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L'artisanat et la dynamique de réseaux

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Description

Le réseau est un sujet à la mode, qu'il s'agisse de réseaux informatiques, des réseaux d'entreprises ou de la firme-réseau, ou encore des réseaux de relations sociales. L'entreprise artisanale n'échappe pas à cette logique de réseau technologique, économique et social. Quelles sont les modalités de formation des réseaux d'échange complexes dans lequels l'entreprise artisanale est insérée ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2011
Nombre de lectures 132
EAN13 9782296464827
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’ARTISANAT
ET LA DYNAMIQUE
DE RÉSEAUX
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55092-6
EAN : 9782296550926

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Sous la direction de
Sophie B OUTILLIER


L’ARTISANAT
ET LA DYNAMIQUE
DE RÉSEAUX


Actes du colloque
13 janvier 2009

Laboratoire de Recherche sur l’industrie et l’Innovation
Université du Littoral Côte d’Opale
Institut Supérieur des Métiers
Collection « L’esprit économique »
fondée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis en 1996
dirigée par Sophie Boutillier, Blandine Laperche, Dimitri Uzunidis

Si l’apparence des choses se confondait avec leur réalité, toute réflexion, toute Science, toute recherche serait superflue. La collection « L’esprit économique » soulève le débat, textes et images à l’appui, sur la face cachée économique des faits sociaux : rapports de pouvoir, de production et d’échange, innovations organisationnelles, technologiques et financières, espaces globaux et microéconomiques de valorisation et de profit, pensées critiques et novatrices sur le monde en mouvement…
Ces ouvrages s’adressent aux étudiants, aux enseignants, aux chercheurs en sciences économiques, politiques, sociales, juridiques et de gestion, ainsi qu’aux experts d’entreprise et d’administration des institutions.
La collection est divisée en six séries :
Dans la série Economie et Innovation sont publiés des ouvrages d’économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l’accent sur les transformations économiques et sociales suite à l’introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L’innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles.
La série L’économie formelle a pour objectif de promouvoir l’analyse des faits économiques contemporains en s’appuyant sur les approches critiques de l’économie telle qu’elle est enseignée et normalisée mondialement. Elle comprend des livres qui s’interrogent sur les choix des acteurs économiques dans une perspective macroéconomique, historique et prospective.
Dans la série Le Monde en Questions sont publiés des ouvrages d’économie politique traitant des problèmes internationaux. Les économies nationales, le développement, les espaces élargis, ainsi que l’étude des ressorts fondamentaux de l’économie mondiale sont les sujets de prédilection dans le choix des publications.
La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d’aujourd’hui liés aux métamorphoses de l’organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d’ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d’histoire de la pensée et des faits économiques.
La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d’une situation donnée. Le premier thème directeur est : mémoire et actualité du travail et de l’industrie ; le second : histoire et impacts économiques et sociaux des innovations.
La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples, fondamentaux et/ou spécialisés qui s’adressent aux étudiants en licence et en master en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l’application du vieil adage chinois : « le plus long voyage commence par le premier pas ».
P REFACE L E R ESEAU A RTISANAT- U NIVERSITE ® : UNE DYNAMIQUE DE RECHERCHE-ACTION APPLIQUEE AU MONDE DE L ’ ARTISANAT ET DE LA PETITE ENTREPRISE
I NSTITUT S UPERIEUR DES M ETIERS
Genèse du Réseau Artisanat-Université ®

Le Réseau Artisanat-Université® a été initié en 2002 par l’Institut Supérieur des Métiers (ISM) et les grandes organisations de l’artisanat, avec le soutien du Ministère de l’Economie, des Finances et de l’industrie, pour mobiliser les enseignants chercheurs sur l’accompagnement des dirigeants de petites entreprises. Trois objectifs majeurs sont alors mis en avant : la production de connaissances, la rénovation de l’offre de formation, enfin la diffusion des bonnes pratiques.
La création du Réseau constitue une réponse aux attentes formulées par les réseaux d’accompagnement des entreprises artisanales et, plus largement, une réponse au double enjeu que représente le développement de l’entreprise artisanale.
Enjeu économique : l’artisanat, « première entreprise de France », est un vivier de plus de 960 000 entreprises produisant un chiffre d’affaires de 300 milliards d’euros, et employant plus de 3 millions d’actifs. Ce secteur apparaît comme d’autant plus stratégique pour l’avenir des économies nationales que l’artisanat malgré la crise continue de soutenir l’activité, et donc aussi de créer de l’emploi « non délocalisable », fortement ancré dans le tissu économique d’un territoire.
Enjeu de formation : la prospective sur les qualifications artisanales ne saurait faire l’économie du contexte de complexification des techniques, de globalisation des marchés et d’évolution des attentes, qui oblige à considérer l’entité artisanale comme une entreprise à part entière, confrontée à des défis d’innovation et de marketing permanents. L’approche « métier » et l’approche « marché » restent ici indissociables.
Enfin, on note l’attractivité croissante du secteur pour les diplômés des filières générales et technologiques de l’enseignement. Les « nouveaux entrants » de l’artisanat, parmi lesquels on compte aussi d’autres profils, comme les cadres seniors des petites et moyennes entreprises et industries (PME-PMI), participent à la modernisation du secteur, avec une montée en puissance de la dimension « entreprise » qui entre ici dans une association de compétences avec la dimension « métier ».
La création du Réseau prend en compte ces enjeux, mais aussi le déficit d’intégration dont souffre le secteur : déficit d’image dans l’opinion, déficit d’écoute dans l’enseignement général et professionnel, enfin déficit d’intégration dans les filières d’enseignement supérieur et la recherche universitaire.
Pour répondre à ce paradoxe du potentiel méconnu et insuffisamment valorisé de l’artisanat, l’Institut Supérieur des Métiers a choisi d’innover en mettant en place une dynamique de réseau intra et interrégionale par le biais du Réseau Artisanat-Université®. Le premier club est créé en juillet 2003, en Languedoc-Roussillon. Depuis, la dynamique ne faiblit pas, mais évolue au fil des années pour s’approprier au plus près les problématiques du secteur.
Si le Réseau Artisanat-Université® devait être résumé aujourd’hui, il conviendrait de dire qu’il est à la fois support et sujet :
Support choisi par une communauté d’acteurs pour « produire de la connaissance sur l’entreprise de métiers en termes d’état des lieux et de prospective », avec une méthode et des règles de collaboration communes établies ;
Sujet par les effets induits qu’il produit chez ces acteurs, qu’il s’agisse des dirigeants engagés dans les clubs de recherche régionaux, du corps universitaire ou des représentants des organisations de l’Artisanat.

Un apport à la recherche sur l’entreprise artisanale

La « petite entreprise » ne devient objet de recherche universitaire qu’à la fin des années 1970, quand on cesse de la considérer comme un « modèle réduit de la grande entreprise » pour prendre en compte ses spécificités et son processus de développement {1} . Le recensement effectué par Olivier Torrès pour l’Observatoire des PME montre comment les auteurs initiateurs de la recherche en PME (notamment Pierre-André Julien et Michel Marchesnay) ont mis en valeur les caractéristiques communes des petites entreprises, au-delà de leur très grande diversité. On apprend également comment la recherche sur les PME s’est scindée en deux courants, l’un s’attachant à l’étude des spécificités des petites entreprises, l’autre à l’étude de leur diversité.
L’initiative du Réseau Artisanat-Université® va contribuer à une augmentation significative des travaux et des publications universitaires sur des thématiques nouvelles : les trajectoires d’innovation dans l’entreprise artisanale, l’évolution du dirigeant d’entreprise et de ses compétences, les réseaux d’entreprises artisanales, etc. En consacrant une partie de ses ressources à l’analyse de l’entreprise artisanale, la recherche s’applique à étudier un terrain non seulement neuf et quasiment inexploré, mais également en quête de formalisation et d’académisme scientifique. C’est de cette richesse dont témoigne la publication des Actes du colloque sur « L’artisanat et le Réseau ».
Le Réseau a permis à près d’une centaine d’universitaires de s’intéresser aux questions de l’artisanat, parfois même de s’en faire, depuis sa création, des spécialistes et des porte-parole. Ce rapprochement récent entre Université et Artisanat se manifeste concrètement, au-delà du Réseau, par la mise en place de partenariats avec les Chambres de métiers et de l’artisanat, et les organisations professionnelles {2} , notamment par le biais de la création de diplômes universitaires ou de la mise en place de chaires dédiées à l’artisanat et à la petite entreprise.

Une communauté d’intérêts, fondée sur une démarche de recherche-action

L’initiative originale du Réseau Artisanat-Université repose sur une entité de base : le Club, unité régionale d’un ensemble national, sert à la fois de lieu d’explicitation, de partage et de formalisation des bonnes pratiques artisanales. Depuis son lancement, 14 clubs ont été constitués en région, en partenariat avec l’Union Professionnelle Artisanale Régionale, la Chambre Régionale des Métiers et de l’Artisanat et les services compétents du Ministère en région. Un club regroupe une dizaine de chefs d’entreprises artisanales, une équipe universitaire et des représentants de l’artisanat régional.
La mise en interaction positive des expériences artisanales et des ressources universitaires s’organise selon différentes phases. Des experts universitaires rencontrent, sur une thématique commune, des représentants d’organisations professionnelles et des acteurs directs du secteur de l’artisanat. Ils visitent les entreprises, analysent les métiers, les marchés, les facteurs clés de succès ou d’échec.
Les principales problématiques liées au management et au développement de l’entreprise artisanale, sont abordées dans les clubs, de l’évolution de la demande et de l’offre à la mobilisation des salariés. Les réflexions des artisans et des universitaires mènent à la coproduction d’études de cas, de grilles d’analyse ou d’autodiagnostic, d’outils d’aide à la décision. Cette action enrichit les universitaires d’une expérience essentielle qui leur permet de renouveler leurs enseignements et de disposer d’éléments d’analyse qualitative, grâce aux artisans qu’ils enquêtent régulièrement au sein du club.
Les concepts appliqués aux PME et autres grandes entreprises tiennent rarement face aux réalités de l’entreprise artisanale et sont facilement démontés par les dirigeants artisans quand on les leur propose. Au terme « innovation » est ainsi préférée la notion de « démarche innovante », que les artisans trouvent plus proche de leur réalité. De même, les universitaires associés au Réseau Artisanat-Université suggèrent d’employer les termes de « relations humaines » plutôt que « ressources humaines », trop restrictifs à leurs yeux.
La seule méthode valable pour parvenir à établir un langage commun, sans prendre le risque de dénaturer les réalités artisanales, consiste à écouter les artisans sur leurs pratiques et sur leurs facteurs de réussite et d’échec. Un fil rouge guide la discussion sans pour autant l’orienter ou introduire de biais d’analyse.
On a beaucoup insisté au sein du Réseau sur l’aspect recherche-action ou recherche « actée » . L’objectif premier du Réseau Artisanat-Université® reste indissociable des principes de la démarche qui le constitue. La recherche-action a une double signification. Elle exprime à la fois un type spécifique de recherche orienté et nourri par l’action, mais également le transfert et l’apport des connaissances issues de la recherche aux problématiques de terrain. Les chefs d’entreprises artisanales s’approprient d’autant plus facilement ce mode de construction des connaissances que celui-ci part de l’analyse de leurs propres pratiques pour en enrichir la compréhension, et augmenter leur efficience dans l’action.
Par ailleurs, le Club est une occasion quasiment unique pour l’artisan de faire entendre sa voix sur des sujets qui le concernent de près : création et transmission de l’entreprise, financement, développement des activités, stratégies marketing, etc.


Un potentiel de développement stratégique

Par sa singularité d’organisation, de gestion et de management, par la diversité des métiers qui la caractérisent, l’entreprise artisanale représente ainsi un vaste champ d’exploration et de recherche pour l’universitaire qui se penche sur ses valeurs et son mode de fonctionnement.
Le colloque sur l’Artisanat et le Réseau, qui s’est tenu à l’Université du Littoral Côte d’Opale en janvier 2009, constitue un prolongement visible de l’action et du rayonnement du Réseau Artisanat-Université®. Regroupant des universitaires membres du Réseau ainsi que des universitaires extérieurs au dispositif, le colloque que vous présentent ces Actes a permis de rassembler les contributions de chercheurs de haut niveau, qui se sont intéressés aux relations entre l’artisanat et le(s) réseau(x).
Sur cette thématique, le Réseau Artisanat-Université® identifie avec les artisans, les formes de partenariats et de collaborations possibles, les relations faisant entrer le dirigeant dans un réseau de compétences ou de connaissances. Au-delà du repérage de ces mises en réseaux, le Réseau Artisanat-Université® contribue également à identifier les bonnes pratiques et à formuler des recommandations et des orientations pour le pilotage et le management de ces réseaux. Une organisation professionnelle a récemment axé les conditions de création d’un club sectoriel sur l’étude de cette thématique.

Le potentiel du Réseau Artisanat-Université se joue aujourd’hui sur trois plans :
sa capacité à générer de nouveaux sujets de recherche et à enrichir les filières de formation des futurs dirigeants d’entreprises artisanales ;
sa capacité à déployer la démarche et ses résultats au sein des organisations professionnelles et des organismes consulaires ;
sa capacité à se mettre au service de la progression des politiques publiques.

Anne DE B LIGNIERES- L EGERAUD
Docteur d’Etat en sciences de l’Education, Maître de conférences à
l’Université Paris-Dauphine, Présidente de l’Institut Supérieur des Métiers
Février 2011
Remerciements


Cet ouvrage n’aurait jamais vu le jour sans la précieuse coopération de Sophie Botha, chef de projet du Réseau Artisanat-Université® à l’Institut Supérieur des Métiers, et bien sûr le soutien d’Alexis Govciyan, Directeur de l’Institut Supérieur des Métiers et à Dimitri Uzunidis, Directeur de la collection L’esprit économique.
PRESENTATION GENERALE L ’ ARTISAN ET LE RESEAU
Sophie B OUTILLIER
Le réseau est un sujet à la mode, qu’il s’agisse des réseaux informatiques, des réseaux d’entreprises ou de la firme-réseau ou encore des réseaux de relations sociales. L’entreprise artisanale n’échappe pas à cette logique et selon trois modalités précédemment exposées : technologique, économique et sociale. Pièce maîtresse du développement territorial, l’entreprise artisanale est insérée dans des réseaux d’échange complexes. Ce sont ces réseaux qui seront l’objet de nos investigations sous un angle pluridisciplinaire (sciences de gestion, sciences économiques, sociologie, géographie, histoire). A la différence des réseaux informatiques, les réseaux sociaux sont beaucoup plus difficiles à saisir et par conséquent à définir. La question centrale qui unit les chercheurs sur cette thématique concerne les modalités de leur formation.
L’ homo œconomicus , cher aux économistes néoclassiques, n’est pas un agent économique isolé. Il prend des décisions dans un environnement social donné en interaction avec les autres agents économiques. Les réseaux de relations sociales se constituent selon différentes voies. Ils peuvent être le résultat de relations sociales informelles, le produit de rapports de confiance et de réciprocité qui ont été construits sur la durée. Par ailleurs, le réseau peut être aussi le produit d’une décision stratégique et planifiée d’un agent économique. Face à un ensemble de contraintes, des individus (en l’occurrence des entrepreneurs de petites et moyennes entreprises ou d’entreprises artisanales) coopèrent. Ces pratiques ne sont certes pas nouvelles. Depuis l’Antiquité, les activités artisanales et commerciales ont été organisées en guildes et en corporations.
Le développement de la grande industrie depuis la fin du 18 e siècle a entraîné leur disparition. Les grandes entreprises ont organisé le monde entrepreneurial selon leurs pratiques, impulsées par le développement de la consommation de masse (événement auquel elles ont largement contribué) à partir de la seconde moitié du 20 e siècle. La crise économique des années 1970/1980 constitua pour les petites et moyennes entreprises en général, pour les entreprises artisanales en particulier, une opportunité de développement quasi inespérée. Plus proches des marchés que les multinationales, ces entreprises sont en situation de répondre plus facilement à la demande du consommateur, d’autant que les multinationales ne sont pas à même de répondre à des demandes spécifiques. D’un autre côté, les politiques de lutte contre le chômage (mais aussi la volonté de nombre de salariés de quitter la grande entreprise) dans la plupart des pays avaient pris la forme de mesures en faveur de la création d’entreprise. Dans un contexte économique fort concurrentiel (notamment dû au développement des économies émergentes), beaucoup d’entreprises artisanales ont été amenées à coopérer, mettant en commun leurs ressources dans un mouvement dialectique de concurrence / coopération. Mais, si de nombreuses recherches ont été menées sur les modalités d’alliance et de coopération entre les grandes entreprises, les travaux de recherche sont encore embryonnaires pour les entreprises artisanales.
Les chercheurs qui ont participé à la rédaction de ce volume apportent des connaissances inédites sur le sujet. La thématique de la petite entreprise est au cœur de leurs investigations. La petite entreprise n’est pas une grande entreprise en miniature. Son organisation et ses modalités de fonctionnement sont beaucoup plus complexes. Le poids des relations familiales en général, du conjoint en particulier, est souvent très important.

Quelles sont les questions clés ?

(a) Quelles sont les conditions d’émergence du réseau : quelles sont les entreprises qui le constituent ? Pour quelles raisons ? Quel est dans ce processus le rôle des politiques publiques (voire la politique des pôles d’innovation en France et l’équivalent dans d’autres pays européens ?) ;
(b) Quel rôle, quelle place les réseaux ont-ils joué au cours de l’Histoire ? L’historien Fernand Braudel par exemple décrit avec minutie les réseaux des marchands vénitiens de la Renaissance. Pendant la révolution industrielle en Europe, comment les réseaux se sont-ils constitués dans le cadre du travail à façon ?
(c) La théorie du réseau : depuis les travaux de R. Coase (1936) sur la nature de la firme, les chercheurs ont cherché à analyser les modalités de création du réseau comme une sorte de mouvement dialectique entre le marché et l’organisation. D’un autre côté, si l’entreprise-réseau a remplacé l’entreprise fordiste (hiérarchisée et intégrée), selon les travaux du sociologue M. Castells (1990), les réseaux d’entreprises peuvent prendre des formes très différentes qu’il importe de hiérarchiser (réseaux horizontaux, verticaux).
(d) Les entreprises artisanales : quels sont les facteurs qui incitent des entreprises artisanales à se constituer en réseau ? L’impulsion décisive estelle donnée par un deus ex machina , par l’Etat, ou bien par les acteurs de la profession (organisations professionnelles, Chambres de métiers). Ces réseaux sont-ils hiérarchisés ? Sont-ils plus développés dans certaines professions que dans d’autres ? Qu’il s’agisse des métiers de l’art, du bâtiment ou des métiers de l’alimentation, quels sont les réseaux existants ?
(e) Réseau d’entreprises artisanales et dynamique territoriale : comment la constitution des réseaux s’inscrit-elle dans une dynamique territoriale ? Comment des réseaux fortement territorialisés s’inscrivent-ils dans la dynamique de l’économie mondiale ?
(f) Réseaux d’entreprises et réseaux informatiques : en dépit de l’ancienneté des réseaux, les techniques actuelles de l’information et de la communication constituent un puissant levier pour le rapprochement des acteurs. Quel est le taux d’équipement des entreprises artisanales en termes d’ordinateurs, de connexions à internet ? Pour quelles raisons les artisans se connectent-ils ? Quels sont les logiciels informatiques qu’ils maîtrisent et pour quels usages (gestion, comptabilité, production, design, etc.) ? Par quels moyens accèdent-ils aux compétences informatiques dont ils ont besoin ? Stage ? Formation continue ? auto-apprentissage ? Est-ce un moyen de renforcer la capacité de l’entreprise à innover ? Est-ce un moyen de conquérir de nouveaux marchés ? de trouver de nouveaux fournisseurs ?
(g) Les réseaux sociaux et le capital social : quels sont les réseaux sociaux des artisans ? Quelle est la part constituée par les relations informelles (parents, amis, voisins, etc.) et les relations institutionnelles (entreprises, ministères, banques, associations, etc.) ? Comment ces réseaux formels et informels se croisent-ils ? Se constituent-ils ? Se superposent-ils ? Des études de cas pourraient illustrer des descriptions générales et théoriques.

Ce volume regroupe les travaux de 25 chercheurs en sciences humaines et sociales (histoire, sciences politiques, gestion et économie), chercheurs qui coopèrent depuis de nombreuses années avec l’Institut Supérieur des métiers dans le cadre du Réseau Artisanat-Université®, mais aussi chercheurs issus d’autres universités françaises et étrangères.
Cet ouvrage est divisé de façon sans doute un peu arbitraire : la première partie présente des textes mettant principalement l’accent sur la réflexion théorique et la construction d’outils analytiques, tandis que la seconde partie aborde la question de leurs applications empiriques. Les auteurs des textes regroupés dans cette seconde partie ont adopté en revanche une démarche inversée, mettant l’accent sur l’étude approfondie de cas particuliers. Si le dénominateur commun de l’ensemble des textes réunis dans ce volume est le réseau, les contributions ici rassemblées reflètent aussi la grande diversité des approches et de la définition du réseau en sciences humaines et sociales. Cette diversité conceptuelle est le reflet non d’un chaos, mais au contraire d’un dynamisme intense de la recherche dans ce domaine.

La première partie regroupe six textes. Bien que centré sur des questions d’actualité, cet ouvrage fait aussi place à l’histoire des idées et des faits. Maria Vitali-Volant focalise notre attention sur des discussions remontant au 18 e siècle sur la définition de la classe stérile. L’école physiocratique, menée par François Quesnay, considère qu’il n’y a qu’une seule classe productive, celle des agriculteurs. Mais, progressivement, l’idée selon laquelle l’industrie est créatrice de richesse s’impose. Pietro Verri sera l’un des principaux représentants de ce courant de réflexion qui s’imposera progressivement au cours du 19 e siècle, période à partir de laquelle le libéralisme s’impose comme doctrine dominante. Le bonheur ne peut être dans la contemplation ou le loisir, mais dans l’action, dans la production et le commerce.
Georges Frédéric Manche étudie avec minutie les petites et moyennes entreprises à gestion familiale de la « province » de Vicence dans le nord-est de l’Italie. L’auteur s’interroge sur les raisons du succès de ces entreprises dépourvues de moyens financiers, matériels et humains importants. Cette réussite exceptionnelle repose sur des réseaux de relations sociales dont l’origine est bien antérieure à la révolution industrielle. Mais, c’est surtout après la Seconde Guerre mondiale, avec le développement de la société de consommation de masse que ce secteur d’activité se développe de manière très importante. Face à un contexte économique souvent très concurrentiel, seul un petit noyau d’entreprises, tout en demeurant de petite dimension, a su s’adapter.
Aujourd’hui l’artisan est un entrepreneur, un chef d’entreprise. Pourtant, souligne Sophie Boutillier, il n’en a pas toujours été ainsi. Le statut actuel de l’artisan remonte en France à l’entre-deux-guerres, période pendant laquelle l’emploi salarié se développe, mais où la crise économique et la Première Guerre mondiale ont favorisé le développement du chômage. En dépit de l’industrialisation, l’artisanat a, à la fois, gardé son identité originelle fondée sur le rapport au métier et au savoir-faire, et s’est adapté à un monde économique et social en constante transformation. Alors que nombre de penseurs au 19e siècle considéraient que l’avenir appartenait à la grande entreprise, économies d’échelle obligent.
Alors comment expliquer cette ruse de l’histoire ? Les travaux de Catherine Thévenard-Puthod et de Christian Picard apportent des éléments d’explications manifestes. Bien que le comportement des artisans soit fortement marqué par l’individualisme, les auteurs s’interrogent sur les raisons susceptibles de conduire les artisans à coopérer. Comment se structurent les réseaux ? Deux cas de figures majeurs se dessinent. Le réseau peut préexister à sa formation, en raison de l’existence d’intérêts communs basés sur des relations de connaissance et d’inter-connaissance, à l’image du cas de figure italien présenté ci-dessus par Georges Frédéric Manche. Mais, le réseau peut aussi être le produit d’une construction volontaire, planifiée, dont l’acteur principal est clairement identifié. Dans la pratique, les situations sont souvent plus complexes. L’enquête menée par Catherine Thévenard-Puthod et Christian Picard auprès de dix entreprises artisanales (réparties dans des secteurs d’activité très variés) apporte un éclairage pertinent.
Les données recueillies reposent essentiellement sur le discours des chefs d’entreprise. Trente-deux réseaux, qui se présentent sous des formes très variées (horizontale, verticale et transversale), ont ainsi pu être identifiés.
Colette Fourcade et Marion Polge poursuivent leurs investigations en partant d’un constat similaire : sommes-nous trop individualistes pour travailler ensemble ? Cette question directe résume à elle seule le second type de réseau identifié par Catherine Thévenard-Puthod et Christian Picard relatif à la formation de réseaux résultant d’une démarche stratégique et volontaire. Si la question des alliances inter-entreprises a été posée et examinée depuis longtemps dans le cas particulier des grandes entreprises, la question est nouvelle pour les entreprises artisanales, marquées depuis toujours du sceau de l’individualisme. Comment articuler logiques individuelles de fonctionnement de l’entreprise artisanale et stratégie collective d’un réseau d’artisans ? Colette Fourcade et Marion Polge construisent leur démonstration sur un raisonnement original combinant l’apport des stratégies collectives et le courant des ressources. Quelles sont les ressources mobilisées par les chefs d’entreprise pour « se mettre en réseau » et quelles sont les ressources qu’ils sont susceptibles d’en retirer ? Les conclusions des auteurs s’appuient sur les travaux menés dans la région Languedoc-Roussillon.
Dans les pays émergents, les petites entreprises occupent une place tout à fait particulière. Souvent placées dans une position ambiguë entre le secteur formel et le secteur informel, les petites entreprises constituent dans un pays comme le Mexique, étudié par Sophie Boutillier et Beatriz Castilla Ramos, un moyen de survie. Alors qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Etat fédéral mexicain avait jeté les bases d’une politique de modernisation de son économie (par le biais du capitalisme aménagé), privilégiant la création de grandes entreprises dans le secteur de l’énergie (le pétrole notamment) et l’investissement étranger direct (via la création des maquiladoras), depuis les années 1990, l’objectif en termes de politique publique est de créer un bon climat des affaires, en facilitant la création d’entreprises par le biais d’un ensemble d’institutions nouvelles destinées à irriguer l’économie du pays en ressources informationnelles de toutes sortes (soutien financier possible, aide de l’Etat à l’exportation, plan de formation de la main-d’œuvre et des cadres, etc.). Sachant que, comme nous l’avons exposé ci-dessus, une grande partie de l’économie mexicaine repose sur l’informel, la question centrale est la suivante : comment ces réseaux institutionnels peuvent-ils se greffer sur des réseaux informels ? Quel peut être le rôle des « petits arrangements entre amis » au regard de ces institutions nouvelles, au regard d’institutions qui sont comme parachutées sur une société qui n’y est pas préparée ?
La deuxième partie de cet ouvrage regroupe également six textes, centrés principalement sur la présentation d’études de cas.
Le texte de Katia Richomme-Huet, Julien De Freyman et Robert Paturel s’appuie sur une assise théorique et une enquête sur le terrain basées sur des entretiens. Les auteurs distinguent les réseaux formels et les réseaux informels. Dans le cas des entreprises artisanales, le réseau informel se scinde en trois niveaux (familial, primaire et secondaire). Quel est le rôle de ces différents réseaux sociaux ? Comment interagissent-ils les uns par rapport aux autres ? Le réseau familial est au cœur du réseau de relations sociales de l’entrepreneur artisan. Le niveau 2 est constitué par le réseau primaire qui inclut toutes les personnes que connaît l’artisan (fournisseurs, clients, amis, etc.). Au dernier niveau se trouvent des relations avec lesquelles l’entrepreneur artisan tisse des liens plus faibles mais qui favorisent des échanges d’informations et de ressources. Les artisans ont généralement tendance à évoquer plus facilement le rôle du réseau primaire tout en minimisant le réseau familial. Celui-ci est considéré comme naturel. Il est normal de donner un coup de main.
Le texte de Frédérique Allard, Pascale Amans, Ketty Bravo, Stéphanie Loup et Robert Descargues retrace l’expérience du Club des dirigeants de la région Midi-Pyrénées. Il s’agit en quelque sorte du compte rendu direct d’une expérience. Ce sont les acteurs du réseau qui en rendent compte. Le Réseau Artisanat-Université® apporte aux acteurs qui le composent des ressources nouvelles alors que les chercheurs d’un côté, les entrepreneurs de l’autre, sont situés dans des réseaux de relations sociales très éloignés. Illustré par de nombreux dialogues entre les acteurs de cette expérience, ce texte est riche d’informations.
Et pourtant, elles innovent. Telle pourrait être la conclusion du texte de Jean-Claude Boldrini, Jean-Pierre Brechet, Brigitte Charles-Pauvers, Emmanuel Chené, Hélène Journé-Michel, Nathalie Schieb-Bienfait et Caroline Urbain sur l’innovation dans les entreprises artisanales. Les entreprises artisanales, contrairement aux idées reçues, innovent. Elles innovent en permanence en jouant de manière dialectique sur les routines et une dynamique d’adaptation qui dépend du progrès technique et du métier. En dépit des apparences, l’activité routinière est compatible avec l’organisation de la nouveauté et du changement. Poussé par les technologies nouvelles et des changements divers, l’entrepreneur artisan doit aussi s’adapter ou disparaître. Cette conclusion peut surprendre dans la mesure où l’objectif de l’entreprise artisanale n’est pas la maximisation du profit, mais davantage la renommée, l’image de marque de l’entreprise qui reposent généralement sur un héritage familial. Mais, il s’agit souvent d’une innovation ad hoc , qui répond à la demande spécifique d’un client, d’une innovation sur mesure, non d’une innovation de masse qui caractérise une multinationale. S’appuyant sur une étude de terrain, les auteurs montrent que l’entreprise artisanale ne dispose pas des ressources internes nécessaires pour innover et qu’elle les trouve grâce à un réseau complexe de relations sociales dans lequel intervient une grande variété d’acteurs.
Le texte d’Emmanuel Djuatio est basé sur une enquête de terrain dans un département français des Antilles. Il montre comment l’éloignement géographique (des centres de décision de la métropole) conduit les entrepreneurs à prendre leur destin en main en s’auto-organisant. Le réseau est ici composé à l’initiative d’un entrepreneur qui par son charisme et son action a su fédérer autour de lui d’autres entrepreneurs. Ce réseau apporte aux entreprises qui le constituent de nouvelles ressources (outil de lobbying et de veille informationnelle).
Eric de Lannoy conclut ce volume par un bilan pratique du rôle des Chambres des Métiers et de l’Artisanat en faveur des entreprises artisanales.
P ARTIE 1 – F ONDEMENTS THEORIQUES
P IETRO V ERRI OU LA DEFENSE DES ARTISANS
Maria V ITALI- V OLANT
Dans le rêve où. chaque époque se dépeint la suivante, celle-ci apparaît mêlée d’éléments venus de l’histoire primitive, c’est-à-dire d’une société sans classes [...] {3} .


U N NOUVEAU SYNTAGME POUR UNE NOUVELLE SCIENCE {4}

Durant la deuxième moitié du 18 e siècle, le problème de la « Classe stérile » occupe, entre autres, le débat entre les mercantilistes et les « Economistes ». Mais le syntagme « Classe » est aussi une « invention » de la science nouvelle de l’économie politique. Les premiers penseurs de l’économie politique utilisent le mot classe dans le sens d’un « groupe de personnes rassemblées par des similitudes ayant trait à leur fonction, leur condition sociale ». Employé dans son sens étymologique, « classe » est doublement lié à l’économie par son référent : d’une part, par le critère d’élaboration de la classe qui se fait par le revenu, d’autre part, par l’objectif de la division en classes : le prélèvement des impôts. Quesnay, qui pourtant ne fonde pas sa division en classes sur le revenu des citoyens, au sens financier du terme, justifie par elle une nouvelle manière de penser l’impôt : il doit être prélevé à la source, auprès de la seule classe qui bénéficie des richesses, les propriétaires terriens. Boisguilbert, qui distingue déjà dans le circuit trois catégories fondamentales de personnes, proches d’un point de vue référentiel des classes physiocratiques – le « laboureur », le « beau monde » (qui ne travaille pas et jouit de la rente foncière) et le « marchand » – ne les désigne pas sous le terme générique de « classe ». Petit à petit pourtant, le terme se détache de ce contexte particulier où son usage dans les écrits économiques a pris naissance, et migre dans ce même registre vers des désignations tournées vers l’activité productive des hommes : « L’objet du législateur est d’établir […] l’équilibre entre la classe des laboureurs et celle des artisans » dit Forbonnais dans ses Eléments du commerce de 1754. On en trouve aussi quelques exemples chez Cantillon dans son Essai sur la nature du commerce en général . Cet ouvrage, probablement rédigé en français aux alentours de 1730, a circulé en France avant d’être publié en 1755, peut-être à l’initiative de l’entourage de Gournay.
D’une manière générale, tous les économistes et même Turgot, font un usage précis et rigoureux du terme classe : il n’existe pas ou peu chez eux de classe extérieure au schéma du Tableau économique . Les termes seuls de la désignation de chacune ont fluctué parfois d’un auteur à l’autre, les trois syntagmes initiaux « classe productive », « classe des propriétaires » et « classe stérile » restant les plus employés, mais donnant naissance par équivalence référentielle à d’autres dénominations. Les adjectifs « productive » et « stérile », qui caractérisaient au départ des classes de dépenses, caractérisent maintenant de façon autonome des classes de personnes et s’introduisent par ce biais dans le vocabulaire initial des débuts de l’économie politique. En dépit de la similarité des conditions de leur émergence dans ce champ nouveau, leur développement connaîtra un sort contrasté, illustrant la difficile adéquation du vocabulaire à la désignation de connaissances neuves. Il faut évaluer la situation sémantique de ces deux adjectifs au moment de leur entrée dans la terminologie physiocratique.
Comme classe, « productif » est employé ici dans une acception nouvelle. Il ne bénéficie d’aucune entrée dans les dictionnaires du 18 e siècle. Absent de l’ Encyclopédie , il est probablement peu utilisé, mais présent chez quelques auteurs dans son sens initial de « qui est capable de produire ». C’est ainsi qu’Helvétius dira : « Les peines et les plaisirs des sens sont le germe productif de tout sentiment » {5} .
Les « dépenses productives » de Quesnay se rattachent mal à ce sens ou s’y rattachent avec un léger décalage, car elles ne produisent rien en elles-mêmes, elles font produire la terre qui est la source unique de toute réelle richesse. Les « dépenses productives » et la « classe productive » de Quesnay sont celles qui produisent le revenu par l’intermédiaire de la terre. Cette acception de l’adjectif qui passe alors du domaine de la nature à celui de la société est nouvelle. « Stérile », en revanche, est un adjectif ancien, issu du latin sterilis et désigne un état. Les différentes éditions du dictionnaire de Trévoux (de 1704 à 1771) le définissent ainsi :
Qui ne rapporte point de fruit, qui ne produit rien, quoiqu’il soit de nature à en porter. Il se dit au propre des femmes qui ne peuvent concevoir. On le dit de même des femelles des animaux […] Un travail est stérile, quand il est ingrat ; quand il n’apporte aucune utilité.
Son usage est très varié. Rapporté à « dépenses », son emploi ne pose guère de problèmes, mais épithète de classe, c’est-à-dire d’un groupe de personnes, il est péjoratif par les termes négatifs dans lesquels se fait sa définition, et par la symbolique attachée à la non-fécondité.
L’ensemble de la nomenclature sociale des débuts de l’économie politique et dans les œuvres des Economistes et de Turgot, qui ne partage pas toutes les convictions de l’Ecole physiocratique mais qui reprend la division en trois classes autour de la production du revenu dans Réflexions sur la formation et la distribution des richesses (1766) {6} , va s’élaborer autour des trois syntagmes initiaux dont il fait partie : « classe stérile », « troisième classe », « classe industrieuse », « classe stipendiée », « classe des artisans et autres stipendiés », « classe mercenaire ou ouvrière », « classe manufacturière » etc.
Tandis que les désignations de la « classe productive », « classe cultivatrice », « seconde classe », « classe des laboureurs », « classe des cultivateurs », « classe des propriétaires », « première classe », « classe noble ou propriétaire » sont relativement homogènes d’un point de vue sémantique, avec référence au travail de la terre, de l’agriculture pour la « classe des cultivateurs » et référence à une forme de société avec propriété et division en ordres pour la « classe des propriétaires », il est très difficile de dégager le thème dominant des désignations de la « classe stérile ». La dénomination disparate de cette classe de personnes traduit le malaise provoqué par la désignation première de « classe stérile », et répond en fait à la critique de cette désignation. Mais l’industrie aussi est improductive pour les Economistes.
Les Physiocrates pensent qu’elle est stérile parce que stipendiée et à la solde de l’agriculture. Ils proclament hautement que le « superprofit » de l’entrepreneur est injuste, onéreux, parce qu’ils y voient l’effet de monopoles établis par une législation partiale, la conséquence des « privilèges exclusifs » du mercantilisme. Ainsi s’exprime Dupont de Nemours :
Ne donnez jamais aux manufacturiers de privilège, jamais d’exclusion : la concurrence les tiendra toujours dans un juste milieu ; il n’y aura pas d’autre profit que celui de la rétribution qui leur appartient convenablement. {7}
Le Tableau économique prévoit dans la France idéale une classe stérile composée de 300 000 « gagistes supérieurs ou entrepreneurs » à 2 000 livres, et de 1 800 000 « gagistes inférieurs ou artisans » à 500 livres.
Il y a un cas où l’existence d’un revenu net industriel, absolument identique au revenu agricole, n’est pas douteuse ; c’est celui des manufactures affermées, dont le titulaire reçoit un revenu qui n’a rien de commun avec les profits d’un entrepreneur ou les intérêts touchés par un bailleur de fonds et qu’il peut partager avec l’Etat. Or, précisément, « l’on n’afferme jamais, et l’on ne saurait affermer de manufacture, à moins qu’elle ne soit favorisée d’un privilège exclusif, c’est-à-dire du droit injuste de vendre ses ouvrages au-dessus de leur valeur naturelle » {8} . Le produit net de l’industrie, quand il en existe un, est donc l’effet d’un privilège inique, parce qu’il est artificiel ; tandis que le produit net de l’agriculture est l’effet d’un privilège juste, parce qu’il est naturel. Le monopole naturel des grands capitalistes industriels était la caractéristique encore incertaine d’un âge économique qui ne faisait que commencer ; ce monopole de fait, entrevu par Turgot, a échappé aux Physiocrates qui, en dehors de la possession naturellement exclusive du sol, ne voyaient partout, sauf l’intervention perturbatrice de la législation humaine, que le jeu équitable d’une libre et égale concurrence.
Si l’industrie était par essence improductive, en était-il de même du commerce ? Commerce, c’était le grand mot de ceux qui se refusaient à écouter les plaintes de l’agriculture, ou qui combattaient ses prétentions nouvelles. L’analyse des Economistes ne découvre sous ce nom imposant, ramené à son sens propre, que deux phénomènes économiques très simples : d’une part, l’acte de transporter et d’emmagasiner des marchandises ; de l’autre, l’acte de les échanger contre de l’argent ou d’autres marchandises. Leur thèse est que, dans l’une et l’autre acception, le commerce est « stérile ».
Considéré sous le premier aspect, le commerce n’est au fond qu’une industrie ; il est donc, d’après l’Ecole Physiocratique, sujet aux mêmes infériorités et aux mêmes incapacités que les autres travaux de l’homme qui ne s’exercent pas sur la terre productrice. A première vue, le trafic extérieur, surtout le trafic d’intermédiaire,
[…] N’est qu’une faible ressource pour de grands Etats ; car les nations riches par leurs productions et placées favorablement pour la navigation font elles-mêmes le commerce de leurs denrées avec l’étranger : elles resserrent beaucoup celui des interpoles, et la plupart n’en sont que les voituriers et les commissionnaires [...] {9} .
Il n’est pas moins évident que le commerce présuppose l’existence de matières brutes ou travaillées, qu’il n’a point contribué à produire.
L’agriculture est donc la mère du commerce, qui n’est que la vente de l’excédent des produits sur les besoins. A regarder la chose en grand, toute circulation de produits sur la surface intérieure du territoire n’est commerce que pour les particuliers ; par rapport à la nation, elle n’est que le voiturage des denrées au consommateur. {10}
De là, pour le commerce, une infériorité essentielle : il ne crée pas, il ne fait que transporter ; comme l’industrie, il ne fait que transformer : « il multiplie les ventes et les achats sans multiplier les choses » {11} . Dans l’organisation sociale, le commerce est, par la force des choses, le stipendié de l’agriculture ; les commerçants, comme les artisans, sont naturellement les salariés des cultivateurs et des propriétaires fonciers. Ainsi, par les mêmes arguments qui ont permis à l’Ecole Physiocratique de démontrer la stérilité de l’industrie, les Economistes établissent que le commerce n’est qu’un « surcroît de dépenses stériles » {12} . C’est surtout le commerce intérieur que les Physiocrates considèrent comme stérile ; Quesnay semble laisser entendre que le commerce extérieur peut être « productif », et Mirabeau déclare que parmi les négociants celui-là seul qui trafique avec l’étranger n’est pas un simple stipendié.
Quesnay, qui plaide pour une agriculture efficace et forte en productivité contre les bienfaits du commerce international nuisible à la population, s’efforce donc de prouver que le commerce ne peut suffire à fonder la prospérité d’une grande nation.
D’où la désignation de classe stérile pour les artisans et les commerçants, car cette classe ne participe pas à la création de la richesse agricole, elle ne fait que la transformer en biens de consommation autres qu’alimentaires et d’équipement. Avant Quesnay, déjà Forbonnais dans ses Eléments du commerce avait affirmé que « l’objet du Législateur est d’établir (…) l’équilibre entre la classe des laboureurs et celle des artisans » {13} et avant lui Cantillon, dans son Essai sur la nature du commerce en général , rédigé en français aux alentours de 1730, s’était prononcé sur le fait que « […] Les propriétaires des terres sont seuls indépendants naturellement dans un Etat ; que tous les autres ordres sont dépendants, soit comme entrepreneurs, ou comme à gages » {14} . En revanche, Gournay en 1755 dans ses Papiers défend l’idée « de deux classes d’hommes qui contribuent à augmenter les richesses : 1) les laboureurs par la culture de la terre et des productions, 2) les ouvriers, les artisans, les matelots et les marchands par leur industrie et par le commerce » {15} . Le débat est ouvert. Après le Tableau , en 1765, alors que débute la polémique sur l’adjectif « stérile » dans le syntagme « classe stérile », Quesnay note dans le Mémoire sur les avantages de l’industrie et du commerce et sur la fécondité de la classe prétendue stérile par quelques auteurs économiques :
Le point de vue éblouissant sous lequel on a envisagé la société comme composée de trois classes, d’une classe productive, d’une classe de propriétaires et d’une classe stérile.
Cette division des habitants d’un royaume agricole est assez commode pour examiner la distribution des dépenses entre les différents corps de citoyens et pour connaître la source des productions, qui naissent toutes des travaux de la classe productive. {16}
La classe stérile est celle des dépenses stériles ou celle de « […] tous les citoyens occupés à d’autres services et à d’autres travaux que ceux de l’agriculture » {17} car nous sommes dans une société agricole.
Turgot a repris la division en trois classes autour de la production du revenu mais, dans une lettre à Dupont de Nemours de 1766, critique la désignation :
Vous êtes les protecteurs de l’industrie et du commerce et vous avez la maladresse d’en paraître les ennemis. Voilà ce que c’est de ne pas s’expliquer. Cette pauvre classe stipendiée à laquelle il vous a plu de donner le nom de stérile, cette classe et les honnêtes gens qui la composent, croyant qu’on leur dispute l’honneur d’être des citoyens utiles, s’indignent de cet abaissement injurieux […] {18} .
Pourtant les Physiocrates revendiquent les aspects négatifs du terme et l’opposition de stérile à « productif » tout en gardant une ambiguïté lexicale et de contenu {19} .
Quesnay reprend la question en définissant la qualité de la richesse produite par l’activité manufacturière et donc l’œuvre produite par le travail de l’artisan : « une production réelle de richesse : je dis réelle […] puisque leur travail augmente effectivement la valeur de la matière première de leurs ouvrages » {20} .
Du côté de l’ Encyclopédie , dans l’article « Industrie », la classe industrieuse est désignée comme celle qui s’occupe de la transformation des matières premières et du commerce, vit de son travail, de son habilité manuelle ou intellectuelle. Cela ne change rien par rapport à la production mais ouvre le champ d’investigation vers d’autres interprétations des mots « industrie » et « industrieuse » face au mot « stérile », si controversé. Mais les Physiocrates défendent le syntagme « classe stérile » car « on a beau dire qu’elle produit la forme ; produire la forme c’est produire rien, dans le vrai sens qu’on doit donner à ce mot », comme dit Mirabeau dans sa Philosophie rurale de 1763.
Les Physiocrates attribuent la croissance du produit exclusivement à la naturelle fertilité du sol. Car ils ont théorisé à partir de la situation concrète de l’économie française, qu’ils connaissaient bien grâce aux Sociétés d’agriculture et à un solide réseau de correspondants {21} . En France, l’agriculture emploie la très grande majorité de la population et contribue pour les quatre cinquièmes à la richesse du pays, sans compter qu’une part importante de la production dite industrielle des biens de consommation et d’équipement – le textile, la petite métallurgie – s’effectue dans le cadre de l’artisanat rural, en tant qu’activité complémentaire des travaux agricoles.
La classe propriétaire au sens des Physiocrates – le roi, les « décimateurs », c’est-à-dire le clergé, les propriétaires des biens-fonds tous non manuels et non-paysans – qui représente 6 à 8 % de la population du royaume – possède 50 % du capital foncier et perçoit la totalité des fermages, métayages et impôts. La masse de la population paysanne, organisée en petites exploitations familiales, vit d’autoconsommation et dispose du minimum vital, les besoins alimentaires absorbant la quasi-totalité des revenus. Enfin l’exportation, source de revenus, porte principalement sur les denrées alimentaires ou sur des produits plus élaborés, tel le vin. Dans ces conditions, il était difficile pour les Physiocrates de concevoir que la production industrielle, dont le poids économique était encore marginal, fût en France créatrice de richesse. De plus, dans l’article « Grains », Quesnay dénonce les faiblesses du commerce et surtout de l’industrie du luxe en France qui n’utilise pas les ressources internes et a besoin de matières d’importation sophistiquées. Cette industrie « colbertiste » a absorbé trop de ressources humaines et ne correspond ni aux exigences de la population, ni à celles du territoire français. Nous rajoutons aussi que, en France, la terre avait pour les bourgeois des 17 e et 18 e siècles une valeur symbolique forte car son acquisition était la clé de l’accès à un titre de noblesse.
La nomenclature sociale de l’Ecole physiocratique ne survivra pas à Quesnay dans la précision de ses référents, mais les syntagmes qui ont exprimé la première division de la société sur des critères économiques et en termes de « classe » connaîtront des sorts variés. « Classe stérile » disparaîtra rapidement ; « classe noble » et « classe propriétaire » seront repris quelquefois par Saint-Simon et Thierry ; « classe industrieuse » ne survivra pas à la concurrence de « classe industrielle », mais on en trouve encore quelques occurrences chez Say.
Héritière directe de la conception de la productivité exclusive de l’agriculture, cette nomenclature a dans sa cohérence exclu par l’adjectif « stérile » tous ceux qui ne participent pas à la reproduction de cette richesse, mais en qualifiant de « productif » l’ensemble de ceux qui travaillent à l’agriculture, c’est-à-dire de ceux qui permettent de façon essentielle à la société de vivre et de se reproduire, elle a introduit l’adjectif « productif » dans le vocabulaire de l’économie où il prendra une grande extension au 19 ème siècle. Elle utilise les termes d’une analyse économique qui lui est antérieure et, de ce fait, est l’expression précise et rigoureuse de la seule division (conceptuelle) possible et nécessaire de la société, conforme à l’ordre naturel.
Tous les Physiocrates reprendront la distribution en classes définie par Quesnay, souvent de manière implicite, parfois avec des modifications dans les dénominations des classes, et/ou en divisant les classes en ordres, mais toujours suivant les critères du Tableau économique.
Les développements économiques de la doctrine, mais aussi de façon indirecte les développements politiques et philosophiques, s’enracinent dans Le Tableau , « cette formule étonnante qui peint la naissance, la distribution et la reproduction des richesses » {22} déployant les caractéristiques des classes en même temps que la portée théorique du concept.
Il arrive parfois que soit privilégiée dans la présentation des classes la relation avec les travaux définis par Le Tableau. Ainsi Baudeau rapporte-t-il trois classes de personnes à ce qu’il nomme trois « sortes d’art » : « l’art social », « l’art productif » et « l’art stérile ». Les arts sont des ensembles de travaux contribuant à l’organisation de la société, aux productions de la terre, et aux activités de commerce, d’artisanat, d’industrie… Le revenu issu des productions de la terre est réparti entre les hommes qui exercent ces travaux. En fait, le critère de regroupement des personnes est fondamentalement le même, la production de la richesse, mais l’accent est mis par Baudeau sur les travaux qui absorbent les revenus.
Après s’être ainsi rappelé l’idée claire et précise du mérite moral des hommes et de leurs actions en général ; quand on veut l’appliquer en détail il faut partager en trois classes tous les hommes qui composent le peuple le plus innombrable d’un Etat policé. Ces trois classes sont relatives aux trois sortes d’arts qui caractérisent les sociétés policées. {23}

L E MERCANTILISME ET LA POLITESSE DES « COUNTRY GENTLEMEN »

Le mercantilisme {24} réalise une théorie des harmonies économiques puisque la richesse des marchands s’obtient par les moyens même qui assurent la puissance de l’Etat, de telle manière que le développement des industries et des exportations, qui est pour le marchand la fin à atteindre, devient pour l’Etat le moyen d’atteindre sa propre fin, à savoir l’abondance en hommes et en argent ; tandis que, réciproquement, l’abondance en hommes et en argent, fin pour l’Etat, est le moyen qui permet de développer l’industrie et le commerce. La littérature mercantiliste consistait principalement en écrits de « marchands » ou d’hommes d’affaire qui avaient pris l’habitude d’identifier leur bien-être personnel au bien-être national. La grande masse de la littérature mercantiliste consistait en textes qui, en tout ou partie, de manière directe ou déguisée, n’étaient que défenses particulières d’intérêts économiques particuliers. {25} Pour les Economistes – et c’est un élément fondamental de leur théorie de production – ni l’industrie, ni le commerce ne créent de richesses. Mais ne pouvant pas ignorer la richesse industrielle, commerciale et « culturelle » de l’Angleterre et de la Hollande, ils sont forcés de reconnaître que deux autres modèles de développement économique sont possibles : le commerce international et l’industrialisation.
En Angleterre, le mot « commerce » fait partie des mots clés de la culture anglaise, récurrents sous la plume de Hume dans Les Essais ainsi que « manières », « éducation », « civilité », « conversation », « politesse ». La politesse comme « idéal transactionnel » {26} se déploie pleinement dans le nouvel environnement urbain, permettant aux « country gentlemen » comme aux marchands de s’intégrer à l’élite : elle contribue à l’émergence de cette « classe moyenne » dont les membres sont envisagés par Hume comme les piliers de la nouvelle moralité civique.
Si indépendants qu’on puisse les supposer à certains égards, on juge communément la grandeur d’un Etat et le bonheur de ses sujets inséparables en matière de commerce ; et de même que les personnes privées reçoivent du public une plus grande sécurité dans la possession de leur commerce et de leurs richesses, de même la puissance publique s’accroît proportionnellement à l’opulence et à l’étendue du commerce des personnes privées.
Cette maxime est vraie en général mais je ne laisse pas de penser qu’elle peut admettre quelques exceptions, et qu’elle est parfois avancée avec trop de réserve et de restriction. Il peut se trouver des cas où le commerce, les richesses et le luxe des individus, au lieu de renforcer l’Etat, ne serviront qu’à affaiblir ses armes et à diminuer son autorité après des nations avoisinantes. L’homme est un être fort variable, susceptible d’un grand nombre d’opinions, de règles de conduite et de principes très divers. […] Le gros des citoyens de chaque Etat peut être divisé en agriculteurs et en manufacturiers. Les premiers s’emploient à cultiver la terre, tandis que les seconds transforment les matériaux fournis par les premiers pour produire tous les biens nécessaires à la vie humaine ou qui contribuent à l’embellir. Les hommes se partagent nécessairement en l’une ou l’autre de ces deux classes sitôt qu’ils ont quitté leur état sauvage […]. {27}

U NE ANTHROPOLOGIE ECONOMIQUE

Pour Hume, art et industrie rencontrent leur origine dans la nécessité et leur point d’application dans la matière brute transformable en bien de consommation : […] Si la nature a été parcimonieuse dans ses dons et dans sa dot, il faut plus d’art pour compenser ses défauts {28} . Son libéralisme commercial {29} , fondé sur l’identité des intérêts individuels assurés par l’échange et la division du travail, se traduirait sur le plan politique par une demande de non intervention des gouvernements toujours suspects – à travers les mesures décidées – d’apporter le trouble dans le mécanisme des échanges, le ralentissement dans la division du travail et d’introduire un déséquilibre dans l’identité naturelle des intérêts. Le libéralisme industriel, en revanche, présupposerait plutôt une nature sans indulgence pour l’espèce humaine, ne pouvant que compromettre l’identité naturelle des intérêts.
A l’irrésistible ascension du marchand comme intermédiaire, comme médiateur pratique, correspond la constitution d’un nouveau discours qu’il faudra bien percevoir à son tour dans son statut d’intermédiaire entre le pouvoir et son action, entre la personne du prince et les intérêts à servir, quand même l’intérêt particulier serait pour lors confondu avec l’intérêt général. C’est dire que l’économie réaffirme à sa manière et d’un même élan que l’exercice du pouvoir ne va pas sans la possession d’un certain savoir et que ce savoir est d’abord et avant tout un savoir-faire. L’économie politique comme discours du corps productif postule d’emblée le développement de ce corps comme facteur fondamental de la santé du corps social ; son discours est donc essentiellement médical, et pas seulement dans la métaphore.
Dans sa volonté de construire analogiquement le corps social sur le modèle du corps biologique, le discours de l’économie politique réitère à sa manière le discours de l’« économie animale » : l’une des garanties de la santé de la machine corporelle sera la pratique d’une hygiène fondée essentiellement sur la sobriété, la tempérance, la frugalité, entendue comme satisfaction prioritaire et sans excès des besoins élémentaires.
Seule une telle pratique permet de faire échec à l’indolence, dont l’aboutissement est la léthargie, et donc de préserver et même susciter l’activité toute tendue vers une « vie plus laborieuse pour l’utilité de sa famille, de ses amis et de sa patrie, et, par conséquent, plus bienfaisante et plus digne du paradis » {30} .
L’irruption de la notion de productivité dans l’économie animale trouve sa place réservée dans la constitution d’une anthropologie générale fondée sur l’activité et, en dernière instance, sur la nécessité de la conservation de soi ; c’est cette anthropologie qui fournit leurs notions communes à l’économie animale et à l’économie politique. La bonne santé du corps social requiert aussi, au niveau du partage des classes qui le composent, le développement de l’activité (ou industrie) et l’exercice de la frugalité, inséparable du travail et de l’esprit d’épargne.
Oisiveté, indolence, intempérance peuvent être considérées comme des vices privés et vices sociaux parce qu’elles mettent en danger la santé du corps individuel comme celle du corps social ; mais il suffit que soit déployé dans toute son ampleur le besoin d’action qui caractérise la nature humaine pour que, convenablement canalisée, l’activité industrieuse développe ses potentialités dans tous les secteurs de la vie sociale. La conservation de la santé du corps social passe par la nécessaire promotion du corps productif.

B ONHEUR ET TRAVAIL

Le bourgeois doit être défini comme un « homo œconomicus ». Il existe deux types d’hommes : l’un qui amasse, l’autre qui dilapide ; l’homme clos et l’homme ouvert ; celui qui rassemble en lui-même et celui qui se répand au dehors ; l’un qui convertit son énergie en argent, qu’il accumule, l’autre qui la métamorphose en jouissance, qu’il prodigue. Le tempérament « économique » du bourgeois s’oppose ainsi au tempérament jouissif qui est son contraire.
Le bourgeois est donc l’homme qui cherche l’affirmation de son être dans la poursuite et la mise en réserve des biens matériels. Il en émane un rayonnement que le bourgeois sent avec ravissement se propager sur sa vie entière. Car son « économie » a deux aspects, dont l’acquisition des richesses n’est pas le plus important. Sa véritable passion consiste moins à acquérir et amasser, qu’à mettre de l’ordre, d’abord dans sa propre vie. La vertu économique suppose donc une structure morale des plus strictes, inspirée non par le goût de l’expansion et l’improvisation généreuse, mais par le souci de protéger et de défendre. Comme le dit Rousseau à propos de M. de Wolmar, homo œconomicus parfait, le bonheur n’est pas d’accroître ses richesses, mais de mieux posséder ce qu’on a. La façon dont le bourgeois possède le dépeint tout entier : elle est comme une intimité avec l’objet possédé et c’est là qu’il puise la conscience de sa sécurité et de sa valeur. Pour lui, l’argent acquis demeure toujours le signe d’un mérite. Il est à la fois la preuve et la récompense de sa vertu. Aussi la vocation économique du bourgeois se double-t-elle d’une vocation morale.
D’après L’Encyclopédie , « le bourgeois est celui dont la résidence ordinaire est dans une ville » et la bourgeoisie de la fin de l’Ancien Régime est un groupe urbain de notables – ou plutôt de « cadres » à grille très complexe – plein de contradictions mais qui se place face à l’aristocratie, et qui lie fortement, même à son insu, la solidarité du profit et la constitution libérale de l’économie. Mais qui sont-ils vraiment ces bourgeois du 18 e siècle ? La définition économique et la définition sociale de la bourgeoisie ne coïncident pas. Economiquement, on peut définir comme bourgeois tous ceux qui vivent d’un profit, c’est-à-dire de la différence entre un prix de vente et un prix de revient. En ce sens, les bourgeois sont les chefs d’entreprise, les commerçants et les négociants. Mais la définition sociale du bourgeois est à la fois plus large et plus étroite.
Plus large, dans la mesure où l’on doit considérer comme bourgeois les gens qui ne vivent pas d’un profit : les gens de lettres, les membres des professions libérales, certains officiers de justice. Plus étroite, car bien des gens vivent d’un profit, qui ne sont pas des bourgeois : c’est le cas de la noblesse commerçante et de certains chefs d’entreprise ruraux.
Lorsque les auteurs parlent du bourgeois, c’est le plus souvent un « négociant » qu’ils évoquent. Mais on cite aussi l’écrivain de profession, qui est placé à côté du commerçant ou confondu avec lui. L’abbé Hennebert se délecte à idéaliser l’heureuse existence de « l’homme de lettres » ou du « commerçant laborieux » {31} .
En développant ce thème, les moralistes restent fidèles à l’idée qui fait de l’ennui le principe de toutes les douleurs morales.
La principale condition du bonheur est de travailler pour vivre, et de vivre dans l’aisance du fruit de son travail. Or le bourgeois est seul à la remplir. A cela s’ajoutent toutes les ressources que son activité même fournit à la curiosité de son esprit. Double avantage sur le gentilhomme, qui souffre d’impécuniosité et dont la vie oisive demeure vide de tout intérêt. La rigueur avec laquelle le marchand exerce son métier, la dignité de sa vie, lui valent en outre le lustre discret d’une « bonne réputation » moins vaine que le frivole éclat des gens de cour.
De tous les états de la vie, le commerce est celui qui a le plus de commodités et peut-être le plus d’agréments : un marchand qui vit avec bonheur dans sa condition, qui ne vend ni à faux poids ni à fausse mesure et qui se contente d’un gain légitime, trouve non seulement dès ce monde la reconnaissance de sa probité, par la bonne réputation qu’il s’acquiert, mais il se prépare un bonheur éternel pour l’autre [.] Je dis donc que le commerce est la condition dans laquelle on peut vivre le plus à son aise et où on est le moins borné ; la circulation de l’argent, qui est l’âme de toutes les affaires, entretient chez le marchand l’abondance des choses dont le gentilhomme a bien souvent disette… Cet état convient à celui qui est naturellement curieux de nouveauté, qui a de l’inclination pour le voyage, qui aime à voir différents pays, à savoir les langues étrangères, à connaître les mœurs de chaque nation, et c’est sur les remarques qu’on fait dans les voyages que se forme la prudence […] {32} .
Dans les instructions d’un père à son fils sur la manière de se conduire dans le monde [1754 p. 204] Dupuy explique que la conversation des commerçants est particulièrement enrichissante :
« Un habile négociant vous informera des avantages que le commerce procure à un Etat, de ses sources les plus fécondes, des denrées que produisent les climats les plus reculés ».
L’essor du commerce au 18 e siècle fête le triomphe de la bourgeoisie marchande qui devient aussi « patriote » car sur elle reposent tous les destins du peuple et de l’Etat.
Dans Le parfait négociant de Savary, dont la première édition date de 1765, on peut se faire une idée de l’ascension historique et morale du bourgeois commerçant :
[…] De la manière que la Providence de Dieu a disposé les choses sur la terre, on voit bien qu’il a voulu établir l’union et la charité entre tous les hommes, puisqu’il leur a imposé une espèce de nécessité d’avoir toujours besoin les uns des autres. il n’a pas voulu que ce qui est nécessaire à la vie se trouvât en un même lieu, il a dispersé ses dons, afin que les hommes fassent commerce ensemble et que la nécessité matérielle qu’ils ont de s’entre aider, pût entretenir l’amitié entre eux ; c’est cet échange continuel de toutes les commodités de la vie qui fait le commerce ; et c’est ce commerce aussi qui fait toute la douceur de la vie, puisque par son moyen il y a partout abondance de toutes choses […] Ce n’était pas assez que le commerce fût nécessaire, il fallait qu’il fût utile pour obliger une partie des hommes à s’y adonner ; car il y a plusieurs provinces, où. l’abondance de la plupart des choses nécessaires à la vie aurait produit l’oisiveté, si le produit et le désir de s’élever n’avaient encore été un aiguillon pour obliger de travailler au commerce […]. {33}
La fable du bonheur dont la source est le mouvement, l’énergie des échanges et des négoces et la grande importance donnée au travail se reliant à la métaphore fortunée de l’aiguillon contre l’oisiveté et l’indolence, fait partie des figures de style « classiques » utilisées par les moralistes – comme Savary – et les écrivains d’économie politique de ce siècle. Elle est liée aux désirs et aux songes d’une nouvelle classe bourgeoise, entreprenante et, même dans l’imaginaire collectif qui est en train de se construire partout en Europe, capable de prendre le pouvoir ou de l’assurer à côté des princes éclairés. Contre l’Ancien Régime et la classe noble, la classe « stérile » produit le modèle du citoyen à venir. Surtout en France. Mais dans le riche duché de Milan, la situation est différente.

P IETRO V ERRI, L ’E COLE DE M ILAN ET L ’ HERITAGE DE « MERCADANTI » {34}

A Milan, l’Etat subventionne les industries de la soie et facilite la concession de crédits aux entrepreneurs avec la création du Monte di Santa Teresa {35} . Malgré cela les manufactures de la soie peinent à se mettre en route. Le problème est éminemment politique car l’administration centrale de Vienne met en pratique un contrôle sur les puissantes corporations d’artisans et des métiers pour développer une politique d’aide à la petite industrie « indépendante ». Cela suscite des résistances et des oppositions dans le réseau corporatif. L’agriculture, étant considérée moins intéressante par l’Etat, était estimée comme un secteur de production à lente progression, où il fallait évacuer les obstacles et les freins à la libre initiative des particuliers. Dans ce contexte, le débat est ouvert au sein de l’Ecole de Milan, où Pietro Verri partage avec les Physiocrates la culture libériste du commerce des grains. Cesare Beccaria et Gianrinaldo Carli en sont moins partisans. Mais tous adhèrent à l’idée de la concurrence en tant que principe de base au sein de la société civile. L’idée que la société commerciale correspond à la société civile, où l’on diffuse et met en pratique les nouvelles théories de l’économie politique, met en valeur l’activité commerciale et artisanale en tant qu’élément de progrès et d’enrichissement de la société. Ainsi les philosophes lombards exaltent la créativité du travail en tant que source de valeur, caractéristique du travail des artisans. Pour Beccaria, Frisi, Longo et Verri, ces activités témoignent de la volonté humaine, en opposition à la stérilité et à l’immobilisme des classes privilégiées de l’Ancien Régime.

Déjà dans la revue Il Caffè des années 1760, l’article de Alessandro Verri « Quelques réflexions sur l’idée selon laquelle le commerce déroge à la noblesse », affirme que :
[...] Cette idée que l’industrie, l’artisanat, le commerce soient choses viles et sordides ne peut naître que dans une nation qui place toute sa puissance dans les armes et dont chaque citoyen doit être soldat.
Dans une telle nation, qui doit nécessairement être de mœurs barbares, les métiers sédentaires, l’industrie, le négoce seraient des occupations opposées à l’esprit du système […]. {36}
Comme l’article polémique de Sebastiano Franci « Observations sur la question de savoir si le commerce corrompt les mœurs et la morale » {37} , l’écrit de Pietro Verri favorable à l’industrie du luxe {38} , et surtout celui sur les Eléments du commerce {39} , montrent une philosophie morale qui construit et soutient l’analyse économique {40} . Pour Pietro Verri le besoin :
[...] A savoir la sensation de la douleur, est l’aiguillon par lequel la nature stimule l’homme et le sort de l’état végétatif où sans cela il languirait, car la douleur précède toujours le plaisir […] le besoin pousse l’homme à la rapine ou au commerce. Pour qu’il y ait commerce, il faut et besoin et abondance. Besoin de marchandise qu’on cherche et abondance de marchandise à céder en échange.
Pour Verri, fuir la douleur pousse les hommes à l’activité, au commerce, mouvement qui a le pouvoir de modifier le statu quo et conduit vers le bonheur social et vers l’utile. Cette philosophie est à l’origine de la pensée économique de Pietro Verri. Ses Méditations sur le bonheur de 1763, augmenté et révisé en 1781 avec le titre de Discours sur le bonheur et l’autre ouvrage Discours sur la nature du plaisir et de la douleur , apparaissent avec sa dernière version de son chef d’œuvre économique Réflexions sur l’économie politique. Dans un corpus unique le philosophe milanais assemble tous les aspects de son éthique et de sa philosophie sociale qui coïncide avec sa pensée économique.
Vis-à-vis des artisans ou manufacturiers – les termes « manufacture », « manufacturier », « fabrique », « artisans », se côtoient dans les écrits des philosophes milanais – Pietro Verri ne peut donc pas partager la vision de la classe stérile des Physiocrates.

Au chapitre III de ses Meditazioni sull’economia politica de 1772, Verri qualifie les Economistes de secte {41} , pourtant composée d’écrivains de talent.
Pour eux : « Tout homme qui ne se sert pas de la charrue est un être stérile et ils appellent les manufacturiers classe stérile » {42} . En revanche, pour lui les artisans produisent de la richesse et représentent des éléments de progrès dans l’économie du pays car :
Des villes entières et des états entiers ne vivent de rien d’autre que du produit de cette très féconde prétendument classe stérile – Verri fait allusion à l’Angleterre et à la Hollande – dont la production inclut alors la valeur de la matière première, la consommation calculée d’après les mains employées et, qui plus est, la portion qui enrichit celui qui a fondé la fabrique et celui qui s’y emploie avec talent et réussite […] {43} .
Le tout à condition de ne pas monopoliser les secteurs de production. Contre les monopoles, et les corporations, Verri arrive à souhaiter une société équilibrée et fort civilisée où même les artisans des produits de luxe soient des éléments d’évolution de la libre circulation des marchandises et des flux monétaires. Principe qu’il développe dans le chapitre 7 de son ouvrage qui traite « Des corps des marchands et des artisans ».
Inspiré des mercantilistes, influencé par les Physiocrates et par l’expérience anglaise et surtout par la pratique de son travail d’administrateur et de réformateur {44} dans un état qui faisait partie du puzzle de l’empire des Habsbourg, en pleine transformation des Lumières, Verri a une vision hybride, strictement liée à son expérience d’homme de terrain et d’humaniste de l’économie politique. Une position qui a inspiré Smith et Say et qui représente une des premières contributions originales et profondes à la nouvelle science de l’économie politique.

Comme le met en évidence Schumpeter :
Le comte Pietro Verri […] doit être inclus dans toute liste des plus grands économistes. Dans les Elementi del commercio (1760) {45} qui firent sa renommée et les Meditazioni sull’economia politica (1771) présentant une synthèse puissante, ces œuvres contiennent beaucoup de contributions originales (parmi lesquelles sa courbe de demande à débours constant). Entre autres choses, il avait une conception claire, sinon développée, de l’équilibre économique basé, en dernière analyse, sur le « calcul des plaisirs et des peines » et il était dans ce domaine plutôt supérieur qu’inférieur à A. Smith […] {46} .
Il nous semble utile de conclure avec une considération sur l’importance des études sur ces premiers pionniers de la pensée économique : Physiocrates, Ecole de Milan, mercantilistes, car encore aujourd’hui le rapport entre agriculture et industrie de ces débuts du système de développement capitaliste, reste au centre du débat des spécialistes en histoire de l’économie car même dans une phase de capitalisme mûr comme celle que nous vivons les questions sont « ouvertes » en ce qui concerne les rapports nécessaires entre les secteurs productifs et leur harmonie réciproque.
L’ ORFEVRERIE A V ICENCE (1951-2008) N AISSANCE, DEVELOPPEMENT, PROSPERITE, DECLIN D ’ UN RESEAU
Georges Frédéric M ANCHE
Au cours des décennies 1960-1990, le nord-est de l’Italie est peu à peu devenu une terre d’élection pour la petite et moyenne entreprise. Dès la fin des années 1950, un dynamisme économique soutenu, volontariste et persistant a permis la création d’un tissu industriel dont la trame, pour l’essentiel, est constituée de PME à gestion familiale. Celles-ci ont assuré le décollage – puis la prospérité – d’une région qui, jusque dans l’après-guerre, était entièrement vouée à l’agriculture et souffrait d’un sous-développement industriel chronique ; la Vénétie d’alors ne proposait guère que l’indigence aux générations montantes, en particulier dans la partie montagneuse de son territoire. Ce dénuement latent pouvait éventuellement être adouci par les solidarités familiales, mais n’était vraiment combattu que par l’émigration.
Dans une problématique centrée sur le fonctionnement des réseaux d’entreprises artisanales, le cas de l’orfèvrerie dans la province {47} de Vicence paraît exemplaire. Il illustre clairement le rôle et le destin de telles structures, depuis leur émergence (est-il légitime de parler de « création », ce qui impliquerait une démarche volontaire ?) jusqu’à leur déclin, en passant par leur montée en puissance et l’optimisation de leur fonctionnement dans le contexte économique régional.
En conséquence les interrogations essentielles porteront ici sur des considérations techniques et historiques : le succès de l’orfèvrerie vicentine a-t-il été acquis grâce à un réseau ? De quelle nature est ce réseau, comment s’ordonne-t-il et se gouverne-t-il ? Un tel succès est-il exportable ? Est-il applicable à d’autres branches ? Se révèle-t-il durable ?
Cependant, avant de pénétrer plus avant dans les processus de fonctionnement et de régulation de la production – en dépit de l’extrême variété de la typologie des produits – ainsi que dans les circuits du marché de l’orfèvrerie vicentine – parcours obligés ou clientèle exclusive – il nous semble souhaitable de rassembler quelques données qui mettront en lumière l’activité dudit réseau et permettront, au passage, de légitimer le choix qui a été fait du lieu : la Vénétie, et du produit : l’orfèvrerie.

L’ ORFEVRERIE ITALIENNE ET SA BRANCHE VENITIENNE : QUELQUES DONNEES MACROECONOMIQUES

Production

En 1996 (année de pleine activité du réseau) sur le plan national, 7 200 entreprises italiennes dont 7 000 artisanales transforment annuellement 450 tonnes d’or, 1 300 tonnes d’argent, 1,5 tonne de platine, 600 000 carats de diamants, 2 tonnes de perles, ce qui représente entre 20 et 30 % de l’activité totale de la branche sur le plan mondial {48} et 70 % de la production européenne d’orfèvrerie.
Pour être exclusivement liée au luxe et aux dépenses somptuaires, il ne s’agit donc pas, dans le contexte italien, d’une activité marginale. Toujours en 1996, concernant cette fois le réseau à proprement parler, dans la province de Vicence, 1 248 entreprises, dont 900 artisanales, employant 13 000 personnes, déclarent un chiffre d’affaires de 8 000 milliards de lires, soit un peu plus de 4 milliards, en équivalent euros de 1999. Que représentent ces chiffres ? Une réalité stratégique ! En 1996, le poids économique du district industriel de Vicence est tel qu’il travaille, à lui seul, davantage d’or et d’argent que l’ensemble des autres pays européens réunis.

Création d’entreprises

Entre 1951 et 1981, donc en trois décennies, le nombre d’entreprises d’orfèvrerie a été multiplié par huit dans la province de Vicence, passant de 77 à 624. Ce chiffre va encore doubler entre 81 et 95, pour atteindre environ 1 300 unités de production dans les années 96-98 {49} ; elles marqueront l’apogée d’un système qui, dès après l’an 2000, va commencer à se gripper.
De fait, le bilan de 2001 laisse apparaître 1 150 entreprises actives, dont 860 artisanales, avec 12 000 personnes au travail et 7 000 milliards de lires (3,57 milliards d’euros) de chiffre d’affaires.



Dans le prolongement de cette première année de crise, nous verrons que la situation actuelle (2008-2009) est plutôt confuse, assez difficile à suivre, mais qu’elle est défavorable à plus d’un titre. Il nous appartiendra, bien sûr, d’en tirer des conséquences en temps opportun. Pour l’heure, cherchons à identifier et circonscrire les origines de l’émergence de cette nébuleuse de PME.

P ROCESSUS DE CREATION DU DISTRICT INDUSTRIEL

Première phase (historique)

A Vicence, l’orfèvrerie naît dans une configuration historique commune au plus grand nombre. La production à l’intérieur d’un cadre corporatif est organisée dès 1352 sur le modèle en vigueur à Venise ; c’est d’ailleurs le Métier de la « Dominante » qui fournit sa « Mariegola », c’est-à-dire son statut, rédigé en 1233, afin qu’il soit copié et approuvé. Jusqu’à la disparition des Corporations (1806 en Vénétie), le Métier comptera toujours aux environ de 20 maîtres à Vicence et vivotera tout doucement, coincé entre ses propres règlements, les directives monétaires et les lois somptuaires de l’Etat vénitien. Il est évident que l’activité de cette petite corporation a peu à voir avec les développements ultérieurs ; au demeurant les villes voisines avaient leurs propres guildes d’orfèvres, dont les activités n’ont jamais offert aucune particularité. Ces origines lointaines confirment, cependant, l’idée selon laquelle une tradition existant sur place est indispensable à un éventuel succès ; au moment opportun, elle fournit savoir-faire et personnel compétent.

Deuxième phase (1840-1921) – Un homme providentiel, puis un premier démarrage

La branche vicentine de l’orfèvrerie vénitienne se distingue par une vigueur qui s’exprime dès 1870 ; jamais les villes voisines Vérone, Padoue, Trévise, Venise… n’accèderont à la production de masse. Or le destin de Vicence doit beaucoup à Luigi Merlo, un serrurier provenant d’une dynastie d’orfèvres locaux. Dès 1840, celui-ci manifeste un grand intérêt pour la production mécanisée et l’usinage, important ou bricolant lui-même les premières machines locales destinées à l’orfèvrerie. Dans le même temps il s’intéresse aux productions étrangères et opère dans des standards relevant du « retour à l’antique », conformément au goût des années 1850-60. Entre la période corporative et le premier décollage de la fin du 19 e siècle, Luigi Merlo fait assurément figure de « chaînon manquant ».
Par ailleurs en 1870-71, la guerre franco-prussienne et le siège de Paris – capitale incontestée du luxe européen – obligent les clients à se fournir ailleurs ; les Vicentins vont grandement bénéficier de la guerre de 1870, leurs exportations triplant d’une année sur l’autre {50} . Ce ne sera pas qu’un feu de paille. L’orfèvrerie va croître et prospérer jusqu’à ce que la première guerre mondiale donne un coup d’arrêt à son développement, d’autant qu’à partir de 1917 la « Strafexpedition » place la Province de Vicence au contact direct du front. Le secteur manifestera cependant des velléités de reprise dès le retour de la paix (21 entreprises créées entre le 10 octobre 1919 et le 1 er novembre 1921) {51} faisant ainsi preuve de la plus robuste vitalité.

Troisième phase – de l’entre deux guerres à l’après-guerre

Les directives économiques à très courte vue du gouvernement fasciste, les bombardements de 1944 et le dénuement total régnant dans l’après-guerre, sévère au point de relancer en Vénétie une vague d’émigration, réduisent l’activité du secteur au zéro absolu. Notons bien que les 60 entreprises recensées en 1945 relèvent d’un comptage théorique, car les témoignages sont très clairs : 60 entreprises figurent sans nul doute dans le registre de la chambre de Commerce, mais aucune d’elle n’est active et les plus importantes sont en ruines.
Cependant c’est ici qu’on parvient à appréhender la nature vraie de l’entreprise : ce qui compte, ce ne sont ni les locaux, ni les machines, ni un logo. Ce qui compte, c’est le savoir-faire, c’est l’envie de faire, c’est l’existence d’un marché et c’est un minimum de capital. Or dès que le marché affichera une ouverture, l’orfèvrerie vicentine renaîtra de ses cendres.
Le bulletin de la Chambre de commerce ne la mentionnera pas avant 1951, mais ce sera pour un demi-siècle de progrès constant, de croissance exponentielle et de conquête des marchés.

Quatrième phase – Le réseau de l’après-guerre

A partir de 1950, le redémarrage s’est d’abord opéré autour de 5 ou 6 grosses unités de production où travaillaient jusqu’à 250 personnes et qui existaient déjà au début du 20 e siècle. Toutes, aujourd’hui, ont disparu. Il est manifeste que le personnel le plus qualifié de ces entreprises ne demandait qu’à les déserter pour se mettre à son compte, le plus souvent pour venir en aide à des enfants en mal d’emploi dans l’économie déprimée d’une région à dominante agricole, qui n’offrait guère que l’émigration en alternative au chômage. A ce point convergèrent donc le savoir-faire, l’envie de faire dont je parlais précédemment, et même la débrouillardise, comme celle de cet enfant de dix ans, futur chef d’entreprise qui, à la sortie de l’école, fondait des pièces jaunes pour en faire des alliances. Il les vendait à des dames qui avaient sacrifié la leur sur l’autel de la patrie au cours des années noires et qui n’avaient pas les moyens de se racheter de l’or. Mais d’où venait le capital, chez des gens dont la plupart en étaient réduits à vivre au jour le jour ? Le réseau a été fondé sur l’idée que le producteur est subordonné au donneur d’ordres qui a la haute main sur le marché. Il s’est aussi édifié sur une donnée de fait, qui peut paraître extravagante dans un contexte industriel : le réseau a uni, dans une démarche solidaire, des gens qui entendaient s’extraire de la pauvreté par tous les moyens, mais qui ne pouvaient compter que sur eux-mêmes.


S OUS LA TUTELLE DU SECTEUR COMMERCIAL

L’essentiel du processus de création d’entreprises (leur nombre, rappelons-le, passe de 77 à 624 entre 1951 et 1981) a transité par les grossistes qui ont débauché les salariés les plus compétents de l’industrie du bijou, les incitant à se mettre à leur compte. Combien de patrons des années 1950-90, ceux qui viennent de prendre leur retraite, s’étaient connus en tant qu’ouvriers chez FIBO, Oreficerie riunite, FROV ou Donnagemma ?
Comment l’opération se concluait-elle ? Car enfin, pour des gens qui n’avaient pas de capital, un salaire, si minime fut-il, c’était une forme de sécurité. En outre le passage à l’acte supposait un endettement colossal pour un particulier, finançable exclusivement sur l’activité future, par définition imprévisible. Se mettre à son compte, c’était prendre le risque d’investissements aussi massifs qu’indispensables, c’était aussi se risquer à produire sans que les débouchés soient assurés. Enfin, dans le cas spécifique de l’orfèvrerie, c’était l’obligation problématique de disposer de plusieurs kilos de métal précieux pour l’exécution des premières commandes.
On avouera que la frilosité est mauvaise conseillère pour lancer une opération de cette nature et l’on peut légitimement s’interroger sur l’argumentation qui a décidé tous ces salariés à franchir le pas pour devenir chefs d’entreprise. Examinons donc un à un les points délicats : (a) Le marché ? Le grossiste-commanditaire assurant le flux des commandes, il n’y a en fait aucun souci de débouché pour la production future. (b) Les locaux ? Le travail s’effectue à domicile. Un sous-sol, une cave d’immeuble, un garage dûment aménagés, tout cela fait l’affaire ; un jour, je découvrirais un atelier complet d’argentier, four à fusion compris, dans un placard mural. (c) L’outillage ? Les machines ? Le grossiste met le PDG nouvellement promu en relation avec le sieur De Meo, incontournable fournisseur qui loue, voire prête le matériel et que l’on paie quand l’argent commence à rentrer. Il n’est pas inquiet, il connaît le processus. (d) Demeure l’obstacle de la première mise de fond, le handicap de cette avance de 4 ou 5 kilos d’or fin à travailler, qu’un ouvrier – surtout en des temps difficiles – serait bien en peine de financer… Qu’à cela ne tienne ! Le grossiste y pourvoit de même.
Et si cela ne suffit pas, ou si du travail se présente en marge du circuit, les banques locales ont un programme de prêts spécialement étudié pour l’achat des lingots supplémentaires, à l’intérêt dérisoire de 4,5 % en 1965. Officiellement ces investissements sont récupérables à moyen terme, mais la plupart parviennent à rembourser dans un délai allant de deux à quatre ans.
A la fin, contrairement aux apparences, l’opération se révèle quasiment sans danger, d’autant que les grossistes ne s’adressent qu’à des ouvriers qu’ils connaissent pour leur sérieux et leur qualification.

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