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D'immigrante à millionnaire

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Description

Ingvar Kamprad (IKEA), Steve Jobs (Apple), Bill Gates (IBM) et Maria Meriano (Tupperware) ont tous un point en commun : ils sont partis de rien et ont fait fortune à force de travail acharné et de persévérance. Partie de l’Italie à l’âge de 8 mois avec ses parents sans le sou, la petite Maria Meriano les observe travailler sans relâche afin d’offrir un avenir meilleur à leur famille.
Suivant les traces de sa mère dans la vente de produits Tupperware, elle deviendra la plus jeune propriétaire d’un centre de distribution du pays. Dès ce moment, elle n’aura qu’un seul objectif : devenir numéro un à un point tel que personne ne puisse espérer la rejoindre.
Italienne catholique, mariée à un Algérien musulman, voyez le chemin qu’a emprunté cette femme hors du commun pour passer d’immigrante à millionnaire.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 10 juin 2019
Nombre de lectures 31
EAN13 9782897752453
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

D’immigrante à millionnaire
 
Maria Meriano
La reine du Tupperware
 
 
 
Biographie
 
 
 
JMR Martin
 
 
 
Présentation
 
Née le 24 septembre 1964 en Italie, Maria Meriano est la distributrice Tupperware numéro 1 en Amérique du Nord depuis plus de trente ans. Arrivée au Canada en 1965 avec ses parents sans le sou, elle vivra ce que tout immigrant a vécu : pauvreté, rejet, isolement. Cependant, forts de leur caractère, ses parents ont trimé dur pour s’en sortir jusqu’à ce qu’un événement fortuit amène sa mère, Adelina, sur le chemin de la vente à domicile de plats Tupperware.
Dès la petite enfance, exposée au succès de sa mère dans cette entreprise, Maria finira par s’y retrouver et devenir la distributrice numéro 1 du continent à force de travail acharné. Ayant une vie hors du commun, voyez comment Maria Meriano passera d’immigrante à millionnaire.
 
 
 
Chapitre I
 
« Vivre la naissance d’un enfant est notre chance la plus accessible de saisir le sens du mot miracle. »
Paul Carvel
 
Préparer la venue d’une étoile
 
V ous avez sûrement déjà vu cette image dans les livres pour enfants où, sur l’épaule du personnage, il y a un petit ange et un petit diable. En fait, il n’y en a pas qu’un seul, dépendamment de la personnalité de la personne à qui ils sont attribués. Selon les moments de la journée, on peut trouver :
Le strict, le spécialiste du « non parce que c’est non ».
Le paresseux, qui dit oui parce que cela sera moins compliqué.
Le rancunier, qui est capable de relier la bêtise du matin à la demande de privilège du soir.
L’impulsif, qui jappe trop vite et trop fort.
Le permissif, qui accepte tout.
Le peureux, qui voit plus de danger que de chances d’apprentissage.
Le défaitiste, qui voit toujours le verre à moitié vide.
L’optimiste, qui se compare et se console.
Le procrastinateur, qui se dit que le temps va arranger les choses.
L’orgueilleux, qui n’avouera jamais ses erreurs.
Le borné, qui est certain d’avoir toujours raison.
Le grand insécure, qui doute toujours de lui.
Et multiples autres qui se pointent de temps à autre.
Moi ? Je suis la coordonnatrice en chef de tous ces petits anges et ces petits diables. Certains m’appellent la conscience. À la naissance d’une personne, chacun s’en voit attribuer une. Moi, je suis l’une d’elles. Depuis des millénaires, j’ai été la conscience de centaines d’êtres humains, des personnes de tous les rangs, de toutes les races, des princes, des esclaves, des charpentiers, des sages-femmes... Des humains, j’en ai vus. Jamais, je dis bien jamais, je n’étais préparée à être la conscience de la dernière personne que l’on m’a attribuée. Je ne me doutais pas qu’une personne pouvait avoir autant de culot, autant d’énergie, autant d’ambition. Je n’y étais tout simplement pas préparée. J’aurais dû comprendre lorsque le grand patron m’a souri en me donnant le fichier de cette petite fille à naître dans les prochains jours de septembre 1964. J’ai dû suivre au pas de course, comme quelqu’un qui sauterait d’un train en marche auquel il serait attaché. Dès les premiers moments de sa vie, elle a fait de mon travail une aventure extraordinaire. J’ai l’immense chance d’être témoin de tous les moments de la vie de Maria Meriano, des plus publics aux plus intimes.
Bien entendu, malgré notre présence dans chaque humain, tous peuvent décider qui ils écoutent : l’ange ? le petit diable ? les livres ? les spécialistes ? la belle-mère ? Une chose est sûre, c’est que Maria, même si je la conseille du mieux que je peux depuis les cinquante dernières années, n’écoute qu’une seule chose : son cœur. Heureusement, je peux me consoler en me disant que je ne suis pas la seule à ne pas avoir été prête à accueillir la petite Maria dans ce monde. En fait, je crois que personne n’était réellement prêt pour la naissance de cette étoile, qui a amené avec elle l’énergie d’une supernova.
 

 
Castelvetere sul Calore, Italie, 24 septembre 1964
Comme il était coutume à l’époque, le premier enfant d’un couple naissait exactement neuf mois après le mariage. Maria ne fit pas exception et naquit presque neuf mois jour pour jour après le mariage d’Adelina Raffaele et de Michelangelo Meriano. Juste assez pour prouver qu’ils ne l’avaient pas conçue avant la nuit de noces. Ce fut, je crois, la seule chose que Maria fit comme les autres. Personne ne le savait encore et n’aurait pu s’en douter, mais elle n’allait pas suivre un chemin normal ni même un chemin à demi défriché. Elle allait tracer sa propre voie.
Quand un prince ou une princesse naît, des centaines de préparatifs sont mis en branle. Tout est déjà prévu, planifié, et son chemin est pavé sous chacun de ses pas. Si la naissance d’une personne était à la hauteur de ce qu’elle sera dans la vie, la venue au monde de Maria Meriano aurait réquisitionné tous les anges ainsi que tous les joueurs de trompette et de tambour, et ils auraient dû courir derrière elle. Cependant, comme l’ange de l’humilité sur l’épaule droite de Maria était un ange influent, elle naquit très humblement. Et je suis assez fière de dire que cette humilité fera partie d’elle une grande partie de sa vie, sauf pour quelques années où les diables de l’arrogance et de la jeunesse parleront plus fort. Bien entendu, en tant qu’étoile, elle voudra briller plus fort, plus blanc que toutes les autres. Si elle le pouvait, elle jouerait du coude avec le soleil ; elle a assez de fougue pour essayer ! Toutefois, jamais elle ne fera quoi que ce soit au détriment des autres. Jamais elle n’utilisera son statut d’étoile brillante pour dénigrer quiconque. Au contraire, elle voudra amener le plus de gens possible sous les projecteurs du succès.
Quand une étoile naît dans la galaxie, c’est sans témoin, sans tambour ni trompette. Maria naquit de la même manière dans la commune italienne de Castelvetere sul Calore : humblement. Les seuls témoins furent les membres de la famille présents pour accompagner Adelina dans les labeurs de l’accouchement, labeurs qui durèrent près de soixante-douze heures. À 5,9 kg (13 livres) pour un premier enfant, disons que c’était comme faire passer un chameau dans le chas d’une aiguille ! Adelina souffrit tellement et la convalescence fut tellement longue qu’elle mit du temps à développer des sentiments positifs envers ce petit être qui l’avait tant fait souffrir. C’est probablement une des raisons qui fera que Maria tentera toujours d’être la meilleure dans tout : obtenir et garder l’amour de sa mère qu’elle n’a pas eu naturellement en arrivant dans ce monde.
Michelangelo, tout comme Adelina, venait d’une famille catholique très traditionnelle et la tradition voulait que le premier enfant porte les prénoms de leurs grands-pères ou de leurs grands-mères. Comme ses deux grands-mères s’appelaient Maria, ils ne pouvaient appeler la petite Maria Maria Meriano. Ils optèrent donc pour Maria Marisa par respect pour la famille, une valeur très importante et solidement ancrée chez les Meriano.
Contrairement à plusieurs familles du petit village, qui vingt ans après la Deuxième Guerre mondiale n’avaient toujours pas pris le dessus économiquement, les Meriano ne vivaient pas dans la pauvreté absolue, mais vivaient tout de même très modestement. Michelangelo possédait déjà un petit atelier de mécanique automobile. Cependant, la pauvreté des villageois faisait qu’il était souvent payé avec une poule ou un lapin. Il n’était pas rare d’entendre : « Je t’échange ton travail contre un sac de tomates. »
Rapidement, Michelangelo et Adelina discutèrent de leurs rêves, et ces rêves étaient différents de ceux de leurs frères et sœurs. Ils voyaient plus grand, voyaient plus loin. Ils n’envisageaient pas toute leur vie à se battre pour avoir ce qu’il fallait pour préparer le prochain repas. Ils prirent donc la décision d’émigrer au Canada. Bien entendu, cette décision était très mal vue par les deux familles. On leur disait : « Vous ne réussirez jamais, vous parlez seulement italien, vous n’avez pas d’argent. La famille, c’est ici, Adelina. Tu ne sais ni lire ni écrire. Vous ne prendrez pas le bateau avec un bébé de cet âge. » Mais leur idée était faite, ils apprendraient, ils se débrouilleraient.

Maria avec ses parents avant leur venue au Canada.
Crédit : Maria Meriano
 
 
Chapitre II
L’arrivée au Canada
 
« On n’a pas de belles choses dans la vie parce qu’on est riche, on a de belles choses parce qu’on en prend soin. »
Michelangelo Meriano
 
A vec les moyens qu’ils avaient, ils prirent le seul bateau qu’ils pouvaient s’offrir. L’embarcation, qui ressemblait plus à un cargo qu’à un bateau de croisière, était remplie de personnes qui, comme eux, rêvaient d’une vie meilleure. La traversée dura un mois. Adelina, qui était accompagnée d’un bébé de huit mois, ne s’est pas plainte une seule fois. La petite Maria potelée était souriante et adorait la présence des autres. Elle prit son premier bain de foule durant ce mois. La petite, qui possédait déjà un magnétisme très puissant, se promenait d’une paire de bras à une autre. Tous les passagers se l’arrachaient. L’amour de Maria pour les gens tient probablement son origine de cette traversée où elle a été le soleil du voyage.
Comme la plupart des immigrants de l’époque, l’arrivée en Amérique se fit à New York. Contrairement à d’autres passagers, les Meriano n’étaient pas des « sans-papiers » ou comme on les appelait : des wops (without official paper), appellation négative souvent attribuée aux Italiens, qui au départ désignait tout immigrant qui arrivait sans papier.
Déjà conscients qu’une communauté italienne s’établissait à Montréal, Michelangelo et Adelina décidèrent de s’installer dans les quartiers italiens de la ville. Le père de Maria se trouva presque immédiatement un emploi dans « le bas de la ville » comme laveur de barils. Il avait peu d’éducation (une 8 e année) et ne parlait qu’italien, mais il était très habile de ses mains alors il ne fut pas difficile de gagner de l’argent pour loger et nourrir sa famille. Cependant, comme le coût de la vie était plus élevé à Montréal qu’à Castelvetere, Adelina devait travailler. Comme il était plus important à l’époque en Italie que les jeunes filles apprennent les rudoiements de la tenue d’une maison plutôt que la lecture et l’écriture, elle était analphabète. Elle réussit quand même à se trouver un emploi de couturière dans une manufacture où travaillaient d’autres Italiennes ainsi que des anglophones. Rapidement, Maria se fit garder par Teresa, une nouvelle amie italienne de sa mère. Tout de suite, elle tissa de grands liens avec Carmelina (tout le monde l’appelait Carmela), la fille de Teresa qui était pourtant de cinq ans son aînée.
Les parents de Maria formaient un couple solide et indissoluble. Les liens du mariage étaient tellement sacrés pour eux que rien ne pouvait les séparer hormis la mort. Les mésententes étaient pourtant présentes chez le jeune couple et, comme ils avaient toujours vu dans leur famille respective, ils ne discutaient pas, ils se disputaient. Les mains en l’air, les doigts joints comme les personnages italiens dans les films, ils criaient. Mais ce n’était pas par manque d’amour ou de respect, ils reproduisaient seulement ce qu’ils avaient vu.
Douze mois après leur arrivée au Canada, Michelangelo et Adelina avaient assez économisé pour acheter leur première maison… comptant ! Il s’agissait d’une petite maison unifamiliale sur l’avenue du Parc-Georges au coin de Prieur à Montréal-Nord. Bien entendu, le 9 à 5 n’existait pas. Ils travaillaient tous deux sans relâche afin d’économiser assez pour acheter tout ce dont ils avaient besoin sans demander crédit. Le jour, Michelangelo travaillait à l’usine et le soir et les week-ends, il faisait de la mécanique. Tant et si bien, qu’un an après avoir acheté la maison, il achetait à quelques rues de chez lui une station-service qui abritait aussi un atelier de mécanique : Mécanique Fina.
Donc deux ans après avoir tout laissé en Italie et être arrivés au Canada avec quelques dollars en poche, les Meriano possédaient une maison et un atelier de mécanique, tous deux libres de dettes. Maria qui eut trois ans en septembre 1967, observait, apprenait.
Même si la situation économique était acceptable, Michelangelo reproduisit ce qu’il avait toujours vu de ses parents ainsi que des autres villageois de Castelvetere : il utilisa sa cour arrière pour cultiver un jardin : des plants de tomates, des plants de concombres, de la vigne, etc.
« C’est péché d’avoir une terre fertile et ne pas l’utiliser pour reproduire un fruit ou un légume. »
Il n’était pas le seul à avoir cette mentalité. Il suffit de regarder les cours arrière dans les ruelles de Montréal. Il est facile de voir quelles maisons abritent des Québécois : pelouse tondue, fleurs décoratives, mobilier de jardin. Au printemps, les Québécois sortent leur tondeuse et plantent des fleurs. Les Italiens retournent la terre et cultivent tout l’espace disponible. Michelangelo a son opinion sur le sujet :
« Les tomates aussi produisent des fleurs, alors des fleurs de tomate ou des impatientes… au moins, la tomate je peux la manger. L’impatiente, je fais quoi avec ? Une fleur de concombre est une jolie fleur jaune qui donne ensuite naissance à un concombre qui me nourrit. Que veux-tu que je fasse avec un rosier ? » 
Malgré leur horaire de travail extrêmement chargé, les parents de Maria tenaient la maison de manière impeccable. Le samedi matin, ils se levaient à 5 h et faisaient le ménage. Dès que Maria fut assez vieille, on lui attribua des tâches, tâches qui augmentèrent jusqu’à tenir la maison au complet. La plupart des familles font un grand ménage une, deux fois par année ou chaque saison pour les plus ambitieux. Eux le faisaient chaque semaine, de fond en comble. Ils travaillaient sans arrêt et faisaient tout eux-mêmes : le salami, les marinades, le vin, leur viande hachée. Il n’y avait rien qui n’était pas fait « maison » ; une vraie famille italienne comme on l’imagine. De plus, la maison était toujours pleine. Tout se faisait en famille ou entre amis : « On faisait la saucisse en famille, on tuait le cochon dans le garage d’un oncle ou d’un ami, on était réunis, on blaguait, on buvait du vin, et on riait, on riait beaucoup. »
Maria grandit dans cette ambiance et apprit sans cesse. Elle vit son père négocier avec les policiers pour plusieurs raisons, pour contourner à son avantage certains règlements. Cette aptitude lui fut souvent utile au cours de sa vie.
« Monsieur Meriano, dit un policier qui arriva chez lui suite à une plainte de voisin, vous n’avez pas le droit d’avoir de poules ni de lapins dans votre cour. » Et Michelangelo répondit avec son terrible accent et les mains toujours en l’air avec les doigts joints « Hé  ! Mais c’est le manger ! Tourne et fais semblant que t’as pas vu ! Tu veux goûter le vino que je fais ?  »
Michelangelo faisait rire les policiers qui quittaient toujours en le laissant faire à sa guise. Maintenant connu par les policiers qui patrouillaient dans le quartier, il négocia avec eux et put faire ce qu’il voulait tant que les Meriano demeurèrent sur l’avenue du Parc-Georges.
Puis à la fin de l’été 1968, pour des raisons familiales, il devint impossible pour Teresa de garder la petite Maria qui venait d’avoir quatre ans. Pour Adelina qui travaillait toujours à la manufacture, il était impossible d’amener sa fille avec elle. Michelangelo décida donc d’amener Maria en garderie chez des religieuses. La petite n’apprécia pas, tant et tellement qu’elle criait et hurlait sans arrêt. À bout, les religieuses annoncèrent qu’elles ne voulaient plus la reprendre. Michelangelo, qui était son propre patron, décida donc d’amener sa fillette au garage et s’en occupa le jour. Ainsi, dès l’âge de quatre ans, Maria passa toutes ses journées à l’atelier de son père, de très tôt le matin jusqu’à très tard le soir. Tous les clients et le personnel la connaissaient, de même que les clients du casse-croûte Chez Ma tante. Celui-ci, voisin du garage, était tenu par des Italiens et Maria allait y manger des frites. Ce casse-croûte existe toujours au moment d’écrire ces lignes. Ce sont les plus lointains souvenirs dans la vie de Maria : les journées au garage de son papa et au casse-croûte Chez Ma tante sur la rue Fleury.
 
 
Chapitre III
Buongiorno la famiglia
 
« Ce n’est pas le montant d’argent que tu vas gagner dans la vie qui va faire que tu seras riche, c’est comment tu vas la gestionner. »
Michelangelo Meriano
 
E n 1970, Michelangelo, qui continua d’économiser, en a assez mis de côté pour permettre à sa femme d’aller passer deux mois en Italie chez la famille. Adelina venant d’accoucher d’une deuxième fille, Patrizia, partit donc avec celle-ci et sa fille aînée. Quant à Michelangelo, il demeura à Montréal pour continuer à faire rouler son commerce. Cette première visite, qui deviendra une tradition bisannuelle durant plus de quinze ans, sera à l’image de la vie des Meriano : loin d’être des vacances.
À nouveau, Maria observa et fit des apprentissages qui s’encrèrent en elle de manière indélébile. Malgré bébé Patrizia, elle voyait sa mère se démener au travail avec les membres de sa famille pour aider au maximum. Elle travaillait aux champs, participait activement à la préparation des repas, lavait la vaisselle, faisait la lessive, bref tout ce que sa famille devait faire pour vivre, et ce, avec un poupon dans les bras. Maria observait toujours. Bien que toute petite, elle effectuait de menus travaux sous l’œil de sa mère, comme plier des linges à vaisselle, éplucher des légumes, pétrir de la pâte.
Dès leur retour à Montréal, ils travaillèrent sans relâche et recommencèrent à mettre de l’argent de côté pour le prochain voyage. Deux ans plus tard, Adelina retourna en Italie avec ses deux filles, mais toujours sans Michelangelo, qui demeura au Canada pour s’occuper de son commerce. Maria participait aux tâches autant qu’une fillette de sept ans pouvait le faire, tout en s’occupant de sa petite sœur, mais déjà, elle savait que si elle travaillait très fort, sa mère serait contente d’elle.
Adelina, Maria et Patrizia visitèrent l’Italie trois fois sans que Michelangelo y soit. Finalement, en 1975, il les accompagna enfin et retourna dans son pays natal onze ans après l’avoir quitté. Il dit à Maria :
« Là, on s’en va en Italie. Il faut que les gens pleurent quand on va repartir. Il faut qu’on ait tellement contribué qu’ils vont se dire que leur vie va être difficile quand on va les quitter. » 
C’était ça la mentalité des Meriano. Maria se fondera sur ce principe toute sa vie : être vaillant pour être aimé et apprécié.
Elle aurait onze ans à la fin de l’été et cette fois-là, elle travailla à la hauteur d’un adulte. Elle participa activement au quotidien de sa famille de Castelvetere sul Calore.
« Tu vois, Maria, dit Michelangelo, c’est comme ça que ça fonctionne. Tu veux perdre de l’argent ? Achète des choses déjà faites. Ici, ils n’ont pas le choix, quand ils veulent quelque chose, ils doivent le faire eux-mêmes. Ils n’ont pas les moyens de s’acheter tout ce qu’ils veulent. C’est en continuant de faire ça au Canada qu’on peut se payer ce voyage. »
Dans le petit village, si quelqu’un veut du poisson, il va le pêcher. Si quelqu’un veut manger du poulet, il l’a préalablement élevé et nourri. Une fois adulte, il doit le tuer, le plumer, le vider pour enfin le faire cuire. Et l’entraide est omniprésente. Si une famille a des plants de tomate qui produisent plus que les autres, on partage avec ceux qui en ont moins. Et la majorité du temps, on procède à du troc. Quelqu’un qui a beaucoup de poules peut échanger ses œufs contre du fromage de chèvre ou des légumes. Il en est de même pour le travail. Si quelqu’un a du talent comme charpentier, il partage son savoir-faire, parfois en échange de nourriture ou d’un autre travail de couture, de mécanique ou toute autre main-d’œuvre. Maria observa tous ces villageois vivre presque au jour le jour sans savoir si demain ils auraient ce qu’il faut pour manger. À onze ans, même si elle respectait grandement les habitants de la commune de faire tant avec si peu, elle savait que ce n’était pas la vie qu’elle voulait.
 

Maria en visite chez sa famille en Italie.
 
 
 
Chapitre IV
Plaque tournante
 
« Tout a un sens et rien n’arrive par hasard. Nous ne le comprenons pas toujours au moment où les choses arrivent, mais ayez confiance en l’avenir. »
Anonyme
 
E n 1970, deux semaines avant le premier voyage en Italie, Adelina donna naissance à une deuxième fille, Patrizia. Dès le retour du voyage, Maria qui aura six ans en septembre commença l’école. Elle passa toutes ses soirées, ses week-ends et ses journées de congé à s’occuper de sa sœur, faire du ménage, de la cuisine. À six ans, elle devint l’assistante de sa mère dans la maison.
Au début de 1971, Michelangelo vendit son petit atelier de mécanique pour ouvrir une plus grosse station-service (Pétrole Champlain à Montréal) avec un associé. Les affaires allaient bien et rapidement, les entrées d’argent furent plus grandes, ce qui rendit la vie plus facile. Encore jusqu’à ce moment, les Meriano vivaient humblement avec des meubles de seconde main, des planchers en linoléum (le fameux prélart) et des murs en bois plaqué (préfini).
Au printemps, alors que tout allait pour le mieux pour la famille, Michelangelo reçut un appel de sa femme qui risquait de changer les choses.
— Michelangelo ? C’est Adelina.
— Hé, pourquoi tu me déranges au travail ? Et toi, tu ne travailles pas ?
— Non, je suis à l’hôpital.
— Comment ça, à l’hôpital… Tu visites quelqu’un ? Ça ne pouvait pas attendre après la journée de travail ?
— Non, c’est moi… Je me suis blessée au travail.
— OK, et tu retournes travailler quand ?
— Je me suis déchiré un doigt, Angelo, c’est une blessure importante, je ne pourrai pas travailler pendant plusieurs mois.
—  Pezzo di merda !
— Michelangelo Meriano, ton langage !
—  Scusami , mais qu’est-ce qu’on va faire ?
— On va s’arranger, ça va bien au garage ? Tu fais plus d’argent maintenant à toi tout seul que ce qu’on faisait avant.
— Justement, ça commençait à bien aller. On retourne en arrière… Bon, je dois aller travailler.
Être une immigrante, être mère d’un bébé et avoir une main en compote nuit largement à l’emploi. Adelina se retrouva donc à la maison avec ses deux enfants. Cela ne l’empêcha pas de faire tout elle-même, seulement à un rythme bien différent. La petite Maria devint son bras droit à temps plein. La situation ne plaisait pas à Michelangelo pour qui sa femme se la coulait douce à la maison pendant que lui travaillait comme un forcené.
Peu de temps après, le destin (qui se nomme Ginette) frappa à la porte.
Toc ! Toc ! Toc !
— Bonjour, je me présente, Ginette. Vous connaissez sûrement les produits Tupperware ?
— Oh ! Scusami , pas parler le française.
—  Speak English ?
—  A little bit.
Adelina comprit que cette femme faisait du porte-à-porte (ce qu’elle appelait des « portes amicales ») pour vendre des produits de cuisine. La dame lui donna un catalogue et lui offrit de devenir vendeuse. Une autre preuve que les voies du grand patron sont impénétrables. Malgré leurs différences, malgré le fait qu’elles ne parlent pas la même langue, une chimie naquit instantanément entre ces deux femmes. Adelina accepta l’offre et commença à vendre du Tupperware en faisant du porte-à-porte avec une voiturette pour enfant pleine de produits.
Au début, Michelangelo croyait qu’il s’agissait d’un passe-temps et n’aimait pas l’idée. Il comprenait que cela rapportait de l’argent alors il laissa aller, mais rapidement, Adelina voulut aller faire des portes amicales le soir. Michelangelo refusa. Pour lui, il n’y avait que les prostituées qui sortaient seules après 18 h. Ceci engendra encore une engueulade à la Meriano. Adelina, qui était très entêtée, trouva une solution.
— Maria, tu vas venir avec moi ! Les puttana ne se promènent pas avec leur enfant pour faire leur… travail ! Je ne sortirai pas seule, je serai avec Maria. 
Adelina ne parla cependant pas d’argent avec son mari et se garda bien de lui dire combien cela rapportait. Au début, étant donné la barrière du langage, elle vendait surtout aux Italiennes, mais lorsque des Québécoises ouvraient la porte, elle était tellement aimable et sympathique que personne ne lui refusait rien. Elle se débrouillait tant bien que mal en mélangeant quelques mots de français et d’anglais pour se faire comprendre. Pour les Italiennes, elle s’appelait Adelina, pour les Québécoises, elle devint Adeline.
Chaque jour, elle confrontait son mari qui était totalement contre le fait qu’elle vende du Tupperware. Il disait que ce n’était pas un métier honorable pour une femme. Têtue comme une mule, Adeline faisait du porte-à-porte de manière effrénée, tant et si bien que six mois plus tard, elle fut invitée au Jubilée Tupperware à Hamilton en Ontario.
— Je m’en vais à Hamilton pour une conférence Tupperware.
— Non, tu n’iras pas. Je te l’interdis !
— Tu ne m’empêcheras pas, je vais y aller avec ou sans ton accord.
Michelangelo était tellement contrarié qu’il contacta les parents et le frère d’Adeline en Italie et leur paya le billet d’avion afin qu’ils viennent au Canada pour la sortir de Tupperware. Quand ils arrivèrent, elle était déjà partie. Michelangelo, accompagné par sa belle-famille, se rendit donc en Ontario pour sortir Adeline de cette « secte » Tupperware. Dans la salle, il entendit les reconnaissances et vit tous ces gens s’énerver et crier pour Adeline.
Elle fut reconnue représentante numéro 1 au Canada. Elle remporta un premier prix constitué d’une bague en diamants, une cape de vison, un congélateur, un réfrigérateur, une cuisinière et, la cerise sur le gâteau, une Ford Mustang de l’année. Tout cela gratuitement. À ce moment, Michelangelo traversa l’allée centrale de la salle en courant pour rejoindre sa femme. Tout le monde pleurait tellement ils trouvaient l’image romantique : le mari, si fier de sa femme, qui la retrouve en courant pour la féliciter. La réalité était toutefois très différente. Ce qu’ils ne savaient pas, c’est qu’il s’était pressé d’aller sur la scène pour lui glisser à l’oreille : « Touche à rien, sinon ils vont t’envoyer la facture. » Pour lui, il était impossible que sa femme puisse mériter tous ces cadeaux grâce à son travail. Il était convaincu que c’était un piège et qu’on lui donnait tous ces prix pour mieux leurrer le poisson et l’amener dans la « secte ». Il ne connaissait pas l’entreprise et ne savait pas qu’il s’agissait d’une entreprise sérieuse et lucrative. Mais surtout, il sous-estimait la ténacité de sa femme. Elle ne l’écouta pas, ni ses parents d’ailleurs, et repartit avec tous ses prix, au volant d’une rutilante Mustang… elle qui n’avait toujours pas de permis de conduire !

La fameuse Mustang reçue par Adelina.
Crédit : Maria Meriano
Elle qui jusqu’à ce jour avait toujours vendu son Tupperware à pied en faisant du porte-à-porte voyait son horizon s’élargir en recevant cette voiture. Cependant, elle ne pouvait attendre de suivre le cours de conduite et de passer l’examen, d’autant plus qu’elle ne savait toujours ni lire ni écrire.
Encore une fois, Maria observa et apprit : elle voyait sa mère qui désobéissait à son père et n’en faisait qu’à sa tête. Elle voyait sa mère qui réussissait à force de travail acharné envers et contre tous. Maintenant, elle voyait sa mère contourner légèrement la loi à son avantage. En effet, comme il n’y avait pas de photo sur les permis de conduire à cette époque, Adeline envoya une de ses amies passer le test pour elle. Elle reçut donc un permis de conduire à son nom !
Un événement aussi anodin qu’un doigt déchiré et une rencontre aussi fortuite qu’une Ginette qui vend du Tupperware porte-à-porte furent une plaque tournante pour la vie des Meriano et, elle ne le savait pas encore, pour la vie de Maria. N’est-ce pas Albert Einstein qui a dit que « le hasard, c’est Dieu qui passe incognito » ?

Maria avec sa mère Adelina et bébé Patrizia faisant du porte-à-porte
Crédit : Maria Meriano
 
 
Chapitre V
De grandes responsabilités
 
« Les gagnants font ce que les perdants n’osent pas essayer. »
Jeff Olson, largement repris
 
À ce moment, un nouvel horizon s’ouvrit à Adeline. Des électroménagers neufs pour l’aider dans son quotidien, bijoux, fourrure et une Mustang pour faire son travail, elle a des ailes. C’est à ce moment précis que sa carrière Tupperware est née, toujours sans l’approbation de son mari.
Par la même occasion, Maria ne fut plus le bras droit de sa mère à la maison, elle hérita de TOUTES les tâches domestiques en plus d’aller à l’école ! De plus, comme Adeline ne savait ni lire ni écrire, Maria l’aidait aussi avec les factures des clientes. De son côté, Michelangelo était très occupé par son commerce. La vendeuse étoile était trop heureuse de gagner sa vie plus que bien, alors Maria, en tant qu’aînée, prit la relève à la maison. Bien sûr, ces grandes responsabilités pour une si jeune fille eurent leur lot d’angoisses. Maria se souvient :
« C’était un soir où il y avait une tempête de neige épouvantable.
Je me vois encore devant la fenêtre. Il neige sans discontinuer . Ça m’a marquée, parce que dans ma tête de petite fille, toute la planète était recouverte de neige. Il était 2 h 30 du matin et mes parents n’étaient toujours pas rentrés. Cette nuit-là, j’ai cru qu’ils n’allaient jamais revenir. »
Sans mot dire, Maria effectua les tâches ménagères, s’occupa de sa sœur et aida sa mère du mieux qu’elle put. Adeline continua à faire grossir son commerce Tupperware et Michelangelo, toujours en désaccord avec sa femme, travailla sans arrêt à son commerce Pétrole Champlain.
Quelques années passèrent ainsi, vivant des hauts et des bas comme toute famille normale. En 1976, Adeline tomba enceinte à nouveau. Toujours au volant de sa Mustang, elle continua de faire des démonstrations à travers la ville de Montréal. Une journée comme les autres, elle se rendit chez une cliente dans un quartier très chic de Saint-Léonard, dans l’est de Montréal. Quelque chose attira son regard : une maison à vendre. Non, pas une maison, LA maison. Une maison de rêve à ses yeux, la maison idéale. À l’époque, la maison se vendait 95 000 $. Il est difficile de faire un comparatif parce que le marché de 1976 n’a pas évolué de la même manière que l’inflation. En comparaison, 100 000 $ de 1976 valent environ 430 000 $ en 2018. Cependant, le marché immobilier a évolué de manière différente, alors la maison de rêve d’Adeline vaut aujourd’hui 1,2 million.
Arrivée à la maison, Adeline dit à son mari : « Viens, je vais te montrer la maison que je veux. » Elle ne lui dit rien, ni le prix ni le quartier. Michelangelo, Maria qui avait onze ans à l’époque, Patrizia six ans et Adeline enceinte de Domenico partirent tous à bord de la Mustang.
Maria se souvient.
« Nous arrivons dans une partie de Saint-Léonard. Juste le quartier, wow ! On l’appelait à l’époque le Beverly Hills de Saint-Léonard. On se stationne. Il fallait voir ça, c’était immense. Nous qui habitions dans un petit bungalow très simple dans un quartier populaire, entrons dans cette maison. Cette maison ? Un château ! Il y avait de la céramique même dans les chambres à coucher et dans le garage. Il y avait du granite, deux foyers, quatre salles de bains, quatre chambres à coucher, deux cuisines, deux salons : un à chaque étage mesurant chacun 6 m sur 7,5 m, une chambre froide… C’était comme dans un rêve, je capotais . » 
En sortant de la maison, une autre dispute éclata entre Michelangelo et Adeline. Cependant, cette fois-ci, contrairement à Michelangelo, Adeline ne leva pas le ton. Elle resta calme et discuta. Évolution due à son travail à Tupperware.
— T’es une folle ? Tu te prends pour qui ?
— L’aimes-tu ? Je ne t’ai pas demandé de l’acheter, je te demande juste si tu l’aimes.
— T’es malade, répond son mari, découragé par les idées de grandeur de sa femme.
— Tu n’as pas répondu à ma question.
— Oui, je l’aime, mais on n’en a pas les moyens !
— Si tu me dis que tu l’aimes, dit toujours calmement Adeline, moi, c’est ma maison de rêve. J’ai l’argent pour l’acheter.
— Quoi ?
En cinq ans à peine, sans le dire à son mari, Adeline avait accumulé 100 000 $ dans son compte à la Banque de Montréal. Comme il avait toujours été contre ce travail, elle avait décidé de ne pas lui en parler. Cette histoire pourrait faire une belle anecdote, mais elle est plus que ça. Elle prouve à tout le monde, en particulier à Maria, que malgré les obstacles, le langage, le manque de scolarité, le mari qui est rébarbatif, les enfants et une grossesse, cette femme a gagné et mis 100 000 $ de côté en cinq ans et payé comptant la maison de ses rêves. De plus, malgré la mauvaise foi de son mari et les commentaires désobligeants qu’il lui disait par rapport à son travail, et chaque fois qu’elle partait le faire, elle mit la maison aux deux noms. Ainsi, sur l’acte notarié, on voit les noms Adelina Meriano et Michelangelo Meriano.
Comme toujours, Adeline consacra tout le temps où elle ne faisait pas de Tupperware au travail de maison. Il y avait toujours une soupe qui mijotait, toujours un ragout en train de cuire. Adeline n’avait pas de bonne ni de gardienne. Il faut dire que Maria jouait malgré elle ce rôle. Aux yeux de tous, Adeline était une vraie pionnière, courageuse, qui mettait du cœur à l’ouvrage et respirait la joie de vivre. Elle avait un magnétisme irréfragable. Elle était un exemple de positivisme, représentait l’espoir, bref, un modèle à suivre. Malgré son jeune âge, Maria s’inspira de ce que sa mère accomplit. Pourtant, elle était loin de se douter à quel point ces leçons porteraient fruit. Possédant toutes les qualités pour être une grande leader positive, il ne fut pas surprenant d’apprendre qu’Adeline devint directrice de sa propre équipe de vente toujours en accumulant les succès.
Dès lors, Maria, douze ans, prit confiance en elle. En plus de planifier et préparer les repas, laver la vaisselle, faire le ménage et laver les planchers, elle devint responsable d’aller faire l’épicerie et la ranger. Elle faisait aussi les dépôts à la banque. Elle organisait tout à sa manière et donnait des ordres à sa sœur Patrizia qui avait maintenant six ans. Elle l’empêchait de regarder la télévision pour qu’elle l’aide davantage. Pour les Meriano, pour qui l’argent n’était plus un problème, il n’était pas coutume d’embaucher une femme de ménage ou une cuisinière, donc, ces tâches étaient déléguées à Maria. Cependant, aller faire l’épicerie et les dépôts à pied, ce n’était pas une mince affaire. Michelangelo, qui avait sa mentalité bien à lui, trouva une solution :
— Hé, Maria, tu conduis la voiture manuelle en Italie depuis que tu as huit ans, tu es capable de conduire ? Prends la voiture pour aller faire l’épicerie et les dépôts, mais si la police t’attrape, tu dis que tu as volé les clés. 
Comme Maria conduisait l’été en Italie dans les petites rues de la commune (il faut savoir que dans cette région du monde, les vieilles voitures sont laissées aux enfants, un peu comme en Amérique plusieurs enfants de la campagne ou sur les fermes conduisent un VTT ou un tracteur), Michelangelo ne voyait aucun problème à laisser sa fille de douze ans prendre le volant pour faire quelques rues à Montréal-Nord. De douze à seize ans, Maria, qui n’a pas de permis de conduire, conduisit plusieurs fois par semaine pour aller faire l’épicerie, aller à la banque et aller faire des livraisons Tupperware. Aussi incroyable que cela puisse paraître, personne n’a jamais dit : « Hé, petite, que fais-tu au volant de cette voiture ? Où est ton papa ? Où est ta maman ? » Comme pour donner raison à Michelangelo, Maria ne se fit jamais prendre sans permis.
Les années passèrent, la grogne régnait toujours dans le couple Meriano pour le choix de carrière d’Adeline. Mais devant les autres, l’image était parfaite. Aux yeux de tous, ils formaient un beau couple : ils étaient beaux, vivaient dans l’opulence, étaient énergiques, dynamiques, charmants, souriants, avaient de beaux enfants, bref, tout leur réussissait. Michelangelo était certes moins loquace que son épouse, mais par son regard et son sourire, il savait séduire tout le monde. Le couple charmait tout son entourage, tout le monde voulait être avec eux. Il n’était pas surprenant que leur maison soit toujours pleine. Ces gens, qui travaillaient un nombre incalculable d’heures, trouvaient toujours le temps de recevoir et de garder les invités à coucher. Bien entendu, ceux-ci connaissaient la maisonnée, savaient que leurs hôtes seraient probablement absents lors de leur départ, mais par respect, tout était toujours impeccable quand quelqu’un quittait et qu’Adeline n’y était pas.
De plus, il leur arrivait souvent d’héberger des gens dans le besoin (une amie qui venait de se séparer, un cousin qui arrivait d’Italie, un voisin qui avait été victime d’un incendie, une enfant des services sociaux) durant parfois plusieurs mois sans jamais demander leur reste. Si Adeline ou Michelangelo apprenait qu’un voisin avait des difficultés financières, discrètement, ils allaient leur porter des légumes du jardin, des conserves faites maison (en prétextant qu’ils en avaient beaucoup trop) ou des repas préparés pour vingt alors qu’ils n’étaient que six. Leur générosité était sans borne et pratiquement anonyme. Seuls ceux qui recevaient ces dons et quelques intimes connaissaient leur altruisme plus grand que nature.
Par son travail, Adeline devint le centre d’intérêt et prit énormément de place. En public, elle était toujours tout feu tout flamme. Elle était si positive, joyeuse et dynamique, que Michelangelo, qui n’est pas de cette nature, était malgré lui dans l’ombre de sa femme. Bel Italien orgueilleux et fier, il l’enviait secrètement et s’effaçait à contrecœur. N’acceptant pas d’être au second plan, l’ambiance s’alourdit entre eux dans leur quotidien et les enfants voyaient bien qu’il y avait moins de rires dans la maison, moins de bonne humeur quand les rideaux se fermaient et qu’ils se retrouvaient seulement entre eux. Les disputes se multiplièrent. Chacun réagit différemment à un chagrin. Adeline, pour cacher le sien, se plongea encore plus énergiquement dans sa carrière. Elle s’occupait tellement, qu’elle n’avait pas le temps de penser à ce qui ne fonctionnait pas chez elle. Au début de 1982, elle était gérante d’équipe. À l’époque, les titres Tupperware étaient différents d’aujourd’hui, de même que les tâches et responsabilités. Quoique très différent, le titre le plus près des gérantes de l’époque est directrice aujourd’hui. Donc, pour les familiers avec l’entreprise, vous pourrez lire « gérante » quand je parlerai de directrice avant 2006. Numéro un au Canada depuis cinq ans avec un chiffre d’affaires de plus d’un demi-million par année, elle est tout simplement imbattable.
Sans jamais le dire de cette manière, elle était consciente que sa fulgurante ascension n’aurait pas été possible, pas à cette vitesse, ni de cette manière, sans l’aide de Maria. Celle-ci l’accompagnait maintenant dans toutes ses démonstrations. Elle l’aidait à emballer les commandes et à remplir les factures et la suivait partout, dans tous les événements. Maria l’ignorait encore, mais elle était à la plus grande école que la vie pourrait lui fournir. Elle continuait cependant la « vraie » école, et lorsqu’elle revenait le soir, il y avait souvent argumentation entre la mère et la fille.
— Maman, je dois faire mes devoirs.
— Comment ça des devoirs ? Tu es allée à l’école pendant huit heures et il faut aussi que tu fasses des devoirs ? 
Elle, qui n’était pas allée à l’école et qui gagnait très bien sa vie, ne pouvait comprendre qu’il y ait des devoirs après une journée complète de cours.
— Maman, j’ai quand même des devoirs…
— Quels devoirs ? Viens, viens travailler avec moi.
Les devoirs de Maria devinrent ceux d’Adeline, celle-ci ne sachant toujours ni lire ni écrire. Maria lui apprit à compter et l’aida à améliorer son français. Elle passait les commandes, faisait les dépôts de caisse pour le commerce d’Adeline, mais aussi pour Angelo. Ainsi, elle suivait par la bande des cours de mathématiques, d’économie et de marketing. Maria, qui allait à l’école en anglais, côtoyait avec sa mère une grande majorité de francophones, donc son français parlé atteignit un niveau plus qu’acceptable. Cependant, elle ne le lisait pas très bien et préférait lire en anglais. Comme elle s’occupait des finances des deux entreprises, très jeune elle fut amenée à manipuler de grosses sommes d’argent. Comme le commerce de Michelangelo roulait autant que celui d’Adeline et, qu’à l’époque, tout était payé comptant, des milliers et des milliers de dollars passaient entre les mains de la jeune Maria.
Michelangelo arrivait chaque soir avec les recettes de la journée dans un sécuritaire sac en papier brun et vidait la montagne d’argent pêle-mêle sur la table de la cuisine. Comme toutes les transactions (essence et réparations) étaient payées en argent, le sac contenait toujours des milliers de dollars. Une des tâches de Maria consistait à séparer et compter, classer tous les dollars et les pièces de monnaie. Elle avait ses méthodes et gardait les gros billets pour la fin, pour se récompenser. Elle adorait compter les billets de cent dollars, mais sa plus grande récompense était de trouver un billet de mille dollars. Il était mauve, il était rare, mais surtout, elle était impressionnée de savoir combien de rouleaux, combien de piles de 2 $, de 5 $, de 10 $ et de 20 $ il fallait accumuler pour obtenir un seul de ces billets. Elle faisait le même travail pour sa mère. Elle comparait toute la pile d’argent qui était devant elle, elle s’imaginait tout le travail requis pour obtenir une telle pile et seulement deux billets mauves équivalaient à cette montagne d’argent. Elle rêvait de la même pile d’argent, mais seulement composée de billets mauves… Il faudrait travailler très fort. Bien sûr, tout ce travail était effectué tout en continuant de s’occuper de la maison, des repas et des enfants. Patrizia avait dix ans et Domenico six ans, donc ils étaient moins durs à gérer.
Maria qui voyait depuis plusieurs années ces piles d’argent voulait aussi profiter de cette opulence, qui pour elle signifiait une pile d’argent sur la table. Elle mettait donc chaque sou qu’elle trouvait de côté. Quand son père s’étendait sur le divan et que des pièces de monnaie tombaient de ses poches, Maria fouillait le canapé pour recueillir les pièces perdues. Idem quand elle faisait le lavage : elle vidait les poches de son père et gardait toute la monnaie qui y restait, et dans de rares occasions, des billets de 1 $, 2 $ et parfois même de 5 $. Une autre manière qu’avait Maria de grossir son pécule était de ne jamais rendre la monnaie lorsque son père l’envoyait acheter un pain ou du lait. Elle ne volait jamais, mais Michelangelo ne demandait jamais sa monnaie, alors elle la gardait.
Maria, qui n’avait pas encore dix-huit ans, avait les responsabilités d’un adulte de quarante ans, chef de famille, responsable d’une maison et PDG de deux entreprises. Elle relevait ce défi avec brio, malgré les problèmes liés à l’enfance et à la crise d’adolescence. Déjà, on voyait pointer les lueurs de son étoile.
 

Maria, une jeune assistante.
Crédit : Maria Meriano
 
 
 
Chapitre VI
Sigmund Freud : la théorie
 
« Ce qu’on apprend durant l’enfance est mieux gravé que dans la pierre. »
Proverbe chinois
 
L a psychanalyse moderne est basée sur les recherches de Freud qui dit que tout se joue à l’enfance. Si on étend cette théorie jusqu’à l’adolescence, il sera facile de comprendre pourquoi Maria Meriano est devenue ce qu’elle est.
On se souvient que Teresa, l’amie d’Adeline et maman de la meilleure amie de Maria, Carmela, s’est occupée d’elle dès son tout jeune âge jusqu’à l’âge de quatre ans et qu’ensuite, Maria a passé toutes ses journées au garage de son papa faisant la navette entre l’atelier rempli de pièces d’automobiles et la salle à manger du casse-croûte voisin et ses effluves d’huile de patates frites.
Retournons en 1970, Maria, qui allait avoir six ans en septembre, devait faire sa rentrée scolaire. Elle, qui n’était entourée pratiquement que d’Italiens, ne parlait que l’italien. Elle connaissait quelques mots anglais, mais ne parlait pas français. Cette rentrée fut difficile pour Maria à plusieurs niveaux. Bien entendu, la barrière du langage en fut une, mais ce qui contraria le plus Maria fut d’avoir à obéir. Depuis deux ans (soit un tiers de sa vie), elle faisait tout ce qu’elle voulait au garage de son père. Ce fut à ce moment qu’elle vécut ses premiers conflits avec l’autorité. Il y a des gens faits pour exécuter, d’autres faits pour commander. À six ans, mis à part ses parents, Maria n’aimait obéir à personne, préférant prendre ses propres décisions. Cependant, pas encore assez pour se rebeller et être un réel problème.
Malgré l’effort que lui demandait le respect des consignes, tout se passait relativement bien jusqu’à la fin de la 4 e année. Bien sûr, elle était toujours triste quand venait le temps de partir pour l’école, surtout quand elle se rappelait les journées au garage de Michelangelo, mais les journées scolaires se passaient relativement bien. Cependant, à l’âge de dix ans, à sa 5 e année, les élèves de 5 e et 6 e année furent transférés dans une annexe de l’école. Donc à tous les Italiens de la classe se greffèrent des Québécois et des Haïtiens. Malgré leur jeune âge, ce fut la guerre immédiate entre les trois clans et les insultes fusaient de part et d’autre. Le quotidien de Maria changea drastiquement. Malgré elle, elle apprit à ce moment la moquerie et le mépris. À cette époque, bien qu’Adeline et Michelangelo ne fussent pas dans la pauvreté absolue, ils ne roulaient pas encore sur l’or. Donc par souci d’économie, Adeline cousait pratiquement tous les vêtements de Maria. Et, tradition italienne oblige, elle ne portait que des robes et des jupes cousues par sa maman, et ses collants étaient reprisés maintes et maintes fois. Chaque jour, on se moquait d’elle et elle s’en trouvait profondément humiliée.
L’institutrice qui lui enseigna en 5 e et 6 e année était aussi une adepte de l’humiliation. En fait, dès qu’elle perdait le contrôle, les humiliations pleuvaient. Elle faisait déambuler les élèves à genoux autour de la classe, les mains derrière le dos et passait des remarques désobligeantes. Il lui arrivait même de faire porter à un élève son manteau de fourrure, un livre dans chaque main, les bras tendus, durant plusieurs minutes. Maria se souvient de cette femme avec rancœur.
Dehors, les frustrations donnaient souvent lieu à des bagarres dans lesquelles Maria était mêlée. Elle revenait souvent à la maison en pleurant, avec des bleus, un œil au beurre noir et des vêtements déchirés. Un changement d’école en 7 e année n’y changea rien. Après le changement d’école, alors que Michelangelo était présent lors du retour de Maria qui revint pour une xième fois en pleurant, une intervention de celui-ci lui ferait changer d’attitude vis-à-vis les autres adolescents. Alors qu’elle entrait dans la maison en pleurant, la lèvre amochée par un coup de poing, Michelangelo se plaça devant elle, et, au lieu de la plaindre, lui donna une gifle au visage.
— Là, c’est assez ! Je ne veux plus jamais que tu entres en braillant . Fais-toi respecter. Soit tu acceptes l’humiliation, soit tu fais la loi. C’est pas vrai que je vais avoir une braillarde comme fille. 
À ce moment, fini les humiliations, fini les retours à la maison en pleurant, fini les moqueries à son égard. Maria ne subirait plus… On entend souvent comme stratégie de guerre que la meilleure défense est l’attaque. Cette maxime sera à l’image de l’adolescence de Maria.
Elle se souvient :
« En 6 e année, il y avait un Québécois qui voulait se batailler avec moi, je n’ai pas attendu qu’il fasse un move , je me suis garrochée sur lui. Je n’étais pas plus grande ni plus grosse que les autres, mais je ne laissais plus personne me manquer de respect. Par contre, il ne fallait plus se promener toute seule. Une fois, trois Québécoises m’ont attendue après l’école. Elles m’ont attrapée et m’ont suspendue sur la clôture. Jamais je n’ai pleuré. J’ai simplement attendu qu’un passant s’arrête pour me décrocher. C’étaient des années difficiles, mais c’était comme ça que ça se passait. »
Elle se souvient d’un autre événement :
« Lors d’une autre bataille avec une fille, Grace, je lui avais cassé le nez. Cette fois-ci, ça s’était su. La directrice a téléphoné à mon père au garage.
— Hé, quand ils ont cassé le nez de ma fille, est-ce que tu m’as vu aller me plaindre ? C’est la vie, madame ! Les enfants, il faut qu’ils apprennent à grandir. C’est toujours comme ça. Aujourd’hui, ils se tapent sur le nez, et demain ils vont marcher main dans la main pendant que les adultes vont se chicaner pendant des mois ou des années s’ils se mêlent de ça. Je ne dis pas que je suis content, je ne dis pas que je veux qu’elle fasse ça, je dis juste que ça brasse dans les rues de Montréal-Nord, dérange-moi pas chaque fois que deux jeunes se tapochent.
Mon père était comme ça. Il n’appréciait pas la situation, mais c’était selon lui un mal nécessaire. Je devais me défendre afin de ne pas me faire marcher dessus. Et il ne voulait pas toujours être derrière moi. Je devais apprendre à me défendre moi-même, c’est ce qu’il m’a appris. Ce n’était pas une question de race ou de culture. Québécois, Haïtiens, Italiens, tous les mêmes au fond… Il fallait juste que je fasse ma place. » 
En troisième secondaire, Maria et les autres Italiens et anglophones sont transférés à l’école anglophone Lester B. Pearson. Celle-ci est située à quelques coins de rue de l’école secondaire francophone Henri-Bourassa, avec entre les deux l’école primaire francophone Jules-Verne : encore de multiples motifs de bagarres. Cette année-là, il y eut le référendum de 1980 et l’histoire du OUI et du NON. À douze, treize ou quatorze ans, les adolescents n’ont pas vraiment de partis pris et ne sont pas au courant des enjeux politiques. Ils ne font que répéter ce qu’ils entendent à la maison. Alors les Québécois francophones se promenaient avec leurs macarons bleus OUI. Chez Maria, c’était rouge NON. Sans trop comprendre pourquoi, les adolescents rouges se faisaient talocher par les bleus, et les bleus par les rouges.
À cette époque, les poings étaient les seules armes dont disposaient les jeunes. Il arrivait même parfois que les policiers, témoins de bagarres entre francophones et anglophones, passent leur chemin et tournent la tête se disant que ces altercations seraient sans grandes conséquences. Ces bagarres n’étaient pas vues à ce moment comme de la délinquance ou de la criminalité. Même quand elles étaient le résultat de provocation d’un côté comme de l’autre. Il arrivait à Maria et ses amis de provoquer les francophones en passant devant l’école Henri-Bourassa en leur lançant des insultes. Ils leur donnaient rendez-vous le lendemain devant l’école Jules-Verne ; étant à mi-chemin entre les deux écoles, il s’agissait d’un terrain neutre selon eux pour une grosse bagarre. Il y avait à la clé : nez qui saigne, œil au beurre noir, coups dans l’estomac, ecchymoses aux jambes et un sentiment de s’être tenu debout.
Aujourd’hui, est-ce que Maria Meriano préconise la violence ? Est-ce qu’elle conseillerait à tous les enfants de se battre pour faire valoir leurs points ? Bien sûr que non, quoique… Cependant, cette période fit d’elle la battante, la bagarreuse qu’elle est aujourd’hui. Cette « guerre » entre les blacks , les Français et les Anglais a fait qu’elle n’a plus peur de rien ni de personne. La leçon qu’elle a tirée de cette ère de violence est : tiens-toi debout, défends-toi, ne te laisse pas faire. Il ne faut pas oublier qu’au même moment où ces bagarres avaient lieu, Maria était chaque jour une maîtresse de maison et faisait la comptabilité de ses parents tout en accompagnant sa mère lors de plusieurs démonstrations ou événements. Il n’était pas rare de les voir à minuit en train d’emballer les commandes et faire des factures.
En septembre 1980, Maria commença la dernière année de son secondaire. Elle aurait seize ans le 24 septembre. Son père, qui dit toujours qu’on n’a pas de belles choses parce qu’on est riches, mais qu’on a de belles choses parce qu’on en prend soin, a pris un soin méticuleux de la Mustang qu’Adeline a remportée neuf ans plus tôt. Les finances du couple allant très bien, Maria ne va plus à l’école avec des vêtements cousus par Adeline ou des vêtements reprisés. Le jour de son anniversaire, Michelangelo offre à sa fille la Mustang d’Adeline. Imaginez… En 1980, alors que la plupart des foyers n’ont qu’une seule voiture, il y en avait trois chez les Meriano. Rares étaient les élèves qui se rendaient à l’école avec leur propre voiture. Il n’y avait même pas de stationnement pour élèves.
La violence quotidienne était chose du passé, Maria avait toujours de l’argent en poche ; elle n’avait jamais à en demander pour faire les courses. Sa mère lui avait donné un manteau de fourrure en renard argenté et elle se promenait en Mustang. L’humiliation fit place à l’admiration. L’humilité aussi fut reléguée au quatrième trio pour faire une analogie sportive. Avec ce nouveau standing vint un nouveau petit diable sur l’épaule de Maria : l’arrogance. Cette arrogance allait régner sur son épaule durant plusieurs années.
Maria, qui conduisait depuis qu’elle avait huit ans sans jamais se faire prendre, obtint son permis de conduire le jour de ses seize ans et… son premier accident ainsi que son premier billet d’infraction ! Une contravention pour excès de vitesse ; une première d’une très longue série d’excès de vitesse qu’elle fera. Disons qu’avec une Mustang convertie 4 barils par son père, le son et la puissance de cette voiture avaient un effet enivrant sur la jeune conductrice. Comme pour Adeline neuf ans auparavant, être maintenant propriétaire d’une voiture changea les horizons de Maria. Cependant, comme les règles étaient très strictes au niveau des sorties chez les Meriano, Maria pouvait très rarement sortir le soir avec ses amis, à moins d’utiliser de toujours ingénieux subterfuges. Elle utilisait le seul temps qu’elle avait à sa disposition : les jours de semaine !
Maria décida de transférer vers une nouvelle école : l’école buissonnière. Elle était cependant consciente que pour réussir, il était préférable d’avoir un diplôme, au minimum un diplôme d’études secondaires. Elle qui était une élève très brillante avait facilement, avec un peu de travail, des 95 %. Mais comme la note de passage était de 60 %, pourquoi étudier pour rien ? Elle s’informait des dates d’examens et ne se présentait souvent que les jours importants. À la maison, rien n’y paraissait. Elle effectuait toujours ses tâches assidûment. Chez elle, elle n’était pas une adolescente comme les autres. Jamais de télévision, jamais assise sur le divan à flâner. Sa sœur Patrizia se plaignait souvent :
« Avec elle, on n’avait jamais la paix. Parfois, je regardais la télévision. Maria arrivait et me criait que ce n’était pas le temps de regarder la télé, il fallait faire à manger. Je me levais et allais l’aider. Quand c’était fini, j’ouvrais la télé, mais il fallait mettre la table. Et après, quand je demandais à Maria quand ce serait le temps de regarder la télé, elle me répondait : “Jamais !” »
Cette année-là, Maria ne se présenta pas à la moitié de ses cours. À une certaine période, elle ambitionna et ne se pointa pas à l’école pendant un mois. Le directeur réalisa (enfin !) après quatre semaines qu’elle n’allait pas à ses cours et Maria fut suspendue. Comme punition pour ne pas être allée à l’école, elle ne peut plus aller à l’école ! Cependant, cela venait contrecarrer les plans de son emploi du temps. Si elle était suspendue et que ses parents l’apprenaient, elle devrait rendre des comptes et son horaire risquait de changer. Comme elle l’avait vu souvent avec son père et sa mère, elle trouva une solution pour contourner une règle à son avantage. Elle convainquit Teresa, l’amie d’Adeline et mère de Carmela, de venir à l’école pour se faire passer pour Adeline et persuader le directeur de ne pas la suspendre. L’école n’y vit que du feu et les parents de Maria ne le surent jamais. Elle avait tout manigancé, tout organisé et elle avait pu réintégrer ses cours. Teresa sermonna un peu sa pseudo fille en lui disant que ce serait la seule fois qu’elle ferait cela pour elle et qu’elle devrait être plus « sélective » dans ses manières de « gérer » son école. Elle suivit ses conseils et ne se fit plus jamais prendre.
Plusieurs professeurs savaient bien ce qui se passait. Un en particulier eut une réaction qui plut à Maria. Son professeur de chimie réalisa l’immense potentiel de son étudiante et lui donna une « carte salle de bain ».
Maria se souvient :
« Quand tu voulais te promener dans les corridors, le professeur devait te donner une carte salle de bain. Lui, il m’a donné une carte.
— Ne viens plus à mes cours, quoi que tu fasses, tu vas passer. »
En n’allant qu’à quelques cours et aux examens, elle obtint 98 % en biologie. Une autre enseignante, Mrs Lang, professeur d’anglais, comprit aussi qui était Maria et l’accepta comme elle était. Elle lui permit d’avoir confiance en elle et de savoir que ce qu’elle faisait n’était pas si délinquant, du moins, ce dont elle était au courant.
Voici donc Maria à seize ans, avec une voiture, beaucoup de temps et d’argent. Même la plus sage des personnes à seize ans aurait eu envie de s’énerver un peu et de faire quelques folies. Maria ne fit pas exception. Elle agissait cependant toujours stratégiquement. Même si elle avait l’essence gratuitement au garage de son père, elle savait qu’elle ne pouvait aller faire trois pleins d’essence dans la même semaine. Michelangelo aurait posé des questions : « Comment une fille qui va à l’école à temps plein et qui ne peut sortir que pour aller faire l’épicerie, les dépôts et les livraisons aurait-elle à faire le plein trois fois dans la même semaine ? » Comme elle aimait la vitesse et les accélérations rapides, le réservoir se vidait rapidement.
Friande de vitesse, Maria faisait souvent la course avec d’autres conducteurs, majoritairement des garçons plus vieux qu’elle, et malgré mes tentatives de la convaincre du contraire, elle récidivait plus souvent qu’à son tour. Comme elle remportait presque toujours ces épreuves de vitesse, le petit démon de l’orgueil avait souvent le dessus sur ce que je pouvais tenter de lui dire. Et il était très rare qu’elle soit seule à bord de son bolide. Très magnétique, tout le monde voulait être avec Maria. Il lui est même arrivé d’entasser dix-sept personnes dans sa voiture sport ! Message à la conscience des enfants de Maria aujourd’hui : soyez plus convaincants que moi et faites qu’AUCUN d’eux ne fasse ces folies !
Maria atteignit son premier objectif très facilement : obtenir son diplôme d’études secondaires. Elle avait seize ans, le monde était devant elle. Plusieurs portes s’ouvrirent dont certaines qui menaient vers un avenir moins légal. Elle avait des choix à faire. Je suis fière de l’avoir fait réfléchir assez pour qu’elle prenne les bonnes décisions. Heureusement, elle avait vu par ses parents qu’il était possible de faire de l’argent à force de vrai travail légal, car dans son entourage, il y avait des tentations d’argent facile d’une légalité plus que douteuse. Elle en convient lors de ses réflexions :
« Je sais que j’aurais pu mal tourner. Je dis toujours que les gens ont le choix dans la vie de prendre leur vécu et en devenir plus fort ou de s’apitoyer, d’aller chercher la pitié des gens. Il y a toujours deux chemins, un souvent plus facile, et l’autre semé d’embûches. Il y avait des chemins d’apparence plus facile qui s’offraient à moi. J’aurais pu me dire que je ne voulais pas travailler autant pour avoir cet argent.
On pourrait dire que j’ai eu une enfance difficile, pas comme les autres. Moi je dirais que j’ai eu une enfance intéressante. J’ai eu une enfance qui m’a forgée, qui a fait de moi qui je suis, qui m’a appris à me tenir debout. Face aux temptations pécuniaires de tous ces criminels de petit augure, j’ai su me tenir debout et choisir le chemin à prendre.
Freud dit que tout se joue avant cinq ans, moi je sais que tout s’est joué avant seize ans. »
 
 
Chapitre VII
Une fourmi parmi les cigales
 
« La Cigale, ayant chanté tout l’été, se trouva fort dépourvue quand la bise fut venue… »
Jean de La Fontaine
 
À seize ans, avec tous les sous noirs et autres pièces de monnaie, les billets ramassés en faisant le lavage et les pourboires lors des livraisons Tupperware, Maria a économisé son premier 1 000 $. Visuellement, son premier billet mauve. Pour se satisfaire, elle aurait dû aller à la banque pour l’avoir entre les mains, mais elle ne l’a pas fait. Elle se souvient par contre de la période où sa mère reprisait ses bas. Alors il était hors de question pour elle de dépenser ce 1 000 $. Sous les conseils de son père, elle achète son premier Bon du Canada à seize ans, bon qui aujourd’hui vaut plus de 10 000 $.
Malgré les folies avec la Mustang, avec son vécu, elle était beaucoup plus mature que tous les jeunes de son âge. Elle les voyait aller et voyait les chemins qu’ils décidaient de prendre. Elle choisit de changer de cercle d’amis et d’environnement. Elle envoya une demande d’inscription au reconnu Collège anglophone John Abbott dans l’ouest de Montréal. Elle, qui était une petite fille de Montréal-Nord et Saint-Léonard, des quartiers populaires de ville, qui faisait une demande dans un collège anglophone très huppé de l’ouest de la ville. Malgré ses notes et son taux d’absentéisme, contre toute attente, elle fut acceptée. Elle ne réalisait pas encore tout à fait le changement qui venait de se produire. Elle se présenta à son collège. Une scène de film, un édifice et un site d’une autre époque, architecture britannique, grand terrain en pelouse clôturé en fer forgé. Cela détonnait avec les cours asphaltées de ses écoles.
Maria se souvient :
« Tout à coup, je vois des personnes blondes aux yeux bleus. Je n’avais pratiquement jamais vu ça près de chez moi. Il n’y avait que des Italiens bruns avec des yeux bruns et des Haïtiens. Comme je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire plus tard, j’ai décidé de m’inscrire en sciences sociales. Je ne sais pas pourquoi, mais je sais que plus j’aurai d’instruction, mieux ce sera. Je commence donc l’année dans ce collège de riche et j’ai des amis blonds… des amis blonds ! Je trouve qu’ils parlent drôle. En fait, c’est moi qui parle bizarrement. Je viens de l’est, de Montréal-Nord, parmi les immigrants italiens qui apprennent l’anglais dans la rue. Là, j’ai appris à parler doucement. Les anglophones de l’ouest de Montréal, ça ne crie pas. Moi, je viens d’un milieu où, quand on parle normalement, on crie. Et ils ont l’air si intelligents. Ils sont blonds, ils ont les yeux bleus, ils parlent doucement… mais ils sont plates  ! »
La nouvelle collégienne voulait changer d’environnement, mais Maria Meriano était débarquée à John Abbott avec tout son magnétisme. Elle voulait apprendre à parler un anglais distingué comme tous les blonds, mais ce fut le contraire qui se produisit. Six mois plus tard, tout le monde la connaissait. Ils aimaient sa manière de parler, elle parlait « exotique », tant et tellement que ce ne fut pas elle qui apprit à parler de manière plus distinguée, ce sont eux qui prirent ses expressions et certaines manières de prononcer certains mots. Elle a voulu changer d’environnement, mais elle a plutôt amené l’est de la ville avec elle et modifié le nouvel environnement dont elle faisait partie. Elle comprit alors le pouvoir qu’elle pouvait avoir comme être humain. En six mois, des dizaines de fils et de filles de médecins, de juges, d’architectes de Westmount, un des quartiers les plus chics de Montréal, agissaient et parlaient comme elle et montaient avec elle dans sa Mustang pour faire des folies. Peu importe ce qu’elle proposait, les gens la suivaient. C’était fort comme constat.
Durant ce temps, le travail continuait toujours auprès d’Adeline et vint une proposition qui allait, encore une fois, tout changer : Tupperware offrit à Adeline et Michelangelo d’acheter une franchise Tupperware dans l’est de Montréal. Seulement les meilleures et plus performantes directrices se voyaient offrir une telle opportunité. C’était la consécration pour Adeline. On reconnaissait qu’elle était la meilleure. Michelangelo, lui, voyait là une occasion de se rapprocher de sa femme. Elle pourrait utiliser ses talents de motivatrice et de leader à une plus grande échelle et lui pourrait administrer le commerce. Ils utiliseraient leur énergie et leur dynamisme pour mener un projet commun : le plus grand centre de distribution Tupperware d’Amérique du Nord. Il vendit donc sa part du garage et acheta le centre de distribution qu’ils appelèrent « Les Millionnaires ». Cela signifiait pour Maria encore plus de travail, en plus du collège. Mais elle ne broncha pas, elle redoubla d’efforts. Elle se trouva même un travail chez Greenberg à 4 $ l’heure.
Elle raconte :
« J’étudiais, je vendais, j’entrais des commandes, j’aidais mon père à emballer les commandes jusqu’à très tard le soir. Le lendemain matin, je partais à 6 h pour l’ouest de la ville. Mais je ne voyais pas cela comme une corvée. Quand je raconte cela aujourd’hui à des gens qui ne connaissent pas mon horaire actuel, ils sont essoufflés juste à m’entendre. Mais pour moi, ce n’était rien, c’était normal, c’était juste normal. » 
Alors qu’elle gérait son centre de distribution depuis quelques mois à peine, Adeline reçut un appel de la part d’une dame anglophone de l’ouest de Montréal. Au bureau de Pointe-aux-Trembles, la majorité des femmes ne parlait que français. Adeline avait déjà des démos à son horaire. Tout naturellement, elle s’adressa à Maria.
« Écoute, Maria, c’est pour toi ça, c’est dans “ton coin”. Tu pourrais me dépanner ? »
Maria, qui a vu sa mère des dizaines de fois, accepta le défi. Elle avait dix-sept ans. Elle était fonceuse et, comme sa mère, avait un « front de bœuf ». Elle était une battante et y alla seule. La démonstration avait lieu à Notre-Dame-de-l’Île-Perrot, dans un quartier très très huppé. Astrid, l’hôtesse d’origine autrichienne, était une dame très distinguée. Maria y retrouva un peu ses amis blonds de John Abbott et ne se trouva pas désarçonnée. Elle plaça tous les produits sur la table ainsi que les catalogues. Elle laissa les mots sortir comme un automate qui a enregistré les mots de sa mère. Elle ne poussa rien, fit le strict minimum, sans plus. Elle parla des produits, prit en note les commandes et fit les factures sans rien proposer de plus. Elle vendit plus de 300 $ ; la moyenne de ventes par présentation à cette époque était de 250 $ pour les vendeuses expérimentées. De plus, elle data deux autres démonstrations, ce qui voulait dire que deux personnes l’avaient assez appréciée pour recevoir Maria chez elles. Elle qui n’avait rien fait pour mousser les ventes et dater d’autres présentations comprit que ces femmes distinguées voulaient devenir hôtesses à leur tour. Aussi, en un peu plus d’une heure, Maria faisait un salaire de 75 $. Elle était soufflée.
Elle ne put s’empêcher de comparer son emploi au Greenberg à 4 $ l’heure avec celui de vendeuse Tupperware. Elle aurait dû travailler dix-neuf heures au magasin pour gagner ce qu’elle avait gagné en une heure en démonstration. Elle n’avait pas besoin d’argent, mais elle sentit le besoin de défier ses parents. De toute façon, elle n’avait gardé son emploi chez Greenberg que pendant trois semaines… Morte d’ennui à attendre debout que les clients arrivent, elle avait décidé de faire de l’époussetage et avait brisé trois tablettes… et tous les bibelots qu’elles contenaient ! On l’avait congédiée. Ce fut quand même grâce à cet emploi éphémère qu’elle réalisa vraiment la valeur de ce qu’elle avait gagné avec cette démonstration : 75 $ en une heure, c’était énormément d’argent ! C’était presque vingt fois plus que le salaire minimum. Elle décida donc d’aller faire les deux présentations qu’elle avait datées chez Astrid.
Elle continua malgré cela à fréquenter le collège. Elle voulait son diplôme. Elle ne savait pas exactement pourquoi, mais elle gardait cet objectif en tête : avoir son diplôme d’études collégiales. Cet emploi ne venait pas sans responsabilités. Elle avait des appels clients à faire, des appels qui consistaient à trouver d’autres présentations. Comme elle était l’assistante d’Adeline, elle faisait ses appels au téléphone public près des toilettes, entre deux cours. Elle prenait ses rendez-vous l’après-midi après les cours, et parfois le soir. Le seul moment où Adeline la laissait aller était quand elle avait une présentation. Mais, elle ne se sauvait pas de ses tâches pour autant, elle devait les faire à son retour, en ajout aux siennes et à ses études. Ses amies blondes sortaient et faisaient la fête. Elles dansaient et chantaient, comme les cigales de la fable. Maria, elle, travaillait, comme la fourmi de cette même fable. Elle ne se sentait pas opprimée ni forcée.
Elle eut dix-huit ans un mois après sa première démonstration. Deux mois plus tard, il y eut un défi Tupperware : la semaine record. Ce défi consistait à vendre le plus de Tupperware possible et terminer parmi les top, se surpasser. En une semaine, en allant au collège à temps plein, Maria réussit à vendre 5 842 $ de plats de plastique. Sachant que la moyenne était de 250 $ par présentation, imaginez le nombre de démos qu’elle a dû faire ! Et sa paie fut près de 1 500 $ pour une semaine, alors que ses amis qui travaillaient à temps plein au salaire minimum gagnaient 160 $. Elle a son opinion sur cette époque :
« Certains diront que j’étais travaillante, mais pour moi, c’était normal ! C’est ce que j’ai toujours vu. Je viens d’un milieu où mes parents travaillaient 18 heures sur 24, et ils faisaient le ménage et tout le manger. Je ne pouvais faire autrement. Pour moi, je ne travaillais pas, je ne travaille toujours pas à mon avis. Travailler pour moi veut dire être payé pour faire quelque chose qu’on n’aime pas. Les gens qui font quelque chose qu’ils n’aiment pas pour obtenir leur chèque de paie, eux, ils travaillent. Des personnes qui font ça toute leur vie sont mortes à vingt ans. Et quand ils disent que leur vie est un enfer, ils ont raison. Pour moi, ce n’était pas du travail. J’allais faire du “sôcial”, je jasais, je m’amusais, je faisais des jeux, je tirais aux cartes pour rire. J’étais tellement dedans que certaines femmes pensaient que j’étais une vraie tireuse de cartes ! Certaines se fâchaient contre moi quand ils comprenaient que ce n’était qu’un jeu… mais finissaient quand même par dater une démonstration en fin de soirée pour que je joue le même tour à leurs amies. Et en récompense de tout cela, je faisais de l’argent. »
Doucement, sans s’en rendre compte, Maria suivait les traces de sa mère. Cependant, elle n’a toujours pas reçu « l’appel », la grande révélation. Elle faisait ses démos « en attendant ». En attendant quoi ? Elle l’ignorait. Comme ses parents ne lui demandaient pas de pension et qu’il n’était pas coutume pour une Italienne de partir de chez ses parents si elle ne se mariait pas, Maria mit de côté pratiquement tout ce qu’elle a gagné depuis cette première démonstration chez Astrid. Cette fois-ci, dès qu’elle atteignit la somme de 1 000 $, elle courut à la banque l’échanger contre un billet mauve qu’elle cacha dans un bibelot en forme de chat qu’elle avait dans sa chambre. En neuf mois, elle réussit à économiser 7 000 $ (en argent de 1983), donc dans son petit chat en porcelaine, elle a sept billets de 1 000 $. Rappelons-le, en vendant du Tupperware à temps perdu, puisqu’elle allait à l’école à temps plein, travaillait pour le centre de distribution de ses parents, s’occupait de la maison, de sa sœur et son frère et bien d’autres tâches.
Pour féliciter ses parents à l’occasion du premier anniversaire du centre de distribution, Maria décida de leur faire un cadeau. Avec ses sept billets de 1 000 $ en main, elle se rendit au « Père du meuble », un célèbre commerçant de mobilier à Montréal, pour acheter un bureau pour son père et un bureau pour sa mère. Elle choisit deux unités en bois massif qui valaient 3 500 $ chacune. Ce type de meuble n’existe plus aujourd’hui. Il faudrait faire appel à un menuisier qui fabrique des meubles à la main pour avoir des pièces de ce genre, et payer plus de 15 000 $ pièce. Du haut de ses dix-huit ans, elle parla au vendeur, surpris et un peu perplexe qu’une si jeune fille s’intéresse à des meubles de ce prix.
— Je paie cash , mais je veux avoir deux chaises qui vont avec pour le même prix.
« Il m’a dit oui ! J’avais maintenant deux bureaux en chêne massif faits à la main et deux chaises pour le premier anniversaire des Millionnaires. Je leur ai donné avec une grosse boucle dessus. Connaissant la valeur de ce genre de meuble, ils ont capoté . Mais ils m’avaient donné tellement plus…
À ce jour, nous possédons toujours ces bureaux. Moi j’ai celui de ma mère et Patrizia a celui de mon père. J’aimerais bien savoir combien ça vaut aujourd’hui. » 
En décembre 1983, Maria atteignit son deuxième objectif : obtenir son DEC. Ne sachant toujours pas le métier qu’elle désirait faire, elle s’inscrivit à l’université Concordia et fut acceptée. Elle n’ira jamais. La vie a choisi son chemin. Elle avait son diplôme d’études secondaires, son diplôme d’études collégiales, et maintenant la vie lui faisait prendre le chemin de vendeuse Tupperware. Elle décida de voir où cela la mènerait.
 
Chapitre VIII
Anecdotes et expériences d’adolescence
 
« L’adolescence est le passage entre le moment donné de l’enfance et l’existence d’homme à fonder. »
Simone de Beauvoir
 
N ous avons parlé plus tôt du fait que malgré ses folies, Maria était une adolescente plus mature que les autres, j’ai cru bon d’exprimer quelques aventures afin de montrer les conséquences de son enfance et que sa maturité n’a pas toujours été au premier plan. Maria n’a jamais fait de mal à personne, du moins jamais volontairement ! Cependant, c’était une fautrice de trouble de première. Elle arrivait toujours à ses fins et utilisait tous les moyens honnêtes (ou contournant légèrement les règles, à la Meriano) pour y arriver.
 
Boum ?
Au secondaire, après avoir convaincu Teresa de se faire passer pour sa mère et la faire réintégrer en classe, Maria était surveillée de plus près et ne pouvait plus faire l’école buissonnière à sa guise. Un après-midi, il y avait un événement au Mont-Royal. Elle ne pouvait s’absenter, mais elle voulait absolument y aller avec ses copines. Maria chercha une idée. Au début de l’après-midi, le directeur fit une annonce au micro : « Message à tous les enseignants, protocole 21, je répète, protocole 21, ceci n’est pas un exercice, veuillez évacuer calmement. » Le protocole 21 était un message pour dire qu’il y avait une alerte à la bombe. Je vous laisse deviner qui a appelé… Maria et ses amies purent passer l’après-midi au Mont-Royal et l’école ne sut jamais la vérité. Pour Maria, c’était simple et innocent, mais elle était arrivée à ses fins.
« Je sais que, mal encadrée, quelqu’un comme moi aurait pu être une voleuse de première catégorie… Je le sais… Le talent fonctionne des deux côtés, on peut s’en servir positivement ou négativement. Heureusement, je viens d’un bon milieu familial, avec de bons exemples et de bonnes valeurs. Mes actions étaient toujours sans conséquence grave. Mais j’arrivais à mes buts, toujours. »
 
Cours supplémentaires
Michelangelo et Adeline étaient très sévères avec leur fille et avaient pour principe qu’à seize ans, une jeune fille ne sort pas, jamais. Maria n’était jamais allée à une danse scolaire ni même à un simple party. Pour ses parents, c’était totalement inadmissible. Elle n’avait que des responsabilités, aucune liberté. Tout était toujours relié au travail, Maria n’avait aucun loisir, aucun divertissement. Mais lorsque Maria arriva au collège, elle eut envie, comme les autres jeunes filles de son âge, de sortir et de s’amuser. Comme d’habitude, elle trouva un moyen d’y arriver. Elle fit croire à ses parents qu’elle avait un cours le jeudi soir qui se terminait à 23 h. En calculant le temps pour ramasser ses choses et traverser la ville, cela lui donnait le champ libre jusqu’à minuit. Carmela, sa meilleure amie de cinq ans son aînée, fit croire aux siens, qui étaient encore plus sévères que ceux de Maria, qu’elle suivait des cours de cuisine. Donc tous les jeudis soirs, les deux filles, souvent accompagnées de quelques amies, sortaient et c’était le party jusqu’à minuit. Elles ne firent jamais rien de bien grave, elles flânaient au centre-ville, se promenaient en Mustang, mais n’allaient jamais dans les bars ou autres endroits louches. Pour elles, c’était la belle vie.
Cependant, un jeudi soir en fin de soirée, Maria se souvient :
« Je m’en souviens comme si c’était hier… Une fin de jeudi soir, nous sommes cinq filles dans la Mustang et nous filons sur le boulevard Pie IX pour aller reconduire Carmela chez elle. On arrête à l’intersection, la musique de Diana Ross à tue-tête, les fenêtres ouvertes, on fume la cigarette, on chante fort et on rit. À ma droite, une voiture arrive à notre hauteur pour tourner sur des Grandes-Prairies. On ne remarque pas le conducteur, nous avons trop de plaisir. Mais je sens quelque chose, comme quelqu’un qui m’observe. Je tourne doucement la tête vers le conducteur voisin… FUCK ! C’est ma mère qui nous regarde. L’auto est pleine de filles, dont Carmela qui devait avoir des cours de cuisine. Ma mère ne dit pas un mot, elle tourne à droite vers chez nous. Vous connaissez l’expression “chier dans ses culottes” ? C’est ce qui m’est arrivé à cet instant. Jamais de ma vie je n’ai eu autant peur de ma mère qu’à ce moment.
On essaie de s’inventer une histoire, mais nous sommes trop stressées, notre histoire ne tient pas debout. On ne peut pas étirer le temps davantage… Je dois rentrer chez moi. J’arrive à la maison, j’ai mal au ventre, personne ne parle. Au bout du corridor, je vois tous les téléphones de la maison qui sont empilés. Mon père et ma mère sont assis, ils ont retiré tous les appareils de la maison afin que je ne puisse me défiler et appeler Carmela.
Ils veulent savoir la vérité. Il est 0 h 30, je subis un interrogatoire digne du FBI. Je suis assise devant eux et ils ne me lâchent pas une minute, enchaînant question par-dessus question. Ils crient, ils hurlent, et moi je ne dis rien, car dans ma tête, je suis en train de m’inventer une histoire. Mais même si j’invente une histoire, je dois absolument transmettre l’information à Carmela avant le lendemain matin, mais tous les téléphones sont sur la table. J’ai une idée de génie. Je vais à la toilette, je donne dix sous à ma sœur pour qu’elle quitte en douce vers la première cabine téléphonique et je réussis à griffonner quelques mots sur un bout de papier qu’elle devra lire à Carmela. Ma pauvre sœur a douze ans et doit déchiffrer ce gribouillis en pleine nuit au coin de la rue, mais elle ne comprend pas la moitié de ce que j’ai écrit. De plus, en chemin, elle perd ledit papier… Elle a dit à Carmela quoi dire, mais ce fut peine perdue. Quand ma mère a appelé Teresa le lendemain matin, l’histoire de Carmela était bien différente de la mienne. Nous n’avons pas eu le choix de leur dire la vérité. À ce moment, ma mère a perdu confiance en moi… C’est ridicule, car on ne faisait rien de mal, mais j’étais beaucoup plus surveillée. Comme d’habitude, je trouvais d’autres manières, je m’organisais. »
 
Créativité
Parlant de s’organiser, Maria raconte :
« Pour réussir à sortir, j’attendais que mes parents ronflent, les vendredis soirs. J’avais appris à reconnaître leurs ronflements de sommeil profond, alors je me levais, je délockais la porte en bas pour mon retour. Je ne sortais pas par la porte, car le système d’alarme faisait un didididi quand on l’ouvrait. Je ne pouvais prendre le risque de faire un didididi en sortant et un en revenant. Une fois la porte débarrée, je plaçais mon pyjama dans la salle de bain juste à côté de cette porte, j’allais dans la chambre arrière et je sautais par la fenêtre du deuxième étage. Je pouvais faire la fête jusqu’à tard dans la nuit. Quand je revenais, didididi , j’ouvre la porte, didididi , je referme la porte, puis vite dans la salle de bain où j’enfilais mon pyjama à la vitesse de l’éclair et je jetais les vêtements que je portais dans l’armoire et j’allais les chercher le lendemain matin. Si jamais mon père ou ma mère s’étaient réveillés, ils m’auraient seulement vue sortir de la salle de bain en pyjama et se seraient recouchés. Heureusement, jamais ils ne se sont levés et je ne me suis jamais fait prendre. Je n’avais pas le choix, je n’avais pas le droit de sortir. Dans le fond, la sévérité de mes parents m’a forcée à être inventive.
On m’a déjà dit : “C’est plate que tu aies eu à faire ça.” J’ai répondu : “Non, c’est TA vie qui est plate . Ma vie est extraordinaire parce que c’est ça qui fait que je suis créative. Toi, tu te lèves et dis à tes parents que tu t’en vas, et bye, tu pars. Moi, pour pouvoir sortir un soir, ça prenait deux semaines de planification.”
Quand je sortais, même un simple deux heures, elles valaient vraiment la peine avec tout ce qu’elles m’avaient coûté. Comme j’ai ouvert la porte, ma sœur n’a jamais eu à vivre cela. J’avais frayé le chemin, mes parents se sont adoucis avec elle et à seize ou dix-sept ans, elle sortait comme elle voulait, sans parler de mon frère. Comme je suis l’aînée, j’ai dû faire tous les tests pour eux. Jamais ils n’ont eu à se cacher pour prendre la voiture. Moi, quand je me sauvais la nuit, je devais pousser la Mustang (4 barils, vous imaginez le bruit ?) jusqu’au coin de la rue avant de la démarrer et l’éteindre au même endroit et la pousser jusque dans mon allée. C’était la seule manière de ne pas me faire prendre. Wow, si mon père lit ce livre, il sera bien surpris, car il ne sait rien de tout cela ! Je ne lui en ai jamais parlé. Chut ! »
 
Vroum !
Michelangelo était mécanicien et un grand nombre de modèles de voitures lui passait entre les mains. Parfois, il savait que sa fille essayait les voitures qui lui étaient confiées, d’autres fois non. C’est de cette manière qu’elle a eu la chance d’essayer une Lamborghini ! Un jour, il arriva à la maison avec une Jeep Willis (une jeep d’armée). Dès qu’elle la vit, Maria eut envie de l’essayer. Quand son père lui demanda d’aller chercher sa sœur à la bibliothèque durant son absence, jamais il ne pensa que Maria oserait utiliser la Jeep. Le petit diable de l’envie sur l’épaule de Maria travaillait bien, car elle a effectivement eu le culot d’utiliser le véhicule militaire. Bien qu’elle sache conduire les voitures manuelles, ce type de véhicule se conduit d’une façon très différente, mais Maria n’en fait qu’à sa tête. Lors de cet épisode, elle n’avait pas encore seize ans, donc pas encore de permis de conduire. Elle essaya de trouver la première vitesse, mais elle ne semblait pas au même endroit que les autres. Le levier de vitesse finit par entrer quelque part, Maria essaya. Pouf pouf pouf. Le moteur cala. Elle redémarra. Pouf pouf pouf. Le moteur cala à nouveau. Cela découragea-t-il Maria ? Jamais de la vie. Elle se rendit à la bibliothèque en étouffant sans arrêt, idem pour le retour. Quand Michelangelo revint, il regarda par la fenêtre et murmura : « Il me semble que je n’avais pas laissé la Jeep à cet endroit… » Oups, Maria n’avait pas réussi à la garer tout à fait au même endroit.
Grâce à Dieu, Maria n’eut jamais d’accident durant la période où elle conduisit sans permis de conduire. Son premier accident, elle l’eut dès sa sortie du bureau d’immatriculation ! Un petit accrochage, mais quand même. Un premier d’une série d’innombrables accidents. La belle Mustang qu’elle reçut le jour de son 16 e anniversaire (que son père avait gardée avec soin pendant près de dix ans) s’est retrouvée à la casse en moins de deux ans. Elle dépassait les limites de vitesse, ne faisait pas ses arrêts, grillait les feux rouges, ce qui causa accident par-dessus accident. Elle était toujours pressée, tellement pressée, et elle avait toujours raison. Quand elle n’accrochait pas le devant, elle accrochait le derrière de la voiture, elle se faisait enfoncer les côtés ou bien elle tombait dans les fossés. Bien sûr, il n’y avait pas de fossés en ville. Mais chaque fois qu’elle se rendait chez quelqu’un et qu’il y avait un fossé devant la maison, Maria s’y retrouvait assurément. Elle devint la reine des fossés ; ils semblaient tout simplement invisibles à ses yeux.
Maria raconte :
« Chaque fois que j’allais faire une démo à la campagne, quand je reculais, je ne pensais jamais aux fossés. Je reculais simplement et pfff, dans le fossé. J’aurais dû ouvrir une entreprise de remorquage, ça m’aurait coûté moins cher que toutes les fois où j’ai dû les appeler pour me sortir d’un trou. J’ai tellement brisé de voitures…
Un jour, du côté du bureau de mon père, je suis montée sur un gros banc de neige poussé par la voirie. Il avait près de 2 m et, encore aujourd’hui, je n’ai toujours aucune idée de ce qui s’est passé. Je ne m’en suis jamais rendu compte. Mon père, qui était à son bureau, tourne la tête et voit ma voiture balancer sur le sommet de cette montagne de neige. Il sort en catastrophe.
— Hé, Maria, qu’est-ce que t’as fait ?
— Papa, je ne sais pas ce qui est arrivé, j’ai glissé sur la glace.
— Quelle glace, dit-il en regardant la chaussée sèche !
Il sait bien que je me suis endormie. Quand la dépanneuse arrive, mon père demande à l’homme combien ça coûtera. Il lui a répondu que s’il lui disait comment j’avais fait pour monter là, ce serait gratuit ! »
Son rythme de vie était tellement intense, que dès qu’elle se retrouvait tranquille derrière le volant, avec les vibrations de la route, elle s’endormait. Elle a un triste record de douze accidents en soixante jours, tous des accidents responsables… Sans parler des contraventions. Alors qu’elle avait perdu son permis parce qu’elle avait cumulé quinze points d’inaptitude, elle conduisait quand même. La voyant partir en voiture sans permis, son père, en colère, lui cria :
— Je te le jure, si tu te fais pogner , oublie que tu as un père, oublie que j’existe ! 
Dix minutes plus tard, Maria brûla un feu jaune. (Sans permis, vous vous dites qu’elle aurait dû être plus prudente ? Moi aussi.) Il y avait un camion-remorque dix-huit roues qui tournait, Maria allait trop vite et elle se retrouva sous le poids lourd. Heureusement, elle ne fut pas blessée, encore protégée par son ange gardien. Elle réussit à s’extirper de la carcasse par l’arrière. Déjà munie d’un téléphone cellulaire à cette époque, Maria appela son père :
— Papa !
— Hé, où es-tu ? Tu viens de partir, pourquoi tu me déranges ?
Maria lui expliqua la situation, et même si quelques minutes plus tôt il lui disait d’oublier qu’elle avait un père, il se précipita sur les lieux de l’accident pour voler au secours de sa fille. Le chauffeur était Italien, alors les deux hommes se comprirent à grand coup de poignées de main, de tapes sur les épaules et de mains en l’air avec les doigts joints ! Comme Maria n’avait pas de permis, ils s’entendirent pour dire que c’était Michelangelo qui conduisait avant d’appeler la police. Viva Italia !
Heureusement, malgré tous les accidents dans lesquels Maria fut impliquée (ou qu’elle causa !) elle ne fut jamais blessée, même pas une égratignure, et elle ne blessa jamais personne non plus. Ses anges gardiens firent du bon travail et la protégèrent bien. Cependant, à cet âge et avec l’arrogance qui rôdait, elle ne reconnut pas à cette époque que ce succès et cette protection n’étaient pas seulement attribuables à elle et ses talents. Il faudra encore quelques années avant de redescendre de ses talons trop hauts.
 
Aller à la source
Sauf à une occasion (racontée plus loin), Maria vécut de très bons moments à John Abbott. Elle avait de bons résultats, était appréciée des enseignants et des étudiants. Son accent exotique, son dynamisme et son magnétisme avaient fait qu’elle ne passait pas inaperçue dans les corridors riches en histoire de cette institution. Comme elle ne faisait jamais les choses à moitié, quand elle devait faire un travail sur un sujet donné, elle se donnait à fond sur le sujet. Dans un de ses cours, ils discutaient de prostitution et l’enseignant présentait le travail d’équipe qu’ils auraient à produire sur le sujet. La jeune Maria d’à peine dix-huit ans ne vit aucune autre manière de procéder que d’aller directement à la source.
— Hé, j’ai une excellente idée, you know , dit Maria à ses coéquipières avec l’accent qu’elles aimaient tant, on pourrait aller se promener au centre-ville pour interviewer des prostituées ? Comme ça, on aura les vraies réponses, pas juste des informations trouvées dans des livres.
On aurait pu entendre les criquets chanter… L’excellente idée de Maria semblait excellente seulement dans sa tête. Personne ne voulut la suivre et fréquenter de réelles prostituées. Quoi qu’il en soit, Maria était convaincue de son idée et décida d’effectuer le projet seule. Elle se rendit donc au centre-ville à la recherche d’une travailleuse du sexe qui voulut bien lui accorder une entrevue. Grâce à son charme, elle trouva quelqu’un qui accepta de lui parler, tellement qu’elle réussit même à la convaincre de venir à John Abbott pour témoigner de son vécu. Une prostituée avouée dans les murs de cette école huppée !
Maria raconte :
« Cette femme, la prostituée de vingt-quatre ans que j’ai interviewée, avait du potentiel dans la vie, mais elle croyait vraiment qu’elle allait se mettre de l’argent de côté avec son métier et qu’à trente ans, elle allait acheter sa maison… Elle vivait d’espoir, sans poser de gestes concrets pour accomplir ses rêves. Sans porter de jugement, je doutais qu’elle y arrive un jour. Premièrement, je doutais qu’elle soit toujours vivante à trente ans… La vie a fait que je l’ai revue quelques années plus tard. Moi j’étais à la tête d’une entreprise et elle ? Elle était encore dans la rue, maigre, avec des cernes sous les yeux. Elle m’a reconnue et m’a encore dit le même baratin que lorsque je l’avais interviewée. Elle allait se ramasser de l’argent pour acheter sa maison… Elle avait moins de 3 000 $ dans son compte…
Rapidement, j’ai compris que pour réussir, il faut s’accrocher à un métier et se trouver un mentor. If you don’t have a mentor, you can’t make it.  »
Cette maxime, Maria s’y attachera tout au long de sa vie. Elle aura toujours un ou des mentors, des personnes d’exception qui feront qu’elle arrivera toujours à se dépasser, qui la remettront sur les rails lorsqu’elle s’écartera du chemin et qui la guideront lors des choix importants. Parmi les mentors importants de sa vie, elle comptera bien sûr ses parents, Aimee Schmaltz (présidente Tupperware), son mari qui arrivera plus tard dans sa vie et Guy Walker (un président Tupperware) qui changera la vie de Maria.
 
Mauvaise expérience
Comme dernière anecdote d’adolescence, Maria a eu envie de partager une moins bonne expérience, qui a été quand même formatrice pour elle. Sachez qu’elle n’a jamais parlé à personne de cet événement marquant, elle expliquera les raisons dans cet extrait.
« Une fois, dans mon cours d’anthropologie au collège, je me suis fait harceler sexuellement par le professeur. Ça m’a marquée… mais pauvre idiot, il ne savait pas à qui il avait affaire. Cet homme avait l’air d’un cadavre obèse. Il ne payait pas de mine. Mon cours se terminait à 18 h. Il faisait noir tôt. Il m’a dit d’attendre, qu’il devait me parler. Moi, naïve, je l’attends, alors que tous les autres étudiants sont partis. Il commence à me parler et il s’approche, de plus en plus. Mais il était tellement gros, que son énorme ventre était, Dieu merci, entre nous. Je n’ai pas envie d’entrer dans les détails, mais disons qu’il me fait une proposition indécente, très directe et crue et a posé des gestes dont je n’ai pas envie de parler. Nous étions face à face. Ma réaction : courir ? me sauver ? avoir peur ? Non. Voyez ici la bagarreuse de Montréal-Nord. “Yark, gros cochon !” Je le regarde dans les yeux sans reculer et lui dis : “Tu es marié ?” Il me répond que oui. “ Fuckin’ idiot, tu ne penses pas à rentrer chez toi avec ta femme et tes enfants à la place ?” Et je dis ces mots en avançant vers lui. Là, c’est lui qui recule. J’étais déchaînée et le bonhomme était estomaqué. “Irresponsable, pour qui tu te prends ?” Je l’insulte comme je le faisais dans la cour d’école au secondaire. Il avait la bouche ouverte et était complètement figé.

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