Cabu de Châlons
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Description

Le 7 janvier 2015, la France est sous le choc après l’attentat de Charlie Hebdo. À Châlons-en-Champagne, on pleure Cabu, l’enfant du pays. Le dessinateur de presse Jean Cabut a été assassiné avec ses collègues et amis lors de la réunion de rédaction du journal satirique. Il allait fêter ses 77 ans la semaine suivante. C’est pour lui rendre hommage que le journaliste Fabrice Minuel a décidé de retracer la vie du père du Grand Duduche. Fabrice Minuel a fait la connaissance de Cabu en 1996. Pour écrire ce livre, il a rencontré Georges, l’ami de toujours, complice des premières heures et des premiers canulars. Il donne la parole à d’autres Châlonnais qui ont croisé Cabu et le portent dans leur coeur. Cabu de Châlons retrace le parcours étonnant de Jean Cabut, le petit gars de Châlons précocement diagnostiqué allergique à l’école et à l’église, mais talentueux en dessin et caricature. Ce livre n’est pas une biographie ordinaire, c’est un hommage de tous les Châlonnais pour que personne n’oublie l’un des défenseurs majeurs de la liberté d’expression !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 janvier 2017
Nombre de lectures 2
EAN13 9782411000138
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Exrait

Cabu de Châlons
Fabrice Minuel
Cabu de Châlons
LEN
126, rue du Landy 93400 St Ouen
Ouvrage réalisé avec le concours d’Enviedecrire (www.enviedecrire.com)
Crédit photographique (couverture) : DR

Nouvelle édition augmentée d’illustrations


© LEN, 2017
ISBN : 978-2-411-00013-8
Aux Cabusiens de Châlons et d’ailleurs.
À la liberté d’expression .
S’ils veulent vraiment entendre le son de ta voix, parle-leur de Trenet, d’antimilitarisme, de vieilles autos, de non-violence et de Châlons-sur-Marne.
Maxime Le Forestier, Carton , numéro 4, 1975.
Cabu et Fabrice Minuel.
Avant-propos
Les raisons qui ont présidé à ce livre sont à rechercher à l’aune de l’extraordinaire émotion suscitée à Châlons par l’assassinat de Cabu : elle a révélé le désir de se réapproprier le dessinateur dont le pas ancien dans sa cité nous avait sans doute échappé depuis trop longtemps.
Comme l’hommage d’une ville à l’un des siens par l’un des siens, ce livre ne traite que de l’aspect exclusivement local de la vie de Cabu. Local, ai-je bien dit, et pas privé, ou si peu.
Le Cabu raconté ici, sans réel souci de chronologie et sans prétendre une seule seconde à l’exhaustivité, c’est tout simplement le Cabu des premiers pas, des premiers dessins, des premiers émois, et plus tard depuis la capitale en regardant dans le rétroviseur, des premières nostalgies.
C’est Cabu hors Paris. C’est Cabu en Champagne avec ses lycées de Châlons et d’Épernay, avec les personnages qui ont gravité autour de lui et qui se sont installés dans son œuvre pour la postérité, avec ses quatre cents coups, avec ses promenades en forêt d’Argonne, à l’air libre et en voiture ancienne.
Ce livre est aussi celui d’une farce et d’un cri. Le cri ? C’est celui qu’il pousse au milieu des années soixante-dix, quand il voit des décideurs s’empresser d’en finir avec un patrimoine ancien pour bétonner et toujours bétonner. En cosignant alors pour sa ville natale un réquisitoire abouti, trois cents pages de colère, Cabu ne fera jamais mieux, sur le plan de l’investigation, de toute sa riche carrière de pourfendeur de la bêtise.
La farce ? C’est la mystification en 1959, avec des copains, de la prestigieuse épreuve Strasbourg-Paris à la marche. Un canular qui, de son aveu même et avec le nécessaire recul des ans, est la chose la plus folle qu’il ait faite de toute sa vie.
Ces deux faits d’armes de l’humour et de la griffe, insolent et joyeux pour l’un, revanchard et un peu désespéré pour l’autre, campés dans un Châlons qui était encore sur Marne, se positionnent dans un espace qui laisse place bien entendu à d’autres chapitres de sa vie champenoise. De fait, à d’autres anecdotes. Souvent, ce ne sont que de simples blagues d’une vie à consommer. Ceux qui ont un peu brûlé leur jeunesse en piétinant parfois les pelouses du conforme s’y retrouveront dans plusieurs d’entre elles.
Elles sont pour la plupart sorties de la mémoire de Georges Schmitt, le copain d’enfance de Cabu. Et lui seul sait, selon les circonstances, les sublimer avec la connivence d’un joyeux drille à la gouaille truculente, ou les glisser avec la pudique prudence d’un confident.
Car ce livre est aussi celui d’une belle amitié, fil conducteur de ces pages.
J’aurais aimé illustrer le propos avec un maximum de caricatures de Cabu, qu’il offrait sans jamais compter son temps, lors de séances de dédicaces ou de demandes spontanées. Combien de fois a-t-il fallu qu’il soit arraché à ses croquis pour ne pas rater le dernier train du retour vers la capitale.
Le refus à ce projet de la part des ayants droit, bénéficiaires du droit moral pour chaque œuvre de Cabu, fut-elle réalisée sur un support privé rangé dans une bibliothèque privée, refus justifié par eux au regard « du caractère personnel de ces dessins », n’obère en rien du respect que je leur dois.

F.M.



Avertissement :
Quand elles ne sont pas créditées, les citations de Cabu ont été recueillies de mai 1996 à décembre 2014 lors de la trentaine d’entretiens que j’ai eus avec lui. Celles de Georges Schmitt ont été collectées depuis mai 2009. Les témoignages des Marnais qui ont rencontré Cabu à des degrés divers ont été rassemblés entre janvier et septembre 2015.
1. Le retour
Je jouais du trombone. Il m’a représenté avec mon instrument de musique et à côté de moi, une fille à la jupe relevée par le souffle ! C’était comme ça que je draguais, à en croire la légende du dessin. En tout cas, Cabu pour moi maintenant, c’est un martyr, un martyr de la déconne.
Alain Monasse, 76 ans, cadre commercial retraité
Châlons-en-Champagne. Mercredi 14 janvier 2015, fin de matinée, pratiquement la même heure que celle du massacre une semaine auparavant à Paris dans les locaux de Charlie Hebdo. C’est trois jours après le rassemblement de toute une ville, unie face à la mairie sous la photo géante de Cabu, « un homme libre », tout sourire. C’est au lendemain, devant le lycée de son adolescence, celui du Grand Duduche, d’un lâcher de soixante-dix-sept ballons multicolores pour l’anniversaire des soixante-dix-sept ans qu’il n’a jamais eus.
Il grisaille. Un temps que le dessinateur aimait. Les obsèques sont confidentielles. Le rendez-vous pour la petite dizaine de Châlonnais que nous sommes se situe au restaurant Chez Souply. Sans étoile, sans chichi, c’est un établissement à son image : simple et bon. Un bus venu de Paris sous escorte, avec sa cinquantaine de personnes à bord, s’arrête devant l’entrée pour nous emmener au cimetière de l’Ouest. En montant, quelques-uns ne peuvent s’empêcher de sourire malgré le moment : ce cimetière n’est en effet qu’à deux cents mètres et d’ici, les croix nous sont déjà visibles.
Y aller à pied serait plus rapide. Il n’en est pas question toutefois, dispositif sécuritaire oblige.
Le bus se love au plus près de la porte d’entrée gardée par les forces de l’ordre. Seuls ceux qui sortent du véhicule sont autorisés à passer l’enceinte. La presse écrite et la télé, leurs photographes et cameramen respectifs, ainsi que les quelques fans du dessinateur – ceux qui ont réussi à être informés ou ceux qui ont instinctivement flairé le coup – sont invités à rester derrière les barrières Vauban, de l’autre côté de la rue. Un ou deux paparazzis sont planqués en hauteur dans des habitations voisines. D’où ils sont, ils ne pourront voler aucun cliché digne d’intérêt.
La petite cérémonie a été prévue sous une tente. Le temps champenois s’installe maintenant. La pluie, hésitante jusque-là, se décide. Une goutte a réussi à traverser la toile blanche, elle coule à présent sur le visage souriant du Grand Duduche, portrait installé sur un lutrin posé sur le cercueil. De part et d’autre se font face famille et amis. Il y a aussi les représentants du Canard enchaîné et de Charlie. De ce dernier, Luz notamment, est présent, pour qui Cabu était le mentor. Aujourd’hui, c’est lui qui signe la une du premier hebdo postattentat. Les dépositaires ont tous été dévalisés ce matin, mais à défaut pour l’instant d’avoir le journal en poche, chacun a quand même en tête ce numéro pas comme les autres : « Tout est pardonné », assure en couverture un Mahomet en larmes tenant une pancarte avec écrit Je suis Charlie.
Pardonner un jour, ne pas pardonner, la question est à cent mille lieues de là pour la petite foule discrètement protégée par une police impliquée et discrète autour des pierres tombales. Seul prime le recueillement.
Les pleurs sont intimes, retenus au fond des yeux rougis. Les poings enfoncés dans les poches de mon manteau, je me revois la semaine dernière, plié en deux par la douleur à l’annonce de la nouvelle, dans une brasserie de la ville. À cette heure-là, Betty, ma compagne, s’apprête à boucler sa demi-journée de travail et aller poster une lettre : mes vœux adressés à Cabu. Dans l’enveloppe, j’ai aussi glissé – je lui avais promis au téléphone quelques jours auparavant – un article concernant un livre à paraître ces jours-ci sur les citations de Pierre Dac, autre Châlonnais qu’il aimait, ouvrage dont il avait assuré les illustrations. La lettre n’est jamais partie. Je m’en veux de ne pas l’avoir envoyée plus tôt.
Comme un film, je revois ma première rencontre avec cet homme rare et délicieux. À Châlons, lors du vernissage à la bibliothèque annexe Diderot d’une exposition de son père dont les toiles de peintre amateur de haute tenue étaient douces et sensibles, je lui avais demandé ce que ces œuvres lui inspiraient. Il avait suspendu le dessin qu’il était en train de faire pour un fan, avait mis le crayon à sa bouche, levé les yeux en l’air comme pour faire mine de réfléchir et avait commencé à me dire : « Vous savez, c’est vraiment un peintre du dimanche… » Devant mon air sans doute un peu stupéfait, il m’avait regardé de son regard espiègle derrière ses lunettes rondes, pas mécontent de son effet de surprise, et il s’était empressé de rajouter : « Et puis du lundi, du mardi, du mercredi et de tous les autres jours de la semaine ! » C’était il y a vingt ans. C’était il y a dix mille dessins…
Quelques mots de Véronique, l’épouse de Cabu, m’arrachent aux souvenirs. Elle nous livre notamment que le lieu de la dernière demeure de son mari avait été évoqué récemment, lors d’une promenade dominicale à Paris. Cabu avait tout simplement dit que pour lui, ce serait Châlons. La confirmation de ce que beaucoup ici pensaient et espéraient. Certains avaient même extrapolé après avoir cru déceler un indice. Quelques mois auparavant en effet, Cabu avait fait dire à François Hollande, président de la République, croqué sur le livre d’or de la mairie, qu’il serait bon d’être enterré à Châlons, vu la tranquillité de la cité. Au-delà de l’évidente ironie sur la désertification de la ville, d’aucuns pressentaient que le vœu d’être inhumé auprès de ses parents était déjà en lui. Comme une évidence.
L’hommage est court, les termes simples et précis, à l’image des coups de patte dont Cabu avait le secret. Le propos de Val en particulier, les yeux fixés dans le vide, est particulièrement efficace. L’ancien directeur de Charlie Hebdo résume au mieux qui était l’homme, en marge de son talent. « Au journal, il était le seul d’entre nous à ne jamais s’être laissé aller à une quelconque bassesse. En ce sens-là, comme en d’autres, nous nous demandions tous chaque jour comment être à sa hauteur ? »
Parce que Cabu était fou de jazz, le Hot Swing Orchestra, groupe de son frère Michel, est présent. Leurs notes sont joyeuses, car il ne vouait d’amour qu’à ce jazz-là, celui qu’on écoute en tapant du pied, celui qui déménage, « pas celui qui donne envie de se jeter à l’eau ». Dans cet endroit où un jour les cendres d’un prix Nobel de la paix, Léon Bourgeois, ont été dispersées – ce détail aurait plu à Cabu s’il ne le connaissait pas –, la musique accompagne le cercueil de la tente au caveau.
Voilà, c’est fini. Celui qui, en se marrant, voyait finir sa vie dans son lit « comme un général », car les généraux meurent rarement aux champs de bataille, celui qui est parti debout, le crayon à la main, seule arme qu’aimait tenir ce combattant de la connerie, Cabu est de retour dans la ville de tous ses départs…
2. Cœurs vaillants
Je me souviens d’une conversation à bâtons rompus où il me disait qu’enfant, il jouait à califourchon sur les lions de pierre de la mairie. Il se remémorait aussi l’ancienne bibliothèque, le silence qui y régnait et l’odeur de la cire…
Jacques Adnot, 63 ans, ancien adjoint
1938 après Jésus-Christ. Date de la création du journal L’Os à moelle {1} , de la SNCF et des accords de Munich. Dans un an, le monde civilisé va devenir fou. Dans un an, Jean Cabut, dont les initiales JC, ironiquement divines ou divinement ironiques comme on voudra, feront sourire qui connaîtra le dessinateur. Jean Cabut donc, sera un enfant de la guerre. « J’ai encore dans l’oreille la terre qui tremblait, décrira-t-il plus tard. Mon père n’était pas là, il était mobilisé sur le front. Je me souviens que ma mère me descendait à la cave. Je me souviens du bruit des bottes des soldats qui défilaient dans la rue. »
En ces ultimes mois d’un quart de siècle d’insouciance entre les deux conflits mondiaux, c’est un bébé écarquillant déjà les yeux de toute sa curiosité. Ses lèvres esquissent-elles déjà son léger sourire, celui de quelqu’un qui ne sera jamais dupe ? En tout cas, ce nourrisson qui ignore le crayon surdoué et rebelle caché dans son berceau naît quai des Arts, le treizième soir du premier mois de l’année. Exceptionnellement, il ne fait pas froid, rien à voir avec ces mois de janvier à trois bonnets que connaît habituellement la ville, où les patineurs se régalent sur la rivière ou bien le canal, avec sous leurs lames plusieurs dizaines de centimètres de glace.
Bienvenue à la vie, bienvenue à Châlons-sur-Marne ! Il regrettera cette appellation quand, soixante ans après, les acteurs locaux préféreront pour cette cité alors préfecture de région, son retour au toponyme historique Châlons-en-Champagne, jugé plus chic. Un retour trop marqué à ses yeux au sceau de la féodalité.
En cette année 1938 à Châlons, le maire se nomme Cléophas Désiré Champion {2} . Sous sa houlette, l’arboretum aujourd’hui renommé arboretum du petit Jard, est créé. À présent, les trois parcs que compte la ville, poumons verts de la cité, ont chacun une identité propre et leur propre destination. L’un d’entre eux, le plus excentré, est aménagé à l’anglaise, avec ses chemins de velours, avec sa disposition végétale faussement anarchique, vallonnée, dense et complice. Des trois, il est pour tout dire le plus propice aux rendez-vous galants une fois la passerelle franchie, cet ouvrage d’art bucolique tellement photographié les jours de mariage.
Cabut, « un nom rigolo », selon son propre qualificatif, fréquentera ces lieux de façon intime, pour aller regarder les feuilles à l’envers à l’heure du berger, après avoir franchi ce pont des Soupirs châlonnais. Tout cela bien entendu sera pour les années cinquante car en cet instant, Jean Maurice Jules suce son pouce. Après lui, viendront une sœur, Marie-Thérèse, et un frère, Michel. Ils deviendront respectivement professeur d’éducation physique et kinésithérapeute.
Il est fils de Marcel, professeur de technologie à l’Ensam, l’École nationale supérieure des arts et métiers, un établissement de prestige {3} . Surnommé La Divine par les élèves, il y est apprécié. Sa mère, Élisabeth, dite Lily, est une discrète femme au foyer. Effacée mais efficace. Protectrice aussi, c’est elle qui, par exemple, saura prendre le téléphone pour prévenir Goscinny que son fils, toujours en retard, ne pourra rendre ses dessins à temps, parce que trop souffrant ! Politiquement, papa est centriste, maman est gaulliste, « même si, se réjouira Cabu pour cette dernière, j’ai réussi à la faire voter PSU. Mon père l’a engueulée. Moi, je n’étais pas politisé {4} ».
Sous l’occupation en 1942, les Cabut demeurent rue Clovis-Jacquiert {5} , dans un quartier populaire, quand s’installe à quelques centaines de mètres de là, rue Léon-Bourgeois {6} , la famille Schmitt, en provenance d’Alsace-Lorraine. Le père est absent lui aussi et lui aussi retenu, mais pour d’autres raisons que celles de Marcel. Ancien de la der des ders et des tranchées de Verdun, il est policier. Sur dénonciation, il a été interné en 1941 par les Allemands parce que ses fonctions lui donnaient accès à certains dossiers et lui permettaient de fournir des faux papiers. Toute la famille est donc interdite de séjour dans sa région, d’où la Champagne-Ardenne comme point de chute, et Châlons choisi parce qu’étant la ville la plus proche. Le père sera libéré l’année d’après. Il reprendra ses fonctions et sera commissaire à Châlons. À sa retraite, il tiendra une épicerie.
Dans cette famille, il y a Georges, né en mars la même année que Cabu. Si ces deux-là ne vont guère tarder à devenir inséparables, ils vaquent en attendant chacun de leur côté et leurs jeux sont similaires, comme tous les enfants d’une même génération. Le conflit est à présent terminé, les soldats américains ont distribué capotes et cigarettes mais la guerre, surtout avec le bombardement de Châlons en 1940, a laissé une partie du cœur de ville en lambeaux. Elle offre encore du coup à la jeunesse d’inépuisables terrains d’aventure. « Pour les gamins que nous étions, c’était fantastique, racontait Cabu. La végétation avait sauvagement repoussé dans les ruines et les tranchées. Nous étions en pleine jungle amazonienne {7} . »
Dans les décombres, à l’intérieur d’un carré de ruines entre les rues Léon-Bourgeois, du Flocmagny, de Vaux ou bien Garinet {8} , on joue aux explorateurs. On se cache derrière les feuilles de rhubarbe. Au plus profond des caves dont on a dégagé les entrées au préalable, on se réfugie pour se soustraire à la vue des adultes, après les bêtises, comme celle par exemple d’avoir tiré les sonnettes des particuliers. On s’éclate dans les abris d’urgence creusés en sous-sol. Dans l’un d’eux en 1944, alors que les alliés bombardaient les centres névralgiques de la ville, Cabu, âgé de six ans, avait reçu une magistrale paire de gifles. « Il y avait une alerte. Ma mère m’a demandé de prier. J’ai dit non, j’ai dit que ça ne servait à rien. Je crois que c’était ma première contestation. »
*
Le milieu dans lequel évolue la famille est « bourgeois libéral », dixit Cabu. Le père peut menacer du martinet. « Il était rigide, sévère mais juste ce qu’il faut. Ma mère suivait ce qu’il disait. »
À dix ans, une petite anecdote survient dans leur voiture, une Juva 4 dont les portes s’ouvrent à l’avant. Cabu était incapable de s’en expliquer la raison mais toujours est-il qu’un jour qu’il est passager à côté de son chauffeur de père, sa portière s’est ouverte et il est tombé. Rien de grave, et c’est sans encombre aucun que le jeune cascadeur involontaire suit sa septième dans une annexe de l’École normale d’instituteurs « qui servait de banc d’essai aux futurs enseignants. C’était tout près de chez moi. Jusque-là, j’étais bon élève, c’est après que ça s’est gâté ».
Les jeudis, pour qu’ils ne traînent pas trop dans la rue autant que faire se peut, les pères ont souvent le souci commun d’occuper leurs garnements. Georges et Cabu, nos deux maraudeux – ainsi le sobriquet collectif désigne-t-il parfois les Châlonnais – n’y coupent pas. Ils ont douze ans quand le premier est envoyé aux Éclaireurs de France, qui prônent la laïcité, le second aux Cœurs vaillants, carrément lèche-soutane dans ce qui ressort d’un patronage catholique. Ce sont « les scouts des pauvres, ceux de la France d’en bas, martèlera-t-il plus tard en avouant, sans aucune honte : "Les Cœurs vaillants, je les ai séchés parfois." »
Au cours d’activités communes organisées entre ces deux entités, les deux enfants se croisent pour la première fois. Les débuts sont un peu froids, à la mode champenoise. Cabu, à la silhouette longiligne, chambre un peu celui qui accuse déjà presque un quintal sur la balance. Mais entre eux, pas d’agressivité : il s’agit simplement de se jauger. Ils vont s’apprivoiser.
Aux Cœurs vaillants, association qui, rue Pasteur, siège à la maison diocésaine, l’ado Cabut, foulard au cou, ne goûte guère cet embrigadement d’une éducation bien-pensante, dans la lignée de celle qu’il a reçue à la maison. Il déteste tous ces jeudis passés en culottes courtes, longs comme des messes à trois prêtres. À la place, il aimerait mieux dessiner, recopier des dessins de Dubout puisés dans Ici-Paris que sa grand-mère lui achète, ce que son père d’ailleurs voit d’un mauvais œil. « Il trouvait que ce n’était pas de mon âge car Dubout croquait parfois des femmes en nuisette. »
Cabu subit la pression paternelle et les colonies de vacances, celles-là mêmes exécrées par Pierre Perret dans sa chanson culte. Elles lui sont également insupportables. « Pour la fête, mes parents étaient venus me voir. Je voulais repartir avec eux. »
A contrario , l’ado Schmitt ne se sent pas si mal que cela aux Éclaireurs. Ces derniers sont alors hébergés à l’auberge de jeunesse, face au square Antral {9} . Ils profitent des ateliers. Ils élaborent notamment un théâtre de marionnettes qui se révélera bien utile aux arbres de Noël des différentes administrations. Les Routiers, comprenez les grands, à l’opposé des Louveteaux, dont l’un d’entre eux est artisan menuisier, construisent des kayaks. Les Éclaireurs partent en camping à bicyclette. Ils voyagent, visitent la Bretagne, le Luxembourg, les Pays-Bas. « C’était varié. Je ne peux pas dire que je m’y ennuyais », se souvient Georges.
*
Le scoutisme a fait se rencontrer les deux gamins, le cursus secondaire va les rapprocher. Nos deux élèves fréquentent le même établissement. S’il porte aujourd’hui le nom du chimiste Pierre-Bayen {10} – d’aucuns aujourd’hui essaient d’imposer comme une évidence qu’il soit débaptisé au nom de Cabu –, à l’époque, on parle tout simplement du grand lycée. « C’était pour le différencier du petit lycée, rue Prieur-de-la-Marne {11} , où la scolarité cessait en quatrième, précise Georges. Mais en fait, tout le monde l’appelait le grand bahut ou le vieux bahut. » Un vieux bahut où était revenu Cabu il y a quelques années. « J’ai trouvé que la poussière était d’époque ! »
D’abord sans concurrence dans la filière générale, cet établissement restera longtemps la fierté de toute une ville, même quand d’autres structures tenteront de lui damer le pion. Estampillé du cachet de l’élitisme aux yeux des Châlonnais, y être admis équivalait au fait pour un Parisien d’avoir son ticket d’entrée au lycée Louis-le-Grand. Aujourd’hui, son label qualité toujours réel est toutefois partagé avec plusieurs établissements de la ville.
Cabu, qui se félicite d’avoir échappé à l’école privée, est d’abord versé en section classique par son père, qui le mettra ultérieurement en technique dans l’espoir de résultats meilleurs. Car si jusque-là, à l’École normale annexe, ses carnets de notes étaient satisfaisants, en secondaire, tout change. Il n’a plus la tête aux études, préfère griffonner, noircir les marges de ses cahiers, sculpter de dessins son pupitre de bois sur lequel il s’essaie à des variantes sur la signature phonétique de son nom. Geneviève Villain, 69 ans, professeur d’arts plastiques à la retraite, atteste : « En 1961, j’étais en seconde et j’ai vu la table sur laquelle était gravé K-Bu. Il y a quelques années, elle a été vendue aux enchères. »
À ça, rien à dire. Penché sur le pupitre, l’artiste en herbe K-Bu est brillant. Mais sur ses cahiers de classe, l’élève Cabut ne fait guère d’étincelles. Non pas qu’il s’ennuie et qu’il attende de se « désennuyer » comme on dit, dès la fin des cours. Non, il se distrait comme il sait le faire, discrètement, le dessin est là pour ça. Mais il n’a décidément aucune appétence pour la scolarité.
Il a la curiosité comme moteur pourtant, et il sent que frétille en lui, au-delà du dessin pur, une envie de s’exprimer sur l’actualité. Il tente alors ses premiers pas dans le journalisme dessiné. Avec l’aide d’un professeur de français qu’il affectionne, il s’essaie à la satire, interne à l’établissement, par le biais d’un périodique qu’il appelle Le Petit Fum’s {12} , bimensuel indépendant publié à la ronéo à alcool en trois cents exemplaires. « J’y faisais à peu près tout, même la vente. »
Le jeune journaliste va mesurer très vite l’impact de la chose écrite publiée et de son écho amplificateur. Si l’objectif est de narrer la vie du lycée, l’actualité vue par son prisme est aussi décalée que mordante, car il aime déjà enfoncer le crayon là où ça dérange. Le premier numéro dresse notamment un portrait peu flatteur des classes techniques, « les Arsouilles », par rapport aux classiques, « les Fum’s », dont il fait partie. « Ils nous méprisaient et en plus, ils nous piquaient les filles. » Très vite, dessins et légendes déplaisent à ceux à qui ils s’adressent. Du coup, lors d’une récréation, le journaliste en herbe fait l’objet d’une pression telle que, monté ensuite un peu de force dans le dortoir, menacé d’être passé à tabac et sauvé par l’arrivée d’un pion, il doit se fendre d’un rectificatif dans le numéro suivant. « Ils voulaient vraiment me casser la gueule ! Je n’en menais pas large. » Au troisième numéro, c’est le proviseur Louis Letonturier qui s’en mêle. Il convoque le rédacteur en chef Cabut et lui impose d’avoir désormais un œil sur la copie avant la diffusion, ou alors de stopper net la publication. « Je lui ai carrément dit que c’était de la censure. Mais j’ai préféré abandonner. Il n’y a pas eu de quatrième numéro. Tout ça m’a fait réfléchir. Je me suis rendu compte que plus on s’adressait à un petit public, un public restreint, plus c’était difficile. Les réactions sont plus passionnées. »
Le proviseur, pour sa part, ne médite pas longtemps sur la liberté de la presse, si tant est qu’il en ait eu des velléités. Il meurt la semaine suivante, des suites de sa maladie au sujet de laquelle Le Petit Fum’s s’était fendu d’un entrefilet de prompte guérison. « En tout cas, mes dessins n’y étaient pour rien », s’est toujours empressé d’ajouter Cabu à l’évocation de ce drame. Présent aux obsèques, comme presque tout le lycée, une procession de plusieurs centaines de mètres, paraît-il, il a également toujours concédé, douce litote, de ne pas trop s’être drapé du recueillement d’usage dans ces cas-là. En d’autres termes, d’avoir pris l’événement par-dessus la jambe. Et pour être tout à fait clair, « on s’est marrés comme des bossus » !
Celui qui cherche toujours une maturité à sa signature (il essaie aussi alternativement J. Kabu ou J. Kbu) exerce également son talent au foyer étudiant, le Foy’s. Michel Lepagnol, 86 ans, ancien directeur adjoint de la CCI (chambre de commerce et d’industrie), fréquentait la famille Cabut au quartier Saint Dominique. Il témoigne : « Il est aussi intervenu dans Ensemble. C’était le bulletin du foyer du lycée. Une illustration représente l’abbé Graser {13} qui œuvrait au lycée, et son successeur Antoine d’Halluin. » Cabu avait ajouté : Vous aurez ainsi l’image de deux aumôniers sous les yeux lorsque vous ferez votre examen de conscience.
Michel Denis, 83 ans, se souvient au foyer d’un Cabu au visage poupon et déjà sous les feux de la rampe. Nous sommes au tout début des années cinquante. « J’étais plus vieux que lui de six ans. On s’est croisés au lycée : il y rentrait, moi j’en sortais. » À la fête du foyer étudiant, Michel Denis, féru de photographie, immortalise le jeune dessinateur en devenir debout sur l’estrade de la salle de spectacle. Cabu n’a pas encore la coupe au bol, et n’est pas chaussé non plus de ces lunettes rondes à la John Lennon. Lors de cette fête, il n’a de cesse de caricaturer sur les feuilles de papier d’un grand chevalet. Ce que fixe le photographe sur le cliché, c’est Churchill avec son cigare, créé par Cabu en quelques coups de feutre magique. « Jusqu’au dernier moment, on ne savait pas qui était celui qu’il représentait et puis au dernier trait, ça devenait évident. J’ai toujours eu envie de lui offrir cette photo. J’ai donné l’original de cet instant à sa famille. »
Ancien professeur de chimie à Bayen, actuel président de l’Office de tourisme, Jean-Marie Derouard, 69 ans, évoque la fête du foyer, vécue par Cabu. « Les élèves qui le souhaitaient faisaient, très souvent en groupes, des sketches plus ou moins humoristiques, mais toujours sympathiques. L’ambiance était assurée dans la salle paroissiale Saint Loup. Dans un programme de mars 1960, la première de couverture représente les élèves, heureux de faire la fête et, comme le voulait la tradition, Cabu n’a pas manqué de les dessiner faisant le monôme {14} . »
*
Au lycée, en marge de l’éducation laïque, il est donné à chacun de préparer sa communion solennelle. En la personne du père Graser, les enfants découvrent un homme extraordinaire à qui ils doivent déjà la création du foyer. « On ne disait pas encore Maison de la jeunesse et de la culture », observe Cabu. L’homme d’Église fait l’unanimité avec un maximum d’élèves à ses cours d’instruction religieuse, dans une ambiance très décontractée. En sa présence, la cigarette est même autorisée. « On y parlait de tout ce qui pouvait intéresser les ados, et de temps en temps, ironise Georges, il arrivait quand même à glisser un passage sur la religion. Les dimanches matin, c’était messe à la chapelle, ce qui permettait aux collés de sécher la salle où nous devions passer les heures de punition ! »
Cabu estime l’abbé dont l’aura dépasse le cadre de son rayonnement religieux. Il apprécie l’homme – « et le résistant qu’il a été » – mais n’aime pas du tout la soutane ni les bondieuseries et tout le saint-frusquin dont il est le représentant. Le jeune indomptable sait déjà qu’il sera « athée pratiquant ». Le catéchisme a été contraint, jamais cautionné, et il préférait nettement après ses cours, les projections de diapos noir et blanc de Tintin. De la religion, il dira : « J’ai pourtant eu les clés avec mes parents, mais je n’ai jamais adhéré. » Il revendiquera haut et fort cette position même si, au fil des ans, s’installe chez lui une réflexion pérenne plus apaisée sur les choses cultuelles.
Georges, de son côté, prend tout cela avec davantage de bonhomie et ne dédaigne pas raconter sa carrière d’enfant de chœur, aussi courte fut-elle, anecdote à l’appui. « J’étais déjà balaise. Pour pouvoir m’habiller, le curé m’avait donné une chasuble de diacre trop grande pour moi. Pendant l’office, j’étais notamment chargé du dernier Évangile, de le prendre à droite de l’autel pour le transporter à gauche. La manœuvre devant se faire sans tourner le dos à l’autel, il fallait descendre les marches en reculant. Ma robe était trop grande, je me suis pris les pieds dedans et je suis tombé à la renverse en expédiant l’Évangile dans la nef, sur les genoux de l’assistance ! »
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C’est aussi au lycée qu’ensemble, en classe de seconde, les deux compères montent sur les planches du vieux théâtre, pour la pièce de Jules Supervielle, Robinson. « C’était pour le spectacle de fin d’année. Notre année, on l’a perdue à faire les décors », s’amusait Cabu lors d’un débat public {15} . Pour les besoins de l’œuvre, c’est lui qui joue le rôle de Robinson, Georges celui de son père. Le copain comédien, qui se revoit descendant de l’escalier en chemise de nuit avec une bougie à la main, s’étonne encore aujourd’hui. « C’est marrant, je ne me souviens pas de mes répliques, mais uniquement de celles de Jean. Comme celle-ci : "Et cette petite fleur est là pour nous aider à nous comprendre…" »
Cabu vit comme une belle période cette expérience théâtrale qui met entre parenthèses le strict rapport enseignants-élèves du reste de l’année. À son professeur de dessin qui lui attribue toujours la deuxième place – jamais la première en raison sans doute de sa liberté de trait et de son ton pas très académique –, c’est l’occasion de lui demander une estimation de ses chances dans le domaine de la presse. « C’était pas son secteur mais il m’a répondu un truc du genre de passer mon bac d’abord… »
En tout cas, les deux potaches ont toujours été certains d’avoir fait partie de la dernière troupe lycéenne à se produire au théâtre, dont la destruction fera partie d’un plan urbain qui, on le verra plus loin, défraiera la chronique quand ils auront la trentaine. Georges : « Le théâtre était, paraît-il, trop mal en point. Après le passage de la commission de sécurité, il a été transformé en salle de réunion, après que la scène et les coulisses ont été démolies. C’était le début de la fin. Jean m’a d’ailleurs dessiné sur scène avec comme légende, à cause de mon poids : Et voilà le responsable de l’écroulement ! »
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Cabu et celui qu’à la récré on surnomme Coco ou alternativement Gros Schmitt (par opposition à P’tit Schmitt, surnom donné à son frère François, potache dans le même lycée), sont désormais inséparables. Leur volonté de s’émanciper et de se démarquer a réuni d’instinct ceux qui ont été élevés un peu à la dure en ce milieu des années cinquante. Le goût de la déconnade, ses formes plurielles dont ils se sentent capables, qui couvent et vont bientôt éclore, les a rapprochés.
Ils ne le savent pas encore, ils sont partis pour toute une vie sans ombrage. Georges résumait il y a quelques années les noces de diamant de cette complicité : « On ne s’est jamais chamaillés ou engueulés, même pas pour une fille. Je me souviens qu’il m’en avait soufflé une sur qui j’avais de sérieuses vues mais c’en est resté là. Aucune amertume ni arrière-pensée. » Et en ce temps-là pourtant, elles seront plusieurs, fille du surgé ou du proviseur, passantes, aux apparitions fugaces pour la plupart, frustrantes comme des rêves inaccessibles. Mais quand bien même auraient-ils pu atteindre ces rêves au féminin, promis, juré, craché, Cabu et Georges, comme aurait su l’écrire Paul Morand, n’auraient jamais laissé leur robe faire de l’ombre à leur amitié…
3. Du père Gilbert à L’Union
Quand Cabu est venu à la caserne de pompiers pour faire le calendrier de l’amicale, les gars avaient évidemment servi le café. Je suis passé à ce moment-là pour donner un papier à Sabrina, notre secrétaire. Quand il m’a vu, il s’est mis à me dessiner à toute vitesse. Résultat, c’est tout à fait moi. Cabu, c’est un appareil photo qu’il avait dans la tête !
Dominique Sarrazin, 62 ans, sapeur retraité
Cabu dessine, les autres étudient. Son carnet de croquis, c’est son manuel de survie en milieu scolaire. C’est là et seulement là qu’il se sent utile, concret, vivant. Il dessine encore, il dessine toujours, au grand dam de son père qui rêve pour lui d’une carrière plus prosaïque certes, mais à ses yeux moins aléatoires. « Il voulait faire de moi un ingénieur, un matheux, un scientifique. Je sais bien que je l’ai contrarié, admettait le fiston. Et il me répétait : "Si on pouvait gagner sa vie avec des dessins, ça se saurait." Plus tard, il m’a bien aidé quand même, dès qu’il a su que je ne pourrai faire que ça… »

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