Alys Robi a été formidable
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Description

Pour la petite fille que j’étais, Alys était une grande princesse qui avait fait le tour du monde et qui avait été trahie par sa cour. Très vite, on m’avait avertie : ses ambitions l’avaient détruite. Si elle n’était pas devenue aussi célèbre, son destin aurait été moins cruel. On disait que le succès lui était monté à la tête (ma mère), qu’elle avait fait un grave accident de la route après avoir perdu le contrôle de son véhicule en Californie, ce qui l’avait rendue malade (Nana). On disait que les hommes l’avaient malmenée, abusée, violentée (ma tante) : en d’autres termes, qu’ils l’avaient menée à sa perte.
Flamboyante et indépendante, Alys Robi a marqué le Québec en étant sa première star internationale puis en voyant sa carrière s’interrompre brutalement, à vingt-cinq ans à peine, lorsqu’elle est internée contre son gré. Mais au-delà de ces deux grands axes à partir desquels on la raconte toujours, qui était-elle? Pourquoi a-t-elle été internée? Pourquoi, surtout, a-t-on oublié à quel point elle a été formidable?
Chantal Ringuet a plongé dans les archives de cette femme qui était sa grand-tante afin d’en brosser enfin un portrait exhaustif et de réhabiliter la mémoire d’une artiste exceptionnelle. Dans cette émouvante biographie qui flirte avec l’essai littéraire, elle nous entraîne dans l’envers du décor, sur les traces de cette diva qui a été tour à tour reine de la chanson, féministe avant l’heure, traductrice littéraire, porte-parole pour la santé mentale, incarnation du kitsch et égérie de la communauté gaie. Une femme qui, malgré les épreuves inouïes qu’elle a affrontées, a poursuivi son chemin la tête haute.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2021
Nombre de lectures 1
EAN13 9782764445600
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0700€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De la même auteure
Leonard Cohen , dans Chanteurs Poètes , Éditions Plon, coll. Fidelio, 2021.
Duetto Leonard Cohen , Nouvelles Lectures, 2019.
Leonard Cohen (catalogue d’exposition avec Sylvie Simmons, John Zeppetelli et Victor Shiff man), Musée d’art contemporain de Montréal, 2018.
Un pays où la terre se fragmente . Carnets de Jérusalem , Linda Leith Éditions, 2017.
Les révolutions de Leonard Cohen (avec Gérard Rabinovitch), Presses de l’Université du Qué bec, 2016.
• Lauréat du Canadian Jewish Literary Award 2017, catégorie « Jewish Thought and Culture »
Under the Skin of War (poésie, anglais-français), BuschekBooks, 2014.
Voix yiddish de Montréal (anthologie), revue Mœbius, n o 139, 2014. Anthologie préparée et présentée par Chantal Ringuet.
À la découverte du Montréal yiddish , Fides, 2011.
Le sang des ruine s (poésie), Écrits des Hautes-Terres, 2010.
• Lauréat du Prix littéraire Jacques-Poirier 2009
Littérature, immigration et imaginaire au Québec et en Amérique du Nord (avec Daniel Chartier et Véronique Pepin), L’Harmattan, coll. Études transnationales, francophones et comparées, 2006.



Projet dirigé par Marie-Noëlle Gagnon, éditrice

Conception graphique : Gabrielle Deblois
Mise en pages : Nathalie Caron
Révision linguistique : Marie Sylvie Tremblay et Sabrina Raymond
Photographie en couverture : Bruno Bernard. Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Conversion en ePub : Fedoua El Koudri

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. We acknowledge the support of the Canada Council for the Arts.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre : Alys Robi a été formidable / Chantal Ringuet.
Noms : Ringuet, Chantal, auteur.
Collections : Biographie (Éditions Québec Amérique)
Description : Mention de collection : Biographie
Identifiants : CCanadiana (livre imprimé) 20210060557 | Canadiana (livre numérique) 20210060565 | ISBN 9782764445587 | ISBN 9782764445594 (PDF) | ISBN 9782764445600 (EPUB)
Vedettes-matière : RVM : Robi, Alys, 1923-2011. | RVM : Chanteuses—Québec (Province)—Biographies. | RVMGF : Biographies.
Classification : LCC ML420.R62 R56 2021 | CDD 782.42164092—dc23

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2021
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2021

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2021.
quebec-amerique.com


Aux chanteuses


Vous êtes née artiste ou vous ne l’êtes pas. Et vous restez une artiste, ma chère, même si votre voix est moins un feu d’artifice. L’artiste est toujours là.
Maria Callas


Entendez-vous le Chica Chica Boom Chic ? Un peu partout le Chica Chica Boom Chic Les Brésiliens le Chica Chica Boom Chic Tout plein d’entrain font Chica Chica Boom Chic
Alys Robi, vous vous en souvenez ?
Qui s’en souvient ? Plus personne ne s’en souvient ?
Oui, bien sûr, certains s’en rappellent. Comme si c’était hier.
C’est un peu fou le Chica Chica Boom Chic Mais on s’en fout le Chica Chica Boom Chic
Vous aurez le cœur gai Si comme moi vous chantez
Chica Chica Boom Chica Chica Boom Chica Chica Boom Chica boom boom boom boom Chica boom boom boom boom
Comment pourrait-on l’oublier ? C’était la reine de la chanson québécoise des années 1940. Elle a marqué des générations de Québécois et de Canadiens avec son immense talent, sa voix de soprano d’une justesse irréprochable. Son élégance naturelle. Enfant vedette dans son patelin, comme Shirley Temple à Santa Monica, elle s’est élevée au sommet de la gloire. Elle a incarné « le rayonnement d’un peuple ». Ses admirateurs de toujours se rappellent avec nostalgie qu’elle a été la première star internationale du Québec.
Mais ça fait un bail. Certains diront : « C’est loin, les années 1940. Presque un siècle, déjà. » Quand j’étais enfant, j’entendais souvent cette phrase : « Je m’en fiche comme de l’an quarante. » Moi, je ne pouvais pas m’en ficher.
J’ai essayé, évidemment. J’ai fait semblant de l’oublier. De son vivant, je l’ai reléguée dans l’antichambre de ma mémoire, dans la section « sujets démodés et sans intérêt ». Je l’ai laissée là, comme on me l’avait plus ou moins appris.
Elle était pourtant bien vivante. Trop, peut-être. Une femme corpulente, vêtue de tenues en crêpe de Chine couleur pêche ou de robes de soirée à paillettes. Coiffure haute, chapeaux extravagants. L’ancienne brunette plantureuse arborait maintenant des boucles blondes. Elle parlait fort, riait aux éclats, imposait sa franchise. Il ne fallait pas lui déplaire, car elle avait mauvais caractère.
Ma mère la détestait. Ma tante l’observait dans son coin, l’œil admiratif. Ma grand-mère, Nana, la recevait chez elle. Elle écoutait Alys, lui prodiguait des conseils. Elle ne tolérait ni qu’elle se plaigne de son sort ni qu’elle bourrasse les invités. Elle la traitait comme les autres, en lui donnant des ordres devant tout le monde. La diva, qui avait la réputation de n’écouter personne, obéissait pourtant à Nana.
Quand j’étais enfant, son règne international était passé depuis longtemps. Mais elle retournait se produire en spectacle, elle s’entêtait à y retourner. C’était maintenant une autre scène, un autre public. Ceux de La rose rouge et du Balcon d’en haut, les cabarets du quartier gai à Montréal. Dans ces établissements que d’aucuns jugeaient infréquentables, son étoile continuait de briller. On l’acclamait, on la célébrait. Après tout, n’était-elle pas une Lady, selon le titre dont l’avait honorée la reine Élisabeth II ?
~
Si elle avait disparu à vingt-cinq ans, elle aurait marqué davantage la mémoire de son pays. Aujourd’hui, on se souviendrait d’elle, toutes générations confondues. Pauvre Amérique ! Si elle avait péri d’un traumatisme crânien après son accident de voiture en Californie, on se souviendrait d’elle. Si elle s’était ôté la vie en 1948 dans sa chambre d’hôtel au Knickerbocker, on se rappellerait d’elle. Si elle était morte en pleine jeunesse dans un écrasement d’avion, à l’apogée du succès, elle serait inoubliable. Mythique. Canonique.
Une mort prématurée, survenue dans des circonstances tragiques, tel est le véritable destin des grandes stars américaines. Ces icônes éternelles qui marquent les esprits au fil du temps. Janis Joplin, Jim Morrison et Jimi Hendrix, les membres fondateurs du tristement célèbre Club des 27, ne l’ont-ils pas illustré trois décennies plus tard ?
En Amérique, pour qu’on se souvienne, il faut obéir à deux règles incontournables : atteindre l’apothéose dans la jeune vingtaine, puis, sans l’ombre d’un avertissement, disparaître. Quitter ce monde brutalement, en plein triomphe.
Pauvre Amérique !


PREMIÈRE PARTIE


Bonheur électrique
Parmi les images célèbres d’Alys Robi se détachent les portraits de Bruno of Hollywood, photographe légendaire de New York. Malgré les poses, le caractère artificiel des plans, le maître incontesté du glamour a saisi la splendide exubérance de la chanteuse. Les journalistes qui l’ont acclamée ont salué sa voix saisissante et ses performances remarquables, couronnées d’une élégance sensuelle. Sur toutes les photos que je consulte, peu importe les coiffures, le maquillage et les tenues de soirée, son regard pétillant domine les artifices.
« Enfant prodige », « chanteuse extraordinaire », « génie merveilleux », c’est ainsi que la décrivent le plus souvent les artistes et les producteurs qui la côtoient. Elle les impressionne avec son « immense talent », son « énergie débordante », son « style authentique de Broadway ». De surcroît, elle surprend par ses qualités d’« excellente femme d’affaires ». Passionnée en amour, elle affiche un « bon cœur notoire » accompagné d’« un tempérament bouillonnant ». Un mélange d’excès et de contrôle la caractérise. En tous points, elle incarne la démesure.
Ses proches la dépeignent comme une fille honnête, drôle et ambitieuse. Absolument têtue.
Elle était, à un demi-siècle de distance, ma grand-tante.
~
L’histoire d’Alys Robi débute dans la Basse-Ville de Québec, le 28 mai 1923. L’artiste, née Alice Robitaille, a moins de deux ans quand son père Napoléon, pompier et champion de lutte, l’entraîne dans les cafés-bars du quartier Saint-Sauveur. Il la hisse sur les tables, l’encourage à chantonner parmi une foule de gens modestes. Pour la remercier, ceux-ci déposent quelques pièces de monnaie dans le chapeau de feutre à ses côtés, après quoi ils trinquent à sa santé. Elle a trois ans quand Napoléon l’introduit à l’aréna Latour, où elle chante C’est aujourd’hui dimanche.
Un jour, le père amène sa fille voir sa première revue musicale au Théâtre Princesse, rue Saint-Joseph. Ébahie, l’enfant sautille sur son siège. Ne tenant plus en place, elle court vers l’estrade rejoindre la troupe. Elle commence à danser le charleston avec les comédiens et s’attire des applaudissements à tout rompre dans la salle. Elle remporte un succès fou, inattendu. Le propriétaire du théâtre, Harold Vance, propose à Napoléon d’inviter sa fille à danser sur la scène la semaine suivante. Ce sera son premier spectacle.
La mode est aux enfants artistes. Aux États-Unis, Shirley Temple triomphe sur le grand écran avec le film Baby Burlesks . Le président Franklin Roosevelt, médusé, affirme : « Pendant cette Dépression, quand le moral des citoyens est au plus bas, qu’un Américain puisse aller au cinéma pour quinze cents et regarder le visage souriant d’un enfant en oubliant ses problèmes est une chose splendide 1 . » À Québec, le même phénomène se produit sur la scène du théâtre avec une fillette de quatre ans nommée Alice Robitaille.
Au cours des mois suivants, la fillette accompagne son père dans les rings de boxe. Avant chaque combat, Napoléon annonce : « Je vais lutter, et Alice va chanter. » Elle apparaît durant les duels, fredonne quelques airs, puis distribue des photos d’elle-même dans la foule. Son frère Paul-Émile la suit en passant le chapeau.
En 1928, Napoléon l’inscrit à divers concours amateurs. Il est convaincu que sa fille deviendra une artiste de renom. Son propre frère, Lucien, artiste de cirque et acrobate, est un véritable allié : à sa nièce, il apprend quelques tours de chant, la danse acrobatique, le charleston et le black bottom.
La suite s’enchaîne rapidement : en 1930, elle remporte le concours pour enfants « Les talents Catelli », un excellent tremplin pour une carrière d’artiste, de même que le premier prix d’un concours lancé par le poste de radio CHRC. Elle chante à l’Arlequin, au Théâtre Princesse et à l’Impérial. La « petite Alice » est née.
Elle suit des cours de diction avec Jean Riddez ainsi que des cours de maintien et de ballet. Elle étudie les performances de la tradition américaine du spectacle de variétés. Les fins de semaine, on l’engage au théâtre pour jouer un rôle d’enfant dans une production locale. À sept ans, elle fait sa première prestation au Théâtre Capitol 2 de Québec, dans une adaptation française de la pièce américaine à succès Ten Nights in a Bar Room. Pendant six mois, elle tient le rôle d’un jeune chanteur des rues.
La petite Alice exerce une rare fascination sur les foules. Elle aime le public, avec lequel elle entretient une relation privilégiée. Touchée par la détresse des plus démunis, elle s’engage dans diverses causes humanitaires avec son père, comme d’acheter du lait aux nourrissons et de secourir les familles en détresse durant la période de la crise. Elle participe aussi à des spectacles de bienfaisance pour les veuves des pompiers morts dans l’exercice de leur fonction. Toujours heureuse d’aider les autres en ces temps difficiles.
~
Je vois la scène originelle de 1925 qui fixe son désir tout autant que son destin. Un bébé de moins de deux ans que son papa élève sur une table de bar en lui ordonnant : « Chante ! » L’enfant dansote sur la table, ses boucles rebondissent, elle est emportée par un mouvement général. Sa voix résonne dans la salle et on l’applaudit. Elle sautille et gazouille devant les regards ébaubis. Elle se sent submergée de joie et d’amour. C’est une illumination.
Cette anecdote, je l’ai entendue plusieurs fois. Elle m’a été racontée par les femmes de ma famille. Ma grand-mère, ma tante et ma mère s’entendaient sur ce point : ce jour-là, sa carrière d’artiste de la scène avait été lancée. Bientôt, un élan intérieur cristalliserait chez la petite Alice la matière du verbe vivre. Elle aurait pour nom chanter .


1. Traduction de l’auteure. Ronald Bergan, « Happy Birthday, Shirley Temple », The Guardian , Londres, 23 avril 2008. https://www.theguardian.com/film/filmblog/2008/apr/23/shirl.

2. Autrefois le Théâtre Capitol, l’établissement a été renommé « Capitole » lors de sa réouverture en 1992. Informations complémentaires : https://www.lecapitole.com/fr/a-propos/a-propos/.


Étrange familiarité
Dans la parenté, nous ne sommes pas proches, elle et moi. J’écris cette phrase, « nous ne sommes pas proches », je la relis, et elle sonne un peu faux.
Pour simplifier les choses, Nana, ma grand-mère maternelle, disait qu’Alys était « une cousine ». Elle croyait qu’il n’était pas nécessaire d’expliquer les distorsions de la lignée. De cette grand-mère, pilier incontournable de ma vie, j’étais l’unique petite-fille. De son côté, Alys l’appelait « ma tante ». En réalité, le père d’Alys était le cousin de Nana.
« Nous ne sommes pas proches. » Cette phrase m’interpelle soudain. En l’écrivant, cherchais-je à me protéger de quelque chose ? Serait-ce un rempart contre les parades frôlant le grotesque dont Alys s’entourait depuis les années 1980 ? De sa façon grandiose d’incarner le kitsch ? De ses années perdues durant l’internement ?
Le lien de parenté que nous entretenions, un lien ténu, fragile, s’estompait au fur et à mesure que la vie suivait son cours. Il y avait certes une ouverture, un peu mince, mais suffisante : Nana. C’est à travers elle que notre lien se resserrerait, un jour, d’une manière presque féroce.
~
Écrire sur un personnage de sa propre famille, qu’il soit proche ou lointain, cela ravive toujours quelques blessures. Parfois, elles sont superficielles ; à d’autres moments, leur profondeur se révèle abyssale.
Il m’aura fallu cinq ans pour y parvenir. Je prévoyais d’abord d’écrire un roman où il serait question de trois femmes de ma famille. Idée naïve que celle de vouloir tout inclure dans un texte. Avec le temps, je l’ai compris : chacune avait sa propre personnalité et incarnait le fondement d’une filiation féminine qui s’effilochait jusqu’à moi. Je ne pouvais écrire un seul ouvrage pour les contenir toutes, fût-ce un pavé.
Il aura fallu une bonne dose de moments sans écriture où l’écriture chemine pourtant, où le texte poursuit sa gestation, pour atteindre enfin ce déploiement. « L’écriture se creuse à notre insu une petite place en nous, elle attend le bon moment pour se manifester. Quand on retournera à notre table de travail, le lendemain, les phrases se formeront d’elles-mêmes ou presque. Le projet aura cheminé sans qu’on s’en soit aperçu 3 », écrit Louise Dupré dans L’album multicolore .


3. Louise Dupré, L’album multicolore , Héliotrope, Montréal, 2014, p. 209.


Fratres
Les vies d’artistes sont souvent marquées par un trauma, une perte, un deuil survenu durant l’enfance. Tôt dans la vie d’Alice Robitaille, son frère cadet, Gérard, se fait renverser par une voiture. Cet accident lui coûte ses jambes. Enfant malade, il s’attire la pitié des membres de sa famille. On dit qu’il est porteur d’une sainteté nouvelle, qu’il est un martyr dont la foi conquiert la bienveillance du Seigneur. Dans la société canadienne-française, les martyrs sont auréolés d’un prestige spirituel. Leur présence est un signe de force. D’une alliance avec le sacré.
Étrange correspondance. Chez Jack Kerouac, son contemporain, je trouve des échos troublants à cette mystification. Dans son roman Visions de Gérard , le roi de la Beat Generation fait une longue description de son frère malade : « C’était un saint, mon Gérard, avec son visage pur et tranquille, son air mélancolique, et le petit linceul doux et pitoyable de ses cheveux qui retombaient sur son front et que la main écartait de ses yeux bleus et sérieux 4 . » Quand le célèbre auteur de Lowell, dans le Massachusetts, décrit « sa pâleur, son corps voûté, la façon qu’il avait de vous briser le cœur, sa sainteté et les leçons de tendresse qu’il me donnait 5 », c’est au frère cadet d’Alice que je songe. Ce frère dont la vue du corps blessé symbolisait une violence extrême qui la faisait souffrir. Ce frère dont la vie gâchée servait de motivation supérieure pour réussir la sienne. Mieux : pour entreprendre une mission sous la protection divine.
À cette époque de misère économique et d’oppression cléricale, les héritiers de la culture francophone catholiques étaient tous voués à la ferveur envers leur culte religieux. Ti-Jean et la petite Alice partageaient la « leçon de sainteté » qu’ils avaient reçue de leur frère malade. Dans son roman, Kerouac interrogeait : Sans Gérard, que serait-il advenu de Ti-Jean ? De même, sans Gérard, que serait-il advenu d’Alice ?


4. Jack Kerouac, Visions de Gérard , traduit de l’anglais par Jean Autret, Gallimard, Paris, 1972, p. 7.

5. Ibid ., p. 8.


Mon héritage
Août 2015. Une avalanche de photographies déferle sur la table de la salle à manger. Voilà tout ce qui reste de ces vies passées, de ces destins ayant atteint leur finalité propre, voilà tout ce qui reste – le plus intact – de ma généalogie. Sur les visages, je trouve beaucoup d’éclats. Des drames, aussi. Des déchirures. Les images surgissent du néant, d’un void parfaitement illustré dans une grosse boîte contenant plusieurs albums.
C’est ma tante qui l’a apportée. En 2015, j’ai hérité des photographies de notre filiation et, à travers elles, de la gloire perdue que la chanteuse a incarnée.
~
J’extirpe une à une les images des albums. Les époques se superposent, les souvenirs se mélangent. Couleurs délavées. Portraits de famille. La voilà qui apparaît. Au restaurant, on fête un anniversaire. Dans un salon, on pose en groupe. J’essaie de classer les images, de rapiécer le désordre, de reconstruire la trame de son histoire – et ainsi, sans doute, un peu de la mienne.
Je ne tente aucune comparaison, je ne cherche aucune ressemblance entre elle et moi. À l’évidence, tout nous sépare. À commencer par le tempérament, le caractère, le discours. L’époque. Le milieu. Le public.
Et pourtant, je continue. Je prends des notes, l’écriture chemine, elle suit son cours. J’égrène nos sentiments avec des mots simples. J’invente la litanie de cette femme audacieuse, de cette croyante inébranlable, de cette artiste populaire qui se prête au jeu musical de toutes les saisons.
Chaque jour, je la dépeins. Je la décortique. Mes phrases sont de brèves prières qui se hissent jusqu’au crépuscule d’où on l’aperçoit, une femme rayonnante dans un firmament incertain. Une antihéroïne type d’avant la Révolution tranquille, elle a la manie de ne pas succomber.
~
Le regard franc, toujours, se dépose délicatement sur chaque photo. Ce regard qui me poursuit, c’est le scintillement de la vie. C’est une douce clarté qui se prolonge dans les temps obscurs et qui s’achemine, par un juste concours de circonstances, jusqu’à moi.
Tout récit sur Alys Robi ne peut qu’être imparfait. Imparfait, c’est-à-dire ponctué de zones d’ombre. De fissures où percent quelques faisceaux de lumière. Une lumière éblouissante, voire aveuglante.
C’est une artiste résistante, en attente d’une parole qui viendrait la libérer de sa pose figée dans l’éternel. Après de nombreux détours, il m’est permis de la retrouver. Et de l’accueillir enfin.


Débuts à Montréal
Les années filent. En parallèle à son parcours d’écolière, Alice continue de chanter au Capitol et sur d’autres scènes de théâtre à Québec. Mais sa ville natale lui semble trop étroite. Elle doit partir.
Elle se rend à Montréal en 1936 avec sa petite valise et quelques sous en poche. Elle a treize ans. Trois semaines auparavant, au Théâtre Arlequin, où Sammy Davis Jr. lui a appris à danser la claquette, elle a rencontré La Poune, nom de scène de Rose Ouellette, et elles ont fait connaissance. L’artiste l’a invitée à lui rendre visite au Théâtre National et depuis, Alice chérit le vœu d’intégrer sa troupe. Après avoir convaincu sa mère et ses tantes, elle transgresse l’autorité paternelle et achète un aller simple en bus vers Montréal. Elle voyage seule, dans la parfaite ignorance de ce qui l’attend. Une jeune aventurière.
À son arrivée dans la métropole, Alice arpente la rue Sainte-Catherine jusqu’au boulevard Saint-Laurent. Une fois parvenue à la bonne adresse, elle frappe à la porte ; on lui ouvre et elle demande un entretien avec La Poune. Elle explique à la petite dame le but de son voyage : elle souhaite travailler avec elle. La reine du burlesque, surprise par tant d’audace, l’accueille dans ses quartiers. Elle lui offre un hébergement, des repas et un contrat qui se prolongera durant un an et demi. Elle l’incite à prendre un nom de scène qui frappe les esprits. Dorénavant, Alice Robitaille performera sous le nom d’Alys Robi.
Dans la ville récemment transformée par la prohibition américaine accourent, depuis New York, les musiciens de jazz, les artistes de la scène et les gangsters. Les maisons closes et les cabarets prolifèrent. L’alcool coule à flots. Une faune endiablée s’anime le soir, la nuit.
La jeune fille intègre rapidement la bohème artistique de la rue Sainte-Catherine et du Plateau-Mont-Royal. Entre les répétitions, elle se promène jusqu’au boulevard Saint-Laurent, s’introduit parfois dans le Monument-National, où des comédiens s’esclaffent dans une langue germanique truffée d’hébreu. Un jour, elle rencontre sans le savoir une grande vedette dans le long couloir menant aux loges des comédiens ; l’acteur s’incline sur son passage en lui lançant zeyer sheyn ! , « très jolie ! ». Elle comprend l’allusion, poursuit son chemin sans se retourner. Seules les langues latines lui procurent le ravissement.
Son père lui rend visite régulièrement. Il s’inquiète de sa fille chérie, mais La Poune le rassure : Alys est entourée et protégée par la troupe. Chaque semaine, elle parle avec sa mère au téléphone. En dépit de la distance entre Québec et Montréal, ses parents restent très présents dans sa vie.
Toute petite dans le milieu des grands, elle se taille une place de choix au théâtre. Après son contrat avec La Comédie Canadienne, elle gagne en popularité. Elle chante aux stations de radio CHRC et CKCV, participe à La veillée du samedi soir aux côtés de Gratien Gélinas. À dix-sept ans, elle intègre la troupe de Jean Grimaldi, où elle rencontre Manda Parent et Olivier Guimond. La vedette du sketch classique Trois heures du matin tombe amoureuse d’elle sur-le-champ. Après neuf mois de mariage, Olivier quitte son épouse pour la chanteuse. Aucune femme ne rayonne autant, il est émerveillé. Quelle voix ! Quel sourire !
Ils forment un beau couple. Malgré l’époque puritaine, leur passion croît. Alys vit son premier amour, elle est aux anges. Contrairement à elle, Olivier est né dans une famille d’artistes. Il suit les traces de son père, le renommé Olivier Guimond, célèbre acteur du burlesque mieux connu sous le nom de scène Ti-Zoune. Deux ans auparavant, le fils a fait un affront au père en se dissociant de sa troupe, le Théâtre Impérial de Québec. Depuis, Jean Grimaldi l’a recruté dans sa propre troupe de théâtre et Olivier a adopté le surnom Ti-Zoune Jr. Il sait danser, chanter et jouer avec talent. Avec son corps agile et son visage expressif, il ne cesse d’émouvoir les foules. Ses numéros à la mode impressionnent, ils rappellent ceux de Charlie Chaplin. Très vite, il devient l’une des grandes vedettes du burlesque. En même temps, il devient le rival de son père. Ce dernier ne souhaite pas que son fils fasse ce métier. Surtout, il redoute qu’il lui porte ombrage.
Sur l’unique photo des amoureux qui subsiste, Alys resplendit. Vêtue d’une robe à fronces et à manches courtes, plein volume, ornée d’une fleur à la taille, lèvres rubis, elle regarde droit vers l’objectif. Elle est fraîche comme une rose, au-delà du cliché. Olivier, ce grand comique, l’enchante et la fait rire. Et pourtant, il ne sourit pas sur la photo. Malgré le doux regard du jeune homme en smoking noir, la moitié de son visage est plongé dans l’obscur. De ses traits se dégage une tristesse annonçant la suite. Un théâtre d’ombres se joue entre père et fils, leur relation s’envenime.
Fidèle à son rôle de clown triste, Olivier sombre peu à peu dans l’alcool. Au bout de quatre ans, sa relation amoureuse avec Alys s’étiolera. La chanteuse, sensible à son drame, ne pourra néanmoins tolérer sa désinvolture. Elle-même suivra une routine de travail exigeante où l’alcool ne trouvera pas sa place. Encore amoureuse de lui, elle s’éloignera pourtant. Sa carrière prendra alors son envol, les étoiles s’aligneront. Son programme ? Chanter, toujours. Plus haut. Plus loin.


Paradis kitsch, années 1990
Sur l’image, elle apparaît en pied. Souveraine, elle déborde du cadre.
Tout se joue dans le regard qu’on porte sur l’objet convoité comme sur le sujet photographié. Robes voyantes, bijoux dorés, boucles d’oreilles pendantes, chignons hauts, écharpes à col de fourrure, décolleté plongeant, colliers à boules en perles et en pâte de verre. Elle chérit les objets de pacotille, en regardant l’ensemble au second degré. Dans son sac à main, des statuettes servent de porte-bonheur face à l’adversité.
Elle parle un langage polysémique, celui du mythe. Sa mythologie est passéiste, certes, mais l’essentiel s’y trouve : la réalité colle au rêve. Finie, la dialectique du beau et du laid, si chère aux philosophes. Elle célèbre l’authenticité de l’inauthentique. Le kitsch avoué n’est-il pas totalement pardonné, voire exalté ?
Elle manifeste un attachement sentimental à son public. Avec elle, toujours, il est question d’affect. Surtout, ne pas entrer dans les rangs. Son univers excessif, naïf et familier, l’ordonne absolument. « Le kitsch même est désormais l’avant-garde », écrivait un théoricien allemand qui ne l’a jamais rencontrée. Elle le sait d’avance, par intuition, sans même l’avoir appris.
Parole de théologien : « Il n’y aurait pas de kitsch au Paradis. Avec le kitsch, on y est déjà. »
~
Il faut la tirer de là, de cet univers ringard, de ce monde quétaine où elle fait encore bonne figure malgré son âge mûr, pour comprendre la portée de son geste artistique. Il faut faire fi de ses apparitions dans les talk-shows à grande diffusion où des animateurs éhontés l’enferment dans le rôle d’ancienne psychiatrisée. Il faut oublier ces productions culturelles bon marché, leur caractère national et inexportable, digne de la tribu machiste du show-business dans les années 1990.
Il faut la revoir dans ses jeunes années, suivre le fil de sa carrière, pour comprendre la portée de sa voix dans l’histoire des femmes au Québec. Dans l’histoire de la chanson en Amérique. Dans l’histoire des internées du monde entier.
Ce ne sont pas les photos elles-mêmes qu’il faut sortir de l’oubli, comme si l’on voulait s’extraire du tourisme historique et mémoriel, et renouer avec ce qu’on appelle « l’histoire familiale ». C’est la mémoire s’y rattachant qu’il faut ranimer dans l’espace du texte, en l’augmentant d’un commentaire perspicace qui saura révéler la chanteuse sous un jour nouveau. Entre la cristallisation des désirs refoulés et la fixation des passions ardentes, la voici qui se dresse, hors fantasme, avec sa prodigieuse bonne humeur.
~
C’est l’histoire d’une chanteuse audacieuse et saine d’esprit, une femme libre avant l’heure qu’on a fait passer pour une folle afin de la diminuer. Qu’on a mise à l’index afin de la condamner. De l’ostraciser.


Montréal bohème
Au début des années 1940, Montréal est une ville festive. Elle respire la joie de vivre et les mœurs débridées. La vie nocturne attire les foules. Toutes les grandes vedettes du jazz, de la chanson et du théâtre viennent s’y produire. Oscar Peterson, Duke Ellington, Oliver Jones, Charlie Parker et Mahalia Jackson performent au Rockhead’s Paradise, au Café St-Michel et au Black Bottom. Frank Sinatra, Ella Fitzgerald, Dean Martin, Charles Trenet, Édith Piaf chantent Chez Parée, au Faisan Doré et au Club Montmartre. Avec Las Vegas et Chicago, capitales du jazz, la ville nordique est électrique, vibrante et folle. Clandestine.
Dans cette oasis d’ivresse et de plaisirs où se pressent les fêtards, toutes classes confondues, la corruption devient la nouvelle règle. Les policiers et les justiciers n’y échappent guère. La pègre, le crime organisé s’installent dans les maisons de jeu et dans les maisons closes. Souvent, les noctambules terminent leur parcours chez Dunn’s ou chez Ben’s, delicatessens réputés où ils vont déguster une dernière bière et avaler un smoked meat . Une décennie plus tard, cet univers enivrant accueillera le jeune Leonard Cohen, qui s’y abreuvera à son tour.
Alys Robi se hisse au rang des grandes vedettes. À vingt ans, elle représente l’exception : elle performe dans les cabarets, suscitant la jalousie de ses pairs. Contrairement aux clubs, les cabarets sont alors réservés aux interprètes de renom, dont les chanteurs français et internationaux. Robi propose des spectacles où elle chante en français, en anglais et en espagnol, langue qu’elle a apprise en suivant des cours particuliers. On lui reconnaît l’étoffe des grands artistes du music-hall américain.
Peu d’artistes québécois enregistrent alors des disques. En 1942, Alys enregistre pourtant Tico Tico chez RCA Victor à Montréal, chanson qui deviendra l’un de ses plus grands succès.
Tico-Tico par-ci, Tico-Tico par-là, Dans tout Séville on n’entend plus que ce nom-là Il passe par ici, il va passer par là Comme il est beau dans son costume de gala ! Coiffé d’un sombrero, les cuisses bien à plat, Sur son cheval il se promène à petits pas, De sa moustache en croc lustrée de gomina Il fait rêver tous les jupons de la rambla.
C’est une musique qui lui colle vraiment bien à la peau. Le répertoire latino-américain lui plaît tant qu’elle le traduit en français. Peu à peu, ces traductions habituent les Québécois à acheter des disques enregistrés par des vedettes locales. C’est une étape importante dans l’évolution de la musique québécoise : Alys Robi et quelques autres ouvrent ainsi la voie aux grands auteurs-compositeurs qui émergeront une dizaine d’années plus tard.
Au printemps 1943, elle participe au programme La veillée du samedi soir des peintures Ramesay à CKAC. Elle anime aussi sa propre émission, Alys Robi et ses chansons . « Débordante de santé, de jeunesse, de bonne humeur, de charme et d’entrain communicatif, cette jeune Québécoise a su conquérir le tout public radiophile en moins de trois mois, exploit que n’ont pu réussir bien des prétendues étoiles en autant d’années », affirme le journaliste Hervé de St-Georges. « Sa voix à la fois gutturale et claironnante, mais toujours agréable, la sincérité de ses interprétations dans la chanson de genre, genre Alys Robi surtout, en font partout l’attraction de choix des spectateurs auxquels cette nouvelle étoile dans le firmament de la radio prend part 6 . »
Elle aime particulièrement chanter dans les hôpitaux et les sanatoriums. Le plus beau salaire qu’elle peut recevoir, dit-elle, ce sont les sourires des patients. Elle aime qu’ils l’appellent Alys et la traitent comme une camarade. « J’adore également chanter pour les militaires, ajoute-t-elle. J’ai fait une tournée de presque tous nos camps de soldats, de Rimouski à Longueuil et Saint-Jérôme, Valcartier, etc., et j’aime penser que je fais ainsi un petit effort de guerre 7 . »
Au grand chagrin d’Olivier, laissé derrière, Alys et Gratien Gélinas visitent les bases militaires du Québec afin de présenter une émission sous le titre Tambour major. Alys devient la darling des soldats canadiens. Sur la scène, elle est « une artiste superbe ». Le comédien Émile Genest, qui joue le rôle de maître de cérémonie durant ces spectacles, raconte : « Elle sait comment émouvoir les gens, les exciter et les faire languir. Lorsqu’elle revient pour une dernière chanson, la salle explose 8 . » Enfin, un peu de joie ! En ces temps sombres, Alys Robi remonte le moral des troupes. Sa voix sensuelle se grave dans l’esprit de centaines de militaires qui s’ennuient de leur chérie. Elle leur inspire l’amour et la liberté. Elle les émoustille et les fait rêver.
Le 12 juillet 1943, elle reçoit une lettre qui l’exprime sans détour : « Chère Mademoiselle Robi, Au nom du comité de divertissement et de tous les garçons de l’Air Force House, veuillez accepter nos remerciements sincères pour la plus divertissante soirée que vous pouviez nous offrir ici dimanche, le 11 juillet dernier. Je peux vous assurer que la gentillesse que vous avez démontrée en venant nous rencontrer et en participant dans une large mesure au succès de la soirée sont hautement appréciés [ sic ] de nous tous ici. Espérant avoir le privilège de vous entendre à nouveau bientôt à l’Air Force House, je suis sincèrement vôtre, Dorothy N. Pratt ».
Sa popularité croissante lui attire de nouveaux engagements. Toujours avec Gélinas, la star du Monument-National dans le rôle de Fridolin, la chanteuse anime l’émission radiophonique Tam bour battant (aussi appelée Tambour major ) à l’Ermitage, salle qui deviendra la Comédie Canadienne, puis le Théâtre du Nouveau Monde. Un entrefilet dans Le Devoir daté du 12 novembre 1943 annonce : « MONUMENT NATIONAL, spectacle du Tambour major, avec Fridolin, Alys Robi, Fred Barry, Clément Latour, Juliette Béliveau, Lucien Martin, etc. (le 20 novembre). » C’est un tremplin dans son parcours.
On lui propose alors d’animer une émission radiophonique en anglais sur le réseau de la Canadian Broadcasting Corporation (CBC). Elle accepte, ravie. Sa carrière canadienne débute.


6. Hervé de St-Georges, « Alys Robi. Interviou exclusif à Radiomonde », Radiomonde , Montréal, 10 avril 1943, p. 11.

7. Ibid.

8. Archives Alys Robi, Musée de l’Amérique francophone, Québec.


Nulle part Alys
De toutes les femmes de la famille Robitaille, aucune n’a atteint autant de célébrité. Aucune n’a été autant photographiée. Ses images, portrait ou photo en pied, ont été publiées dans tous les journaux du Québec, du Journal de Québec à La Patrie et au Petit Journal , du Devoir au Canada et au Montreal Gazette . Elles ont paru dans plusieurs quotidiens au Canada, aux États-Unis et au Mexique. Et pourtant, quand j’étais enfant, il n’y avait pas de photos de la chanteuse chez Nana. C’était une singulière anomalie.
Dans cette maison où le temps poursuivait sa course avec lenteur, il y avait plusieurs galeries de portraits. Dans chaque pièce, de nombreux clichés recouvraient les murs, les chiffonniers, les commodes et les secrétaires. Devant de grands tableaux, parfois insérées dans un cadre, les notices nécrologiques des sœurs, des frères et des cousins régnaient sur le quotidien. Nulle part, cependant, Alys n’apparaissait.
Les images d’elle que j’avais vues étaient animées ; elles provenaient de la télévision, où Alys livrait encore des performances. Dans les interviews, j’étais frappée par la manière dont on évoquait sa jeunesse. Un écart se creusait entre la vieille dame du présent et la star d’autrefois, comme s’il s’agissait de deux personnes différentes. Qui était donc cette « artiste inoubliable » qui avait voyagé sur de nombreux continents et triomphé dans le monde entier ? Pourquoi en parlait-on comme s’il s’agissait d’une femme imaginaire ? Qui était ce double fantasmé, perdu, révolu ?
En famille, dès qu’on prononçait le prénom de l’artiste, un lourd silence s’installait dans l’assemblée. Un jour, j’ai interrogé ma grand-mère : « Où sont les photos d’Alys ? » Surprise, elle m’a fixée longuement. Puis, son visage s’est fermé. « Il ne reste plus de photos d’Alys », a-t-elle avoué. Elle a marqué une pause avant d’ajouter : « Les photos de sa belle période ont disparu. » Prétextant qu’elle avait du travail, elle s’est réfugiée dans la salle de couture, où elle a passé l’après-midi entier.
Que signifiait « sa belle période » exactement ? Je devinais que Nana faisait référence aux années de jeunesse de la chanteuse. Mais un doute s’immisçait dans mon esprit. Pourquoi l’étrange impression qu’on parlait d’une autre, une artiste mythique et éthérée, revenait-elle me hanter ? Que s’était-il produit pour que la « belle période » d’Alys Robi se termine, emportant une partie d’elle-même dans les flots d’une mémoire vacillante ?
~
Après tout, ce n’est qu’une histoire de chanteuse, une chanteuse de plus qui a sombré après avoir atteint la gloire. Une chanteuse qui n’a pas trouvé sa place au grand écran, et que les studios d’Hollywood ont propulsée vers la chute. Comme si un lien secret, énigmatique, existait entre les coulisses des réputés plateaux de cinéma et les couloirs d’un asile tristement glauque.


Canada’s singing sensation
Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la radio est le principal instrument de communication avec le grand public. Les nouvelles du conflit qui sévit en Europe sont transmises dans l’intimité des foyers canadiens par des journalistes et des correspondants de guerre, qui décrivent avec émotion les scènes mortelles, parfois victorieuses, dont ils sont témoins.
S’appuyant sur sa longue expérience à la radio, Alys Robi conquiert le public. Avec son énergie pétulante, la chanteuse réconforte les âmes tourmentées. Elle leur procure consolation et fantaisie ; elle leur apporte un peu de chaleur. En 1943, elle cartonne à l’émission radiophonique Rhapsody Americana , au Sunday Night Show et à la série The Spotlight . Elle devient « la chanteuse de la guerre » et fait exploser les cotes d’écoute. On la réclame dans l’Est du Canada. Pour faciliter ses voyages, la British Overseas Airways Corporation nolise un avion militaire. Ses proches racontent qu’elle voyage en jet privé. Alys est une vraie star.
« Mesdames, messieurs, voici Alys Robi ! » Dès que l’animateur annonce son entrée en ondes, les applaudissements fusent. La chanteuse est sur toutes les chaînes. Elle apparaît à CKAC, CBC, CHRC et à la BBC. Elle offre une image de la diversité, de l’aisance et de l’extravagance. De l’ouverture au monde. En ces temps de guerre où l’importation de disques français est rendue impossible au Québec, Alys interprète les grands titres de ce répertoire : La route enchantée de Trenet, Ah ! Le petit vin blanc de Borel-Clerc, La vie en rose de Piaf, La danseuse est créole de Louiguy. Elle chante aussi les titres en vogue à Broadway et à Hollywood. Les chansons qu’elle traduit de l’espagnol connaissent de grands succès : Brésil , Adios Muchachos , Je te tiens sur mon cœur , Begin the Beguine adaptée par Cole Porter, et son fameux hit Tico Tico .
De retour en ville, elle se produit à l’Esquire, rue Peel, où elle livre ses premières interprétations de son répertoire favori. En même temps, elle excelle dans l’interprétation des chansons sentimentales popularisées par les Américaines Billie Holiday, Sarah Vaughan et Ella Fitzgerald. Pour cette raison, le journal Radio monde nomme Alys Robi « Torch Singer » en 1943. C’est une consécration importante.
Par l’intermédiaire de Rusty Davis, réalisateur de Radio-Canada, elle rencontre le musicien Lucio Agostini. Émerveillé par sa performance, le séduisant chef d’orchestre est sous le charme. En sa compagnie, Davis lui fait une offre inattendue : et si elle animait une émission de radio à Toronto avec un grand orchestre ? Elle pourrait y interpréter ses chansons sud-américaines et joindre le public anglophone du pays. N’est-elle pas intéressée ? À la fin de leur rencontre, Agostini lui donne sa propre photo accompagnée d’une dédicace : « To Alys Robi, Looking forward to many future engagements together. » (« À Alys Robi, Hâte de travailler ensemble sur de nombreux projets. »)
Mais la chanteuse a un horaire chargé et de nombreux engagements à Montréal. Or, justement, ça ne va plus entre elle et Olivier. Quitter la ville, abandonner son amoureux, ce serait déchirant. Le souhaite-t-elle vraiment ? Elle réfléchit. Elle a déjà conquis sa ville d’adoption et son homme s’enfonce dans les brumes de l’alcool. Rester, ce serait plafonner. Son ambition l’emporte, elle accepte le contrat qu’on lui propose. Au revoir, le Québec, elle travaillera maintenant auprès du réputé chef d’orchestre. Et celui-ci aura une influence déterminante dans sa carrière.
Dans l’imaginaire collectif, Toronto est alors une cité lointaine menant au long chemin vers les Rocheuses canadiennes. Alys s’installe rue Palmerston, dans l’appartement cossu d’une dame anglophone. Elle se plaît dans la Ville Reine et séduit les Torontois avec son accent français. On l’accueille à bras ouverts dans les studios des émissions The Sunday Night Show et The Spotlight . La Canadienne française ravit les foules.
Et puis, l’inévitable survient : Alys tombe amoureuse de Lucio Agostini. Il est marié et père de deux enfants ; ils vivent une passion secrète. Ébloui par tant de talent et d’énergie, il s’éprend de la chanteuse, en qui il se reconnaît. Comme lui, elle affiche le caractère éclatant des artistes qui ont du panache.
L’année 1944 se déroule au même rythme effréné. L’artiste remporte un succès foudroyant dans Latin American Serenade , la série d’émissions radiophoniques de la CBC à Toronto que lui a proposée Davis. Elle chante des pièces sud-américaines en étant accompagnée d’un orchestre de trente-cinq musiciens dirigés par Isidor Sherman, surnommé Don Miguel. Les émissions sont enregistrées sur de grosses bobines qui sont distribuées aux États-Unis, en Amérique du Sud et en Europe. Les chansons d’Alys Robi sont diffusées dans toutes les grandes stations radiophoniques, de New York à Mexico et à Rio, de Londres à Paris et à Amsterdam.
Elle participe à de nombreux spectacles avec des Américains et enregistre quelques disques avec RCA Victor. Quand le comédien américain Jack Benny vient donner un spectacle pour les militaires au Forum de Montréal, elle est choisie pour être sa partenaire. À l’Université Laval, le recteur Adrien Pouliot lui décerne le titre d’« ambassadrice du bon accord ». À l’Hôtel de Ville de Québec, elle signe le Livre d’or de la ville en souriant, entourée du maire Lucien Borne et de quelques fonctionnaires. Au moment où Québec prend ses distances envers Ottawa, Alys mène une vie trépidante entre Montréal et Toronto. Elle performe dans l’ensemble du pays et rassemble les admirateurs d’est en ouest. Aux yeux des Canadiens anglais, il n’y a aucun doute : la jeune Robi participe de façon magistrale à l’« effort de guerre ». À vingt et un ans, elle devient le symbole de l’unité canadienne.
Ses cachets atteignent plus de deux mille dollars par semaine. Une fois par mois, elle retourne à Montréal. Elle n’oublie pas de faire un saut à Québec quand son agenda le lui permet. Son horaire est de plus en plus chargé. Sa vie, exaltée. En 1945, elle deviendra la première Québécoise à remporter le trophée Beaver décerné à la meilleure chanteuse canadienne. Mais, pour l’instant, la grande diva du pays se prépare à conquérir les États-Unis.


Pas chanter
Je ne sais pas chanter. Douce ironie. Pendant plusieurs années, quand on me demandait comment je m’appelle, je répondais en ajoutant, un sourire en coin : « Vous savez, je porte très mal mon prénom. Je ne sais pas chanter. »
J’ai essayé, pourtant. À douze ans, je me suis jointe à la chorale de l’école. À la première répétition, les élèves se tenaient debout en rangée dans la grande salle de réception. Jeune fille timide, je réussissais à émettre quelques filets sonores d’une voix aiguë, larynx trop haut. Tout à coup, la directrice de la chorale nous a ordonné de faire silence : « Hum, ça fausse. Dans le coin, à gauche. » Regards désapprobateurs. Soudain, j’avais honte d’être là. J’étais la nouvelle recrue parmi mes camarades qui, elles, chantaient depuis quelques années. Moi, je dénaturais la ligne mélodique.
Je n’avais qu’un désir : partir. Le lendemain matin, à l’école, j’ai retrouvé avec bonheur et apaisement la salle de dessin. Pendant des heures, je pouvais observer une lanterne chinoise ou la feuille d’un genévrier et les dessiner sur la page. J’étais née pour la contemplation, pour étudier longuement des espèces végétales et animales et les reproduire en traçant des formes, des lignes et des mots sur la page blanche.
~
Je ne sais pas chanter. Mon prénom est un « nom de mémoire », un réservoir de sens et de trauma charriés par la présence à la fois éclatante et ténébreuse de la chanteuse. Alys, dans les années 1970, n’était-elle pas une rescapée, une survivante ? Plusieurs disaient que « la vraie Alys Robi » avait disparu depuis son internement. Le souvenir d’elle durant sa belle période avait-il traversé la mémoire familiale, l’avait-il marquée de son empreinte indélébile, au point où l’association brûlante entre le chant et la féminité guidait les aspirations de mes parents ?
Chant . Les territoires du désir et de la douleur sont évoqués par ce mot. Désir et douleur d’une femme qui jadis a honoré la famille. Et qui l’a déshonorée davantage, en imprimant le stigmate de la maladie dans la lignée, en lui insufflant la terreur de l’enfermement.
Le chant, c’est aussi l’altérité. La terminaison en « -al » de mon prénom, telle est la signature illustrant mon incapacité de chanter. Avant de signifier une absence de talent, il s’agit d’une absence de désir de chanter . Sans oublier tout ce que ce verbe évoque et transporte à la fois : déchéance, impuissance, violence.
Ne pas savoir chanter, c’est aussi ne pas savoir être gaie, ne pas savoir être folle au point d’être une candidate pour l’institution psychiatrique. Était-ce ma façon de me dégager d’une histoire insupportable ? De m’extraire d’un acte saturé du délire que l’on attribuait à Alys ?
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C’est l’histoire d’une femme, la petite-nièce de Robi, qui se demande comment elle réussira à écrire un livre déjà écrit, à transcender la fêlure, à réparer les dégâts, à rapiécer la mémoire familiale, à extraire un récit tout neuf d’une vie brisée.


Une diva en plein essor
Le seul lieu possible, c’est la scène.
Dans ses papiers personnels, les photographies de cette époque révèlent sa métamorphose. C’est une créature nouvelle, une figure nord-américaine aux accents latins. Elle chante, elle brille, elle resplendit. C’est « un phénomène ». Jamais on n’avait vu un artiste du Québec atteindre une telle célébrité. Une femme, de surcroît !
Le chant qu’Alys entonne chaque soir n’est pas seulement romantique. Il incarne l’amour, la liberté, la joie de vivre. La nostalgie. En ces temps de Grande Noirceur, la chanteuse ouvre le Canada français à de nouveaux horizons. L’artiste torpille les actions mesquines du clergé, son autorité autocratique, en portant son regard vers le sud, tandis qu’elle incarne l’âme du Mexique tout entière avec les tubes Tico Tico , Besame Mucho , Chica Chica Boom Chic .
Elle sabote la vision patriarcale en montrant aux hommes de son époque qu’une femme peut vivre de son art, affirmer son indépendance et être reconnue sur la scène locale et internationale. Elle personnifie la transgression des normes et des codes d’une petite société repliée sur elle-même, évoluant sous l’emprise de la religion. C’est une véritable rebelle : sans rejeter les valeurs religieuses (car, dit-elle, elle a la foi), elle outrepasse les directives de l’Église, refuse d’assumer le rôle traditionnel de la femme au foyer et de la mère de famille dévouée. Elle ne se pose pas même la question, tant c’est une évidence. Car une seule chose compte : la scène.
Elle annonce, en la confirmant, l’ascension des femmes des nouvelles générations, au moment où elles obtiennent enfin le droit de voter. Le public est conquis. Grâce à elle, il s’élève.
Une jeunesse écoute Alys Robi. Elle fredonne ses mélodies en privé, l’applaudit avec ferveur en public. Cette femme ouvre la voie à ses contemporaines. Elle leur apprend que leurs rêves, même les plus fous, peuvent se réaliser. Il est possible d’être née Québécoise et de faire son chemin dans le monde entier. D’y être reconnue. Elle se prépare à de nouveaux départs : New York ! Londres ! Paris ! Mexico ! Et même Hollywood ! Elle supplante ainsi les représentants de l’autre sexe : aucun artiste homme de sa génération n’a atteint de tels sommets.
Elle ne peut se contenter du Canada, des scènes et des amours locales. Elle n’appartient à personne : elle poursuit des ambitions de grandeur dans le monde entier. Elle s’affranchit des dogmes du mariage et de ses obligations. Sa vie amoureuse fait grand bruit. Elle fréquente des artistes d’horizons divers qui deviendront eux aussi de grandes vedettes. Dean Martin, Frank Sinatra, Nat King Cole partagent avec elle leur expérience du métier. Et surtout, un bon moment de rigolade. Comme eux, cette fille appartient à une minorité culturelle en Amérique. Elle a un talent fou, elle a le feu sacré. Et puis, elle a bon cœur.
La liberté est-elle si effrayante ?


Secrets
Parfois, le soir, quand j’étais couchée dans la chambre qui m’était réservée, ma grand-mère et ma tante bavardaient à propos des femmes de la famille. Dans la pénombre, elles croyaient que je dormais déjà, mais je les écoutais attentivement. Grâce aux nombreuses descriptions qu’elles faisaient d’Alys, je pouvais l’imaginer avec ses coiffures hautes, ses robes scintillantes et son sourire éclatant. Elles murmuraient gaiement, tout en confectionnant de nouvelles robes en velours ou en crêpe accompagnées d’étoles en soie.
Nana et tantine étaient de splendides couturières qui s’adonnaient à ce travail minutieux pour le plaisir. Quand elles manipulaient le tulle, l’organza et le satin, elles évoquaient les prestations de la chanteuse sur la scène et la « si belle robe » qu’elle avait portée plusieurs décennies auparavant. « Tu te souviens de la photo de son spectacle à Montréal en 44, celui qui avait précédé son départ pour l’Europe ? Tu te souviens de sa tenue ? » « Oh oui ! Comme elle était swell , dans cette robe-là ! »
Elles commençaient à chantonner le refrain de vieux tubes de son répertoire. Tantine sortait un vinyle 78 tours de sa pochette et le faisait jouer sur le tourne-disque.
Symphonie
Symphonie d’un jour Qui chante toujours Dans mon cœur lourd Symphonie D’un soir de printemps
C’est toi que j’entends Depuis longtemps
Le lendemain, au déjeuner, je les interrogeais. À mes questions sur l’artiste, tantine répondait : « C’est une grande dame. Une Robitaille. Un jour, tu la rencontreras. » Mais plus le temps passait, moins cette rencontre semblait sur le point d’advenir. Un jour, j’ai compris que je ne ferais pas la connaissance de la chanteuse chez Nana. Les choses semblaient organisées pour que nous ne nous croisions pas, elle et moi. Il est vrai que d’autres femmes de la famille l’évitaient au maximum. Ainsi, pendant quelques années, celle-ci a vécu dans mon imaginaire comme la protagoniste d’un conte fantastique.
Est-ce pour combler ce désir inassouvi, pour réparer la brèche, l’étrange omission dans la « galerie de portraits » dont j’étais entourée durant l’enfance, que j’ai entrepris, il y a quelques années, une quête de clichés d’Alys ?
~
Combien de photographies d’elle ont donc existé ? Impossible de le savoir. Dans ses archives, il y en a plusieurs centaines où elle apparaît, fidèle à elle-même au fil des ans. Enflammée et resplendissante.
Depuis 2016, j’ai puisé, dans les fonds d’archives du patrimoine québécois de la BAnQ, en ligne sur le Web et dans le fonds d’archives Alys Robi au Musée de l’Amérique francophone à Québec, une quantité importante d’images. Certaines sont signées par Gaby, Conrad Poirier ou Roméo Gariépy, photographes actifs de cette période. Comme toutes les images de stars, plusieurs se répètent, elles se dédoublent à l’infini. Finalement, j’ai consulté quelque trois cents clichés. Compte tenu de la célébrité de l’artiste, c’est une somme modeste, un paquet minuscule. Or, nous le savons bien : il existe parfois un écart magistral entre l’importance d’un personnage qui a marqué son temps et le nombre de portraits de lui dont nous disposons. N’existe-t-il pas une seule photo connue d’Emily Dickinson ?


New York, New York
Toujours en 1944, Alys se rend à New York pour enregistrer ses premiers albums avec RCA Victor. Elle loge au luxueux Park Hotel. En découvrant le vaste panorama qui s’offre à elle depuis la fenêtre de sa chambre au vingt-deuxième étage, le long chemin de verdure de Central Park s’estompant jusqu’au ciel, la Québécoise saisit l’envergure du monde du spectacle qui s’étend sous ses pieds. If I can make it there, I’ll make it anywhere / It’s up to you, New York, New York , fredonnera trois décennies plus tard Frank Sinatra dans un film éponyme.
Elle obtient le studio et le même chef d’orchestre que Perry Como, la vedette de la maison chez RCA. Son émission radiophonique Latin American Serenade est diffusée à New York, ce qui lui vaut une invitation à la station NBC. Le nombre extraordinaire de prestations publiques et de spectacles qu’elle donne révèle son succès retentissant. Les Américains sont hypnotisés par ses prestations, abasourdis par la fougue de cette Française du Nord qui les fait voyager dans le Sud.
Les invitations se succèdent : à la radio, elle apparaît dans The Carnation Contented Hour , où elle retrouve Jack Benny, son ancien partenaire sur la scène du Forum de Montréal. Elle performe aussi au Jack Smith Show , émission de musique pop bien connue. Très vite, elle se taille une place parmi les célébrités américaines.

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