. Ils ont pour la plupart entrepris de vivre et travailler autrement, « au pays » pour une partie d’entre eux ou dans un autre pays que le leur, mais en milieu rural la plupart du temps. Ce fut l’âge de l’autogestion (Rosanvallon, 1976), l’essor des pratiques alternatives (Léger, Hervieu, 1979) (Allan-Michaud, 1989 ; Adam, 1984 et 2009) et le renouveau des SCOP (Chataignier, Le Filleul, Fabian, 1984).

Dans les années 2000 à 2005, pour de multiples raisons – crises économique, sociale, climatique, financière, morale ; précarité du travail, faiblesse de l’emploi, modèles générationnels positifs des parents « soixante-huitards », etc. – le phénomène semble réapparaître : « Le professeur de philosophie d’une école de commerce prestigieuse me disait un jour : « Mes étudiants sont constitués de trois groupes : les fous, qui marchent à fond dans le système, n’ont en vue que leur carrière et poursuivront la même logique sans état d’âme toute leur vie ; les interrogatifs, qui dès l’école s’interrogent sur le sens de tout cela et en particulier sur le sens aujourd’hui de l’action des entreprises classiques, chercheront plutôt à s’orienter vers des organisations à but non lucratif même s’ils y gagnent beaucoup moins ; enfin, le groupe le plus nombreux, comme toujours, le marais, ceux qui prennent pour argent comptant ce qu’on leur enseigne et se retrouveront à quarante ans sur le divan d’un psychanalyste » (Calame, Essai sur l’Oeconomie, 2009, p.304).

Les discours des acteurs de ces changements personnels des années 1970 et les chartes des mouvements nés alors (CLBG, 1980) exprimaient clairement une volonté de construire un autre rapport au travail et à l’argent. Ce rapport se manifeste à nouveau avec ses différences d’époque et ses ressemblances : faire un travail qui ait du sens, dans lequel on se retrouve. Donc souvent l’inventer, ou découvrir ce que d’autres ont déjà inventé et qui pourrait leur convenir. En un mot rencontrer ce qui se passe dans l’ESS, plus ou moins clairement perçu et nommé comme telle. Déjà à cette époque l’économie alternative se disait différente et écologique, avant de se dire économie sociale. Puis les mots se sont rapprochés, certains ont disparu, d’autres ont duré, d’autres sont apparus, l’alternative a fait place au solidaire.

Ces changements sémantiques ne sont pas innocents et nous allons maintenant nous pencher sur cette question majeure du sens des mots que bien des confusions abîment ou noient dans un parler « médiatique » qui ne se questionne plus lui-même.
1. Ce que les mots veulent dire : le sens du travail dans l’emploi
La question du travail dans ses multiples dimensions, est omniprésente aujourd’hui. Celui-ci commence à être reconnu comme un « objet » complexe, intime et vital, désiré, rejeté, pratiqué sans le savoir, nié, etc. Mais de quoi parle-t-on ? Il semble essentiel de remettre du sens sur les mots car « Mal nommer les choses, c ‘est ajouter au malheur du monde » disait Camus. Le travail et l’emploi sont constamment confondus par le grand public. Cette confusion néfaste stigmatise ceux qui sont « désemployés » (disempleo) , elle empêche de trouver des solutions créatives à nos problèmes : le chômage de longue durée, celui des jeunes, l’orientation professionnelle, le stress dans l’emploi, etc.

Il est urgent aujourd’hui de revenir à la signification différente de ces deux mots, de distinguer le travail de l’emploi puis d’étudier leurs rapports complexes et surprenants. Enfin d’apprendre à les articuler 2 de façon innovante.
1.1 Le travail, objet intime, complexe et vital
Toutes les enquêtes le confirment. A partir de ses acceptions diverses dans le langage populaire, le travail se déploie dans 4 dimensions entrelacées (complecti) issues des termes labor (la dimension effort), opera (la dimension transformation, création, fabrication), opus (la dimension résultat, ouvrage, œuvre) et trepalium (la dimension contrainte, soumission). Une définition opérationnelle du travail est selon nous : tout acte humain de transformation intentionnelle de la matière animée ou non, de l’information, des êtres humains.

Chaque aspect a des effets positifs et négatifs : labor épuise mais est formateur physiquement et psychiquement ; opera valorise / dévalorise le plaisir et le sens de l’action, crée un sentiment du temps élastique (ça dure trop / on ne voit pas le temps passer) ; opus crée la fierté ou le rejet du résultat produit par soi ; trepalium contraint, socialise, normalise mais peut détruire. Comme le dit Edgar Morin (2000) : « Nous sommes transformés par ce (et ceux) que nous transformons ». D’où des précautions pédagogiques et éthiques :

– le dosage de ces 4 aspects diffère selon chaque situation de travail ;
– le travail commence, existe et finit en dehors de l’emploi : à l’école, dans la famille, à la maison, dans l’association, le syndicat, le parti, la formation...
– nul ne peut dire le vécu d’une situation de travail à la place de celui/celle qui la vit.
1.2 L’emploi, place sociale et lien juridique
Le mot vient du latin implicare qui a engendré implication, mais aussi emplir, remplir et emplette. D’où le beau slogan nos emplettes sont nos emplois ! Notre définition opérationnelle 3 est : toute place que l’on occupe dans la société pour y effectuer un travail en échange d’une rétribution. Le terme de place a une dimension spatiale et il confère à l’emploi une visibilité spatiale... et sociétale : si le travail est de l’ordre du faire , l’emploi est un paraître , au sens premier d’être visible. J’entre tous les matins dans l’entreprise X ou Y, privée ou publique et à travers mon emploi, je parais socialement. A contrario, je n’ai plus d’emploi, je disparais de la société... et j’entraîne ma famille dans cette catastrophe ! « Perte d’emploi, perte de soi », écrit D. Linhart (2002). L’emploi a bien sûr aussi une dimension juridique par le lien de subordination – archaïque et à réinterroger 4 – qui fait que je suis employé par Y pour un travail Z.

La lutte contre le chômage de masse a fait naître de nouvelles formes d’emploi : IAE, groupements d’employeurs (GE), coopératives d’activités et d’emploi (CAE), auto-entrepreneur... comme la pression des employeurs avait fait naître l’intérim en 1970.
1.3 Les rapports complexes du travail et de l’emploi
Le travail est un contenu et l’emploi un de ses contenants : il est « la peau sociale » du travail et du travailleur. Edgar Morin, lors d’un congrès de SOS Amitié à Poitiers en 1993, a écrit fort justement : « l’emploi peut étoffer le travail comme il peut l’étouffer » Les interactions contenant-contenu sont nombreuses, on peut en relever une dizaine au regard du risque, du temps, du pouvoir, des relations, de l’image de soi, de la logique comptable, etc. (Adam, 2008). Elles ont des conséquences majeures dont les principales sont :

– le travail et l’emploi (le travailleur et l’employeur) sont et seront toujours deux positions irréductiblement opposées, complémentaires et concurrentes (dialogiques pour Edgar Morin), quel que soit le statut de l’entreprise. Dans une SCOP, on peut vivre tour à tour les deux positions selon la santé économique de l’entreprise. Dans tous les cas, ceci oblige à construire des compromis intelligents, à inventer des solutions satisfaisantes comme l’a fait Mary Parker Follet (Mousli, 2000).

– un/e créateur/trice d’entreprise transforme du travail en emploi, il/elle doit être soutenu/e, accompagné/e. C’est le métier nouveau qu’ont inventé les boutiques de gestion en 1980.

– le travail est un outil de redynamisation et de remotivation pour aller vers l’emploi, particulièrement chez les jeunes peu ou pas scolarisés ; c’est ce qu’ont inventé les entreprises d’insertion et autres SIAE à travers le tutorat d’insertion.

– il est vital de préparer sa retraite en repérant le ou les travaux (l’activité librement choisie) qui motiveront quand l’emploi aura disparu. De trop nombreux exemples témoignent de la difficulté de la transition.

– enfin en articulant, de façon nouvelle et créative, le travail dans sa mobilité de plus en plus attendue par les employeurs – source de multi-compétences – avec l’emploi sécurisé par un CDI attendu par les travailleurs, les Groupements d’employeurs ont fait émerger en France puis en Europe une forme prometteuse, dès lors qu’ils agissent à l’échelle d’un territoire assez grand, pays, bassin d’emploi et pour de multiples secteurs. M. Adam (2008) détaille les atouts et les perspectives prometteuses de cette formule collective nouvelle.

Mais la complexité de ce rapport contenant-contenu augmente et le modèle révèle sa dimension partielle et réductrice (comme pour tout modèle), dès lors qu’on reconnaît qu’employer est un vrai travail, comme le font les employeurs compétents et soucieux de bien gérer leurs « richesses humaines » – la GHRH ou gestion humaine des ressources humaines – et surtout les groupements d’employeurs, nés pour cette fonction et l’exerçant souvent de façon bien plus professionnelle que nombre de petits employeurs peu formés à ce travail.

Par ailleurs, travailler, c’est s’employer soi-même avec plus ou moins de savoir-faire sur la gestion de ses propres ressources physiques et psychiques. Il n’y a plus distinction absolue entre extérieur et intérieur, mais une situation différente et complexe à chaque fois, se prêtant à une multiplicité de points de vue complémentaires et opposés à la fois, tous partiellement légitimes.

Emploi et travail forment donc un vrai couple avec ses joies et ses vicissitudes, ils sont liés pour le meilleur et pour le pire... Examinons les apports réciproques de chacun dans le couple ; prenons par exemple dans les descripteurs d’une situation de travail, la signification accordée à celui-ci par son auteur-acteur. Sur le versant de l’emploi, sélectionnons la perception subjective de sa rémunération par ce même travailleur. Et croisons ces deux variables subjectives, quatre quadrants apparaissent :

– une zone de « l’engagement » pour une cause où le sens donné à son travail est fort mais où la rémunération est perçue comme faible ;

– une zone du « gagne-pain » où c’est l’inverse, soit une seconde zone paradoxale ;

– une zone des « travaux forcés », qui se passe de commentaires, mais hélas bien trop remplie aujourd’hui ;

– enfin une zone de « l’ouvrage » apprécié et reconnu, y compris par la rémunération.

On peut alors repérer à partir du vécu de chacun et de son histoire professionnelle une dizaine de situations types, vécues et/ou observées par l’auteur. Dont certaines sont particulièrement motivantes et d’autres dangereuses dès lors qu’on y « séjourne » longtemps, comme l’emploi-travail « pénitentiaire » et l’emploi-travail « déchirant » du schéma.

On peut également tracer son parcours dans l’emploi-travail, ce que l’on peut appeler sa carte emploi-travail, un outil de libération de la parole et du récit de vie lors d’un travail de bilan de compétences 5 .

Sur la carte générique initiale, il est tentant d’essayer de circonscrire des périmètres (approximatifs) liés aux emplois-travail rencontrés : l’économie solidaire, récente et fragile, où la motivation domine dans l’euphorie des lancements et où le souci de l’économique et de la rémunération n’est pas encore primordial ; l’économie sociale plus solidement installée mais déjà plus banalisée notamment dans ses grandes institutions coopératives ou mutualistes ; et la société toute entière dans son extrême diversité.

Concluons cette première partie. La distinction entre travail et emploi permet de les réarticuler, de les conjuguer de très nombreuses façons, elle est particulièrement féconde et devrait être portée par le plus grand nombre d’acteurs concernés, syndicats d’employeurs et de salariés, secteurs de la formation et de l’insertion, pouvoirs publics, médias. La question du sens en est réactivée, tant il est vrai que selon l’expression de Jean-Louis Le Moigne, le travail est « une activité finalisée finalisante » (Genelot, Avenier, 2012).
2. La boussole du sens dans la création d’entreprise
Une des formes particulières du travail dans son rapport à l’emploi est en tout premier lieu la transformation de son travail en emploi à travers le processus de création d’une entreprise, fut-elle dans un premier temps le fait d’une seule personne. Cette transformation entreprenante rend l’entreprise créée très précieuse et en fait le lieu effervescent des rapports complexes que nous venons de survoler. Notre expérience et l’observation nous ont montré que cette création, cette genèse peut se concrétiser selon trois modes distincts.
2.1 La création pour moi, pour nous, pour eux
Trois chemins différents, trois grandes modalités de création d’une entreprise sont à l’œuvre dans notre société et facilement observables si l’on y prête attention... car les médias ne leur font pas la part égale.

Soit on s’auto-organise seul et on crée son entreprise (au sens large, y compris l’auto-emploi) pour soi (et sa famille) ; c’est l’initiative individuelle, elle engendre l’économie qualifiée de privée. Le terme n’est pas heureux car il évoque une opposition avec l’économie publique oubliant d’autres formes d’économie que sont celles du don, de la redistribution, de la coopération (Polyani, 1944, Laville, 1999). Les formes juridiques de cette création « pour soi » sont multiples et concernent fortement les secteurs de l’agriculture, du commerce, de l’artisanat, du travail indépendant, des professions libérales, etc. La toute dernière forme est le statut d’auto-entrepreneur, qui n’est pas sans poser de nombreux problèmes.

Même l’utilisation du statut de SARL relève de ce type « pour soi » dès lors que l’un crée son emploi quand l’autre n’est qu’un apporteur de capitaux. Ainsi dans les années 1980, une nouvelle génération se manifeste en se regroupant dans des clubs de créateurs et fonde un mouvement national de clubs de créateurs 6 . Remarquons également que le don n’y joue qu’un rôle peu reconnu, par le travail des conjoints dans des secteurs comme l’agriculture, le commerce et l’artisanat.

Second chemin, on s’assemble et à plusieurs on crée une entreprise « pour nous » devenant ainsi des entrepreneurs collectifs. Un projet commun se concrétise alors, par et dans la collaboration, sous les statuts bien connus de l’association, de la mutuelle ou de la coopérative aux nombreuses déclinaisons. Nous appelons cette seconde économie et ses formes variées une économie de coopération. Le don y joue un rôle non négligeable à travers le bénévolat. Son renouveau dans les années de l’après 68 a fait naître une économie qualifiée alors de parallèle ou d’alternative, qui rejoindra ensuite l’économie sociale en l’interpellant sur ses modes de fonctionnement.

L’association ne relève cependant pas toujours de ce type tant le statut permet de modèles différents. Mais des associations comme Accueil Paysan qui groupe des paysans hébergeurs, les groupements d’employeurs, les associations sportives ou culturelles « closes », à consommation fermée, c’est-à-dire réservées à leurs seuls adhérents, sont assurément de ce type. Très nombreuses, Dan Ferrand-Bechmann (2000) les appelle des associations mutualistes .

Les mutuelles de santé et d’assurance en sont des acteurs importants et très visibles, ce qui ne veut pas dire que le sentiment du « pour nous » soit très fort, car il peut se diluer dans les arcanes d’une organisation devenue très grande et peu chaleureuse.

Le cas des coopératives est lui aussi éclairant, le « pour nous » y est à chaque fois différent : il s’agit du « nous les consommateurs » de denrées ou de crédits (les banques coopératives) ; ou du « nous les producteurs » (salariés ou artisans, pêcheurs, transporteurs) ; ou « nous les fournisseurs », etc. Seule la récente société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) marie plusieurs de ces types et associent différentes parties prenantes autour de la même table pour gouverner l’entreprise. Le « nous » y est un ensemble de plusieurs nous, ce qui introduit déjà les « eux », les autres catégories que la mienne. On s’approche du troisième chemin.

Il est en effet possible de créer une entreprise « pour eux », pour d’autres que soi et notamment des personnes peu capables de s’insérer seules dans l’emploi ordinaire. Ces entrepreneurs sociaux ont ainsi fait naître des entreprises appelées intermédiaires (aujourd’hui dites d’insertion). Elles furent fondées par des travailleurs sociaux dans les années 1980 pour des personnes plutôt jeunes et marginalisées, sortant de prison ou d’hôpital psychiatrique et ne trouvant pas d’entreprises ordinaires désireuses de les accueillir.

Ce phénomène d’éco-organisation – dans le champ économique – a vu le jour, lui aussi dans les années 1980. Il n’a pas cessé aujourd’hui prenant jusqu’à 7 formes différentes 7 au sein du secteur qu’on a appelé maladroitement l’IAE ou insertion par l’activité économique ; en oubliant de dire IAE de production , la consommation étant aussi une activité économique, indispensable pour tout système vivant ! Parler d’insertion par le travail (en acceptant cette fois le raccourci de fusion entre travail et emploi) est bien plus évocateur car cela révèle que les chemins « classiques » de l’intégration par les formations initiale et continue n’ont pas fonctionné et qu’un autre chemin existe, une troisième chance.

Nous sommes cette fois devant les manifestations d’une économie d’inclusion et de lutte contre les exclusions sous toutes leurs formes. Une observation attentive de notre société révèle que dès les années 1975, la création des centres d’aide par le travail (CAT) et des ateliers protégés (AP) – devenus respectivement ESAT et EA, établissements et services d’aide par le travail et entreprises adaptés – relevaient déjà de cette économie, avec des budgets conséquents mais avec une visibilité paradoxale : oui ces structures d’aide aux personnes handicapées étaient utiles et de plus en plus nombreuses 8 , mais marginales vis-à-vis de l’économie ordinaire. On pensait peu cette pluralité concrète, même si le droit à la différence commençait à remuer les consciences et les structures sociales.
2.2 Un modèle ternaire et de riches interactions tant éthiques que techniques
Une modélisation ternaire apparaît. Trois pôles éthiques en résonnance avec les trois valeurs qui font la devise de notre pays, et la mise en avant plus forte dans chacun des pôles de la liberté individuelle ou de l’égalité ou de la fraternité ; en sachant que chacune sans les deux autres peut faire des ravages. Et que les façons de repérer ces trois dominantes sont multiples : en les nommant dans le langage de ceux qui préfèrent un pôle plutôt qu’un autre, apparaissent les termes de responsabilité individuelle, équité, et solidarité, et avec Pierre Rosanvallon (2011) trois formes d’égalité, l’égalité des chances, l’égalité des pouvoirs et celle des affections.

Mais ce sont tout autant trois chemins-processus distincts car juridiquement balisés par des statuts ou des dispositions réglementaires. Une lecture attentive et en contexte de cette modélisation tripolaire fournit alors de nombreux éclairages et leurs riches conséquences.

La première est de modifier le périmètre de l’économie sociale et solidaire : elle n’est plus uniquement une économie de la coopération avec les règles de la double qualité. Elle inclut une économie de l’inclusion, soit une unité nouvelle et complexe dans la diversité... comme la devise de l’Europe ! La maison de l’ESS a maintenant deux portes : il lui faut coopérer et faire coopérer pour inclure, mais tout autant inclure pour coopérer et faire coopérer. L’économie de la réparation qui naît de cette seconde fonction a du mal à être reconnue, tant l’économie sociale installée a peur de se voir confinée au rôle de voiture balai du système économique dominant, oubliant d’une part que la réparation est un concept écologique utile, du plombier au chirurgien, et d’autre part que tout le secteur de l’action sociale et médico-sociale est concerné par de très nombreuses et très grosses associations employeurs.

Seconde conséquence, des interactions nombreuses existent deux à deux entre les pôles. Qu’il s’agisse de Darty aidant Emmaüs à lancer les entreprises d’insertion du réseau ENVIE sur le recyclage d’appareils ménagers, de PME qui se groupent pour construire avec le Crédit coopératif une coopérative de crédit, ou de la MACIF aidant les structures d’insertion par sa fondation, les exemples se multiplient.

Troisième conséquence, le modèle montre bien comment chaque pôle joue un rôle essentiel, une fonction sociétale utile, le droit à l’initiative créatrice, la fonction de partage égalitaire et le souci de l’insertion dans l’emploi de chacun, ce droit constitutionnel qu’on oublie massivement... Un rôle essentiel donc pour chaque pôle mais partiel, car ces trois fonctions sont à la fois légitimes et utiles. C’est leur combinaison au sein d’une économie plurielle de fait, mais pas encore bien assumée en droit, qui apporte un plus à la société, celui d’une économie vivable et vivante. Ces légitimité multiples, mais partielles, de chaque pôle appelle un principe de légitimité plurielle qui peut s’énoncer ainsi : « chacun a le droit de cité, mais nul ne peut se prendre à lui tout seul pour la cité », soit un fondement d’une économie vraiment plurielle.

Rappelons au passage que le statut ne dit pas la gouvernance concrète, il la facilite seulement en exprimant le projet des fondateurs. Ainsi quatre modèles de gouvernance différents peuvent se rencontrer au sein de la même formule juridique, la SCOP, dans le même champ d’activité, le conseil et la formation (Adam, 2009).

Quatrième conséquence, des évolutions voire des dérives sont toujours possibles d’un pôle à l’autre. Une entreprise plus collective peut devenir plus personnelle tant les phénomènes de pouvoir sont prégnants dans la gouvernance et réciproquement une entreprise « pour soi » peut devenir plus collective par choix ou par reprise. Edgar Morin (1990) rappelle que « tout ce qui ne se régénère pas dégénère. Il faut sans cesse pour maintenir un acquis le régénérer. »

Cinquième conséquence : des hybridations innovantes se multiplient depuis les 30 dernières années avec une accélération récente. La carte ci-dessous positionne différentes formes juridiques d’entreprises ou des actions-dispositifs mis en œuvre par les acteurs concernés, pour marier deux pôles voire trois en fonction de leur projet. Les formules les plus prometteuses dans cette direction sont aussi les plus complexes, et les plus fragiles, comme la coopérative d’activités et d’emplois (CAE) ou le groupement d’employeurs multisectoriel de territoire (GEmsT).


Lecture du schéma : Les rectangles désignent des types de statut d’entreprises comme le groupement d’intérêt économique (GIE), la société anonyme à participation ouvrière (SAPO), le groupement d’employeur mono-sectoriel (GE mono) ou multi sectoriel de territoire (GET multi), le groupement social et médico-social (GSMS), la société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), la société coopérative ouvrière de production (SCOP), la société à responsabilité limitée (SARL) auquel vient s’ajouter éventuellement une des 7 fonctions d’insertion, ainsi la SCOP EI ou la SARL EI, etc.
Les ellipses désignent des entreprises de niveau 2 c ‘est-à-dire génératrices d’entreprises comme la boutique de gestion (BG), la couveuse d’entreprise, la coopérative d’activités et d’emplois (CAE), des organisations au sens de la sociologie des organisations tandis que les actions de la légende sont des activités spécifiques de partenariat entre entreprises de type différent, un atelier interne ouvert à des personnes reconnues handicapées, une sous-traitance etc.
2.3 La partie contient le tout et les trois types sont aussi dans l’entreprise elle-même
Une propriété particulière de ce modèle tripolaire est son caractère hologrammatique 9 . Il est facile pour qui, créateur ou pas, a vécu en entreprise privée marchande lucrative ou non, ou même en entreprise publique, de repérer que les trois pôles du « pour moi », « pour nous », « pour eux » prennent du sens aussi à l’intérieur de l’entreprise ; ils caractérisent des points de vue complémentaires et opposés en partie dans son fonctionnement.

Dans l’entreprise, chacun voit d’abord midi à sa porte, à savoir les choses de son point de vue propre, qu’il soit fondateur ou dirigeant non fondateur, cadre ou salarié/e de base, administrateur (bénévole ou non) et cette vision « pour soi » engendre à son tour un « pour nous » lié à cette place et tout aussitôt un « pour eux » des autres places (la direction pour les salariés, les salariés pour les actionnaires, etc.) sans oublier les clients sans lesquels l’entreprise n’existe plus, et enfin le reste du monde extérieur, biophysique et humain proche et lointain.

Ainsi se construit dans un triple mouvement : 1) une unité vécue, la sienne propre ; 2) une unité perçue dans l’altérité interne de l’équipe ou des « pour nous » plus largement – c’est toute la force de la culture d’entreprise quand elle agrège bien la diversité de ces pour moi en un pour nous, au risque d’une certaine fierté arrogante vis-à-vis de l’extérieur ; d) et enfin une altérité externe des « pour eux », plus étrange et parfois étrangère, notamment dans les services publics et les très grandes entreprises. On a beau dire « le client est roi », il se sent souvent peu considéré...

L’entreprise vivable et vivante ne serait-elle pas alors celle où la gouvernance tente de tenir compte des trois points de vue ? Ce qui n’est jamais définitivement acquis, ni même garanti par des statuts et autres règlements ou procédures qualité. Si l’ESS n’en a pas le monopole, soyons lucides, elle a par contre de très nombreux atouts statutaires facilitateurs d’une bonne gouvernance.

Dans ce but, un levier à plusieurs poignées est constitué par les bilans. Les trois pôles internes à l’entreprise et leurs interactions incessantes se jugent à l’aune des bilans de plus en plus nombreux aujourd’hui qui tendent à l’évaluer. Le bilan économique est le « pour moi » de l’entreprise et le souci du maintien économiquement viable de chaque « pour soi » dans l’entreprise. Le « pour nous » est investi par le bilan social , réservé pour l’instant aux grandes entreprises de plus de 500 salariés, mais aussi par le bilan coopératif dans les coopératives. Le « pour eux » est construit d’une part par le bilan environnemental vu comme un respect des êtres vivants humains et non humains à l’intérieur, et tout autant à l’extérieur de l’entreprise ; tandis que le bilan d’insertion dans les entreprises éponymes révèle le degré de prise en compte efficace du projet de ces structures, « pour eux », les personnes accompagnées durant un temps déterminé vers l’emploi ordinaire. Un bilan du tutorat pour les apprentis et autres contrats de professionnalisation relève du même registre. Enfin au centre, c’est-à-dire au carrefour des trois pôles, se situe les tentatives plus riches et plus complexes que constitue la mise en œuvre du Bilan Sociétal © du CJDES, de la Performance Globale du CJD, de la RSE, de la norme ISO 26000.

On le voit bien sur ces outils, les méthodes pour investiguer la dynamique de chaque pôle s’enrichissent tous les jours. Mais les outils ne remplacent pas les relations entre personnes au travail dans l’emploi, la parole régulièrement libérée dans des formes pertinentes reste un atout majeur de la gouvernance, pour permettre que le travail ait du sens pour chacun et que chacun puisse dire le sens de son travail. Car comme le disait Jean Monnet (Adam, 2011), « le sens de l’action se perd constamment dans l’accomplissement de l’action » , à fortiori si la pression économique est puissante. Des lieux de parole et des temps de parole sont irremplaçables. Justement parce que le travail est « une activité finalisée finalisante » (Jean-Louis Le Moigne). Chacun/e a quelque chose à en dire.
Conclusion : les enjeux polysémiques du sens
Le travail du sens, signification et direction à la fois, d’une part ce que je pense de ce que je fais là où je suis, et d’autre part où je voudrais aller, produit un phénomène très intense au cœur du travail humain, a fortiori dans l’emploi-travail si chronophage et si socialisant, donc au sein de toute entreprise.

Ce sens, chacun le perçoit (par ses sens éveillés), le sent et l’exprime à sa mesure. Ainsi le communiquent ces trois maçons du Moyen Age rencontrés par un voyageur qui les interroge sur leur activité. L’un dit « j’empile des briques », l’autre « je monte un mur », le troisième « je construis une cathédrale ». Chacun voit midi à sa porte et toutes les portes sont singulières.

Entreprise est un terme qui n’a pas que le sens étriqué aujourd’hui devenu dangereux – voire toxique ? – du Medef comme lieu visant exclusivement un profit financier, lui-même exclusivement réservé aux seuls actionnaires. Mais bien plus largement c’est un lieu où des humains rassemblés créent des richesses – des utilités relatives – par leur travail dans un emploi, en transformant la nature pour le meilleur et pour le pire, donc lieu d’une double transformation puisque s’y joue aussi la transformation de soi, formation et déformation à la fois. On n’est pas impunément pendant des années menuisier, infirmière, comptable, vigneron, etc. sans en être profondément imprégné. « Nous sommes transformés par ce que nous transformons » (Morin). Et par ceux que nous transformons pourrait-on ajouter. D’où un double attachement à l’entreprise durant le temps long de la vie professionnelle, avec un lien à la fois affectif et juridique, et ses conséquences redoutables quand le lien se brise sans précaution.

Refonder le travail, permettre à chacun de lui donner du sens, son sens, c’est donc aussi refonder l’entreprise et sur ce chemin, l’économie sociale et solidaire, malgré ses dérives et ses échecs, et en partie grâce à eux (Dacheux, 2012), ouvre des voies prometteuses si elle n’oublie plus la nature au sens le plus large, menacée et menaçante, et qu’elle devient pionnière d’un développement durable orienté vers les emplois. Des voies prometteuses dès lors qu’elle pratique ses valeurs en actes et plus en simples déclarations, qu’elle s’ouvre aux autres acteurs des territoires où elle se développe, car elle est largement non-délocalisable. Et en prouvant que la coopération est bien plus qu’un statut utile, un processus vital aujourd’hui à tous niveaux pour la plupart de nos problèmes. Même les entreprises ordinaires et leurs mouvements (CJD, CGPME, etc.) commencent à s’en rendre compte.

Le savoir coopérer et le savoir-faire coopérer deviennent des leviers de l’avenir. Un proverbe saintongeais le dit bien, « le plus gros brin de chanvre, ne saurait faire un cordage ».
Bibliographie
Adam M. (1984), Histoire des pratiques alternatives , Réseaux Espérance

Adam M. (2008), L’Association, image de la société , L’Harmattan, 2 e édition revue et augmentée.

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2 Ce qu’a esquissé Alain Supiot dans son ouvrage Au-delà de l’emploi , Fayard, 1999.
3 Proche de celle de Margareth Maruani et Emmanuelle Rey : « l’emploi est la traduction des activités laborieuses dans des cadres sociaux » (Sociologie de l’emploi , La Découverte, 1993).
4 Comme le fait Elisabeth Bost dans son livre Aux entreprenants associés, les CAE , éditions REPAS, 2011.
5 D’autres cartes emploi-travail peuvent être construites en sélectionnant d’autres variables, comme l’a fait Serge Paugham (2000) dans son étude sur l’intégration professionnelle chez les salariés du Montmorillonnais ; il croise satisfaction au travail et stabilité dans l’emploi.
6 « Les clubs de créateurs, un nouveau compagnonnage », in Les Réseaux de la création (2 e partie) », Défis , n° 21, 1985.
7 Respectivement désignées par les sigles AI (association intermédiaire), EI (entreprise d’insertion), RQ (régie de quartier), ACI (atelier et chantier d’insertion), ETTI (entreprise de travail temporaire d’insertion), GEIQ (groupement d’employeurs pour l’insertion et la qualification), ARE (atelier de réentrainement à l’emploi).
8 Plus de 500 000 personnes en 1999.
9 Le phénomène de l’hologramme, déjà pressenti depuis très longtemps, a été mis en lumière par la physique moderne dans les années 1950 avec la découverte du laser ; il permet de constater que la partie d’un système contient le tout (en réduction) de ce système, ce que montre une photo hologrammatique à nos yeux incrédules ! Ainsi la cellule et son ADN peut-elle régénérer l’être vivant tout entier (clonage). Montaigne écrivait en 1555 : « tout être humain porte en lui la forme entière de l’humaine condition » Essais III, 9.
Chapitre 2 : L’ESS comme alternative de sens aujourd’hui. Réparer l’oubli de la critique et du travail
Hervé Defalvard *

Au départ de cette étude, nous avions deux interrogations à propos des débats récents sur l’ESS comme alternative au capitalisme, débats suscités par la crise financière puis sociale de ce dernier. La première interrogation portait sur l’aspect théorique de l’alternative. Plus précisément, quelles théories l’ESS se propose-t-elle de substituer à la théorie économique orthodoxe, dont J. Stiglitz (2010) a montré le rôle dans la survenue de la crise financière ? En effet, dans les débats engagés à propos de l’ESS comme alternative, nous trouvons surtout des références aux organisations de l’ESS comme autant de modèles empiriques différents pour l’économie. L’ouvrage dirigé par J.-F. Draperi (2009), L’année de l’ESS, une alternative en temps de crise , illustre bien cette tendance 10 . La seconde interrogation touchait la place du travail dans l’ESS comme alternative. En quoi l’ESS propose-t-elle pour les travailleurs un modèle différent du modèle du travail dans le régime capitaliste ? Cette interrogation était liée à notre lecture des théories de l’ESS au XIX e siècle, dont les alternatives au capitalisme qu’elles proposèrent accordaient au travail une grande place. Par différence, dans les débats actuels surtout centrés sur la gouvernance associative ou sociétaire, la place des travailleurs se trouve quelque peu en retrait 11 .

Suite à cette double interrogation, nous avons conduit une recherche en deux étapes. La première opère un retour sélectif sur les alternatives au capitalisme que la question sociale au XIX e siècle a fait naître. Trois auteurs ont été relus – P. Buchez, K. Marx et P.-J. Proudhon – au travers d’extraits choisis de leurs œuvres. Cette exploration nous conduit à proposer une grille d’analyse où ces alternatives s’interprètent au croisement de deux dimensions. D’une part, la relation qu’elles établissent entre la critique de la théorie des économistes et l’alternative théorique qu’elles développent sur cette base critique. Cette relation dessine en quelque sorte l’axe théorique des alternatives. D’autre part, les références qu’elles font aux pratiques des capitalistes en contrepoint desquelles sont envisagées les nouvelles pratiques et organisations pour une autre économie. Cette voie dessine l’axe empirique des alternatives au capitalisme. A la croisée de ces deux axes, les alternatives développées chez ces trois auteurs accordent une place importante à la question du travail, dont l’enjeu est la réalisation de l’autonomie des travailleurs en lieu et place de son exploitation capitaliste.

A leur aune, et ce fut la deuxième étape de notre exploration, comment penser aujourd’hui une alternative au capitalisme qui, en faisant de l’autonomie des travailleurs sa priorité, se place de nouveau sous l’héritage – qui sera aussi leur actualisation – des alternatives au capitalisme du XIX e siècle ? Dans notre réponse, nous avons privilégié l’axe théorique en proposant deux critiques de la théorie économique dominante conduisant à développer deux modèles théoriques alternatifs, celui de la firme autogérée et celui de l’équilibre général concurrentiel mutualiste. Ces deux essais théoriques offrent des repères pour aborder les formes empiriques de l’ESS. A partir de ceux-ci, il est possible de considérer une gradation de formes économiques plus ou moins distantes de la forme capitaliste et/ou libérale de l’économie.
1. Le travail dans trois alternatives du XIX e siècle
Avec le déploiement du capitalisme – fin XVIII e et début XIX e – dans le sillage de la première révolution industrielle (Cl. Jessua, 2006), naît aussi la question sociale dont Sismondi (1919) fut l’un des premiers économistes a formulé les termes en même temps qu’une critique de l’économie politique. En résumant, le capitalisme libéral du premier XIX e siècle montre déjà sa dualité, qui le voit créer et augmenter les richesses des nations tout en créant de la misère pour une partie de leur population. Richesse des nations et misère ouvrière, tels sont les termes de la question sociale au XIX e siècle qui fut le berceau de l’ESS. Notre relecture des auteurs qui proposèrent des alternatives au capitalisme libéral, dégage un point qui leur est commun au-delà de leurs différences. Ce dernier réside dans la critique de l’économie politique sur laquelle tous se basent. C’est une des grandes différences avec les débats actuels dans lesquels l’ESS comme alternative se nourrit peu – voire jamais – d’une critique de la théorie économique dominante. Là réside peut-être l’explication de leurs déficits en tant que théorie économique.

Par rapport à notre grille d’analyse (cf. tableau 1 ci-dessous), utilisée pour restituer de manière exploratoire les trois alternatives proposées au milieu du XIX e par P. Buchez, K. Marx et P.-J. Proudhon, la critique de l’économie politique constitue la première station.

Tableau 1 : Le point de départ des alternatives au XIX e siècle

1.1 Le travail exploité de l’économie politique (anglaise)
Chez les nombreux auteurs de l’ESS au XIX e siècle dont C. Ferraton (2007) offre une galerie raisonnée, nous retrouvons au point de départ de leurs alternatives une critique de l’économie politique. Chez nos trois auteurs choisis, elle se présente selon des voies différentes mais toujours avec une place substantielle accordée au travail.

Pour P. Buchez, issu du saint simonisme, la critique de l’économie politique anglaise tient d’abord à la responsabilité qu’il lui impute. Pour lui, le discours de cette dernière est à l’origine de la division en classes de la société, entre d’un côté les propriétaires peu nombreux et, de l’autre côté la foule des travailleurs. Dans cette division en classe légitimée, et donc propagée par l’économie politique, s’enracine la pauvreté des seconds (cf. C. Ferraton, op. cit., p. 55-56). C’est ici le rôle performatif de la théorie économique que dénonce P. Buchez, où le dire de la théorie économique revient à faire la société. Un ensemble de travaux réunis par F. Cochoy et M. Grossetti (2008) montre toute l’actualité de ce rôle performatif de la théorie économique. Selon nous, cette spécificité de la théorie économique est à rattacher, au moins pour les XVIII e et XIX e siècles, à sa nature de science morale ou d’éthique qu’elle avait à son commencement (cf. F. Vergara 2002, H. Defalvard, 2011a).

Plus précisément, la critique de P. Buchez porte sur les catégories premières de l’économie politique anglaise et sur la méthode individualiste qu’elle suit pour les fonder. D’une part, en imposant et naturalisant la division de la société entre deux classes à la base de son modèle, elle sépare l’économie de la morale en n’abordant jamais cette division sous l’angle de la justice. D’autre part, sa méthode qui attribue aux individus des comportements égoïstes et matérialistes tend à faire de ce comportement un invariant universel, alors qu’il dépend selon P. Buchez, des contextes sociaux. Ainsi, l’économie politique anglaise est-elle à la base d’une société à la fois injuste et matérialiste. La concurrence qu’elle promeut entre les capitalistes, d’une part, et entre les travailleurs, d’autre part, condamne ces derniers à « s’offrir au plus bas prix ». La liberté qu’elle défend en absence de toute croyance commune fait que « personne ne pense aux autres, si ce n’est pour en faire des sujets d’exploitation ».

Chez K. Marx, la critique de l’économie politique suit un autre chemin. Son assise repose sur la mise en évidence de l’erreur que cette dernière commet dans l’analyse de la valeur de la marchandise, tout en lui reconnaissant d’avoir largement ouvert, avec D. Ricardo en particulier, le chemin de son étude scientifique. Le lien entre la critique de l’économie politique et les élaborations théoriques de K. Marx est particulier, en deux sens par rapport à notre grille de lecture. D’une part, sa critique prépare fondamentalement une théorie de la valeur de la marchandise en régime capitaliste alternative à l’économie politique, et non pas une alternative théorique au capitalisme qui n’occupe que les marges de son œuvre théorique comme on le verra plus loin. D’autre part, si sa critique de l’économie politique est bien un point de départ, ainsi se nomment deux écrits de K. Marx de 1857 et 1859 qui précèdent de dix ans la publication en allemand du livre I du Capital , sa critique n’a véritablement été établie qu’une fois achevée sa théorie de la valeur de la marchandise en régime capitaliste. Si elle est un point de départ, sa critique de l’économie politique est aussi un point d’arrivée de son œuvre théorique. Cette critique, on en trouve un condensé dans une note que K. Marx ajoute dans la section sur le fétichisme de la marchandise : « L’insuffisance de l’analyse que Ricardo a donnée de la grandeur de la valeur – et c’est la meilleure – sera démontrée dans les livres III et IV de cet ouvrage. Pour ce qui est de la valeur en général, l’économie politique classique ne distingue jamais clairement ni expressément le travail représenté dans la valeur (d’échange) et le même travail en tant qu ‘il se présente dans la valeur d’usage du produit » (Le Capital , p. 615). Bien que notre relecture des œuvres économiques de K. Marx soit exploratoire, sans prétention donc à des propositions définitives, nous suggérons ici une clé d’interprétation de sa critique.

Si comme D. Ricardo, K. Marx affirme que la valeur d’une marchandise est déterminée par la quantité de travail nécessaire à sa production, il montre que cette propriété n’est pas due à la capacité du travail de produire des biens utiles (des valeurs d’usage) mais est liée à sa qualité de travail socialement abstrait, qu’elle prend dans le mode de production capitaliste où la valeur qui compte n’est pas la valeur d’usage (celle-ci est seulement une « pré condition »), mais la valeur argent de la marchandise dans le cycle A-M-A’. Aussi, la théorie de la valeur de l’économie politique classique est-elle adaptée à des rapports sociaux où l’échange se passe entre des travailleurs indépendants (Marx parle alors de « travail immédiat »), et dans lesquels la valeur est guidée par la valeur d’usage selon le cycle M-A-M. En effaçant l’historicité du mode de production capitaliste qu’elle analyse sous l’universel de l’échange marchand, l’économie politique classique accomplit une mystification et entretient le fétichisme de la marchandise liée au régime capitaliste libéral de production.

Enfin, pour P.-J. Proudhon, dont on sait les liens difficiles avec K. Marx, la critique de l’économie politique suit encore d’autres chemins. De manière là encore très partielle, nous ne suivrons pas le chemin qu’il trace au début de son œuvre dans Philosophie de la Misère , mais nous parcourons celui qu’il emprunte dans sa dernière œuvre, publiée à titre posthume sous le titre De la capacité politique des classes ouvrières (1865).

Après avoir noté le règne du « régime d’insolidarité mutuelle », allant « de l’exploitation des compagnies à l’exploitation du Gouvernement », Proudhon se réfère aux partisans de la mutualité qui, dit-il, empruntent aux économistes le principe de liberté mais s’en séparent en tant qu’ils introduisent la mutualité : « Ils reconnaissent, volontiers, avec les économistes de l’école purement libérale, que la liberté est la première des forces économiques (...) mais que là où la liberté ne peut atteindre le bon sens, la justice et l’intérêt général recommandent de faire intervenir la force collective, qui n’est autre ici que la mutualité même » (p. 104). Plus précisément, la critique de P.-J. Proudhon conteste le bienfondé de la loi de l’offre et de la demande : « à chaque pétition de réforme, l’économie conservatrice et malthusienne ne manque jamais d’opposer la loi suprême de l’offre et de la demande. C’est son grand cheval de bataille, son dernier mot. Essayons donc d’en faire la critique et de prouver que tout n’est pas infaillible et respectable dans cette fameuse loi. » Cette critique trouve toute sa force dans ce qu’il nomme « la lutte du capital contre le travail », en interrogeant à propos de la détresse ouvrière qu’elle engendre : « que dit la science, je parle de la science officielle ? Rien. Elle rabâche son éternelle loi de l’offre et de la demande ; loi menteuse, dans les termes où on la pose, loi immorale, propre seulement à assurer la victoire du fort contre le faible, de celui qui a contre celui qui n’a pas » (p. 116).

Ces trois critiques de l’économie politique, au-delà de leurs larges différences et en dépit du caractère partiel de notre relecture, révèlent deux points communs : elles s’attaquent à la naturalisation du capitalisme libéral par l’économie politique classique et à la normalisation de la condition ouvrière qui en découle. Pour ces auteurs, il n’y a pas de nature libérale, et le travail n’est pas condamné à la condition misérable qui est la sienne dans le capitalisme libéral.
1.2 Le travail émancipé des alternatives
Sur leur base critique de l’économie politique (anglaise), nos trois auteurs développent au point d’arrivée de leurs œuvres des modèles de l’ESS comme alternative au capitalisme (cf. tableau 2). Nous privilégions ici l’axe théorique fortement mobilisé par P.-J. Proudhon autour de sa conception de la mutualité, mais seulement évoqué en marge du Capital par K. Marx quand il se réfère à une « réunion d’hommes libres ». Enfin, P. Buchez nous impose de nous déplacer du côté de l’axe empirique où il imagine deux organisations alternatives, celle de l’association ouvrière de production et celle du capitalisme régulé.

Tableau 2 : Le point d’arrivée des alternatives au XIX e siècle


Si la mutualité chez P-J. Proudhon est associée à la « Démocratie ouvrière » 12 , c’est en tant qu’elle est un principe général des relations économiques. Comme tel, « la vraie mutualité est, nous l’avons dit, celle qui donne, promet et assure service pour service, valeur pour valeur, crédit pour crédit, garantie pour garantie ; qui, partout substituant un droit rigoureux à une charité languissante, la certitude du contrat à l’arbitraire des échanges (...), rendant le risque commun, tend systématiquement à organiser le principe même de la justice en une série de devoirs positifs, et pour ainsi dire de gages matériels » (p. 101-102). Si ce principe général se décline naturellement au niveau de la relation d’assurance, Proudhon consacre un long chapitre VIII à l’ « application du principe de mutualité au travail et au salaire ».

Ce chapitre commence par une interrogation : « et la mutualité, dont nous nous sommes déjà servis pour réformer l’assurance et faire une correction heureuse à la loi de l’offre et de la demande, ne peut-elle rien nous donner ? Comment en faire l’application au travail et au salaire ? » La réponse qu’il développe dans ce volumineux chapitre mériterait d’être suivie pas à pas. Nous en retiendrons l’essentiel. Et d’abord, la démarcation entre la mutualité et l’association (ou la communauté), laquelle repose sur la mise en commun des moyens de production ou encore du risque : à l’inverse, « pour qu’il y ait mutualité parfaite, il faut donc que chaque producteur, en prenant certains engagements vis-à-vis des autres, qui de leur côté s’engagent de la même manière vis-à-vis de lui, conserve sa pleine et entière indépendance d’action. » (p. 113). Autrement dit, ce que souhaite résoudre P.-J. Proudhon avec l’application du principe de mutualité au travail, c’est « le problème du travail libre et du juste salaire » (p. 114).

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