Mondialisation des services
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Description

Les services se sont infiltrés dans les entreprises industrielles, ont enrichi nos environnements économiques et sociaux, modifiant les filières économiques et nos relations spatio-temporelles. Les choix de localisation des firmes le prouvent. On ne peut désormais prévoir de production sans un accompagnement de services commerciaux, logistiques, financiers, de communication et d'information. La mondialisation accélère encore ce processus. Ces activités occupent une place centrale dans la montée en puissance de l'innovation technologique et la recherche développement...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2007
Nombre de lectures 280
EAN13 9782336279510
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’édition de ce livre a été effectuée sous la responsabilité de Pierre Croce, Chargé de mission sur la politique de publication, avec la collaboration de Gisèle Peuchlestrade et Frédéric Schmitt, Université Pierre Mendès France, Grenoble 2.
© L’Harmattan, 2007 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296046344
EAN : 9782296046344
Mondialisation des services

Patrick Ternaux
Sommaire
Page de Copyright Page de titre LISTE DES AUTEURS INTRODUCTION GÉNÉRALE PREMIÈRE PARTIE - Innovation dans les services
Introduction - Partie 1
DEUXIÈME PARTIE - Services et dynamiques territoriales
Introduction
LA LIBRAIRIE DES HUMANITÉS
LISTE DES AUTEURS
André BARCET , chercheur GATE (Groupe d’Analyse et de Théorie Économique), UMR CNRS-Université Lumière Lyon 2, CEDES, France
barcet@gate.cnrs.fr
Corinne BAUJARD , Maître de conférences à l’Université de Bretagne Occidentale et chargée de cours à l’Université d’Evry. Laboratoire Crépa, France
corinne.baujard@univ-brest.fr
Joël BONAMY , chercheur GATE (Groupe d’Analyse et de Théorie Économique), UMR CNRS, Université Lumière Lyon 2, CEDES, France
bonamy@gate.cnrs.fr
José Antonio CAMACHO BALLESTA , Professeur, Université de Grenade, Espagne.
jcamacho@ugr.es
Pedro COSTA , Professeur, Centre d’études sur le changement socioéconomique (ISCTE), Université de Lisbonne, ISCTE Département d’Économie, Portugal
pedro.costa@iscte.pt
Faridah DJELLAL , Maître de conférences en sciences économiques à l’Université de Lille 1. Membre du CLERSE (Centre Lillois d’Études et de Recherches Sociologiques et Économiques) et de l’IFRESI(Institut Fédératif de Recherche sur les Économies et Sociétés Industrielles), France
Farida.Djellal@ifresi.univ-lille1.fr
Faïz GALLOUJ , Professeur de sciences économiques à l’Université de Lille 1. Membre du CLERSE (Centre Lillois d’Études et de Recherches Sociologiques et Économiques) et de l’IFRESI (Institut Fédératif de Recherche sur les Économies et Sociétés Industrielles), France
Faiz.Gallouj@ifresi.univ-lille1.fr
Sven ILLERIS , Professeur Émérite de géographie économique à l’université de Roskilde, Danemark.
illeris@ruc.dk
Desislava KOLAROVA , Docteur es-sciences économiques, Université Pierre Mendès-France, Grenoble 2, CREPPEM (Centre des Recherches Économiques sur la Politique Publique en économie de Marché), France
DKOLAROVA@caramail.com
Pierre-Yves LÉO , Ingénieur de recherche, Faculté d’économie appliquée, Université Paul Cézanne, d’Aix-Marseille III, GREFI, France
p-y.leo@univ-cezanne.fr
Christian LONGHI , Chargé de Recherches CNRS, GREDEG, CNRS et Université de Nice Sophia-Antipolis, France
longhi@idefi.cnrs.fr
Véronique MALLERET , Professeur, Département Comptabilité-Contrôle de Gestion, Groupe HEC, France
malleret@hec.fr
Céline MERLIN-BROGNIART , Maître de conférences Université de Lille 1. Membre du CLERSE (Centre Lillois d’Études et de Recherches Sociologiques et Économiques) et de l’IFRESI (Institut Fédératif de Recherche sur les Économies et Sociétés Industrielles), France
c.brogniart-merlin@ieseg.fr
Marie-Christine MONNOYER , Professeur de Gestion, IAE (Institut d’administration des entreprises), CRG, Université Toulouse 1, LERASS, UPS, France
Marie-christine.monnoyer@univ-tlse1.fr
José Luis NAVARRO ESPIGARES , Professeur associé Économie appliquée, Université de Grenade, Espagne
josel.navarro.sspa@juntadeandalucia.es
Manuel Hernández PEINADO , Ingénieur de Recherche, Université de Grenade, Espagne
mhpeinad@ugr.es
Jean PHILIPPE , Professeur, Faculté d’économie appliquée, Université Paul Cézanne, d’Aix-Marseille III, GREFI.
Jean.philippe@univ-cezanne.fr
Iva PIRES , Maître de conférences, Géographie Économique et Sociale, Faculté de Sciences Sociales et Humaines, Université de Lisbonne, Portugal
ipires@fcsh.unl.pt.
José Alfonso TEIXERA , Maître de conférences Géographie Économique et Sociale, Faculté de Sciences Sociales et Humaines, Université de Lisbonne, Portugal
joafteix@fcsh.unl.pt
Patrick TERNAUX , Maître de Conférences de sciences économiques, Université Pierre Mendès-France, Grenoble 2, CREPPEM (Centre des Recherches Économiques sur la Politique Publique en économie de Marché), France
pternaux@wanadoo.fr
Elisa HERNÁNDEZ TORRES , Université de Grenade, Espagne
Jean-Marc ZULIANI , Maître de conférences Géographie Économique et Sociale, Université de Toulouse Le Mirail, CIRUS-CIEU, France
zuliani@univ-tlse2.fr
INTRODUCTION GÉNÉRALE

Les services, quel devenir dans une économie mondialisée ?
A PRÈS avoir été longtemps associée à l’idée de servitude et d’emplois peu qualifiés, la société de services contemporaine est aujourd’hui confrontée à la problématique de la globalisation. Quelques grands noms de l’assurance, des services financiers et de l’ingénierie informatique ouvrent des filiales, mais aussi des bureaux ou des ateliers dans les pays du Maghreb, les nouveaux membres de l’Union Européenne, voire en Inde. Ils sont suivis, ou précédés selon les cas, par des industriels qui élargissent l’espace géographique d’implantation de leurs prestataires de services. RESER, Réseau européen services espace, qui rassemble depuis près de vingt ans, des équipes de chercheurs européens travaillant sur la question du développement des activités de services dans l’espace économique, choisit un thème d’actualité pour son congrès annuel. Le congrès de Grenade (Espagne) a été consacré à l’analyse des effets sur l’emploi, la croissance mais aussi sur la compétitivité des activités de services, de la mondialisation des échanges. Parce qu’il permet à une vingtaine d’équipes installées dans 15 pays européens différents de se retrouver et de travailler ensemble de façon régulière, Reser a sans doute dynamisé la recherche francophone sur les services. Il nous a dès lors paru intéressant de choisir deux thèmes importants évoqués lors du congrès de Grenade et de proposer à quelques auteurs, qu’elle que soit leur langue de travail habituelle, d’offrir à la communauté francophone le résultat de leurs analyses.
Les prestataires de services, en particulier ceux que l’on qualifie de supérieurs, se sont longtemps considérés comme non délocalisables. La proximité géographique avec le donneur d’ordres qui avait expliqué longtemps la prédominance de leur implantation dans les villes capitales ou centres, voit son intérêt s’affadir lorsque technologies et moyens de transport permettent des mises en contact rapides et peu coûteuses. C’est la qualité de l’interaction entre prestataire et donneurs d’ordre qui rend pérenne le lien entre les deux acteurs. C’est le degré d’intégration des processus qui rend nécessaire la proximité géographique et non cette dernière qui la favorise.
Nous avons donc rassemblé des réflexions qui investiguent la relation entre l’entreprise de services, de services à l’industrie ou à la personne, d’origine nationale ou étrangère et son espace de proximité, qu’il soit urbain ou rural. Cette relation a-t-elle encore du sens, lorsque l’économie se mondialise, s’exprime-t-elle de la même façon en France, au Portugal ou dans les pays européens en transition, dans les villes qui disposent d’un potentiel tertiaire et dans celles qui souhaiteraient le construire? Quel est le rôle de l’internet et des technologies de l’information dans cette évolution? Ces questions seront traitées dans la seconde partie de cet ouvrage (comme l’annonce le sommaire de présentation) et précédées d’une présentation de Patrick Ternaux qui les replace dans une réflexion plus générale sur la relation entre villes et territoires économiques. À travers les observations de terrain et les conclusions théoriques tirées, la relation des entreprises de services à l’espace se révèle loin d’être uniforme, faisant apparaître des dangers pour celles qui se croyaient à l’abri derrière leurs frontières ? Ces différences laissant percer des potentialités pour les entreprises qui sauraient innover tant dans leur offre servicielle que dans leur processus productif et relationnel.
L’innovation constitue dès lors, qu’elle que soit la localisation, l’entrée vers la performance. Ce discours surprend encore quand il s’agit d’activités de services, marqués que nous sommes par le discours traditionnel sur la faiblesse de la productivité dans ce secteur ou les images négatives de la servitude, de la bureaucratie publique qu’évoque Faiz Gallouj dans son introduction. Les résultats des différentes équipes du RESER qui travaillent sur l’innovation convergent tous sur la capacité des entreprises de services à développer des stratégies de rationalisation qui visent à augmenter leur productivité et leur performance. Ils mettent de même en évidence l’aptitude de ces entreprises à créer de la valeur chez leur client. Ils dénoncent l’assimilation trop souvent faite entre emplois de services et faible niveau de qualification.
Nous avons donc choisi de présenter ici des recherches qui ont investigué les modalités de création de valeur dans des services aussi différents que ceux offerts par l’industrie, la fonction publique ou les services de santé. Ce choix permet de faire apparaître la variété des formes que peut prendre l’innovation dans les entreprises de service et l’intérêt que ces innovations suscitent dans les entreprises industrielles clientes par exemple. Ces innovations ne peuvent rester sans effet sur la productivité des entreprises de services et celle de leurs clients ou donneurs d’ordre, même si leur introduction n’est pas sans poser de problèmes de gestion dans une économie profondément marquée par la matérialité des échanges. Le développement de ces innovations facilite en revanche la prise de conscience de la montée en puissance de la qualification et des « services intensifs en connaissances » dans les entreprises de services. Elle incite à un dialogue plus équilibré entre prestataires et offreurs de services.
Si l’innovation enrichit la relation entre demandeurs et offreurs de service, elle renforce aussi souvent la responsabilité du prestataire, et l’oblige à intégrer dans son propre développement, les choix de localisation internationale du demandeur, en particulier lorsqu’il est industriel.
S’intéresser à l’innovation dans l’offre et la prestation de services permet de se dégager d’une vision dépassée du rôle et du potentiel de ces activités. C’est aussi prendre la mesure de leurs apports possibles dans les villes métropoles mais aussi dans les villes qualifiées de secondaires. C’est la raison pour laquelle cette réflexion sera l’objet de la première partie de cet ouvrage.
Pour terminer, il nous paraît utile d’insister sur l’apport des analyses de nos collègues danois, bulgares, espagnols et portugais. Leurs efforts linguistiques nous sont précieux parce qu’ils nous donnent à voir, dans des pays et des économies qui ressemblent à la France, des évolutions positives ou négatives sur lesquelles notre attention ne se porte pas souvent. Ils montrent ainsi l’urgence d’entreprendre certaines actions pour éviter la déstructuration des activités de services dans les espaces urbains soumis à la pression immobilière. Ils montrent encore la dynamisation apportée dans un des pays de l’Union par des investissements venus d’autres pays européens.
Qu’ils trouvent donc ici tous nos remerciements.
MARIE-CHRISTINE MONNOYER
PREMIÈRE PARTIE
Innovation dans les services
Introduction
Partie 1

Les services : une économie de la performance et de l’innovation
FAÏZ GALLOUJ
N OUS proposons d’introduire la seconde partie de cet ouvrage, consacrée à la performance et à l’innovation dans les services, non pas par le traditionnel résumé de chacune des contributions, mais par une réflexion plus générale sur l’économie des services contemporaine en tant qu’économie de la performance et de l’innovation.
Les économies contemporaines sont irrémédiablement des économies de services. Le tertiaire est en effet depuis plusieurs décennies maintenant notre principal source de richesse et d’emplois. En France, c’est au milieu des années trente que le point dit des « trois-tiers » (c’est-à-dire d’égale distribution de la population active entre chacun des trois secteurs économiques) est atteint, et au début des années soixante-dix que s’amorce le processus de désindustrialisation. S’il n’est pas surprenant que de si profonds bouleversements économiques et sociaux aient engendré des inquiétudes légitimes ou fantasmatiques, on peut en revanche s’inquiéter de la pérennité de cette inquiétude. En effet, la société de service continue d’être associée aux images négatives de la servitude, de la bureaucratie publique et du déclin industriel. Elle est ainsi victime, d’une certaine suspicion, dans les travaux académiques, comme dans les discours politiques les plus autorisés, de droite comme de gauche. Nicolas Sarkozy, Ministre de l’économie, déclarait ainsi récemment en s’adressant aux employés d’Alstom : « Il faut une industrie française forte...(...) La France ne peut pas être qu’une économie de banques, d’assurances et de services...» (France Info, le 16 avril 2004). Dominique Strauss-Kahn, également Ministre de l’économie, exprimait peu de temps auparavant les mêmes inquiétudes : « Personne ne peut penser qu’on puisse distribuer sans avoir produit. D’ailleurs, la gauche s’enracine dans une tradition qui est celle de la production. Notre effort doit se porter d’abord sur la production et, notamment, la production industrielle, sur la création de vrais emplois qui sont des emplois directement productifs... » (Le Monde, 1998, propos recueillis par P. Jarreau, O. Mazerolle et P.L. Séguillon).
Ces discours pessimistes s’établissent sur un certain nombre de mythes concernant l’économie des services : ses performances, la qualité de ses emplois, sa capacité d’innovation. Cette contribution a pour objet de réexaminer ces mythes et de tenter d’apaiser certaines craintes, en défendant l’idée que l’économie des services n’est pas une économie du déclin, mais une économie de la performance et de l’innovation. On constatera que les différents chapitres de cette partie de l’ouvrage contribuent, chacun à sa manière, à ce plaidoyer général.

I. Les services et la performance
La pensée économique classique, centrée sur l’industrie manufacturière, a contribué à construire une image de services déficients sous l’angle des performances économiques. Adam Smith oppose ainsi le travail productif de la manufacture au travail improductif des services qui s’évanouissent à l’instant de leur réalisation. Immatériels, les services sont étrangers à la création d’une valeur identifiée à la production matérielle. Cette analyse forgée pour des services réduits aux prestations des domestiques, des serviteurs de l’Etat, des artistes continue de nourrir bien des conceptions contemporaines. Les prolongements modernes de ce diagnostic de déficience des services s’expriment sous d’autres formes.
1. Les services sont faiblement capitalistiques. Ils n’ont pas recours à des investissements et des machineries très lourds. Le monde des services est celui des bureaux par opposition au monde industriel des usines et des installations lourdes.
2. La croissance de la productivité dans les services est faible. L’économiste se plaît à utiliser l’exemple du coiffeur dont la productivité a relativement peu évolué au cours des siècles. Cette caractéristique a longtemps été (et est toujours) considérée comme intrinsèque aux services, au point qu’elle fournit à Jean Fourastié le principal critère de la première définition positive du secteur tertiaire.
3. Les services sont des activités induites et passives ou subordonnées. Elles ne sont pas motrices car elles ne peuvent vendre leur produit que dans des espaces locaux. Contrairement aux activités industrielles et compte tenu de la nature de leur produit (immatériel et interactif), elles ne sont pas en mesure d’ « exporter » celui-ci dans d’autres espaces et de générer ainsi des revenus de l’extérieur. Leur croissance est bridée par le « pouvoir d’achat local ».
Personne ne conteste plus, aujourd’hui, l’aptitude des services à créer de la valeur. Ils peuvent même aller jusqu’à ajouter de la valeur aux biens eux-mêmes. Tel est le cas des services complémentaires aux biens dont rend compte la contribution de Véronique Malleret (chapitre 10). En revanche, les autres appréciations négatives continuent d’être d’actualité. Les statistiques (pourvu qu’on fasse l’effort de les collecter et de les construire de manière adéquate, ce qui ne va pas de soi) et la socioéconomie sont pourtant en mesure de démythifier l’économie des services.
Qu’on aborde la question de leur nature ou celle de leur comportement, les activités de services sont trop hétérogènes, pour qu’une analyse globale soit satisfaisante. Quoi qu’il en soit, on ne peut plus prétendre aujourd’hui que les services sont faiblement capitalistiques. Depuis bien longtemps, ils sont les principaux utilisateurs de technologies de l’information et des communications. Si l’on envisage les investissements capitalistiques de manière plus large, on constate que nombreux sont les services à appartenir au groupe des activités les plus intensives en capital. On peut citer à titre d’exemple le transport sous ses différentes formes, les services postaux, les services de livraison d’électricité, de gaz, d’eau, certains services de loisir, etc.
Le principal grief formulé à l’égard de l’économie des services est sa faible productivité, qui se traduit dans le discours contemporain par le diagnostic d’une pathologie nouvelle : le paradoxe de Solow, selon lequel il y aurait des technologies informationnelles partout, sauf dans les statistiques de productivité. Ce grief peut être contesté de différentes manières.
Tout d’abord, force est de constater que les services expérimentent depuis plusieurs décennies, de manière efficace, des stratégies de rationalisation qui visent à augmenter leur productivité et leur performance (cf. chapitres 4 et 5, les contributions de Corinne Baujard, d’une part et de José Luis Navarro et Elisa Hernandez Torres, d’autre part). Ces stratégies sont partout à l’œuvre, qu’il s’agisse de services intensifs en connaissances (ingénierie, conseil) ou de services plus opérationnels. Dans le premier cas, la rationalisation prend une forme dite professionnelle (mise au point de méthodes et de « boîtes à outils », stratégies de « typification » des activités et des offres, ...). Dans le second cas, c’est une rationalisation de type industriel (qu’on qualifie parfois d’industrialisation) qui se met en place. Cette « industrialisation » pourra ainsi désigner, en particulier, une évolution vers la production de biens tangibles au détriment de la prestation de services immatériels, la mise en œuvre dans les firmes et les organisations de service d’un certain mode de production (le type d’organisation du travail et de techniques dominant dans la grande industrie d’après-guerre)... Les chapitres 4 et 5 fournissent un certain nombre d’illustrations de stratégies de productivité dans le cas de la formation et des services de santé.
Ensuite, la performance des services ne peut pas être appréhendée exclusivement à travers la notion de productivité. La mesure de cet indicateur industriel et technique se heurte à la difficulté d’identification du produit dans les services. Ainsi, le niveau de performance des services est sans doute moins problématique que celui de nos méthodes de mesure de la performance. Il faut, par conséquent, favoriser une évaluation multicritère qui rende compte des multiples facettes de la performance : performance technique, certes, mais aussi performance marchande (relative aux valeurs monétaires et financières), civique (relative à l’équité, à l’égalité de traitement, à la cohésion sociale, au respect environnemental), relationnelle (relative à la qualité des relations interpersonnelles, à l’empathie, aux liens de confiance).

II. Les services et l’emploi
La question des services dans leur relation à l’emploi est soulevée de manière fondamentale et polémique à partir des années quatre-vingt. Les écrits se sont multipliés, en particulier aux États-Unis, pour dénoncer le processus de destruction des emplois secondaires et leur remplacement par des emplois tertiaires. Si personne ne peut contester que les services constituent désormais le principal réservoir d’emplois, beaucoup continuent de considérer qu’il s’agit, pour l’essentiel, d’emplois de qualité médiocre, de « bad jobs », de « hamburger jobs » ou de Mcjobs. La société des services serait ainsi une société de « serviteurs » selon l’expression du philosophe André Gorz.
Ces préjugés sont encore vivaces aujourd’hui et la question des services et de l’emploi est envisagée de manière ambiguë, parfois empreinte d’un certain sentiment de culpabilité. Les politiques publiques s’attachent à favoriser ces emplois, mais comme des mesures transitoires d’accompagnement de la crise, en attendant de générer de vrais emplois.
De nouveau ici, ces jugements négatifs ne résistent pas aux statistiques. S’il est vrai que la société de service crée des emplois de faibles niveaux de qualification, il est tout aussi vrai qu’elle constitue aujourd’hui le principal débouché des cadres et des professionnels de haut niveau. Ainsi, deux modèles ou systèmes d’emplois sont identifiés dans les activités de services (y compris les plus opérationnelles, comme le nettoyage) : un modèle néo-taylorien de flexibilité quantitative et un modèle (émergent) d’« adaptabilité organisationnelle », qui traduit une élévation du niveau de professionnalisation des services. Par ailleurs, il faut noter ici aussi le développement significatif de certains services de gestion des ressources humaines dont l’activité consiste à améliorer les niveaux de qualification des employés des entreprises et des organisations.
Une autre question étroitement liée à celle de l’emploi est celle de l‘entrepreneuriat. Là encore, les statistiques indiquent que les services constituent le principal réservoir de création d’entreprises. L’essentiel de l’entrepreneuriat s’exerce dans des activités de service traditionnelles (commerce, artisanat de service). Mais, il existe également des formes nouvelles et dynamiques de l’entrepreneuriat (qui renvoient à la question de innovation). L’entrepreneuriat « cognitif », tout d’abord, désigne l’activité de l’expert capable d’investir dans des champs nouveaux de connaissances : nouveau domaine d’expertise dans le conseil, thésard souhaitant valoriser le fruit de ses recherches (qu’il s’agisse de sciences naturelles ou de sciences humaines et sociales) en créant sa propre entreprise ... L’entrepreneuriat « social », ensuite, est celui dont le champ d’action est l’économie sociale et solidaire (créateur d’associations nouvelles pour prendre en charge, de manière inédite, les jeunes enfants, les vieillards ou les personnes atteintes de handicaps divers physiques, psychologiques ou sociaux). L’entrepreneuriat « écologique », enfin, est celui dont le champ d’action est la prévention de l’environnement et le développement durable.
La question de l’emploi peut également être envisagée dans sa relation à l’innovation de manière plus générale (cf. Chapitre 1, contribution de Faridah Djellal et Faïz Gallouj). Des travaux statistiques récents, s’appuyant sur les enquêtes communautaires, indiquent que l’innovation exerce un effet globalement positif sur l’emploi dans les services. Cet effet positif s’exerce de manière particulièrement forte sur les emplois très qualifiés tandis que les effets « destructeurs d’emplois » du changement technique affectent essentiellement les composantes les moins qualifiées de l’emploi. Ces enquêtes indiquent également que l’impact de l’innovation sur l’emploi varie selon la taille des firmes. Dans les grandes firmes, l’innovation a un effet négatif sur l’emploi (qui affecte essentiellement les emplois peu qualifiés), tandis que, dans les petites firmes, elle a un effet positif

III. Les services et l’innovation
L’idée largement dominante est que l’innovation (authentique et spectaculaire) est affaire d’industrie manufacturière. Dans ce domaine, les services sont de nouveau en position de subordination, se contentant, comme les pays du tiers monde, d’adopter des équipements clés en main (des véhicules de transports, des ordinateurs, etc.). En d’autres termes, l’industrie « force motrice » de l’économie produit des systèmes techniques dont peuvent bénéficier les services. Les services sont dominés par l’industrie : ils adoptent, mais ne créent rien.
Cette appréciation, qui semble être confirmée par les enquêtes statistiques établies sur la base des directives de l’OCDE, est cohérente avec les préjugés soulignés précédemment (faible performance des services, faible qualification de leurs emplois). Elle est cependant contestable à différents titres.
Elle est tout d’abord en contradiction avec la thèse schumpéterienne des « vagues de destruction créatrice » selon laquelle les organisations et les secteurs innovants se développent au détriment des autres. Ainsi, dans nos économies contemporaines, les entreprises et les activités qui se développent le plus seraient celles qui innovent le moins.
Elle est remise en question par les investigations empiriques approfondies qui mettent en évidence d’intenses activités d’innovation dans les services y compris les services publics (cf. chapitre 2 et 5 contributions de Céline Merlin, d’une part, et de José Lui Navarro et Elisa Hernandez Torres, d’autre part). Certes, ces innovations peuvent prendre des formes particulières, éloignées de l’image traditionnelle du système technique (tangible et spectaculaire) élaboré au sein de départements de recherche-développement.
L’innovation dans les services ne se réduit pas à l’innovation technologique, comme en témoignent, parmi d’autres, les exemples suivants : un nouveau contrat d’assurance, de nouveaux instruments financiers, un nouveau domaine d’expertise juridique, une nouvelle formule de restauration, de distribution ou d’hôtellerie, un nouveau concept de loisir... Ceci ne signifie pas que ces innovations ne s’appuient pas ou ne peuvent pas s’appuyer sur une technologie matérielle (des systèmes informatiques ou de télécommunication, par exemple), mais qu’elles ne leur sont pas consubstantielles et qu’elles peuvent dans certains cas se passer d’elles. Autrement dit, il serait injustifié de considérer qu’il n’y a innovation que lorsque la nouveauté s’incarne dans un système technique. Ne pas admettre cela, c’est fortement sous-estimer la capacité d’innovation dans les services. Le mutisme des indicateurs nationaux et internationaux de R&D et d’innovation s’explique par cette erreur. Ce n’est pas que les services soient inaptes à la R&D et à l’innovation, c’est que ces indicateurs, fortement technologistes, sont inaptes à en rendre compte.
Dans les services, l’innovation de process, tout comme l’innovation de produit peut être immatérielle. Elle pourra consister en méthodes, c’est-à-dire, comme dans une pièce de théâtre ou dans le scénario d’un film en un script définissant les paroles, les actions, les mouvements de chacun (méthodes des consultants, mais aussi de la restauration, protocoles de nettoyage ou de soins...). Certaines de ces méthodes pourront s’appuyer sur des systèmes techniques (informatisation des méthodes de recrutement), d’autres s’incarner dans des outils (systèmes experts juridiques), mais ce n’est pas une condition nécessaire d’innovation.
Cette immatérialité (et cette dimension non technologique) ainsi que l’importance de la relation de service ne sont pas étrangères aux difficultés d’appropriation et de protection de l’innovation dans les services. Mais elles ont, à notre avis, un avantage. Détachés, dans une certaine mesure, des contingences matérielles et techniques, les services constituent peut-être le dernier bastion d’une certaine « improvisation romantique » en matière d’innovation. Les idées les plus simples peuvent encore y conduire à des empires économiques. Les exemples abondent depuis la distribution de pizzas à domicile jusqu’à l’organisation de voyages touristiques en passant par les services de maintien à domicile des personnes âgées.
La théorie économique a longtemps défendu une conception linéaire de l’innovation, dans laquelle les chercheurs, les producteurs et les vendeurs sont des spécialistes qui appartiennent à des mondes différents et hermétiques les uns aux autres. Une telle conception théorique est pour l’essentiel incompatible avec la nature profonde des activités de services. En effet, les services sont par définition interactifs, et ils ont eu tendance à organiser leur activité d’innovation quasi-naturellement selon un modèle interactif, c’est-à-dire un modèle où interagissent des acteurs de différents départements. Ceci semble être la règle même pour de lourdes bureaucraties comme les compagnies d’assurance. La mise au point, par exemple, d’un nouveau contrat d’assurance grand public implique la participation de juristes, d’actuaires, d’informaticiens, de spécialistes des règlements, de commerciaux et de clients. Si l’on prend l’exemple des consultants, on constate que ceux qui produisent les innovations sont ceux-là mêmes qui vendent les prestations (c’est-à-dire qui sont au contact du client). Il ne peut en être autrement dans des activités où une partie de l’innovation est produite à l’interface entre le prestataire et le client.
Cette interactivité (quasi-naturelle) n’empêche pas bien entendu l’existence, dans certains cas, notamment dans les plus grandes entreprises, de départements spécialisés dans innovation. Mais il est rare le cas échéant que ce département soit le seul acteur de cette innovation. Il est presque toujours complété (et concurrencé) par des structures d’innovations formalisées mais non permanentes (groupes de projets constitués de membres de différents départements), et, surtout dans les activités intensives en connaissances, par une forte activité individuelle informelle.
L’absence fréquente de départements de R&D rend difficile la mise en évidence d’une activité de R&D autonome. Elle est pourtant bel et bien présente. On la rencontre bien entendu dans ces départements de R&D quand ils existent. Mais le cas échéant elle se retrouve dans l’activité des structures moins permanentes (les groupes de projet par exemple). Elle constitue le plus souvent une des facettes de projets d’innovations qui peuvent en effet comporter une activité analytique et conceptuelle parfois accompagnée de tests. Les sciences humaines et sociales y jouent un rôle non négligeable.
Aujourd’hui, de nombreuses activités de service ont inversé leur relation de subordination vis-à-vis de l’industrie en matière d’innovation technologique. Autrement dit, elles produisent elles-mêmes ou dans un rapport de force qui leur est favorable, leurs propres systèmes techniques. C’est le cas, par exemple, des guichets et distributeurs automatiques de banque, des robots de nettoyage, des machines de cuisson et de réfrigération de la restauration rapide, des systèmes automatiques de traitement des courriers dans les services postaux. C’est également le cas de certaines grandes chaînes de distribution qui exercent des pressions sur leurs fournisseurs et leur imposent des spécifications précises au point qu’on peut véritablement parler de fournisseurs technologiques dominés par les utilisateurs.
Mais un autre phénomène témoigne plus clairement encore de la revanche des services. Il s’agit du rôle actif que jouent les « services intensifs en connaissances » (ingénierie, conseil) dans l’innovation de leurs clients (notamment industriels). Qu’il s’agisse d’innovations organisationnelles, stratégiques, de produit, etc., ces prestataires de services assistent leurs clients de diverses manières, à des degrés différents et à différents moments du processus d’innovation.
Le lecteur trouvera donc dans les chapitres qui suivent de nombreux exemples qui contribueront à alimenter sa réflexion sur le potentiel d’innovations qui, au cœur des activités de services, nourrit le développement de l’économie des trois secteurs, pour reprendre la classification de Fourastié. Si notre regard de chercheur incite l’homme politique, l’administrateur ou le citoyen à porter un regard confiant sur un tel développement, nous y trouverons force et confiance pour nos recherches futures.

La relation innovation-emploi dans les services : un bilan et un agenda de recherche 1
FARIDAH DJELLAL FAÏZ GALLOUJ
L A QUESTION de la relation entre le changement technique et l’emploi est une question ancienne et fondamentalement complexe, à la fois sur le plan théorique et empirique, indépendamment même du problème du secteur concerné (cf Freeman et Soete, 1987 ; Petit, 1995 ; Vivarelli, 1995). Elle renvoie à des causalités multiples et contradictoires, directes et indirectes. Elle ne semble pas pouvoir être abordée de manière satisfaisante par l’intermédiaire d’un nombre réduit de mécanismes généraux, ni à un seul niveau d’analyse, micro, méso ou macroéconomique. Les débats autour de la « théorie de la compensation » (selon laquelle les ressorts du marché sont en mesure de compenser, de manière automatique, les pertes d’emplois induites par une innovation destructrice d’emplois 2 ) donnent une idée de la complexité des mécanismes à l’œuvre. L’écheveau des relations est par ailleurs rendu encore plus inextricable par le fait que d’autres variables que l’innovation interviennent sur la croissance de l’emploi dans les services : la demande, les changements institutionnels, etc. Il n’est donc pas étonnant, comme le soulignent Vivarelli et Pianta (2000) que l’économie néoschumpeterienne contemporaine de l’innovation (à l’exception notable des travaux de Freeman, Clark et Soete, 1982 ; Freeman et Soete, 1987) ait évité cette question. Il l’est encore moins qu’elle soit généralement absente des travaux consacrés à l’innovation dans un secteur qui pose de nombreux autres problèmes théoriques intéressants et difficiles (en particulier ceux de la définition, de la mesure, des modes d’organisation et d’appropriation de l’innovation et de la R&D).
Ainsi, bien que le secteur des services soit reconnu comme le principal créateur d’emplois dans les économies contemporaines, trop peu de travaux se sont penchés sur la question du lien entre l’innovation dans ce secteur et l’emploi. Ce désintérêt pour une question théorique importante et ancienne peut être interprété de différentes manières. Tout d’abord, dans la mesure où la littérature économique a longtemps sous-estimé l’innovation dans les services, il n’est pas étonnant qu’elle ait également sous-estimé et négligé ses effets sur l’emploi. Ensuite, la loi d’Engel et la loi de la productivité ont fourni des arguments théoriques satisfaisants pour expliquer la croissance des services et de l’emploi dans les services (Fourastié, 1949 ; Baumol, 1967 ; Bell, 1976). En effet, selon la première de ces lois, la demande et la consommation de services augmentent dans des économies dont les revenus sont croissants, et selon la seconde, le faible taux de croissance de la productivité dans les services, y entraîne un accroissement de l’emploi. Les principales théories de la croissance tertiaire ont ainsi écarté l’argument de l’innovation dans les services (ou se sont contentées du constat de la faiblesse de l’innovation dans ce secteur), pour expliquer le glissement inéluctable d’une économie industrielle à une économie de services. Enfin, les travaux, qui, en particulier aux Etats-Unis, se sont efforcés de dénoncer la mauvaise qualité des emplois engendrés par l’économie des services ont également contribué, à leur manière, à occulter la question du lien innovation-emploi. En effet, sous l’angle de la création d’emplois, la société de service ne serait rien d’autre qu’une « société de serviteurs », une « hamburger society », une « bad jobs society », essentiellement génératrice de « McJobs » (Bluestone et Harrison, 1986 ; Thurow, 1989 ; Mahar, 1992). Il est peu probable qu’une telle société soit propice à l’innovation.
Notre objectif, dans ce chapitre, est de proposer une relecture, à la lumière de la question de l’emploi, des travaux consacrés à l’innovation dans les services. Ces travaux sont souvent divisés en deux groupes distincts (Gallouj, 1994). Le premier groupe (les approches technologistes) est constitué de travaux qui réduisent, pour l’essentiel, l’innovation dans les services à l’adoption de systèmes techniques, tandis que le second groupe (les approches servicielles), réunit les travaux qui mettent l’accent, en particulier, sur les formes non technologiques de l’innovation.
Ce chapitre se propose d’évaluer dans quelle mesure et sous quelle forme la question de l’emploi est implicitement ou explicitement présente ou mérite d’être introduite dans les deux groupes ainsi identifiés. Il s’agit donc de rendre compte, que ce soit au niveau de la firme, du secteur ou au niveau macroéconomique, de la façon dont la question de l’emploi s’articule (ou peut s’articuler) avec celle de l’innovation, lorsqu’il s’agit des services. Ce projet constitue à la fois un bilan de la littérature et un agenda de recherche. À ce titre, il pose beaucoup plus de questions qu’il n’apporte de réponses.

1. La question de l’emploi au cœur des approches technologistes
Les travaux identifiant l’innovation dans les services à l’innovation technologique (adoptée par les services) sont, de loin, les plus anciens et les plus nombreux, ce qui contribue, dans une certaine mesure, à sous-estimer d’autres aspects de l’innovation. Au-delà des interprétations théoriques (notamment les hypothèses associées au concept de fonction de production, qui accorde une place centrale aux innovations de processus), le principal argument qui peut justifier une telle orientation des travaux de recherche est que les services sont des secteurs de plus en plus intensifs en technologies et en capital.
On peut décomposer cet axe technologiste en trois groupes de travaux, différents par leur degré d’ambition théorique, le type d’innovation technologique qu’ils privilégient, et disproportionnés quant à leur taille. Le premier groupe est consacré aux conséquences de l’introduction de systèmes techniques dans les firmes ou secteurs de services (analyses en termes d’impacts). Nous distinguerons ici les analyses en termes d’impacts des TIC des analyses plus générales en termes d’impacts de l’innovation technologique quelle qu’elle soit. Le second groupe ne comporte qu’une seule référence (le modèle du cycle de vie inversé de Barras), qui a pour ambition de proposer une théorie de l’innovation dans les services. Le dernier groupe est constitué de travaux d’inspiration évolutionniste, qui visent à retracer des trajectoires d’innovation dans les services. Seuls les deux premiers groupes envisagent explicitement la question de l’emploi. Bien que les approches taxonomiques initiales (celles de Pavitt ou de Soete et Miozzo) n’abordent pas explicitement cette question, on peut considérer qu’elle y est implicitement présente ou qu’elle peut y être introduite, dans une certaine mesure, à travers les implications en termes d’emplois des formes d’innovation et de la nature des trajectoires envisagées.

L’impact des technologies informationnelles sur l’emploi dans les services
Une part considérable de la littérature consacrée à l’innovation dans les services s’intéresse aux conséquences de la diffusion des technologies informationnelles aux niveaux micro, méso et macroéconomiques (Bertrand et Noyelle, 1987 ; Cossalter et Hézard, 1983 ; Djellal, 2002). Pour simplifier, on peut décrire l’expansion de ces technologies à travers deux modèles d’innovation : l’informatique lourde, d’une part, et l’informatique décentralisée et les réseaux, d’autre part. Une manière commode de rendre compte sinon des résultats du moins des principaux questionnements généraux envisagés dans cette abondante littérature (en termes d’impacts) est de croiser ces deux modèles avec un ensemble de variables économiques fondamentales comme l’emploi, les qualifications et l’organisation des tâches, la productivité, le caractère échangeable du « service » et sa qualité (cf. Figure 1 ).

FIGURE 1 . LES ANALYSES EN TERMES D’IMPACTS DES TIC

Le modèle de l’informatique lourde aurait ainsi plutôt tendance à exercer un effet positif sur la productivité et l’échange, mais négatif sur l’emploi et la qualification de la main-d’œuvre. Ce modèle d’innovation correspond à l’informatisation des back-office (c’est-à-dire des activités qui ne se trouvent pas au contact des clients) et vise avant tout à la réduction du coût de la prestation, par la standardisation des tâches et l’exploitation d’économies d’échelles. Quant au modèle de l’informatique décentralisée et des réseaux, il aurait plutôt tendance à exercer des effets positifs sur l’emploi (ou sur certains types d’emplois), la qualification, la facilité d’échange, mais aussi éventuellement sur la productivité et la qualité du « produit ». Ce second modèle modifie le front-office (c’est-à-dire l’interface avec les clients). Il engendre des économies de variété et réduit les tâches routinières en faveur d’activités commerciales et de conseil.
Les réflexions précédentes ne constituent pas des réponses ou des résultats définitifs, mais plutôt des hypothèses. Quel que soit le modèle d’innovation considéré, une partie importante de la littérature consiste à présenter l’une, plusieurs ou l’ensemble de ces hypothèses théoriques et leurs mécanismes, à les confronter à la réalité et à tenter d’interpréter les écarts éventuels.
Quel que soit le modèle considéré, la question de l’innovation dans les services peut être abordée sous l’angle de ses conséquences sur d’autres dimensions qualitatives de l’emploi. On peut se poser la question de ses conséquences sur la distribution sexuelle de l’emploi. Un certain nombre de travaux (Appelbaum, 1987 ; Webster, 1996) suggèrent qu’en ce qui concerne l’emploi, l’innovation n’est pas sexuellement neutre, autrement dit qu’elle est biaisée selon le genre. Appelbaum (1987) étudie la manière dont l’innovation modifie la structure de l’emploi dans le secteur de l’assurance de sorte que des fonctions qui étaient auparavant masculines se féminisent (cf. aussi Webster, 1986).
D’autres questions intéressantes sont, à notre connaissance, peu présentes dans la littérature. Il s’agit en particulier des conséquences de l’innovation dans les services sur ce que Devetter (2001) appelle la disponibilité temporelle au travail, qu’on pourrait élargir à la disponibilité spatio-temporelle au travail. Certaines formes d’innovation technologique ou organisationnelle dans les services facilitent ou induisent des formes de travail à temps partiel, de dilution du temps de travail dans le temps domestique, ou des formes de mobilisation du travailleur dans des espaces spatio-temporels atypiques : le domicile dans le cas du télétravail, de l’usage de la téléphonie mobile, de l’ordinateur portable et de l’Internet.
C’est probablement dans ce groupe de travaux que la question de la relation innovation qualification est le plus souvent abordée. Il existe néanmoins une littérature beaucoup plus abondante centrée sur la thématique de la qualification des emplois tertiaires. Nous n’en rendons pas compte ici dans la mesure où la question de l’innovation en est absente ou n’y occupe qu’une place incidente. Nous avons d’ores et déjà cité en introduction un certain nombre de travaux essentiellement américains sur ce thème. Mais il existe également de nombreux travaux français (Bertrand, 1988 ; Jany-Catrice, 2004 ; Gadrey, 2005). Bertrand (1988) propose ainsi une typologie des emplois de service qui distingue, sur la base de critères qualitatifs relatifs à l’emploi, les trois groupes suivants : 1) le tertiaire technico-administratif et socioculturel, 2) les services commerciaux et personnels, 3) le tertiaire « para-industriel ».
Pour saisir dans toute leur complexité les relations entre NTIC, services et emplois, on ne peut pas se contenter d’une analyse des NTIC comme facteur exogène (analyses en termes d’impacts). On assiste en effet à une endogénéisation croissante des NTIC dans l’économie des services. Les services ne sont plus ainsi simplement envisagés à travers leurs comportements d’adoption de ces NTIC. Ils peuvent jouer un rôle de plus en plus actif dans leur production et leur diffusion ; et l’innovation de service apparaît souvent comme une catégorie hybride associant des NTIC et une activité d’ingénierie organisationnelle, c’est-à-dire de conception-développement de formules organisationnelles (Djellal et al., 2003). Cette endogénéisation des NTIC est à l’origine de nouveaux produits-services, de nouvelles demandes, de nouvelles activités et de nouveaux marchés, et par conséquent de nouveaux emplois (Petit et Soete, 2001).

L’impact de l’innovation technologique (sous toutes ses formes) sur l’emploi dans les services
Tirant parti des enquêtes communautaires sur l’innovation (ECI), un certain nombre de travaux statistiques récents et en nombre restreint (Evangelista, 2000a ; Evangelista et Savona, 2003 ; Nählinder et Hommen, 2002 ; Peters, 2004) se sont efforcés de mesurer les effets de l’innovation sur l’emploi et les qualifications dans les services ( Tableau 1 ).
La version italienne de l’ECI 2, réalisée en 1997 pour la période 1993-1995, a ainsi collecté des données sur les impacts de l’innovation sur l’emploi total des entreprises de manière globale (la question posée étant : l’introduction de l’innovation a-t-elle conduit 1) à un accroissement de l’emploi ; 2) à une baisse de l’emploi ; 3) à aucun impact sur l’emploi ?), puis, en dissociant trois niveaux de qualification « élevé, moyen, faible ».
Les questions et les données correspondantes ne sont pas associées à chacun des types d’innovation pris en compte par le questionnaire (à savoir : la création d’un nouveau service, l’amélioration d’un service existant, l’introduction d’un nouveau process). Ainsi, les réponses obtenues sont des « résultats » nets (de la somme des différents effets). En exploitant cette enquête, Evangelista (2000a) constate ainsi que l’innovation exerce un effet globalement positif sur l’emploi dans les services. Cet effet positif intervient de manière particulièrement forte sur les emplois très qualifiés, tandis que les effets « destructeurs d’emplois » du changement technique jouent essentiellement sur les composantes les moins qualifiées de l’emploi. L’enquête montre également que l’impact de l’innovation varie selon la taille des firmes. Dans les grandes firmes, l’innovation exerce un effet « destructeur d’emplois » (qui affecte essentiellement les emplois peu qualifiés), tandis que, dans les petites firmes, son effet sur l’emploi est positif.
En s’intéressant aux services intensifs en connaissances (SIC), Nählinder et Hommen (2002) confirment cette tendance, pour la Suède, sur la base de l’ECI 2. Les innovations dans les SIC seraient ainsi positivement corrélées à une croissance de l’emploi comme des qualifications. Ces résultats ne suffisent pas à remettre en cause l’hypothèse récurrente selon laquelle les services seraient essentiellement créateurs d’emplois de faible qualification. Les SIC ne sont pas représentatifs de l’ensemble des services. Compte tenu de leur objet particulier, ils ont tendance (indépendamment même de la relation à l’innovation) à recruter des personnels fortement qualifiés.

TABLEAU 1 . L’IMPACT DE L’INNOVATION TECHNOLOGIQUE SUR L’EMPLOI DANS LES SERVICES : QUELQUES RÉSULTATS D’ENQUÊTES Enquête Description du dispositif Principales conclusions Italienne Evangelista (2000a) ECI 2 en 1997 période 1993-1995 6000 entreprises - Innovation : effet positif sur emploi - Effet positif très fort pour les emplois très qualifiés. - Effet négatif pour les emplois les moins qualifiés. - Impact variable selon taille des firmes : + grandes entreprises : effet destructeur d’emplois (surtout peu qualifiés) + petites entreprises : effet créateur Suédoise Nählinder et Hommen (2002) ECI 2 période 1994-1996 743 entreprises (dont 140 firmes de SIC). L’analyse ne porte que sur les - Innovation : effet positif sur l’emploi - Effet positif sur les qualifications SIC Allemande Peters (2004) ECI 3 réalisée en 2001 période 1998-2000 2200 firmes industrielles et de services - Innovation de produit : impact positif sur l’emploi dans les services - Innovation de process : pas eu d’effet négatif sur l’emploi dans les services.
Pour l’Allemagne, Peters (2004) s’appuie sur l’ECI 3 pour tenter d’évaluer l’impact sur l’emploi des innovations de produit et de process. La démarche se distingue des précédentes dans la mesure où ces deux types d’innovation ne sont pas envisagés comme des catégories homogènes. L’analyse distingue en effet deux types d’innovation de produit différents selon leur degré de nouveauté (nouveauté pour le marché, nouveauté pour l’entreprise) et deux types d’innovations de processus (d’une part, les technologies de rationalisation, et d’autre part, les innovations de processus qui visent d’autres objets que la rationalisation : par exemple, l’amélioration de la qualité, les exigences réglementaires...). L’analyse économétrique indique que les innovations de produit (qu’il s’agisse de nouveauté pour le marché ou d’imitations, sans différence significative entre les deux) ont un impact net positif sur l’emploi au niveau de la firme. Ce résultat, établi à la fois pour l’industrie et les services, contredit les hypothèses traditionnelles selon lesquelles l’innovation de marché génère davantage d’emplois que l’innovation d’imitation. L’innovation de processus (en particulier sous sa forme d’innovation de rationalisation) exerce des effets négatifs sur l’emploi dans l’industrie. En revanche, durant la période considérée, cette innovation ne semble pas être à l’origine d’une réduction significative de la main-d’œuvre, dans les services.
Ces exercices statistiques ne doivent pas nous faire oublier les nombreux problèmes méthodologiques qui en atténuent la portée. En effet, les données des ECI sont obtenues sur la base des indicateurs du Manuel d’Oslo (OCDE, 1997). Or, ces indicateurs sont restrictifs (Djellal et Gallouj, 2000). Ils ne s’intéressent qu’à l’innovation technologique. Un autre problème est celui de la définition de la compétence (et donc de l’appréciation de son évolution positive ou négative au sein d’une entreprise). Les enquêtes ont probablement tendance à sous-évaluer les conséquences positives de l’innovation sur la qualification. Les directives du Manuel de Canberra (OCDE, 1995) qui ne considèrent comme fortement qualifiés que les employés qui ont une formation post-secondaire ne paraissent pas satisfaisantes à cet égard.
La question de la distinction entre innovation de produit et innovation de process est ici importante, dans la mesure où ces deux formes d’innovation ont, en théorie, des impacts différents sur l’emploi. En effet, l’innovation de processus, dans son acception traditionnelle, consiste à substituer du capital au travail. Elle a donc un effet destructeur d’emplois. L’innovation de produit consiste à introduire des qualités nouvelles sur le marché et donc à susciter une demande nouvelle. Elle contribue à la conquête de nouveaux marchés, autrement dit, à l’accroissement de la production et de l’embauche. Elle est par conséquent créatrice d’emplois. C’est, selon Katsoulacos (1984), cette succession de périodes dominées par l’innovation de produit ou l’innovation de process qui explique les fluctuations du chômage. Même dans l’industrie, cette distinction doit néanmoins être utilisée avec prudence. Ainsi, la nature « produit » ou « process » d’une innovation n’est pas une caractéristique technique intrinsèque. Elle peut dépendre des usages. Dans le domaine des biens d’équipement (celui des machines-outils par exemple), une innovation de produit pour un secteur (le secteur producteur) devient généralement une innovation de process pour un autre secteur (celui qui l’adopte ou l’utilise), avec des effets différents sur l’emploi pour un même système.
Dans les services, cette distinction est difficile à opérer. En excluant les formes non technologiques de l’innovation (dont une bonne partie sont vraisemblablement des innovations non technologiques de produit, par exemple, les produits financiers, les produits d’assurance, cf. section 2), il est probable que les régressions économétriques effectuées mettent davantage l’accent sur les innovations de process (des systèmes techniques introduits dans la prestation de service).
Par ailleurs, une conception moins matérielle et technologique de l’innovation de process (par exemple, l’innovation méthodologique dans le conseil) peut, dans certains cas, obscurcir la relation innovation-emploi, dans la mesure où l’innovation méthodologique peut avoir des objectifs différents : celui d’économiser du temps en rationalisant et coordonnant les actions et en réduisant les aléas (« effet process »), mais aussi celui de conférer un squelette au « produit-service », voire d’ajouter des fonctionnalités, des qualités à un produit (par exemple, un processus de livraison à domicile). C’est, dans ce cas, plutôt l’« effet produit » qui intervient.

Le modèle du cycle inversé et la question de l’emploi
Barras (1986) est à l’origine d’un modèle simple et suggestif qui constitue une théorie de la diffusion de l’innovation technologique d’origine industrielle dans les services. Il décrit le cycle de l’innovation dans les services comme l’inverse du cycle industriel traditionnel formalisé par Abernathy et Utterback (1978). Ce cycle inversé, induit par les différentes vagues d’informatisation, articule successivement une phase d’innovation de process incrémentale, une phase d’innovation de process radicale et une phase d’innovation de produit ( Tableau 2 ).

TABLEAU 2 . LE CYCLE DU PRODUIT INVERSÉ, UN CYCLE DE L’EMPLOI Étapes du cycle Forme d’innovation dominante Impacts du progrès technique sur les facteurs de production 1 ère étape Innovation de process incrémentale Progrès technique qui épargne du travail et augmente la quantité de capital utilisée 2 ème étape Innovation de process radicale Progrès technique neutre vis-à-vis du travail et favorisant l’augmentation de la quantité et de la qualité et du capital 3 ème étape Innovation de produit Progrès technique augmentant la qualité du capital et épargnant celui-ci (utilisant du travail)
Les innovations de process incrémentales apparaissent dans le back-office des organisations. Elles obéissent à une logique d’efficience et de réduction des coûts. Il s’agit, par exemple, de l’enregistrement informatisé des polices d’assurance, de l’informatisation des registres du personnel et des salaires. Dans cette première phase, le cycle inversé est caractérisé par un progrès technique qui épargne le travail et augmente la quantité de capital. Dans les secteurs de services caractérisés par une forte croissance de la demande, le biais « destructeur d’emplois» du progrès technique peut être masqué. Cependant, comme le note Barras (1986), c’est dans les secteurs affectés par une saturation, voire un rétrécissement des marchés, que la tendance à l’introduction de technologies destructrices d’emplois est la plus forte.
Les innovations de process radicales concernent essentiellement le front-office et elles visent l’amélioration de la qualité. Il s’agit, par exemple, des enregistrements « en direct » des polices dans les bureaux des compagnies d’assurance, de l’installation de guichets automatiques de banque. L’amélioration de la qualité induit une certaine extension des marchés. Dans cette seconde phase du cycle, le progrès technique (en valeur nette) est plus neutre quant au facteur travail et il a un effet équivalent d’augmentation de la qualité et de la quantité du capital.
Les innovations de « produit » quant à elles sont encore relativement rares. La banque à domicile en est la meilleure illustration. Ces innovations visent moins l’efficacité ou la différenciation des produits que la conquête de nouveaux marchés. Elles ont donc un effet positif sur l’emploi. Elles sont associées à un progrès technique qui augmente la qualité du capital tout en épargnant celui-ci, c’est-à-dire en utilisant du travail.
On constate ainsi que le cycle inversé du produit est aussi un cycle de l’emploi : dans les services, l’innovation commence par être destructrice d’emplois avant d’en être créatrice. mais, le modèle du « cycle inversé » et ses implications sur l’emploi achoppent sur sa conception particulière du produit et de la distinction entre produit et process. Par ailleurs, qu’elle soit de produit ou de process, l’innovation envisagée par Barras est une innovation technologique. Ainsi, certaines formes de l’innovation sont exclues du modèle, alors qu’on peut faire l’hypothèse qu’elles exercent un important effet « créateur d’emplois ». C’est le cas de l’innovation de produit envisagée, par exemple, dans la banque et l’assurance, dans le sens d’un nouveau produit financier ou d’un nouveau contrat (cf, section 2). Le biais technologique du cycle inversé de Barras introduit donc un biais dans l’analyse des impacts de l’innovation sur l’emploi.

Les approches taxonomiques
Les approches en termes de taxonomies sectorielles ont, a priori , l’intérêt de pouvoir permettre de déplacer l’analyse au niveau sectoriel, et par conséquent de mieux appréhender certains phénomènes de « compensation ». Mais, ces taxonomies ne s’intéressent pas explicitement aux impacts des différentes trajectoires d’innovation sur l’emploi. Ainsi, par exemple, dans la taxonomie de Soete et Miozzo (1990), comme dans celle de Pavitt (1984), la taille de la firme (évaluée par ses effectifs) est un des déterminants structurels et non une variable dépendante de l’évolution le long de la trajectoire.
Cependant, dans la mesure où ces taxonomies s’appuient sur la distinction fondamentale entre innovation de produit et innovation de process, et sur la part relative de chacun de ces types dans un secteur donné, on peut faire l’hypothèse que, toutes choses égales par ailleurs, les trajectoires sectorielles correspondantes où domine l’innovation de produit sont créatrices d’emplois, tandis que les trajectoires sectorielles dominées par l’innovation de process sont destructrices d’emplois. On constate ainsi que, dans la taxonomie de Pavitt, tous les services appartiennent à la catégorie « dominée par les fournisseurs », ce qui signifie qu’ils adoptent des innovations de process élaborées dans d’autres secteurs. Toutes choses égales par ailleurs, l’innovation dans les services est ainsi envisagée comme ayant un effet « destructeurs d’emplois », ce qui est problématique (même si des effets de compensations peuvent être en jeu et que d’autres facteurs que l’innovation interviennent) au regard des statistiques de l’emploi. La taxonomie de Soete et Miozzo (qui distingue, rappelons-le, dans le domaine des services : 1) les firmes dominées par les fournisseurs ; 2) les réseaux physiques ; 3) les réseaux informationnels ; 4) Les fournisseurs spécialisés et fondés sur la science) est, de ce point de vue, plus satisfaisante dans la mesure où elle introduit aussi des trajectoires où l’innovation de produit est dominante. C’est le cas, par exemple, des fournisseurs spécialisés et fondés sur la science.
Pour intéressantes qu’elles soient ces taxonomies sectorielles sont abstraites. Evangelista (2000b) ainsi que Evangelista et Savona (2003), en s’appuyant sur un certain nombre d’indicateurs issus de l’ECI 2 (pour l’Italie cf. § 1. 2.), proposent une taxonomie sectorielle plus concrète et opérationnelle, qui est en mesure de permettre d’envisager une analyse statistique de la relation innovation-emploi au niveau sectoriel.
Cette taxonomie distingue trois modèles sectoriels d’innovation dans les services :

1) Les « utilisateurs de technologies ». Cette catégorie regroupe les branches les plus traditionnelles des services à savoir le commerce de détail, l’hôtellerie, la restauration, le transport, le nettoyage, etc. Il s’agit de secteurs faiblement innovateurs et dépendants des fournisseurs industriels de technologies.
2) Les « utilisateurs de TIC ». Ces secteurs sont caractérisés par leur usage intensif des TIC. Il s’agit, en particulier, des banques, des compagnies d’assurance et autres services financiers, du commerce de gros, de la publicité, etc.
3) Les « secteurs fondés sur les sciences et techniques ». On compte dans ce secteur la R&D, l’ingénierie, les conseils techniques, les services informatiques. Ce sont des secteurs caractérisés par leur forte activité d’innovation.
Le travail statistique concernant l’impact de l’innovation sur l’emploi effectué sur la base de cette taxonomie aboutit aux résultats suivants :

1) Dans les firmes fondées sur les S-T, l’innovation a un effet globalement positif sur l’emploi. On constate par ailleurs une importante tendance à la substitution de la main-d’œuvre très qualifiée à la main-d’œuvre peu qualifiée. Le changement technique a donc un biais de compétence.
2) Dans le secteur des utilisateurs de TIC, on constate un effet négatif de l’innovation sur l’emploi ainsi qu’un biais de compétence important. Autrement dit, l’introduction de TIC dans les banques, l’assurance, les services postaux, etc. exerce un effet destructeur d’emplois. Le recrutement d’une main-d’œuvre qualifiée (consécutive à l’introduction de nouveaux services) n’a pas été en mesure de compenser la destruction d’emplois de faible qualification.
3) Dans le secteur des utilisateurs de technologies, l’innovation (c’est-à-dire l’adoption de nouveaux systèmes de transports, par exemple, mais aussi de nouveaux systèmes informatiques) a des conséquences négatives (modérées) sur le volume d’emplois ainsi qu’un biais de compétence (modéré). On constate ainsi que la tendance au remplacement d’une main-d’œuvre moins qualifiée par une main-d’œuvre plus qualifiée est une caractéristique générale pour l’ensemble du secteur des services.
Les questions des modèles nationaux d’économies et de sociétés de services (Gadrey, 2005) et de systèmes nationaux de production et d’innovation (Amable et al., 1997) entretiennent d’évidentes relations avec ces typologies des trajectoires technologiques sectorielles. En effet, la nature des trajectoires technologiques et leurs conséquences sur la quantité et la qualité de l’emploi dépendent fondamentalement de la configuration du modèle ou du système, c’est-à-dire en particulier des secteurs qu’il privilégie. Ainsi, en mettant l’accent sur les structures quantitatives et qualitatives de l’emploi dans les services, Gadrey (2005) met en évidence quatre « mondes » d’économies et de sociétés de services : libéral, nordique, continental et familialiste. Les critères à l’origine de cette typologie sont les suivants : 1) le poids relatif des services personnels et commerciaux, d’une part, et des services sociaux, au sens large, d’autre part, 2) la qualité de ces emplois, 3) le poids relatif du marchand et du non-marchand.
Plus généralement, il semble que la relation entre l’innovation et l’emploi (en particulier dans les services) peut difficilement être envisagée indépendamment d’une réflexion sur les régimes de croissance (Boyer, 2002). Dans une réflexion consacrée au potentiel de croissance et de productivité des économies développées contemporaines (économies caractérisées à la fois par un niveau élevé de tertiarisation et des régimes de croissance appuyés sur les vagues des NTIC), Petit (2002) considère que deux facteurs importants relatifs au tertiaire jouent un rôle dans l’exploitation de cette nouvelle croissance : la capacité des pays à transformer les services sociaux et les services aux ménages (en particulier par l’innovation, la qualification et la professionnalisation), leur capacité à faire du secteur tertiaire complexe un pôle d’innovation et de support du changement et de l’innovation.

II. La question de l’emploi absente des approches servicielles
On distingue en général deux groupes d’approches servicielles : 1) les travaux typologiques consacrés à différents types de services ; 2) les théories locales de l’innovation adaptées à des secteurs de service particuliers. La question de l’emploi est rarement abordée par ces travaux, dont les efforts portent essentiellement sur la recherche de spécificités éventuelles de l’innovation dans les services, tant dans sa forme que dans ses modes d’organisation ou sa dynamique historique (Gallouj, 2002). Il s’agit ici moins de rendre compte de résultats établis par la littérature, que d’ouvrir un certain nombre de pistes de réflexion méritant d’être explorées.

Roue de la distribution et roue de l’emploi, théorie de l’accordéon et emplois en accordéon ?
Les spécialistes du commerce ont tenté d’élaborer des modèles théoriques permettant de comprendre la dynamique de l’innovation dans ce secteur. Deux modèles ont connu un succès important. Il s’agit du modèle de la « roue de la distribution » (McNair, 1958) et de la « théorie de l’accordéon » (Hollander, 1966).
Selon McNair, l’innovation dans les formats de magasins suit une trajectoire circulaire dans laquelle les « formats en place » sont concurrencés par des « formats nouveaux », moins coûteux car gérés selon une logique de rationalisation des installations, de restriction forte des assortiments et de réduction des services.
Les ressorts de la roue de la distribution peuvent ainsi être résumés de la manière suivante :

1) Tous les formats de distribution nouveaux apparaissent sous une forme « bon marché ». Leur succès tient essentiellement aux bas prix qu’ils pratiquent, ces bas prix étant le résultat d’une politique d’assortiments et de services réduits, visant des volumes de vente élevés.
2) Le succès de ce format initial attire des concurrents. Pour leur faire face, ce format aura tendance à mettre en oeuvre des stratégies de différenciation, qui conduiront inévitablement à l’alourdissement des charges d’exploitation, et se répercuteront sur les prix.
3) Cet « embourgeoisement » de la formule amorce un mouvement de rotation de la roue. La formule quitte ainsi la position « discounter » et se trouve à la merci d’un nouvel entrant proposant une formule plus « sommaire » et moins coûteuse. Selon une perspective voisine, la « théorie de l’accordéon » (Hollander,1966) se propose d’expliquer la succession des formats de magasin par la structure et la dynamique des assortiments. Elle met ainsi en évidence une alternance historique (d’où l’image de l’accordéon) de formats caractérisés par un assortiment large et non spécialisé, puis de formats organisés autour d’un assortiment étroit et spécialisé.
Ces théories locales de l’innovation commerciale ne s’intéressent pas directement à la question de l’emploi. Mais, tout au moins au niveau microéconomique, si l’on ne tient pas compte des phénomènes de compensation éventuels (en particulier des conséquences en termes de parts de marché des formules commerciales de type « discount »), on peut probablement associer des niveaux d’emplois à chaque position de la roue ou de l’accordéon. En effet, les versions « discount » sont associées à des niveaux d’emploi faibles, tandis que les versions embourgeoisées nécessitent un accroissement de l’emploi. De même, dans sa position « assortiment étroit et spécialisé », l’accordéon traduit des formats « destructeurs d’emplois », tandis que dans sa position « assortiment large non spécialisé », l’accordéon correspond à des formats « créateurs d’emplois ».

Les typologies de l’innovation dans les services issues d’investigations empiriques
Les approches dites servicielles ont multiplié les investigations empiriques afin de mettre en évidence l’existence de formes particulières d’innovation dans les services. Ces investigations dénoncent unanimement une certaine myopie des conceptions technologistes, qui privilégient l’innovation technologique au détriment d’autres formes d’innovation.
Des travaux de ce type ont été réalisés pour différentes catégories de service : services de conseil, services financiers et d’assurance, services de distribution, hôtellerie-restauration, services de proximité, etc. La question de l’emploi dans sa relation à l’innovation y est rarement envisagée. Ce n’est pas surprenant, dans la mesure où les efforts de recherche sont concentrés sur la question difficile de la nature hétérogène de l’innovation, associée à la nature hétérogène du produit. En effet, les types de « produits » sont extrêmement variables d’une activité de service à l’autre. Ainsi, l’innovation de produit n’a pas le même contenu pour un service hôtelier, un service de conseil ou un service financier. La difficulté d’application des définitions traditionnelles semble augmenter avec les services dont le support est l’information, la connaissance ou individu.
Cependant, il est possible de faire des hypothèses sur la capacité à créer ou à détruire des emplois des différentes formes d’innovation mises en évidence dans la littérature servicielle, en prenant comme point de référence la distinction traditionnelle entre l’innovation de produit et l’innovation de process. En effet, rappelons-le, toutes choses égales par ailleurs, c’est-à-dire sans tenir compte des phénomènes de compensation positifs ou négatifs (cannibalisation des produits anciens par les innovations de produit, effet prix pour les innovations de process, etc.), on admet généralement que les innovations de produit sont favorables à l’emploi dans la mesure où elles augmentent la variété des biens et des services et où elles ouvrent de nouveaux marchés. Les innovations de process quant à elles sont destructrices d’emplois (au niveau de la firme tout au moins et à un moment donné) dans la mesure où elles visent à améliorer l’efficacité de la production de biens ou de services, donc à substituer du capital au travail. On peut tenter d’évaluer les potentiels « créateurs d’emplois » ou « destructeurs d’emplois » d’un certain nombre de formes particulières d’innovation proposées dans la littérature servicielle. Dans les analyses qui suivent, l’enjeu théorique principal n’est pas, à ce stade, il faut le noter, la question de l’impact sur l’emploi (puisque nous partons de l’hypothèse que, toutes choses égales par ailleurs, les innovations de produit et les innovations de process engendrent respectivement des effets créateurs et des effets destructeurs d’emplois), mais celle de l’identification et de la désignation du produit et du process. Les formes d’innovation proposées par la littérature servicielle contournent le plus souvent la distinction innovation de produit-innovation de process, mais on peut tenter d’apprécier lequel des effets « produit » ou « process » semble dominer dans chaque type d’innovation. Nous allons tenter de réaliser cet exercice pour trois typologies de l’innovation associées à trois secteurs de services différents.

Les services intensifs en connaissances (SIC)
Sur la base d’une investigation empirique approfondie dans de nombreuses firmes de conseil appartenant à différents secteurs, Gallouj (1994, 2002) propose de distinguer trois types d’innovation : l’innovation ad hoc , l’innovation de « nouveau champ d’expertise », l’innovation de formalisation.
● L’innovation ad hoc est définie comme une solution permettant d’éclairer, avec un certain degré de nouveauté, le problème (juridique, organisationnel, stratégique, technique...) d’une firme sans qu’il soit nécessairement possible de la transférer (totalement) à d’autres (Gallouj, 2002). Il s’agit en quelque sorte d’une innovation incrémentale de produit dans laquelle le produit n’est pas une entité tangible, mais une solution intellectuelle à un problème d’entreprise. On peut donc faire l’hypothèse que, toutes choses égales par ailleurs, c’est ici l’effet « produit » (« créateur d’emplois ») qui intervient, dans la mesure où l’innovation ad hoc (et cette aptitude à produire des solutions innovantes) est à l’origine de la conquête de nouveaux clients et du renouvellement des demandes des clients actuels. On fait ainsi l’hypothèse que le recours au conseil s’explique davantage par les niveaux d’expertise des consultants que par le coût du conseil.
● L’innovation de « nouveau champ d’expertise » décrit l’accumulation de connaissances-input relatives à des champs de connaissances émergents (Internet en est aujourd’hui un bel exemple), avec l’idée de fournir des prestations (connaissances-output) relatives à ces champs nouveaux (Gallouj, 2002). Par analogie avec les catégories de Schumpeter (1961), et dans la mesure où, pour les SIC, la connaissance est à la fois l’input et l’output, on peut dire que l’innovation de nouveau champ d’expertise recouvre à la fois 1) de nouveaux produits, 2) de nouveaux marchés, 3) de nouvelles sources de matières premières. Ce type d’innovation, contrairement au précédent, est radical. C’est de nouveau ici l’effet « produit » (« créateur d’emplois ») qui est clairement dominant. L’innovation de « nouveau champ d’expertise » peut se traduire par la création de départements nouveaux dans les firmes existantes, voire par la création d’entreprises nouvelles.
● L’innovation de formalisation désigne un ensemble hétérogène de mécanismes qui visent à rendre le service moins flou, moins « immatériel ». Cet objectif peut être atteint par deux types de mécanismes différents qui peuvent se conjuguer :
1) des mécanismes tangibles : par exemple, l’introduction de systèmes techniques dans la formule de service ;
2) des mécanismes intangibles : l’introduction de méthodes, c’est-à-dire de « scripts » décrivant la distribution des rôles dans cette véritable « représentation » (théâtrale) qu’est la prestation de service ; la conception et l’usage de boîtes à outils comportant des instruments analytiques structurant les raisonnements et les comportements (par exemple, les matrices du BCG) ; la mise en place d’une organisation qui incorpore le service immatériel.
Il serait erroné d’envisager cette forme d’innovation, par opposition aux deux formes d’innovation (de produit) précédentes, comme une innovation de processus, autrement dit, de réduire la formalisation à une activité de rationalisation. L’innovation de « formalisation » a un impact probablement indéterminé sur l’emploi ou plus exactement un impact variable, dépendant du type de formalisation réalisé. On pourrait considérer grossièrement que les mécanismes tangibles exercent plutôt un effet « process », tandis que les mécanismes intangibles exercent un effet « produit ». Autrement dit, si elle consiste en l’introduction de systèmes techniques, alors la formalisation génère des économies de main-d’œuvre (effet process), mais si elle revêt des formes immatérielles (visant à rendre le produit plus visible sans effet significatif sur l’efficacité de sa réalisation), alors c’est l’effet produit (« créateur d’emplois ») qui est dominant. Mais en réalité, certains mécanismes tangibles génèrent également des effets « produit », alors que l’effet « process » est également présent dans les mécanismes intangibles.

Les services d’assurance et les services financiers
Dans l’assurance et les services financiers, la typologie proposée (Gadrey et Gallouj, 1994) peut paraître a priori simple et facile à interpréter, dans la mesure où elle dissocie pour l’essentiel des innovations de produit et des innovations de process, qui sont ainsi désignées (cf. tableau 3 ). Cependant, l’exercice d’interprétation est plus difficile qu’il n’y paraît. En effet, pour faciliter l’analyse, les différents types d’innovations sont présentés ici de manière séparée. En réalité, ils sont bien souvent indissociables dans leur production comme dans leurs effets. Ainsi, de nombreuses innovations de process et de produit ne sont que les deux facettes d’un même phénomène et les innovations de process et d’organisation sont souvent indissociables. Autrement dit, une même innovation (ou convention d’innovation) est le terrain d’influences contradictoires en termes de création d’emplois, dont il n’est pas aisé d’effectuer le bilan.
Les catégories A, B, C (innovations de produits-services, innovations architecturales, innovations de modification du produit-service) sont néanmoins bien des innovations de produits d’un type certes particulier, puisqu’elles sont immatérielles (nouveaux contrats, nouveaux services). Elles constituent le coeur de l’activité d’assurance, mais échappent pour l’essentiel, par exemple, au modèle de Barras (1986), qui retient, comme nous l’avons déjà souligné, une définition très restrictive des « nouveaux produits ». Leur effet sur l’emploi est ainsi a priori (toutes choses égales par ailleurs) de type « créateur d’emplois ». En revanche, dans les catégories D1, D2, D3, D4 (innovations de process, d’organisation, de méthodes et de gestion), c’est l’effet de process (« destructeur d’emplois») qui est mis en valeur. Néanmoins, il est clair que les effets des différentes innovations sur l’entreprise, ses métiers, ses qualifications, ses emplois, etc. ne peuvent être isolés, mais doivent être appréhendés de manière systémique.

TABLEAU 3 . LES PRINCIPALES FORMES D’INNOVATION DANS L’ASSURANCE

Source : Gadrey et Gallouj (1994)

Les services de distribution
Dans les services de distribution, Dupuis (1998) propose de distinguer les quatre formes suivantes d’innovation : 1) l’innovation de concept, 2) l’innovation de flux, 3) l’innovation organisationnelle, 4) l’innovation architecturale.
L’innovation de concept peut être définie comme la combinaison d’un format de distribution et d’un positionnement différenciateur. C’est ainsi l’effet « produit » qui y domine, et donc, au niveau microéconomique, l’effet « créateur d’emplois ».
Les innovations de flux visent à réduire les coûts en optimisant différents types de flux (physiques, financiers ou d’informations). De même, les innovations organisationnelles (internes ou externes) ont pour objectif l’amélioration du fonctionnement et de la rentabilité des réseaux. Si l’on neutralise les effets de compensations éventuels, les innovations de flux et les innovations organisationnelles exercent donc essentiellement un effet « destructeur d’emplois ».
Les innovations architecturales, enfin, sont définies comme la combinaison cohérente des différents types précédents d’innovation (de concept, de flux et organisationnelle). Leur effet sur l’emploi est ainsi difficile à déterminer a priori dans la mesure où il combine et est la résultante des effets destructeurs et créateurs d’emplois.

Conclusion
La question de l’innovation dans les services dans ses relations à l’emploi est une question fondamentale, qui paradoxalement n’occupe pas la place qui lui revient dans la littérature économique. Dans cet article, nous avons, à titre essentiellement programmatique, envisagé cette question, en tentant de l’articuler aux principaux travaux empiriques ou théoriques consacrés à l’innovation dans les services. Si, bien qu’elle soit unanimement considérée comme fondamentale, cette question est relativement peu exploitée, c’est que l’une des variables de la relation (à savoir la question de l’innovation dans les services) n’est pas encore clairement élucidée sur le plan théorique. En effet, le caractère encore flou de la nature et du statut de l’innovation dans les services conduit à considérer comme hasardeuse toute tentative d’analyse des conséquences de cette innovation sur l’emploi.
Il s’agit-là pourtant d’un champ de recherche prometteur, important sur le plan théorique et des politiques publiques qu’il faudrait explorer davantage, à la fois sur le plan micro, méso et macroéconomique, que ce soit par le biais de la construction théorique déductive ou de l’analyse inductive qualitative ou statistique. Les deux axes généraux de recherche que nous avons explorés dans cet article peuvent fournir un premier cadrage pour une telle réflexion.
Plusieurs autres champs intéressants, que nous n’avons pas évoqués ici, mériteraient une analyse spécifique. Il s’agit, tout d’abord, de la question de l’innovation non plus dans les services, mais par les services, c’est-à-dire du rôle que peuvent jouer certaines activités de services (en particulier les SIC) dans l’innovation et l’emploi de leurs clients. Il n’existe pas, à notre connaissance, de travaux statistiques consacrés au lien entre l’innovation induite par les SIC et l’emploi chez leurs clients. C’est une piste de recherche intéressante à explorer, qu’il faudrait envisager en construisant des questionnaires spécifiques.
Il s’agit ensuite de la question de l’entrepreneuriat dans les services dans ses relations à l’emploi. En effet, si la question de l’entrepreneuriat dans ses relations aux services n’est pas nouvelle, dans la mesure où l’essentiel des créations d’entreprises s’opère dans le secteur tertiaire, en revanche, celle de l’entrepreneuriat dans sa relation à l’innovation dans les services est rarement envisagée.
On peut également aborder la question de la relation innovation emploi en inversant les termes de la causalité, c’est-à-dire en se consacrant à l’analyse des conséquences de la nature du marché du travail sur l’innovation et la productivité. Ainsi, sans s’intéresser, il est vrai, aux services exclusivement, Kleinknecht et al. (2006) montrent que la flexibilisation (externe) des marchés du travail a des effets négatifs importants sur les activités d’innovation au sein des firmes, dans la mesure où elle dégrade la confiance et la loyauté nécessaires au développement de l’innovation et à l’amélioration de la productivité.

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Les services publics marchands en réseau face aux défis de la globalisation : les innovations de compromis
CÉLINE MERLIN-BROGNIART

Introduction
Les services publics marchands en réseau sont confrontés aux défis de la globalisation : ils doivent gérer une concurrence qui dépasse le cadre national, adapter leurs prestations de service aux directives européennes, tout en continuant de répondre aux directions sociales proposées par le gouvernement. Par ailleurs, le contenu même des missions de service public se modifie avec, d’une part, le développement de la société de service, qui tend à complexifier les prestations de service public en plaçant la relation de service au cœur de l’échange, et, d’autre part, la notion d’accès aux services publics, qui se transforme dans le cadre européen et sous la pression des exigences des usagers.
Ce contexte amène ces activités de service à réfléchir sur les moyens de délivrer leurs missions de service public tout en demeurant rentables. Cette problématique aboutit à l’élaboration d’une « forme » d’innovation particulière, l’innovation de compromis, qui permet une conciliation entre la poursuite des missions de service public et les impératifs de rentabilité de l’entreprise. Après avoir identifié le contenu des missions de ces services publics ainsi que le contexte propice à l’élaboration des innovations de compromis (I.), nous verrons en quoi la production de ces innovations suit certaines tendances qui reflètent la recherche de nouvelles modalités d’efficience des services publics (IL).

I. Le contexte d’élaboration des innovations de compromis
Les missions de service public sont contingentes et dépendent des services publics considérés. Dans le cas des services publics marchands en réseau, ces missions sont attachées à la notion d’accès. C’est à l’amélioration de cet accès que serviront les innovations de compromis. Ces missions évoluent selon certaines tendances que nous préciserons dans un second point.

La notion d’accès
La notion d’accès est à la base des missions de ces services publics. Elle est composée de différentes sortes d’accès et peut être, dans une certaine mesure, influencée par les destinataires du service public.
Qu’est-ce que la notion d’accès ?
Les missions des services publics en réseau s’appuient sur la notion d’accès. Cette notion est apparue progressivement et s’est affirmée avec l’expansion de l’offre de services publics en réseau après la deuxième guerre mondiale. Il s’agit de l’accès à des prestations de service qui s’appuient sur un réseau, souvent physique, informationnel et technique (le réseau téléphonique, EDF GDF) mais aussi parfois humain (ex : La Poste). Contrairement à d’autres services comme la Caisse d’allocation familiale, l’usager des services publics marchands en réseau ne bénéficiait pas juridiquement d’un droit à réclamer un service mais plutôt d’un droit à faire appliquer la règle qui fonde le service (Jeannot, 2000). En revanche, avec la seconde guerre mondiale, le branchement au réseau de service public est devenu un état de fait.
C’est à la société de définir les conditions d’accès à ces réseaux. Actuellement, en Europe, ces conditions sont établies dans le cadre de la notion de service universel. Celle-ci repose sur la reconnaissance par la société de l’existence de besoins fondamentaux propres aux pays modernes dans la mesure où en être privé entraînerait une forme d’exclusion. Ainsi, « Ne pas recevoir le courrier, ne pas avoir de compte bancaire (ou équivalent), ne pas recevoir l’eau potable, ne pas pouvoir se raccorder au réseau téléphonique (et donc ne pas pouvoir appeler le médecin ou les pompiers en cas d’urgence), ne pas recevoir l’électricité, sont des indices d’une citoyenneté de seconde zone. » (Gadrey, 1997, p. 101).
C’est donc sur la conception d’un « droit d’accès » que se concentre l’idée actuelle d’une prestation publique du service.
Les missions de service public
Parmi les caractéristiques finales du service, on distingue celles qui relèvent des missions de service public étatiques, institutionnalisées (ex : la mission d’aménagement du territoire de La Poste), dont le contenu est néanmoins laissé à la discrétion du service public, des missions sociales qui relèvent d’un choix de l’entreprise, certes en réponse à des besoins de la société, mais délivrées indépendamment de tout « contrat » avec l’État (ex : missions d’aide et d’accueil). Ces prestations sont effectuées soit par contrainte (les services publics marchands ne choisissent pas toujours leur clientèle), soit pour des raisons d’image et de fidélisation de la clientèle. Ces missions sont souvent effectuées à l’initiative des agents de contact. Le point commun entre ces deux types de missions est qu’elles permettent l’accès aux services, et que leur production est généralement faiblement rentable au sens marchand pour l’entreprise.
Les différentes sortes d’accès
Les missions de service public se déclinent en plusieurs types d’accès, souvent reliés entre eux. Nous en identifierons trois :
— L’accès financier . Ce premier type d’accès concerne les populations défavorisées compte tenu de la faiblesse de leur revenu. L’accès aux services considérés comme essentiels doit pouvoir s’établir dans des « conditions raisonnables » à un tarif qui peut être unique et abordable par le plus grand nombre. Cet accès peut être associé à la mission d’égalité des citoyens. Il est aussi possible de recourir à des tarifs « sociaux » pour les catégories de personnes concernées. Proposer des services dans des conditions raisonnables ne signifie pas leur gratuité. Dans la logique de la construction européenne,

le « fonctionnement concurrentiel exclut par définition de fournir ces services à des segments entiers de la population avec des marges négatives ou très faibles. Cela était possible dans le cadre d’un monopole grâce à la péréquation. » (Gadrey, 1997, p. 99).
— L’accès physique . Ce second degré d’accessibilité s’entend d’abord dans sa dimension géographique : elle consiste à permettre aux populations géographiquement éloignées ou aux zones difficiles d’accès de bénéficier néanmoins de la prestation de service. Cette accessibilité physique est associée à la mission d’aménagement du territoire qui est actuellement l’une des missions majeures de certains services publics en réseau. L’accès « physique » est très lié à l’accès « financier » dans la mesure où l’exclusion géographique est attachée au coût engendré par la desserte et l’exploitation de cette zone. Ces dernières peuvent générer un tarif excessif pour des questions de rentabilité.
L’accès physique du service recouvre une autre catégorie de population. Il s’agit des personnes isolées (ex : personnes âgées) dont l’impossibilité de se déplacer les exclut des prestations. Pour ces personnes, des services de proximité sont parfois mis en œuvre. Nous séparerons cette deuxième catégorie de la première, dans la mesure où les solutions d’accès élaborées ne sont pas de même nature, ni mises en œuvre dans le même objectif. Cette catégorie d’accès physique relève davantage du service de proximité que de la mission d’aménagement du territoire traditionnellement associée à l’accès physique.
— L’accès cognitif. Ces problèmes d’accessibilité résultent souvent de difficultés de compréhension ou de communication liées à l’illettrisme ou à une mauvaise connaissance de la langue française. Ils peuvent aboutir à exclure certaines personnes des prestations de service. Cette dernière forme d’accès est moins officielle. Certains services publics lui donnent pourtant, volontairement ou par nécessité, une place importante. Cet accès participe à des objectifs de cohésion sociale et d’identité collective.
Un destinataire du service public à identité multiple
Dans les services publics marchands en réseau, les destinataires des services publics utilisent plusieurs modes d’interactions pour intervenir sur la relation de service. Ils s’appuient sur des valeurs de référence différentes en fonction de la manière dont ils conçoivent la prestation de service. Langeard et Eiglier (1994) ont associé à la diversité des identités du consommateur de service une diversité d’institutions (marchandes, paramarchandes et non-marchandes). Dans chacun des cas, l’interface entre le prestataire de service et le destinataire est régie par une « loi » et un moyen d’intervention particulier. Par exemple, l’usager du service public suit la loi de la bureaucratie égalitaire semi-marchande ; le client, la loi de l’offre et de la demande propre au marché.
Selon nous, les identités des consommateurs de service public ne sont pas aussi bien segmentées. Ces services sont complexes dès l’origine étant donné que selon les prestations, ou selon le type d’usager, c’est une identité différente du destinataire du service qui est utilisée. « L’usager » peut prendre part directement pour préciser sa demande, énoncer ses réclamations personnelles ou intervenir en qualité de véritable client. Par ses actions, il peut influencer les prestations présentes et futures, et donc agir sur le processus d’innovation des organismes de service public. Plus précisément, l’usager a trois moyens d’action (Hirschman, 1970) correspondant à des niveaux d’interaction différents : « l’exit » (la concurrence), la « voice » (la réclamation) ou la « loyalty » (l’attente).
La stratégie de « voice » peut-être envisagée de manière individuelle mais a souvent davantage de poids utilisée collectivement. Elle s’exprime souvent par le biais des gouvernements qui servent de relais aux réclamations des citoyens. Ce mode d’intervention peut être illustré à La Poste, par exemple, lors de la recherche de solutions alternatives pour éviter la suppression de bureaux de Poste. Un dialogue s’instaure entre La Poste, les élus et les habitants de la commune pour trouver des solutions. La solution trouvée a alors pour particularité d’être coproduite y compris de façon « civique ». Le comportement de « loyalty » correspond plutôt à un client passif ou à une situation où l’exit est difficile. Il paraît moins créateur d’innovations étant donné que l’entreprise n’est pas stimulée. En revanche, il peut faciliter l’introduction d’innovations. La multiplicité des modes de coordination est renforcée par la phase actuelle de « réévaluation de l’usager » en véritable client (Strobel, 1994), ce qui renforce le rôle des destinataires du service public.

Les tendances d’évolution de l’accès
Le contenu des missions de service public se modifie au cours du temps en fonction des changements de leur environnement. Actuellement, les prestations de service deviennent davantage relationnelles. L’association entre un environnement plus concurrentiel et les missions de service public engendre des tensions consécutives à la poursuite d’objectifs contradictoires.
Vers des prestations davantage relationnelles
Les prestations des services publics marchands en réseau ont tendance à évoluer avec les valeurs de la société. En particulier, la relation de service devient l’axe central des prestations de service public en contact.
Alors que les missions de service public « étatiques » reposent davantage sur l’égalité de traitement des usagers (ex : péréquation tarifaire), c’est la personnalisation du service qui domine pour la plupart des autres missions civiques et sociales. Ainsi, ce n’est plus tant une prestation identique que l’on propose mais un appui relationnel à la prestation (aide, formation) adapté au « handicap » du client, ou des services de proximité plus complexes.
Hatchuel et Pallez (1997) insistent sur les élargissements donnés à la définition du service public, à partir des changements de l’offre de service des activités de service public (dans le cas de la RATP, la SNCF et de La Poste, cf. encadré 1). Selon ces auteurs, la personnalisation de la relation peut prendre, par exemple, la forme de formules de contrat nominatif et permanent comme les titres de transport à durée indéterminée.
Encadre 1 . Une définition étendue du service public.

Source  : Hatchuel et Pallez, 1997, p. 91.
Des objectifs contradictoires
Avec le concept de service universel, la notion d’accès évolue. Or, cette évolution introduit des tensions dans la relation de service au quotidien.
Auparavant, dans une situation de monopole, la logique marchande (de type fordiste) et la logique de service public (une logique de redistribution) pouvaient s’accorder. L’accès (de type égalitaire) concernait essentiellement des services de base standardisés. A l’heure de la globalisation et dans la logique de construction européenne, on assiste, en plus d’une personnalisation de la prestation, et d’une meilleure prise en compte de la relation de service, à une réduction progressive de l’offre de service public. En effet, l’harmonisation des législations conduit à prendre comme niveau de référence des niveaux relativement faibles, selon une logique « du plus petit commun dénominateur multiple » (Saussois, 2000). Cette nouvelle logique d’accès a plusieurs conséquences sur les missions de service public.

— Un appauvrissement des missions
Dans certains pays, comme en France, la notion de service universel réduit l’étendue des missions de service public. Ces missions comprenaient un accès possible à des services performants tels que le TGV ou le minitel. L’accès ne se limitait donc pas aux services de base, mais incluait la mise à disposition de services techniquement innovants.

— Vers un droit minimum à obtenir le service
Avec l’expansion de la « nouvelle économie » et à « l’âge de l’accès » (Rifkin, 2000), le raccordement aux réseaux continu d’être une question importante. Cependant, ce n’est plus tant le manque d’accès aux infrastructures de base qui pose problème (excepté peut-être pour de nouveaux réseaux) mais la capacité de l’usager à payer le service offert. Autrement dit, le service universel semble se diriger vers l’obtention d’un « droit » minimum à être relié au service public, par exemple, au réseau des téléphones (d’où la diffusion de l’annuaire, le droit à un branchement minimum), ou à obtenir des services de base à des tarifs abordables (cas de la lettre standard).
Enfin, avec l’exigence accrue de rentabilité, les missions de service public entrent en contradiction avec l’environnement concurrentiel du service public. Le danger de ce système est que le marché ne s’occupe que des parties rentables de l’activité, d’où la nécessité de préserver une obligation de service public. La logique marchande de concurrence ne s’accorde plus avec les missions de service public qui génèrent des coûts pour l’entreprise. C’est cette problématique qui sert de point de départ à l’élaboration des innovations de compromis. Plusieurs sortes de coûts liés à la délivrance de prestations publiques ou sociales sont identifiables :
Les coûts attachés aux missions de service public initiales (ex : aménagement du territoire national) sont d’abord liés au fonctionnement du service dans les zones non rentables (coûts fixes liés au maintien des bureaux tels que les charges salariales, les loyers, et les charges liées à l’établissement du réseau (ex : les lignes d’électricité)). Ensuite, ces coûts concernent l’accès financier (ex : à La Poste, l’utilisation par certains usagers du livret A comme un « porte-monnaie »).
Les coûts liés aux missions sociales. Ces missions ne font pas partie des missions du service public d’origine, même si ces dernières intègrent la notion de cohésion sociale. Ces surcoûts sont induits par la prestation de service à des clients en difficultés notamment cognitives. Ils s’expriment en termes de temps passé à traiter ces handicaps. Ils peuvent aussi se traduire par un coût psychologique ressenti par les agents prestataires du service public (suite aux agressivités subies ou à l’empathie mal gérée). Le temps passé à aider ces personnes diminue la productivité des agents et le chiffre d’affaires des entreprises. Ces coûts sont rarement chiffrés par l’entreprise du fait de la difficile standardisation de ces actes et de leur caractère souvent informel. Gadrey, Gallouj et Ghillebaert (1997) estiment, par exemple, pour le cas de La Poste à 10% la fréquence des coûts liés à l’ensemble des problèmes d’ordre sociaux dans les bureaux de poste. Ce coût est de 32% en ce qui concerne le temps total des communications téléphoniques consacrées aux cas sociaux dans les Centres Régionaux des Services Financiers. À ces temps sociaux, on peut aussi ajouter les coûts liés aux dégradations des matériels et bâtiments des services publics. Enfin, il existe aussi des externalités négatives engendrées par la défection de personnes solvables qui choisissent d’autres prestataires pour éviter les désagréments attachés à la prestation de service public (par exemple, les files d’attente).
Pour rendre compte de ces tensions et analyser les innovations de compromis, nous proposons de nous inspirer de la grille analytique de Boltanski et Thévenot (1991) qui synthétise les registres de valeur auxquels se réfèrent les agents. Nous retiendrons quatre principaux registres 3 : civique, marchand, industriel, et domestique et relationnel qui sont à la base des contradictions rencontrées par ces services publics. Il est possible d’identifier ces registres à partir des caractéristiques d’usage des prestations de service (encadré 2).

Encadré 2 . L’introduction des registres de jugements dans les caractéristiques d’usage du service Caractéristiques d’usage du service - Caractéristiques civiques Ces caractéristiques reposent sur la recherche de considération d’équité, d’égalité de traitement ou de justice en général. - Caractéristiques marchandes Les caractéristiques attendues concernent la partie « valeur » du produit. - Caractéristiques industrielles Ces caractéristiques relèvent de la réalisation d’opérations techniques, relatives aux volumes. - Caractéristiques domestiques et relationnelles Il s’agit de la recherche d’empathie, de liens de confiance.

Source  : d’après Gallouj, Gadrey, Ghillebaert, 1997
Les caractéristiques d’usage civique permettent de tenir compte des relations sociales et de service public. Ce registre privilégie la contribution du service à l’intérêt général et au renforcement du lien social. Les caractéristiques sociales sont souvent ajoutées pendant la relation de service à la discrétion des agents prestataires.
Les caractéristiques marchandes (celles de la valeur et des opérations financières) ou industrielles (qui s’appuient sur l’entité « volume » et sur les opérations techniques) sont présentes dans la majorité des prestations de service. Les caractéristiques marchandes intègrent la notion de rentabilité. Elles sont particulièrement intéressantes puisqu’elles entrent souvent en contradiction avec le registre public.
Les caractéristiques d’usage domestiques et relationnelles interviennent au quotidien dans les prestations de service et participent à la qualité de la relation de service.
Chaque prestation de service public inclut plusieurs types de caractéristiques d’usage à la fois. Par exemple, la prestation d’un mandat pourra être composée de caractéristiques d’usage techniques industrielles (le transfert d’argent vers un autre compte), de caractéristiques d’usage marchandes (la valeur de la transaction) et de caractéristiques d’usage civiques (si cette transaction est accompagnée d’aide au remplissage de documents).
La distinction entre ces différents mondes de référence permet de mieux comprendre le rôle que les innovations jouent dans la cohabitation de logiques différentes au sein d’une prestation de service.
Nous pouvons remarquer que les agents en contact avec la clientèle gèrent en permanence les compromis entre le monde marchand et le monde civique. Lorsque ces agents sont tiraillés entre plusieurs de ces logiques, la coordination peut aboutir à des tensions. Ainsi, l’agent doit parfois faire correspondre, au cours de son intervention, les missions de service public avec la culture de l’entreprise à laquelle il appartient. Or, les logiques d’entreprise peuvent différer de celles à la base des missions de service public. L’ajout de caractéristiques de service public (lorsque le guichetier prend le temps de s’occuper du « handicap » du client) peut contrarier la logique marchande de l’entreprise si la prestation n’est pas « rentable » économiquement. Ce compromis parfois difficilement accepté, participe d’ailleurs à la transformation du rapport au travail des agents du service public (Teissier, 1997, Cartier, 2003). D’ailleurs, la modernisation des services publics passe par une réévaluation des compétences de l’agent du service.
Selon Grémion (1996, p. 386) « moderniser l’administration, c’est bien souvent déplacer la gestion des difficultés de l’action au niveau de sa cellule de base ».
Ce sont ces tensions et les coûts attachés à l’accès qui génèrent les innovations de compromis.

II. Les innovations de compromis
Face à ces logiques contradictoires, les agents des services publics ont imaginé des solutions. Certaines de ces solutions vont aboutir à des innovations. Ces innovations, qui modifient les modalités d’efficience du service public, tentent de réduire les différents types de coûts ou surcoûts marchands attachés à la prestation de service civique et sociale. Elles diffèrent en fonction du type d’accès considéré. Cette grille d’innovation par type d’accès peut servir de base d’analyse pour améliorer l’efficacité à la fois marchande et sociale des prestations des services publics marchands en réseau.

Caractéristiques des innovations de compromis
Certaines innovations civiques et sociales contribuent à l’amélioration des prestations civiques et sociales, mais n’ont pas directement pour objectif de concilier le monde marchand avec le monde civique (ex : l’ouverture de comptes à zéro franc). Elles améliorent la cohésion sociale, mais ne réduisent pas les surcoûts marchands. Ce sont des prestations de réparation « pure » même si en termes d’image, ces prestations peuvent être bénéfiques pour l’entreprise.
Les innovations de compromis favorisent quant à elles, la coexistence de plusieurs caractéristiques de service (quelles que soient ces caractéristiques) a priori difficilement compatibles du point de vue des registres de justification. Elles permettent donc de concilier différents jugements de valeur entre eux. Nous nous attachons ici plus particulièrement à la notion d’accès. Ainsi, les innovations de compromis auront ici pour caractéristiques de faciliter l’accès (financier, physique ou cognitif) des clients (ou usagers) aux services considérés comme fondamentaux, tout en essayant de diminuer les coûts civiques et sociaux liés à cet accès. Ces innovations permettent de diminuer ces coûts mais les annulent rarement. Ces innovations cherchent donc à concilier les caractéristiques marchandes ou industrielles du service avec les caractéristiques civiques, sociales et relationnelles précédemment citées.
Ce rôle de l’innovation n’est pas spécifique aux activités de service public. Il se retrouve dans toutes les activités à des degrés divers. Cependant, les innovations recherchant le compromis entre le monde marchand et civique sont particulièrement fréquentes dans les services publics. Cette cohabitation des caractéristiques d’usage devient de plus en plus importante avec le renforcement de la concurrence.

Type d’innovation et nouvelles modalités d’efficience en fonction des types d’accès
Les innovations de compromis concernent l’ensemble des types d’accès précédemment présentés. Ces innovations, regroupées en fonction des types d’accès, sont synthétisées dans le tableau 1 . Ce tableau a été réalisé dans le cadre d’une thèse. Les exemples choisis concernent La Poste. Ils ont été obtenus à partir d’enquêtes qualitatives menées dans différentes unités organisationnelles considérées comme des acteurs importants de l’innovation sous ses multiples formes 4 . Ces solutions sont issues soit de réflexions globales de l’organisme de service public, soit à un niveau local, à partir de la collecte, remontée d’information et diffusion de l’expérience des acteurs du service public. La diminution des coûts repose sur la recherche de rentabilité marchande de ces prestations. On peut repérer cinq démarches de rentabilisation progressive des prestations de service public :
La recherche de partenariats
Les nouvelles modalités d’efficience du service public passent par l’élaboration de conventions de partenariats entre le service public marchand en réseau et d’autres prestataires afin de diminuer les coûts en matière d’infrastructure et de personnel. Les innovations concernant la mission d’aménagement du territoire sont donc généralement de nature organisationnelle ou institutionnelle. Elles portent sur de nouvelles formes de présence des services publics et constituent en même temps de nouvelles modalités de mise en relation du client et du prestataire. Nous pouvons distinguer :
Les partenariats avec d’autres entreprises publiques (et/ou administrations). Nous pouvons illustrer cette catégorie par les PIMS (point d’information multiservice) qui consistent en la centralisation dans un lieu unique (bureaux ou agences locales) d’un certain nombre d’activités publiques (EDF-GDF, France Télécom, SNCF, La Poste).
Des conventions de partenariats sont établies avec les collectivités locales. A La Poste, il s’agit des Agences Postales Communales ou Intercommunales. Ce sont des solutions fondées sur le partage des coûts liés au maintien d’une agence locale (ex : l’agent est rémunéré par la mairie). Ces solutions permettent de mettre en commun des moyens, d’adapter les horaires, voire d’élargir l’offre de service.
Les partenariats avec les commerces locaux (épicerie ou autre). Dans le cas de La Poste, ces commerces servent de dépôt pour certains produits postaux et permettent de maintenir certains services postaux et financiers. Ces regroupements locaux favorisent le maintien des services publics à un moindre coût, permettent à certaines entreprises et commerces privés de rester dans ces zones géographiques et préservent les liens relationnels. Ces commerçants sont rémunérés par La Poste en fonction des prestations réalisées.
Ces solutions cherchent incontestablement à reporter une partie du coût de la mission d’aménagement du territoire sur d’autres entités, notamment publiques. À La Poste, ces modes de gestion s’accompagnent de changement des procédures organisationnelles (évolution des horaires, des délais d’acheminement, re-conception du réseau sur la base de « zones de vie »).
Les solutions d’accès à distance
D’autres solutions, techniques ou technologiques, peuvent aussi venir répondre à cette accessibilité physique. Les services à distance (par ordinateur, machine automatique) pourraient dans une certaine mesure palier la diminution des coûts en personnel et en infrastructure à condition que les usagers y aient accès (y compris de manière cognitive). Ainsi, à La Poste, certains services permettent la consultation des comptes à distance (par téléphone, Minitel, Internet).

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