Derek Prince : la biographie
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Description

L’histoire d’une vie d’un homme que Dieu a choisi pour être ‘un enseignant de la Bible en amour, en vérité, pour beaucoup’, dans notre temps. Une histoire vraie, honnête, réaliste, d’un homme comme vous et moi, que Dieu a pu former, utiliser, et qui a bien fini sa course. Un exemple et une inspiration pour tous les chrétiens !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2019
Nombre de lectures 5
EAN13 9782911537920
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0306€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Derek Prince
 
 
 
la biographie
 
 
 
 
Un enseignant pour notre temps
 
 
 
 
 
 
 
Stephen Mansfield
 
 
 
Originally published in English under the title 'Derek Prince, a biography', by Stephen Mansfield.
 
Traduit avec permission de Derek Prince Ministries International USA, P.O. Box 19501, Charlotte, North Carolina 28219-9501, USA.
 
Droits d'auteur traduction avril 2008 DPM International. Tous droits réservés.
 
Traduit par Anne-Joëlle Fuchs
 
Aucun extrait de cette publication ne peut être reproduit ou transmis sous une forme quelconque, que ce soit par des moyens électroniques ou mécaniques, y compris la photocopie, l'enregistrement ou tout stockage ou report de données sans la permission écrite de l'éditeur.
 
Sauf autre indication, les citations bibliques de cette publication sont tirées de la traduction Louis Segond "Nouvelle Edition".
 
Publié par Derek Prince Ministries France, 2008.
 
Dépôt légal: 2e trimestre 2008.
 
 
 

Pour tout renseignement:
DEREK PRINCE MINISTRIES FRANCE
Route d'Oupia, B.P.31, 34210 Olonzac FRANCE
tél. (33) 04 68 91 38 72 fax (33) 04 68 91 38 63
E-mail info@dpmf.net * www.dpmf.net
 
 
 
 
 
 
 
 
Pour ses filles—
Tikva, Peninah, Ruhammah, Johanne, Magdalene, Kirsten, Anna, Elisabeth, et Joska—
Qui ont fait preuve de beaucoup d'amour et de persévérance
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Sa vie était paisible; et les éléments si bien combinés en lui,
que la nature pouvait se lever
et dire au monde entier: c'était un homme!"
—Jules César
Act v, scène 5
 
Table des matières
PREFACE
Introduction
Souvenir d'une vie
1 1915: L’Inde et le sacrifice de l’Empire
3 Cambridge: L’obsession de la mort
4 L’objection de conscience: L’Irlande, L’Armée, et le Changement
5 A l’école de Dieu dans le désert: Leçons d’une vie
6 La Palestine: Terre d’amour et de désir ardent
7 Eretz Israël: Présent lors de la création
8 De Londres à Vancouver: Le jour des petits commencements
9 L’Amérique: L’entrée en scène
10 Un enseignant pour notre temps: Colmater les brèches
11 Souvenir: Une soirée en compagnie de Derek Prince
12 Si je t’oublie, Oh Jérusalem: A la maison
Epilogue
Appendice
Remerciements

 
 
 
PREFACE
 
C'est un grand honneur pour moi que d'avoir été choisi pour rédiger la préface de ce livre rendant hommage à la vie de Derek Prince, un érudit de classe mondiale et l'un des plus grands généraux spirituels ayant jamais foulé le sol des champs de bataille de la guerre spirituelle.
J'ai rencontré Derek Prince au début des années soixante-dix lorsqu'un homme démoniaque entra par l'allée centrale de mon église, armé d'un pistolet et tenta de me tuer devant ma congrégation. Le criminel fit feu plusieurs fois à une distance d'environ 2,50 mètres et rata sa cible uniquement parce que la main de Dieu épargna ma vie de manière surnaturelle.
Le matin suivant, je commençai à téléphoner à quelques pasteurs leaders en Amérique dans le but de trouver quelqu’un qui eût une connaissance concrète des démons et de la délivrance. On me dit: "Il y a un anglais à Fort Lauderdale, en Floride, qui est familier de ce genre de choses et qui est équilibré au niveau biblique".
Je contactai Derek, et éprouvai instantanément une affection divine pour ce "prince" d'homme. Il vint exercer son ministère plusieurs fois dans mon église et à chacune de ses interventions il se produisait une percée surnaturelle qui amenait l'église à un niveau supérieur. Mon épouse Diana et moi aimions Derek Prince et il nous manque! Dans nos moments les plus sombres, nous avons reçu ses lettres revigorantes et encourageantes. Il avait une force morale intérieure sans limites. Derek a été mon conseiller spirituel et mon guide dans le domaine du combat spirituel.
Derek Prince était à lui tout seul, une épître d'amour ardent! Il aimait le Seigneur avec une passion dont peu d'hommes ont un jour été capables. Il aimait sa famille. Il aimait Israël et défendait ses droits à la terre que Dieu avait donnée à Abraham au travers d'une alliance de sang éternelle dans le livre de la Genèse.
Il était un serviteur de Dieu dans chaque fibre de son être. La Bible dit: "Le plus grand parmi vous, sera votre serviteur." (Ndt: Matthieu 23.11). Le ministère de Derek a fait le tour du globe. Ses enseignements brillants et l'onction de son ministère en ont fait un apôtre pour les nations du monde entier. Il était un homme dont le nom était synonyme d'intégrité.
Ce puissant général spirituel est enterré dans un petit cimetière de Jérusalem, revêtu de ses seuls vêtements funèbres, tout comme l'était le
Seigneur Jésus. Il est à présent dans l'attente de la résurrection des justes pour voir le Seigneur ressuscité qu'il a aimé et servi avec une passion sans limite.
J'ai aimé Derek Prince, tout comme des millions de personnes. J'ai dans ma bibliothèque toutes les cassettes qu'il a produites et tous les livres qu'il a écrits. Aujourd’hui encore, il s'adresse d’outre tombe aux nations du monde, au travers de la voix de ses enfants spirituels qui se lèvent pour clamer qu'il est béni.
—John Hagee, Pastor
Cornerstone Church
San Antonio, Texas
 
 
Introduction  
Souvenir d'une vie
 
Je n'ai pas eu besoin d’être beaucoup stimulé pour penser que Derek Prince était un grand homme, mais j’allais l'être tout de même. Il va sans dire que j'ai quasiment grandi au son de la voix de cet homme. Par le miracle des cassettes audio, Derek Prince a enseigné les Ecritures pendant des années dans la maison de mon enfance, souvent alors qu'on pliait le linge ou pendant la préparation du repas du soir. Il faisait partie de la famille, même lorsque son discours se faisait interminable et qu'il menaçait de retarder la routine familiale, ma mère se contentait alors d'accélérer simplement le rythme de notre radio cassette de 1970, ce qui rendait la voix de notre révéré Mr Prince semblable à celle d'un Mickey Mouse anglais ou à un bulletin d'informations de la BBC en proie à des difficultés techniques. Mais il était toujours présent, sa voix formant en grande partie la piste sonore de mon âge tendre.
Quel privilège ce fut alors de déjeuner avec Derek, en cet étincelant jour de novembre à Jérusalem. Nous nous étions rencontrés au Ramat Rachel, l'hôtel kibbutz, situé sur les "Hauteurs de Rachel", dont la façade était encore grêlée de trous laissés par les balles d'une des guerres d'Israël. Une riche tapisserie tissée par l'histoire s'étalait devant nous. Par une des fenêtres, nous pouvions apercevoir la très concurrencée West Bank. Sur une autre portion de terrain nous distinguions Bethléem. Et à quelques centaines de mètres dans une troisième direction, se trouvaient les ruines éparses d'une citadelle érigée des milliers d'années auparavant par les rois de Judée, des thermes bâtis par la dixième Légion romaine et une église byzantine: tout l'héritage de pierre laissé par les siècles dans cet endroit stratégique du sud de Jérusalem et à la croisée des chemins de l'Histoire.
La voix du passé n'était jamais morte pour Derek, et tout en déjeunant, il faisait des commentaires sur la signification de ce qui nous entourait. Il dissertait sur l'Histoire avec une maestria désinvolte, étayée par des années de réflexion et d'étude, et pendant ce temps, je le dévisageais. Malgré ses quatre-vingt-sept ans, il avait toujours ce regard intrigant, reflétant à la fois l'intelligence et la bonté de son âme. Son front était encore saillant et plein, comme si son cerveau même le poussait en avant. Son visage était néanmoins long et étroit. Sa bouche demeurait ourlée de lèvres pleines et expressives, et son nez attestait sans aucun doute de l'héritage laissé par la présence de Rome sur les rivages britanniques. Lorsqu'il était concentré, son visage se figeait comme une symphonie en pleine passion. Lorsqu'il riait, chacun de ses traits contribuait à l'expression de sa joie intérieure. J'imaginais sans peine combien la colère pouvait animer ces mêmes traits pour inspirer une réelle crainte. J'espérais ne jamais y assister.
Déjà, j’avais eu peur de lui déplaire depuis le jour où j’avais donné mon assentiment pour écrire sa biographie. Lorsque son petit-fils me fit part de l’idée d’écrire l’histoire de Derek Prince, je fus intéressé mais restai prudent. C’était un honneur d’avoir été choisi et je connaissais suffisamment l’histoire de sa vie pour réaliser combien elle pouvait interpeller une nouvelle génération. Cependant, je ne savais pas à quel genre de livre les gens de Derek Prince Ministries s’attendaient. Souhaitaient-ils une hagiographie, ce que j’appelais péjorativement à l’époque "une oeuvre à enfler l'ego du prédicateur"? Si c’était le cas, il valait mieux qu’ils se trouvent un autre écrivain. Rien ne serait plus ennuyeux et soporifique qu’un livre prétentieux de plus, sur un autre un prédicateur célèbre.
Mais à mon grand bonheur, je découvris qu’ils voulaient une authentique biographie, une oeuvre érudite et poétique, qui saurait capter la réalité de la vie de Derek Prince et permettre à Dieu d’insuffler son Esprit autant au travers de ses événements tragiques que de ses victoires. Je fus heureux de l’apprendre. Depuis longtemps, je pense que l’histoire la mieux écrite se trouve dans la Bible. Rien n’est épargné aux personnages de la Bible. Nous les y voyons crûment exposés comme des êtres vils, mesquins et lâches et pourtant par leurs meilleurs côtés, proches des anges et réjouissant le cœur du Créateur de leur amitié. La Bible tient compte de tout. J’en étais arrivé à la conclusion que la meilleure manière de raconter une vie était d’en dépeindre la réalité avec compassion et d’en laisser se dégager la beauté à la fois par ses côtés sombres et sa lumière. Ces personnes sympathiques de Derek Prince Ministries tombèrent d’accord avec moi, mais j’étais moins certain de l’opinion de Derek à ce sujet. Après tout, c’était son histoire, et il se pouvait qu’il ne souhaitât pas que tout fût révélé.
En réalité, ce que je craignais, c’était qu’il ne me voie pas comme l’homme de la situation, à qui il pourrait dévoiler son cœur. Après tout, j’avais la moitié de son âge, j’étais Américain et très loin d’être le Cambridgien cultivé qu’il aurait peut-être préféré comme biographe. Mais mes inquiétudes étaient vaines. Derek avait lu mes autres livres, il avait compris qui j’étais et, plus pour faire honneur à son Dieu que par déférence pour ma personne, il se livra dès la première rencontre. En fait, la vérité est que sa transparence me coupa le souffle. Il semblait prendre plaisir à me surprendre et me dit, dans un rire étouffé, qu’il avait honte de se complaire autant à parler de lui-même.
Notre amitié fut scellée par notre penchant commun pour l’humour. Son espièglerie n’avait pas été entamée par les années et notre entente était encore toute fraîche, que nos taquineries commençaient déjà. Un jour après le dîner, Derek et moi évoquâmes ce qui se passerait s’il décédait avant que la biographie ne soit achevée. L’atmosphère se chargea. Pour dissiper le malaise, je lui affirmai qu’il ne pouvait pas mourir, parce que j’avais besoin de quelqu’un pour m’expliquer le jeu du cricket. Il n'hésita pas une seconde. Sans jamais lever les yeux de son assiette, il déclara avec dédain, " le cricket est un jeu trop sacré pour être expliqué à un américain." Il ne plaisantait qu’à moitié.
Plus tard, je me souviendrais de ces premiers pas dans l’humour, au moment de partager notre dernier éclat de rire ensemble. C’était au Centre Médical Shaare Zedek à Jérusalem, quelques jours avant sa mort. Les infirmières l’asticotaient constamment pendant que nous essayions d’avoir une conversation, et je finis par lancer: "Vous n’êtes pas là parce que vous êtes malade, mais juste parce vous aimez voir toutes ces jolies femmes vous aduler." Il leva légèrement la tête, me jeta une de ses expressions les plus condescendantes à la "Cambridge" et répondit "mais bien sûr". Ce ne fut qu’après que les mots eurent quitté ses lèvres, que ses yeux trahirent sa solennité taquine.
Lors de ce déjeuner au Ramat Rachel, Derek et moi cheminions de bon train vers ce type d’amitié que tout biographe espère entretenir avec son sujet: respectueuse, enjouée et d’une âpre honnêteté. Cependant, la seconde dynamique qui motive un biographe était sur le point de se manifester. Il doit y avoir de ces moments inspirés, de ces révélations inattendues, qui ne sauraient être préparées à l’avance et qui font que l’écrivain a le sentiment que Dieu sourit à ses entreprises. Au moment où nous déjeunions Derek et moi et où nous parlions de ces générations passées, Dieu se souvint de nous.
J’avais remarqué, tout au fond de ce vaste restaurant de Ramat Rachel, un important groupe de gens qui semblaient venir de l’Europe de l’Est. De temps en temps, ils levaient le nez de leur assiette et regardaient fixement dans notre direction. Quelques-uns d’entre eux acquiesçaient de la tête et d’autres semblaient tenter de convaincre le groupe de quelque chose d’important. Puis, il y avait un changement. Je remarquai que plusieurs d’entre eux commençaient à pleurer. Certains se mirent à genoux devant la table du déjeuner comme si c’était un autel et commencèrent à prier. D’autres s’arrimèrent les uns aux autres comme des amis qui se réconfortent et dont le cœur déborde d’émotion. Cela continua pendant un certain temps. Derek poursuivait la conversation, ignorant du mouvement grandissant qui envahissait la pièce peu à peu. J’étais distrait et tentais de prêter attention à ce qu’il disait tout en réalisant de plus en plus que nous étions la cause d'une agitation.
Tout à coup, un jeune homme du groupe s’approcha et demanda s’il pouvait se joindre à nous. Son anglais était excellent et il commença à nous expliquer ce qui se passait de l’autre côté de la pièce. Le groupe était hongrois, nous dit-il, et ils étaient venus pour bénir Israël et pour apprendre la géographie du lieu d’où venait leur foi. Ils avaient décidé à la dernière minute de déjeuner au Ramat Rachel, mais lorsqu’ils y étaient arrivés, ils avaient rapidement réalisé que Dieu avait guidé leurs pas. Nous ne comprîmes pas immédiatement, mais le jeune homme ne tarda pas à expliquer que, durant les mois qui avaient précédé leur voyage, plusieurs d’entre eux avaient commencé à prier pour rencontrer Derek Prince car ils savaient qu’il demeurait à Jérusalem. Pour certains d’entre eux cela représentait la raison principale de leur venue et lorsque leur regard traversa la salle du restaurant et tomba sur l’homme même que, dans leur prière, ils avaient désiré voir, ils furent submergés. Puis les larmes jaillirent.
Derek et moi étions toujours dans la confusion. Le jeune homme dont nous apprîmes le nom par la suite, Andras Patkai, donna patiemment quelques explications. En 1978, un couple de chrétiens de Budaor, en Hongrie, qui s’appelaient Sandor et Judith Nemeth, voulut perfectionner son anglais. Judith parlait déjà couramment le russe, le français et l’allemand, mais son anglais était à améliorer. Le couple découvrit bientôt une cassette dont le titre était " Délivrance des enfants et de leurs parents". C’était une cassette de Derek Prince et les principes qu’ils entendirent transformèrent leur vie. Ils firent écouter la cassette à leur groupe de maison, composé d’environ sept étudiants, avec Judith comme interprète. L’effet produit fut stupéfiant et, peu après, ils écrivirent à l’adresse indiquée sur la cassette en demandant si cet homme, Derek Prince, pouvait venir leur rendre visite, s’il voulait bien venir enseigner l’Evangile en plein cœur de la zone communiste de la Hongrie. Deux des amis de Derek Prince, Jim Croft et Terry Bysinger, répondirent à leur invitation. Cela prépara le terrain pour une visite de Derek Prince plusieurs années plus tard. Entre-temps, le petit groupe de sept étudiants avait grandi et s’était muté en une église souterraine de trois cent membres, qui se réunissaient aux abords de Budaors.
A ce point-là de l’histoire, Derek, qui était demeuré silencieux pendant qu’Andras parlait, s’anima. Cela lui revenait à l’esprit maintenant. Lui et Ruth, sa seconde épouse, étaient allés en Hongrie munis de visas de tourisme. Ils furent amenés à une petite maison où des gens étaient entassés. Les stores étaient tirés à toutes les fenêtres par peur de la police secrète. Il se souvenait que la présence de Dieu était forte et qu’il avait rarement senti une telle puissance lorsqu’il enseigna, debout, pendant des jours. Il était un peu au courant de ce qui s’était passé ensuite. L’église avait grandi, les pasteurs avaient été persécutés et le gouvernement communiste avait tenté de fermer cette petite église. Ce qui était caractéristique de sa part, c’est que Derek se souvenait que Judith était une pianiste accomplie et que son mari Sandor avait toujours été courageux face aux menaces qui pesaient sur sa vie.
Derek marqua une pause et Andras reprit son histoire. L’église avait survécu, nous informa-t-il. En réalité, elle comportait à présent presque quarante mille membres. Elle faisait paraître un journal national, était devenue un centre d’arts, et on pouvait dire d’elle qu’elle représentait l’une des institutions culturelles les plus puissantes de Hongrie. De surcroît, l’église avait été édifiée sur le ministère de Derek Prince. Ses cassettes et ses livres avaient dispensé les fondements sur lesquels tout leur mouvement était basé. Les membres de cette église considéraient Derek comme leur père. Des bébés hongrois étaient appelés Derek en son honneur, et en fait, plusieurs jeunes hommes et jeunes femmes présents au Ramat Rachel, portaient le nom de Derek ou de son épouse, Ruth.
Ce fut un moment ineffable. Derek était submergé d’émotion. Alors que nous ne pouvions retenir nos larmes, le groupe de Hongrois nous entoura, et les pleurs et les embrassades se prolongèrent. Quelques personnes s’agenouillaient aux pieds de Derek. D’autres lui touchaient doucement le bras. Les yeux pleins de larmes, Derek se tourna vers moi et dit: "Il est bon que tu sois là, Dieu a conduit ce temps que nous passons ensemble." Les appareils photos se déclenchèrent et plusieurs personnes pressaient Andras de traduire leur message en anglais à Derek. "J’ai abandonné la drogue lorsque j’ai entendu votre cassette", dit l’un d’eux. "Mon père, qui était communiste, s’est converti et a amené toute la famille à Jésus après que vous ayez parlé", ajouta un autre en sanglotant. "L’œuvre que vous avez commencée a changé toute une nation", renchérit posément un étudiant.
Tout cela semblait n’avoir duré que quelques minutes lorsqu’un guide touristique enjoignit aux Hongrois de monter dans leur bus. Le temps avait été suspendu par la beauté et le souvenir. Lorsque le groupe fut parti, je regardai Derek. Il était perdu dans ses pensées, solitaire, se tamponnant les yeux et me répétant sans cesse combien ces gens étaient charmants et combien il était reconnaissant à Dieu de lui avoir concédé ces moments.
Il n’y a pas de prix accordés pour les serviteurs de Dieu. Pas de Emmy Awards ou de prix Pulitzer pour ceux qui prêchent l’Evangile. Pourtant, Derek venait de recevoir un trophée anticipé, un bouquet triomphal de la part de son Seigneur. Et il le savait. Avant de quitter la table, il se tourna vers moi et dit: "Qui suis-je pour être honoré de cette manière?"
Ce jour-là, je fus frappé par la pensée que des scènes honorifiques similaires pourraient facilement se répéter dans le monde entier, avec un déploiement de tribus rendant hommage à Derek pour ce qu’il a planté dans leur terre. Une conférence destinée à remercier Dieu pour Derek Prince aurait comporté des émissaires de presque toutes les nations de la terre, car il avait touché la plupart d’entre elles. En plus des nations, il y aurait des représentants des nombreuses réunions uniques auxquelles il avait participé. Il y aurait des éléments de la troupe de soldats britanniques qui s’étaient désaltérés de la vie de Derek pendant les horreurs de la guerre en Afrique du Nord. Il y aurait également eu les ambassadeurs des milliers de personnes qui l’avaient entendu prêcher l’Evangile au travers du London’s Speakers’ Corner . 1 Certainement que les hippies américains et les Jamaïcains expatriés de l’après-guerre en Angleterre, ainsi que la bande des convertis d'Australie seraient présents aussi, avec des milliers d’autres. Il devrait même y avoir des gens qui représenteraient les millions d’auditeurs de ses cassettes ou de lecteurs de ses livres, ou de spectateurs qui l’avaient vu en chair et en os lors de l’une des dix mille conférences qu’il a données dans le monde. Il a touché tellement de vies et engendré tant de choses qui ont fait la joie d’une nouvelle génération, qu’elle sache ou non qu’il en est à l’origine.
Voilà le défi que je ressentais lorsque Derek partit ce jour-là. Comment pouvais-je capter ce que la vie de cet homme avait représenté et toute l’histoire que ses années de vie avaient englobée? Je laissais défiler ses saisons dans mon esprit. Il était né sous l’Empire britannique en Inde, avait reçu son éducation lors de la période radicale de l’après-Première Guerre mondiale, dans l’Angleterre des années 1930. Il fut envoyé à la guerre lorsque les avions de chasse 'zéros' japonais pilonnèrent Pearl Harbor. Il était présent lors de la naissance de l’Etat d’Israël, présent aussi lorsque l’Amérique se disloqua dans les années soixante et toujours présent lorsque le plus grand renouveau spirituel depuis la résurrection de Jésus commençait à se répandre parmi les nations. L’envergure de sa vie était impressionnante. Il était venu au monde alors que George V gouvernait l’Angleterre avec Asquith comme Premier Ministre et lorsque Woodrow Wilson était président des Etats-Unis. Sa première épouse était née avant que la Maison Blanche n’ait eu l’électricité. Il n’empêchait que, pendant la dernière année de sa vie, Derek et moi discutions des changements qu’Internet apporterait au ministère et du fait que l’homme qui résidait à la Maison Blanche en ce moment même n’était même pas encore né, alors que Derek entamait déjà la quatrième décennie de sa vie.
Ce fut également lors de cette dernière année de sa vie que Derek prononça les paroles qui allaient devenir ma mission personnelle. Nous étions assis ensemble sous le brillant soleil de septembre à Jérusalem. Il était évident que Derek n’avait plus beaucoup de temps à vivre dans ce monde. Il souffrait, son élocution était devenue difficile à comprendre et il était profondément frustré de ne pouvoir s’exprimer plus clairement. En fait, sans l’aide de Pat Turner, son fidèle assistant, je comprenais à peine ce qu’il disait. Mais j’entendis une phrase dont la netteté ne me quitterait plus jamais. Après notre badinage habituel, il y eut un long silence lorsque, dans un éclair de lucidité, Derek se mit soudain à parler. Il me saisit l’avant-bras, se pencha vers moi et me susurra: "Je dois m’excuser auprès de toi". Je fus saisi de confusion et lui demandai pourquoi il pensait avoir quelque chose à mettre en ordre avec moi. Il ajouta en pesant ses mots avec soin: "Je dois m’excuser de te faire écrire un livre sur un homme qui n’existe même plus".
Mes yeux se remplirent de larmes. Voilà qui était Derek. Un homme humble qui savait admettre qu’il n’était plus ce qu’il avait été et un homme fier, frustré de voir ce qu’il était devenu. C’était un aveu dont je ne pouvais faire abstraction et je le pris comme un défi. Dans mon cœur, je me dis "non, il ne cessera pas d’exister, cet homme est trop précieux, il est un enchantement bien trop représentatif de la puissance de Dieu pour que je laisse sa vie disparaître dans l’ombre". Et même si j’avais déjà exploré son existence pendant toute une année, je rallumai ma torche et décidai d’inculquer le miracle de la vie de Derek Prince à une génération qui ignorait combien elle avait désespérément besoin de ce que son histoire pouvait lui apporter. Il est parti maintenant, et il est fort regretté. Notre époque a éperdument besoin de son empreinte unique de sagesse et de perspicacité biblique. Encore qu’il soit possible, grâce à la publication de son histoire et du travail dévoué de ceux qui aujourd’hui répandent son patrimoine, que le plus grand impact de la vie de Derek Prince sur ce monde soit encore à venir. C’est ce qu’il aurait aimé, car il a toujours su que le but de sa vie n’était pas d’être un monument admiré par les générations futures, mais plutôt une source à laquelle elles pourraient s’abreuver.
Venez donc, buvez à longs traits. L’eau est douce et notre époque est terriblement desséchée.
 
1 1915: L’Inde et le sacrifice de l’Empire
 
 
Derek venait de s’installer dans son fauteuil et tenait délicatement une tasse de thé chaud entre ses mains. Il demeurait tranquille et pensif. Je pense qu’il était en pleine phase d’embrayage.
Quelques semaines auparavant, lorsque son équipe lui avait parlé du temps qu’il passerait avec moi et de la manière dont l’étude biographique allait fouiller les profondeurs de son passé, Derek avait semblé enchanté. "Il sera agréable", avait-il avoué avec un soulagement évident, "de ne pas rabâcher toujours les mêmes vieilles histoires".
Il était donc temps de commencer. Nous étions seuls, face à une fraction majestueuse de la campagne sauvage de Judée entrevue par la fenêtre de notre chambre sur les Hauteurs de Rachel. Derek accommoda quelque peu sa position, sirota une gorgée de thé, puis fixa son regard pénétrant et inquisiteur sur moi.
Je sus qu’il était prêt. Au crépuscule de sa vie, il ressentait enfin le désir, frisant même l’impatience, de tout raconter. Il me suffisait de l’amorcer.
"Racontez-moi l’Inde," lui demandais-je.
Derek sourit imperceptiblement. Il savait que ces quelques mots représentaient un défi: "Si vous vous sentez prêt à parler", ajoutais-je, "alors allez-y et je vous emboîterai le pas. Il y a longtemps que vous avez besoin que l’on vous pousse à ouvrir votre cœur."
Il soupira avec nostalgie et tourna le regard en direction de l’endroit où Jésus avait soutenu les attaques de Satan pendant quarante jours. Il marqua un temps d’arrêt. "Je pense que depuis le début", murmura-t-il, " l’Inde s’était emparée de mon âme."
 
Derek Prince est né à Bangalore, en Inde, le 14 août, 1915. Il a donc commencé à respirer alors que l’Ancien Monde s’éteignait et que le Nouveau faisait ses premiers pas.
En 1915, l’Ancien Monde expirait dans la poitrine de milliers de jeunes européens qui emportèrent dans la tombe les nobles idéaux ancestraux. L’année précédente, le 28 juin, l’Archiduc Francis Ferdinand d’Autriche-Hongrie et sa femme avaient été assassinés dans les rues de Sarajevo, en Bosnie, par un anarchiste du nom de Gavrilo Princip. Ce point de départ en apparence insignifiant engendra une explosion résultant d’un brassage malsain d’alliances, enchevêtré d’anciennes animosités, sous la forme de ce qui allait être connu comme la Grande guerre, la première dont le but fut de sauver la démocratie dans le monde.
Voyant la crise les submerger, les puissances européennes exhortèrent leur jeunes gens à la gloire martiale, en faisant appel à leur patriotisme et à leur virilité. Le concept conventionnel de l’honneur était toujours vivace à cette époque. Les jeunes hommes et leurs aînés de toutes sortes de nations s’enflammèrent à cet appel et vinrent se couler dans les tranchées boueuses. Mais aucun d’eux n’était préparé à la boucherie. La technologie avait devancé les tactiques militaires vers 1915 et, alors que quelques décennies auparavant on combattait encore à coups de fusil à charges de cavalerie et à canonnades, cette nouvelle guerre était livrée à l’aide de sous-marins, de chars, de mitrailleuses, d’avions, et ce qui était le plus effroyable, de gaz neurotoxiques. Les êtres humains succombèrent aux mains de leurs semblables en nombre sans précédent dans l’Histoire.
Même si 1915 fut loin d’être l’année la plus sanglante de la guerre, elle préfigurait largement ce qui était à venir. Les batailles de cette année-là firent parler d’elles. Lors de la seconde bataille de l’Artois par exemple, le nombre effarant de 400.000 hommes fut perdu. Pendant la seconde bataille d’Ypres, les Allemands se servirent du gaz de chlore comme arme pour la première fois dans l’Histoire et propulsèrent ainsi la guerre à un niveau jamais égalé de dévastation humaine. Ce fut également en 1915 que les aberrations de la campagne de Gallipoli laissèrent plus de 100.000 cadavres alliés joncher le sol de la Turquie et faillirent mettre fin à la carrière politique du premier Lord de l’Amirauté anglaise, Winston Churchill.
L’Angleterre tendait à être cruelle envers ses hommes d’état parce qu’elle n’était toujours pas remise des ses pertes. Bien qu’à ce moment-là la guerre ait été entamée depuis une année à peine, elle totalisait déjà plus de 550.000 morts et blessés. A la fin de la guerre, les seules pertes anglaises se chiffraient à 680.000. Cela frisait la démence. Il est certain que rien ne justifiait un tel carnage. Mais les nations ne surent pas sortir de ces ténèbres, et le sacrifice d’une génération continua.
L’Ancien Monde se mourait, avec ses hommes et ses valeurs. Et Derek Prince vit le jour juste à temps pour entendre son oraison funèbre.
Cependant, un ordre nouveau était en train de germer pour remplacer l’ancien. Le 7 mai 1915, un sous-marin allemand coula le Lusitania au large des côtes irlandaises. Environ 1198 vies furent perdues dont 139 américains. Les Etats-Unis s’insurgèrent et les tensions avec l’Allemagne s’amplifièrent considérablement durant les mois qui suivirent jusqu’à ce que, deux ans plus tard, les Américains finirent par s’allier à la guerre et envoyèrent quelques quatre millions d’hommes au combat. Plus de 53.000 hommes ne revinrent jamais chez eux, un nombre presque insignifiant face aux millions de morts européens, mais une blessure toutefois profonde dans l’âme de l’Amérique. L’apparition de l’Amérique sur la scène mondiale fut peut-être plus durable. Forcée par la guerre à briser un isolationnisme de longue date, l’Amérique domina l’ère naissante à tel point que beaucoup conclurent à la fin de ce siècle qu’il fut "le siècle américain".
Au même moment, une autre nation émergeait des sables de la Palestine ottomane, émanant tout droit des pages des anciennes écritures: Israël. Tout avait commencé avec Théodore Herzl, le journaliste juif tellement outragé par l’antisémitisme honteux manifesté dans l’affaire Dreyfus en France, qu’il avait élevé la voix pour lancer l’appel à former un état juif. Dreyfus était un officier de l’Armée française qui avait été jugé et trouvé coupable de trahison sur des charges mensongères fabriquées de toutes pièces par ses camarades officiers, parce qu’il était juif. Il fut acquitté plus tard mais pas avant que la vague d’antisémitisme en France n’ait convaincu des hommes comme Herzl que les Juifs ne seraient jamais en sécurité en Europe: ils auraient besoin d’un pays où ils seraient chez eux. A l’écho du coup de trompette sonné par Herzl, les Juifs d’Europe commencèrent à se ruer vers la Palestine. Ainsi s’amorça le premier Aliyah, ou le retour au pays. Lorsque Herzl décéda en 1904 cependant, le mouvement qu’il avait créé faillit mourir avec lui.
La Grande-Bretagne lui redonna vie. A la fois pour gagner le soutien des Juifs et sans compter une réelle sympathie envers le mouvement sioniste, l’Angleterre fit une promesse, dans les années qui suivirent la naissance de Derek Prince, qui devint le serment fondateur de l’Etat d’Israël. Dans une note de 117 mots adressée à Lord Rothschild, le dirigeant contemporain de la lignée banquière juive, le secrétaire aux Affaires Etrangères, Arthur Balfour, assurait: "Le gouvernement de sa Majesté regarde d’un œil favorable l’établissement, en Palestine, d’un territoire national pour le peuple juif." L’immigration fut lente à démarrer, mais le message ne fut pas ignoré par un peuple persécuté. Vers 1936, alors que le Nazisme apparaissait au stade mondial, plus de soixante mille Juifs s’étaient frayé une route vers le pays qui, douze ans plus tard, deviendrait la nation d’Israël. Derek Prince allait être présent lorsqu’elle verrait le jour.
Cependant, en 1915, Derek Prince n’était qu’un nouveau-né. Il n’était pas au courant de la guerre ni des nations en pleine éclosion. Il n’avait aucun moyen de savoir que lors de la première année de sa vie, un homme du nom de Charles Lawrence, fabriquait le premier moteur à refroidissement par l’air pour avions, rendant ainsi possibles les vols longue distance. Il ne pouvait pas savoir non plus que la même année à New York, un homme dénommé Alexander Graham Bell, appelait son ami nommé Watson à San Francisco, réalisant ainsi le premier appel téléphonique transcontinental. Le jeune Derek n’avait également aucune idée du fait qu’un homme appelé Albert Einstein venait d’annoncer sa théorie générale sur la relativité, qu’un autre homme du nom de Ford venait de produire sa millionième automobile. Cependant chacune de ces avancées, survenues l’année de sa naissance, allait avoir un impact profond sur sa vie. C’était en 1915, l’année qui marqua l’agonie du passé et l’avènement de la nouvelle ère ainsi que le commencement de tout pour le jeune Derek.
 
Cependant, les débuts de Derek dans la vie sont à considérer autant du point de vue de l’époque que de l’endroit où il est né. Le fait qu’il soit né en Inde, et qu’il y ait passé les cinq premières années de sa vie ainsi que le fait que les hommes pour qui il avait de l’admiration étaient au service dévoué du monarque de ce pays, font certainement partie des réalités les plus importantes de sa vie.
Aujourd’hui, Bangalore se situe au cœur de la Silicon Valley indienne 2 . Le commerce par Internet y abonde et certaines parties de la ville sont aussi modernes que d’autres ailleurs dans le monde. Cependant en 1915, Bangalore était l’une des villes de laquelle les Britanniques gouvernaient "le joyau de la couronne". En ce temps-là, le drapeau britannique flottait haut et fier au-dessus des gazons impeccablement tondus pendant que les soldats en tenue kaki faisaient leurs exercices, que des serviteurs enturbannés servaient des whiskies au frais sur les vérandas et que les épouses des officiers lisaient Kipling et Dickens à leurs enfants, à l’ombre des parasols.
Les Anglais avaient débarqué en Inde un siècle et demi auparavant sous les ordres d’un général nommé Robert Clive. Au nom "du commerce et non de la conquête du territoire", Clive avait assujetti une tribu hostile aux abords d’un village Bengali du nom de Plessy et avait ainsi ouvert les portes de l’Inde du Nord en 1757. Toutes bonnes intentions mises à part, le siècle qui suivit s’illustra plus par la conquête que par le commerce. En toute impartialité, la plupart des Anglais se considéraient comme les libérateurs d’un peuple réduit à l’esclavage. L’historien John Stuart Mill, écrivait en 1823, saisissant la conception dominante que les Anglais avaient vis-à-vis des autochtones de cette époque:
 
"Pris dans un système hiératique, basé sur la superstition la plus monumentale et la plus tyrannique ayant jamais lié et dégradé un peuple humain, leurs esprits étaient enchaînés plus intolérablement encore que leurs corps, en clair, associant le despotisme à la religiosité, les Hindous, autant dans leur corps que dans leur âme, représentaient la partie de la race humaine la plus captive de l’esclavage. 3
 
Les Anglais, et c'est tout à leur honneur, ont vraiment pris sur eux "le fardeau de l'Homme Blanc", comme l'a exprimé Kipling à la fin de sa vie. Ils ont institué la "Pax Britannica", qui a permis à des institutions légales, administratives et pédagogiques de se développer. Ils ont gratifié l’Inde de concepts d’ordre, de propreté et de sport, de l’étendue de leurs connaissances accumulées selon les canons occidentaux, de la langue anglaise, et peut-être par-dessus tout, du christianisme et d’une idée chrétienne du progrès.
Mais L’Inde exigeait malgré tout d’être gouvernée par des Indiens et la preuve en fut une mutinerie sauvage qui éclata en 1857. Cependant, les troupes britanniques eurent le dessus et cette année-là marqua le début de l’appartenance de L’Inde à la Reine Victoria. Son vice-Roi et ses quelques milliers de conseillers décideraient désormais de la destinée d’un cinquième de l’humanité. En réalité, l’année de la naissance de Derek Prince, plus de 300 millions d’Indiens étaient assujettis à quelque 100.000 Anglais et à leurs officiers indiens.
Il est intéressant de remarquer que ce fut la boucherie des tranchées en Europe qui amena enfin les Anglais à quitter l’Inde, presque deux siècles après Clive. La guerre eut pour effet de neutraliser près d’un million d’hommes anglais, soit par la mort, soit en les rendant incapables d’accomplir leur service hors frontières. Le résultat fut que des Indiens furent intégrés de manière progressive dans le service civil, le corps des officiers, et les tribunaux de justice.
En effet, il y eut un avocat indien qui exerça tout d’abord à Bombay puis en Afrique du Sud pour retourner à nouveau dans son pays d’origine, dont le nom était Mohandas Karamchand Gandhi. Il combina la loi qu’il avait apprise dans le Temple de Londres avec la langue de ceux qui tenaient sa nation captive et les fit fusionner en une résistance passive Indoue, unique et exceptionnelle, dont le but fut de convaincre les Anglais qu’ils devaient laisser l’Inde aux Indiens. En 1947, il salua victorieusement la décision anglaise d’accorder son indépendance à l’Inde comme étant "l’acte le plus noble de la nation britannique". En 1915 cependant, l’Inde était encore résolument anglaise et peu de gens s’attendaient à ce qu’il en fût autrement un jour.
 
Les hommes de la famille proche de Derek Prince étaient de cette race de guerriers qui conférèrent à l’Empire britannique sa grandeur. Ils étaient tous des officiers de l’Armée, empreints des valeurs victoriennes et dont le zèle était acquis à la croyance que l’Angleterre était une puissance justicière dans le monde. Lorsque les touristes à Londres regardent les monuments érigés pour commémorer les qualités de l’Empire considérées comme prédominantes sur les lointains champs de bataille, ce sont des hommes de la trempe de ceux de la famille de Derek dont ils sont appelés à se souvenir.
Le grand-père de Derek en était l’élément prééminent, il était la quintessence même de l’officier impérial britannique. Il s’appelait Robert Edward Vaughan et était né à Felhampton le 12 août 1866, fils de Thomas, un fermier et de son épouse dévouée, Eliza. Lorsque Robert en eut l’âge, il quitta la maison pour rejoindre l’armée, probablement pour échapper à la vie de la ferme et, à la naissance de Derek, il vivait à Rawalpindi, en tant que lieutenant colonel chargé de l’approvisionnement et des transports pour l’Armée indienne. Il était incroyablement doué pour organiser et planifier des choses dans l'abstrait tout en les exécutant dans leurs moindres détails. L’armée le tenait pour un homme de grande valeur et le promut Général major, en reconnaissance de ses compétences. Parmi les quelques images qui subsistent du "Général", l'une a fait l'objet d'une étude de caractère. Arborant une moustache bien fournie et une poitrine saillante façon bouledogue, il avait à la fois l’apparence d’un homme sérieux et l’allure attrayante d’une star de cinéma, majestueusement parée d’un uniforme rouge, drapé d’une peau de tigre.
Le 18 octobre 1890, Robert, qui à l’époque était un fringant jeune lieutenant de 24 ans dans le corps d’armée du Bengale, épousa Amy Mountjoy Woodward. Amy deviendrait un personnage marquant dans l’histoire de Derek Prince, car elle était très pieuse. A une époque où la plupart des Anglais étaient officiellement Anglicans mais peu impliqués dans leur foi au niveau personnel, Amy était une femme de prière, lisant sa Bible et croyant sincèrement en tout ce qu’elle affirmait le dimanche au cours de la liturgie. Elle était aussi persuadée que son petit-fils était un être exceptionnel. La majeure partie de ce qu’il apprit dans son jeune âge au sujet de la foi et de la piété, fut glanée sur ses genoux.
Le véritable héros militaire de la famille Vaughan fut le fils d’Amy et de Robert, Edward. L’année de la naissance de Derek, son oncle Edward était lieutenant dans le fameux Second Régiment des Lanciers du Bengale (Gardner’s Horse). Il était entré au service de l’armée le 22 janvier 1913 et avait impétueusement rejoint ces légendaires cavaliers, féroces combattants, qui avaient la réputation de faire fondre le cœur des dames par leur galanterie et leurs uniformes d’un bleu saisissant.
Ce fut au cours de la Seconde Guerre mondiale qu’Edward se distingua particulièrement. Alors qu’il était lieutenant colonel, combattant dans le désert à l’est de l’Afrique, il fut capturé par les troupes italiennes et emmené en Italie en tant que prisonnier de guerre. Il vécut là, dans un camp de prisonniers sordide durant 3 années et demi. Pour finir, par un acte de bravoure exceptionnel, il s’échappa et s’enfuit vers le sud, descendant l’épine dorsale de l’Italie jusqu’à tomber sur des troupes d’envahisseurs anglais. Acclamé, décoré et promu sur le terrain au rang de Général, Edward fut le "Chef du Commandement de Delhi" jusqu’au jour où l’indépendance de l’Inde mit fin à sa position, en 1947.
Cependant, la carrière d’Edward pris fin d’une manière douloureuse. Son dossier, au département de l’Inde et de l’Orient de la Bibliothèque nationale britannique, contient une troublante série de lettres dans lesquelles il se bat vaillamment pour obtenir le montant de sa retraite selon son plus haut rang. L’Armée réplique en argumentant que sa promotion sur le terrain ne comptait pas en termes de retraite et que donc il ne pouvait prétendre qu’à la solde accordée à un colonel. Il semble qu’Edward termina cet échange de courrier sur une note amère, se retira et mourut peu après des conséquences de son long emprisonnement. Il fut un véritable héros pour le royaume et il est plus qu’intéressant de noter que le sang qui coula dans ses veines fut le même que celui qui coula dans celles de Derek Prince.
La fille du Général Robert Vaughan, et donc la sœur du Général Edward Vaughan, était Gwendolyn Chrysogon Vaughan, la mère de Derek Prince. Tout comme son fils, Gwendolyn naquit en Inde, à Goomarg. Ses photos révèlent une personne d’allure soignée et athlétique, aux cheveux de jais, avec dans le regard un mélange de détermination toute britannique et d’un brin de rêverie indienne. Elle était la fille extrêmement cultivée et surpassant les espérances d’un Général britannique à l’étranger. Elle lisait de façon vorace et était si douée au piano qu’elle était souvent sollicitée pour donner des concerts improvisés à l’issue des somptueux dîners qui était servis dans la maison du Général. Elle aimait le tennis, la randonnée et la chasse, une passion contagieuse dans l’Inde britannique. Ce fut clairement elle qui alluma dans l’âme de Derek les premiers feux de la passion de l’apprentissage et de la culture. Cependant, tout au long de sa vie, Derek la considéra comme un personnage tragique, une femme talentueuse et d’une grande beauté, empêtrée dans les lourdes exigences de la culture victorienne. La vision initiale de la vie de Derek fut profondément modelée à la fois par ses dons et par sa souffrance.
Le 10 février 1914, Gwendolyn épousa un jeune capitaine de belle allure du nom de Paul Ernest Prince. La seule photo du mariage qui ait survécu représente un fabuleux tribut à la gloire de l’Inde britannique. Les hommes – le Colonel Robert, le Lieutenant Edward et le Capitaine Paul- sont revêtus de leur uniforme, leur casque sous le bras, arborant des médailles rutilantes et une peau de tigre majestueusement drapée autour de leurs larges épaules. Les femmes sont parées de beaux atours de la Belle Epoque, délicates créatures irradiant une force et une noblesse forgées par la vie militaire en Inde. Même s’ils n’avaient aucun moyen de le savoir, ils se voyaient ce jour-là à la fin d’une époque, comme les symboles d’une gloire qui appartiendrait bientôt à l’Histoire. Un peu plus de quatre mois après le mariage de Paul et Gwendolyn, l’Archiduc Ferdinand tombait sous les balles d’un assassin. Quelques semaines plus tard, les coups de canon du mois d’août changeraient le cours de leurs vies pour toujours.
Le père de Derek était un homme extraordinaire à qui Derek fit référence avec considération et regret tout au long de sa vie. Paul Prince était né à Derbyshire le 27 avril 1882. Son père Edwin, possédait une manufacture de coton et avait procuré au jeune Paul, avec le soutien de son épouse Agnes Ann, une vie confortable. Cependant, à l’instar de son futur beau-père, Paul avait quitté la vie rurale et réussi à être admis à l’Académie Militaire Royale de Sandhurst. Diplômé en 1900, son mandat fut l’un des derniers documents que la Reine Victoria signa de sa propre main.
Le Lieutenant Prince, fut assigné aux Ingénieurs Royaux après une formation en ingénierie générale et en minage sous-marin à Portsmouth. Il cingla vers l’Inde à bord du SS Sicilia pour servir dans le Corps des Sapeurs et Mineurs de la Reine elle-même. Il ferait don de vingt années de sa vie à l’Inde avant de retourner en Angleterre afin d’instruire de jeunes ingénieurs pendant une décennie supplémentaire. Il prit sa retraite en 1935 et vécut encore une trentaine d’années; ce ne fut qu'au cours de ces dernières années qu’il devint véritablement accessible à son fils.
Voilà donc les personnages qui constellèrent la scène de la prime jeunesse de Derek. Il convient de parler d’eux en ces termes, car, aussi vaillants et doués qu'ils étaient, aux yeux de Derek ils ressemblaient passablement à des acteurs sur des planches, dont il se sentait personnellement tout à fait déconnecté. Il est important de rappeler que, durant les époques victoriennes et édouardiennes, les gens ne parlaient guère de religion, assez rarement de leurs affaires personnelles et pensaient que l’étalage des émotions était un signe de faiblesse ou d’instabilité. Ceci était particulièrement vrai dans le milieu masculin militaire. Même si Derek révérait les membres de sa famille et se souvenait d’eux avec fierté, il les connaissait à peine et était bien incapable, même à la fin de sa vie, de parler d’eux en termes relationnels. Ils furent des symboles, des exemples et des influences, mais ne furent jamais des intimes. La jeunesse de Derek fut largement marquée par cet héritage qui représentait à la fois pour lui une source d’énergie et une prison. Cette dichotomie fut déterminante dans sa vie, elle rendit ses réussites ultérieures encore plus émérites.
Lorsque Derek Prince naquit, en ce jour d’août 1915, ses fiers parents avaient sans doute l'intention de modeler leur fils à l’image d’un champion de l’Empire. Lors de son baptême, le 12 octobre, le Révérend Hatchell de l’église St Jean de Bangalore éleva l’enfant au-dessus des fonts baptismaux et le présenta à Dieu sous le nom de Peter Derek Vaughan Prince, "Le nouveau soldat et serviteur fidèle de Christ". C’était les paroles vénérables de la liturgie anglicane du baptême, mais elles représentaient également les plus profondes espérances des Vaughans et des Princes qui, présents ce jour-là, se tenaient debout les yeux embués de larmes.
 
Peu après la naissance de Peter Derek Vaughan Prince, sa mère déclara qu’elle n’aimait pas le prénom de Peter et que l’enfant serait dorénavant connu sous celui de Derek. La raison pour laquelle il avait été baptisé d’un prénom qui ne plaisait pas à sa mère n’est pas connue, mais l’incident en dit long sur la force de caractère de Gwendolyn. L’attirance de Derek pour des femmes à forte personnalité tout au long de sa vie fut probablement une répercussion du tempérament énergique de sa propre mère.
Les débuts de la vie de Derek furent de nature autant indienne que britannique. Selon les coutumes de l’époque, il fut élevé plus par sa ‘nanny’ indienne, appelée une ayah , que par sa propre mère. Selon une tradition vieille de plusieurs centaines d'années, les enfants britanniques de cet âge vivaient largement sous la tutelle des serviteurs et ne voyaient leurs parents qu’à des moments prédéterminés de la journée. Derek passa donc les cinq premières années de sa vie comme l’enfant adopté temporairement d’une femme indienne et souvent comme faisant partie de sa famille. Il articula ses premiers mots en indoustani aussi bien qu’en anglais et le folklore indien lui était tout aussi familier que les poèmes de Rudyard Kipling et les légendes de Nelson et de Clive. De la même manière que les ‘nannies’ londoniennes emmenaient les enfants des aristocrates pour de longues flâneries dans Hyde Park et le long des allées bordées d’arbres du Pall Mall, l’ ayah de Derek l’emmenait sur les marchés de Bangalore et dans des lieux bondés où elle rejoignait d’autres ayahs de familles britanniques pour se communiquer les potins du jour.
La prime enfance de Derek fut à l’image des romans de Kipling. Il vécut dans un monde fait d’exotisme, de violence et de conflits ou l’Orient et l’Occident étaient décidément mêlés. Les Américains taxeraient la culture caractérisant l’enfance de Derek de "culture limitrophe". Les insurrections indigènes étaient monnaie courante, les voleurs étaient pendus et des animaux sauvages emportaient parfois des bébés pendant la nuit. Derek fut témoin de tout cela. Peu après sa naissance, on l’aurait couché sur des peaux de tigres. Les maisons de sa famille en regorgeaient, la plupart de ces animaux ayant été tués par son père. Deux d’entre eux étaient des trophées de sa mère. Le danger rôdait de toutes parts. Pendant les années où il vécut à Bangalore, deux officiers furent tués dans une ruée d’éléphants. Il connaissait des personnes ayant été molestées par de grands félins ou estropiées par des morsures de serpents. Ces images le captivèrent au point qu’il en écrivit le premier "livre" de sa vie dont le titre était " Mon premier gibier ". Il avait à peine 6 ans lorsqu’il le rédigea.
Les conversations qu’il surprenait lors des dîners familiaux devaient foisonner de spéculations à propos des insurrections indiennes et des meurtres locaux. L’année précédant sa naissance, Gandhi était revenu d’Afrique du Sud et la rébellion flottait dans l’air. Les Britanniques méprisaient cet homme que Churchill appelait "le fakir à moitié nu", mais leur mépris était mêlé de crainte. Les indigènes écoutaient Gandhi. L’atmosphère était tendue et le jeune Derek le ressentait sûrement. En outre, les discussions à propos de la guerre en Europe et de l’intrigue allemande en Orient devaient avoir enflammé sa jeune imagination.
Toutefois, les images les plus importantes qui imprimèrent le souvenir des cinq premières années de sa vie furent inspirées par le père de Derek. Le capitaine Prince était un homme atypique et souvent contradictoire. D’un côté il était un officier britannique efficace et respecté et d’un autre côté, il était doté d’une âme anticonformiste. Le régime de la vie militaire l’exaspérait et il n’était jamais plus heureux que lorsqu’il était loin de son quartier général, en compagnie de ses camarades officiers et d’une équipe indienne, en train de construire un pont ou de frayer une route. Il aimait la liberté, la beauté d’un ciel ouvert et le réconfort d’un désert tranquille. Parmi les premiers souvenirs de Derek liés à son père, figure la joie effrénée du capitaine d’avoir été assigné à une construction quelconque dans un marigot éloigné des fins fonds de l’Inde. Curieusement, cela signifie que Derek savait que son père était le plus heureux lorsqu’il était loin de la maison, son jeune esprit n’ayant pu manquer de le constater.
Cependant, Paul Prince était également un homme d’une compassion et d’un sens moral exceptionnels. A l'encontre de la plupart de ses condisciples officiers britanniques, il apprit à aimer l’Inde, à se faire des amis chez les Indiens et à mépriser l’arrogance occidentale dont il disait qu’elle empoisonnait l’Empire. Parmi les officiers, on le trouvait étrange. Il chargeait les Indiens méritants de son équipe de responsabilités exceptionnelles. Cela choquait ses pairs britanniques. Il était également généreux et amène avec les "autochtones". Il prenait souvent leur défense devant ses supérieurs et semblait préférer la compagnie des indiens à celle des britanniques en certaines occasions. Il fut accusé de "se prendre pour un indigène" ou de "se ramollir", mais il ne s’en souciait guère. Paul Prince servait son roi lorsqu’il portait l’uniforme, mais c’était sa conscience qui lui dictait son comportement, une leçon qui ne fut pas perdue pour son fils.
Le capitaine Paul fut aussi un père insolite. Il eut été naturel de s’attendre à ce qu’un diplômé de Sandhurst, qui plus est militaire de carrière, fut un éducateur strict quant à la discipline. Cela était le cas quelque fois. Comme un jour quand, lors de la visite d’un cousin, Derek partit d’un fou-rire qu’il ne put maîtriser. Cela mit son père dans une fureur noire et valut à Derek la fessée la plus mémorable de sa vie. Peut-être le capitaine Paul était-il simplement embarrassé par le comportement de son fils devant des pairs. Il en fut certainement ainsi lorsque Derek commit une autre offense majeure: il ne se mit pas debout lors de l’hymne ‘God save the Queen’. Tous les loyaux sujets de Sa majesté étaient censés se lever en entendant les premières notes de ce motet. Derek ne le faisait jamais. Le capitaine Paul pensa que son fils était irrespectueux et Derek fut châtié plusieurs fois jusqu’au jour où ses parents réalisèrent qu’il n’avait aucune oreille, un défaut aisément détecté par tous ceux qui l’entendirent chanter tout au long de sa vie.
Ce fut dans le cadre d’une rupture similaire entre la culture édouardienne et la culture militaire que Derek fut encouragé à appeler son père par son prénom. Ses compagnons d’enfance appelaient leur père "papa" ou de manière plus formelle "le major" ou "le colonel". Derek, quant à lui, utilisait le prénom de Paul et n’avait pas souvenir d’avoir un jour appelé cet homme "papa" ou "père".
Ce qui est peut-être encore plus significatif est le fait que le Capitaine Paul n’ait jamais dit à son fils qu’il l’aimait. Ce fut là l’une des carences les plus déterminantes dans la vie de Derek, même si elle était loin d’être singulière à cette époque. Derek n’a aucune souvenance d’avoir grimpé sur les genoux de son père, d’avoir été serré dans ses bras, ou d’avoir échangé avec lui un quelconque mot intime. Des actes de tendresse de ce genre se sont peut-être produits, cependant ils ont dû être si rares que le Derek adulte en avait perdu le souvenir. C’est une réalité qui fend le cœur et c’est encore plus frappant du fait que cet homme qui serait plus tard connu internationalement pour sa vie de famille, ayant eu une réputation mondiale de père spirituel et ayant enseigné l’amour à des millions de personnes, cet homme donc, n’a jamais connu l’amour de son père terrestre.
Les choses familières à Derek dès son plus jeune âge furent: l’attente, les normes et les règles. Voici la première leçon qu’il put retenir de sa prime jeunesse: il y a devant toi une voie toute tracée, alors emprunte-la. Il ne s’agissait pas d’une voie tracée par Dieu, suivant sa personnalité ou ses dons, mais plutôt d’une voie définie par sa culture, sa classe sociale et ce que décrétait la tradition. Les Indiens appelaient cela pakkah : ce qui est exigé d’un homme pour qu’il soit un homme, la manière dont il doit être. Ce n’est pas une mais des millions de fois que Derek a entendu ce mot dans l’enfance. Lorsqu'il était bruyant en jouant, sa mère lui disait avec mépris qu'il n'était pas pakkah. Quand ses vêtements n'étaient pas en ordre, son père l’avertissait que 'les autres' savaient qu'il n'était pas pakkah. C'était la règle d'or de sa vie d’alors. Le rôle d’un homme était déterminé par ses antécédents et par ses pairs et il déshonorait l’un et l’autre en refusant de se couler dans le moule.
Il est évident que de telles exigences pouvaient sembler étouffantes, paralysantes pour l’esprit et vaines. Cependant, il y avait dans cet héritage une conception noble et bonne de ce qu’un homme devait être, et cela aussi pénétrait profondément l’âme du jeune Derek. Ce concept est peut-être encore mieux capté dans le poème de Rudyard Kipling, "Si-". Kipling, le lauréat de la poésie de l’Empire britannique, avait écrit ce poème pour prôner à une nouvelle génération, l’héroïsme qui faisait la grandeur de l’Angleterre. Publié en 1910 dans le recueil "les récompenses et les fées" ( Rewards and Fairies), ses vers définissaient l’homme idéal de l’époque.
L’impact de ce poème sur le jeune Derek est loin d’être exagéré. Sur les instances de ses parents, il le mémorisa mot pour mot alors qu’il avait cinq ans. Il était souvent appelé à en réciter chaque vers comme une confirmation révérencieuse du fait qu’il serait l’homme que l’Angleterre attendait qu’il soit. Une réprimande de la part de son père commençait souvent par les mots "Comme le disait Kipling…" suivis exclusivement de plusieurs vers du poème en relation avec une quelconque transgression que Derek aurait commise. Même à un âge avancé, Derek s’adossait en fermant les yeux et récitait impeccablement le poème, des larmes coulant sur ses joues.
En fait, les paroles de Kipling sont tellement capitales pour comprendre la vie de Derek, qu’elles valent la peine d’être rapportées. La lecture à haute voix de ces vers, particulièrement entendue par les oreilles d’un petit garçon de cinq ans qui voulait désespérément plaire à son père et à un monde qui attendait tout de lui, nous aidera à comprendre plus profondément l’arrière plan culturel dans lequel Derek a grandi.
 
Si tu peux rester calme alors que, sur ta route,
Un chacun perd la tête, et met le blâme en toi;
Si tu gardes confiance alors que chacun doute,
Mais sans leur en vouloir de leur manque de foi;
 
Si l'attente, pour toi, ne cause trop grand-peine:
Si, entendant mentir, toi-même tu ne mens,
Ou si, étant haï, tu ignores la haine,
Sans avoir l'air trop bon, ni parler trop sagement;
 
Si tu rêves, - sans faire des rêves ton pilastre;
Si tu penses, - sans faire de penser toute leçon;
Si tu sais rencontrer Triomphe ou bien Désastre,
Et traiter ces trompeurs de la même façon;
Si tu peux supporter tes vérités bien nettes
Tordues par les coquins pour mieux duper les sots,
Ou voir tout ce qui fut ton but brisé en miettes,
Et te baisser pour, avec des outils usés, reprendre les travaux;
 
Si tu peux faire un tas de tous tes gains suprêmes
Et le risquer à pile ou face, - en un seul coup –
Et perdre - et repartir comme à tes débuts mêmes,
Sans murmurer un mot de ta perte au va-tout;
 
Si tu forces ton cœur, tes nerfs, et ton jarret
A servir à tes fins malgré leur abandon,
Et que tu tiennes bon quand tout vient à l'arrêt,
Hormis la Volonté qui ordonne: << Tiens bon! >>
 
Si tu vas dans la foule sans orgueil à tout rompre,
Ou frayes avec les rois sans te croire un héros;
Si l'ami ni l'ennemi ne peuvent te corrompre;
Si tout homme, pour toi, compte, mais nul par trop;
 
Si tu sais bien remplir chaque minute implacable
De soixante secondes de chemins accomplis,
A toi sera la Terre et son bien délectable,
Et, - bien mieux - tu seras un Homme, mon fils! 4
 
Aussi émouvantes et instructives que soient ces paroles de Kipling, nous ne devons pas oublier qu’elles parlent des choses de l’apparence extérieure: du comportement, du caractère, du devoir, et des talents. Mais elles ne traitent pas de l’âme, de cet homme intérieur affamé dont parlent les poètes et les prophètes, et c’est là précisément, dans cette discordance entre la vie intérieure et la vie extérieure, que nous trouvons le point de tension déterminant qui caractérise Derek Prince.
L’Angleterre enseigna à Derek à devenir un homme accompli. Elle lui inculqua l’honneur comme étant la tâche d’un homme. L’Inde, par contre, enseigna à Derek le mystère. Au travers des dieux indous, des superstitions indiennes, des idées à peine concevables à propos de la réincarnation, du karma et de Brahma – les choses invisibles s’infiltrèrent dans la vision du monde de Derek. L’Angleterre représentait l’intelligence et le corps, l’Inde le monde spirituel. L’Angleterre maîtrisait le monde réel alors que l’Inde le considérait comme une prison. L’Angleterre vivait dans le monde du visible, tandis que l’Inde voyait au-delà du visible ce qu’elle pensait être la réalité. L’Angleterre enseignait à un homme à se réaliser, alors que l’Inde lui enseignait à renoncer à l’existence.
Derek passa les premières décennies de sa vie écartelée entre les deux. En tant que pur produit de la haute société, il apprit très tôt quel était son devoir et il allait s’évertuer à l’accomplir. A l’école, sur les terrains de jeux et dans la société en général, il se dédia entièrement à devenir celui dont rêvait l’Angleterre. Toutefois, il eut toujours le sentiment d’une attirance mystique, de l’attrait d’un autre monde qui le dépassait. Cependant, le danger résidait dans le fait que cette attirance n’était pas dirigée vers les mystères chrétiens, mais plutôt vers l’appel séducteur de la spiritualité païenne. Celle-ci le hanta jusqu’au jour de l’intervention d’une puissance supérieure.
Il allait tout d’abord expérimenter l’intrusion du "côté obscur", comme il le raconta plus tard, à l’occasion d’une plaisanterie paternelle. Les hommes de la génération de Paul Prince pensaient que taquiner leurs fils les rendraient plus virils. Un jour, lors d’un pique-nique familial, le capitaine Paul enleva un morceau de melon de l’assiette de Derek et le dissimula tandis que celui-ci avait la tête tournée. Lorsque Derek remarqua la disparition de son fruit, il éclata. Il hurla en hindoustani après les serviteurs, réclamant avec insistance la restitution du fruit dont il pensait, à tort, qu’ils l’avaient volé. La famille se contenta de rire devant l’accès de fureur du petit bonhomme de cinq ans.
Derek se souvint des années plus tard de la manière dont il avait senti quelque chose entrer en lui durant ce moment de colère. C’était une force, dont la puissance le dépassait, qui avait envahi le flot de ses paroles et l’avait entraîné dans un immense torrent de rage. Même après que sa passion bouillonnante se fut éteinte, il su que quelque chose en lui était différent et que c’était malsain. Pendant des années il le sentit revenir, sourdrant à l’intérieur de lui, suscité par ses émotions. C’était au-delà de ce qui composait la spiritualité indienne. Comme il l’apprit plus tard, il s’agissait d’esprits mauvais qui venaient occuper le terrain qu’on leur cédait. Ce n’est qu’après que Derek eût appris leur existence et la manière de les vaincre, qu’il fut en mesure d’apporter une victoire similaire aux gens de sa génération.
Cependant, ce fut à cause de cette occupation, de cette implantation de force dans son âme, que Derek affirma toujours que l’Inde le revendiquait. Il croyait fermement qu’en Inde, quelque chose l’avait rattrapé et tentait de prendre possession de lui. Malgré le fait qu’il retournât en Angleterre à l’âge de cinq ans pour accomplir les devoirs dus à son rang, il savait qu’il portait en lui-même quelque chose qu’il avait contracté en Inde et qui cherchait à exercer le contrôle sur sa vie. Cela le fit se sentir misérable, fuyant dans l’immoralité, lui faisant perdre toute notion de direction et but dans sa vie et vidé de ses forces. Pendant tout ce temps-là, il vécu l’existence immaculée de la haute société de l’époque édouardienne. Il ne pouvait cependant nier la bataille. L’Angleterre et l’Inde s’affrontaient dans son âme.
 
2 Le long fil gris: La solitude de l’enfance
 
 
Quelques fois, en entendant Derek parler, je me demandais si sa propre histoire faisait encore naître des émotions en lui. Il l’avait racontée si souvent et avait vécu si longtemps que parfois je ne pouvais discerner si l’empreinte des souvenirs venait encore de son cœur.
Puis arrivait un moment où je savais que c’était le cas. Souvent, cependant, j’étais obligé de l’arrêter et de lui rappeler qu’il devait faire revivre ses sens.
J’avais étudié la vie de Winston Churchill et je me souvins de la solitude à mourir qu’il avait éprouvé dans sa prime jeunesse. Il avait été expédié dans ce que les Britanniques appelaient une école publique (les Américains disaient privée) et souvent ne voyait pas ses parents pendant des mois d’affilée. Il leur écrivait des lettres poignantes, suppliant qu’on vienne lui rendre visite. Ce qui était le plus cruel, c’est que son père allait parfois prononcer des discours à deux pas de l’école de son fils et ne prenait même pas la peine de lui rendre visite. L’empreinte de la solitude ne s’est jamais effacée de l’âme de Winston, se transformant des années plus tard en dépression et en rage.
Lorsque Derek parla de sa propre expérience en école publique, je l’écoutais mais j’étais troublé. Il décrivait une expérience similaire à celle de Churchill mais ne laissait paraître aucune émotion. Le ton creux de sa voix me bouleversa.
Je l’arrêtai en demandant "n’était-ce pas une vie de solitaire -n’était-il pas pénible d’être aussi seul?"
Derek sembla légèrement choqué, parce qu’il n’était pas dans mes habitudes de l’interrompre. Il fit cependant preuve de bienveillance et s’arrêta à réfléchir. Puis il exhala des paroles qui furent si douloureusement belles que l’on peut pratiquement dire qu’elles dépeignent la condition humaine.
Il dit lentement: "La vie était un long fil gris", puis regardant au loin comme s’il voulait mettre de la distance entre lui et le souvenir, il dit d’une voix implorante: "mais je n’avais rien à quoi la comparer". Ce fut à ce moment-là que je sus que Derek n’avait rien oublié et tout cela était encore bien vif en lui.
 
Les premiers souvenirs de notre vie sont parfois inexplicablement récurrents dans notre mémoire. Quelque chose des premières images persistantes qui nous ont marqués semble avoir laissé une empreinte sur nos premiers pas dans l’existence. Une fois que cela s’est fixé dans notre esprit, cela devient un symbole dans lequel nous puisons pour le reste de notre vie.
L’un des premiers souvenirs de Derek Prince fut celui de l’escalade du bastingage d’un immense navire pour observer les vagues filant sur le côté. Se souvenant de sa mère l’appelant et lui enjoignant de descendre parce que c’était dangereux, Derek revécut le sentiment qui envahit tout petit garçon lorsqu’on l’interrompt au milieu d’une grande aventure.
C’était en l’an 1920 et Derek, à peine âgé de cinq ans, se trouvait à bord d’un bateau à vapeur, quittant l’Inde à destination de l’Angleterre. Le jeune Derek fut probablement fasciné par le rituel qu’observait tout Anglais quittant le sous-continent. Il était d’usage que chaque passager enlève son casque colonial (le casque en toile protégeant du soleil, si populaire parmi les Britanniques des tropiques) puis l’attache à une corde et le laisse traîner dans l’eau tandis que le bateau rejoignait la terre natale à toute vapeur. C’était une manière de dire adieu, de mettre au rebut le couvre-chef qui se rapportait à une demeure que l’on laissait derrière soi.
Derek garda sans doute le souvenir de ce voyage tout au long de sa vie, parce que tous les jeunes garçons se souviennent de leur première fois sur l’océan et aussi parce que sa vie changerait définitivement à partir de ce moment-là. Ses parents avaient décidé qu’il devait être éduqué en Angleterre et non pas dans les écoles coloniales de l’Inde. Par conséquent, en 1920, Derek et sa mère entreprirent le long voyage de retour vers l’Angleterre, afin que Derek puisse séjourner chez ses grands-parents et fréquenter une école anglaise convenable.
Personne ne le savait encore à cette époque, mais la vie de Derek ne serait plus jamais la même. En Inde il avait connu un foyer stable, des serviteurs affectueux et la sécurité d’une communauté restreinte. A présent, à l’âge tendre de cinq ans, il commençait une vie qui lui serait particulière durant des décennies: la séparation d’avec ses parents, des mois d’éloignement en pensionnat et la famille changeant d’adresse constamment, tout cela rendit pratiquement impossible les relations et une vie en communauté durables.
Lorsque Derek et sa mère arrivèrent au terme de leur long voyage vers l’Angleterre ils furent accueillis par les grands-parents de Derek qui, quelques années auparavant, étaient rentrés d’Inde pour passer leur retraite dans leur pays natal. Robert et Amy Vaughan habitaient le Sussex en ce temps-là, dans un petit village appelé Cookfield et, Derek et Gwendolyn s’installèrent chez eux. Cependant, après avoir accompli les démarches nécessaires pour le séjour de son fils, Gwendolyn s’en retourna en Inde, laissant Derek avec ses grands-parents.
Le départ de sa mère marqua le début d’une période très pénible pour le jeune Derek ainsi que l’apparition d’un état intérieur qui le tourmenterait jusqu’à la fin de ses jours: la solitude. Le combat contre cet ennemi juré fut l’un des thèmes récurrents émaillant les conversations de Derek adulte. Celle-ci semblait vouloir prendre possession de lui et s’enfoncer dans son âme jusqu’à ce que son cœur éclate et que sa vision des choses s’altère. Il fut sa victime durant sa jeunesse. Il put la vaincre vers la quarantaine, mais il sut toujours qu’elle était à sa poursuite. Puis vers la fin de sa vie, il entendit sa voix à nouveau et la combattit vaillamment. Cependant, tout au long de sa vie, il ressentit que la solitude était un ennemi dont la mission était de le contrer et qu’il devait la dompter pour ne plus en ressentir les effets.
Son deuxième souvenir d’enfance explique comment il a rencontré cet ennemi. Sa mère était retournée en Inde quelques mois auparavant. Derek jouait dans la maison de ses grands-parents lorsque soudain, il entendit des pas. Sa première pensée fut, c’est maman, elle est rentrée ! Puis il réalisa que ce n’était que les pas de la servante que l’on entendait s’affairer à l’étage. Les larmes jaillirent et il se sentit en même temps écrasé en réalisant qu’il était tout seul, que sa mère et son père étaient à l’autre bout du monde. Il n’oublia jamais cet instant et plus tard, il en vint à croire que cette forme destructrice de détresse avait planté ses griffes dans son âme à ce moment-là.
Robert et Amy ressentirent le désarroi dans lequel il était plongé et tentèrent de le rendre heureux. Il y eut des promenades dans le parc, des ballades en poney et des jeux avec les enfants du voisinage. Le général à la retraite laissait rarement le jeune Derek rater une parade et ce dernier ne manquait ni de jouets ni de cadeaux. La vérité est que Robert était extrêmement fier du jeune garçon, qu’il exhibait partout où il pouvait, son regard trahissant à tout instant une affection rayonnante pour lui.
Malgré cela, Derek ne pouvait s’empêcher de penser à l’Inde et à ses parents au loin. La maison des Vaughan à Cookfield était remplie de trésors accumulés au cours d’une carrière militaire émérite. On y trouvait des uniformes de l’armée indienne dans la penderie, des peaux de tigre sur le sol et dans toute la maison, des meubles qui évoquaient l’orient. A la manière des personnes qui ont longtemps vécu à l’étranger, Robert et Amy utilisaient souvent des expressions partiellement empruntées à l’Hindoustani qu’ils avaient appris, faisant que Derek n’oubliait jamais le pays où il était venu au monde. Même si ce n’était pas leur intention, le bavardage de ses grands-parents en langue indienne ne faisait qu’attiser la nostalgie dans son cœur.
C’est néanmoins durant ces années, que Derek fut en présence du type de piété qui serait déterminant pour sa vie plus tard. Un soir, il entra dans la chambre de sa grand-mère et la trouva à genoux, la Bible ouverte devant elle, en train de prier à haute voix. Le petit garçon trouva cela étrange et lui demanda des explications. Elle lui répondit que tous les soirs vers 19 heures elle lisait la Bible et s’agenouillait en prière. Cela avait été son habitude pendant des années. Sans pouvoir l’expliquer, il eut immédiatement le sentiment que sa grand-mère passait le plus clair de son temps de prière à intercéder pour lui. Des années plus tard, il fut convaincu que ses prières avaient servi de garde-fou à son esprit par rapport à la culture ambiante et l’avaient conduit plus loin dans sa quête spirituelle. Même sur son lit de mort, il se souvint en pleurant de ses intercessions.
 
Lorsque Derek eut sept ans, il commença à fréquenter une école dans la ville de Worthing, située dans le Sussex. C’était une petite école privée dirigée par plusieurs dames qui préparaient les enfants de la haute société à entrer dans les écoles préparatoires pour l’élite de l’Angleterre. Derek fut instruit sur tous les sujets académiques de base, mais ses professeurs insistèrent également sur les manières, la personnalité et la religion. Au regard de ce qu’il deviendrait plus tard, un des grands avantages résultant des ces années scolaires fut l’étude obligatoire de la Bible, de l’Histoire du christianisme et le fonctionnement et l'organisation de l'Eglise anglicane. Même s’il ne possédait pas une foi active de son propre chef dans ses jeunes années, l’esprit et le cœur de Derek n’en étaient pas moins pénétrés des paroles et des vérités bibliques: grâce à la liturgie anglicane, aux versets qu’il devait mémoriser, à l’étude du Nouveau Testament en langue grecque et aux nombreux cours de religion qu’il était obligé de fréquenter. Des années plus tard, son existence serait transformée lorsque ces fondations primitives purent éclore à la vie.
En 1924, les parents de Derek revinrent en Angleterre. Il ne les avait pas vus depuis quatre ans, et lorsqu’il aperçut la silhouette de sa mère débarquant de l’immense navire accosté le long du quai de Portsmouth, il courut vers elle et s’écroula en larmes dans ses bras. Il n'avait que neuf ans, mais il avait passé presque la moitié de sa vie, séparé de ses parents. Ce type de séparation était commun en ces temps-là. Les parents, qui servaient leur pays à l’étranger, étaient conscients du fait qu’ils sacrifiaient leurs enfants à l’Empire. Les enfants cependant, en payaient considérablement le prix au niveau émotionnel, un prix souvent ignoré jusqu’à ce que ces enfants atteignent l’âge adulte.
Après une courte période passée à Worthing, la famille Prince déménagea dans le Kent, dans un petit village appelé Bobbing, près de l’endroit où le major Prince servait dans le Génie Royal. Curieusement, la famille vivait dans une maison-séchoir, conçue pour le séchage du houblon lors de la période du brassage. La raison pour laquelle un major de l’armée avait choisi d’installer sa famille dans une demeure aussi modeste est inconnue, mais le cadre donna au jeune Derek le sentiment qu’il vivait une aventure. La maison n’avait pas d’électricité et Derek aidait son père à garder les lampes à huile en état de marche avec une précision toute militaire. Derrière la maison, se trouvait un verger de pêchers entouré d’une clôture, dont les fruits étaient si savoureux que leur souvenir continua d’amener un sourire rêveur sur le visage de Derek durant les années qui suivirent. Quelques fois, il y avait aussi des incendies, et l’un des souvenirs indélébiles de la jeunesse de Derek à Bobbing, fut la vision ardente d’une maison-séchoir près de chez eux, flambant jusqu’à ses fondations durant la nuit.
Cette félicité enfantine fut brève, car pour rester en cohérence avec le modèle sur lequel devait se bâtir sa vie, Derek fut bientôt envoyé à l’école au loin. Ses parents avaient choisi une prestigieuse institution appelée Hawtrey’s, à deux heures de route environ, à Margate, une tranquille ville côtière située sur la côte sud-est. Derek allait passer les trois quarts des quatre années suivantes là-bas.
Hawtrey’s avait été fondée par le Révérend John Hawtrey, maître auxiliaire à Eton l’une des premières écoles dédiées à la préparation des jeunes hommes pour Oxford et Cambridge. Lorsqu’il s’aperçut qu’une meilleure école était nécessaire pour préparer les candidats à Eton, le Révérend Hawtrey fonda premièrement l’école St Michael à Alden House, dans la ville de Slough en 1869. L’école fonctionna pendant treize ans, produisant Quelques-uns des plus fins et des meilleurs leaders d’Angleterre. En 1881, le Révérend Hawtrey rendit visite à sa sœur à Margate et fut tellement impressionné par le climat vivifiant de la petite ville côtière qu’il y déplaça son école. Celle-ci acquit bientôt la réputation d’être, avec l’école du Dragon, l’une des deux principales écoles préparatoires pour Eton et fut donc rebaptisée en l’honneur de son fondateur lorsqu’il décéda en 1916.
Derek se rappela le traumatisme de son premier jour d’école durant le reste de sa vie. Ses parents l’amenèrent à Margate, dans la Morris familiale dont l’avant ressemblait à un nez retroussé, et l’impression qu’il en garda fut celle de son profond embarras quant à l’aspect de la voiture de son père par rapport aux Daimler conduites par les parents des autres garçons. Il semble curieux que notre Derek, habituellement imperturbable et anticonformiste, ait été embarrassé par quelque chose comme une voiture, mais cela en dit peut-être long sur la culture de l’école et sur le sens de la compétition qui l’avait contaminé à peine arrivé.
Le Major et Gwendolyn procédèrent à l’inscription de Derek, visitèrent les trois bâtiments en brique de l’école et lui firent leurs adieux. Derek garda toujours le souvenir de sa mère l’embrassant et de son père lui serrant simplement la main avant de s’en aller. Il fut abandonné à son sort, une fois de plus. Les nouveaux étudiants furent immédiatement rassemblés dans une salle afin d’être mis au courant des "procédures". Ce fut une scène pitoyable. Plusieurs douzaines d’enfants de neuf ans, dont la plupart étaient déjà en larmes, en position debout et attentifs à l’énoncé des règles de l’école. L’un d’entre eux ne put en supporter plus et se mit à crier "je veux ma maman". D’autres lui firent écho par esprit de solidarité. Derek ne versa pas de larmes mais ce fut à ce moment-là qu’il la ressentit à nouveau: cette solitude paralysante et lancinante, le sentiment qui deviendrait le souvenir le plus vivace de son séjour à Hawtrey.
Fort heureusement, on ne lui laissa qu'un petit moment pour s’abandonner à ses émotions. Le proviseur de Hawtrey’s à l’époque de Derek était un homme du nom de Frank Cautley, un érudit fringant et à l’allure d’athlète, marié à la petite fille du fondateur. Cautley savait que le seul antidote à la nostalgie du foyer était d’être occupé et il intégra rapidement sa nouvelle classe à la routine de l’école. Il y avait des cours à commencer, des sports à maîtriser, et la nécessité toujours contraignante de garder toutes choses propres, repassées, en ordre et bien rangées. Cautley disait à longueur de temps à ses élèves qu’ils étaient l’élite, qu’ils devaient remplir les fonctions de la classe dirigeante dans un esprit de service envers Dieu et envers leur pays. C’était leur mission, leur appel et le but de Hawtrey’s était de leur enseigner à le faire.
Malgré sa solitude, ce fut à Hawtrey’s que Derek commença à étirer ses ailes et à explorer ses fantastiques dons naturels. Le courageux exemple de Cautley avait captivé la jeune imagination de Derek et il fut vite à la hauteur du défi que l’école représentait pour lui. Le garçon se rendit compte rapidement qu’il avait un esprit clair, systématique, parfaitement adapté à l’étude des langues et de la littérature classique, qui constituaient le noyau du cursus. Sous les encouragements de Cautley, il se consacra à l’athlétisme et constata qu’il avait des capacités jusqu’ici inexploitées, qui forcèrent l’admiration des autres garçons. Il joua au rugby, au tennis, au football et devint ainsi un meneur dans l’école. Il était grand, de belle allure, doué et populaire.
Cependant, il évolua également vers une curieuse combinaison de caractère, à la fois, fier, distant et renfrogné. A l’exception de Cautley, il avait très peu de respect pour ses professeurs et en fait, il se sentait supérieur à eux. C’était sûrement en partie de l’arrogance d’adolescent et en partie, une réelle supériorité d’intelligence mais cela le rendait cynique et cafardeux. L’admiration de ses amis était un baume à son cœur, mais il demeurait ermite et solitaire. Il n’avait aucune relation cordiale, il était autosuffisant à l’extrême et avait souvent l’air renfermé.
Lors d’un séjour à la maison, sa mère remarqua ses tendances solitaires et lui en demanda des explications. "Tu n’es pas comme les autres garçons", lui dit-elle, "tu n’as aucun ami et aucune distraction."
Derek réfléchit quelques minutes puis répliqua: "Mais si, j’ai une distraction."
Surprise, elle s’enquit: "Ah bon, et laquelle est-ce?"
"Je ne te le dirai pas," taquina-t-il, puis il ajouta: "Mais je t’en donne les initiales: NH." Sa mère resta perplexe et, après maints atermoiements, il lui expliqua que ces lettres représentaient la "Nature Humaine."
Leur échange est révélateur. La mère est très préoccupée par la nature de plus en plus insolite de son fils. Derek joue avec elle, la gratifie d’une réponse partielle, puis lui explique que sa distraction est la nature humaine. Il est improbable que Gwendolyn ait pu se sentir rassurée par la curieuse réponse de son fils ni par ses manières de plus en plus étranges. Après tout, Derek était à peine âgé de douze ans à l’époque.
Lorsqu’il atteignit l’âge de treize ans, Derek avait ingéré tout ce que Hawtrey’s avait à offrir et le proviseur Cautley décida que son brillant élève devait tenter les examens d’entrée à Eton. Derek prit le train vers la légendaire école anglaise et il se trouva que son examen consistait à rédiger un essai sur la proposition "si c’est une bonne cause, alors défends-la!". C’était un sujet symptomatique de l’époque d’alors, une période où les hommes se remettaient à peine des pertes de la guerre et se demandaient quel genre de cause pouvait bien valoir une si effroyable effusion de sang. Les professeurs d’Eton voulaient clairement avoir un aperçu de l’intérieur de son âme ainsi que de la teneur de ses pensées. Son essai dut être sidéral. Lorsqu’il revint à la maison le même jour, il descendit du train à Margate et fut accueilli par Cautley agitant un télégramme en provenance d’Eton qui annonçait déjà que Derek avait été admis. La décision concernant l’admission de Derek à Eton n’avait pas pris plus d’une demi-journée.
 
En juillet 1929, Derek Prince entra au collège d’Eton rejoignant ainsi les rangs de l’élite naissante de l’Angleterre. Il marcha sur les traces de dix-neuf premiers ministres, de deux signataires de la Déclaration d’Indépendance de l’Amérique et de Quelques-uns des plus grands penseurs, artistes et explorateurs que le monde ait jamais connu: Aldous Huxley, George Orwell, Percy Shelley, Randolph Churchill, Ian Fleming, Henry Fielding, John Whitehead, Thomas Merton, et John Maynard Keynes. Il était communément supposé qu’à Eton les élèves étaient destinés à l’excellence.
Le parcours scolaire de Derek lui valut d’obtenir la dixième place au rang des meilleurs étudiants dans la promotion de 1929, ou dans ce qu’Eton appelait une "élection". Il bénéficia d’une aubaine. Lorsqu’en Henri VI fonda l’école en 1440, il établit une réserve afin de pourvoir aux frais de soixante-dix étudiants méritants qui recevraient une éducation gratuite. Dans le langage familier propre à Eton, ces soixante-dix furent connus sous le nom de "tugs" diminutif du mot latin "toga" en référence aux robes noires que portaient ces soixante-dix. Cependant, au travers des siècles, le nombre de ces privilégiés dépassa ces soixante-dix premiers et à l’époque de Derek, ce nombre avait atteint plus d’un millier. Les autres étudiants furent appelés les Oppidans , ou "habitants de la ville", parce qu’ils vivaient dans la ville aux abords de l’école au lieu de résider dans l’école même comme les "tugs". Ces Oppidans payaient leurs propres frais de scolarité, ce que le père de Derek n’aurait jamais pu se permettre étant donné son modeste salaire de l’armée. Ce furent clairement les dons intellectuels de Derek qui pavèrent sa route vers le pouvoir.
Derek pensa au départ qu’Eton était un endroit déconcertant. Il était obligé de porter un chapeau haut-de-forme, une veste en queue de pie, et une chemise blanche au col amidonné avec un nœud papillon blanc. Etant donné qu’il faisait partie des nouveaux étudiants, "la promo 1929", il lui était interdit de mettre les mains dans ses poches. C’était une forme allégée de bizutage, tout comme l’était l’obligation de ne marcher que d’un côté de la rue. Il existait également la tradition du "fagging" qui voulait qu’un étudiant plus âgé prenne un bleu pour être son serviteur. Normalement, cet arrangement était raisonnable pour l’étudiant néophyte, mais de temps en temps, il pouvait se transformer en cauchemar. Les coups n’étaient pas inhabituels à Eton, infligés soit par les étudiants plus âgés à leurs "fags" ou par les surveillants du collège, pour rectifier les abus.
Derek échappa au pire et intégra la routine surtout grâce au réconfort que lui procuraient ses nouveaux amis. Le groupe de garçons avec lesquels il dînait régulièrement était appelé son "mess" dans le langage d'Eton, et ils devinrent ses plus précieux camarades. Il s’y trouvait John Waterlow, dont le père était le ministre britannique en place à Athènes à l’époque. Il était le premier de la promotion de Derek. Il y avait également un étudiant grec appelé Vlasto ainsi qu’un garçon nommé Holmes, entre autres. Même au crépuscule de sa vie, Derek sombrait encore dans le sentimentalisme lorsqu’il parlait d’eux.
Sa vie était déterminée par le petit nombre d’hommes qui réglait sa vie à Eton. Il y avait tout d’abord le gentil Dr Alington, proviseur, que Derek aimait beaucoup. Un homme qui prenait plaisir à la compagnie des jeunes et qui traitait souvent les problèmes de discipline avec humour. Alington instilla à Derek son amour de l’histoire et son sens poétique. A l’occasion, ils se promenaient tous deux sur les terrains appartenant à l’école, un traitement d’honneur pour un Tug. Cependant, Alington savait être ferme, et même sévère, selon la tradition séculaire de l’école. Un jour, la classe de Derek fut trouvée trop arrogante et ils reçurent tous des coups de canne. Une autre fois, ils subirent la même punition pour avoir critiqué l’un des professeurs.
Certains, parmi les professeurs ou les maîtres, méritaient pourtant ces critiques. Derek logea pendant un moment dans une maison tenue par un homme connu pour ses pulsions homosexuelles refoulées, qui essayait souvent d’embrasser les garçons lorsqu’ils allaient se coucher. Derek et ses colocataires essayaient simplement de l’éviter au maximum, mais son comportement faisait qu’il n’était pas apprécié par les élèves sous son égide. Toujours est-il que les étudiants d’Eton avaient appris à s’attendre à de curieux comportements de la part de certains de leurs professeurs et acceptaient tout cela sans sourciller.
Un autre des maîtres de Derek était plus difficile à supporter. En fait, Derek le haïssait et il était loin d’être le seul à le mépriser. Des années plus tard, Freddie Ayer, l’un des camarades de classe de Derek, écrivit sur le sujet en décrivant la réaction haineuse de la plupart des étudiants qui avaient eu à faire à ce professeur, en cours de mathématiques ou en tant que responsable d’internat. Il avait une longue histoire à Eton, Ayer la rapporta:
 
… l’amena à s’intéresser aux garçons, qui auraient pu porter de meilleurs fruits s’il n’avait pas été un sadique et un homosexuel refoulé. Il avait l’habitude de rôder dans les couloirs pendant la nuit et je ne pouvais pas me rendre aux toilettes après l’extinction des feux sans qu’il vienne dans ma chambre et me demande où j’étais allé. Comme j’étais un petit garçon innocent, je mis longtemps à réaliser qu’en fait, il me suspectait d’être homosexuel. Il n’était pas autorisé à battre les garçons lui-même, mais il conspirait pour les faire battre par des anciens de sixième (des élèves plus âgés) et plus tard, lorsqu’il s’occupa d’une maison pour Oppidans, il fit du chantage à au moins un garçon à ma connaissance, afin de pouvoir le battre. Il semblait très concerné par notre masturbation et profitait de ses rondes nocturnes pour nous questionner à propos de notre apparente perte de vitalité. … je l’ai détesté à l’école et encore quelques temps après, jusqu’au jour où je le vis ivre à un dîner de Christ Church (Eglise de Christ) et où il me sembla plus pathétique qu’odieux. 5
 
Ayer n’exagérait visiblement pas le caractère extrême de ce maître. Un jour, un garçon rentra tard parce qu’il était sorti dîner au Windsor Palace, le maître insista pour que celui-ci obtienne un mot d’explication écrit par son hôte. Le garçon accéda à sa requête et rapporta un mot écrit de la main du Roi George VI lui-même. Le maître lut le mot et, constatant qu’il n’indiquait pas la date, le jeta à la corbeille avant d’infliger une punition à l’élève. Lorsqu’il décéda en 1967, l’épouse d’un responsable de foyer dit à un ami: "j’ai assisté à plusieurs funérailles cette semaine et les siennes furent de loin les meilleures, car il n'était pas possible que quelqu'un en soit affecté".
Bien que Derek fût tourmenté par les homologues de ces responsables de foyer, son esprit se développa au contact de cette vie intellectuelle riche d’Eton. Il se plongea littéralement dans la littérature classique dont ses maîtres exigeaient la connaissance, et lut avec délices Horace, Virgile, Euripides " les contours de l’Histoire Romaine " de Pelham, " la Grèce" de Bury et les "V ies " de Plutarque. Il avait déjà acquis certaines connaissances en grec et en latin à Hawtrey’s mais après deux années passées à Eton, il lisait passablement bien dans les deux langues. Parmi ses tâches se trouvait la traduction de poèmes anglais en latin et en grec ainsi que la rédaction de poèmes personnels dans le style classique. Un jour, on lui demanda de réécrire l’hymne "Sur Christ le roc solide je me tiens" en vers latins. La grâce de cet hymne ne le quitta jamais.
L’écriture le captivait. Il écrivit pour le journal de l’école, rejoignit la Société de l’Essai, et devint un féru de Shakespeare: il gagna la Médaille de Shakespeare en 1933. Il remporta aussi le prix de la prose latine des Maîtres Assistants et fut "envoyé pour excellence" (recommandé au proviseur), quatre fois pour sa maîtrise des vers latins. Probablement lors qu’une expérience littéraire mal dirigée, il écrivit un iambe grec tellement curieux que l’un de ses maîtres l’intégra à son journal personnel. Transcrit de manière littérale il signifiait "Laisser tomber du crottin est inespéré pour moi". Etrangement le maître rajouta "triste mais vrai".
Tout comme il l’avait fait à Hawtrey’s, Derek se développa dans le domaine du sport. Il joua au cricket, fit du tennis, du rugby et pratiqua un curieux sport Etonien appelé "le jeu du mur" que les anciens d’Eton intitulaient: "gars costauds se battant dans la boue". Derek lui-même affirma plus tard que "c'était un jeu stupide auquel personne ne gagnait jamais à cause de la complexité des règles". Cependant, tout comme pour les autres sports pratiqués à Eton, le but n’était pas de gagner en excellence athlétique mais plutôt de forger le caractère et de défouler l’énergie des adolescents. En conformité avec les garçons de son âge, Derek jouait à ces jeux avec la passion sauvage d’un adolescent. Son responsable de foyer écrivit un jour après un match, "Prince avait une très belle allure en ce temps-là mais elle était toujours erratique."
 
Quelques-unes des références les plus intrigantes au passage de Derek à Eton se retrouvent dans le journal de la Société des Débats de l’Ecole, qu’il rejoignit apparemment en 1933. Sa plume dénote un humour disert, un esprit acéré et une vision du monde à peine ébauchée. Ses écrits attestent également de l’atmosphère joviale de l’école. Dans l’une des discussions, rapportée par l’un des débatteurs, on retrouve cette assertion "Mr Prince, qui entreprit timidement d’énoncer quelques lieux communs anodins sur le sujet déjà bien rebattu du débat, continua". Dans une autre polémique Derek défiait l’un des interlocuteurs qui avait déclaré "Les classiques ne sont plus ce qu’ils étaient". "Vraiment?" répliqua Derek? "Ont-ils changé?" Un jour où Derek avait parlé trop longtemps, un de ses compagnons de débat nota que "Mr Prince décida qu’il était temps de se remettre un peu à la danse".
L’aspect ludique des débats mis à part, il y avait cependant des moments brillants où il apparaissait que Derek était aux prises avec sa foi. L’un des sujets débattus par la société fut de savoir si, oui ou non, le gouvernement anglais devait racheter le Codex Sinaiticus à l’Union Soviétique. Découvert dans la corbeille à papiers d’un monastère du Mont Sinaï en 1844, le Codex est un très ancien manuscrit contenant une grande partie de l’Ancien et du Nouveau Testament en grec ainsi que les évangiles apocryphes de Thomas et du Pasteur d’Hermas. Il était finalement tombé entre les mains des Russes puis des Soviétiques, raison pour laquelle, en 1933, l’Angleterre envisageait de l’acheter au prix de 100.000 livres sterling.
Lors du débat, Derek fut contre cet achat. "En premier lieu" insista-t-il, "le gouvernement n’est pas autorisé à dépenser l’argent des contribuables pour de simples objets d’art comme un codex. Ensuite, l’argent dépensé pour cette acquisition sera probablement utilisé pour financer une campagne soviétique anti-Dieu". Au premier abord, ses paroles pouvaient passer pour celles d’un conservateur économique et d’un homme de foi. Cependant, au fur et à mesure qu’il continuait, ses vues devenaient plus confuses jusqu’à ce qu’il en vint à trahir certaines de ses propres opinions à propos de Dieu.
 
"La campagne soviétique anti-Dieu n’était pas vraiment une campagne contre Dieu mais plutôt contre les prêtres. Il reste un peu de Dieu dans le monde et ce qu’il en reste est bien trop profondément et astucieusement dissimulé pour être affecté par une simple campagne soviétique. De toute façon, en quoi ce qui arrive à Dieu en Russie importe-t-il à l’Eglise d’Angleterre, sauf si en Angleterre sa cote remontait en flèche grâce à l’achat du Codex? En résumé, vive la campagne anti-Dieu!"
 
Plus avant dans le débat, un autre étudiant souleva la question de savoir si on devait exiger de la Russie qu’elle dépense les 100.000 livres sterling dans l’économie anglaise. Selon Derek cela n’avait aucune importance.
 
"Ils auront simplement la possibilité d’attribuer les cent mille livres sterling (qu’ils auraient normalement dépensés dans ce pays) à un autre budget, comme par exemple la campagne anti-Dieu. Laquelle, soit dit en passant, je n’approuve ni ne désapprouve. Je veux simplement dire que l’objectif auquel cet argent sera attribué est à priori indifférent à ceux qui approuvent l’acquisition du Codex."
 
Chose curieuse, Derek semble avoir amené Dieu dans le débat à un moment où ce n’était pas nécessaire. Il s’agissait de l’acquisition de documents chrétiens antiques à l’Union Soviétique et non de savoir si Dieu existait ou non ni s’il s’était révélé au monde de manière appropriée ou non. Dieu devait être très présent dans l’esprit de Derek. Il était apparemment aux prises avec sa propre conscience, entretenant un dialogue intérieur pour savoir jusqu’où réellement ce christianisme qu’on lui avait imposé était vrai.
 
Ses goûts en littérature de l’époque reflètent également son combat intérieur entre la vérité et la réalité du monde. Un jour, en parcourant nonchalamment les livres d’une section de la bibliothèque d’Eton, Derek tomba sur les écrits d’Anton Tchekhov, le célèbre conteur et dramaturge russe. Il dévora bientôt les histoires courtes de Tchekhov et lut des pièces comme Le démon de la forêt ou L a mouette à haute voix pour ses amis.
L’œuvre de Tchekhov fit écho aux ténèbres qui grandissaient dans l’âme de Derek. Derek avait progressivement commencé à voir le monde sous des dehors tragiques, une vision plutôt commune dans la culture empreinte de désespoir de l’après-guerre en Angleterre. Le monde était froid et menaçant et l’humanité à la merci de forces d’une puissance destructrice titanesque. Pour Derek, c’était plus un état d’esprit qu’une philosophie et il n’était pas le seul adolescent dans cet état. Sa manière de penser était donc sous ce genre d’emprise durant ces années-là. Derek a décrit sa perception de la réalité en des termes très similaires à ceux que Tchekhov utilisait pour exposer le message central de son œuvre.
 
"Mon seul désir était de dire honnêtement aux gens:"Regardez-vous et constatez combien vos vies sont misérables et tristes!" L’important c’est que les gens en soient conscient car en comprenant cela, ils auront certainement envie de se construire une vie meilleure. Je ne vivrai pas pour le voir, mais je sais qu’elle sera très différente, très dissemblable à notre vie présente. Et tant que cette vie différente n’existera pas, je dois continuer de dire encore et toujours aux gens: "S’il vous plaît, rendez-vous compte que votre vie est misérable et triste" 6
 
Si Tchekhov dépeignait le monde tel que Derek le voyait, Platon le décrivait tel que Derek le rêvait. Il avait découvert Platon à Hawtrey’s lors de son étude du grec ancien et avait immédiatement été captivé par l’autre alternative du monde que proposait le grand philosophe. Platon enseignait que le monde matériel n’était qu’une pâle copie du monde idéal. Le monde présent, arguait-il, est rempli de formes ou de copies d’objets parfaits qui existent dans le royaume idéal. Partant de cette idée, une table dans ce monde n’était autre qu’une forme, un dérivé imparfait d’une table parfaite dans le monde idéal. La même chose était valable pour un homme, un arbre, ou même une idée. Cette perception des choses répondait à la vision acide que Derek posait sur le monde réel en la remplaçant par l’espoir de quelque chose de meilleur. "J’aimais l’idée qu’il existait un monde meilleur quelque part", disait-il souvent lorsqu’il se plongeait dans les souvenirs de ces années-là.
Le désir profond de Derek était en fait de connaître le ciel, mais il avait depuis longtemps commencé à lâcher prise de ces vérités chrétiennes qui en faisaient miroiter la promesse. Il était difficile de définir quand cela avait commencé. Peut-être avait-il trop souvent été traîné à des services religieux décevants, forcé d’assister à trop de rites dénués de vie. Peut-être que, comme beaucoup de gens de sa génération, il avait été détourné des traditions chrétiennes par les conséquences déroutantes de la guerre. Quelle qu’en soit la raison, il avait clairement commencé à rejeter les vérités qui formaient, pour le moins la toile de fond, pour ne pas dire la passion de l’époque édouardienne.
La prise de distance par rapport à la foi de ses pères fut évidente durant son séjour à Eton lorsqu’il fut question de sa confirmation dans l’Eglise Anglicane. Beaucoup de garçons étaient confirmés à l’âge de quinze ans et tout le monde, y compris les parents de Derek, s’attendaient à ce qu’il le soit aussi. Pourtant, lorsqu’il fut temps d’y penser, Derek écrivit à son père en expliquant qu’il ne voulait pas le faire car il n’était pas sûr de croire ce qu’un homme devait croire pour recevoir ce sacrement. Il n’y a plus trace de la lettre qu’il envoya à son père, mais Derek n’a jamais oublié la réponse de celui-ci: "Tous les garçons de ton âge sont confirmés, tu le seras aussi".
Ce fut une décision malheureuse. Paul Prince insista sur le devoir qui incombait à un garçon de l’âge de Derek. Il voulait s’assurer que son fils était bien pakkah . Cependant en insistant pour que Derek observe des rites qui n’avaient clairement aucune signification pour lui, Prince força l’enfant à entrer dans le monde de la religion comme l’accomplissement d’un devoir sans que le cœur soit impliqué. Mais en fait, Derek démontrait probablement avoir un plus grand respect pour la confirmation que son propre père n’en l’avait. Il savait que cet acte était lourd de conséquences et devait avoir une signification profonde pour ceux qui le pratiquaient. Derek avait examiné le fond de son âme et avait conclu que cette confirmation était sans grande signification pour lui, sans omettre que toute la théologie chrétienne restait à débattre pour lui. Peut-être que s’il avait été encouragé à attendre ou bien si quelqu’un l’avait guidé vers une certaine compréhension de la chose, Derek aurait pris un chemin différent lors de ses jeunes années.
Au lieu de cela, sur l’insistance de son père, il devint candidat à la confirmation. Il rencontra, non pas un prêtre mais un professeur d’histoire, qui s’assura qu’il apprenait bien par cœur les passages importants de la Bible et qu’il était capable de répondre aux questions standard de manière satisfaisante. Quel est ton nom? Qui t’a donné ce nom? La réponse? "Mon parrain et ma marraine étaient présents lors de mon baptême lorsque j’ai été fait membre de Christ et héritier du royaume de Dieu." Et ainsi de suite. La pensée était engagée mais rarement le cœur.
Fait surprenant, la confirmation lui apporta le sens de la conviction. Malgré qu’il ait participé à la cérémonie avec le plus grand dédain, il fut cependant confronté à ses propres manquements. "En moi-même je pensais," dit-il quelques décennies plus tard, "la confirmation est vraiment intervenue au bon moment. Je ne suis de loin pas aussi bon que je devrais l’être. Alors je tournerai une nouvelle page en étant confirmé. Vous savez, j’irai prendre la communion, je brosserai mes dents et accomplirai toute s autre s chose s dont je sais qu’elles sont un devoir".
Derek s’était engagé sur la voie déjà antique menant à la perfection morale. A l’image de Benjamin Franklin, de John Wesley, de Martin Luther et d’une pléiade d’autres avant lui, Derek avait décidé d’assouvir sa faim spirituelle par un programme de perfectionnement moral. Le désir profond de l’âme serait apaisé par un changement de comportement, l’aspiration de l’être intérieur comblée par une réforme de l’être extérieur.
Bien entendu, cela n’eut pas l’effet désiré. "Plus j’essayais d’être bon, plus vite je devenais mauvais". Il était confronté à sa propre impuissance. Tout intelligent et talentueux qu’il était, il ne pouvait se rendre bon. En fait, il ne pouvait même pas s’obliger à être discipliné ni à être gentil envers les autres. Tout comme l’apôtre Paul, il s’apercevait que lorsqu’il voulait faire le bien, le mal surgissait. Il en tira une conclusion désastreuse. "J’en ai conclu que la religion ne marchait pas, ou du moins, pas pour moi, et pourquoi donc allais-je m’en embarrasser. Donc, en réalité l’effet obtenu fut l’éloignement du christianisme et de la religion".
C’est un scénario désolant. Un adolescent nommé Derek qui trouve que ce monde est déficient et qui commence à chercher une réalité alternative dans le but de lui donner un sens. Le christianisme qu’il a connu le laisse froid et vide, alors il étudie Tchekov pour y trouver la sagesse et Platon pour l’espérance. Cependant, lorsqu’il est forcé de faire sa confirmation, quelque chose se passe dans son cœur. Il tente d’être bon, pensant qu’ainsi il sera un chrétien. Il n’y arrive pas et en conclut que le christianisme est probablement vrai mais qu’il ne l’est pas pour lui. Ses ténèbres s’accentuent, tout comme sa sensation de vide et son désespoir.
Sa colère aussi est attisée: "Je commençai ainsi à perdre mon respect – je n’en avais déjà pas beaucoup – envers le christianisme. Je commençai à le considérer comme une sorte de béquille sur laquelle les gens de faible caractère s’appuyaient pour clopiner dans la vie. Je décidai que je n’avais pas besoin de béquille. Cependant, du temps où j’étais à Eton, nous étions obligés d’aller au culte une fois par jour et deux fois le dimanche. Lors de mon arrivée à Cambridge, je décrétai que j’avais suffisamment fréquenté l’église pendant ma jeunesse et que je n’irais plus.
Certes, il était en colère mais en réalité il se sentait seul et était secrètement déçu de ne trouver en sa foi aucune réponse à l’appel de son cœur languissant. Ce démon familier, cette solitude autarcique, l’avait harcelé à Eton. Il qualifiait cette école de "clique de snobs", un constat qui ne peut être fait que par une personne qui se sent elle-même exclue. En 1934, il entendit des chants de Noël à la chorale de l’école et se sentit si triste qu’il pleura et s’enfuit pour cacher ses larmes à ses compagnons. "Je ne peux pas dire que j’aie mené une existence très heureuse à Eton. Je ne pense pas que le bonheur y était une valeur très considérée. Il fallait faire ce que nous étions supposés faire conformément aux us et coutumes, et nous y avons probablement développé un certain cynisme". Mais le type de cynisme qui doute de tout et n’épargne rien. Pour quelqu’un déjà sujet à une solitude handicapante, ce cynisme ne fit que renforcer son isolement.
Il n’est pas difficile d’imaginer à quel point la tension était grande dans son cœur entre l’Inde et l’Angleterre. Il était un élève de premier plan dans une des meilleures écoles du pays, une institution destinée à imprégner le cœur des jeunes anglais du devoir et des valeurs impériales. Pourtant, il aspirait au monde invisible, mystique et parfait promis par Platon et que l’Inde avait commencé à faire poindre en lui.
 
De manière symptomatique pour les jeunes de son âge, son autre monde deviendrait secondaire à cause de la pression exercée par le monde réel. Le devoir l’appelait. Les contraintes dominaient. Il devait être pakkah . Si sa solitude et ses aspirations spirituelles n’étaient pas tout à fait enterrées, elles étaient du moins réduites au silence par le rugissement de sa génération en marche. Sa philosophie de l’époque se trouve peut-être mieux formulée dans son poème favori, l’un de ceux qu’il citait souvent à haute voix et que les garçons d’Eton scandaient comme un mantra de leur vision naissante du monde. Il s’agit du poème de Longfellow intitulé "Le Psaume de la Vie" avec son exhortation à l’action plutôt qu’à la contemplation, à faire plutôt qu’à philosopher

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