L homme augmenté
135 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

L'homme augmenté

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
135 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

L'homme contemporain vit dans un flot d'informations qui le rendent dépendant des nouvelles technologies. Le projet d'un homme augmenté permet d'espérer une rencontre des technologies du numérique et de celles des nanomondes pour un dépassement des limites biologiques du corps et de la pensée.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2010
Nombre de lectures 193
EAN13 9782336250267
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Cognition et Formation
Collection dirigée par Georges Lerbet et Jean-Claude Sallaberry
Les situations de formation sont complexes. Elles s’appuient sur des processus cognitifs eux aussi complexes.
Appréhender ces situations et ces processus signifie que les sujets (chercheurs, formateurs, “apprenants”...), leurs milieux et leurs relations sont considérés comme des systèmes autonomes en interactions. Cela conduit à mettre l’accent sur une nouvelle pragmatique éducative développée au fil des volumes de la collection.
Déjà parus
B. CLAVERIE, L’homme augmenté, Néotechnologies pour un dépassement du corps et de la pensée , 2010.
B. CLAVERIE, J.-C. SALLABERRY, J.-F. TRINQUECOSTE,
Management et cognition. Pilotage des organisations : questions de représentations , 2009.
Guy BOY et Jean PINET, L’être technologique. Une discussion entre un chercheur et un pilote d’essais , 2008.
Max PAGÈS, L’implication dans les sciences humaines. Une clinique de la complexité , 2006.
Mylène ANQUETIL-CALLAC, L’accueil de l’expérience, 2006.
Bernard CLAVERIE, Cognitique , 2005.
Franck VIALLE, La construction paradoxale de l’autonomie en formations alternées , 2005.
F. MORANDI et J.C. SALLABERRY (Coord.) Théorisation des pratiques, 2005.
Jean-Claude SALLABERRY, Dynamique des représentations et construction des concepts scientifiques , 2004.
Yvette VAVASSEUR, Relation pédagogique et médiation de la voix , 2003.
Martine BEAUVAIS, « Savoirs-enseignés » - Question(s) de légitimité(s) , 2003.
Christian GERARD, Jean-Philippe GILLIER (coord.), Se former par la recherche en atlernance , 2001.
Pierre PEYRÉ, Compétences sociales et relations à autrui , 2000.
L'homme augmenté

Bernard Claverie
Nous sommes conscients que quelques scories peuvent subsister dans cet ouvrage. Étant donnée l’utilité du contenu, nous prenons le risque de l’éditer ainsi et comptons sur votre compréhension.

Remerciements aux professeurs Marielle Reiss et Jean-Claude Sallaberry pour leur relecture constructive.

À Vécéca – Biarritz, le 15 novembre 2010
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296133617
EAN : 9782296133617
Sommaire
Cognition et Formation - Collection dirigée par Georges Lerbet et Jean-Claude Sallaberry Page de titre Remerciements Page de Copyright INTRODUCTION Chapitre premier - PROBLÉMATIQUE Chapitre II - CONVERGENCE ET INNOVATION Chapitre III - TRANSHUMANISME ET SINGULARITÉ Chapitre IV - CHANGER LES LIMITES Chapitre V - PERVASION ET DIFFUSION Chapitre VI - NANOTECHNOLOGIES Chapitre VII - COGNITION HYBRIDE Chapitre VIII - FUTURS? CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE
INTRODUCTION
Cinq ans après l’ouvrage sur “ la cognitique ”, dans la même collection, le paysage des nouvelles technologies a fondamentalement évolué. Ces néotechnologies , jusqu’ici identifiées dans des champs distincts de la connaissance et des pratiques, subissent un mouvement de convergence, qui en fait les briques de grands projets transversaux. Elles sont ainsi au cœur de ruptures scientifiques et culturelles de la fin du siècle dernier et du début de celui-ci. Elles conjuguent deux dimensions du progrès, d’une part l’évolution des composants et des systèmes, d’autre part les modifications fondamentales que l’on observe dans les usages. L’innovation n’est plus seulement du domaine technique et économique, elle devient aussi biologique, psychologique et sociale.

Ainsi, dans ce mouvement qui ne fait que commencer, l’innovation est guidée par les besoins des usagers, les pratiques qui en émergent et leurs conséquences individuelles et collectives. Deux démarches sont alors mobilisées par les acteurs industriels dans un tel contexte : repérer les ruptures technologiques et les valoriser pour l’intérêt que leur accordent les individus.
L’ homme augmenté s’inscrit dans une telle trajectoire . Dans nos sociétés occidentales, l’homme naturel, seul et désarmé, n’existe plus que dans les rêves d’un retour en arrière, d’une certaine nostalgie voire d’une forme de décroissance.

Les ruptures technologiques au service d’un homme augmenté omniprésent ont dans un premier temps été orientées par l’offre plus que par la demande. Les usagers se sont alors emparés du domaine pour ouvrir un deuxième temps, celui des choix individuels parmi une offre ouverte et concurrentielle. Une réflexion émerge aujourd’hui sur la nécessité d’organiser et de savoir exploiter ces “ technoruptures ” pour l’augmentation des capacités humaines par les néotechnologies , notamment les technologies numériques et cognitives et les nanotechnologies .

La problématique, dite de l’ homme augmenté , peut alors se définir comme étant celle de l’augmentation artificielle des performances humaines à des fins utilitaires de travail, de sécurité, de santé, de plaisir… Elle est évidemment très ancienne mais elle prend aujourd’hui un aspect particulier, contingent de l’efficacité et de l’essor des disciplines que les Américains réunissent sous l’acronyme “NBIC” . Il désigne la convergence entre les néotechnologies  : nanotechnologies, biotechnologies, informatique et cognitique.

L’augmentation et l’amélioration des capacités de l’homme et le dépassement des limites inhérentes à sa biologie et sa cognition peuvent être considérées selon trois voies. La première est caractérisée par une échelle de temps relativement courte ; c’est celle de l’action de substances artificielles mises au service d’hommes en situation exceptionnelle. La deuxième s’inscrit dans des constantes de temps quasi intemporelles ; c’est celle du clonage et du génie génétique, ouvrant même la porte du posthumanisme. Enfin la troisième voie est permanente, affranchie du temps. Elle correspond à une augmentation par des artefacts. Ce sont des produits manufacturés utilisant des matériaux de synthèse ou des métaux bio-implantables, des systèmes de composants électroniques, mécaniques ou nanotechnologiques, que l’on adjoint au corps ou au cerveau de l’homme ainsi augmenté. C’est de cette voie dont il est principalement question dans cet ouvrage.

Cette augmentation des capacités sensorielles, cognitives et motrices par des systèmes embarqués (c’est-à-dire portés, implantés, insérés ou en prolongement direct des organes humains) peut être traitée selon la distinction entre dispositifs anthropotechniques individuels et hybridité. Elle peut également être abordée par objectifs : - améliorer les capacités d’adaptation à l’environnement ; - augmenter les performances en termes d’efficacité, de pouvoir et de fiabilité ; - prévenir ou réparer les déficits pour un maintien des capacités et aptitudes ; - coordonner l’action, la communication ou la décision en fonction d’autrui dans des systèmes collaboratifs ou partenariaux supervisés ; - transformer le milieu ou sa représentation pour donner à vivre des mondes nouveaux, virtuels ou eux-mêmes augmentés, pour une nouvelle insertion phénoménologique dans les environnements de vie quotidienne, qu’ils soient de travail, d’éducation, de communication, de culture, de jeu…
Chacune de ces déclinaisons génère de nouvelles perspectives pour les individus et pour la collectivité. Mais celles-ci portent également de nouvelles interrogations et des inquiétudes légitimes. La dimension éthique, le respect de valeurs morales et de l’intégrité personnelle ne sont et ne peuvent être simplement limitées qu’aux domaines médical ou psychologique. Elles intéressent aussi l’industriel, le militaire, l’économiste et le technologue pour une réflexion en marche, sur la santé, l’efficacité, le confort, le plaisir, la dépendance, la souffrance et l’inégalité, et peut-être l’évolution de notre espèce dans un environnement changeant, dangereux, bientôt lointain, hors de la sphère terrestre et des possibilités de retour.

Les augmentations chimiques, pharmacologiques, bien qu’elles aient pris une dimension nouvelle avec la découverte de molécules de plus en plus puissantes, précises et spécifiques, s’inscrivent dans la continuité de l’histoire. C’est celle de l’humanité, toujours accompagnée de drogues, analgésiques, excitants et dopages. Quant aux augmentations purement génétiques ou issues des biotechnologies, elles donnent un visage nouveau à l’eugénisme et dépassent également le champ de cet ouvrage.
Il en va différemment des technologies que l’on nomme “numériques”, qui naquirent avec l’ordinateur, explosèrent à l’âge cybernétique et trouvèrent un renouveau avec leur diffusion généralisée dans un monde pervasif . C’est également le cas de celles que l’on désigne par les dimensions de leurs outils ou de leurs produits, comme “nanotechnologies”. Ces deux volets du génie humain se combinent tous les jours davantage pour un monde “numérique” et “recomposé”, enjeu des systèmes anthropotechniques de demain et levier déterminant du tissu industriel et économique occidental.

Une partie significative de l’ouvrage est consacrée à une description commentée de l’existant, du quasi existant et du futur probable à court terme. Toute possibilité de réflexion commence en effet par une nécessaire description de l’objet étudié, même si elle ne peut être que partielle et déjà dépassée dans un monde technologique qui va probablement trop vite pour être raisonnablement compris.
Cet inventaire de données disjointes permet néanmoins d’aborder des questions que pose déjà l’avènement de ce “nouveau monde”. Par ses perspectives, ses enjeux et ses limites dans la convergence d’un champ technologique naissant, l’ homme augmenté est certainement l’un des enjeux majeurs de demain.
Chapitre premier
PROBLÉMATIQUE
La problématique de l’ homme augmenté repose sur une série de mots : améliorer, faciliter, prévenir ou réparer, maîtriser, coordonner, transformer, dépasser, etc. Nous les retrouverons au long de cet ouvrage comme les indicateurs des motivations et des objectifs des technologues ou comme mots-clefs des programmes de recherche et développement des technologies de convergence concernées.

Les actions d’augmentation peuvent être analysées en deux volets complémentaires. Le premier, direct, concerne l’individu lui-même pour ses propres aptitudes ou celles qu’il met en œuvre à l’aide d’équipements portés ou incorporés. Il s’agit en quelque sorte d’une problématique globale de “systèmes embarqués”. Le second, indirect, fait référence à l’environnement et à son enrichissement afin de faciliter la qualité des performances de l’usager qui s’y trouve immergé. Il concerne l’intégration “homme-système”, ouvrant sur le vaste domaine des “systèmes de systèmes” centrés sur l’usager.
On distingue ici l’usager de l’utilisateur. Ce dernier utilise consciemment et/ou volontairement le dispositif technologique. Le premier est désigné de manière générique, même en totale méconnaissance de l’existence du dispositif considéré ou dans son oubli dans le cas d’interfaces “transparentes”.

Dans une première perspective, ces volets peuvent être eux-mêmes dissociés en trois séries, selon leur proximité matérielle à l’usager : - les augmentations de l’homme : produits ou systèmes incorporés tels qu’œil bionique et autres produits microscopiques ou nanotechnologiques, directement implantés dans le corps devenu ainsi hybride ; - les augmentations des moyens de relation au monde : systèmes “de surface”, susceptibles d’être placés ou ôtés selon les nécessités de la tâche à accomplir et ses contraintes, ou selon les préférences ou les choix des utilisateurs ; - les augmentations des moyens mis à disposition de l’homme : fiabilité des systèmes et interfaces transparentes, dont l’usager n’a pas forcément connaissance tout en facilitant ses performances, sa sécurité ou son bien-être.
Les deux premiers volets de cette classification correspondent à des systèmes embarqués “sur” ou “dans” l’homme, littéralement “anthro-potechniques” ( cf. chapitre IV). Le dernier recouvre le domaine dit de “ pervasion”. Cette notion décrit la diffusion des composants dans l’environnement ainsi enrichi pour un homme immergé dans un monde réputé “intelligent”, l’information étant répartie dans un “nuage” de connaissances 1 (cf. chapitre V).

Ces systèmes, tels que les définissent les spécialistes des technologies numériques, peuvent être différenciés selon qu’ils sont “dans l’homme”, c’est-à-dire inclus, greffés, incorporés, ou “sur l’homme”, portés, tenus, saisissables, ou “autour de l’homme”, extérieurs, aux environs, d’ambiance, hors de portée corporelle immédiate. C’est une dimension qui détermine la distance et la relation à la machine ou au système de machines, ainsi que la qualité d’interface homme/machine (IHM) ( cf. figure n° 1 a ).

Figure n° 1 a – Classement des augmentations en relation avec l’homme.
Une deuxième perspective permet de différencier les technologies selon qu’elles sont directes ou indirectes.
Certaines augmentent ou substituent une voie, afférente (sensation, perception) ou efférente (motricité). D’autres sont conçues en alternative à de telles voies, par usage “détourné” et exploitation d’un canal distinct permettant néanmoins une analyse cognitive, une conscience aidée ou un traitement substitué. À l’interface de ces deux pôles, direct et indirect, des émergences d’usage permettent à l’utilisateur d’un dispositif substitutif de “bricoler” une analyse, un traitement ou une réponse en détournant, selon sa propre inventivité, un dispositif prévu pour une fonction et utilisé pour autre chose ( cf. figure n° 1 b ).

Figure n° 1 b – Classement des augmentations en fonction des objectifs.
Enfin, une troisième perspective repose sur la caractérisation des usages, c’est-à-dire des relations humaines mises en œuvre entre des usagers. Elle est plus du domaine des sciences humaines et sociales appliquées au numérique. Elle distingue des usages “intimes”, centrés sur soi, d’usages “partagés” entre deux ou quelques individus spécifiques, ou “généralisés” et “sociaux”, soumis à des régulations collectives et culturelles ( cf. figure n° 1 c ).
Bien que cette dernière perspective échappe à l’objet de cet ouvrage, il y sera fait référence dans certains chapitres.

Figure n° 1 c – Classement des augmentations en fonction des usages.
Plusieurs orientations peuvent être évoquées dans cette caractérisation factorielle tridimensionnelle.
La première d’entre elles concerne le courant scientifique élaboré à la suite du rapport NBIC et l’élan de convergence des néotechnologies ( cf. chapitre II). Une deuxième présente les enjeux idéologiques de certains courants de pensée, notamment celui du “transhumanisme” et celui de la “singularité technologique”, et les paris qui les soutiennent pour un dépassement humain, une maîtrise de la faiblesse, de la maladie, de la douleur, de la mort et, même de la condition humaine ( cf. chapitre III). Une troisième, technologique, donne quelques exemples et enjeux du dépassement des limites individuelles ( cf. chapitre IV) et des groupes humains dans leur environnement ( cf. chapitre V). La suivante montre l’enjeu des technologies de l’invisible, les nanotechnologies, qui s’invitent dans le concert de la modification de l’homme, de ses outils et de son biotope ( cf. chapitre VI). Entre numérique et nanotechnologie, se pose la question d’une cognition augmentée et du statut d’une pensée hybride ( cf. chapitre VII). Cette nouvelle réalité anthropotechnique amène à considérer les perspectives et la dimension éthique de cette augmentation d’un homme biologique, psychologique et social, dont les caractéristiques et la définition sont justement celles définies par ces limites qu’ambitionnent de reculer les “technologies d’augmentation” ( cf. chapitre VIII).

Une précision reste nécessaire quant au vocabulaire adopté dans cet ouvrage. Il convient de s’accorder sur celui-là tout en étant conscient qu’il ne satisfera que certains. Il s’agit de parti pris et non de grammaire. Nous avons donc pris le nôtre. Nous désignons l’être humain considéré par rapport à son espèce, aux autres espèces animales ou aux artefacts intelligents avec lesquels il entretient des interactions, par le mot “Homme” (avec majuscule) ou “humain” (comme synonyme). Le membre de cette espèce humaine, pris en particulier, est désigné par le mot “homme” (avec minuscule), sans présumer de son genre ou de toute autre caractéristique qui puisse le différencier d’un autre de son espèce. En ce sens, il sera ici question d’un homme augmenté , comme individu humain augmenté par les néotechnologies .
Chapitre II
CONVERGENCE ET INNOVATION
“ NBIC ” est l’acronyme de Nanotechnologies , Biotechnologies , Informatique , Cognitique . C’est le titre d’un rapport publié en juin 2002 à la demande de la National science foundation (NSF) et du Department of commerce (DOF) des États-Unis, et sous-titré “Technologies convergentes pour améliorer les performances humaines”.
Ce rapport fait un point de l’avancée des sciences et technologies afin d’en promouvoir la “ convergence ” et permettre l’accroissement des capacités et des performances humaines grâce à des synergies entre les quatre composantes applicatives NBIC . Selon les éditeurs, appuyés par une cinquantaine d’experts des sciences, des humanités, de l’économie, de l’industrie ou de l’éducation, la “ convergence” est une chance à saisir. Les performances humaines peuvent aujourd’hui être augmentées grâce à l’intégration stratégique des technologies concernées. C’est entre autres à partir de l’échelle nanométrique en remontant vers des systèmes complexes que l’on peut alors modifier, façonner, voire créer (Roco & Bainbridge, 2002 ; Bainbridge & Roco, 2006).

On peut ici rappeler ce que sont ces domaines à forte valeur ajoutée scientifique et économique, dont on appelle la convergence alors qu’ils sont encore inscrits dans des secteurs disciplinaires distincts.
Les nanotechnologies correspondent aux techniques et technologies de dimension atomique ou moléculaire 2 . Elles connaissent un développement particulier en Amérique et en Asie, avec des investissements de recherche exceptionnels et la création de nombreuses sociétés 3 , effort qui s’ouvre depuis ces dernières années à l’Europe.
Les biotechnologies concernent d’une part la cartographie et l’action directe sur le génome des organismes vivants, l’ingénierie génétique avec le séquençage et le clonage, y compris des humains. De multiples sociétés se développent dans le domaine depuis une dizaine d’années. Elles font d’autre part référence à la biologie humaine et à la médecine : avancées pharmacologiques, bio-implantations de matériaux nouveaux ou de dispositifs et machines thérapeutiques, etc.
Les sciences et technologies de l’information incluent ici l’informatique, l’électronique, l’automatique, les télécommunications, la robotique, etc. , ainsi que les futurs modes de traitement de l’information comme l’informatique quantique, les mondes virtuels, etc. L’effort financier et l’intégration socio-économique sont ici plus anciens, tant en termes d’équipements que de services. Ce secteur trouve un renouveau avec de nouvelles applications et une diffusion des composants électroniques communicants, y compris au sein même des individus.
Les sciences cognitives appliquées, que nous préférons nommer cognitique 4 par analogie avec le mot informatique pour en signifier l’intention technologique, s’appuient sur les sciences et technologies de l’information, les neurosciences et les sciences humaines et sociales. Discipline transverse, la cognitique associe également les domaines applicatifs des sciences de la communication, de l’intelligence artificielle ou hybride, des études d’usage et des réseaux, et celles des phénomènes sociaux qui les accompagnent. Elles s’inscrivent souvent dans une perspective de conception industrielle et de gestion économique, de management des connaissances ou de robustesse du traitement de l’information.

Le rapport NBIC et les ouvrages qui en sont issus évoquent plusieurs pistes de développement.
Une intégration réelle entre l’homme et les dispositifs technologiques, des interfaces directes entre le corps et la machine 5 , permettront, par exemple, un contrôle transparent d’outils ou de systèmes industriels, mais aussi une connexion directe des cerveaux vers une émergence collective. Des nanorobots seront capables de voyager dans le corps humain pour l’explorer ou le traiter, par exemple en débouchant ou réparant des artères, en contrôlant le métabolisme cellulaire et en délivrant in situ de microdoses pharmacologiques. Des nanocapteurs permettront d’avoir une connaissance instantanée de l’état physiologique des organes, des muscles, du sang, et de leur adaptation aux modifications de l’environnement. Des progrès potentiels en matière de prothèses substitutives ou d’exosquelettes démultipliant les forces, aidant ou développant les actions, sont envisagés pour le handicap, mais aussi pour l’homme sain. Des robots sociaux et des machines intelligentes offriront une aide quotidienne dans la vie domestique ou relationnelle, notamment par la substitution physique, la surveillance, mais aussi la traduction automatique ou le repérage de caractéristiques communicationnelles diverses.

Une notion centrale est celle de “convergence”. Elle se fonde d’abord sur un projet d’unité matérielle à l’échelle nanométrique des objets de chacun des quatre domaines. L’intégration technologique y est conçue à partir de nanocomposants que l’on peut combiner et associer grâce à des technologies, des “machines” et méthodes efficaces à cette échelle, pour remonter jusqu’aux objets ou aux éléments corporels micro voire macroscopiques ou environnementaux.
Au-delà de la convergence technologique, le regroupement d’acteurs actuellement dispersés est nécessaire. Ainsi une réflexion doit être engagée sur et par les usagers et les équipementiers des matériels informatiques, “ smartphones ” 6 et autres technologies embarquées, ceux des environnements intelligents et de la diffusion des composants communicants, les gestionnaires des réseaux d’énergie et de “télé-coms”, les acteurs de l’Internet, etc.
Est posé également le problème des moyens d’anticiper cette convergence, de la faciliter et éventuellement de la contrôler en l’encadrant dans des perspectives éthiques, économique et juridique.

La publication de ce rapport futuriste 7 a d’emblée soulevé un vent d’incrédulité et de critiques. Qualifié d’utopiste, et même souvent dénoncé par certains humanistes, il a rassemblé la communauté techno-phobe autour d’une crainte d’évolution sociotechnologique dérèglementée, sorte d’enfer opposant nature, culture et technologie, et d’une peur catastrophiste d’un avenir déshumanisé. Il a cependant trouvé un écho intéressé dans l’ensemble des pays technologiquement avancés, en Amérique puis en Asie et plus prudemment en Europe, dans les communautés technophiles ou celles des économistes et des décideurs impliqués dans la compétition industrielle mondiale. L’argument est alors souvent celui du “non-choix”, du “il faut y aller” , pour ne pas rester sur le bord du chemin qui se fera de toute manière.

Hors des mentions trans- ou post-humanistes ( cf. chapitre III), un groupe d’experts s’est réuni en 2004 à l’initiative de la Commission européenne et a publié un rapport sur la convergence technologique pour le futur européen (Nordmann et al. , 2004). Les CTEKS 8 y sont présentées comme l’un des enjeux de la compétitivité. La stratégie européenne doit s’en inspirer dans la conjonction des besoins environnementaux ou sociétaux et des performances économiques. Le rapport, qui associe des scientifiques et technologues à des spécialistes des sciences humaines et sociales, promeut également une réflexion éthique et engage les états à faciliter le débat public sur la convergence.
Le Conseil national de la recherche du Canada a quant à lui promu un rapport sur la compétitivité et le rôle évolutif des sciences et de la technologie (Isabelle et al. , 2005). Ce document est ouvertement orienté vers la santé et la notion de “bien-être”, vers l’alimentation, l’énergie et l’environnement, dans “un contexte démographique, géopolitique, social et sécuritaire mondial”, et dans celui d’une innovation contingente de vagues technologiques ( cf. figure n° 2). Il met l’accent sur le pouvoir de rupture de la convergence des futures technologies qui se constitueront en associant plusieurs disciplines, en permettant des enrichissements et en valorisant une fertilisation croisée entre secteurs technologiques. Il note la remarquable imprédictibilité du domaine, avec des dépassements de points charnières inattendus, pour un avenir qui ne sera en rien une reprise du passé.
En France, le mouvement intégratif s’est plus discrètement retrouvé dans la mise en œuvre de programmes interdisciplinaires des grands organismes de recherche. Ces programmes de convergence visent à dépasser les cloisons de chaque domaine scientifique et à les organiser en but plutôt qu’en moyens. Ce mouvement a en particulier présidé à la structuration récente d’alliances 9 comme Allistene ou Athéna qui orientent certains grands axes programmatiques de la recherche fondamentale comme appliquée autour de l’homme et de ses rapports au numérique et aux nanotechnologies.

De manière générale, et après le rapport NBIC , une large communauté de scientifiques, d’économistes et d’entrepreneurs s’accorde sur le fait que le monde est à une période charnière qui ne peut plus se satisfaire de grands domaines technologiques disjoints. La “convergence” apparaît à la fois comme une nécessité et comme une chance pour développer les grands projets du XXI ième siècle.
L’“homme augmenté” est manifestement l’un d’eux. Il ouvre ainsi une nouvelle vague d’innovation à la fois scientifique et technique.

Figure n° 2 – Les vagues d’innovations technologiques.
Figure d’après Isabelle et al. (2005). Selon le rapport du CNRC (op.cit.) des vagues d’innovations d’environ 50 à 65 ans sont fondées sur les progrès des technologies et ont déterminé l’économie mondiale (modulation d’enveloppe). Depuis 1980 ces vagues deviennent de plus en plus déterminantes avec la révolution des technologies de l’information et de la communication, qui continuera d’exercer une influence transformatrice jusqu’au moins en 2020. La vague suivante des biotechnologies et celle de l’énergie et de l’environnement pourraient alors être modifiées par le phénomène de convergence (cf. NBIC) avec les technologies numériques et les nanotechnologies.
Chapitre III
TRANSHUMANISME ET SINGULARITÉ
Le transhumanisme est une idéologie qui prône l’usage des sciences et des technologies pour développer, pallier ou dépasser les limites physiques et mentales humaines. Le mot est dû à Julian Huxley 10 , le frère de l’auteur du “Meilleur des mondes” , dans la fin des années cinquante. Le concept a été repris dans les années quatre-vingt pour exprimer le projet d’un homme augmenté par les technologies.

Le transhumanisme peut se définir comme étant un courant de pensée 11 moderne, principalement présent dans les pays anglo-saxons, qui se préoccupe de l’avenir de l’humain avec des ambitions technoscientifiques futuristes. Certaines contraintes biologiques de la condition humaine, telles que la souffrance, le handicap, le vieillissement, la mort non choisie, etc. , sont définies par les transhumanistes selon deux caractéristiques : elles sont nuisibles et inutiles. Elles peuvent être maîtrisées par un usage stratégique raisonné de la technologie.
La continuité évolutive de l’humain, régie comme celle de toutes les espèces selon les principes de la sélection naturelle, pourrait alors intégrer la science et la technologie pour une amélioration, une réparation, voire un dépassement de la vie biologique, considérée comme limitée et imparfaite (Borstrom, 2005). Pour la première fois, une rupture technologique permettrait, selon les transhumanistes, de dépasser la logique darwinienne et de s’affranchir de la “sélection naturelle”. Cette dimension de dépassement génétique ouvre la voie, chez certains, à une variété du courant de pensée qui se définit alors comme “posthumanisme” (Gordijn & Chadwick, 2006).

Le mouvement est résolument “technologiste” ; c’est dans le développement et l’application de la technologie que réside l’avenir de l’humanité. L’objectif est de deux ordres et qualifie alors deux courants. Le premier consiste à développer les capacités physiques des êtres humains pour augmenter l’action, supprimer la souffrance, combattre la vieillesse et la mort par la technologie. Le second est plus ambitieux encore puisqu’il se fixe le but d’augmenter artificiellement l’aptitude mentale, allant jusqu’à postuler pouvoir s’affranchir des contraintes de l’enveloppe charnelle de l’homme, de ses limitations et donc de celles du cerveau, en projetant de faire migrer son esprit et sa pensée vers un “ cyberespace ”, une “matrice” de type Internet, universellement répandue, toujours accessible et donc quasi intemporelle.

I. – Le projet du dépassement
Cette idée d’un possible et souhaitable dépassement prend ses sources, selon les transhumanistes, dans les mythes antiques et religieux 12 , les contes anciens, l’alchimie médiévale 13 , puis la philosophie humaniste de la Renaissance et celle des Lumières 14 . Néanmoins, cette lignée est discutée et certains la dénoncent comme une suite d’amalgames revendiqués a posteriori , pour les besoins de la cause, voire comme des “confusions conceptuelles et sémantiques” (selon Vezeanu, 2010) 15 .
L’idée d’un usage de la science à des fins de survie et de santé éternelle a cependant été développée avec un tel objectif explicitement revendiqué dès la première moitié du XX ième siècle 16 . Cette idée s’est appuyée sur les grands courants des découvertes scientifiques, puis sur le développement des techniques innovantes de la biologie et de la médecine d’après-guerre, de l’aéronautique et de la conquête spatiale. Le mythe a évidemment été largement promu par la science-fiction, avec des descriptions d’interfaces avancées, de cyborgs, d’androïdes, de répliquants et autres robots ou organismes hybrides.

Cette idée de dépassement a rencontré les projets des pionniers de l’Informatique californienne. Un mouvement a ainsi vu le jour autour de Stanford, en étant explicitement orienté vers l’augmentation cognitive. Il a influencé la naissance de l’Internet et le développement des interfaces homme-machine.
Un exemple peut être donné par le “Memex”, basé sur l’ancienne idée du “ Mundaneum ”, un système idéalisé de compilation sur papier de toutes les connaissances du monde selon un système de classification décimale universelle. Imaginé à la fin du XIX ième siècle par deux juristes de Mons (Belgique), Paul Otlet et Henri La Fontaine (Levie, 2006), il a été théoriquement repensé par l’ingénieur américain Vannevar Bush 17 , pour le rapprocher de sa conception du fonctionnement du cerveau humain (Bush, 1945). Le “ memory expender ” ou “expenseur de mémoire humaine” est un calculateur analogique théorique, relié à une bibliothèque universelle, dont le but est d’augmenter la pensée et l’intelligence humaines en les enrichissant si besoin par toutes connaissances utiles (Nyce & Kahn, 1991). Cette notion d’augmentation mnémonique par accès à des bases de données en ligne est à l’origine du principe de l’“hypertexte”. Le système 18 fut concrètement réalisé en 1960 par Douglas Engelbart 19 , créateur dans les années soixante du “ Augmentation Research Center ” à Standford.
Ce centre original était dévolu à la recherche sur l’“ Augmenting Human Intellect ” (AHI) et les “ Human-Machine Interfaces ” (HMI). Il a fortement influencé les milieux “ hight tech ” californiens, notamment en formant dès les années soixante-dix plusieurs chercheurs californiens des firmes Xerox , Sun , Hewlett-Packard , Apple , etc.
L’essaimage a participé à l’émergence de la “ Silicon valley ” et de la Californie des nouvelles technologies, dans un espace d’inventivité et d’innovation libertaire. L’idée d’augmentation de la pensée et du corps y a concrètement rencontré l’informatique, l’électronique et les biotechnologies. Elle a diffusé et s’est développée dans les milieux intellectuels, scientifiques, philosophiques, artistiques, dans de multiples courants à la fois technologiques, politiques et idéologiques 20 . Dans les années quatre-vingt, Los Angeles accueillait alors plusieurs manifestations dans l’intention d’exposer les idées, de favoriser les interdisciplinarités et de fédérer les convaincus ou les simples curieux intéressés, et dès lors invités à rejoindre un “mouvement transhumaniste” d’ambition universelle.

II. – Transhumanisme et extropie

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents