Du Sénégal à Marseille
174 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Du Sénégal à Marseille , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
174 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Thomas Samba Sarr dit Tom, propriétaire éclairé d'une boutique rasta implantée en plein coeur de Marseille est tailleur et créateur, mais est aussi passeur, passeur entre les hommes et les cultures mais aussi passeur d'idées. Toujours tourné vers le monde, il est à la fois ancré dans la mobilité et résolument présent dans sa ville d'adoption. C'est l'histoire d'un parcours migratoire, entre le Sénégal et Marseille.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2009
Nombre de lectures 363
EAN13 9782336272184
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Ecrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen
Dernières parutions
Bazoumana OUATTARA, Le sacrement constitutionnel, 2009.
Colette LANSON, Professeur Béatrice Aguessy. Une vie de femme(s), 2009.
Bertrand LEMBEZAT, Palabres en pays kirdi, 2009.
Viviane MPOZAGARA, Ghetto de riches, ghetto de pauvres, 2009.
Pascal DA POTO, Mort héroïque, 2009.
Mahmoud BEN SAÏD, La Guinée en marche. Mémoires inédits d’un changement. Volute 2, 2009.
Aboubacar Eros SISSOKO, Une enfance avec Biram au Mali, 2008.
Bellarmin MOUTSINGA, La Malédiction de la Côte, 2008.
Daniel GRODOS, Niamey post, 2008.
Kamdem SOUOP, La danse des maux, 2008.
Alain FLEURY, Congo-Nil. A travers les récits des missionnaires 1929-1939, 2008.
Paul Evariste OKOURI, La Sobanga des paradoxes, 2008.
Chehem WATTA, L’éloge des voyous, 2008.
Gabriel Koum DOKODJO, Noël dans un camp de réfugiés, 2008.
Louis KALMOGO, Un masque à Berkingalar, 2008.
Léon-Michel ILUNGA, Le Petit-Château, 2008.
Der Laurent DABIRE, Chemin de croix, 2008.
Alain THCJILLIER, Du fleuve Komo à l’Oubangui-Chari, 2008. Sékou DIABY, La force d’une passion, 2008.
Emmanuel MATATEYOU, Palabres au Cameroun, 2008. Christophe FARDEL, 365 jours à Sassandra, 2008.
Fatou NDIAYE DIAL, Nerfs en feu, 2008.
Alain THUILLIER, Vivre en Afrique, 1953-1971, 2008.
Alain THUILLIER, De la Forêt des Abeilles au mont Cameroun, 2008.
Juliana DIALLO, Néné Salé, récit d’une naissance, 2008.
Boubacar DIALLO, Réalités et romans guinéens de 1953 à 2003, 2008.
Du Sénégal à Marseille
Migration réussie d'un gentleman rasta

Brigitte Bertoncello
Sommaire
Ecrire l’Afrique - Collection dirigée par Denis Pryen Page de titre Page de Copyright LE SENEGAL, POINT DE DEPART D’UNE AVENTURE L’ENVIE DE PARTIR: JEU DE MIGRATIONS UN PORT D’ATTACHE TOM, UNE FIGURE AFRO-MARSEILLAISE MARSEILLE, MA VILLE EPILOGUE BIBLIOGRAPHIE TÉMOIGNAGES Un homme, Tom
© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296081130
EAN : 9782296081130
C ET OUVRAGE, c’est l’histoire d’un parcours migratoire entre le Sénégal et Marseille. C’est l’histoire d’un homme Thomas Samba Sarr dit Tom, propriétaire éclairé d’une boutique rasta implantée en plein cœur de Marseille, dans le quartier Belsunc, quartier d’accueil des différentes vagues migratoires qui se succèdent dans la ville depuis la fin du XIX e siècle. C’est aussi l’amour d’une ville, Marseille, et d’un véritable attachement pour un pays le Sénégal avec une attention particulière accordée à Palmarin et ses habitants, le petit village de pêcheurs où Tom a grandi.
Français d’origine sénégalaise, Tom est installé dans la cité phocéenne depuis près de 40 ans et partage sa vie avec son épouse, Claudie, plus aristocratiquement baptisée la Baronne. Tailleur et créateur, il s’est forgé un look bien à lui et déambule dans les différents quartiers de Marseille, à bord d’un taxi anglais aux couleurs rasta. Tom porte des chaussures dépareillées, s’habille avec de larges pantalons cousus dans des chutes de tissus récupérées, noue parfois des lacets rouge, jaune et vert en guise de cravate, et se coiffe d’un béret arborant la carte d’Afrique, d’un calot en bogolan ou encore d’un turban à la façon des Touaregs.
Régulièrement associé à la vie artistique marseillaise, il est aujourd’hui une référence afro-marseillaise et n’hésite pas à donner son point de vue sur l’actualité ou les grands thèmes de société aux journalistes des quatre coins de la planète qui viennent le solliciter.
«Ce matin, on peaufine, on met des petits mots version «académie française», hé ! le petit Noir n’est jamais allé à l’école mais il sait s’exprimer. En ce moment, je ne sais pas ce que j’ai, j’ai enlevé la soupape et je ne fais que de belles phrases. Les biographistes, oui tu as bien entendu, c’est comme ça que je les appelle… Les biographistes donc ne savent plus où ils en sont. On leur demande de tout noter, de faire le tri et de subir les humeurs de celui qui raconte. Parfois, c’est une petite danse le matin, à l’arrivée, il ne faut pas se laisser surprendre. J’ai même essayé plusieurs fois le coup du Gabonais ou celui du Yombo-yombo, mais elle a bourlingué la Petite, elle ne se laisse pas faire. Elle a son crayon et moi j’ai ma tchatche, c’est pas triste ! J’adore, elle me regarde par dessus ses lunettes, on dirait presque une prof d’Université ! Le rêve (rires)… La Baronne, mon épouse pour ceux qui ne la connaissent pas encore, dit même que le grand Noir a trouvé son nègre blanc. Oui, je la fais travailler, je la saoule … Depuis quatre ans, je lui fais mener une vie infernale mais je crois que je l’inspire ! On en a fait des kilomètres dans Marseille, en taxi et dans nos têtes, on a passé du temps au Sénégal dans les barques de pêcheurs ou dans les champs de mil, j’ai même réussi à la faire venir à Palmarin, et j’ai beaucoup travaillé pour ça. Mais c’était essentiel de voir d’où je venais, d’où était parti le petit Noir.
Cette histoire, on ne va pas la raconter dans l’ordre, dans la mesure où le protagoniste est vrac-à-lisé, oui, je suis en vrac mais tu vas voir, je sais vite me ramasser, non, c’est mieux, me rassembler. Ce qu’on va raconter là, c’est un bout de ma vie seulement, le reste c’est mon jardin secret avec du positif et du négatif, je l’emporterai avec moi. Si nos ombres pouvaient parler, on en saurait des choses. Ce jardin secret, je l’entretiens, je l’arrose bien sûr mais je ne le dévoilerai pas. Et puis si je racontais tout, personne ne me croirait tellement j’en ai fait… Des photos, j’en ai des centaines avec des personnalités de tous les bords; aujourd’hui je laisse tomber les images, j’essaie de tout emmagasiner dans mes neurones. Tout ça, ce sont des bêtises que je voulais léguer depuis longtemps, il faut faire vite, j’ai 66 ans. Tu sais, la vieillesse est un naufrage et du coup quand tu penses à quelque chose, il faut le faire tout de suite. Mais la vieillesse c’est aussi un privilège, tout le monde n’y arrive pas, il y a beaucoup de candidats mais très peu d’élus : pour tout dire, il y a des abandons de corps et âmes en cours de route. La vieillesse, ça peut être très long alors il vaut mieux commencer tard ; d’ailleurs, me concernant, moi et en personne, j’ai remis à plus tard, même si je suis sur la rampe de Charly Chaplin, oui, la rampe descendante ! Allez, on est sérieux, on se parle en protocole, on se vouvoie même pour mieux se concentrer. Je peux même servir un petit café pour le lancement de l’opération, non, deux cafés : un pour la main droite, un pour la main gauche, en fait un pour embêter l’autre… (clin d’œil) !
LE SENEGAL, POINT DE DEPART D’UNE AVENTURE
« On peut venir du fin fond de la brousse africaine et devenir un homme intégré dans la société française, sans lâcher les relations avec le village. C’est presque un casse-tête chinois mais ça tient la route! ».
Tom, 29 octobre 2002

Une enfance africaine dans un village de pêcheurs
Q UAND ON EST AFRICAIN, parler de l’origine, de là où on vient, c’est se référer à la lignée qui se perpétue à travers chaque individu. Débuter le récit de sa propre vie, c’est évoquer les deux lignées maternelle et paternelle et se rapporter à un territoire auquel est rattachée l’histoire de la famille.
Tout a commencé à Palmarin, un village implanté à environ 130 kilomètres au Sud de Dakar, là où les plages de la Petite Côte se fondent dans le labyrinthe de bolongs du delta du Siné-Saloum. C’est là que Thomas Samba SARR est né vers 1942. Trois frères et deux sœurs ont partagé ou traversé son enfance sous le regard attentif de Charlotte Dibor Sarr et de François Diegane Sarr.

Maman Charlotte et Papa François, années 1960 () Photos d’identité, collection T. S. Sarr
« Palmarin... du sable et beaucoup d’arbres ; des fromagers, des baobabs, des cocotiers... à proximité de l’océan. Palmarin, ... un village sans eau courante, ni électricité. Dès la tombée du jour, un village très noir, un noir qu’on ne connaît pas en Europe, une obscurité qui rend l’extérieur hostile » 1 Amadou Hampathé Ba 2 raconte, en d’autres lieux, que les enfants n’avaient pas l’autorisation de sortir des cases la nuit sous peine d’être confrontés à de terribles créatures. La nuit est réservée aux morts, elle leur permet de circuler, de se glisser dans l’espace alors déserté par les vivants. A Palmarin, rares sont les villageois qui s’aventurent la nuit tombée et les automobilistes téméraires oscillent entre deux comportements, ne pas croire à ces « sornettes » et circuler sans état d’âme ou bien ne pas oublier dans la nuit noire de saluer les ombres entraperçues.
Croyances, sacré, phénomènes étranges, relations entre mondes visibles et invisibles alimentent les histoires véhiculées par les autochtones. « Sept baobabs ont été plantés dans l’espace des marées à Ngallou ; ils constituent la maison du protecteur de la Petite Côte. Maman Ngueth, elle, est installée à l’entrée de Palmarin, là où une église a été édifiée. Une église à côté d’un lieu sacré, ce sont les bizarreries de l’Afrique… C’est elle qui nous protège et qui participe d’une certaine manière à la vie du village. On raconte que des ingénieurs ont programmé la construction d’une route à proximité de l’océan pour relier Palmarin aux axes goudronnés de Joal, sans se soucier des traditions. Une fois le chantier entamé, un cater-pillar a été retrouvé renversé à quelques centaines de mètres de là. Personne n’est venu demander l’autorisation de programmer cet aménagement au protecteur: une étape a été brûlée. Il aurait fallu passer par la tradition, suivre le parcours initiatique, faire des offrandes... Ici, il y a des sayetané , des démons, ils sont terribles, pire que ça y’en a pas ! Quand on a un projet et qu’on veut les tenir à distance, on dit: «Par la grâce de Dieu et des pangools , que mon vœu se réalise et nous éloigne de sayetané ». Les Pangools appartiennent à un autre registre, ce sont des génies, des esprits magiques liés aux ancêtres, dont il faut savoir s’occuper.
Papa essayait de nous rassurer par rapport à tout ça. Lorsqu’il nous réveillait pour arriver à l’aube sur notre lieu de travail, il se fiait aux étoiles, à leur position dans le ciel. Il s’agissait de marcher en toute tranquillité, à distance suffisante du génie, celui qu’on appelle Pangoo l, là il prenait la forme d’une lumière qui se déplace sur l’horizon. Tu voyais la lumière au loin, sans savoir d’où elle venait. Il n’y avait pas de village, pas d’électricité et la lumière était bien là. C’était magique, c’était inexplicable et du coup ça faisait peur ; on courait vite pour ne pas être rattrapés. ». Les Pangool font partie de la vie des villageois et leur présence se manifeste par des actes souvent scientifiquement inexplicables, de l’ordre du surnaturel. Tom précise : « Quand un Pangool a été provoqué par une personne qui n’appartient pas à son lignage, il peut devenir dangereux et exercer une emprise sur l’homme et son environnement, lancer des châtiments à travers la maladie, les incendies ou autres catastrophes». « Par leur agir spécifique, les Pangool assurent le maintien d’un ordre dans l’univers et la protection de certains groupes pour renforcer en eux la vitalité, la fécondité, la richesse » 3 . Il semblerait cependant que la réalité soit plus complexe. Deux groupes de Pangool sont en effet habituellement distingués : les Pangool de calebasse blanche, autrefois de bons ancêtres, surveillant nuit et jour leurs protégés et les Pangool de calebasse rouge autrefois de méchants ancêtres, plus exigeants, moins patients, venant tardivement au secours de ceux dont ils ont la charge. «Les Pangool de calebasse rouge te laissent endurer avant d’intervenir parce que tu leur prends souvent leur part. Ils te font subir ce que tu leur fais subir. Quand tu manges, il t’arrive de laisser tomber un aliment parterre, sans savoir pourquoi, eh bien le premier réflexe c’est de le ramasser et de le manger. Mais il faut le laisser, il ne faut pas contrarier le cours des choses: c’est pour les ancêtres, les Pangool , ceux qui n’ont pas pu manger. Quand mon grand frère Barthélemy ouvrait une bouteille, avant de boire et de servir, il versait un peu de liquide dans un coin à destination du protecteur. C’était une manière de dire qu’on ne les avait pas oubliés, qu’ils avaient aussi leur part. »
Avec pudeur et parfois maladresse, Tom fait des Pangool des êtres incontournables de la vie au village. Il semble leur accorder une certaine puissance et respecte leurs lieux de culte. Parmi ces lieux, l’eau sous toutes ses formes, à travers les bolongs, rivières, marigots, ou encore bord de mer, occupe une place très importante. Les terres et les arbres sont également investis par les Pangool sans oublier les places publiques, espace social où les hommes se retrouvent les jours où ils ne vont pas aux champs.
«Au sujet de l’enfance au village, j’ai plein de souvenirs qui me reviennent à l’esprit mais je ne dirai pas tout, il ya des choses que je voudrais me garder. Un proverbe dit: «Pour vivre heureux, vivons cachés» alors je fais l’application de la mémoire sélective, je garde un jardin secret pour moi que j’emporterai dans ma tombe. On a tous une vie cachée qui nous appartient.
Petits, on jouait à ramasser des brindilles pour alimenter le feu à l’heure du repas. Avec mes frères et d’autres, on jouait aussi avec des coquillages sur la plage. On prenait deux coquillages dans la main et il fallait en les lançant sur le sol faire en sorte qu’ils atterrissent sur le ventre, c’est-à-dire sur le creux. Ceux dont les coquillages tombaient sur le dos, avaient perdu. On appelait ça “ Lutte de coquillages ”, comme pour les lutteurs, il fallait tomber correctement pour se protéger. Il y avait des jeux du soir, le plus fameux s’appelait N’dolidoli . On était tous assis au sol, les jambes allongées, en face de celui qui dirigeait le jeu en touchant nos jambes au rythme de la chanson “ N’dolidoli , Maman N’dolidoli ”. A la dernière note, le chef d’orchestre avait la main sur la jambe de celui qui devait la replier. Le premier qui avait les deux jambes repliées gagnait et ceci jusqu’au dernier qui devait, lui, subir un gage. Nous avions aussi un jeu de cache-cache avec le perdant qui comptait sans regarder, le visage calé sur ses bras. Les enfants jouaient sur la place centrale du village appelée M’belath , là où avait lieu la causerie du soir. Les adultes qui tchatchaient, à même le sol, jetaient un coup d’œil sur les petits.
Certains jeux étaient plus cruels. On chassait avec un arc et des flèches mais on utilisait aussi le lance-pierre pour les oiseaux. Les flèches, c’était pour les poissons et les lézards. On faisait aussi des pièges pour certaines espèces. La chasse aux oiseaux était prospère au moment où les arbres étaient en fleurs. Quand les manguiers et les nébédays étaient couverts de fleurs, les amarantes, les perroquets ou les tisserins s’y posaient. Les oiseaux allaient boire dans les calebasses calées sur le tronc des palmistes pour récupérer la sève qui permet de faire le vin de palme. Ils étaient un peu saouls et c’était plus facile pour les attraper! On tirait beaucoup de pigeons, ça c’était le top du top pour le ventre. On faisait griller nos prises au feu de bois et on mangeait tout, même les lézards ; les parents n’étaient pas toujours d’accord mais on le faisait en cachette. Nos jeux c’était parfois pour montrer qu’on était des grands, pour donner une image…Il y avait à ce sujet une drôle de pratique. Pour le 15 Août, ceux qui le pouvaient, faisaient de la cuisine à l’huile comme les Blancs. Dans la semaine qui suivait, il en restait toujours un peu et les enfants qui venaient de manger ces plats, au lieu de laver leurs mains huilées, frottaient leurs bras, leur corps pour montrer aux autres qu’ils avaient mangé comme les Européens ! ».
« Palmarin, ce sont aussi des cases de terre et de paille organisées autour d’une cour dans laquelle les femmes préparent les repas. Pas de barrière, pas de mur... l’espace semble perméable, les hommes y circulent sans encombre, la proximité est bien là, tout le monde semble se connaître. Le village est à l’image d’une grande famille ! » 4 . Tom a fait des recherches auprès des vieux qui continuent à transmettre l’histoire des lieux et des hommes ; Georges SARR, cousin de François, le père de Tom, conserve de riches informations. « En fait, nous sommes tous de la même famille, les SARR ont fondé ce village puis d’autres sont venus s’installer. Palmarin a été reconstruit sur le site actuel en 1928, une énorme vague avait détruit le précédent village et les hommes ont du reculer dans les terres pour s’éloigner de la mer. Le village s’est développé à partir de trois groupes de maisons 5  : M’bin Diaga , M’bin Gomaque à côté de l’actuel arbre à palabre et puis M’bin Dialande , cette dernière maison correspond au quartier d’implantation de la maison de mes parents, Dialande , c’est le prénom de l’aïeul fondateur de ce bout de village. En France, on parlerait de hameau plutôt que de maisons… attention, là on part dans la France profonde du Berry et on roule les « r », présentement» (rires).

A quelques encablures de l’océan, le village dans le sable (Cliché C. Sarr)

Originaire de Palmarin, au pays des Sereer
E TRE ORIGINAIRE de Palmarin c’est appartenir à l’ethnie sereer , une ethnie démographiquement minoritaire comparée aux Wolofs et comportant quelques catholiques dans un pays majoritairement musulman où s’imposent deux confréries les Mourides et les Tidianes .
«Les prêtres blancs n’ont jamais empêché les pratiques animistes. Ils étaient venus pour évangéliser mais tout en respectant les traditions des peuples côtoyés. Les prêtres venaient même assister à des cérémonies animistes. On a toujours conservé les deux religions animiste et catholique. Les hommes allaient à la messe mais ça ne les empêchait pas de continuer à faire ce que leurs parents leur avaient appris. Mon père savait hypnotiser les serpents avec des incantations. C’est ce qu’il a fait une fois sur un chemin où nous marchions tous les deux pour rejoindre les champs. Il y a eu un bruit, il m’a demandé de ne pas m’arrêter, je l’entendais chuchoter puis avec son coupe-coupe, il a tranché l’animal. A la maison, il y avait des gens qui venaient se faire soigner ; mon père composait des préparations avec des plantes et des racines. Chaque homme avait ses connaissances et sa spécialité en matière de soin. Comme d’autres, mon père pouvait t’empêcher d’aller loin et d’avancer. Pour agir, il travaillait à partir d’une empreinte du pied d’un homme à immobiliser laissée dans le sable. Aujourd’hui, on dit encore au village qu’un homme qui marche pieds nus doit effacer ses traces pour éviter des sortilèges. Certains anciens savent faire revenir un fils parti en France contre l’avis de ses parents ou bien envoûter une jeune fille pour qu’elle devienne amoureuse du prétendant qui ne parvient pas à la séduire (silence). Moi aussi, j’ai quelques pouvoirs que j’utilise parfois... (rires) ».
En parlant de sa culture d’origine, Thomas insiste aussi sur le fonctionnement de la société sereer selon un principe de bilinéarité : tout individu se rattache obligatoirement à un patrilignage et à un matrilignage. Une trentaine de noms sont adoptés par les individus tant du côté du patronyme que du matronyme. «C’est la lignée de la femme qui est importante et qui marque la famille ; le père n’a que le droit du nom sur l’enfant mais le reste c’est la maman. Notre tim maternel est fata-fata c’est le symbole de la prospérité, le signe des chanceux qui valorisent tout ce qu’ils touchent et notre tim paternel est yokam qui évoque la fraîcheur sous l’arbre, le repos, la paix . Les tim sont un peu notre étoile, notre ligne de conduite. Tous les Sarr qui ont le même tim se réunissent une fois par mois à Dakar pour faire des échanges d’idées, des échanges culturels. C’est un peu comme un clan qui programmerait des retrouvailles pour entretenir la culture commune et éviter que tout ça se dessèche et disparaisse. Il faut humidifier la terre pour qu’elle continue à produire eh bien là, c’est un peu la même chose ».

Pour ancrer son histoire, Thomas évoque fréquemment la famille Senghor, elle-même d’origine sereer . « Quand on est sereer , on parle de Léopold Sédar Senghor, sa famille est originaire de Joal. C’est la référence numéro un: il est devenu président du Sénégal au moment des indépendances, juste après la colonisation. Et puis il est connu mondialement pour ses écrits et parce qu’il a beaucoup voyagé et rencontré de grands hommes politiques. Il a fait partie de ceux qui ont parlé de la négritude, ça c’est un mot important. Dans ma vie, j’ai à plusieurs reprises rencontré des membres de sa famille. J’ai fréquenté Yacinte Senghor le notaire qui a conclu la vente de notre maison de Grand Yoff, à Dakar ; son fils Daniel m’a fait rencontrer son oncle Charles Senghor, le grand frère du Président, avec qui j’ai beaucoup discuté. C’est comme ça que j’ai appris que Charles et Léopold Senghor faisaient la vaisselle à Marseille dans le café Noailles, à la place de l’actuel immeuble Monté-Carlo sur la Canebière. A l’époque, ils étaient étudiants et habitaient rue des Dominicaines à Belsunce. Il a tout de même été le premier Noir agrégé de grammaire et il a réussi à être membre de l’Académie française, ça compte dans l’histoire d’un peuple…
Nous avons aussi un lien de famille : un oncle de ma maman qui s’appelait Koly avait épousé une Marianne Senghor. Et puis à Marseille, chez Vitalis mon patron tailleur, j’ai connu Babou Senghor, le neveu du Président ; il venait faire couper des costumes pour lui et pour ses fils. Il m’a demandé d’où je venais et en lui racontant l’histoire de ma maman, je lui ai parlé de nos liens avec les Senghor. Babou Senghor, je le connaissais par le volume, c’était le docker le plus célèbre de Marseille 6 . Il arpentait les quais avec Sembene Ousmane, militant devenu cinéaste et qui a écrit dans les années 1950, le « docker noir », un roman qui se passe à Marseille dans le quartier Belsunce 7 . Dans ce roman, on parle de ma boutique autrefois aménagée en blanchisserie et tenue par madame Marie ».
Des Sereer ont été impliqués dans des postes politiques et administratifs de haut niveau et appartiennent au monde des élites, d’autres ont aussi été remarqués par leur force et leurs ruses déployées à l’occasion des combats de lutteurs. «Au Sénégal, il y a deux sortes de lutteurs. A Dakar, c’est plutôt un sport violent, ailleurs et notamment sur la Petite Côte, ce qui est mis en avant c’est l’agilité et l’adresse des lutteurs. C’est un autre état d’esprit, c’est dans les villages que ça se passe. Les champions de lutte sont très réputés au Sénégal, c’est un peu comme les footballeurs qui ont, chez nous, un succès fou. L’annonce des combats entre les plus connus fait la une des journaux nationaux.
Les lutteurs, ce sont des montagnes ; certains peuvent mesurer près de deux mètres et peser plus de 100 kilos. Sur les plages, on les voit, ils font énormément de sport, des pompes, du jogging. Ils ont un physique très musclé. Quand ils luttent sur le sable, entourés de spectateurs, ça se passe au clair de lune et les grigris sont là pour les protéger. Lutteur, c’est tout un rituel, ça demande une grande préparation. Les combats sont organisés par les hommes de chaque village qui s’affrontent pour mesurer leur force. A partir des rencontres, il y a un classement des lutteurs en trois catégories: les premiers appelés les N’bir , les deuxièmes les Atiaf et les troisièmes les Allack . Ce classement permet aux lutteurs de même niveau de se rencontrer. Le féticheur joue un rôle important: c’est lui qui conseille la concoction de lotions dont les hommes doivent enduire leur corps. Aujourd’hui, j’imagine que ces lotions aux vertus mythiques doivent en réalité limiter les prises de l’adversaire en rendant la peau légèrement glissante. Le féticheur dit également quelle racine ou feuille d’arbre il faut consommer. On voit les lutteurs mâcher des feuilles ou des bouts de bois avant les combats». Des potions préparées dans le plus grand secret sont destinées à rendre le lutteur plus fort, à la fois physiquement et mentalement ; l’objectif reste celui de mieux maîtriser l’adversaire. «Il s’agit de solliciter le pangool qui aidera à acquérir cette maîtrise. Chaque lutteur possède une corne remplie d’ingrédients divers aux propriétés magiques ; il porte aux chevilles des bracelets de cauris et attache des grelots autour de ses mollets. Sa tête est entourée d’un morceau d’étoffe insérant un cauri à hauteur du front pour se protéger du pangool de l’ad-versaire et enfin il attache sur son corps des ceintures en tissus ponctuées de nœuds dans lesquelles le féticheur a fait mettre « quelque chose d’agissant » ». L’ensemble de ces parures est destiné à convaincre le lutteur de sa force, à l’accompagner dans son entreprise et à lui accorder une certaine invincibilité. Le rituel de préparation ne se cantonne pas aux hommes, il concerne également le lieu de déroulement du combat appelé le N’guel . «Les lutteurs jettent en l’air une préparation composée de gros sel, de riz, de charbon d’un bois précis et de sable à la provenance sélectionnée, qui retombe sur le sol, là où les hommes s’affrontent». Cette pratique a traversé les siècles et il n’est pas rare, aujourd’hui encore, d’assister dans les villages à des combats. A l’occasion de certains passages à Palmarin, Thomas a déjà été sollicité pour participer et soutenir des combats organisés sur place qui constituent un véritable événement pour les populations locales. « Les Palmarinois sont avant tout des cultivateurs et des pêcheurs et au village, il n’y a pas beaucoup de place pour les distractions. C’est l’activité économique qui occupe la majorité du temps, c’est elle qui fait vivre les familles ».

Entre mer et champs : au rythme des saisons
D ANS LE RESPECT des règles de bienséance africaine, Thomas parle en premier de sa mère Charlotte, une femme qu’il admire, source d’inspiration dans l’apprentissage d’un savoir être et dans la structuration de ses projets
« Ma maman avait un champ de coton: avec sa production, elle fabriquait des fuseaux et à partir de ça, elle nous confectionnait des vêtements. Avec le coton collecté, le tisserand produisait le tissu nécessaire, puis elle achetait du fil par troc, en échangeant du sel et du poisson séché. Elle fabriquait ensuite pour sa famille des alouck , des sortes de pagne pour homme, faisant office de culotte, cousus comme les tenues portées par les lutteurs sénégalais lors des combats.
Ma maman avait des salins partout, elle en avait plein ; aujourd’hui, on les a toujours mais ils ne sont plus exploités dans leur totalité. Les terres délaissées deviennent très convoitées : des exploitants voudraient bien en avoir la gestion pour y maintenir l’activité du sel. Une petite cousine à ma maman en exploite encore un peu pour la commercialisation puis en donne à la famille pour une consommation personnelle. J’ai toujours de grands pots en verre remplis de gros sel de Palmarin, expédiés par ma sœur Sophie, après la dernière récolte.
Maman Charlotte confiait le sel à des hommes de Palmarin, un sel conditionné dans de petits paniers tressés ; ils allaient ensuite en pirogue vendre la production aux abords de Kaolack et en Gambie. Au retour, ils passaient à la maison et venaient payer le sel.
Mon père partait lui aussi en pirogue vendre le poisson séché et le sel produit par sa femme ; il allait à Kaolack et Sokone et m’emmenait, de temps en temps pour m’initier. La cargaison était stockée dans des paniers de rônier tissé ». Enfant, Thomas était passé maître dans l’art de la vannerie : il produisait le plus souvent de grands paniers en hauteur, appelés anafa, destinés aux poissons et des paniers ronds du nom d’ adamba prévus pour le sel. Thomas dit avoir acquis ce savoir-faire sous l’arbre à palabre, un endroit presque mythique où se dispensent de nombreux enseignements. Doutant de l’écriture de ces termes qui ont marqué son enfance, Thomas cherche dans un guide touristique sur le Sénégal quelques traces de cet artisanat qui aurait pu devenir une caractéristique de Palmarin, mais en vain. Il n’y a pas si longtemps, les paniers de sel dont la taille correspond à un grammage particulier étaient installés en bordure de route pour une vente directe aux consommateurs. Aujourd’hui, ce type de vente est maintenu mais les paniers en rônier ont été remplacés par de grands sacs renforcés en plastique blanc.
Dans les années 1980, Tom est retourné avec la Baronne à Sokone, sur la route de Gambie, là où il allait autrefois, en pirogue avec son père. « Je me souviens qu’à la marée montante, des bateaux de Marseille venaient chercher de l’arachide à Kaolack et Lyndiane, et empruntaient comme eux, cette route des bolongs. La pirogue de mon papa s’appelait baranini , un nom d’origine dioula qui signifie «porteur»: c’était bien là la mission de cet outil de transport qui permettait d’organiser toute l’activité économique ».
Dès la période pré-coloniale, sel, pagne et poisson ont fait l’objet de troc dans cette région. Pour qualifier les sereer , P. Pélissier parle d’une «civilisation du bovin et du mil » 8 . L’élevage est considéré comme le gage de la sécurité alimentaire et l’assurance de revenus. Le lait et ses dérivés participent à l’amélioration de l’alimentation. Quant à la culture de céréales (mil, sorgho et riz), elle est le plus souvent destinée à l’auto-consommation. Les paysans sereer ont mis en place un «système agropastoral relativement intensif et une économie domestique qui assure en priorité l’autoconsommation vivrière » 9 . Ils ont dans un premier temps exprimé une réticence à produire de l’arachide, pilier de l’économie du Sénégal. Puis ils ont inséré l’arachide dans leur système agraire, tout en maintenant des dynamiques particulières de production. La rotation triennale ainsi organisée (arachide-céréales-jachères) a nécessité une extension du territoire cultivé et ceci au détriment de l’espace sylvo-pastoral. En complément de cette organisation, les Sereer de la Petite Côte ont développé la pêche.
«Allez, on va à la pêche? En fait, on a commencé petits à s’intéresser aux poissons, d’abord avec des flèches, et puis des flèches, on est passé à la palangrotte… Oui, la pêche à la ligne. On devait avoir une dizaine d’années, le soir on prenait une pirogue et on partait pêcher toute la nuit dans les bolongs. La pêche c’était notre quotidien au village. On regardait faire les adultes, on était très attentifs et on reproduisait. On était fiers de savoir faire. Quand on allait à la pêche, c’est moi qui attrapait le plus de poissons. A l’époque j’étais un des plus jeunes, les autres étaient jaloux, surtout un certain Paul qui me donnait des petites frappes. Sur le chemin du retour, personne ne m’aidait à porter mes poissons. C’est en regardant papa dans la pirogue que j’avais appris. On pêchait aussi dans l’océan et là c’était des gros poissons: des mérous, des capitaines et même des petits requins. La pêche était propice, on ne revenait jamais bredouille. Pour les filets, il fallait être plus grand : les plombs en bas donnaient du poids. C’était l’épervier qu’on maniait à la main. Il s’agissait de le lancer en l’étalant le plus possible sur l’eau… et sur les poissons aussi, sinon… (rires) mais attention à Mami Wata, la sirène des côtes africaines. Tous les enfants qui ont écouté des contes d’Afrique la connaissent.
Parallèlement aux activités de la pêche, il y avait l’agriculture : au mois de juin, le débroussaillage permettait de dégager les terrains pour envisager la semence de riz mais aussi de sorgho et de mil récoltés en septembre et octobre. Les femmes allaient cultiver le mil à côté de Palmarin à Yayem. Pendant le temps des cultures, on vivait dans un autre village, à côté des champs exploités. On habitait chez des gens qui nous permettaient de cultiver leurs terres en échange de quelques bottes de la récolte. Les mamans portaient leurs enfants dans le dos, elles les installaient en bordure du champs et les surveillaient beaucoup à cause des serpents et des scorpions.
Quand la pluie tardait à venir, les femmes se réunissaient en brousse, à l’abri du regard des hommes, dans la tenue d’Eve entre guillemets, dans un endroit précis sous un arbre. Elles attiraient l’attention du pangool, de l’esprit qui doit favoriser la pluie, en frappant des mains, en tapant sur des calebasses et en psalmodiant des chants destinés à la cérémonie.
Le mil, c’est un vrai souvenir, un souvenir entretenu par ma sœur Sophie qui m’envoie des gâteaux confectionnés avec cette céréale. Ces gâteaux, c’est toute mon enfance : petit, j’étais le marmiton, celui qui faisait la vaisselle, qui aidait aux tâches ménagères ... Maman n’avait pas encore eu de fille pour ça... Elle me récompensait en me donnant des petits gâteaux de mil. Quand Sophie m’envoie un colis, j’ai le vague à l’âme... je suis vague-à-l’âme-isé, oui, c’est ça, « vagalamisé »... (rires)! Il faut inventer des mots: tu vois si je rentre à l’Académie française, je saurai quoi leur dire à d’Ormesson et à celui qui a écrit «Les allumettes suédoises»...
Après la récolte, on plaçait les graines dans les greniers et puis on avait les mois de novembre à mars pour faire la campagne de pêche. Durant l’année, les femmes allaient s’approvisionner dans les greniers familiaux où elles extrayaient les grains qui seraient consommés pour la semaine. Dans le grenier, les céréales étaient entreposées avec leurs tiges, sous forme de bottes ; les femmes sortaient deux ou trois bottes qu’elles détachaient et posaient au sol avant de les battre pour détacher les grains. Les grains étaient ensuite ramassés et rassemblés dans des paniers ou des calebasses pour être acheminés au village où le travail continuait. Il s’agissait alors de transformer les grains pour les consommer: ils étaient étalés sur des nattes dans la cour intérieure de la maison pour être séchés. Et là, la grande cavalcade commençait: il fallait surveiller les poules, regarder les oiseaux qui zieutaient les grains, postés dans leur nid sur les branches des cocotiers, écarter les cochons de toutes les couleurs... noirs, blancs. Ensuite il fallait « dégrainer », décortiquer et c’est là que le pilon et le mortier entraient en vedette... non, entraient en valeur... en fin d’après-midi... Tout ça, ça donnait du riz complet, celui dont, nous, les Occidentaux, on en raffole.
La vie était organisée autour des saisons, ça marchait bien: c’était en vrac mais organisé. Pendant la campagne de pêche, période où les hommes sont absents, les femmes allaient chercher les mboume , sorte de noix récoltée sur les palétuviers. Elles les décortiquaient, les plaçaient dans des paniers ensuite trempés dans l’eau de mer pour faire une saumure comme pour les olives. Après cette opération, les amandes étaient étalées pour être séchées au soleil ; la production était réservée à l’alimentation familiale, cuisinée notamment dans le sikat , le couscous de mil avec du poisson. Je crois que toute cette force, cette vitalité qui me caractérise aujourd’hui, je la tiens de ces produits très riches qui m’ont été donnés quand j’étais petit.
Nos aïeux avaient des connaissances inouïes mais ce sont des connaissances verbales et finalement beaucoup de choses se sont évaporées dans la nature. Par exemple il y a les vertus du moringa, cet arbre que les sereer ont baptisé nébéday , c’est une véritable richesse pour la médecine des Africains. On utilise les racines pour faire des cataplasmes sur des plaies, on mange aussi ses feuilles qui procurent du calcium, des sels minéraux et de la vitamine C. J’ai des feuilles séchées à la maison, je les réhydrate et puis je fais des salades en les mélangeant à du cresson, du persil, des germes de blé… stop ! Je ne te donne pas la recette, Petite, c’est la recette de la vitalité ! Chacun peut trouver la sienne. Quand on a un certain âge, il faut savoir entretenir ses vieux os comme dit le poète».
Ce système économique impulsé par les villageois accordait une grande place au troc avec un jeu des saisons, des lieux et des activités multiples. «Quand on avait fini la moisson et qu’on avait tout “en-grenié »... Oui, c’est un mot à moi que je viens d’inventer, autrement dit on avait rempli le ventre du grenier, il ne restait plus qu’à passer l’été. Les hommes de Palmarin partaient sur d’autres territoires, dans d’autres villages, pour y pratiquer des petites activités. Certains partaient en Gambie pour y tailler des fagots, d’autres pour cultiver, d’autres encore allaient dans les secteurs à rônier pour y préparer du vin de palme. En l’absence de ces villageois par ailleurs pêcheurs, il fallait continuer à nourrir les familles restées sur place et c’est le troc qui permettait les échanges. Les pêcheurs originaires de Fatick, à côté de Kaolack, avaient pour habitude de venir s’installer avec leur pirogue à Fafanda, à proximité de Palmarin. Ils venaient faire la saison de pêche accompagnés par leurs femmes et leurs enfants. Ils construisaient de grandes cases rectangulaires qui servaient d’habitation durant trois mois et puis des cases plus petites qui étaient réservées au stockage du poisson préalablement salé et séché. Des Palmarinois, grands comme petits, pitchouns et pitchounets comme on dit chez nous, allaient à la ruée de ces lieux de pêche et de transformation des poissons, avec des bassines d’eau sur la tête. Ils portaient aussi du riz, du mil et du sel, avec l’intention de profiter de la présence de ces saisonniers pour faire du troc. L’échange avait ses règles, des dosages précis avaient été établis à partir de divers récipients. C’est une boite de conserve de tomates usagée qui permettait de faire l’échange des produits solides. Une pesée de riz donnait droit à deux tas de poissons. Pour l’eau, la mesure se faisait autrement : un seau métallique correspondait à un panier de poissons. Une fois au village, une partie des poissons était consommée, une autre était utilisée pour se lancer dans de nouveaux trocs. On échangeait avec toutes sortes de produits : du pétrole, des mèches pour les lampes, des balais en feuille de palmier et parfois même des pagnes. Tout s’échangeait, les Palmarinois étaient les rois du troc. Ma mémoire me fait défaut pour me souvenir de l’utilisation de l’argent dans cette période. Le troc devait être dominant, c’est drôle je n’ai pas d’image de circulation de billets. C’était un autre monde qui peut sembler très loin aujourd’hui mais dans lequel il y avait aussi du mouvement, des déplacements, de la diversité. Moi même, j’ai fait des petits voyages la plupart du temps en pirogue : mon premier grand voyage reste celui réalisé à Joal avec papa, toujours pour y vendre du poisson. Parmi les destinations, il y avait aussi Dufir, sur la pointe de Sangomar, un point de vente très connu de jujubes et de atohoye , un fruit qui s’appelle akh en wolof. Palmarin était au centre de notre vie mais à travers les différentes activités, nous avions cette possibilité de passer d’un village à l’autre, de découvrir de nouveaux territoires soit en s’y déplaçant, soit en écoutant ceux qui passaient chez nous mais qui vivaient à l’année dans d’autres régions. Je me souviens des Mauritaniens, c’était à la fin des années 1950, ils venaient au village avec des chameaux, par caravane. Ils venaient eux aussi chercher du sel, les villageois leur laissaient un terrain durant leur séjour, le temps de négocier leur cargaison. Ils payaient soit en argent, soit avec des étoffes ou encore avec du lait de chameau. On ne connaissait pas le lait de chameau et ma maman nous disait que c’était du lait de lion et qu’on serait très fort si on en buvait. C’était une superbe ruse et nous les gamins, on y croyait : on en buvait un maximum et on montrait aux autres nos muscles en disant qu’on était bien fort comme des lions (rires) !

En tant que jeune garçon, j’étais initié par mon père aux travaux de la pêche et de l’agriculture, et je ne suis jamais allé à l’école. A cette époque, les parents étaient opposés à l’école, ils avaient besoin de main d’œuvre ; dans leur esprit, l’école c’était pour les gratte-papiers. C’était dur de faire vivre toute une famille. La scolarisation est partie de Sophie. Marcel Wally, mon petit frère est allé à l’école, puis il est allé à la ville, il est devenu lutteur, il a fait apprenti maçon puis fonctionnaire à la Ville de Dakar. Aujourd’hui, il est retraité 10 . Michel aussi a appris un métier à l’école, il est devenu concepteur d’enseignes publicitaires. Et Anne-Marie s’est spécialisée du côté des ONG et des associations, à partir de ses études dans le paramédical. Chacun a eu son parcours avec ou sans école… »

Pêche en pirogue au large de Palmarin (Cliché C. Sarr)
L’ENVIE DE PARTIR: JEU DE MIGRATIONS
« Un être humain doit savoir ce qu’il veut. Pour atteindre le fruit de l’arbre, il n’attend pas qu’il tombe ».
Proverbe Sereer à la sauce Thomas 1 er décembre 2006

Les préparatifs de la traversée
«LAFRANCE, je la voyais à travers les religieux installés au village ; ils venaient tous de France et ils en parlaient. Je servais le dimanche à la messe mais j’écoutais aussi les sœurs qui passaient chez nous, elles prêchaient la bonne parole surtout auprès de maman Charlotte qui s’est vue confier une mission dans l’église. Elle intervenait auprès des adultes qui voulaient se faire baptiser, elle réunissait tous ces gens pour les préparer au baptême. Alors du coup, il y avait souvent des religieuses à la maison. L’idée du départ germait même si je ne savais pas ce qui m’attendait derrière l’Atlantique.
La première migration, c’est Palmarin-Dakar. J’avais un grand frère Barthélemy, à l’époque il était mécanicien, il faisait des courses de motos et travaillait pour un patron installé à Dakar du nom de César Badji. Le garage était implanté à côté du marché de Soumbe Dioun, dans le quartier de Gueule Tapé. J’avais envie de partir en France et j’en avais parlé à Barthélemy. Mon grand frère, c’est l’articulateur, celui qui m’a permis d’être là.
Quand je suis venu à Dakar pour voir Barthélemy, j’en ai profité pour aller regarder les bateaux dans le port. À Palmarin, il y avait des pirogues ; des gros bateaux, on n’en voyait pas. Pour moi, comme pour les autres Sénégalais, les bateaux allaient en France, et pas ailleurs : c’était comme ça que je partirais. Aujourd’hui, les jeunes rêvent des Etats-Unis ou envisagent une migration en Italie ou en Espagne… Les temps changent !
Dans la rue Vincent, derrière la rue Mohamed V, il y avait une agence de voyage dans laquelle mon frère avait un copain dénommé Ousmane. On s’y est rendus, on a vu ensemble ce qu’il fallait faire pour obtenir des papiers. Pour faire la demande de passeport, il convenait d’annoncer une destination et pour mon dossier on a officiellement inscrit « Libéria-Morovia ». Avec ça j’ai obtenu le passeport et Ousmane m’a délivré un billet de bateau à destination de Marseille, le moins cher possible, c’est-à-dire avec une place située dans la cale. Le coût était de l’ordre de 17 000 FCFA, ce qui représentait une grosse dépense à l’époque. C’est mon grand frère qui a tout pris en charge.
Mes parents sont au milieu de tout ce que j’ai entrepris depuis mon enfance. On était donc allés les voir à Palmarin pour en parler et demander, non pas leur autorisation mais, comme on dit, leur bénédiction. Pour leur dire qu’on avait les billets, qu’on avait fait le nécessaire. Pour parler en langage moderne, il y avait un accord préalable ; on avait tout d’abord discuté avec une religieuse et maman. Ma tête était dans la couture par rapport à l’initiation de ma maman, c’est donc à Charlotte que j’en ai parlé. Il y avait un projet en gestation... Hé, le petit Noir parle le français de Molière. J’allais rater une marche : la bonne sœur m’avait donné l’adresse de son frère, Monsieur Brun, gérant de l’hôtel continental, au 6 rue Beauvau à Marseille. J’avais un contact sur place. Tout ça s’est fait au moins sur un an.
L’image de la France c’est exactement l’image que projette l’Amérique dans les pays en développement. C’est comme les feuilletons qui idéalisent la réalité : tout est beau, tout est rose ! Si je suis aux Etats Unis, j’ai réussi ma vie. Arriver en France, c’était le paradis surtout pour un petit Noir broussard... au fond de sa brousse... Quel mot je peux trouver? L’eldorado ! C’était l’eldorado. Le mythe qui est resté c’est celui de l’oncle d’Amérique, celui qui donne tout... l’héritage de l’oncle d’Amérique c’est tout. Moi je serai sans doute l’oncle d’Amérique de mes nièces.
Pour mon papa qui voulait faire de moi un pêcheur, voir son fils partir en France, c’était énorme, c’était franchir une étape très importante et aller vers un changement social ».

Le grand voyage
« DANS LA MESURE où il n’y avait pas de demande de visa pour la France, j’ai pu monter sur le bateau avec un passeport destination « Liberia-Morovia » et un billet pour Marseille. Comme ça, ça paraît extravagant mais je devais me débrouiller et m’adapter à une situation pas très confortable. Une fois sur le bateau, les billets ont été contrôlés, l’équipage a pu prendre conscience d’une irrégularité dans la démarche qui devait normalement aboutir à un retour sur Dakar. En réalité, on m’a laissé voyager: j’ai fait Dakar, Las Palmas, Casablanca et Marseille sans être inquiété.
Pendant ce temps, mon statut de « clandestin » m’a conduit à être considéré comme une main d’œuvre potentielle le temps de la traversée. On m’a emmené dans les classes standard pour y assurer diverses activités : je débarrassais les tables, apportais les plateaux dans les cabines de passagers malades et épluchais les pommes de terre dans les cuisines. J’allais aussi chercher à la cambuse, les produits nécessaires pour ravitailler la cuisine ; c’était un genre de réserve destiné à faire vivre le bateau pendant le séjour. Du côté de l’équipage, comme du côté des passagers, on m’avait pris en sympathie et des touristes m’ont même donné des pourboires pour service rendu. Avec le maître d’hôtel, les garçons de café, j’étais en bons termes... C’est peut-être aussi parce que j’étais catholique. Ils me disaient : « Mariole, (c’est le nom qui était inscrit sur ma chemise), ne t’inquiète pas, tu vas débarquer à Marseille ». J’étais obéissant, discipliné sur le bateau et quand on me demandait où j’allais, je montrais mon adresse à Marseille écrite par la religieuse sur un bout de papier. Je pense qu’ils ont fait vérifier les coordonnées avant l’arrivée pour voir si c’était réel. Tu vois la droiture c’est important !
On se demandait comment j’étais arrivé à bord, et aujourd’hui je pense que Ousmane devait avoir des complices sur le bateau. Le billet avait été payé plus cher que les prix habituellement pratiqués: ça a du servir à payer des complices. Des réseaux qui permettaient d’aller en France à partir de l’Afrique, il en existait. J’ai même appris par la suite que certains Africains qui avaient des relations avec le port, s’occupaient de ça depuis Marseille et faisaient traverser clandestinement des migrants en empruntant des bateaux pour touristes moyennant des sommes importantes et quelques «services rendus» à l’arrivée. On retrouvait parfois les Africains fraîchement débarqués dans des cuisines de restaurant à Marseille dans le quartier Belsunce, ils travaillaient pour ceux-là même qui avaient organisé leur voyage. Sur le pont, on nous faisait voir les exercices de sauvetage, ça on y avait droit, même si on était à part. Il y avait des vrais clandestins sénégalais sur le bateau, sans billet. Les clandestins disaient qu’ils venaient acheter à des matelots sur le bateau des jeans Wangler et Levis et qu’ils ne se s’étaient pas rendus compte quand le bateau avait appareillé. A l’époque, les matelots devaient acheter la marchandise au Maroc et revendaient ensuite quand ils étaient à quai. Pour moi, c’était un prétexte, un paravent chinois. L’histoire des jeans, c’était comme un mot de passe, un alibi à sortir au moment des interrogatoires. Moi, j’étais différent, j’avais pris un billet, j’étais un naïf, un ignare.
L’arrivée dans le port, je ne l’ai pas vue, on était dans la cale. On est arrivé à la Joliette, c’était le paquebot l’Ancerville de la compagnie Paquet, on a attendu dans le bruit des machines, on ne savait pas ce qui se passait dehors. Nous avons dû rester un jour sur le bateau, enfin c’est ce que j’ai imaginé parce que je ne voyais pas le jour ; on m’a fait débarquer avec un groupe de Manjaks .
Ma première image de Marseille, c’est des grilles pointues, pour moi tout était triple, démesuré, gigantesque. Pour moi qui était habitué aux pirogues, le paquebot était un continent.
A Marseille, les Manjaks avec qui j’ai débarqué m’ont emmené en haut de la rue des Chapeliers, «chez des Noirs». Pour moi qui venait de la brousse, qui vivait en plein air, cet endroit était un trou à rat. Les parents chez qui ils m’ont emmené étaient des Africains marseillais bien noirs qui connaissaient la rue Beauvau. Je pouvais enfin retrouver mon contact.
Ce petit groupe qui s’était constitué sur le bateau partageait le même projet de migration pour la France mais nous avons tous eu des parcours différents. Avec moi, il y avait un gars qui est devenu architecte, qui a fait l’école de la Rouguière dans le 11 ème  ; il a épousé une européenne puis il est parti s’installer à Paris. Il y avait aussi David qui est resté à Marseille et qui est devenu plombier: ses enfants m’appellent Tonton Thomas. Comme on nous mettait tous ensemble, j’ai tissé des liens avec les clandestins et certains je les ai revus longtemps. Il y avait Copa qui a travaillé sur les chantiers de La Seyne/Mer ; il n’est pas resté à Marseille, il est allé à Toulon. Et puis, un journalier Nyang qui travaillait sur les quais à Dakar et qui avait décidé de larguer les amarres, il est devenu menuisier-ébéniste, il a fondé une famille et s’est installé dans les Pyrénées.
J’ai revu aussi des membres du personnel du bateau. Un des messieurs qui s’appelait Gaby et qui tenait la cambuse m’a reconnu dans la rue à Marseille ; il vit aujourd’hui dans le quartier de la Plaine dans le 6 ème . J’ai revu aussi Gérard, un des garçons du bateau, il y a à peu près dix ans, dans le restaurant du Panier, chez Etienne. Il servait là, on était venus manger des pizzas et on avait été gâtés ! Il y avait un autre garçon sur le bateau qui s’appelait Claude Bigot, originaire de Cognac ; j’allais danser au Soupirail, rue Curriol et lui habitait dans cette rue. On s’est fréquentés d’ailleurs, il était toujours à bord et puis on s’est perdus de vue. Et puis je dois parler de Coco, cuisinier, qui m’a reconnu plusieurs dizaines d’années après, il avait vu des émissions de télévision que j’animais, et savait où j’étais installé. On s’est croisés, il faudra aller le rencontrer. Il était là lors de la première traversée et puis quand j’ai voyagé avec la Baronne pour la présenter à la famille au Sénégal avant notre mariage en 1970 ».
Près de quarante ans plus tard, dans un magazine télévisé 11 , Tom parle de sa migration et du grand voyage effectué depuis Palmarin et déclare en regardant les bateaux dans le port de Dakar : « Un Noir dans le noir, qui broie du noir et qui pense aux Noirs, alors là, c’est du noir total. J’ignorais où j’allais, la culture que j’allais trouver. En fait la lumière était devant moi et je remercie le bon Dieu».

Premier retour et vacances au pays
«J ESUISRETOURNÉ au Sénégal en 1965. A cette date j’étais toujours célibataire, je n’avais pas encore rencontré la Baronne. Il y avait Rose que je connaissais depuis l’enfance, c’était ma promise au village ; en 65, ça s’est accentué mais je n’avais pas le mariage en tête, ... ni le sexe opposé mais attention, je n’étais pas en retard! Même quand je me suis marié avec la Baronne, je n’étais pas conscient que je me mariais. Je ne sais pas me projeter, avoir des projets, je fais spontanément... ou je crois que je fais spontanément. Je ne vois pas du tout ce que les choses vont donner dans l’avenir. Dans le foyer de Charlotte et François, mes parents, c’est la seule chose qu’on ne nous a pas appris, c’était normal. Aujourd’hui je regarde cette continuité de vie que j’ai eue et qui s’est construite au jour le jour, sans projets prédéfinis. Tout est arrivé au fur et à mesure, par étape. Finalement c’est une manière d’être ouvert à tout, de ne pas se limiter et s’arrêter sur une idée et une seule... ».
Dans le cadre de son activité professionnelle, à Marseille, Tom fonctionne par rapport aux opportunités qui s’offrent à lui: quelqu’un vient parler à la boutique de la sortie de nouvelles chaussures couleurs rasta en précisant qu’il peut donner une adresse de fournisseur en Andorre, et l’affaire est conclue.
L’idée de constituer un capital immobilier est venue beaucoup plus tard: «Y’a eu un changement intérieur ; je me suis mis en conférence avec moi-même pour réfléchir au fait que mon entourage voulait comme moi acheter dans le quartier Belsunce à Marseille. Moi, j’avais saisi une occasion, et après ça, j’ai voulu acheter d’autres logements mais sans objectifs quantitatifs. Je le faisais parce qu’il y avait un plaisir de dire, il y avait un défi aussi. Je suis allé moi-même, ou plutôt, Tom et Samba, le Marseillais et l’Africain, sont allés ensemble rencontrer des propriétaires. Les autres passaient par moi pour obtenir des informations sur les appartements. Et puis c’était ludique... on peut inventer la ludic-manie ? C’est joli comme mot, et puis c’est bien ça !

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents