Afrique aimée
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Description

Il s'agit du récit d'un couple ayant passé de longues années en Afrique. D'abord le Dahomey (actuel Bénin) sur les traces du roi béhanzin et de sa culture artistique, puis l'Oubangui, le Soudan et enfin durant sept ans le Tchad. Tandis que lui pourchassera les moustiques, vesteurs de tant d'épidémies, elle créera une école où les jeunes seront initiés aux arts plastiques et aux anciennes traditions tombées dans l'oubli.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2009
Nombre de lectures 207
EAN13 9782296678910
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Afrique aimée

Chroniques d’un temps passé
Graveurs de mémoire

Dernières parutions

Pierre VERNAY, Chronique amazonienne d’un bateleur fou d’écriture, 2009.
Éric LE RAY, Marinoni, fondateur de la presse moderne (1823 -1904), 2009.
Michèle PERRET, Terre du vent. Une enfance dans une ferme algérienne , 2009.
Pauline BERGER, Bruits de couloirs. Dans les coulisses d’un internat de jeunes filles (1951-1958), 2009.
Franco URBINI, La libération de la France , l’Indochine. Souvenirs de guerre d’un 2 e classe (1941-1947), 2009.
Rémy MARCHAND, Les mémoires d’un poilu charentais, 2009.
SHANDA TONME, Les tribulations d’un étudiant africain à Paris. Livre I d’une autobiographie en 6 volumes , 2009.
Attica GUEDJ, Ma mère avait trois filles. 1945-1962 : une enfance algérienne , 2009.
Roby BOIS, Sous la grêle des démentis. Menaâ (1948-1959), 2009.
Xavier ARSÈNE-HENRY, Les Prairies immenses de la mémoire , 2009.
Bernard LAJARRIGE, Mémoires d’un comédien au XX e siècle. Trois petits tours …, 2009.
Geneviève GOUSSAUD-FALGAS, Les Oies sauvages. Une famille française en Tunisie (1885-1964), 2009.
Lucien LEMOISSON, Itinéraire d’un pénitentiaire sous les Trente Glorieuses , 2009.
Robert WEINSTEIN et Stéphanie KRUG, L’orphelin du Vel’d’Hiv , 2009.
Mesmine DONINEAUX, Man Doudou, femme maîtresse , 2009.
François SAUTERON, La Chute de l’empire Kodak , 2009.
Paul LOPEZ, Je suis né dans une boule de neige. L’enfance assassinée d’un petit pied-noir d’Algérie , 2009.
Henri BARTOLI, La vie, dévoilement de la personne, foi profane, foi en Dieu personne , 2009.
Régine Le Hénaff


Afrique aimée

Chroniques d’un temps passé


L’Harmattan
© L’H ARMATTAN, 2009
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-09179-5
EAN : 9782296091795

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Première partie
I – Dakar (1937)
La nuit tombe sur Marseille et sa Bonne-Mère. Les nuages bas, la pluie et le vent ajoutent au sinistre de la situation. Sur le quai, ma mère pleure. La fille unique qu’elle n’a pratiquement pas décramponnée depuis sa naissance est là, à bord d’un paquebot qui s’apprête à partir vers les dangers inconnus d’une Afrique pleine de sauvages emplumés et pourquoi pas cannibales.
Accoudé au bastingage, le gendre (mon mari) écoute avec émotion mêlée de soulagement le mugissement puissant de la sirène qui annonce l’appareillage. Soulagement dû, en partie, aux milliers de kilomètres qui vont bientôt le séparer d’une belle-mère envahissante ; émotion car cette clameur qui monte du bateau et vous prend aux tripes annonce qu’il vient, enfin, de mener à bien son rêve d’enfant : devenir médecin colonial comme le tonton Georges.
Quant à moi, je suis partagée entre l’angoisse et la curiosité, l’envie de pleurer et celle de rire, ce qui me confère l’aspect de la parfaite andouille qui ne sait pas ce qu’elle veut.
Passent les premiers jours qui consistent à s’adapter à la routine ronronnant du bord. Le vieux Canada prend retraite des lignes de l’Atlantique-nord, taille péniblement sa route dans le mauvais temps qui ne nous a pas quittés depuis le départ de Marseille. Gibraltar franchi, c’est encore pire : nous longeons la côte d’Afrique dans une mer très forte, agitée par un vent furieux qui soulève des montagnes d’écume et les envoie voltiger par-dessus les cheminées. L’accès des ponts est interdit aux passagers, lesquels seraient bien en peine d’apprécier la beauté du spectacle tant ils sont malades. Pas un coin du bateau qui ne soit devenu un vomitoire en puissance. Personne ne se risque plus à la salle à manger, d’où parvient le fracas de la vaisselle brisée, et l’idée seule de la célèbre gastronomie des paquebots français transforme les visages pâles en faces de filets de soles avariées.
Jour après jour, le vieux paquebot tosse dans les vagues en craquant de toutes ses boiseries intérieures. Histoire de nous remonter le moral, une sirène de brume hulule à intervalles réguliers. La forte houle qui nous prend en plein travers déclenche la dégringolade en chaîne de tout ce qui n’a pas été soigneusement arrimé. Dans notre cabine, c’est le carnage. L’antique bidet à pattes glisse d’une cloison à l’autre et les objets de toilette cascadent du lavabo à la moquette où le tube de dentifrice écrasé voisine avec un caramel mou. Afin de limiter la casse, j’ai solidement amarré le berceau à un des montants de ma couchette… ce berceau où dort, repu et insensible au tintamarre extérieur, une larve humaine de six mois. Mon fils. Ma merveille. Pendant ce temps, le père qui a horreur des odeurs de pipi et de vomi arpente en vrai marin breton les coursives dégoulinantes d’embruns. Il faudra attendre encore une vingtaine d’années pour que lui vienne la fibre paternelle, quand les fils de sa chair (car il y en aura d’autres) seront assez costauds pour hisser les voiles ou relever l’ancre de son voilier.
Je me demande ce que je fais sur cette galère à vapeur, car rien ne m’avait préparée à ce genre de vie. Élevée en Alsace, où mon père avait trouvé un job de chef d’orchestre au retour de la guerre, je me suis retrouvée coincée entre deux géniteurs dotés l’un et l’autre d’une forte personnalité et d’un caractère de cochon. Ils ne tardèrent pas à en venir aux mots, aux mains et aux avocats. Ils ne furent pas heureux ensemble, n’eurent que moi comme enfant et se séparèrent au bout de quelques années. Mon père s’en retourna à Paris et je restai avec ma mère qui, quoique très belle, ne se remaria jamais. Une fois suffit. Mon enfance alsacienne se résume à des souvenirs de grandes libertés, d’amour des animaux en général et des chevaux en particulier. Ma mère ne faisait pas le poids quand elle tentait d’interdire les tapis d’Orient aux chiens puçeux ramassés sur le trottoir, la cuisine aux volatiles divers et les balcons aux cochons d’Inde ou aux lapins. Pas le poids non plus pour obtenir de moi des succès scolaires, heureuse quand je n’étais pas flanquée à la porte en fin d’année avec des réflexions du genre : votre enfant est charmante, dynamique, originale... mais si vous trouviez une autre école pour la prochaine rentrée, nous vous serions très reconnaissants. Seul, un collège protestant m’a gardée plusieurs années de suite, mais uniquement pour enchoser les catholiques. Le jour où, fière comme un pou, je ramenai un certificat d’études primaires mention passable, ma mère n’en crut pas ses yeux et m’offrit aussitôt mon premier cheval. Il s’appelait Kim et c’était mon cheval à moi seule.
Dès lors, je me désintéressai totalement des études et les cours à la sauvette furent entrecoupés de longues séances d’écurie où j’appris à remuer correctement une litière, à aérer le fumier et à décrotter la sole d’un sabot. Comme nous habitions au quatrième étage sans ascenseur, il n’avait pas été question d’installer Kim en compagnie des chiens et des cochons d’Inde, de sorte que je passai le plus clair de mon temps au manège de l’orangerie où il avait été mis en pension.
L’année de mes quinze ans, ce bonheur que je croyais éternel chavira en l’espace de quelques jours. Ma mère perdit ses sous dans un krach bancaire retentissant et dut très vite dire adieu aux onze pièces de l’appartement, à la cuisinière, au chauffeur et a tout ce luxe qui était le sien depuis l’enfance. Je n’ai réalisé que beaucoup plus tard à quel point elle avait eu du cran. Très simplement, sans larmes, sans jérémiades inutiles mais non sans fierté, elle fit ses paquets et s’en retourna à Paris, où elle loua un petit trois pièces sur cour près de la place de l’Étoile. Pour moi, ce fut le drame. Perdue dans cette fourmilière en grisaille, je pensai à Kim qui avait été vendu au manège, à la campagne qui sentait le houblon et à ma liberté perdue. Notre mouise relative nous apporta quelques compensations : je fus débarrassée d’une vieille gouvernante mitée et revêche tandis que ma mère vit s’envoler, tels des ramiers, la nuée de pique-assiettes qui hantait la maison. Enfin seules nous nous retrouvions toutes les deux complices, unies plus qu’avant dans un même esprit de rigolade qui nous a toujours permis de transformer les tracasseries passagères en autant de sujets de plaisanteries. Ainsi, lorsque l’humeur devenait morose, nous déjeunions avec un air d’opéra en nous passant le sel sur « Les Clochettes de Lakmé » ou les saucisses sur « La Chevauchée des Walkyries ». Elle chantait comme une casserole et comptait sur moi pour retrouver les thèmes wagnériens dont nous avions été gavées durant nos années strasbourgeoises.
À Paris, je pus abandonner des études classiques pour lesquelles je n’étais pas douée et j’entrai, le visage couvert d’acné, à l’École des arts appliqués de la rue Duperré, ce qui ne m’empêcha pas de monter à cheval le dimanche au bois de Boulogne. Deux années s’écoulèrent ainsi, jusqu’à ce que je rencontre celui qui allait placer mon amour du cheval à l’arrière-plan de mes préoccupations.
Bigouden, natif de l’île Tudy dans le Finistère, fils de Igouden de Pont-l’Abbé, je crois qu’il m’a séduite en se faisant passer pour le descendant d’une horde de Mongols. Sérieux, réfléchi, un tantinet snobinard, il venait de terminer ses études de médecine à l’École de santé navale de Bordeaux dont il arborait l’uniforme d’enseigne de vaisseau bleu marine, très chic avec la casquette. Nous étions si différents l’un de l’autre que seul un amour commun pour les animaux était capable de nous rapprocher, lui la grosse tête sérieuse et moi cancre farceuse. J’avais dix-huit ans et lui vingt-trois lorsque nous avons défilé devant monsieur le maire par un matin d’hiver, puis en face de monsieur le curé pour finir autour d’un buffet de chez Potel et Chabot. Nous étions si naïfs et si neufs que nous sommes allés passer le soir de nos noces au cirque Médrano, la main dans la main. Restait encore, pour Alain, à accomplir une année de spécialisation sur les maladies tropicales à Marseille et c’est là que nous avons appris la cohabitation, les deux brosses à dents dans le même verre et les deux étrangers dans le même lit. C’est ainsi que notre petit demi-Breton est né prés de la Cannebière. Plus tard, il s’en est trouvé fort vexé et, pour le consoler, je lui ai fait remarquer que nous aurions pu l’appeler Marius au lieu d’Alain-Marie.

Dakar. Le Canada est amarré à un quai crasseux, au milieu d’une foule grouillante et colorée. Des porteurs braillards se sont emparés de nos bagages et nous les suivons dans la bousculade, la chaleur et le bruit jusqu’à une calèche vétuste attelée de deux haridelles couvertes de mouches. Ça sent l’urine et la poussière.
Dakar, en 1937, n’est encore qu’un embryon de ville ou les alignements irréguliers de maisons sans étage s’étirent pour former de vagues rues. Peu ou pas d’autos. Ballottés dans notre calèche grinçante, nous roulons à la recherche d’un hôtel où passer la nuit, et ça s’annonce plutôt mal. À chaque arrêt, Alain revient la mine contrite : c’est complet. À grands claquements de fouets et de vociférations, notre cocher nous mène ainsi de rues en ruelles car notre quête descend rapidement l’échelle du standing. Alors que le soleil rougeoyant va disparaître du ciel, nous échouons devant l’hôtel de Globe, masure sordide dans un recoin qui ne l’est pas moins. À l’intérieur, c’est pire. Le tenancier n’a qu’un œil et les portes des chambres s’arrêtent à soixante-dix centimètres du sol, comme dans les mauvais films d’aventure. La notre, de chambre, est meublée d’un lit de fer, d’une chaise et d’une table dite de toilette avec cuvette ébréchée et pot sans eau. Les volets sont hermétiquement clos, impossible de les ouvrir pour respirer un peu. De gros cafards crapahutent sur des murs maculés de crasse. Je reste là, plantée au milieu de ce décor sordide et je pleure en serrant bien fort le fils contre moi. « Les femmes, c’est tout ce que ça sait faire : pleurer ». On ne peut pas dire que mon mari sait trouver les mots qui consolent.
Le lendemain, tout va s’arranger comme par miracle. Profitant de ce que Alain est parti se présenter aux autorités médico-militaires, je me fais conduire à l’hôtel du Palais, le meilleur, demande à parler au directeur et commence à raconter en détail notre nuit passée au bordel. Devant mon extrême jeunesse, le bébé attendrissant et le récit coloré, il se souvient qu’il lui reste une chambre confortable, toute gaie avec une terrasse fleurie de bougainvillées. Notre voisin de palier se nomme Antoine de Saint-Exupéry.
Nous ne resterons que six semaines à Dakar, le temps pour Alain de se pénétrer des bienfaits de l’hygiène en terre africaine. Faute d’un moyen de transport autre que la calèche, nous ne verrons pas grand-chose des environs de la ville. Pendant qu’Alain bosse, je promène le fils dans les jardins de la place Protet. Notre héritier gazouille dans une poussette pliante et il apprécie grandement ces sorties au soleil, son petit corps à l’aise dans une barboteuse fraîche et son crane à peine chevelu abrité sous un léger chapeau de coton. Les Noirs, qui adorent les enfants, lui sourient de toutes leurs dents éclatantes mais j’ai de sérieux problèmes avec les visages pâles que je rencontre de temps en temps. Cela va de « la tête de votre enfant est insuffisamment protégée » à « vous êtes complètement folle de ne pas mettre de casque à votre bébé ». C’est vrai que je devrais me plier à la coutume imbécile qui consiste à s’enfermer le crane dans une boîte ovoïde qui, même en liège, entretient à l’intérieur une chaleur de four à pain et qui fait ressembler les Européens à autant de Savorgnan de Brazza. Ils sont scandalisés par mon inconscience, ces braves passants. Pas plus les enfants que moi ne porterons jamais cet ustensile aussi ridicule qu’inefficace, d’autant que nous avons déjà un petit grain dans la famille, alors…
Il n’y a pas grand-chose comme animaux familiers à Dakar, à part les chevaux qui tirent les calèches, les mouches qui harcèlent les chevaux et les moustiques qui se collent sur notre peau. De temps à autre, un gros lézard vient me rendre visite sur la terrasse et il agite la tête de haut en bas, comme s’il était toujours d’accord. Le soir, ce qu’on appelle les tarentes dans le Midi de la France cavalent le long des murs, aidés de leurs petites pattes à ventouse. C’est maigre car vu de loin je m’étais imaginé Dakar aux portes de la jungle. Le premier contact avec la faune africaine a lieu à l’institut Pasteur, à l’occasion d’une réception officielle où Toto, un vieux chimpanzé roublard, joue les maîtres de cérémonie. C’est lui qui dirige la manœuvre des voitures des huiles, baise la main des dames et offre le champagne au buffet.
À l’issue de ce stage, Alain reçoit son affectation définitive. Ça sera le Dahomey. Vite, je me précipite sur une carte et constate que ce n’est pas la porte à côté. On va refaire les bagages, embarquer sur un vieux rafiot poussif et sans confort, le Hoggar . Voyage interminable, chaleur, pas un souffle d’air, de la fumée et des flammèches partout. J’étouffe, le fils se déshydrate, seul l’homme est à son aise. Il a la vocation lui !
II – Dahomey
Une sérieuse déception attend Alain au débarquement : il est nommé médecin résident de l’hôpital de Porto-Novo, la capitale. Cela veut dire qu’il sera bouclé en milieu hospitalier, prisonnier d’une médecine qu’il avait espéré fuir en quittant la France. L’humeur n’est pas joyeuse et je le comprends. Nous sommes logés à l’intérieur de l’hôpital où il sera de garde nuit et jour. C’est normal pour le jeune médecin-lieutenant de se taper les corvées. J’ai beau lui dire que plus tard, quand il aura pris du galon, c’est lui qui pigeonnera les autres, je me rends compte que mon argument n’est pas chrétien. Alain est d’autant plus amer qu’il se voyait déjà cavalant en brousse, intoxiqué depuis l’enfance par les récits mirifiques et farfelus d’un vieux tonton qui disait avoir participé en son temps à la conquête de ce même Dahomey, un matelas sur la tête pour se protéger des flèches empoisonnées. Bien sur, Alain ne s’attendait certes pas à guerroyer le crane enfoui sous un matelas, mais, eh ! eh ! Les superbes amazones aux seins nus ne lui auraient pas déplu, avec ou sans matelas.
Moi par contre, venue là sans idée préconçue, je découvre un monde nouveau qui m’enchante, malgré la chaleur moite qui colle les vêtements à la peau et les odeurs de merde mêlées à celles, capiteuses, de l’ilang-ilang qui pousse devant notre case. Tout me parait démesuré. Le soir de notre arrivée, une tornade tropicale s’abat sur nous avec une violence telle que les plus gros orages dont je puis me souvenir ne sont que pets de lapin. Le ciel est en feu, le tonnerre gronde à l’infini et, dans le séjour où je me suis réfugiée, je vois soudain un long serpent d’étincelles crépitantes suivre les méandres des fils électriques qui se promènent à nu le long des murs. Spectacle impressionnant que j’aurais maintes fois de regretter car nous ne serons pas près de revoir, au cours de nos prochaines affectations en brousse, une installation électrique aussi précaire soit-elle.
Le golfe du Bénin a constitué en son temps le plus important réservoir d’esclaves de l’Afrique. Viande humaine traitée comme du bétail, trafic abominable où chacun trouvait son compte sur le dos des plus faibles, l’esclavage a toujours existé dans cette partie du monde et ne cessera probablement jamais tant cette pratique fait partie des coutumes. Le fait d’avoir été, à une époque reculée, acheteurs de « bois d’ébène » à développé chez nous un tel complexe de culpabilité qu’il nous ferait presque prendre à notre compte l’entière responsabilité de ce trafic. Nous oublions trop souvent que les pourvoyeurs de ce marché étaient les chefs de village, rois et roitelets locaux qui, outre le profit, se débarrassaient ainsi d’une manière radicale de tous les indésirables, voyageurs étrangers, voisins gênants et familiers trop importants. Les prisonniers divers représentaient une marchandise idéale et, quand leur nombre était insuffisant pour la demande, on organisait de véritables battues pour renflouer les trésoreries. Un faible pourcentage de ces captifs partait pour le nouveau monde, les plus gros acheteurs étant les Arabes qui venaient de tous les coins de l’islam se fournir au gigantesque marché de Khartoum. Ce n’est pas une excuse et maintenant on a honte, mais le résultat est le même. Tant qu’il y aura des acheteurs pour ce genre de denrée, il y aura des esclaves à vendre et cela dans tous les pays du monde !
Mon esclavage à moi va commencer par l’engagement d’un boy (c’est ainsi que le personnel domestique est nommé). Les candidats se bousculent et, compte-tenu de ma totale inexpérience, je ne peux m’en remettre qu’au hasard. Aux innocents les mains pleines, je tombe par un coup de pot inouï sur un solide gaillard, transfuge d’une colonie anglaise voisine. Il se tient très droit, discret, presque distant. Son dos porte encore les traces d’une sévère tutelle britannique et, lorsque je lui aurai fait confectionner par le tailleur local une belle tenue blanche, il sera encore plus anglais qu’un anglais pur jus ; il se nomme Baba et va devenir pour nous à la fois le serviteur stylé, la nounou bienveillante et le conseiller aux affaires locales le plus avisé. Prenant les choses en main, il s’adjoint aussitôt un second boy qu’il se contentera de superviser alors que l’autre se tapera tout le boulot… à moins que ce second boy n’en engage un troisième à ses frais. Baba me choisit aussi un cuisinier et me libère ainsi de tous les soucis domestiques. Que va-t-il me rester à faire ?
Chaque matin, Baba m’accompagne au marché ou je découvre des légumes, des fruits nouveaux et des poissons inconnus. Il m’apprend à marchander et je m’aperçois avec stupeur que sans lui j’aurais payé sans hésiter dix fois plus que la valeur des choses. Je m’intéresse d’autant plus aux ressources locales qu’elles me permettent de court-circuiter les conserves venues de France et vendues à des tarifs incompatibles avec la solde minable d’un jeune médecin lieutenant. Je réalise que le lapin peut-être avantageusement remplacé par de l’agouti, de la famille du rat, et qu’une matelote de ce même agouti aux patates douces est bien meilleure qu’une boîte de cassoulet ramolli.
Au cours d’un déjeuner, je vante à Alain la qualité des produits du pays en oubliant, dans mon enthousiasme, son esprit de contradiction.
Tu me fais rire avec tes légumes africains. Sais-tu d’où vient le manioc ?
Ben… d’ici.
Non. D’Amérique, de même que l’igname et la patate douce. Ces racines ont été importées en Afrique par les premiers missionnaires portugais.
Et l’arbre à pain, alors ?
Originaire de Polynésie.
Et les bananes ?
De Chine.
Et les mangues ?
D’Asie.
Les avocats ?
D’Amérique.
Ça commence à ressembler à la chanson de l’alouette plumée. Une dernière question trotte dans ma tête :
Alors, qu’est-ce que mangeaient les Africains « avant » ?
Ils vivaient de chasse et de cueillette. Point final.
Les enfants des écoles, malins comme le sont les petits êtres humains avant qu’ils ne commencent à penser aux filles ont vite compris qu’ils pouvaient gagner quelques francs en nous apportant des poissons vivants. Alain, qui traîne toujours des tas de bouquins avec lui, leur a montré les dessins des espèces qu’il espère trouver par ici… et un jour, miracle, un gosse nous apporte un merveilleux hémiochromis aux ocelles d’arc-en-ciel. Alain est tellement béat d’admiration devant pareille splendeur qu’il allonge cinq francs à l’enfant. Il n’y a pas qu’à Landernau que les nouvelles vont bon train, car le jeudi suivant, une kyrielle d’écoliers se presse devant notre porte, chacun tenant une cuvette ou une calebasse remplie d’héliochromis. Ils nous expliquent qu’ils ont asséché un petit marigot dans lequel vivent ces sortes de poissons et qu’ils n’ont eu qu’à les ramasser. Simple. Il suffisait d’y penser. Alain, qui ne peut expliquer à ces enfants astucieux la loi de l’offre et de la demande, n’a plus qu’à payer cinq francs pour chaque héliochromie, si bien que la solde du mois y passe et que l’aquarium étant trop petit pour les contenir, ils vont finir dans la bassine a friture. Presque aussi cher que du caviar…
Une autre fois, on nous apporte une dizaine de drôles de bestioles aquatiques qui ressemblent à des otaries de dix centimètres de long, avec d’énormes yeux tout ronds sur le dessus de la tête. Ils se tortillent et avancent à l’aide de leurs nageoires ventrales appuyées sur le sol où ils semblent plus à l’aise que dans l’eau. Comme il est tard, on les fourre dans l’aquarium et on se couche. Le lendemain au réveil, nous les voyons tous perchés sur la moustiquaire, d’où ils nous regardent avec autant de curiosité que nous en manifestons envers eux. À peine ont-ils réintégré l’aquarium qu’ils en ressortent et repartent à l’assaut de la moustiquaire. Ces curieuses bêtes, ces périophtalmes qui vivent facilement hors de l’eau grâce à une réserve d’humidité accumulée dans leurs crânes globuleux. Ils sont comiques mais envahissants, aussi allons-nous les remettre dans leur mare d’eau natale après les avoir abondamment photographiés.
Les diverses bâtisses de l’hôpital sont disséminées dans un véritable parc entièrement planté d’essences tropicales, des arbres à fleur, des arbres à fruits. Sur le flanc de notre case se dresse un gigantesque avocatier couvert de fruits. Un avocat, ça se mange comment ? Coupés en deux avec de la vinaigrette dedans parait-il. On goûte, c’est infect, mais il faut préciser que l’huile d’arachides made in brousse, pressée sommairement et pas raffinée du tout a, outre son aspect brunâtre et sirupeux, un goût atroce de cacahouètes rances. Du coup on place les avocats dans les immangeables. Comme pour les huîtres, le tout est de savoir s’en servir !
Alain a horreur des papotages de bonnes femmes mais se laisserait aller à un bridge de temps en temps. Je n’aime ni l’un ni l’autre et je profite de chaque occasion qui m’est donnée d’explorer (!) Porto-Novo car, n’ayant d’autres moyens de transport que me pieds je ne peux m’aventurer dans les alentours et c’est ainsi que je vais me lier d’amitié avec un personnage des plus pittoresque. Un roi, rien que ça !
Pour comprendre l’histoire, il faut savoir que dans cette importante portion du Dahomey englobant la ville de Porto-Novo et de nombreux villages alentours, deux monarques durent un jour se partager le même trône. Étant tous les deux descendants du grand Béhanzin, héritiers de cette zone d’influence, plutôt que de se disputer comme des chiens, ils se mirent d’accord avec une sagesse surprenante pour se répartir équitablement ce qui pouvait se partager sans dommage : le temps. À Bento le jour, à Zounon la nuit.
Bento, l’aîné, est à vrai dire le plus sérieux des deux. Chef coutumier écouté et respecté, il règne du lever au coucher du soleil. Zounon, lui, ne sort que la nuit. Il est le roi de la combine et le patron des voleurs. C’est, bien sûr, celui que j’ai choisi comme copain. Toujours hilare, ses yeux pétillant de malice sous une crinière blanche, il vit dans un palais au toit de paille, entouré de courtisans et de serviteurs qui ne l’approchent qu’en rampant, la face collée au sol. Cette vulgaire piétaille ne pouvant s’adresser au maître que la bouche enfouie dans la poussière, la conversation est réduite à de vagues grognements de sorte que Zounon est ravi de recevoir des visiteurs en position verticale. Sitôt que nous sommes annoncés, il revêt à la hâte une tenue d’académicien, bicorne, épée, rien ne manque à la panoplie. Comme nous nous étonnons d’une telle magnificence, il nous explique qu’il se l’est procurée à Paris, quand il était allé à l’Exposition coloniale de 1931 pour figurer dans la reconstitution d’un village africain. Il est intarissable : la tour Eiffel, les Champs-Élysées, les robinets de son hôtel qui distribuaient de l’eau chaude et de l’eau froide… et surtout les gentilles dames qui lui apportaient le petit-déjeuner sur un plateau. Grand seigneur, il nous verse des verres pleins de peppermint qu’il nous faut avaler cul sec et sans eau. À la nuit tombante, nous prenons congé, car l’instant magique approche où Zounon va devenir roi à son tour.
La serviabilité de Zounon a bien failli être la cause d’un drame de la hiérarchie entre Alain et son médecin-chef. Au nombre des corvées obligatoires figure l’invitation à déjeuner du patron de l’hôpital, même si le médecin-chef en question a autant de séduction qu’une vipère cornue. La conférence au sommet a lieu dans la cuisine, car je me dois, ne serait-ce que pour l’avancement d’Alain, de recevoir cette peau de vache avec faste et originalité. Devant Baba et le cuisinier, je passe en revue les ressources habituelles. Du poulet ? On ne mange que ça. Du bœuf ? Il est farci de ténia. Du cochon ? Pas assez distingué pour un médecin-chef. Baba propose de la dinde et c’est une idée d’autant plus intéressante qu’il me reste une boîte de truffes, glissée dans les bagages ainsi que d’autres babioles indispensables en Afrique, par une mère prévoyante. Le problème sera de trouver une dinde, car je n’en ai jamais vu au marché.
Tu demandes à Zounon, suggère le cuisinier d’un petit air futé.
Je cavale au palais et fais part de mes désirs à l’académicien noblement appuyé sur la poignée de son épée.
Facile, Madame Docteur. Zounon démerde. Demain tu as la dinde.
Arrive le grand jour. Baba a recouvert la table de bois blanc d’une nappe brodée et amidonnée sur laquelle il a disposé avec art une guirlande de fleurs de flamboyants écarlates. Lui-même est empesé de la tête aux pieds et plus british que d’habitude. Alain n’est pas à la noce, coincé dans sa grande tenue immaculée des jours de fête, il a poussé la déférence envers son supérieur jusqu’à introduire ses orteils enflés dans des chaussures en toiles rétrécies par l’humidité. Le fils fait la sieste entre son singe et le chien. Je me suis, moi aussi, mise sur mon trente et un et, de la cuisine, s’échappe une suave odeur de truffes.
Midi pétant heure militaire, les invités se pointent au bas de l’escalier. Le naja grimpe en tête, suivi d’une épouse cramoisie et transpirante. Sans prendre le temps de dire bonjour, sans remarquer les fastes déployés en son honneur, il éclate, la face révulsée d’indignation et de rage.
Croyez-vous, ces salauds… ils ont cisaillé le grillage de mon poulailler pendant la nuit et ils m’ont volé ma dinde ! Faites-moi confiance, je finirai bien par savoir qui c’est !
Morne est la vie que nous menons ici, à part l’intermède comique de la dinde. À Marseille au moins c’était l’aventure et nous évoquons les ruelles sombres du quartier du Panier ou ces dames en peignoir descendaient avaler à la hâte une pizza entre deux clients et où des enfants nous tiraient par la manche et nous proposaient une séance de cinéma cochon. C’était beaucoup plus instructif que la cour de l’hôpital de Porto-Novo by night.
Les choses en sont là lorsqu’un matin Alain rentre en trompe de l’hôpital à une heure inhabituelle. Il est excité pire qu’une puce après une grève de la faim.
Tu sais ce qui nous arrive ? On fiche le camp d’ici. Je vais remplacer le camarade de Grand Popo. Parait qu’il a la grosse parable et qu’il est assiégé dans sa case par les gens du village qui veulent lui faire la peau !
Franchement, au premier abord, je ne suis pas enthousiasmée par les circonstances de cette soudaine mutation mais Alain a l’air si content que je m’efforce de m’y intéresser.
Ah bon. Et quand partons-nous ?
Demain matin. On emmène Baba. Grouille-toi de boucler les malles, je retourne à l’hosto !
Deuxième déménagement de notre vie conjugale qui en comptera trente-sept et, à l’heure où j’écris ces lignes… et la liste n’est pas close.
III – Grand Popo
L’océan s’étire à l’infini sous nos yeux éblouis. Dieu que c’est beau. Chaque matin, je n’ai qu’une dizaine de mètres de sable à franchir pour acheter du poisson aux pêcheurs qui tirent leurs filets sur la plage. Les paillotes du village s’échelonnent sur une étroite langue de sable enserrée entre la mer et la lagune. Les requins d’un côté, les crocodiles de l’autre, nous sommes bien entourés. Au milieu, une interminable cocoteraie qui s’effile et constitue la principale ressource de cette région déshéritée. On se débrouille avec les noix de coco et le poisson. Parfois un pêcheur ramène une tortue prise dans les mailles de son filet. Il s’empresse de me l’apporter, sachant que je la payerai un bon prix. Il s’étonne ensuite que je la remette en liberté tout en espérant qu’il la capturera à nouveau et que je lui rachèterai, etc., ce que l’on appelait à l’école le principe des vases communicants mais je ne pouvais imaginer que je l’appliquerais ensuite par tortue interposée.
Nous sommes très sommairement logés dans une case vétuste, bâtie sur pilotis au début du siècle jamais réparée depuis. Elle est adossée à la cocoteraie tandis que la mer vient lécher les premiers pilotis de la façade. Pieds dans l’eau, vue unique à l’étage, mais pour le reste cela tient de la crèche à cochons et du four à pain.
Le lendemain de notre arrivée qui, soi dit en passant, s’est effectuée dans le calme et la bonne humeur, Alain trébuche sur un énorme python de Seba assoupi au bas de l’escalier. Outre ses diplômes médicaux, Alain accumule des tas de certificats d’histoire naturelle et s’est toujours particulièrement intéressé aux serpents. Celui-là est de taille et doit avoir des difficultés digestives, car une paire de cornes de chèvres dépasse encore de sa gueule telles de superbes bacchantes. Avec ses trois mètres de long, il est bien plus passionnant que les orvets de Quimper-Corentin et Alain frémit d’émotion à l’idée d’adopter un animal aussi intéressant. Seulement voilà, au Dahomey le serpent est le grand fétiche : il a sa religion, ses prêtres et ses sacrifices de sorte que, si Alain veut garder celui-ci pendant quelque temps, il doit s’engager solennellement à le traiter avec respect et déférence. Chaque semaine, le chef féticheur de la secte particulière du python viendra en personne s’assurer des soins que nous accordons à cet hôte sacré. Après un roi, nous voilà avec un dieu…
L’adoration du serpent est un culte parmi tant d’autres dans ce golfe du Bénin profondément animiste qui à développé autour de ces croyances de remarquables manifestations artistiques sur le plan de la sculpture, de la peinture, de la musique et de la danse. Les sorciers sont les maîtres occultes du pays et les sacrifices humains pratiques courantes (notre prédécesseur en a fait l’expérience en s’intéressant de trop près à la disparition d’un de ses jeunes malades). Ce sont leurs affaires, pas les nôtres ; d’ailleurs ne sont-ils pas plus réalistes que nous quand ils suppriment à la naissance les enfants mal formés et les jumeaux chétifs trop délicats à élever ? Les féticheurs n’ont pas que des pratiques sinistres à leur actif ; je les ai vus, en pleine saison sèche, déclencher un véritable déluge à la suite d’une impressionnante procession incantatoire menée par des sorciers masqués qui brandissaient les effigies des dieux de la pluie. Magie véritable ou sens inné de la météorologie ?

Le régime poison-noix de coco-manioc-mouches-poussières et chaleur convient on ne peut mieux au fils. Il cavale sur ses genoux et ses menottes, suivi de près par un singe et un goret braillard, les trois compères pissant et crottant joyeusement un peu partout. Le python se porte bien, lui aussi, et le temps va venir de lui offrir une nouvelle chèvre. Alain lui a construit une sorte de cage vivarium en grillage qui occupe la moitié de notre pièce de séjour, afin que notre serpent-dieu se sente moins seul, et nous lui avons adjoint une paire de varans d’un bon mètre de long qui, eux, n’ont pas l’air de se plaire et arpentent sans relâche la cage en fouettant rageusement l’air de leur queue puissante. Rien à voir avec d’inoffensifs lézards, ils font un tel vacarme et sentent si mauvais que je comprends que le python ne daigne pas leur porter attention.
Une nuit où je dors seule à la case, Alain étant en tournée de vaccination, je suis réveillée en sursaut par un tintamarre épouvantable. Mon lit tressaute comme secoué par un tremblement de terre et mes oreilles sont vrillées par des sifflements douloureux. Je me lève en vitesse et allume la lampe à pétrole. Dans le séjour, un spectacle impressionnant m’attend : les deux varans se sont échappés après avoir déchiqueté le grillage et ils sautent comme des fous d’un mur à l’autre, fracassant sur leur passage tout ce qui entrave leur course éperdue. Le sol est jonché de morceaux de bois, de vaisselle et de verre brisé. Mue par l’instinct maternel, je me rue vers le lit du fils avec tant de vigueur que le plancher dévoré par les thermites s’effondre sous mon poids et que j’atterris brutalement un étage plus bas, c’est-à-dire entre les pilotis, les fesses dans le sable au milieu d’une assemblée de crabes… pendant que les varans empruntent l’escalier pour rentrer chez eux en brousse. Ni le fils ni le python ne se sont réveillés.
Si ma mère pouvait imaginer, un seul instant, le degré d’inconfort dans lequel vit sa fille unique, elle en tomberait raide, foudroyée d’horreur. L’eau saumâtre tirée du puits, la lampe à pétrole à la flamme vacillante, les tinettes composées d’une planche percée posée sur un vieux seau, les escadrons de moustiques et un ravitaillement quasi inexistant. À part le poisson, les poulets style course à pattes et le cochon, qui est devenu si copain avec Alain-Marie qu’il est fort peu probable qu’il passe jamais à la casserole, il ne reste plus guère que la capture et la mise à l’engrais de gros crabes terrestres, que le cuisinier nous prépare de délicieuse façon. Mais l’océan est si beau à nos pieds, il gronde en étouffant du craquement de ses vagues le bruissement du vent dans les cocotiers. Ça se paye et je ne suis pas près d’oublier ces instants magnifiques.
Quand la chaleur devient insupportable, nous allons nous baigner et la mise à l’eau n’est pas toujours facile. Toute la côte ouest de l’Afrique est soumise au phénomène de la barre constituée par deux rangées d’énormes rouleaux déferlants, l’un sur la plage, l’autre à une centaine de mètres plus au large. Entre les deux, une zone relativement calme dans laquelle il fait bon se laisser flotter, le tout étant d’y arriver. Il suffit d’avoir le coup d’œil prompt et la décision rapide pour se glisser entre deux vagues croulantes et atteindre les eaux calmes. Le retour se négocie au pif et non sans dommage pour la peau des fesses, car il est impossible, dans ce sens, de choisir le moment adéquat et on atterrit brutalement sur le sable, plaqué par la vague déferlante. Nous savons qu’il y a beaucoup de requins et qu’il est peu raisonnable de se baigner dans ce secteur, mais il fait si chaud que la prudence est toujours remise au lendemain.
Les crocodiles sont infiniment plus dangereux que les requins et Alain, qui va souvent visiter le petit dispensaire d’un village lacustre édifié sur la lagune depuis la nuit des temps, n’entend parler que de jambes sectionnées, de bras arrachés et de jeunes enfants gobés. Pourtant, les dangers encourus par la présence des crocodiles ne sont rien en comparaison de ceux qui sont occasionnés par les moustiques, et principalement par les stegomyias qui véhiculent la redoutable fièvre jaune. Bien que nous ayons été vaccinés à Dakar, on se méfie, car ce moyen de protection n’est pas encore bien au point. Le meilleur reste encore la moustiquaire ; aussi, en période d’épidémie, la solution élémentaire étant de ne pas se laisser piquer, on se met à l’abri de sa moustiquaire juste avant le coucher du soleil. Dans les villages et les petits groupements de cases, ce sont des feux entretenus la nuit qui tentent tant bien que mal à éloigner ces moustiques voraces. Devant ce danger, Alain s’efforce de former des agents d’hygiène pour éviter la prolifération des larves. Au cours de ses futurs séjours africains la traque des gîtes à larves restera une de ses principales préoccupations.

Depuis plusieurs jours, un natif du coin vient me proposer ses services et il espère que je l’engagerai comme jardinier. Jardinier quoi ? Rien ne pousse dans le sable salé qui entoure la case, pas même des cailloux. Il m’explique, par l’intermédiaire de Baba, qu’il a besoin d’argent pour payer mensuellement la dot de sa fiancée. Autres pays, autres coutumes, chez nous il n’y a pas si longtemps que les parents offraient de fortes sommes pour caser leurs filles. Les prétentions de mon candidat jardinier sont si modestes et il a un si bon sourire que je l’engage au titre de gardien de poulailler et éleveur de crabes de terre. À une vitesse record, Médékokou apprend des rudiments de français et devient le garde d’enfants idéal. Il est doux, patient, gentil, dévoué et tellement disponible qu’Alain-Marie ne veut plus le lâcher. Ils s’adorent.
Alors que tout baigne dans l’huile de palme, le courrier, qui n’arrive jusqu’à nous que très rarement, apporte un véritable pétard sous la forme d’une lettre de ma mère. La chère femme totalement inconsciente, mais dévorée de curiosité, suppose que sa présence est indispensable pour m’aider à surmonter les dangers qui me menacent. Je suis obligée d’annoncer à mon époux qu’il va probablement avoir la visite de belle-maman, car un post-scriptum précise qu’elle va se renseigner auprès d’une compagnie maritime. Pas fière, j’attends la réaction. Rien. Il a simplement le visage fermé comme une huître et cela ne m’étonne pas car, personnellement, je ne suis pas emballée par la nouvelle et pressens un tas de complications familiales. J’aurais dû me méfier car une semaine plus tard, Alain m’avise en claironnant qu’il vient de permuter avec un camarade qui en a assez d’être paumé dans les montagnes de l’Atakora, à huit cent kilomètres dans le nord, et que ce changement d’air nous fera du bien à tous. Je sais que la quête de l’ailleurs et la constante bougeotte font partie des gènes celtes mais je me demande si cette fois il ne s’y ajoute pas de l’allergie à la belle-mère. Toujours est-il que j’expédie un télégramme dissuasif en France et que je me prépare à remballer nos affaires.
Je ne peux pas croire que nous allons quitter ce paradis, où la mer est si belle et où chaque coucher de soleil est en soi inoubliable, pour s’en aller à Natitingou dans un coin perdu au milieu des montagnes du côté de la Haute Volta. J’étais si bien ici, mais je crois qu’avec Alain il faudra que je m’habitue à changer de domicile comme d’autres changent de chemise. Rude voyage en perspective, la pirogue jusqu’à Ouidah, puis le train, puis un camion. Baba m’aide à tout emballer, car il partira avec nous. Pas moyen hélas d’emmener Médékokou, nous ne pouvons payer le train aux deux. Il est désespéré et je tente de le raisonner, bien que j’en aie moi aussi gros sur le cœur.
Et ta fiancée ?
Moi me foute. Plus tranquille sans femme. Pas quitter Lin-mari.

Le moment de se séparer est vite là. En plus d’un certificat élogieux et de trois mois de salaire, je laisse à Médékokou la dizaine de poules restant dans le poulailler et le cochon qui, comme prévu, n’est jamais passé à la casserole. Alain-Marie hurle, Médékokou pleure et j’ai la gorge si serrée que je ne peux dire un mot. Les dernières cases de Grand Popo disparaissent dans la poussière et je laisse là un des meilleurs moments de ma vie africaine.
IV – Natitingou
Depuis le lever du jour, nous roulons empilés à la limite du sur-remplissage dans le vieux camion qui assure le transport des marchandises entre Tchaourou et Natitingou. Je pense avec nostalgie au petit autorail emprunté hier pour aller d’Ouidah à Tchaourou. Nous nous étions prélassés, de l’aube au couchant, sur des coussins agréablement rembourrés et nous admirions le paysage par de larges vitres ouvrantes. Quel luxe ! À aucun moment la vitesse n’avait dépassé les trente à l’heure, à cause des vaches qui traversaient la voie sans regarder et aussi parce que le conducteur bavard s’arrêtait très souvent pour faire la causette avec des connaissances. D’interminables stations nous avaient permis de nous dégourdir les jambes et de grignoter toutes sortes de beignets que vendaient les villageoises au passage du train. Le beau voyage touristique s’était achevé au gîte d’étape de Tchaourou où nous avions vécu une nuit torride dans des draps collants tandis que chaque parcelle de peau à découvert était la proie des moustiques.
Hier était hier. Aujourd’hui, j’ai le temps de méditer sur l’inconfort des déplacements en brousse, encaqués dans ce camion agonisant, le corps coincé entre des caisses de lait concentré et des bidons de pétrole mal bouchés. Il fait chaud comme ce n’est pas croyable et la poussière rouge qui monte de la piste de latérite se colle en masque sur mon visage dégoulinant de sueur. Alain-Marie, étalé sur mes genoux, s’est laissé aller à des pipis incontrôlés sur ma jupe de toile. Au bout de trois cents kilomètres de ce cauchemar, alors que je ne sais plus très bien où j’en suis, le chauffeur nous signale les premières cases de Natitingou.
Le camion s’arrête en hoquetant une dernière fois devant le bâtiment administratif et nous nous extirpons de ce foutu véhicule. Alain est chiffonné de partout, mais il a les genoux secs tandis que j’ai l’air d’un tas d’épluchures pas fraîches sortant d’une poubelle. Nous nous tenons là, crasseux et misérables, devant un grand échalas de chef de région vêtu et ganté de blanc, passablement dégouté de notre aspect répugnant et qui doit penser « que c’est à ça qu’il va confier la santé de son auguste personne ». Il paraît que c’est un type bien, mais vu son coté rébarbatif, je pense que ce n’est pas à lui que j’aurais envie de faire des blagues.
L’air vif des montagnes de l’Atakora a vite fait de nous ravigoter. Le village est ravissant, blotti dans un léger vallonnement, il égrène une succession de petites cases rouges en forme d’obus entourées d’un mur d’enceinte qui les font ressembler à des modèles réduits de châteaux forts. Les habitants de race soumba vivent entièrement nus, ce qui laisse à penser qu’aucun pasteur pudibond n’a encore sévi dans le secteur. Les hommes portent une sorte de long tube creux destiné à protéger leur zizi des épines et ces étuis sont parfois si longs, publicité oblige, qu’ils les maintiennent dressés à la verticale par une cordelette faisant office de hauban. Ils se donnent l’air guerrier en arborant une panoplie d’armes diverses, sagaies, couteaux de jet, poignards, arcs et carquois bourrés de flèches. Cet arsenal leur confère un aspect redoutable peu en rapport avec leur tempérament débonnaire, mais ce sont de remarquables chasseurs et, par ici, le gibier ne manque pas. Les femmes, plus discrètes, se contentent d’une touffe de feuillage coincée dans la raie des fesses et rien devant. Compte tenu de la fraîcheur de l’air, c’est peu.
Notre case, distante de quatre manguiers du dispensaire, est des plus rudimentaires : une paillote aux murs de terre sèche et entourée d’une galerie couverte. À l’intérieur, deux pièces seulement mais meublées avec originalité de caisses vides dont le style varie selon ce qu’elles ont contenu : armoire bœuf en conserve, commode sauce tomate et chiffonnier sardines à l’huile. La table vient du dispensaire et servait aux pansements avant d’être réformée pour cause de vétusté. Le lit est un vrai lit de fer avec un vrai matelas bourré de paille et dans un angle de la chambre passée à la chaux, s’ouvre un trou d’évacuation au ras du sol. C’est là que, chaque matin, Baba déposera une jarre d’eau fraîche pour la toilette… lequel Baba, choqué que son docteur soit ainsi traité, se dépêche de rehausser son standing en se dénichant une épouse locale. Autant par pudibonderie que pour affirmer son rang social, il couvre illico la nudité de son appétissante soumba d’un pagne de cotonnade. Dommage, elle était plus plaisante à regarder avec son bouquet de feuilles sur le derrière. Baba se met aussi en quête d’un cuisinier qui connaisse le poulet-sauté-chasseur et la flan. Au cours des années à venir, je m’apercevrai que ces deux spécialités sont les chevaux de bataille de la cuisine africaine à usage européen.
Alain a pris possession de son dispensaire et, lui qui désirait tant pratiquer la simple médecine de brousse, il est servi ! Son local est à peine plus grand que notre case, guère mieux équipé. Heureusement qu’il est inventif, bricoleur et a surtout le feu sacré. Il commence par extirper d’un appentis croulant une vieille camionnette Unic qu’il va rafistoler de façon à pouvoir effectuer ses tournées médicales, loin en brousse, sans rien demander à personne. Il est heureux.
J’imagine quelle serait la tête de ma mère si elle persistait dans son intention de venir nous rejoindre ici. Grand-Popo, c’était royal à côté de cet endroit complètement paumé du bout du Dahomey… Et du monde. Le seul avantage, c’est qu’il y fait frais et que les moustiques y sont moins envahissants. Pour le reste, c’est toujours la lampe à pétrole, mais la cuisine et les tinettes sont au bout de la cour.
Les semaines passent. On s’organise. J’ai recouvert les caisses avec des pagnes achetés au marché et Alain retape son minidispensaire de façon satisfaisante, propre comme un sou neuf. Il m’a même ramené une surprise :
Voilà, je te présente N’Tia. C’est le fils aîné du chef de village et il sera notre majordome !
Je regarde avec horreur le colosse souriant, qui doit peser largement son quintal de chair, à la face boursouflée et suintante. Il n’a plus de doigts, ni aux mains, ni aux pieds. Affreux. Je me rapproche d’Alain et lui chuchote :
Ton type, il a la lèpre !
Bien sûr, mais il parle tous les dialectes en usage dans l’Attacora. Il va m’être drôlement utile. Et puis ce n’est pas tellement contagieux, il vaut mieux attraper ça que la vérole. Le fils, qui a fleuré un éventuel copain, se précipite dans les bras de N’Tia. Il ne veut plus le lâcher, c’est son nouvel ami. N’Tia est ravi, les Noirs adorent les enfants et celui-là va se dévouer corps meurtri et âme pure à ce petit Blanc confiant.
Les choses en sont là, quelques semaines ont passé lorsqu’un soir, à la nuit tombante, nous voyons arriver qui ? Médékokou ! Un Médékokou famélique, harassé et couvert de poussière rouge. Il porte une cage à poule à la main et dans l’autre, il tient un cochon qui se débat et couine.
« Voilà Madame. Toutes les poules y sont là. Pas rester Grand Popo. »
Plantée raide comme une andouille, je le contemple sans voix et les jambes coupées par l’émotion. Notre brave parmi les braves vient de parcourir plus de sept cents kilomètres, à pied le plus souvent. Il a souffert de la faim, de la fatigue, il a enduré cette épreuve pour reprendre sa place parmi nous. Alain-Marie hurle de joie en récupérant son fidèle compagnon. Je pense que nous allons pouvoir court-circuiter N’Tia et ses bacilles de Hansen sans pour cela qu’il perde la face. Un happy end qui fait le bonheur de tous car, sans avoir la phobie de la lèpre, les statistiques montrent que la population en est atteinte à 25%. Les Soumbas, comme la plupart des Africains, ne croient pas à la contagion et sont persuadés que la lèpre se contracte en mangeant un animal tabou, cela va du lézard à l’hippopotame selon la tribu. Pas question de les isoler ni de leur mettre une crécelle dans la main comme chez nous au Moyen-Âge. Alors, Alain les soigne comme il peut, avec les moyens du bord et un dévouement total.
Depuis notre mariage, nous n’avons quasiment pas eu l’occasion de remonter à cheval. La première chose que je repère en arrivant à Natitingou, c’est qu’il y a des chevaux. Ils ne sont ni grands ni beaux, mais d’un prix si abordable que nous pouvons nous en acheter chacun un et renouer ainsi les premiers liens qui nous ont unis, Alain et moi.
J’avais, à la suite de notre repli sur Paris, déniché porte Maillot un manège pas comme les autres, dirigé par un étonnant Russe qui s’appelait Sacha. Ami de Kessel, il avait organisé sa vie sur des bases aussi bien réglées que peu conformistes. La nuit, il dirigeait une boîte à Pigalle et le jour, il menait d’une main ferme une douzaine de chevaux, un palefrenier et suffisamment d’élèves pour couvrir les frais. Quand dormait-il ? Mystère. Il allait, étonnamment frais, de Montmartre à Maillot, un fox-terrier sur les talons et un singe autour du cou. Je le trouvais vieux, il devait avoir la quarantaine, mais c’était un ami merveilleux. Autour de la piste ronde se réunissaient des gens du voyage venus du monde entier qui répétaient leurs numéros et j’assistais, éblouie, à la perfection du geste toujours recommencé de ces maîtres de la voltige et de la haute école. Je reniflais l’odeur du crottin et de la sciure, celle du vrai cirque.
À cette époque, j’avais la forte intention de devenir écuyère, ce qui amusait beaucoup Sacha. Jamais je n’aurais osé en parler à ma mère de crainte qu’elle n’anéantisse sans délai ma vocation profonde en me changeant de manège. Pourtant, ma passion pour le cirque était réelle, elle datait de mon enfance strasbourgeoise qui avait vu défiler les plus hauts chapiteaux du monde, Gleish, Knie, Sarazani et bien d’autres. Chez Sacha, il me semblait que je venais de passer de l’autre coté de la barrière et il comprenait si bien mes ambitions refoulées qu’il se faisait mon complice en me donnant, en douce, des leçons de voltige. Je le remerciais en lui rendant de menus services tels qu’accompagner le dimanche matin au Bois de Boulogne les promenades des débutants, corvée dont il était content de se débarrasser. Au nombre de ces derniers figurait Maryvone, ma copine et future belle-sœur. Venons-en à la rencontre, au choc des titans. J’étais à cheval à cru, c’est-à-dire sans selle, au galop sur le dos d’un gros pépère débonnaire habitué à ce genre d’exercice. Le palefrenier avait auparavant bouclé une ceinture de sécurité autour de ma taille puis y avait crocheté une corde qui coulissait dans une poulie suspendue au plafond et redescendait au centre du manège d’où, en cas de chute, j’étais assurée de ne pas m’affaler sur les sièges entourant la piste. Sacha dirigeait la manœuvre, chambrière à la main. Je tossais assez durement sur le dos du cheval, les bras en croix et les fesses serrées. Les dents aussi car je m’appliquais mais Sacha n’avait pas l’air de s’en rendre compte : « Tu rebondis comme un sac de patates. Décontracte-toi, là c’est mieux. Maintenant, tu tiens le surfaix et tu essayes de te remettre à genoux… Bon, c’est pas mal, relève les fesses, regarde devant toi. C’est bien. Maintenant on y va, lâche le surfaix et mets-toi debout, t’en fais pas, on te tient ! Hourra… » J’étais parvenue à me relever, gonflée d’orgueil, joie immense. « Essaye d’avoir l’air moins cruche, ce n’est pas comme ça que tu séduiras les foules ! » Je relevai la tête arrondissant les bras telle une vraie fille de la balle me semblait-il, lorsqu’il se produisit un brouhaha dans le fond de la salle ou une bande de crétins entrait dans un remue-ménage de chaises bousculées. En vrai tire-au-flanc, le cheval s’arrêta net et je partis en voltige, tournoyant dans les airs au bout de la corde maintenue par le palefrenier qui trouvait très amusant de me laisser me démener là-haut entre ciel et terre. Et ce salaud de Sacha qui se tordait de rire tandis que je débitais, ivre de rage, les jurons les plus percutants de mon répertoire. Les visiteurs intempestifs n’étaient autres que Maryvonne, sa mère et son frère, le bel officier de marine en uniforme et en permission. C’est ainsi, prétend-il, que je l’ai séduit.
À Natitingou, nous reprenons les galopades effrénées du temps de nos fiançailles. Ce ne sont plus les immenses plages de l’île Tudy en Bretagne mais le terrain est idéal pour les chevaux, alternant des coteaux peu rocailleux avec des sous-bois traversés de clairs ruisseaux. Nous avons repéré une vasque alimentée par une petite cascade dont les eaux sont si limpides que nous venons nous y baigner chaque soir. On en profite pour se laver, car, depuis quelques jours, l’endroit qui sert à la toilette est occupé par une vipère cornue si bien coincée dans le tuyau d’évacuation qu’elle ne peut ni avancer ni reculer. Il faudra attendre qu’elle maigrisse pour l’extirper de là.
Nous avons acheté un charmant ânon pour Alain-Marie, une adorable touffe de poils bourrus d’où sortent déjà deux yeux brillant de malice. Affectueux et pas téméraire, il se hisse sur mes genoux pour guetter des câlins mais file se réfugier sous le lit à la moindre alerte. C’est une habitude exquise qu’il a de se lover dans mon giron, mais, quand il prendra de la taille et des kilos, il sera très étonné d’être éjecté de mes genoux, des fauteuils et du lit conjugal. Jamais il ne se laissera monter par son jeune maître et nous aurions du savoir que tous les bourricots deviennent contestataires dès qu’ils ont le ventre plein. En achetant cet ânon, j’avais espéré que le fils oublierait les ballades au village sur le cadre de vélo de N’Tia mais la bicyclette lui manque et nous devrons en acheter une pour Médékokou si je veux me débarrasser du spectre de la lèpre. Il y en a vraiment trop autour de nous, Alain patauge dans l’huile de chaulmoogra et respire à longueur de journée les odeurs putrides des ulcères phagédéniques. Il la voulait, sa médecine de brousse, eh bien ! il est servi et même en plein dedans ! c’était ce qu’il cherchait en venant dans ces lointains pays et il est heureux.
De temps en temps, quand il réussit à obtenir de l’essence, il part en tournée de vaccination ou de dépistage à bord de sa vieille guimbarde rafistolée mais nous ne sommes que très rarement invités car les pistes sont, au choix, ou exécrables ou impraticables.
Pourtant, un jour, il nous emmène, le fiston et moi, à Porga où, dit-il, le campement est suffisant pour que nous y passions une nuit paisible sur nos lits de camp. J’aime beaucoup ces sorties en brousse où les paysages sont si beaux et les Soumba, tout nus, si avenants. Alain m’a expliqué que si nous étions si bien reçus dans tous ces petits villages, c’est parce que nous avions été annoncés par le tam-tam, un gros tronc de bois évidé sur lequel ils tapaient des messages sonores qui portaient loin leurs paroles.
Au retour à la case, Baba ne nous attendait pas si tôt car il était couché avec sa femme soumba dans notre lit, entre les draps brodés de mon trousseau de mariage que ma mère avait jugé bon de mettre dans nos bagages. Ma crise de fou rire, suivie de celle de Baba et de sa compagne, attira Alain qui lui ne riait pas : sur la galerie du dispensaire, un malade était venu mourir du choléra et son cadavre, réduit à l’état de galette, baignait dans une marre de liquide putride, tandis que dans le petit local de la pharmacie, une colonne de magnans, ces redoutables fourmis rouges, avait envahi les lieux et dévoré tout ce qui pouvait l’être.
Les mois passent et, comme les distractions sont rares, on se rabat sur la nourriture en conséquence de quoi mon ventre commence à s’arrondir. Je suis en pleine forme, nourrie de beignets de haricots de l’Attacora, frits à l’huile de karité, de racines diverses et de poulets de course. Je continue à monter à cheval et envisagerais très bien de mettre au monde, à Natitingou, un petit Soumba breton au visage pâle, mais Alain est catégorique : « pas d’accouchement ici, je suis trop mal équipé et puis, c’est connu, il y a toujours des complications avec les familles de médecins. Ouste ! tu rentres à Paris, chez ta mère. » Il serait temps d’y penser, car je suis enceinte de plus de sept mois et je risque fort de faire le petit sur le bateau.
Fin décembre de la même année, Didier, notre numéro deux, naît parisien-breton tout comme notre aîné est un Marseillais-Breton.
« Il est beau mon petit frère mais il n’a pas de pattes, mystère des nouveau-nés au maillot. Il paraît qu’en Bretagne on les attachait à un clou au mur pour qu’ils ne soient pas dévorés par les cochons. Alain-Marie parle comme une pipelette mais il nous pose, à ma mère et à moi, des problèmes inattendus. Habitué à ramasser ce qui est à terre avec ses orteils, il n’admet pas le port de chaussures et entre dans une rage folle quand une vitre l’empêche de saisir une chose dont il a envie. De même, il fauche dans les magasins tout ce qui est à portée de main. Ma belle-mère, pur produit de la Légion d’honneur, est médusée.
V – Interlude
Ce récit ne comportera guère que des souvenirs africains. La France tout le monde connaît ; et nous avons tant aimé l’Afrique, la vraie, celle que nous avons découverte avec les yeux neufs de la jeunesse. Posons cependant quelques jalons.
Nous avons mal choisi notre moment pour rentrer en France et la guerre nous tombe dessus alors que nous coulons des jours paisibles en garnison à Lorient. Un soir terrible, Alain va monter dans un train bourré de canons et de chevaux hennissant de peur. Le convoi s’éloigne dans la nuit et j’ai l’impression que tout s’écroule autour de moi. Une fois de plus, j’emballe nos affaires en ravalant mes larmes pendant qu’Alain-Marie se chamaille avec son petit frère. Histoire de me remonter le moral, Annik, notre bonne bretonne, me raconte par le menu ses turpitudes conjugales et conclut qu’elle n’a jamais été aussi heureuse que depuis qu’elle est veuve.

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