Témoignages de pionniers visionnaires de la formation tout au long de la vie
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Description

Voici vingt-sept témoignages, recueillis auprès d'acteurs principaux : formateurs, professeurs, experts, chercheurs, militants, tous engagés au service d'un projet, témoignages complétés par la présentation de l'INFA aujourd'hui (bilan et perspectives). Il s'agit d'un projet de promotion humaine et sociale porté par un effort de formation professionnelle et d'alternance : un combat pour inscrire « la formation tout au long de la vie ».

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2011
Nombre de lectures 54
EAN13 9782296468542
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Témoignages de pionniers visionnaires
de la formation
tout au long de la vie
© L’Harmattan, 2011,
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56458-9
EAN : 9782296564589

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Sous la direction de
Dominique ALUNNI


Témoignages de pionniers visionnaires
de la formation
tout au long de la vie


Préface de Bernard Roux


L’Harmattan
Remerciements
Aux amis pour leurs précieux témoignages :
Claudius RAVACHOL, Jean QUERCY, André GUIGNAND, Maurice CAYRON, Jacques BEGASSAT, André ACQUIER, Pierre BELLE VILLE, Tony LAVILLE, André DE PERETTI, Severin MONTARELLO, Paul DANTONEL, Christian ALIBAY, André GENTIL, Marc CHEVALIER, André DESBORDES, Bernard ROUX, Jacques SEMEL, Joseph ALIGON, Claude RACINE, Michel BECHAMEIL, Marie-Catherine BECHAMEIL, Michel VALLIER, Claude BLONDEL, Joseph-Luc BLONDEL, Paul HECQUET, Jean PEYRETHON, Antoine DUPONT-FAUVILLE,

Pour leur participation :
Jean LOBRY, militant fondateur d’association de culture populaire, tourisme social et familial et tourisme rural
ancien chef de service information et relations publiques du groupe de la Caisse des dépôts et consignations et ses filiales

Dominique ALUNNI
militant de mouvements de jeunes et d’éducation populaire
militant syndicaliste (fédération métallurgie)
formation à l’institut des sciences sociales du travail (ISST Sorbonne) ancien secrétaire général du Centre de Culture Ouvrière (CCO)
fondateur et premier président de CULTURE ET LIBERTE
fondateur et animateur du groupe CCO-INFAC (Institut national de formation d’animateurs de collectivité)
président du directoire de l’Union pour la communication sociale (UPCS)
expert au Conseil national du tourisme, Institut français du tourisme,
administrateur Institut Robert Schuman pour l’Europe,
président de l’AEP (Association de recherche et d’échanges pour l’éducation et la formation permanente
président du collège fondateur et administrateur INFA (Institut national de formation et d’application) du CCO
Anne ALUNNI
ancienne animatrice du CCO,
ancienne directrice administrative
UPCS (CCO-INFAC)



Michel CHAUVIERE et Bruno DURIEZ pour leur rappel historique.
Gérard NAVARRO : directeur général de l’INFA pour sa présentation de l’institut aujourd’hui.
Pierre RICHARD et Mickaël BERNARD du département multimédia de l’INFA pour l’illustration.
Roland MARCHAL : ancien chargé de mission sur le dialogue social à l’INFA et Claude RACINE ancien directeur de l’INFAC, du CREAR et de l’IDA (Institut de l’audiovisuel) pour leurs travaux d’assemblage et de mise en conformité nécessités pour l’édition de cet ouvrage.
PREFACE
Vingt-sept témoignages tissent et garantissent la mémoire collective d’une soixantaine d’années d’histoire du CCO. Evoquant de multiples noms et faisant apparaître de nombreux visages, pour certains disparus, ils confortent un vingt-huitième témoignage, celui de Dominique Alunni, plus que jamais incarnation de la réalité historique de toutes ces années, et qui accompagne chacun des vingt-sept à travers des mises au point surplombantes et éclairantes et avec un art subtil du contrepoint, témoignages qui sont autant de rivières aux sources différentes et cependant proches, aux parcours typés, et qui se jettent toutes dans un fleuve toujours abondant, et parfois tumultueux : le CCO. Mais leur eau possède le même goût prononcé, celui de l’expérience de l’autre, telle qu’elle a pu été décrite par Emmanuel Lévinas mais surtout voulue bien avant par Emmanuel Mounier. Le personnalisme constitua le bain amniotique des fondateurs du CCO et de ceux de l’ICO qui ont précédé. C’est sur cette vision qu’ils ont fondé leur engagement.
L’engagement constitue la vertu fondamentale du CCO tout au long de son histoire. Les pionniers comme les héritiers se sont appliqués à être lucides et enthousiastes, à dépasser les cadres théoriques y compris ceux du christianisme. Cela explique que le CCO ait été ouvert totalement aux différentes formes de l’humanisme. Voilà le secret d’une attractivité puissante.
En clair, il s’agit de construire une relation humaine par la construction de soi-même et par l’action dans la communauté. Cela s’appelle aussi le chemin de la liberté, dont l’exercice est à la fois élan personnel vers l’Autre et communication avec Lui. Sans le savoir d’une manière aussi intellectualisée, les fondateurs du CCO ont été proches des philosophes de la transcendance. Mais en tant qu’hommes de terrain, confrontés à des situations réelles, ils ont été militants de l’action. Il n’est pas indifférent de relever que deux des vingt-sept témoins sont les petits-fils du philosophe Maurice Blondel, dont un des livres les plus importants s’intitule "l’Action ".
On voit d’emblée que la pédagogie de l’action, à laquelle il est sans cesse fait référence dans ce livre, n’est pas née à partir de rien. Elle est le produit d’un combat permanent et d’un engagement pour l’Homme saisi dans son idéal de liberté. Elle s’est forgée à travers deux grandes périodes du CCO, la première de 1950 à 1965 qui a correspondu au relèvement de la France, et la seconde de 1965 à 1990 qui fut celle de la modernisation du pays. Elle reste aussi parfaitement éligible pour jouer une partition originale dans la phase actuelle de mutation très profonde de notre société.
Le CCO est né dans la liberté et pour la liberté, condition absolument nécessaire pour reconstruire dans les années 50 un pays éprouvé par les destructions de la guerre et les abaissements moraux d’une période de déchirements. Pour de jeunes ouvriers (certains avaient participé à la Résistance) c’était plus qu’un idéal c’était revivre et vivre pour tous. TOUT APPARAISSAIT POSSIBLE.
Cela explique que l’institut de culture ouvrière (ICO) ait joué le rôle de passeur. En 1945, il prenait la suite de l’université populaire lancée par la JOC, en respectant la liberté de choix des stagiaires pour adhérer ou non à telle ou telle centrale syndicale. La CFTC (future CFDT) eut également la sagesse de créer son propre institut de formation syndicale. On voit que le prosélytisme était d’autant plus absent que les querelles politiques et légitimes se déployaient dans des mouvements jugés amis, mais dont les divergences tactiques pouvaient encombrer l’exploration des chemins du réel.
Dès lors, on ne s’étonnera pas que le CCO, poussé par la JOC, ait pu prendre en charge de nouvelles activités. Il a pu ainsi se glisser dans le cadre statutaire de l’ICO, en respectant scrupuleusement l’héritage, ce dernier résidant dans la qualité du travail effectué par une équipe de formateurs, tous militants ouvriers et soucieux de créer une pédagogie originale.
Ce que l’on doit admirer le plus, c’est la modestie des pionniers. En majorité ouvriers dans les grandes industries (chantiers navals, grande mécanique, automobile, etc.) exerçant des fonctions syndicales (notamment CFDT, CGT et FO), ils ont compris qu’il fallait commencer par le début, tant sur le terrain (stages décentralisés) qu’à Paris ou en région parisienne (stages nationaux).
Ils ont communié aux fondements de l’éducation populaire, en ayant des liens constructifs avec la direction de l’éducation populaire, au sein de l’Education nationale, cette dernière étant très inspirée de la pensée d’un Jean Guéhenno. Ainsi, pour que de jeunes militants ouvriers promis à exercer des responsabilités à partir de leurs qualités personnelles puissent le faire, il fallait leur assurer des bases culturelles : lire, écouter, parler, mémoriser, noter, argumenter… A partir de là, tous se passionnent pour les trois grands axes des programmes : histoire du mouvement ouvrier, initiation économique, initiation politique (constitution et institutions).
Parler de soif d’apprendre n’est pas un vain mot, quand on sait que plusieurs milliers de stagiaires CCO ont payé leurs frais de déplacements, participé financièrement à l’organisation des stages, tout en perdant une semaine de salaire !
Evoquer aussi l’intérêt manifesté par l’extérieur ne relève pas du codicille. Le lecteur ne manquera pas de remarquer la création d’une Association pour l’éducation populaire (AEP), fondation avant la lettre, voulue et présidée par un grand patron, par ailleurs reconnu par ses pairs. Certains de ceux-ci suivirent leur chef de file à travers des colloques et participèrent aussi au financement du CCO.
Bien plus, le commissariat à la productivité, une des structures publiques les plus importantes pour accélérer et parachever la reconstruction de la France, apporta son écot reconnaissant ainsi l’apport du CCO à la tâche commune.
Ainsi, l’extérieur et les bénéficiaires de formations CCO avaient reconnu la pertinence, l’efficacité et la qualité des formations assurées. Cela était dû à "l’ingénium" des pionniers. Ceux-ci, tels des poissons dans l’eau, avaient identifié les besoins transformés en aspirations des ouvriers. Ils abordent de plain-pied, en prouvant leur action en marchant, les questions de logement (et en creux les problèmes des squatters), des vacances (maisons familiales de vacances), de consommation (coopératives), d’habitat et de vie sociale (foyers de jeunes travailleurs), de loisirs (associations populaires de loisirs. Ce sont autant de domaines qui légitiment le développement du CCO dans la deuxième période de son histoire.
A noter aussi que cet esprit d’ouverture se manifesta à l’égard de toutes les populations africaines, algériennes et autres populations étrangères.
Bref, le CCO était témoin et acteur d’une France ayant retrouvé ses assises et étant libérée de ses doutes. Tout était prêt pour que ce CCO participe, à sa place mais pleinement, à ce qui peut être considéré la modernisation de la France bénéficiant des trente glorieuses.
L’originalité du CCO était telle qu’elle ne pouvait que mobiliser, en tant que compagnons de route et/ou experts, des hommes et des femmes inscrits dans d’autres activités et qui étaient convaincus que le monde ouvrier avait un rôle majeur à jouer dans l’organisation de la société civile et le fonctionnement de l’économie. Il suffit de consulter l’index des noms cités dans le premier ouvrage consacré à l’histoire méconnue du CCO. Beaucoup appartenaient à la haute administration mais possédaient une âme militante. C’est ainsi qu’ont pu être formateurs, ou conseillers, ou acteurs, un futur Premier ministre, un futur président de la Commission européenne, un membre du cabinet du général de Gaulle, et bien d’autres dont les noms sont évoqués ça et là dans le présent ouvrage. De même, les liens avec la Caisse des dépôts furent quasi constants et parfois décisifs par ce que le CCO pouvait apporter au bras droit de l’Etat pour les politiques de développement économique et social.
Mais participent aussi à ce mouvement général du CCO des personnalités venues de l’économie, de l’université, de la recherche et des sciences humaines et bien sûr du monde du travail. C’est dans un effort collectif que la pédagogie de l’action est promue, soutenue et nourrie par une panoplie diversifiée d’outils juridiques, financiers et matériels. Cette pédagogie représente la forme aboutie et l’enrichissement de tout ce qui a été accumulé dans la première partie de l’histoire du CCO. Elle répond à un souci d’allier promotion sociale individuelle et promotion sociale collective par une professionnalisation accrue et donnera naissance à l’INFA.
Elle se définissait, et continue à se définir par l’activité même de l’apprenant, à la fois constructeur et acteur de sa propre formation. En clair, cela signifie que, confrontée aux réalités de terrain (qui font l’objet d’une prise de conscience approfondie) et à la configuration de l’environnement (qui pose question et appelle travail d’enquête), la personne en situation de formation réagit parce qu’elle mobilise et conforte ses qualités propres. La personne est en situation de faire. L’action des apprenants constitue le combustible enrichi de ce formidable réacteur nucléaire (ne poursuivant que des fins civiles) qu’est la pédagogie de l’action.
Mais l’enrichissement de ce combustible est assuré par la dimension culturelle et artistique, conçue non comme une joliesse mais comme une dynamique personnelle et collective. C’est là qu’il faut lire et relire le témoignage de Marc Chevalier. Certes, il arrivait par hasard dans un milieu préoccupé d’une culture ouverte (questionnement du monde) et non ouvriériste (replié sur un milieu). La grande réussite de Marc Chevalier fut de créer une alchimie entre l’être et le faire du « saltimbanque » avec un nombre considérable de techniques professionnelles. Il sut les assimiler toutes pour aller à la rencontre des hommes et des femmes selon des voies personnalisées, et pour créer un sentiment de bonheur du public amené ainsi à comprendre et à s’approprier les techniques artistiques. Comment ? Eh bien, là aussi, il y avait la magie du faire complice du dire et vice-versa. Marc donne une série d’exemples où il s’est complu à renverser les positions, les rôles, les miroirs, tout cela pour créer un mouvement tant à l’intérieur de la personne en formation que dans la pratique collective du travail en équipe. Il y a nécessairement des voies personnelles, mais elles ne sont pas solitaires. Le point d’aboutissement, et qui résume tous ces immenses apports, a consisté dans la création de CREAR qui s’est voulu un nouveau Bauhaus et qui a réussi. Tout est dit de ce deuxième « constituant » de la pédagogie de l’action.
Le troisième « constituant » repose sur le fait que les formations proposées, quels qu’en soient le thème, le niveau et la durée, sont un apprentissage de la responsabilité à l’égard de soi-même, des autres et de la société. Cela est bien sûr affirmé dans sa pleine lumière par la formation de formateurs. En tout état de cause, chaque personne formée par le CCO et ses Instituts de formation professionnelle était incitée à rayonner sa propre formation. On ne mobilise pas l’intelligence globale d’un être pendant la seule période de formation : on la mobilise pour la suite. On assiste donc à un dépassement de l’éducation populaire. Le triptyque « voir-comprendre-agir » devient le triptyque « faire-comprendre-réussir ».
Mais réussir les diplômes – avant que la société globale n’instille une épidémie de la « diplômite » – ne faisait partie que des bénéfices immédiats et quelque peu accessoires, les stagiaires du CCO s’imposant d’abord et souvent par leur propre personnalité.
Cette situation s’explique essentiellement par l’action de PSYCHOREC, autre anticipation du groupe CCO. Au départ, on trouve un médecin ergonome, embarqué dans le premier foyer de Jeunes Travailleurs. Il exigeait des responsables qu’ils exercent à la fois des activités éducatives et gestionnaires, synthèse absolument nécessaire pour faire fonctionner cette innovation sociale. C’est ainsi que ce sentiment de responsabilité à l’égard de la jeunesse ouvrière donna naissance à PSYCHOREC, structure mobilisant psychologues, psychotechniciens, orienteurs professionnels etc. L’institution prit une grande ampleur au bénéfice de toutes les formations conçues, portées et réalisées par le groupe CCO, le tout en diversifiant les méthodes, en faisant participer aux jurys professionnels de l’animation et formateurs. Il est à souligner qu’on ne laissait pas tomber les non-admis, avec qui était envisagée une autre orientation professionnelle.
PSYCHOREC a donc été un outil « fabuleux » à l’image de toutes les pratiques de management du groupe CCO-INFAC Pour en rester au seul plan de la formation, l’invention du conseil scientifique présidé pendant quinze ans par une sommité de l’Education nationale a été très importante, moins par le fait qu’elle ait été imitée par beaucoup d’autres par la suite, que par la diversité de sa composition en réunissant des compétences à la fois pointues et désintéressées. Ce conseil scientifique a constitué un outil de veille (évolution des besoins de formation en lien avec l’évolution des besoins d’une société dite de consommation puis de communication), une structure de référence de conceptualisation pour enrichir et évaluer les contenus de la pédagogie de l’action. Bref, il définissait les objectifs et les moyens d’une politique qualifiée ailleurs de marketing, de construction de réponses concrètes à des situations non moins concrètes, etc.
C’est dans ce conseil que fut par exemple inventé le métier d’ingénieur social ou esquissée une action très forte et innovante dans le monde de la communication via les NTIC. Furent définis les modes d’appropriation non seulement techniques mais culturels de ces technologies nouvelles mises en œuvre dans les laboratoires du groupe que furent le CREAR et l’IDA.
Dès lors, avec des outils comme le conseil scientifique et PSYCHOREC, il était loisible de concevoir la naissance de formations de longue, moyenne ou courte durée couvrant les secteurs historiques du travail social, du tourisme social, de l’animation socioculturelle et culturelle, mission de l’INFAC,
Au gré des opportunités (reprises d’activités nées ailleurs et plus ou moins en déshérence) et des orientations de politique générale (notamment les lois de 1966 et 1971), le CCO organise son architecture juridique jusqu’à compter dans les années 80 trente-cinq personnes morales distinctes, mais coordonnées. En outre, en 1970, le CCO avait marqué son souci de bien distinguer les activités de mouvement d’éducation et celles d’institution de formation. C’est ainsi que naquit Culture et Liberté fusionnant les activités de mouvement du CCO avec celles du MLO (mouvement de libération ouvrière), renouant ainsi avec une histoire qui n’avait pas pu se faire quinze ans auparavant.
Anticipant toujours sur les évolutions possibles, le CCO figure parmi les premiers à avoir mis en œuvre les possibilités ouvertes par la loi Rocard sur l’économie sociale en créant une Union pour la communication sociale (UPCS). Le but était d’assurer, dans une coordination renforcée, compte tenu du nombre des structures, un développement harmonieux tout en favorisant la création de nouvelles initiatives propres à conforter le CCO dans son entier et le secteur économique et social auquel il appartenait.
Il le pouvait d’autant plus que l’appareil administratif et financier, structuré et rigoureux (contrôle de gestion et comptabilité analytique), bénéficiait du concours d’experts extérieurs mais vigilants. Parmi plusieurs exemples, le CCO fut ainsi une des premières associations à opter pour la TVA. Cet appareil de gestion poussait le souci esthétique jusque dans la présentation de ses dossiers, multipliés par le fait que les différents partenaires en exigeaient un grand nombre. Quant à la dimension artistique du groupe, elle se manifestait à travers la qualité des réalisations immobilières et du design mobilier, CREAR oblige !
La qualité de la gestion quotidienne et annuelle fut reconnue par de nombreux rapports officiels (Cour des comptes, URSSAF, etc.). L’utilisation de l’argent public se trouvait justifiée au franc près ; les contrats passés étaient respectés scrupuleusement ; un patrimoine important était constitué patiemment, à la fois pour favoriser concours bancaire et montage financier, et pour se constituer un fonds de sécurisation en cas de malheur.
Ce malheur survint à un moment où les concurrences économiques et professionnelles s’exacerbèrent parfois méchamment, où l’action du groupe fut contestée par certaines administrations irritées par les initiatives prises, où les financements publics se redéployèrent au détriment du CCO et des organismes privés à but non lucratif. La crise abaissa l’étiage du fleuve CCO, tout en ne le tarissant pas, la suite étant assurée par l’INFA.
On voit que tout ceci fut permis par la disponibilité et l’incroyable mobilité d’un petit nombre de permanents toujours curieux de l’avenir et fidèles dans l’action. On en retrouve la vigueur dans un grand nombre de ces témoignages, ce qui invite à poser la question : que peut faire l’INFA, héritière du CCO pour faire fructifier le patrimoine matériel, immatériel et pédagogique réuni par les pionniers, et ainsi participer dans le respect des valeurs de l’institution à la mutation actuelle de notre société. C’est pourquoi, avant de clore sur quelques éléments de prospective, il est juste de relever que l’INFA a su redresser la situation de crise (une crise surmontée est toujours pleine de leçons et de sève). Tout d’abord, profitant de la diversité du patrimoine, certains rejets intempestifs et nuisibles à la vitalité de l’ensemble furent élagués. Ensuite, une réflexion sur les différents cœurs des métiers permit de répondre à des attentes renouvelées de différents partenaires, tout en prenant en compte évidemment les politiques générales et territoriales de la formation. Cela s’est traduit par le fait qu’aujourd’hui l’INFA accueille, chaque année, 15 000 stagiaires et 12 000 personnes accompagnées ou orientées dans 36 sites répartis dans 14 régions de France. Quant au bilan global d’heures de formation, il est impressionnant puisqu’il se monte à 3,2 millions d’heures. Sur un plan qualitatif, on ne dira jamais assez ce que l’INFA, fertilisant les terres du CCO, a apporté au développement de l’alternance, et tout particulièrement de l’apprentissage. Il est ainsi leader pour toutes les formations en CFA (Centre de formation des apprentis) d’Ile-de-France, notamment pour les métiers du tourisme et de la restauration. En 2009, l’INFA a concrétisé 1000 contrats d’apprentis et 1200 contrats de professionnalisation.
Ceci étant, il faut toujours en revenir aux observations des évolutions sociétales et économiques.
Il est banal de constater que ce début de millénaire se caractérise par une mutation en profondeur de la société globale. Il est vraisemblable que l’ampleur des changements provoqués par le développement continu et accéléré des nouvelles technologies de communication (et ce n’est pas fini) provoquera la même transformation économique, sociale et culturelle que celle qui était née de l’invention de l’imprimerie.
Une des premières conséquences apparaît dans les « métamorphoses du travail » décrites dans un des derniers ouvrages d’André Gorz. Les possibilités de travailler, hors de l’économie classique, à des tâches nouvelles, contribuent à l’enrichissement collectif. De nombreux ouvrages, thèses et colloques prouvent à l’envi que la socialisation des individus ne se fait pas passivement dans le cadre d’une société du spectacle, mais dans le développement des activités autonomes. Et, bonheur, on retrouve sous la plume d’André Gorz cette phrase écrite en 2004 : « Le mouvement ouvrier doit se souvenir qu’il est originellement issu d’associations de culture ouvrière. Il ne pourra se perpétuer comme mouvement que s’il s’intéresse à l’épanouissement humain, hors du travail autant que dans le travail, aide ou participe à la vocation de lieux et d’espaces où la prise en charge des personnes par elles-mêmes et l’auto organisation de leurs relations sociales puissent se développer ». N’est-ce pas le résumé de l’histoire du CCO-INFAC depuis 60 ans, un CCO visionnaire et concret qui a constamment défendu le principe d’une formation tout au long de la vie, droit enfin inscrit dans le marbre républicain.
Cependant rien n’est acquis. D’abord la tendance des différents modes de management est de privilégier le discours par rapport à la pratique qui s’enlise dans les chemins des retards et de la déception. Ensuite la mutation sociétale se nourrit, du moins pour l’instant, d’une complexification très éprouvante, et pour les parcours personnels, et pour les projets collectifs. Enfin, les mauvaises habitudes perdurent quand les relations verticales font la loi et que « tout individu est sommé de se réaliser ». Au CCO, on était invité et accueilli pour se réaliser avec les autres !
Nous sommes dans une économie de la connaissance qui semble constituer le but global des pays, des entreprises et du monde. Ceci explique l’influence des diplômes, qui s’inscrivent dans un plan obéissant essentiellement aux exigences de la compétitivité économique. De nombreuses formations, inventées en dehors de l’université, rejoignent celle-ci. Ce mouvement n’est pas condamnable en soi mais il possède ses limites.
La première est que plus il y a de diplômes moins il y a de stages (tellement difficiles à trouver et gérer), sauf encore dans la pratique de l’alternance concept anticipateur du CCO des premières années. La deuxième est que « les recruteurs » opposent le manque d’expérience aux pluri diplômés pour les faire passer dans le trou d’une aiguille, comme si l’accumulation des compétences théoriques avait occulté les compétences personnelles etc. La troisième limite est qu’on généralise un système trop souvent et très formaté, réduisant ainsi le champ de la créativité.
Dès lors, compte tenu de la concurrence sur les marchés solvables ou financés, les institutions ne sont pas incitées à inventer des voies d’anticipation de l’avenir. Cependant, il faut absolument dégager, à partir des activités classiques, une marge permettant de financer « la matière grise », les têtes chercheuses à même de scruter de nouvelles voies. On sait que des métiers vont disparaître en grand nombre, mais on ne sait pas trop par quoi on les remplacera. Rien n’incite plus à rester sur les acquis par souci de protection.
Pour dépasser les contraintes gestionnaires, par ailleurs utiles, il faut par exemple constituer un observatoire propre à l’institution, à défaut de participer à un plus vaste réseau d’observation (les deux voies ne sont pas exclusives l’une de l’autre). Ainsi, chaque région, dans le cadre de ses compétences, qu’il s’agisse de formation professionnelle ou d’apprentissage, de formation sanitaire ou sociale, a ses priorités et sa stratégie, sans compter que certaines démontrent un intérêt actif pour tout ce qui relève de l’économie sociale et solidaire. Il faut donc pouvoir en tirer les substantifiques moelles et savoir aussi proposer et intervenir en tant que consultant et conseiller. Cette méthode de travail, si elle est systématisée, ne peut être que source d’invention et d’action.
Il est peut-être utile d’anticiper sur de nouvelles pratiques pédagogiques qui ne manqueront pas de marquer les formations initiales, continues et professionnelles. De même que j’ai pu dire en 1983, au moment du plan « informatique pour tous », qu’en l’an 2000 l’ordinateur personnel serait à chacun ce que la pointe Bic était en 1950, de même d’ici 2020 les lieux de formation seront tapissés de murs d’images permettant aux formateurs, quel que soit leur statut, mais bien évidemment dûment formés, d’alterner discours et images, théorie et pratique, etc. Le statut du formateur en sera transformé car il se fera dans une authentique interactivité nourrie de visions intergénérationnelles et globales particulièrement stimulantes. Compte tenu de son histoire et de ses acquis, il n’est pas dit que l’INFA n’ait pas un rôle pionnier à jouer.
Et puis, il faut réaffirmer « l’innocence » du mouvement par rapport à l’institution, innocence pour ausculter par exemple les formations économiques. A titre d’exemple, on peut être frappé par le nombre de jeunes, et de moins jeunes, qui abordent l’économie à partir du recrutement et des salaires des footballeurs. Ce peut être une bonne occasion de marquer des buts formateurs, pour regarder d’abord comment fonctionne ou ne fonctionne pas l’économie réelle et comment celle-ci dépend en mal ou en bien d’une économie financière constituée en art abstrait. Cela permettrait de remonter la moyenne de 9,5 sur 20 donnée au Français moyen pour son degré de connaissance pratique de l’économie. Voilà de quoi redonner des couleurs à l’éducation populaire. Celle-ci, comme les tramways condamnés à mort il y a 50 ans, reviendra en force. Irriguer le corps social de tous les bienfaits d’une formation personnelle et collective constituera toujours un art de la stratégie civile. L’INFA et Culture et Liberté ont les moyens de le faire.
Au terme de cette courte réflexion née de la lecture des témoignages passionnants et singuliers, tous porteurs de feu, revient en mémoire la distinction de Victor Hugo « voyant de la flamme aux yeux des jeunes gens » et « de la lumière dans l’œil du vieillard ». Avec l’accélération du temps, on ne peut mieux décrire comment s’opèrent les renouvellements dans la fidélité.
D’autres, sensibles à l’œuvre poétique du CCO/INFA, penseront un instant à René Char, écrivant dans "La parole en archipel", ceci : Le poète ne retient pas ce qu’il découvre, l’ayant transmis le perd bientôt. En cela réside sa nouveauté, son infini et son péril.
Vous avez dit poésie, la clé de toutes les créations. Alors réaffirmons avec Albert Camus que « créer, c’est exister ».
Bernard Roux
ancien PDG du magazine Télérama
LES GRANDES ETAPES D’UNE HISTOIRE MECONNUE ICO-CCO INFA…(*)
1942
Première Université Populaire de Marly
La JOC crée son Université Populaire

1945
Fondation de l’ICO

1950
Crise sociale

1951
Fin de la première période de l’histoire de l’ICO (2)

1951
De l’ICO au Centre de Culture Ouvrière (ICO-CCO) à l’initiative de la JOC, première activité de formation (stages)

1953
Période de « refondation » : le CCO laboratoire d’initiatives

1958
nouvelles et d’essai affirme sa mission formatrice et son rôle fondateur par la création de centres locaux

1958
Période de développement de quatre départements d’activités :

1971
. L’Institut pour l’organisation des stages de formation
. La Fédération des centres locaux du CCO
. Le Centre de documentation et de publications
. L’INFAC (1963) formation professionnelle – éducation permanente
Installation du CCO et de l’INFAC-à Nogent-sur-Mame (Val-de-Marne) (rue Jacques Kablé, rue François Roland). Celui-ci devient juridiquement autonome en 1969.
PSYC-HOREC (1967) premier centre d’information, de sélection et d’orientation professionnelle au service de l’INFAC.
Fondation de « Culture et Liberté » résultat d’une fusion des centres locaux du CCO et du MLO
Création de centres régionaux de formation professionnelle (IRFA)

1974
Installation de CREAR (création-recherche), formation aux métiers de l’artisanat d’art, de la communication et de l’audiovisuel au château de Montvillargenne – Chantilly Gouvieux (Oise), CFA aux métiers de l’hôtellerie et de la restauration, hôtel-centre d’accueil pour séminaires (matrice des futurs « Médiathel »

1977
INFATH – structure nationale, régionales (CFTH) formation aux métiers du tourisme de l’hôtellerie de la restauration et du thermalisme.

1980
Le « Manoir » à Gouvieux-Chantilly accueille le centre de formation INFATH et CFA

1981
Institut de l’audiovisuel (IDA-établissement de CREAR-Paris)

1985
UPCS (Union pour la promotion et la communication sociale) première union d’économie sociale : regroupant l’ensemble des instituts et structures diverses du CCO-INFAC

1986
Ouverture du premier « Médiathel » à Poix-de-Picardie

1991
Chute du mur de Berlin, guerre d’Irak, changement de politique de la formation professionnelle, désengagement brutal de l’Etat avec décentralisation improvisée (crise)

1993
Anticipation et adaptation, évolution économique et sociale

1996
prévisible. Simplification des structures du groupe UPCS en une seule association d’origine CCO-INFA (sur ressources propres). Adaptation des statuts. Confirmation de la mission des collèges membres fondateurs et membres actifs et ses fondamentaux
Adaptation des statuts d’origine de l’AEP (1947), Association pour l’éducation populaire (fondation qui a apporté son aide financière à l’ICO et au CCO) qui devient bureau d’étude et de recherche du CCO-INFA. (1)

2000
Vente des établissements de Nogent-sur-Mame et du château de Montvillargenne. Acquisition et installation du CCO-INFA, rue Anquetil à Nogent-sur-Mame (anciens locaux des laboratoires pharmaceutiques « Merck »

2010
INFA – 36 implantations en France
6 filières de formation
15000 stagiaires
12700 personnes accompagnées ou orientées
(extrait du bilan présenté à l’assemblée générale 2010)
(l) Président d’honneur : André GUIGNAND
Président : Dominique ALUNNI
Membres chargés de missions : Joseph ALIGON – Claude RACINE
Publication : "Les cahiers de l’AEP" sur l’histoire du groupe
Colloque du 60 ème anniversaire CCO -INFA (2005)
Regroupement et classement des archives du groupe ICO-CCO-INFAC (1945-1995) déposées aux archives départementales de Créteil (Val-de-Marne)
Etudes, recherches et publications sur l’éducation permanente, la formation économique et sociale.
Participation aux travaux de recherches
- à « Mémoires et Racines de l’éducation populaire et de la cogestion »
- au Conseil national du tourisme (CNT)
Elaboration d’un projet « Centre Ressources » en coopération avec l’institut français du tourisme (IFT)
(*) Documents et ouvrages de référence
● Histoire du CCO à l’INFAC – "Cahier de l’AEP" n°1
● 60éme Anniversaire du CCO-INFA – "Cahier de l’AEP" n°2
● "Démocratiser la Formation Professionnelle" de Dominique Alunni préfacé par André de Peretti « Les éditions de l’Atelier »
● "Culture Ouvrière, Education Permanente et Formation Professionnelle" de Jean Lobry, Dominique Alunni-Préface : André de Peretti « l’Harmattan »
● "Cadres de Jeunesse et d’Education Populaire 1918-1971", à La Documentation Française, coordonné par Françoise Têtard, Denise Barriolade, Valérie Brousselle, Jean Paul Egret
Témoignage de Monique Bouche et Dominique Alunni
● "Mouvement Ouvrier et Formation-Genèses : de la fin du XIXème Siècle à l’après Seconde Guerre mondiale" – GEHFA – Guy Brucy, Françoise F. Laot, Emmanuel de Lescure – avec la participation de Michel Chauvière et Bruno Duriez du CNRS « l’Harmattan »
● "Les cahiers du GRMF" (14 ème volume) de Michel Chauvière et Bruno Duriez du CNRS.
Illustrations
Pour une histoire collective de quelques mouvements
populaires
L’expérience du Groupement pour la recherche sur les mouvements familiaux
(GRMF)
Michel Chauvière et Bruno Duriez
chercheurs en sociologie au CNRS
C’est dans le but de faire l’histoire de plusieurs mouvements, dont le mythique Mouvement populaire des familles (MPF) et les organisations qui en sont issues, et d’associer pour ce faire des acteurs de cette histoire et des chercheurs, que s’est créé le groupement pour la recherche sur les mouvements familiaux (GRMF). Celui-ci s’est également intéressé aux mouvements familiaux ruraux du même type (MFR). Cette aventure collective a commencé en 1982, à notre instigation, et s’est achevée en 2006 avec la publication du dernier des Cahiers du GRMF.
Pour ses initiateurs, il s’agissait de contribuer à la connaissance historique d’un ensemble d’associations ayant valorisé à partir des années 1940 une action spécifique à chaque milieu social, dans tous les registres de la vie des familles populaires d’alors. Des groupements bien connus comme la CSF (Confédération syndicale des familles), la C-LCV, Culture et Liberté, Familles rurales, l’ADMR, l’INFAC-, l’INFA, etc. sont directement ou indirectement issus de ces mouvements-souches et sont toujours marqués peu ou prou par l’idéal de leurs débuts.
Le GRMF est né d’une rencontre entre trois partenaires intéressés à des titres divers : des anciens préoccupés d’écrire leurs mémoires, de rassembler des archives mais aussi d’organiser d’amicales retrouvailles ; des organisations ayant le souci légitime que leur histoire soit correctement écrite ; des chercheurs que leurs travaux entraînaient sur ce terrain encore peu défriché. Entre ces partenaires a été passé dès 1982 un véritable « contrat de connaissance ».
Le dispositif du GRMF avait comme principale caractéristique d’associer pour la recherche les anciens militants les plus sensibilisés et les plus disponibles, non seulement afin qu’ils racontent ou témoignent mais aussi qu’ils participent à une véritable écriture collective de leur histoire, sans gommer les conflits d’interprétation qui, bien évidemment, ont surgi fréquemment.
Le GRMF s’est constitué en association, sous la présidence de Georges Tamburini qui avait déjà auparavant commencé à rassembler un important volume d’archives provenant de militants des mouvements. Ce moyen collectif exigeant nous a permis de réaliser tout à la fois un véritable programme de recherche, s’appuyant sur une réflexion méthodologique permanente, des travaux documentaires, des entretiens collectifs, des journées d’étude, en vue d’une authentique cogestion des données et des analyses, jusqu’à l’écriture et l’édition, toujours ensemble, des Cahiers du GRMF.
Concrètement, notre travail était basé sur l’analyse des archives disponibles, souvent lacunaires ; il s’est au fil des années enrichi du point de vue des acteurs de la période, à la fois témoins actifs, lecteurs des archives autant que les chercheurs professionnels, et finalement coproducteurs critiques de cette histoire collective à plusieurs voix.
Parallèlement, le GRMF a eu le souci du dépôt, de la préservation et de l’exploitation des archives des mouvements concernés, en particulier de celles que possèdent personnellement militants et responsables. Pour permettre leur bonne conservation et en faciliter l’accès, elles ont été déposées en juin 1997 aux Archives nationales du monde du travail à Roubaix (Archives de France), y rejoignant celles d’organisations parentes.
C’est ainsi que, durant un bon quart de siècle, le GRMF a rassemblé tous ceux, militants, anciens militants, chercheurs (sociologues, historiens, politistes…), qui s’intéressaient à l’histoire et à l’action des mouvements familiaux et d’origine familiale nés dans la mouvance de l’action catholique des jeunes, principalement la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC). Le montage et la longue durée de celui-ci ont permis une authentique mobilisation pour une recherche partagée. Ajoutons que nous avons conservé tout au long de ce parcours le soutien de plusieurs organisations actuelles et celui des laboratoires auxquels nous étions plusieurs à appartenir.
Finalement, après la publication de quatorze volumes entre 1983 et 2006, les travaux du GRMF éclairent de façon renouvelée la postérité de la JOC, de la fin des années 1930 au milieu des années 1950. En croisant les approches externes (archives) et internes (témoignages et confrontations), nous avons mieux compris les raisons d’être et le fonctionnement si particulier du Mouvement populaire des familles et ses suites dans différents domaines : la défense et la représentation des familles populaires, dans l’UNAF, notamment (AFO, CSF, APF, C-LCV, FNMIP), le développement des services (LVT, AAFP, AFAD), l’action culturelle et l’éducation populaire (ICO, CCO, MLO, INFAC, Culture et Liberté), l’action catholique des adultes (ACO) et l’engagement politique (MLP, UGS, PSU)… Dans le contexte du Front populaire, de la guerre, de l’Occupation et du régime de Vichy, de la Libération, de la guerre froide, du progressisme chrétien, des guerres coloniales et des débuts des Trente glorieuses, ces travaux ont également valorisé les nombreux ponts qui relient, parfois de façon tendue, ces mobilisations originales aux autres mouvements sociaux. Les uns concernent la famille (Fédération des familles de France, mouvements laïques, mouvements féministes…), d’autres le syndicalisme ouvrier (CFTC, CGT), les partis politiques (MRP, PCF), leur implication n’a pas été oubliée dans certains conflits internes à l’Eglise catholique (crise de La Quinzaine, affaire des prêtres-ouvriers…).
Nous avons ainsi pu contribuer à la socio-histoire d’un creuset militant exceptionnel, aussi riche et démultiplié qu’il est méconnu dans les travaux académiques et par bon nombre d’acteurs sociaux qui en sont parfois les héritiers et, sans le savoir, en relaient les valeurs.
Le GRMF a achevé ses travaux. La présentation des quatorze Cahiers du GRMF et de quelques publications complémentaires de ses participants est accessible sur le site GRMF. fr
LES CAHIERS DU GRMF
. "Les mouvements familiaux populaires et ruraux, naissance, développement, mutations, 1939-1955", les Cahiers du GRMF, n° 1, 1983.
. "De l’action catholique au mouvement ouvrier. La déconfessionnalisation du mouvement populaire des familles, 1941-1950", les Cahiers du GRMF, n° 2, 1984.
. "L’action familiale ouvrière et la politique de Vichy", les Cahiers du GRMF, n° 3, 1985.
. "Monde ouvrier, 1937-1957, une presse libre pour des temps difficiles", les Cahiers du GRMF, n° 4, 1986.
. "Vingt ans de luttes ouvrières et familiales, 1940-1960. Le mouvement populaire des familles dans le Nord-Pas-de-Calais. Espoirs et réalisations, " les Cahiers du GRMF, n° 5, Etude régionale, 1988.
. "Femmes, famille et action ouvrière. Pratiques et responsabilités féminines dans les mouvements familiaux populaires (1935-1958) ", les Cahiers du GRMF n° 6, 1991.
. "La bataille des squatters et l’invention du droit au logement. 1945-1955", les Cahiers du GRMF n° 7, 1992.
. "De la corporation paysanne aux associations familiales rurales. 1940-1945", les Cahiers du GRMF n° 8, 1995.
. "Une communauté brisée. La scission MLP-MLO de 1951", les Cahiers du GRMF n° 9, 1995.
. "Une politique de l’agir. Stratégie et pédagogie du mouvement populaire des familles", Les Cahiers du GRMF n° 10, 1996.
. "La solidarité en actes. Services collectifs et expression des usagers dans le mouvement populaire des familles. 1940-1955", les Cahiers du GRMF n° 11, 2002.
. "Des chrétiens à l’épreuve du politique. Les engagements du MPF-MLP à Lyon. 1934-1960", les Cahiers du GRMF n° 12, Etude régionale, 2003.
. "Dans le combat ouvrier. Le Mouvement populaire des familles dans les Bouches-du-Rhône, 1941-1951", les Cahiers du GRMF n° 13, Etude régionale, 2004.
. "Faire des militants… Stratégies de formation de la LOC au MPF". Suivi de "pour un bilan du GRMF", les Cahiers du GRMF n° 14, 2006.
. "Index des Cahiers du GRMF", les Cahiers du GRMF n° 15, 2006.
Rencontre avec Claudius RAVACHOL
Militant ouvrier
Membre de l’ICO
Ancien secrétaire général de la JOC
Le 28 mai 1998
Entretien avec André GUIGNANT) et
Dominique ALUNNI



L’ HISTOIRE DE L ’ICO-CCO
André Guignand : Je précise que l’objectif de nos travaux est de participer à la rédaction d’un référentiel sur la Mémoire collective de ce que fut l’ICO devenu ensuite CCO.
Dans les années 46/47, avant que Claudius ne quitte la JOC pour se marier, il avait été sollicité pour intégrer l’équipe de l’IC-0 et j’aimerais qu’il nous dise pourquoi il n’a pas donné suite et quelles sont les raisons et les origines de l’éclatement de l’ICO.
C. Ravachol : Je rectifie ce que vient de dire André, je n’ai été sollicité que plus tard, en 49/50, quand nous sommes rentrés de Hyères après mon séjour dans un établissement de cure médicale.
Mes souvenirs ne sont pas très nets, mais entre 45 et 47, au moment où j’étais au secrétariat général de la JOC, nous avions des rencontres périodiques auxquelles participaient Maurice Bouladoux de la CFTC, Gérard Espéret pour l’ICO, Roger Cartayrade en sa qualité de président de la JOC, André Villette et moi-même. On se livrait à une sorte d’analyse de la conjoncture économique, politique et sociale, qui alimentait notre réflexion et nos actions éventuelles.
Pour en venir à l’aspect qu’André évoquait, c’est en 1949 que Jean Quercy a fait part de son désir de quitter l’ICO. J’avais alors été sollicité pour le remplacer et en novembre/décembre nous avons eu un certain nombre de rencontres à Paris, avec Jean Quercy, pour envisager avec lui l’avenir de l’ICO, ainsi qu’avec Gaston Meynard, secrétaire général et Alphonse Garelli du MPF.
Le discours de G. Meynard était très classique ; il se serait satisfait d’une évolution de l’ICO prenant en charge à la fois les problèmes des jeunes et des adultes, tandis que de son côté Alphonse Garelli avait une vision tout à fait différente, tendant à annexer l’ICO au MPF. Une nette divergence se manifestait quant à l’avenir de l’ICO et ça me laissait un peu perplexe. Cela se situait donc fin 1949 ; je n’étais plus secrétaire général de la JOC puisque nous étions mariés depuis septembre 1947.
André Guignand : J’interviens pour préciser qu’à ce moment-là on quittait le mouvement quand on se mariait, mais certaines personnes étaient sollicitées pour entrer soit dans une filiale, soit dans un service annexe. C’est pourquoi, quelques mois avant de me marier, la JOC m’a sollicité pour entrer à l’OCCAJ parce qu’il y avait des difficultés. Donc je suis entré à l’OCC-AJ pour deux ans et j’y suis resté dix ans.
C. Ravachol : Alors nous - car cela nous engageait Jeannette et moi – nous avions pris l’option de retour à la base car, à l’époque, un certain nombre d’anciens dirigeants, quittant la JOC, devenaient directement permanents d’autres organisations, courant ainsi le risque de devenir permanents à vie.
Nous étions fortement encouragés dans cette voie par le Père Carbonnel. Nous souhaitions donc rentrer à Saint-Etienne, y retrouver les copains, prendre avec eux notre part du combat familial et syndical.
Telle était notre conviction, renforcée encore après nos conversations parisiennes et les divergences constatées entre les dirigeants du MPF. Nous étions en pleine expectative et nous demandions bien dans quelle galère nous risquions d’embarquer !
Alors, depuis ces rencontres de Paris, en 1950, j’entretins un courrier fréquent avec Jean Quercy sur l’avenir de l’ICO. Il m’informait de ses relations avec les principaux protagonistes (JOC, JOCF/MFP devenu MLP en 1950) ; je réagissais à cela et lui faisais part de mes appréhensions pour l’avenir ainsi que de mes projets.
Mon idée était que l’ICO devait, bien sûr, évoluer, élargir son champ de compétence et d’intervention, sortir du milieu catholique social, ne plus être seulement au service des mouvements fondateurs, sa vocation pouvant s’étendre de la formation aux études, à la documentation, à la prospective (dont la charte de l’ICO reconnaissait déjà la nécessité).
Je m’appuyais sur le fait que la CFTC s’était dotée d’un organisme de formation avec Bierville, que la CGT possédait son centre d’études confédéral, que le MPF prétendait plus ou moins annexer l’ICO, en vue d’en faire l’organe de formation de ses militants et son propre bureau d’études.
Une lettre que m’adressait Louis Moulinet, alors trésorier national de la JOC, évoquait la nécessité d’une recherche sur les problèmes de l’heure dans le contexte révolutionnaire de l’époque.
Ce qui nous frappait beaucoup, les uns et les autres, c’était l’évolution du MPF qui n’était pas claire. Ce n’était pas un mouvement politique ; ce n’était plus un mouvement familial ; que pouvait-il devenir ?
L’une des tendances rêvait qu’il devînt « l’animateur » du mouvement ouvrier, disputant peut-être l’influence du PC, oubliant en tout cas les divers courants de pensée qui traversaient le mouvement ouvrier, et rendant ce rêve impossible.
On se disait, moi-même ainsi qu’un certain nombre de copains avec qui nous en avions parlé : « Il faudrait que l’IC-0 fasse deux choses » :
A la fois un bureau d’études qui servirait l’ensemble du mouvement ouvrier, donc élargir la plate-forme de ceux qui pourraient y collaborer. Nous pensions en particulier aux gens de PEUPLE ET CULTURE, à d’autres tendances syndicales (minorités CFDT, CGT, FO ou autres). En même temps assurer la formation, essentiellement en direction des publics jeunes et adultes.
C’est finalement sur ce canevas que nous avions travaillé avec Jean Quercy, mais qui n’a pu aboutir.
Ce fut à la fois un événement douloureux, consacrant l’échec de nos préconisations, mais meilleur pour nous puisque ma rechute de santé, fin 1951, nous aurait mis dans la panade si nous étions établis à Paris, loin des nôtres. Pour revenir sur nos échanges avec Jean Quercy, celui-ci commençait à en avoir marre des atermoiements des uns et des autres, surtout du MPF. Il m’avait dit en substance : « Ce que nous envisageons sera impraticable, impossible ». A partir de cette constatation, notre choix a été fait : nous avons donc répondu par la négative. Cette tentative d’assumer la direction de l’ICO s’arrêtait là pour nous.
Après ça, une nouvelle page d’histoire allait s’écrire.
D. Alunni : J’ai une question à poser, très importante à ce niveau-là :
L’évolution interne du MPF/MLP n’a-t-elle pas été source de tensions, de conflits, d’incompréhension entre les membres du mouvement MPF, et d’autre part entre le MPF dans son expression dominante et l’équipe de formateurs, tous militants ouvriers de l’ICO autour de Gérard Espéret cette équipe fut, me semble-t-il, l’âme de l’IC-0 et non le MPF.
Ce point de vue se trouve confirmé par les archives de l’IC0 et celles de Gérard Espéret. En effet, à de nombreuses reprises, Gérard Espéret insiste sur le fait que l’ICO est d’abord l’affaire d’une équipe de militants ouvriers. Le conseil d’orientation et le conseil d’administration, composés des représentants des mouvements MPF, JOC, CFTC, ne se trouvaient pas impliqués au quotidien dans le fonctionnement de l’ICO et, à lire les documents de l’époque, on a l’impression qu’une tension assez forte existait entre l’équipe de formateurs de Gérard Espéret et ces « conseils ».
C.R. : C’est plus qu’une impression ; je pense que ça traduit bien la réalité. Divers éléments se conjuguaient : il y avait ce que nous évoquions précédemment, du côté de la CFTC travaillée de l’intérieur par sa minorité souhaitant sa déconfessionnalisation. Elle misait beaucoup sur la formation de ses militants, qu’elle entendait assumer elle-même. Paul Vignaux, un des principaux animateurs de la minorité, avait d’ailleurs, dès avant la guerre, créé les Ecoles normales ouvrières (ENO).
D.A . : La minorité ne flirtait pas avec le marxisme ni le communisme triomphants de l’époque.
C.R. : D’autre part, le MPF était soumis à des contradictions et tiraillements internes qui allaient le conduire à son éclatement ; mais personne ne voulait en convenir.
Je pense à certains débats qui eurent lieu ici, à Saint-Etienne, auxquels participait Louis Alvergnat, tenant d’une action politique. Il estimait indispensable de s’attaquer aux causes de l’exploitation capitaliste, en constituant une force politique capable de la combattre. C’est ce qu’une fraction du mouvement a réalisé par la fondation de la Nouvelle Gauche, puis l’UGS ou le PSU. Mais, à cette époque, rien n’était clairement affirmé. Personne ne savait où il en était. Les uns restaient sur la lancée originaire du MPF, les autres avaient déjà sauté le pas, choisissant le compagnonnage avec le PC, surtout la tendance Garelli. Tous ceux qui souhaitaient cette évolution politique du MPF n’auraient pas nécessairement été d’accord sur cette orientation-là, mais plutôt avec la création d’une force progressiste réunissant les divers courants de la gauche non communiste.
Par rapport à ce que disait Dominique au sujet des formateurs de l’ICO, effectivement la JOC faisait entière confiance, tant à Gérard Espéret qu’à Albert Bouche et à leur équipe, personnalités marquantes au sein du mouvement comme à l’extérieur.
En définitive, le conseil d’administration de l’ICO qui aurait dû déterminer les orientations, en raison de la situation évoquée, n’était pas en mesure de le faire. Le reproche que l’ont pouvait faire au MPF c’est de n’être pas vraiment « acteur ».
D.A. : Donc mon analyse était bonne.
C.R . : Elle est bonne, parce que si je resitue ce que j’ai dit au début, ces rencontres formelles ou informelles que j’avais avec le petit comité permettaient des échanges de vue, que Gérard Espéret utilisait avec son équipe de formateurs ; cela ne faisait aucun doute.
C’était bien Gérard Espéret l’artisan, le maître d’œuvre, l’animateur de l’équipe. Il était à cette époque secrétaire général de l’ICO ; Jean Quercy était avec lui dès le début, et quand G. Espéret est parti il l’a remplacé. Il y avait autour d’eux une équipe solide. Le compagnonnage que Jean Quercy a eu avec G. Espéret et l’ouverture d’esprit dont il faisait preuve en ne pouvant que l’inciter à l’évolution que nous avions envisagée tous les deux. On ne peut pas refaire l’histoire ; on ne sait pas ce que ce projet serait devenu, s’il aurait été possible ou pas de le conduire à bien, mais en tout cas cela répondait à un souci et à un besoin de l’époque.
D.A. : La preuve c’est que nous l’avons fait après, pas longtemps après.
C.R. : Nous avons toujours tenu pour responsable de cet échec le MPF, et notamment sa tendance dure.
Lors d’un passage au siège du MPF, Gaston Meynard me dit en substance :
« Ce que vous nous dites, ce que vous voulez faire, c’est intéressant ». Dans la même foulée, une demi-heure après, rencontrant Alphonse Garelli dans les couloirs, celui-ci m’affirmait : « Ce que vous proposez ne rime à rien ; vous ne vous en sortirez pas ! ». D’autre part, Gaston Meynard me demandait, avec insistance de prendre en charge la rédaction de Monde Ouvrier, leur hebdomadaire, sous son contrôle, en tant que Secrétaire général, ce qui allait de soi, mais, de son côté, Garelli faisait entendre un autre son de cloche. Il s’arrogeait le droit de rectifier mes éditoriaux, s’il le jugeait nécessaire, ce que je jugeais inacceptable. Je fus donc l’objet d’une double sollicitation, en vue d’accepter le poste de rédacteur en chef de Monde Ouvrier, ou celui de secrétaire général de l’ICO vers lequel allait ma préférence. Toutefois, je me posais des questions. Je craignais que cette mission dépasse mes compétences, impressionné que j’étais par la culture de J. Quercy et G. Espéret, ainsi que par l’ampleur de la tâche.
D.A. : Je pense que l’attitude de la fraction dure du MPF était « stalinienne ».
C.R. : Certainement. C’était en tout cas une forme de dictature idéologique à laquelle je me heurtais déjà dans mon action syndicale CGT en tant que minoritaire (syndicat du livre).
D.A. : Nous avons interviewé Jean Quercy et son point de vue correspond exactement à ce que tu viens d’énoncer.
C.R. : La mémoire, au bout de cinquante ans peut fléchir, mais pas sur ces orientations fondamentales. On peut diverger sur le détail mais pas sur l’essentiel.
D.A. : Etant jeune dans ces années d’après-guerre, vivant dans un des quartiers populaires de Nice, au contact des différentes réalités militantes, voire du clergé, j’ai ressenti très fort ce conflit d’idées et d’orientations. Une partie du clergé de l’époque avait sympathisé avec les thèses progressistes et ne voyait de salut que dans la CGT.
Pour ma part, prenant mes responsabilités, j’ai opté, avec mon entrée au travail, pour la CFTC métallurgie (CFDT), contrairement à l’ambiance locale. Avec mon accession au secrétariat général de la JOC et à la présidence du mouvement, j’ai vécu également à cette période la crise de l’ACJF et la crise des prêtres ouvriers.
Dans ce contexte, Louis Alvergnat a été confronté à la crise et à l’évolution du MPF en MLP et à la naissance de l’ACO. Tous ces mouvements étaient en pleine évolution et j’ai rencontré beaucoup de gens particulièrement sectaires.
Je me souviens d’un fait marquant au moment où nous avons fondé CULTURE ET LIBERTE, en 1970-71, mais préalablement un rappel historique est nécessaire.
Avec mon ami Guy Baudrillard, secrétaire du MLO, nous souhaitions aboutir à la création d’un mouvement d’éducation populaire moderne, qui se projette dans le présent et l’avenir et qui ne s’enlise pas dans des conflits du passé, d’autant que les jeunes générations étaient aux prises avec les problèmes de la société française des années 60 et non de l’évolution des mouvements et de la crise de l’après-guerre.
J’ai proposé à Louis Alvergnat de favoriser la fusion du mouvement familial issu autrefois du MPF/MLP, le CSF-APF.
Il me fit part à cette occasion du doute qui était le sien de nous voir aboutir à la fondation de CULTURE ET LIBERTE, mais il me précisa que, si cet objectif était atteint, il favoriserait la fusion du mouvement familial. Malheureusement cet engagement n’a pas été tenu.
D’autre part, cette fondation a été rendue possible par un développement très fort du CCO durant les années 1958 à 1970, précédé par la période de recréation du CCO de 1952 à 1957, dite période de laboratoire de l’artisanat animé par André Acquier.
Ce développement a pu se faire, pour l’essentiel, grâce à l’arrivée dans les équipes du CCO nationales et locales de nombreux anciens jocistes de ma génération ou de celles qui m’ont suivi, la nouvelle formule du CCO répondant à la fois à l’esquisse qui était tracée par l’équipe de réflexion des dernières années de l’ICO que vient de rappeler Claudius, et en même temps prenant en compte l’ensemble de l’évolution de la société que nous avons évoquée, répondant aux besoins des nouvelles générations aux prises notamment avec les guerres coloniales et la guerre d’Algérie.
Nous avions le soutien discret mais efficace des anciens, Gérard Espéret, Raymond Lebescond, et une participation très active de Jean Rupert qui était adjoint de Raymond Lebescond à la CFDT au service formation. Yves Arcadias également à la CFDT prit une part très active à la vie du CCO, ainsi que de nombreuses autres personnes dont deux ou trois venant du courant « garibaldien ». Citons Pierre Belleville participant avec l’accord de Louis Alvergnat, mais tous venaient à titre personnel, sans mandat de représentation de leur mouvement.
Nous avons développé l’institut pour les actions de formation au plan national et un centre d’études et de communication pour les revues et la diffusion des supports pédagogiques audiovisuels, montage audiovisuel, vie culturelle etc. ainsi que la fédération des centres locaux du CCO comme département d’activité du CCO que nous avons nommés, dès 1962 : Fédération Culture et Liberté des centres du CCO. Il s’agit bien d’associations locales fédérées au sein du CCO.
Nous avions donc un potentiel très important de 1960 jusqu’en 1970.
Nous avons lancé à partir de 1963 l’INFAC-, pour la formation des cadres des collectivités. Nous avons essayé que cette initiative puisse se faire avec le concours de l’ensemble des mouvements issus du MPF d’origine (garibaldien et chabrolien) c’est-à-dire les confédérations syndicales (CSF Garibaldi, APF, MLO et également ALDES, VVF, Fédération des jeunes travailleurs etc.).
L’ensemble de ces participants a accompagné cette première expérience d’une façon pragmatique, de 1963/64 à 1968.
Les résultats étant positifs, d’un commun accord nous avons donné à l’INFAC une personnalité juridique, en créant notamment dans ses statuts un collège fondateur appelé à sauvegarder le devenir de l’institution, le souci partagé par tous étant d’éviter la dispersion des hommes et des moyens, sur un terrain qui demande à l’inverse le regroupement des moyens et des hommes, car nous sommes dans un institut de formation professionnelle aux métiers de l’animation et de l’administration des collectivités à vocation sociale.
Il s’agit bien d’une institution et non d’un mouvement et, par ailleurs, je souhaitais tirer les conséquences qui s’imposaient de la crise du MPF des années d’après-guerre. Il fallait donc prendre une démarche à la fois empirique et précise.
Il s’agissait bien d’une formation professionnelle qualifiante, la formation se développant en conformité avec les finalités de l’institution, et si l’expérience était concluante, nous déposerions ensuite des statuts. C’est ce qui a été fait.
Et nous avons profité de cette évolution positive et de l’arrivée au secrétariat général de Guy Baudrillard que j’avais connu comme permanent à la JOC pour suggérer une initiative nouvelle répondant à la nécessité du présent et de l’avenir, c’est-à-dire créer dans la clarté, en tirant les leçons du passé, un mouvement moderne d’éducation populaire, en regroupant les centres du MLO et ceux de la fédération CULTURE ET LIBERTE du CCO.
La nouvelle association a donc bien conservé le titre qui était celui en usage pour les centres locaux du CCO : CULTURE ET LIBERTE. Cela traduisait les aspirations d’une nouvelle génération de jeunes militants dirigeants désireux d’innover.
J’ai proposé à Guy Baudrillard d’orienter nos efforts vers un regroupement de nos activités culturelles, mais également de faire tout ce qui était en notre pouvoir pour faciliter la rencontre et si possible la fusion des deux branches CSF et APF du mouvement familial.
Il fallait être suffisamment lucide pour ne pas s’enliser dans les querelles anciennes et tourner nos regards vers l’avenir, notamment l’animation socioculturelle et la formation des animateurs, ainsi que le développement du bénévolat et des activités d’éducation populaire au sens le plus large du terme. Pierre Belleville partageait ces orientations avec moi. C’était un intellectuel et un homme très ouvert, l’inverse du sectaire.
Je suis donc allé voir Louis Alvergnat et lui ai dit : « Nous travaillons pour préparer la fusion CCO/MLO ».
Il m’a arrêté sèchement : « Il n’y en aura pas ! »
J’ai répondu : « Nous faisons tout ce que nous pouvons pour y arriver ! » J’étais conscient que ce n’était pas facile, d’autant que l’équipe du MLO était composée d’anciens dirigeants des années 45 du MPF, notamment Gaston Meynard. Il y avait donc un problème de génération et un monde nous séparait.
Je lui ai précisé à nouveau : « Je pense que nous y arriverons ! ».
Il m’a répondu : « Tu n’y arriveras pas ! ».
Alors, je lui ai fait cette proposition :
« Si nous réussissons la fusion avec le MLO, sachant que les APF souhaitent réaliser la fusion du mouvement familial ouvrier, c’est-à-dire C-NAPF-CSF, je me battrai pour réussir préalablement la fusion avec le MLO. Vas-tu jouer le jeu avec la CSF pour favoriser cette fusion ? Dis-le-moi c’est important ».
Il m’a répondu : « Si tu réussis à faire la fusion du CCO avec le MLO je suis d’accord pour la fusion CSF-APF ».
Nous avons réussi la fusion C-CO-MLO, avec quelques difficultés inhérentes à toute entreprise de ce genre, mais réussi tout de même.
Louis Alvergnat n’a pas tenu son engagement et n’a pas souhaité favoriser la fusion CSF-APF. Il n’a pas joué le jeu.
A.G . : Ce qui est d’autant plus incroyable, c’est que plus tard il partira à l’UNAF qu’il avait combattue durant de nombreuses années.
D.A . : Je constate avec regret qu’une occasion a été manquée et on n’a pas donné de ce fait à la nouvelle association CULTURE ET LIBERTE tout l’appui et toute l’aide qu’il eu été bon de lui donner pour réussir pleinement dans son secteur d’activité.
Je ne me prononcerai pas sur l’histoire de CULTURE ET LIBERTE après 1972. J’ai quitté la présidence de l’association après l’avoir fondée en 1971, et la relève a été assumée avec Pierre Belleville à la présidence.
C.R. : Il aurait été préférable que tous ceux qui avaient opté pour une intervention dans le champ politique le disent clairement et précisent comment ils se situaient. A l’époque, j’ai eu l’occasion à maintes reprises de dire à Louis Alvergnat : « Vous n’êtes pas sérieux et vous pratiquez des méthodes staliniennes. Vous voulez occuper le terrain politique et vous occultez en même temps le débat. Si c’est le fond de votre pensée, pourquoi pas ? Une présence de chrétiens à gauche est nécessaire, mais disons-le clairement, sans confusion des domaines ».
D.A. : Pour ma part, je pense qu’il est impossible de faire l’histoire de cette période si on ne replace pas les événements vécus par les mouvements précités dans un contexte général de la société non seulement française, mais européenne, internationale. Souvenons-nous du plan Marshall, de la scission de la CGT, de la montée du marxisme, de l’influence du progressisme.
En ce qui concerne beaucoup de dirigeants issus de la même école (JOC, ACJF, CFTC et autres) donc au sens large du terme de la famille chrétienne, on ne peut oublier l’évolution de l’Eglise, bousculée par la guerre, son attitude durant l’Occupation, et également une évolution qui s’est faite au plan philosophique et théologique, et qui a permis de mieux préciser ce qui relevait de la responsabilité du domaine temporel et ce qui relevait du domaine religieux ou spirituel, alors que durant des siècles la chrétienté a vécu dans une certaine confusion de ces domaines. Le mouvement ouvrier chrétien a trouvé son expression dans cette évolution de la chrétienté.
C.R . : C’est d’ailleurs de là qu’est partie la JOC belge et c’est la différence essentielle avec la JOC française. Grâce à Cartayrade, Villette et Paul Bacon, ils ont découvert l’existence du mouvement ouvrier français, nourri des écoles de pensée socialistes, et la possibilité pour les chrétiens de s’y insérer et de militer en son sein.
D.A . : L’un des aspects positifs de cette grande évolution des années d’après-guerre, notamment du MPF, c’est d’avoir permis une clarification et de sortir de la confusion du religieux, du syndical et du politique. Le MPF s’est dégagé de sa responsabilité de mouvement d’action catholique et cela a donné naissance, en 1951, à l’ACO, le MPF poursuivant son évolution telle que nous la connaissons.
A.G . : C’est la période où l’on découvre les écrits de Dolléans.
C.R . : Dans une lettre reçue d’André Villette, ce dernier me fait part de sa prise de responsabilité littéraire aux Editions Ouvrières, à la demande de Roger Carteyrade, et il me précise qu’il garde ses contacts avec Edouard Dolléans.
A.G . : J’ai rencontré Dolléans avec Villette afin qu’il mentionne dans son quatrième ouvrage l’entrée de la JOC dans le mouvement ouvrier.
R ENCONTRE AVEC J EAN QUERCY
Militant ouvrier-syndicaliste-Membre de l’équipe fondatrice Secrétaire général de l’ICO
Le 31 mars 1998



Entretien avec André GUIGNANT) et Dominique ALUNNI
Jean Quercv , né en 1911, membre de l’équipe fondatrice de l’ICO, avec Gérard Espéret, Raymond Lebescond, Marceau Bossier.
J’étais à Lyon et le Père Bouche m’a demandé de venir à Paris pour renforcer l’équipe de l’ICO après la Libération, en 1945.
L’association existait (dépôt des statuts le 5 février 1945).
Dominique Alunni : Que s’est-il passé de 1945 à 1950 ? Quelle a été la réalité de cette première expérience de l’ICO, une fois les dettes payées et la fermeture des établissements terminée ?
Jean Quercv : L’association ICO n’a pas été dissoute, d’autant qu’elle venait d’obtenir l’agrément du ministère de l’Education nationale comme association de l’éducation populaire, sollicité dès la création de l’association.
Rappelons qu’à la fin de la guerre existaient deux établissements de l’ICO, l’un étant plus particulièrement spécialisé pour le public féminin, à Saint-Cloud. Les deux ICO ont ensuite fusionné.
Le secrétariat, fixé primitivement rue de Rocroy à Paris, fut transféré à Marly-le-Roi dans une propriété avec un ancien château appartenant à une grande famille, qui était louée à l’association.
L’ICO en 1945 a pris la suite de l’université populaire lancée par la JOC. Le siège de l’ICO était primitivement installé à Paris, dans des locaux réquisitionnés à une imprimerie qui avait collaboré pendant la guerre.
C’est à l’initiative d’Albert Bouche, membre de la Résistance, et au bénéfice de l’université populaire et de l’ICO que ces locaux furent mis à la disposition de l’ICO avant de s’installer à Marly.
L’organisation des sessions à Marly-le-Roi comportait des sessions de formation réunissant notamment les militants ouvriers de toutes tendances, avec beaucoup d’anciens de la JOC, de salariés, jeunes et adultes, engagés dans le syndicalisme, les mouvements populaires des familles etc.
Certains n’étaient ni militants syndicalistes ni jocistes, mais venaient à ces sessions afin de pouvoir se situer d’une manière active dans la société et optaient pour un engagement militant de leur choix.
Pour les programmes de formation pédagogique, on faisait appel à l’utilisation de techniques et de moyens simples par exemple : comment lire un journal, comment faire un tract, une affiche.
Pour l’apprentissage de la lecture, on prenait comme support l’histoire du mouvement ouvrier de Dolléans.
Nous avions un sens très marqué pour le travail en équipe. Chaque équipe prenait en charge l’étude d’un chapitre ou de plusieurs pages. Ensuite, il y avait une mise en commun avec l’ensemble des stagiaires, chaque groupe donnant la synthèse de ce qui avait été discuté. A travers ces études on avait pratiquement fait la lecture complète du livre de Dolléans.
C’était la base de la formation : faire comprendre ce qu’était le mouvement ouvrier auquel le stagiaire appartenait, tout en faisant l’apprentissage de la lecture personnellement et en équipe.
La formation intégrait l’initiation aux courants de pensée et philosophiques. Notamment, s’agissant de salariés dans cette période d’après-guerre, l’histoire du marxisme avait une place évidente, comme les grands courants de pensée, le christianisme social etc.
Il y avait une faiblesse du courant christianisme social comparé au marxisme conquérant, donc ce travail était complété également par une étude sur l’évolution de l’Eglise, voire sur la Bible, pour apprendre à faire une lecture qui dépasse les images et découvrir le sens même du texte de l’histoire.
Les problèmes économiques avaient une grande place dans les stages de formation et faisaient l’objet d’une étude approfondie et concrète. Les stagiaires, toujours en groupes, choisissaient un exemple pratique et concret : comment créer une entreprise, le statut des entreprises de la SARL à la société anonyme, celui des coopératives, des artisans, etc. Ils essayaient de construire eux-mêmes un projet d’entreprise avec son statut juridique, son fonctionnement, les services, production, commerce, vente etc. et ensuite réalisaient une mise en commun critique avec les formateurs.
Lorsqu’on avait choisi la forme juridique pour créer l’entreprise, on devait aller jusqu’au bout. C’est ainsi que l’équipe qui avait choisi la "société anonyme" et qui, s’apercevant qu’elle était en plein système capitaliste aurait voulu changer, ne pouvait pas le faire ; ce qui permettait de connaître comment ce régime fonctionne.
Chaque équipe, dans la forme juridique choisie, était amenée à faire fonctionner son entreprise : Comment se calcule un prix de revient, à partir de la fabrication d’une chaise de jardin par exemple, dans les meilleures conditions, avec la meilleure rentabilité, à partir de techniques diverses ; il fallait calculer le prix de revient de la chaise en intégrant l’ensemble des éléments qui entrent dans la fabrication (le travail de façonnage, les matières premières, le travail des techniciens, des employés, des ouvriers, du service commercial etc.).
De même nous avions instauré une formation artistique et culturelle, une initiation à la musique. Nous faisions appel à un musicien pour faire cette initiation, en partant de l’audition d’un disque, par exemple la Symphonie pastorale de Beethoven.
Les travailleurs n’étaient pas habitués et c’était une révélation pour eux et une découverte.
Un soir, je me souviens, après avoir accompagné l’animateur qui avait fait l’initiation à la musique, lorsque nous sommes revenus, l’établissement était éteint et les stagiaires faisaient repasser le disque de la Symphonie pastorale de Beethoven dans la nuit pour mieux l’entendre. Pour nous c’était formidable.
Il y avait aussi l’éducation physique, la gymnastique.
Les gens participaient à la vie du centre : ménage, nettoyage, jardin, participation collective à tous les travaux ménagers, plus activités sportives
Nous avions à l’institut une présence féminine, notamment pour certains secteurs de la formation : par exemple, Mme Espéret faisait un cours sur la psychologie féminine.
Il y avait une bibliothèque dans le centre.
Nous étions dans une maison bourgeoise qui nous avait été louée. Elle existe encore et est devenue le siège de l’UAP ou d’une banque et se trouve : place Victorien Sardou à Marly-le-Roi, près de l’église. Sans doute actuellement a-t-elle une autre destination.
A côté de la maison d’accueil de l’ICO, se trouvait une autre maison qui était parfois fréquentée par le général de Gaulle, et les stagiaires, lorsqu’ils avaient connaissance de sa présence, venaient faire de la gymnastique sous ses fenêtres.
Pendant les temps libres, il arrivait qu’on attrape des lapins de garenne.
Les permanents, le soir, rentraient à leur domicile, sauf lorsqu’ils étaient en charge de l’animation d’une session, auquel cas ils restaient en place avec les stagiaires.
Il y avait un jardinier, un cuisinier, un homme de peine et un comptable, plus les formateurs.
Quant aux ressources, nous avions d’une part une subvention du ministère de l’Education nationale et d’autre part un apport en dons de l’association Jean Bosco qui avait été créée à l’initiative d’Albert Bouche et de Paul Huvelin (future AEP).
Les conférences étaient assurées par l’équipe de formateurs et, exceptionnellement, nous faisions appel à des personnalités compétentes extérieures, par exemple un ingénieur de la régie RENAULT venait traiter de l’entreprise, à partir des exercices sur l’organisation de l’entreprise. Il y avait également le professeur Leprince-Ringuet qui venait parler de l’atome et de la bombe atomique.
Il était prévu également des visites, en particulier avec un souci culturel, de la découverte du musée du Louvre, avec un animateur chargé de conduire la visite et d’apporter les informations et explications nécessaires au groupe. Par exemple, on prenait une salle fermée au public où l’on démontrait l’évolution de la sculpture dans le temps.
Il y avait aussi une initiation au théâtre, avec soirée théâtrale.
Nous allions visiter également l’Ecole polytechnique, et notamment le laboratoire de recherches du professeur Leprince-Ringuet. Il nous expliquait le travail fait par lui et ses collaborateurs au niveau de la recherche, dans un laboratoire qui était équipé modestement. Il avait peu de moyens. Le professeur Leprince-Ringuet avait fait partie du comité de patronage de l’ICO en 1945.
Il faut encore mentionner les "Cahiers du Travail" : les fiches des "Cahiers du Travail", publication mensuelle, étaient rédigées par les membres de l’équipe animatrice du centre de formation de Marly. On faisait appel, exceptionnellement, à des personnes de l’extérieur.
Les activités sont restées à Marly-le-Roi jusque fin 1949. Les subventions ayant été supprimées, nous avons été obligés de fermer Marly et de nous réinstaller au 12 avenue de la Sœur Rosalie à Paris 13 ème où nous étions une équipe réduite.
Nos sessions ont été transférées dans les centres du ministère de l’Education nationale, c’est-à-dire les CREPS.
La fin de l’ICO ne s’explique pas seulement par les problèmes économiques et financiers (fin des subventions de l’Etat), il faut également prendre en compte la crise vécue par les organisations ouvrières en particulier l’évolution du MPF (Mouvement populaire des familles), en MLP (Mouvement de libération populaire), ce qui a créé une tension entre les parties constitutives de l’ICO et a conduit, dans cette atmosphère, la JOC, en sa qualité de mouvement de jeunesse, à souhaiter le désengagement de l’ICO.
De 1945 à 1950, des discussions ou tensions ont eu lieu au sein du conseil d’administration de l’ICO et en 1950, compte tenu de l’évolution récente de ces mouvements, la JOC a souhaité que l’ICO trouve son autonomie, la JOC manifestant depuis un certain temps le désir d’avoir un organisme de formation au service exclusif du mouvement.
A la fin des années 1940, chacune des parties constitutives de l’ICO, c’est-à-dire chaque mouvement, a souhaité prendre son indépendance, et avoir son organisme de formation. C’est ainsi que Raymond Lebescond a quitté l’ICO, de même que Gérard Espéret, pour la CFTC et, en 1950, ils ont créé le centre de formation de la CFTC à Bierville.
C’était également vrai pour le MPF qui souhaitait être maître de la formation de ses militants et de son public.
André Guignand donne la version de la JOC, étant membre à l’époque du comité central de la JOC. Il rappelle la crise du MPF et du MPL et ses conséquences.
La première organisation fatiguée par cette crise fut la CFTC qui, prenant acte de cette évolution, décida de fonder son propre centre de formation à Bierville, qui a correspondu avec l’acquisition du domaine de Marc Sangnier.
Dans ces conditions, la JOC et la JOCF n’ont pas voulu se trouver dans un tête-à-tête au sein de l’ICO avec le MLP, et donc la JOC a dit : "Mettons un terme aux activités de l’ICO, dans l’attente de la reprise par le mouvement d’une nouvelle initiative plus adaptée à ses besoins".
L’ICO s’est arrêté en 1950 rien n’a été fait durant cette année.
En 1951 la JOC a voulu relancer l’ICO. C’est là qu’il a été demandé à André Guignand de devenir le secrétaire général de l’AEP créée en 1948 (succession de l’association Jean Bosco).
La prise en charge de nouvelles activités, à l’initiative de la JOC, le fut sous le label CCO, dans le cadre statutaire de l’ICO, l’association n’ayant jamais été dissoute.
Cette relance a été effectuée par deux permanents de la JOC, l’un André Garnier, militant stéphanois d’origine et, pour la JOCF, Simone Jallet de Poitiers, ancienne dirigeante nationale de la JOCF.
André Guignand rappelle que le secrétariat de la JOC a reçu une lettre de Jean Quercy, toujours en titre de secrétaire général de l’ICO (le conseil d’administration n’ayant pas été dissous ni modifié), qui précisait que l’ICO avait été une histoire féconde, originale, qui devait être respectée comme fait historique, sans intrusion d’initiatives nouvelles.
Il fallait donc respecter le passé dans toutes ses dimensions positives et négatives, et tout particulièrement retenir la qualité du travail effectué, l’originalité de sa pédagogie, par une équipe de formateurs tous militants ouvriers, Gérard Espéret insistant toujours sur le fait que l’histoire de l’ICO avait été d’abord l’histoire d’une équipe de militants ouvriers engagés dans la formation distincte des convulsions des mouvements constituants (le MPF et le MLP).
Jean Quercy rappelait par cette lettre, au nom de l’équipe de l’ICO, que c’est une histoire qui avait sa richesse, son commencement, sa fin et qu’il ne souhaitait pas qu’on y touche. C’est la raison pour laquelle nous n’avons jamais touché de près ou de loin à cette histoire de l’ICO, respectueux de la volonté exprimée dans la lettre de Jean Quercy.
André Guignand précise que cela est tellement vrai qu’on n’a jamais repris contact jusqu’à ce jour avec Jean Quercy, c’est-à-dire 48 ans après. On a respecté les volontés exprimées et l’activité de formation est repartie avec une pression très forte de la JOC (les statuts avaient été sauvegardés), avec l’agrément du ministère de l’Education nationale, du titre ICO comme association d’éducation populaire, agrément qui est arrivé bien tard au moment où les subventions avaient disparu.
Mais vous avez accepté, vous les fondateurs, notamment l’équipe permanente de l’ICO, de ne pas dissoudre l’association ICO et d’autoriser la JOC à donner une continuité à l’association sous l’appellation Centre de culture ouvrière (CCO). Donc, l’association est devenue ICO-CCO.
C’était au départ, à partir de 1951-1952, un service de formation pour les militants de la JOC et de la JOCF, sans que cela soit une formation de session jociste.
Il s’agissait bien d’un complément de formation socio-économique comme nous disons aujourd’hui, précise André Guignand. Cela a duré de 1952 à 1957.
Dominique Alunni rappelle que c’est la période dite de laboratoire et de l’artisanat, où s’est effectuée la recherche pour la mise au point d’un contenu de formation et une pédagogie s’adaptant aux besoins de l’époque, prenant en compte l’environnement socio-économique, syndical et politique existant, mais également les évolutions au niveau de la pensée, de la philosophie voire de la théologie, qui ont conduit progressivement à faire la distinction entre le temporel et le spirituel et à la mise en place de mouvements d’action catholique distincts des mouvements d’action sociale, syndicale, familiale ou politique, et sans oublier la guerre d’Algérie et ses conséquences humaines, politiques, économiques, sociales, sur la nation et tout particulièrement sur la mentalité des jeunes, préoccupation prioritaire pour les jeunes appelés…
Nous étions loin, très loin, des disputes fratricides du MPF-MLP. Nous avions en charge une nouvelle génération avec sa mentalité et ses problèmes de l’époque, notamment la naissance de la V ème république.
C’est dans ce contexte général que le CCO est reparti. Le CCO avait un public de jeunes adultes pour ses stages.
Les "Cahiers du travail" de l’ICO se sont arrêtés en 1950. Ils ont trouvé une suite avec les "Cahiers de formation ouvrière" lancés par la nouvelle formule du CCO et dont André Garnier a été le responsable. Les "Cahiers de formation ouvrière" ont continué par la suite sous une appellation nouvelle : INFORDOC (information, documentation).
Jean Quercv : Avec les "Cahiers du travail", l’ICO avait mis au point une revue de presse ouvrière qui était particulièrement bien faite.
Une fois par semaine c’était une journée de fièvre. Nous recevions l’ensemble des hebdos, notamment les journaux syndicaux, et dans la journée on préparait une revue de presse ronéotée le jour même et expédiée le soir, revue de presse ouvrière qui était très appréciée.
Ensuite, nous avons repris la revue "Orientations" qui existait déjà en zone Sud pendant l’Occupation, destinée à la formation des moniteurs de centres d’apprentissage. La revue "Orientations" a été reprise, au plan national, par l’ICO pour continuer ce même travail.
Jean Quercy a donc été le dernier secrétaire général de l’ICO.
Mise en sommeil de l’institution et ensuite redémarrage comme on vient de le voir.
Les structures étaient les suivantes : un conseil d’administration et sans doute un comité d’orientation où se trouvaient les mouvements fondateurs de l’ICO.
Les mouvements venaient en réunion du conseil d’administration avec un mandat donné par leur mouvement ; ils ne venaient pas à titre personnel. C’est la raison pour laquelle les crises vécues par les uns et les autres se retrouvaient inévitablement au sein du conseil, notamment un mandat boiteux de la part du MPF qui n’a jamais très bien participé à l’activité de l’ICO et n’a jamais été réellement partie prenante.
André Guignand : C’est ce qui a été ressenti par la JOC et qui l’a conduit à vouloir créer son propre service, car la JOC se trouvait en tête-à-tête avec le MPF – la CFTC s’étant retirée – le MPF qui était devenu MLP avait épousé les thèses progressistes, alors que durant cette période la CFTC et Gaston Teissier étaient encore démocrates chrétiens. C’est une des raisons pour lesquelles la CFTC s’est retirée et a créé son centre de formation à Bierville, dans la propriété cédée par Marc Sangnier.
La CFTC n’a fait son évolution que plusieurs années après. Elle a commencé à la faire grâce notamment à Eugène Descamps, Detraz et Vignaux.
Dominique Alunni a participé au congrès confédéral de la CFTC en 1951 – représentant l’union départementale des Alpes-Maritimes et le syndicat de la métallurgie dont il était membre – au Palais de la chimie rue Saint-Dominique à Paris, et André Guignand rappelle qu’il abritait dans son bureau, 155 boulevard Haussman, (OCC-AJ), les réunions confidentielles du groupe Reconstruction animées par ce même groupe.
Simone Troisgros qui était présidente de la Fédération nationale du tourisme Populaire, boulevard Haussman et membre du bureau confédéral, ignorait que les travaux réalisés par le groupe restreint de Reconstruction se tenaient dans les bureaux d’André Guignand à l’OCCAJ.
Lorsque ce dernier a fait son exposé sur les perspectives futures du tourisme familial et social, à l’occasion de la "semaine sociale" de Marseille, cette dernière était présidée par Gaston Teissier.
La CFTC était partie prenante de la "semaine sociale" ; elle se voulait être à l’époque une expression du christianisme social.
Le MPF (MLP) au contraire s’était déconfessionnalisé, l’animation spirituelle des militants étant du ressort de l’ACO. Le MLP est devenu un mouvement indépendant se situant dans une mouvance progressiste et laïcisée. Dans ce climat de tension et de confrontation, la CFTC a décidé de renforcer son potentiel de formation (Bierville) et de se retirer de l’ICO. De son côté, la JOC n’a pas voulu rester en tête-à-tête avec le MPF. Ensuite, il y a eu l’éclatement du MPF.
Dominique Alunni : Si l’on veut faire un travail précis et complet, en parallèle de cette histoire et de certains événements que nous venons de rappeler, que nous avons vécu les uns et les autres, cette évolution achevée, le CCO naissant a pris en compte l’évolution de l’environnement historique, économique, politique, philosophique et théologique de cette période et il en a tiré les conséquences.
C’est une période agitée. Il faut rappeler notamment la scission de la CGT en 1947, la création de Force Ouvrière, la mobilisation dans les années 1949-50-51 de certains syndicats et partis politiques, notamment la CGT et le parti communiste, contre l’OTAN et la venue du général Ridgway, autant d’événements qui ont engendré une évolution de la pensée, de la philosophie, de la vie politique et syndicale.
Cette évolution évidemment était la résultante de certains courants. On ne peut faire abstraction, dans les milieux précités, de l’influence d’un Jacques Maritain et de son livre Humanisme Intégral publié avant la guerre, qui établit pour la première fois, en termes très clairs, la distinction des plans.
C’est une époque également où le progressisme a gagné bien des milieux et l’on ne peut oublier d’autres scissions comme celle de Jeunesse-Camping avec la JOC au début des années 50, ou encore le remous causé dans les milieux d’obédience chrétienne et ouvrière par l’affaire des prêtres-ouvriers. La confusion des plans conduisait certains, en pointe dans cette évolution laïque de la société, à jeter l’eau avec le bébé, c’est-à-dire rejeter les crises en bloc. C’est donc là le danger, et l’évolution de la pensée a permis de bien cerner et préciser les niveaux de responsabilité et d’engagement, précisant ce qui était du domaine de l’engagement politique, syndical, social ou religieux. L’ambiance et l’influence du marxisme, en cette époque de guerre froide et de confrontation des blocs, expliquent les confusions au niveau de la réflexion, de la pensée et parfois de l’action.
Jean Quercy : à cette époque Louis Alvergnat et sa tendance (MLP) pensaient qu’il était inévitable que nous ayons en France la dictature du prolétariat pour lutter contre le capitalisme et donc, pour continuer notre action, il fallait que nous soyons avec les tenants de cette pensée, ce qui a fait la grande division car, d’autres pensaient que ce n’était pas fatal qu’il faille passer par une révolution prolétarienne et sa dictature.
La preuve c’est que l’évolution nous a donné raison. Ce n’était pas de l’anticommunisme mais simplement une vision qui consistait à penser que ce n’était pas fatal, mais cette vision était repoussée violemment par les partenaires de l’autre thèse.
C’est le gros problème qu’il y a eu avec Louis Alvergnat et sa tendance. Dominique Alunni rappelle qu’à Nice c’était le problème également vécu dans la mouvance de Jeunesse-Camping, le paradoxe étant que l’ensemble de ses militants, pour beaucoup issus de la JOC, niait la capacité de ce mouvement à conduire une véritable émancipation de la jeunesse ouvrière, voire du monde du travail et donc disait : "Il faut faire tout à fait autre chose", pensant qu’il était dans le sens de l’histoire. Il militait pour la création d’un grand mouvement pour la jeunesse ouvrière, l’animateur principal étant un ancien prêtre du diocèse de Nice, Pierre Benedetti (Benet), fondateur du CLAJ.
Nous avions vécu une période très mouvementée où il faut souligner en particulier l’importance des événements internationaux : la guerre froide, le plan Marshall, la scission CGT, naissance de Force Ouvrière, l’OTAN, les manifestations contre l’arrivée du général Ridgway, la montée du progressisme avec une CGT aux mains du PC et un parti communiste fort, la séduction du marxisme, du stalinisme, du progressisme, auprès de certains milieux intellectuels laïques et chrétiens, les guerres coloniales et enfin l’arrivée de la V ème République.
L’ensemble de ces événements, l’environnement créé autour des initiatives prises notamment par l’ICO, mais également par les autres mouvements, ont conduit progressivement à des crises mais également à une clarification des idées.
On ne peut comprendre l’histoire de ces années d’après-guerre que dans la mesure où l’on replace chaque événement dans son contexte global, national et international.
Signalons également l’évolution de la CFTC. Une base ouvrière intègre la confédération à partir de 1936, pendant la Résistance, après la guerre, notamment grâce à l’apport de nombreux militants issus de la JOC, à une conjonction des efforts entre les Fédérations ouvrières (métallurgie, bâtiment, chimie) et à la recherche entreprise par le SGEN (CFTC) à l’initiative de Vignaux.
Cette situation a créé aussi un climat de confusion et le progressisme a également touché des franges importantes de l’Eglise ; notamment il y a eu relation avec l’effort de déconfessionnalisation de certains mouvements et l’action des prêtres-ouvriers, ainsi que l’arrêt de cette expérience par Rome. Albert Bouche, ancien dominicain qui est à l’origine de la première initiative des universités populaires et de l’ICO, ainsi que l’association Jean Bosco, devenue AEP, a donc quitté l’ordre des dominicains pour rejoindre la vie civile au moment de la crise des prêtres-ouvriers.
J’ai rencontré pour la première fois Albert Bouche à Nice, certainement en 1950 à la Villa Roc-Pomponia au-dessus de la rade de Villefranche. Il était l’invité de Benet ; il était venu se reposer à Nice pendant quelque temps.
J’ai repris contact avec lui durant ma présence au secrétariat national de la JOC dans les années 50, ce qui m’a permis de mieux connaître, pour partie, les évènements passés, à travers un homme exceptionnel.
Nous nous sommes retrouvés plus tard, à l’INFAC-, et il nous a apporté sa collaboration pendant plusieurs années car il était un formateur de grand talent, avec une culture sans égale.
Albert Bouche a rédigé un livre sur la révolution de 1848 signé Albert Dominique.
Dominique Alunni rappelle que dans les années 40 début 50 le monde du travail a vécu dans une ambiance de crise et que en ce qui le concerne il a opté pour la CFTC-métallurgie, contrairement à l’ambiance du moment, voire à l’influence d’un certain nombre de clercs qui poussaient les gens à s’engager dans la CGT, sous prétexte que c’était le seul engagement valable pour la défense de la condition ouvrière, crise particulièrement aiguë dans la région PACA, notamment à Marseille.
André Guignand souligne les difficultés de cette époque et le fait que quelques permanents de la JOC ont rejoint Force Ouvrière au moment de sa création.
Un petit nombre, dont Antoine Laval, futur secrétaire général de la métallurgie à Force Ouvrière, Tony Peyre, Louis Vert, René Paclet etc., avaient fait des sessions à l’ICO.
La JOC avait une action éminemment revendicatrice sur les grands sujets d’actualité (quatrième semaine de congés, la santé, etc.).
A la question posée par Dominique Alunni à Jean Quercy, à savoir si des consignes d’adhésion à une centrale syndicale ou à une autre étaient données aux stagiaires suivant les stages de l’ICO, Jean Quercy répond :
"L’ICO respectait la liberté de choix des stagiaires".
Raymond Lebescond, formateur de l’ICO à cette époque, bien que lui-même adhérent à la CFTC, a toujours tenu à ce que l’ICO laisse aux stagiaires la liberté de choix.
Dans l’arrière-décor des problèmes historiques, politiques, philosophiques, rapports de forces au plan international, construction de l’Europe etc., il y avait également une évolution pour conduire les stagiaires à un engagement militant, dans le respect du choix de l’organisme, précise Jean Quercy.
L’ICO avait également une notoriété au plan international et était très prisé à l’étranger. Berthe Hivernat, Marceau Bossier et Jean Quercy ont dirigé une session de huit jours à Genève. Lucien Buy y participait également. C’étaient des permanents de l’ICO.
La première équipe se composait de Gérard Espéret, Lucien Buy, Raymond Lebescond.
Jean Quercy a rejoint l’équipe après son mariage et son départ de Lyon…
Dans le Sud, il n’y avait pas le même type d’université populaire que dans le Nord, mais il y avait une organisation qui s’appelait Moisson Nouvelle et dont la mission était de développer la formation professionnelle des jeunes chômeurs.
L’université populaire, elle, formait les militants ouvriers.
Le vrai nom de Moisson Nouvelle était : Association pour la formation professionnelle familiale des jeunes.
Témoignage d’André GUIGNAND
Secrétaire général de l’OCCAJ-TP
Fondateur de VVF (groupe caisse des dépôts)
Directeur général de VVF
Membre fondateur de Tourisme Développement (TAC)
Conseiller-accompagnateur de la première équipe de formateurs du futur CCO
Secrétaire général de l’AEP 1957-1964 (fondation pour l’éducation populaire)
Président du CCO 1956-1995.
Président de l’INFAC 1972-1980



recueilli le 29 juillet 1998 par Jean LOBRY
« Je suis devenu permanent de la JOC, à Lyon, en novembre 1943.
La première session que j’ai suivie s’est déroulée à l’université populaire de Marly-le-Roi, ce qui impliquait de traverser la ligne de démarcation avec de faux papiers. Ensuite, j’ai entendu parler de la continuation des activités de cette université populaire.
Mais il existait aussi une université populaire à Vaux-en-Velin, dans le Rhône, dont on semble ne plus se souvenir, université fréquentée par des militants jocistes et dont les sessions, à mon sens, étaient le parallèle en zone Sud de ce qui se faisait en zone occupée. Il faudrait en retrouver trace, sinon on aura le sentiment qu’en zone Sud on n’avait rien fait.
A ce moment-là, le secrétariat général de la JOC comportait deux parties :
En zone Nord, le président national, Roger Carteyrade, André Villette, rédacteur en chef de "Jeunesse Ouvrière ", que je devais remplacer en 1947, et d’autres…
Georges Maitret était le responsable coordinateur de la zone Sud, le secrétariat général se trouvant rue Paul Sisley à Lyon.
En 1947, je deviens membre du comité national, et je suis chargé des fonctions de rédacteur en chef, donc de l’hebdomadaire "Jeunesse Ouvrière ". Et, durant ce temps, j’entends parler des difficultés de l’ICO.
Me mariant en 1950, je quitte la JOC et, à la demande de celle-ci, j’entre à l’OCCAJ créé en 1944.
Il existait alors quelques difficultés entre les deux organisations.
Durant l’été 1951, j’ai été sollicité par les dirigeants nationaux de la JOC, le président étant alors René Delecluse, qui me dit en substance :
« Tu sais que l’ICO a arrêté ses activités. On souhaiterait les reprendre. Mais la condition est de ne surtout pas abandonner la grande idée que portait l’ICO. Donc il ne faut pas laisser se perdre, entre autres, la fondation association pour l’éducation populaire (AEP)
Cette AEP auparavant s’est appelée fondation Don Bosco, association lancée par Albert Bouche.
La fondation Don Bosco avait pour objet essentiel de recueillir des fonds, vocation reprise par l’AEP. Et on me demande donc de poursuivre cette collecte, en prenant contact avec des personnalités susceptibles de trouver des fonds.
Dès septembre 1951, j’ai rencontré Paul Huvelin, président de l’AEP, Gabriel Dessus, vice-président, Paul Delouvrier, trésorier, Eugène Delachenal, membre du bureau, dont l’épouse était la sœur de François Mitterrand.
Puis sont venus s’ajouter plusieurs industriels sociaux-chrétiens.
Durant ces premières années où nous reprenions doucement les activités au bénéfice de la JOC et où les anciens tels Jean Quercy et Gérard Espéret de la CFTC, veillaient au maintien de l’esprit qui avait animé leur création, j’avais donc, entre autres, la préoccupation de recueillir des subsides.
Je me souviens qu’a été notamment organisée une fête annuelle, trois ans de suite, de 1953 à 1955. Elle avait lieu à l’hôtel George V. C’étaient les épouses des présidents et autres donateurs qui y recevaient, y invitant un maximum de leurs amis.
On récoltait jusqu’à 3 millions d’anciens francs.
Au plan institutionnel, en 1954, pour bien marquer la différence, l’organisation devient l’institut de culture ouvrière – Centre de culture ouvrière, ICO-CCO, et cette nouvelle structure a un premier nouveau président : Pierre Robert, membre du comité national de la JOC.
A la même époque, arrivent deux permanents. L’un est détaché de la JOC, André GARNIER, un de mes compatriotes de Saint-Didier-en-Velay. On avait été à l’école ensemble. Brillant, aussi intelligent que politique, mais pas toujours assidu dans les tâches quotidiennes dont il a la charge. Il ne tardera pas à repartir à Saint-Etienne et sera remplacé à l’ICO-CCO par André Acquier.
Pour la partie féminine, la seconde permanente était Simone Jallais, en provenance de la JOCF, personne très efficace.
Quant à moi, je suis devenu président de l’ICO-CCO en décembre 1956.
Durant ces années du milieu de la décennie, les donateurs me demandaient :
« Mais combien de temps allez-vous rester dans les expériences de laboratoire ? »
Car on faisait effectivement des expériences.
Et dès que les deux permanents ont été en place, on a commencé à organiser un certain nombre de stages. Les locaux du siège, avenue de la Sœur Rosalie, ne pouvant s’y prêter, on les faisait dans des CREPS de la région parisienne, notamment à Montry.
On éditait aussi des publications.
Le Niçois, Dominique Alunni, est arrivé en 1957. Il avait été président de la JOC,
A l’ICO-CCO, il s’est trouvé avec Geneviève Néolet, ex-secrétaire de la JOCF qui avait remplacé S. Jallais. Mais ils ne se sont pas toujours très bien entendus dans cette collégialité d’animation de l’institution.
Avec D. Alunni, on est sorti progressivement et rapidement de la période laboratoire, et les stages se déroulaient d’une façon continue.
Les points forts que je retiens de cette époque, c’est : une réunion de bureau tous les quinze jours, un conseil d’administration assez fréquent, des stages qui sont allés en se développant, D. Alunni qui se battait, déjà, pour obtenir des subventions.
Mais en ces années fin 50 et début 60, je me suis trouvé très pris par la création et l’installation de VVF et de ses premiers villages. Et VVF a eu évidemment besoin de faire des formations.
On a alors créé des branches dans l’ICO-CCO, et c’est ainsi qu’est né, de façon pragmatique, l’institut National de Formation des Animateurs de Collectivités, l’INFAC-, dont D. Alunni fut la cheville ouvrière.
C’est alors qu’est apparue la nécessité de quitter l’avenue de la Sœur Rosalie pour des locaux appropriés, ce qui engendrait évidemment un problème de financement.
Le montage pour l’acquisition de ce premier siège du CCO pour ses activités et pour celles de ce qui devenait l’INFAC-, en 1963, rue Jacques Kablé à Nogent-sur-Mame, a comporté d’abord une dotation et un prêt de l’AEP.
Puis, Vincent Planque, chef du service du tourisme social au ministère, a été également en mesure de nous aider car il y avait des possibilités de logement dans ce futur siège et nous avons fait assimiler l’installation à un village de vacances susceptible d’obtenir ainsi un prêt du Crédit Hôtelier, d’autant qu’en cette même année 63 le secrétaire d’Etat au tourisme, Pierre Dumas, a demandé à VVF de monter une structure de formation inter-associations. C’était « apporter des biscuits à nos affaires ».
J.L . : Alors, peut-être peut-on se demander si l’insertion de ces nouvelles formations n’a pas fait mettre de côté la partie originelle du CCO ?
A.G . : Il est exact que l’INFAC-a pris de plus en plus pied dans le CCO, et peut-être les activités de culture ouvrière se sont-elles trouvées un peu marginalisées, et qu’il y a eu peut-être à cause de cela, quelques rancunes essuyées par D. Alunni.
Mais, dans le même temps, des contacts étaient fréquents avec l’aile la moins politisée de l’ancien MPF, c’est-à-dire le MLO, présidé par Jean Durix, que je voyais très souvent.
Et il y a eu le rapprochement entre la branche culture ouvrière du CCO et le MLO pour créer une association à part entière, qui s’est appelée Culture et Liberté et qui vit toujours.
Peut-être aurait-elle dû être sous tutelle du CCO ! Mais elle s’est émancipée.
J.L . : Théoriquement, n’était-ce pas Culture et Liberté le mouvement et l’INFAC, l’institution ?
A.G . : Oui, mais Culture et Liberté a organisé des stages et souvent les activités étaient parallèles, d’autant que l’agrément d’origine avait été délégué au CCO.
J.L : Revenons un peu en arrière. Il y avait eu la loi de 1958 sur le congé éducation-ouvrière et en 1962, celle sur le congé-cadres-jeunesse, qui avaient, l’une et l’autre, quand même bien favorisé les choses.
Et plus tard, c’est la loi de 1971, sur la formation professionnelle.
A.G . : Bien sûr !
En 1963, à VVF, on a organisé des stages pour les animateurs de vacances de retraités et l’INFAC-devenait d’office le service de formation de VVF, et pas seulement pour les séjours de retraités.
Plus tard, je me souviens qu’au VVF de Dourdan, en 1965, l’un des premiers stages qui s’est déroulé était du CCO pour ces animateurs de retraités. C’était Mme Laine, de RENOUVEAU, qui officiait.
Dans les mêmes années, sur ce plan du tourisme social, les Maisons de vacances familiales ont adopté leur propre structure : le centre national de formation, des MVF.
Et de l’autre côté, les associations comme VVF, RENOUVEAU, OCC-AJ et d’autres, qui avaient des villages de vacances à gérer, ont créé au sein de l’INFAC la commission des grands ensembles. On y pensait, à juste titre, que ce ne pouvait pas être la même formation que pour les MVF.
Plus tard, ces associations constitueront le TAC : Tourisme action concertation, au sein duquel leurs responsables évoquent tous leurs problèmes communs. Le TAC existe toujours.
Mais je ne veux pas parler que du tourisme social.
Les dispositions législatives de 58 et 62 ont apporté effectivement beaucoup à de nombreux militants qui suivaient des stages cycliques au CCO, dans le domaine de la culture générale et pour des formations spécialisées.
Quant à la loi de 1971 évoquée, c’est vrai qu’elle nous a été précieuse, dynamisante, en ouvrant les voies de la formation professionnelle, que nous pratiquions déjà.
Au plan matériel, à ce moment-là, on avait décidé l’installation du centre François Rolland. Et dans le même temps, l’opportunité de Gouvieux s’était présentée.
Les deux affaires ont été conduites dans les conditions mentionnées dans l’ouvrage en cours. Je n’y reviens pas. »
Nous avons arrêté ce début des années 70 ce témoignage d’André Guignand, non pas qu’il n’ait plus eu, à ce moment-là, de fonctions dans le groupe qui naissait, bien au contraire.
En effet, n’a-t-il pas poursuivi sa présidence du CCO jusqu’à ce que D. Alunni lui succède en 1979 ?
N’a-t-il pas été en tant que représentant du CCO dans tous les conseils de l’INFATH et des autres structures, au fil de leur existence ? Structures dont l’histoire et l’évolution sont rapportées par ailleurs.
Par conséquent nous n’allons pas au-delà.
Mais, avant de terminer cet entretien, une première question est quasi inévitable quand on connait les succès de VVF au sein du groupe de la Caisse des dépôts, et les regrets pour l’INFAC-, pour lequel ce furent « les occasions manquées ». Pourquoi ?
A.G . : D. Alunni a été tout au début très près des affaires du groupe de la Caisse des dépôts : au conseil d’administration de l’ALJT, Association pour le logement des jeunes travailleurs, militant de terrain dans les grands ensembles d’habitation, il a collaboré très étroitement avec l’ALFA, autre structure de la Caisse des dépôts pour les affaires sociales et d’animation dans les zones d’habitations nouvelles…
Pendant un temps, plus tard, quand il s’est agi de développer la formation permanente, j’ai organisé les conditions d’un rapprochement entre l’INFAC-et le CEREP, filiale créée par la caisse pour l’application de la loi de 1971. C’est vrai qu’il n’y a pas eu d’aboutissement positif.
Crainte de « l’impérialisme » de la caisse ! Peut-être ?
Heurts de deux tempéraments entre L.P.Leroy et D. Alunni ? Sans doute. Refus d’une structure inter syndicats, interentreprises, de se situer dans l’orbite d’une puissante institution financière d’Etat ? Sans doute encore.
Autre question finale :
Aujourd’hui, voir ce groupe CCO-INFAC recentré, quelles conclusions ?
A.G . : Ce furent 40 années d’initiatives souvent hardies, imaginatives et novatrices. Le groupe a exploré maintes branches de la formation professionnelle qu’il ne concevait ni n’exerçait dans des formes classiques admises.
Il a constamment servi, avec beaucoup d’imagination, d’une façon pragmatique et très efficace, des milliers de stagiaires.
Il a dû, au fil des années, des circonstances, des dispositions, effectuer des montages financiers, d’investissements et de fonctionnement, qui simultanément, ont pu indisposer les pouvoirs successifs en place.
A-t-il vu trop grand ?
A-t-il été trop loin ?
Toujours est-il que les circonstances actuelles, sociales et économiques, provoquent malheureusement une régression des activités des organismes de cette nature qui ont été, à l’origine, très sociaux, très généreux et qui, maintenant, devant les évolutions tendant, hélas, à la productivité, à la rentabilité, se trouvent quelque peu en décalage par rapport à leurs valeurs originelles, à leur sens.
Témoignage de Maurice CAYRON
Cofondateur de l’OC-CAJ-TP-délégué général 1953-1971
Directeur général de l’Agora d’Evry 1977-1981
Directeur de CREAR 1981-1985.
Secrétaire du TAC-1985-1993
(Tourisme Action Concertation)



Recueilli par Dominique Alunni et Jean LOBRY le 11 Mars 1999
J. Lobry : En 1944 tu as 20 ans, tu sors de l’ESSEC et arrives dans la vie active. Mais tu as déjà un parcours de militant. Peux-tu le rappeler ?
M.Cayron : Effectivement, à la JEC depuis plusieurs années, j’ai été secrétaire pour la Seine-et-Oise de 1941 à 1944.
En 1944, je suis devenu secrétaire national de la JEC, d’abord pour la branche cadets : 6 ème - 3 ème ; puis, secrétaire général.
En 1947, au congrès de Chicago, alors qu’il y avait une vingtaine de pays représentée, et une très forte délégation française, je me suis trouvé élu secrétaire international de la JEC, Une situation curieuse : nous étions trois secrétaires : une Autrichienne, un Américain et moi. Les deux premiers voyageaient. Et moi, on m’avait confié la méthodologie, l’organisation. Le siège était à Paris. Le délégué de presse était Claude Julien.
Ensuite, en 1950, j’ai été nommé à l’ACJF association catholique de la jeunesse française, auprès de Roger Lavialle, secrétaire général. Peu après, je me suis marié et il m’a bien fallu trouver un salaire un peu plus conséquent.
C’est alors que j’ai été, durant un an, directeur adjoint de l’Ecole nationale de l’aviation civile à Orly. Là, le directeur, un ingénieur général de très haut niveau, avait besoin, près de lui, d’un homme qui fasse un travail d’organisation.
L’école comptait 150 élèves, un corps de professeurs assez fabuleux, et formait tout le personnel des aéroports : agents de piste, contrôleurs aériens, ingénieurs de SUPAERO dans l’esprit que tous ces agents se retrouveraient dans leur vie sur les mêmes terrains et devaient donc bien se connaître et s’entendre. Ils étaient très souvent affectés en Afrique, car en métropole les aéroports n’étaient alors pas encore nombreux.
Cette formation à tous les niveaux s’effectuait donc dans un esprit très intéressant.
J.L . : Nous voici donc aux environs de 1952.
M.C . : Oui, et on me dit alors à l’ACJF : « On reprend en direct un organisme qui a été présidé par Marc Sangnier ; veux-tu y aller ? »
Il s’agissait de l’OCCAJ, Organisation centrale des camps et auberges de jeunesse, créée fin 1944. Elle avait regroupé, dès son origine, une quarantaine d’organismes et comptait comme principaux composants les scouts de France, l’ACJF, la fédération sportive de France, des mouvements israélites, des jeunesses protestantes, "Loisir Populaire" et "Avenir et Joie " de la JOC, " Loisir Etudiant " de la JECF, " Culture et Loisirs " de la JICF, la CFTC,
J’avais, en son temps, participé à sa fondation. Mais en 1952 j’y suis devenu permanent. André Guignand y était déjà depuis presque deux ans.
L’ESSEC me collant à la peau, j’assure la fonction de responsable chargé de l’organisation.
D. A . : Mais vous aviez aussi un autre organisme, la FFTP.
M.C . : La Fédération française de tourisme populaire a été créée en 1949. En effet, les évolutions de Tourisme et Travail, qui avait réalisé une certaine unité, dès la Libération, pour développer le tourisme populaire, ne permettait plus qu’y restent des organismes tels que les scouts de France et surtout la CFTC, Et c’est elle qui a demandé à l’OCC-AJ de créer une branche tourisme pour les adultes.
Ainsi, l’OCCAJ, la CFTC, la Confédération nationale de la famille rurale et Service loisirs de témoignage chrétien ont-ils constitué la FFTP avec Simone Troigros à la présidence. Et la FFTP est devenue un organisme technique travaillant entre autres avec et pour l’OCCAJ.
A l’OCCAJ, les centres, les camps et les caravanes pour les jeunes constituaient les secteurs les plus importants de l’activité. Nous avons compté, notamment, plus de 1300 camps par an, ce qui représentait des dizaines de milliers de jeunes, ce qui nous amenait à former cadres et responsables pour l’encadrement des adolescents, avec l’agrément des pouvoirs publics, alors qu’étaient agréés, pour l’encadrement des enfants, l’UFCV, les CEMEA, les CPCV, MARCHAND.
Tout ceci représentait un gros travail, d’autant que nous avions aussi un certain nombre de centres en gestion directe, pour l’hiver et l’été. S’ajoutaient encore l’organisation de voyages à l’étranger, toujours pour les jeunes, des possibilités d’accueil à Paris, des rencontres culturelles.
D. A . : Tu as dit qu’André Guignand était déjà à l’OC-CAJ…
M.C . : Il y est arrivé en 1950, en provenance de la JOC, le comité central lui ayant délégué alors la mission de rapprocher quelques points de vue, qui devenaient divergents, entre les mouvements constitutifs et l’OCCAJ.
Il y prend le titre de délégué général, Jacquinot en étant alors le directeur. Je suis appelé à remplacer ce dernier.
Et c’est en 1954 que, les services devenant communs entre OCC-AJ et FFTP, les directions sont coordonnées.
André Guignand devient le secrétaire général, moi le délégué général et Simone Troigros la présidente.
Le système général fonctionne alors bien.
Nous avions ce que nous appelions les branches : les camps, les centres, les voyages et les maisons familiales de vacances.
Par ailleurs, le conseil d’administration, notamment composé des mouvements qui avaient le pouvoir (c’était la vraie démocratie), n’était pas toujours des plus faciles à gérer. Mais la vie administrative était bonne, et progressivement les effectifs permanents devant le développement ont atteint une quarantaine de personnes.
Au sujet de notre développement, une anecdote :
Un jour, un vieux monsieur est venu avec sous le bras un paquet enveloppé dans un journal. Il l’a posé sur le bureau en présence de Simone Troigros et nous a dit : « Eh les jeunes, c’est bien ce que vous faites ! Je vous ai apporté ceci pour vous aider ». Il y avait un million de francs dans le journal… C’était Gaston Teissier, le président de la CFTC.
On montait, parallèlement aux actions habituelles, certaines activités plus importantes. Ainsi en 1958, à l’occasion du centenaire de Lourdes, nous avons été amenés à prendre en charge la cantine d’un camp qui recevait jusqu’à 10/12 000 jeunes, et accessoirement à équiper des tentes en literie.
Malgré l’absence de crédits d’Etat, tout ceci a bien fonctionné jusqu’en 1958, époque où Maurice Herzog, secrétaire d’Etat à la jeunesse et aux sports, a réorganisé ses services : les camps de jeunes repassaient sous la tutelle directe des mouvements. Il nous est alors resté quelques dizaines de camps fixes que nous gérions directement par l’OCC-AJ.
J. L . : Si nous revenions aux maisons familiales et à André Guignand qui en avait la charge.
M.C . : Oui, on en a compté jusqu’à 74 dont pas mal créées par des militants de la CFTC et adhérentes à la fédération de la place Saint-Georges, dirigées par Guy Houist.
A. Guignand a alors estimé que, pour constituer notre branche maisons familiales au sein de la FFTP, il fallait démissionner de la place Saint-Georges, et notamment faire démissionner la quasi emblématique maison familiale de Bierville, création directe de la centrale CFTC, Le secrétaire général Bouladoux a donné son accord.
C’est dans ce milieu des maisons familiales de la FFTP que A. Guignand a mûri la notion de villages de vacances. Et, en juillet 1956, aux « semaines sociales » tenues à Marseille, à la demande de Gaston Tessier, président de la CFTC, il a présenté un exposé sur le thème « du tourisme populaire et de l’aménagement du territoire ».
J.L . : Et c’est là qu’intervient l’épisode bien connu dans nos milieux.
Pierre Pflimlin, président du Conseil général du Bas-Rhin et patron du tourisme en Vosges-Alsace, se trompe de salle, entend l’exposé d’A. Guignand, est intéressé par les propositions formulées et provoque une rencontre avec vous à la FFTP.
M.C . : Pierre Pflimlin et François Bloch Lainé, le directeur général de la Caisse des dépôts, se connaissent bien, et ce dernier ne refuse pas l’aide de l’établissement au financement des projets touristiques familiaux.
Inutile de préciser que nous, à la FFTP, nous activions pour esquisser le montage financier, la conception technique de ce premier ensemble, la gestion, car nous devions tout concevoir. Et on a fait appel à l’un de nos amis, Michel De Chalendar, pour nous aider, établir le dossier du concours qu’on avait estimé nécessaire.
C’est le jeune architecte Jean Percillier qui a été lauréat. Et, au début d’août 1957, A. Guignand a présenté et défendu notre projet lors d’une réunion tenue à la Caisse des dépôts avec les dirigeants de la caisse et P. Pflimlin et ses collaborateurs d’Alsace. Au cours de cette séance, sportive pour ne pas dire rude, nous avons eu gain de cause et accord pour la construction de 400 lits.
C’est la joie à la FFTP, d’autant que trois mois après, L.P. Leroy, le directeur des filiales de la Caisse des dépôts, nous fait savoir que pour ne pas vexer Gustave Stroskopf, architecte alsacien de renom, il a décidé de nous accorder la construction d’un deuxième village, à Obemai.
J.L . : A la caisse il y a aussi Louis Tissot, alors directeur administratif de la SCIC chargée de la construction.
M.C . : L. Tissot notamment était chargé de nous suivre. C’est avec lui qu’a été montée la structure chargée d’assurer l’ensemble de la gestion des villages. On s’est alors orienté vers une association spécifique.
Ainsi sera créé VVF, le 23 juillet 1958, l’OCC-AJ et la FFTP étant parmi les membres fondateurs.
J.L . : Commence alors pour vous une période de cohabitation avec ce nouveau bourgeon VVF.
M.C . : Effectivement, matériellement, l’OC-CAJ-FFTP partageait avec la petite équipe initiale VVF un appartement que la caisse avait mis à notre disposition avenue Bosquet. En 1965, je suis devenu président de l’OCC-AJ, et demeurai par ailleurs délégué général de la FFTP.A. Guignand était secrétaire général des deux organismes, mais surtout, et de plus en plus, secrétaire du conseil d’administration de VVF et en permanence en liaison avec la caisse. La FFTP avait en charge le fonctionnement, le suivi commercial, la comptabilité, la trésorerie de VVF, alors que les investissements dans les villages atteignaient près de 3 milliards d’anciens francs avant 1960.
J.L . : Ceci s’est déroulé dans les toutes premières années de VVF, mais la situation n’a je crois pas tardé à devenir délicate.
M.C , : On donnait beaucoup de temps et d’hommes, de moyens.
Il est vrai que la SCIC aidait VVF et nous a fait une avance de 26 MF remboursable en 5 ans. Par ailleurs, la caisse nourrissait de grandes ambitions pour VVF, cependant que, devant le succès, les syndicats autres que la CFTC formulaient des remarques et critiques sur les privilèges de cette dernière, remarques qui émanaient tant des centrales que des sections syndicales internes à la caisse, alors que la Fédération des maisons familiales de la place Saint-Georges n’appréciait pas du tout les avantages dont bénéficiait VVF.
Toutes ces raisons ont amené, en mars 1960, a bien séparer VVF de la FFTP. Et la décision n’a pas été facile à prendre.
Mais j’ai bien compris A. Guignand qui, par nature et par tempérament, est l’homme des contacts avec les partenaires sociaux, les syndicats, milieux qui constituent sa famille. Et j’ai dit : « Je pense que c’est lui qu’il faut ».
L. Tissot a approuvé : « C’est le bon choix. C’est un homme de cœur, de sagesse, qui connaît bien la France, qui ne se précipite pas, qui ne fait pas peur ».
A. Guignand est donc devenu directeur de VVF, mais demeurait au conseil d’administration de l’OCCAJ et de la FFTP.
On a eu alors la volonté non seulement de poursuivre, mais de développer les activités restant à la charge de l’OCCAJ et de la FFTP. On s’est lancé dans des reprises d’installations et dans les créations aussi : Telle notre participation à celle de Vacances Auvergne Limousin, VAL, à Clermont-Ferrand, avec Gérard Bullat qui venait des cadres de l’OCCAJ.
Nous nous sommes encore intéressés aux Alpes et y avons notamment installé le centre d’Autrans, pour les Jeux olympiques d’hiver en 1968, installation transformée ensuite en village de vacances de 700 lits.
Mais nous avons fini par avoir un encours financier beaucoup trop lourd, qui nous a amenés à réunir nos banquiers, avec l’aide très active de Paul Delouvrier qui a obtenu une subvention de 10 MF du Trésor et a demandé aux banques un moratoire sur 20 ans pour le surplus, de l’ordre de 20 MF.
Finalement, j’ai quitté l’OCC-AJ en 1972, remplacé par le colonel Delay, candidat des banques. Son idée était de prendre en gestion de nouveaux villages, de tenter de gagner de l’argent, de rembourser les dettes, d’autant qu’Autrans constituait un bon équipement.
L’OCCAJ a tenu quelques années, a connu une nouvelle crise financière dans le milieu des années 80. Elle était alors dirigée par Pierre Heslouin, qui avait été directeur financier, mais toujours réticent avec toute forme d’osmose avec VVF.
En 1987, création de l’OCCAJ S. A. avec au capital la holding des filiales de la Caisse des dépôts, C3D et le Club Med.
Elle cessera ses activités dès 1989 et le patrimoine sera réparti, VVF se voyant attribuer les installations les moins intéressantes.
J.L . : Alors, en 1972, pour toi, autre étape dans ta vie : Les villes nouvelles…
M.C . : Durant cinq ans, je suis en charge de l’Agora d’Evry, dans l’Essonne. Je peux dire, sans exagération, que dans ce milieu urbain tout nouveau, où tout était à créer sur le plan de l’animation de la vie au quotidien, mon équipe a accompli un bon travail.
Plus tard, faisant appel à Dominique Alunni, je suis entré à CREAR, en 1981.
D. A . : Tout ce que tu viens de nous dire est bien cadré pour que nous parlions maintenant de l’INFAC,
Son fondement même dans ses trois grands secteurs d’activités : le tourisme, avec la partie habitat-urbanisme, l’aspect social, avec les foyers de jeunes travailleurs et l’ensemble des équipements d’hébergement, n’a jamais été de faire une école, mais bien au contraire de partir de l’expérimental.
Et toi et d’autres avez été fondateurs de l’INFAC-Tourisme à partir de votre expérience vécue.
Il en a été de même des autres secteurs : nous avons tiré des expériences de terrain des bénévoles, des militants la matière de nos formations. Alors qu’aujourd’hui c’est le divorce total. D’abord compte la règle administrative. La formation n’est plus qu’un assemblage de petits produits, sanctionnés par des diplômes, mais totalement coupé de l’expérimental.
M.C . : De notre vécu au sein de l’INFAC-, j’ai retiré trois points essentiels, me semble-t-il.
La rencontre de nos différentes organisations de tourisme populaire, familial, était une rencontre sur une conception, une méthodologie de la formation :
. plongée dans le réel
. tirée de l’action
. faite de plus de jugement du vécu que d’abstractions, mais jugement du vécu dans l’intelligence des faits et des courants, donc tout à fait un autre cheminement intellectuel que l’école.
D. A . : C’est ce que nous avons appelé la pédagogie de l’action, la culture expérimentale.
M.C . : En second lieu :
Il s’agissait d’une autonomie des domaines : vacances, le travail en milieu ouvert, se retrouver dans l’organisme INFAC présentant une possibilité permanente de synthèse de l’homme.
Enfin, troisième point :
Les mouvements, les organismes fondateurs sont restés les administrateurs de l’INFAC,
Et j’ajoute, ceci me paraît très important : ce n’est pas ni pourquoi, ni n’importe comment que nous sommes restés administrateurs de l’INFAC, mais parce que, pour nous, c’est la conception que nous avons de la représentation. C’est trop facile de dire, comme certains l’ont fait, qu’on ne croit qu’aux personnes rassemblées et au référendum, pour qu’elles s’expriment. Nous sommes, au contraire, pour que les représentations s’expriment à tous les niveaux, jusqu’au moment où on élit les délégués pour gérer, pour penser.
D.A . : C’est exactement la philosophie. Mais maintenant, concrètement, peux-tu relater comment les choses se sont déroulées ?
M.C . : Pour nous, quand sont nés les villages de vacances, des unités tout à fait inhabituelles à leur origine, il nous a fallu former des gens, ce qui n’avait que peu de choses à voir avec les besoins des maisons familiales de vacances où il n’y avait ni de vraies formations, ni de professionnalisme.
Celui qui, le premier, a éprouvé des problèmes, c’est Pierre Lainé avec les villages de Renouveau, Courchevel, Chamrousse, puis nous, à l’OCC-AJ, avec le Pradet, puis, à partir de 1957-58, VVF.
P. Lainé a eu le courage de mettre sur la table les problèmes précis et pratiques que posait la formation d’un directeur, d’une hôtesse et dans l’esprit de son association, Renouveau.
Et c’est là qu’intervenait notre dialectique : être à la fois professionnel et témoin d’une histoire. Même encore maintenant cette double notion soulève l’enthousiasme ainsi que je viens de le constater dans une formation récente faite pour une trentaine de directeurs dans l’Est de la France.
J.L . : Pouvez-vous l’un et l’autre rappeler le calendrier de la branche tourisme pour les associations au sein de l’INFAC-?
D.A . : L’INFAC a commencé ses formations en 1963 et la partie tourisme est arrivée très vite. On a alors créé la Commission des grands ensembles. Elle a eu progressivement en charge la politique de formation, les contenus, et la présence sur le terrain dans les stages organisés.
M.C . : Effectivement, aux trois associations d’origine sont venues s’adjoindre, au fil des années : Vacances Bleues, Vacances Promotion, Villages Club du Soleil, VAL…
On allait au charbon, on faisait les programmes, chacun apportait ses problèmes. Nous formions nos propres instructeurs ; nous participions aux stages.
D.A . : A la fin de la décennie 60, on a fait évoluer notre organisation. Mais l’institut de formation a continué, avec des formations de longue et de courte durée pour les professionnels.
Et pour le tourisme associatif nous avons aussi poursuivi le travail dans la Commission des grands ensembles.
M.C . : Oui, mais c’est aussi dans la même période, qu’ayant pris la pratique habituelle, au-delà de la formation, de traiter de tous nos problèmes : management, prime alimentaire, qualité des prestations, tarifs, future convention collective…, nous avons décidé de créer une structure de concertation permanente que nous avons dénommée Tourisme Action Concertation, TAC, Et comme j’en étais secrétaire, je l’ai installée à l’INFAC,
D.A. : Et pour nous, INFAC, à la suite d’une importante réunion du TAC, qui s’est tenue en 1973 dans le VVF de M’Diq, au Maroc, nous avons franchi un pas. Le travail fait à M’Diq, de réflexion et en même temps de prospective, a été très intéressant. Les participants ont été séduits.
Et ce qui s’était appelé, après la Commission des grands ensembles, le département du tourisme social, est devenu le tourisme de développement, prenant ainsi une autre dimension. Je dois ajouter qu’à la même époque nous avons regroupé en un département nos activités en matière de centres d’hébergement, de foyers de jeunes travailleurs. Parce que par ailleurs, en matière d’habitat et d’urbanisme, après plusieurs années d’animation sur le terrain, on avait bien vérifié que cette animation ne pouvait être que le résultat d’une concertation entre l’ensemble des acteurs d’une collectivité donnée. Par exemple, dans ce domaine de l’habitat, il fallait réunir les gardiens d’immeubles, les assistances sociales, beaucoup de militants d’associations familiales, les régisseurs etc. Et s’il y avait une activité permanente particulière, sportive par exemple, il fallait un professionnel de la technique, bien entendu. Mais l’ensemble devait être coordonné par un agent de développement.
Nous avions la même démarche en matière de villages de vacances.
M.C . : Tout à fait d’accord, et c’est bien ce que je disais parce que nous pouvions ainsi créer une synthèse, une synthèse de l’homme parce que, finalement, on doit constamment ramener les gens à un essentiel. Et maintenant c’est l’un des drames : on ne va plus à l’essentiel.
Nous restons très attachés à l’idée centrale : être représentatifs des intérêts généraux, même s’ils sont diversifiés, et ils le sont d’autant plus qu’ils sont professionnels.
Le drame serait que les professionnels prennent le pouvoir, et sans la référence à ce qui n’est pas professionnel. Seul l’organisme peut transcender le professionnalisme.
D.A . : Et la technocratie dans les organismes gestionnaires a pris le pas sur la politique qui a été représentée par les administrateurs, porteurs de ce que tu viens d’exprimer, ce qui fait qu’en matière de tourisme le social est devenu le commercial.
On ne peut que regretter que maintenant, y compris chez nous, on a tué notre esprit de la formation. Car cela demande une ascèse de la part du professionnel qui accepte de discuter avec l’autre, une ascèse du côté du formateur qui doit être continuellement à l’écoute.
S’il fallait tirer quelques conclusions de ces évolutions regrettables, il conviendrait de les situer dans les répercussions de la loi de 1971 sur la formation professionnelle.
L’obligation de la contribution patronale au financement a produit des sommes considérables et aiguisé des appétits. Au vertige de l’entrepreneur qui peu à peu a pris certains directeurs d’installations qui voulaient être vus comme des gens d’entreprises du tourisme et que le mot « social » commençait à gêner, à l’histoire leur rappelant l’origine de nos associations, s’est ajouté le vertige de la formation. Il y avait de l’argent, beaucoup d’argent. Et la formation est devenue l’affaire des appareils alors qu’on a laissé mourir les organismes d’origine.
Tout le monde a créé son propre système de formation, dans le tourisme, les HLM etc.
Puis-je évoquer une anecdote quant à l’esprit actuel ?
Entre 1992 et 94, je siège dans plusieurs commissions du Conseil national du tourisme.
Je me suis retrouvé dans un groupe restreint avec le docteur Ebrard, Antoine Weil et cinq à six personnes. Antoine Weil a fait une virulente intervention contre le tourisme social.
Personne ne relevant qu’il énonçait les contre-vérités, je suis intervenu et j’ai raconté l’histoire de VVF, avec ses origines qui n’ont rien à voir avec nos amis socialistes et communistes comme on l’affirmait pour les antécédents du tourisme social. « Ce qui n’empêche pas », ai-je précisé, « d’avoir un esprit critique, et de se poser la question de savoir si aujourd’hui ils répondent aux problèmes à cause desquels on les a créés ». Ce jour-là, personne d’autre ne défendait le tourisme social !
M.C , : C’est un fait actuel : les dirigeants d’associations, qui ont très bien compris les impératifs de rentabilité, ont un comportement qui est le résultat de la cascade des nécessités quotidiennes de l’évolution de la société.
Certains ont autour d’eux des équipes composées de gens attachés aux structures commerciales, généralement compétents mais pas habités par le projet.
J.L . : La plupart des associations que nous avons connues ne sont-elles pas en train de « perdre leur âme » sous cette pression des nécessités ?
D.A . : C’est l’excuse. Mais est-ce suffisant pour expliquer le déclin du tourisme social ? Je laisse la question ouverte.
Mais il faut bien reconnaître que la société, depuis 20 ans, est une société libérale, au sens le plus mauvais du terme.
Le mouvement ouvrier, dont j’ai fait partie, a décrié ce libéralisme, qui, pour l’argent et la rentabilité, est prêt à éliminer des milliers de gens.
Cette évolution, que nous appelons d’un mot facile, la « mondialisation », fait que les dirigeants touristiques associatifs ont été prisonniers à la fois de l’originalité du produit qu’ils ont amené, de la qualité du service qu’ils ont amené et pour reprendre un terme de mon ami Guignand, je pense qu’il y a toujours eu cette anxiété : « Mais où va-t-on avec l’escalade des produits et des services qu’on est en train de faire ? On va renchérir les coûts. Comment vont faire les adhérents ? ».
Il existe aussi une autre évolution, poussée par les syndicats. A partir du moment où ils ont perdu l’essence de leur vocation fondamentale, c’est-à-dire l’homme dans son histoire et son présent, le syndicalisme a dit : « C’est bien VVF mais pourquoi n’irait-on pas au Club Med ? Ce qui nous intéresse c’est d’avoir les meilleures conditions ».
Les problèmes d’investissements, la création de places pour les familles modestes ne les intéressent plus. Et, sous la pression notamment des comités d’entreprise, les moyens financiers à disposition des syndicats aux mains pures ont favorisé le pire capitalisme dans le domaine du tourisme.

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