Grandeur et déchéance
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Description

Ils sont deux cousins, Boniface et François, deux Alsaciens, nés en même temps que la Révolution ; deux voisins, deux « pays » du village de Diebolsheim, deux soldats... et deux destins.


Incorporés en 1809, le premier dans l’infanterie, le second dans les chasseurs à cheval, ils participeront, sous les ordres de Napoléon, à la bataille de Wagram.
Après Wagram, la paix avec le Tsar ne peut plus durer. Une nouvelle guerre éclate. Boniface et François entrent en Russie avec la Grande Armée. Mais ce qui ressemble d’abord à une promenade militaire glisse doucement vers la tragédie, alors que l’automne s’avance et qu’on ne trouve devant soi que la terre brûlée.
Après la victoire de la Moskwa et son pénible séjour à Moscou, Napoléon décide enfin la retraite. Commence alors une des plus vastes tragédies de l’histoire. À cause du froid, de la faim, rarement un groupe humain aura été poussé dans de telles limites. Des 70 000 hommes partis, 5% à peine reviendront !


Travail historique extrêmement documenté (archives militaires et civiles, courrier de soldats) et accompagné d’un appareil de notes important, cette fresque se lit également comme un véritable roman. Les sept volumes de la série traiteront de sept générations d’une même famille aux armées de cinq empires.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9782845742352
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0097€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Déjà parus :
Tome premier – Grandeur et déchéance , 1809-1815
Tome deuxième – Le prix de la liberté , 1815-1870
Tome troisième – Quand nous étions allemands , 1871-1918
Tome quatrième – Les derniers Allemands , 1918-1940
Tome cinquième – Un instituteur alsacien dans la tourmente , 1939-1945

À paraître :
Tome sixième – Séjour au crépuscule du dernier empire , 1957-1959
Bertrand Jost
Grandeur et Déchéance
(1809 - 1815)
Vicissitudes militaires, première époque Sept générations de conscrits d’une famille alsacienne aux armées de cinq empires (1809 - 1959)
Introduction
Cette histoire, c’est d’abord celle d’un attachement. Attachement à la terre, celle d’Alsace qui a nourri tant de générations au fil des siècles ; attachement à la famille ensuite, dont chaque membre est indispensable à la survie de tous et, enfin, attachement au Bon Dieu et à la Sainte Vierge, qui de tous temps ont protégé les hommes contre les mauvais tours du Destin. Cette histoire, c’est aussi celle d’une lutte, fratricide, incessante entre les deux grandes nations qui s’étendent de chaque côté de cette Alsace Heureuse. Il y a celle de l’ouest, d’au-delà de la ligne bleue des Vosges, qui fait rêver le monde par ses arts et son raffinement, et celle de l’est, d’outre-Rhin, qui impressionne par sa rigueur, sa volonté et sa force. France et Allemagne, Francia et Germania. Pourtant ces nations sœurs étaient nées ensemble à Strasbourg le 14 février 842, des cendres du vieil empire franc et, malgré leur filiation commune, elles s’acharnèrent trop souvent à ne se retrouver en Alsace que pour y répandre leur sang et leurs pleurs. Cette histoire, c’est aussi celle d’un cauchemar lancinant, menaçant, qui revient sans cesse troubler le sommeil du bienheureux avec ses visions de glace, de pâles horizons sans fin et de lente agonie dans une mer livide qui efface tout jusqu'à la mémoire des noms. Enfin, cette histoire comporte aussi de l’exotisme, un exotisme lointain et fermé, peuplé de dromadaires, de sueur et de dunes infinies où les hommes du nord passent sans s’arrêter ou meurent dans l’oubli, balayés par le vent millénaire.

Cette histoire est dédiée à tous les jeunes conscrits d’Alsace et d’ailleurs qui, au cours des siècles, comme les héros de cette histoire, ont tant donné et si peu reçu. Que les nations qui les ont appelés se souviennent de leur sacrifice et que Dieu les garde dans le doux repos de l’Éternité.
Prélude
Mars 1815. La France est en effervescence, une fois de plus, une fois de trop peut-être. Napoléon Bonaparte, l’empereur déchu, a débarqué à Golfe Juan le 1 er du mois et depuis, son nom est sur toutes les lèvres. Partout, il suscite l’enthousiasme. L’empereur est de retour et tous se rallient à lui, y compris les troupes envoyées par le roi pour l’arrêter. Les rumeurs vont bon train. Qui donc aura le courage de l’arrêter ? Le maréchal Ney, héros de la Bérézina, pilier de l’arrière-garde de la Grande Armée lors de la retraite de Russie, dernier français à quitter le sol russe et premier maréchal à se rallier aux Bourbons, promet au roi Louis XVIII de ramener l’usurpateur dans « une cage de fer ». Le 19 mars, alors que le roi s’apprête déjà à fuir, Ney rencontre son ancien maître à Auxerre. La réunion sera orageuse, mais le maréchal ne pourra résister à ce nouvel appel de la gloire et de l’aventure, lui qui a voué sa vie à ces deux divinités inconstantes.
Le même jour, en Alsace un homme chemine seul sur la route de Strasbourg à Benfeld. Partout où il passe, on ne parle que du grand retour de l’Empereur 1 mais lui n’en a cure. Il veut simplement rentrer chez lui. Arrivé à Benfeld, il oblique vers le Rhin puis, en longeant le fleuve qui l’a vu grandir, il poursuit sa route vers le sud. Diebolsheim, le petit village où il est né, est juste un peu plus loin, à quelques kilomètres après Friesenheim. Cet homme au visage rond, au front couvert et au nez épaté a 25 ans mais il en paraît vingt de plus. Ses yeux bruns ancrés sur l’horizon qu’il reconnaît trahissent une lassitude morne. Ses cheveux qui avaient été roux sont maintenant délavés, presque gris, comme ses habits si usés qu’on pourrait presque voir au travers. On dirait un vagabond, de ceux qui sillonnent la province en temps de disette ; et pourtant, il avait été si grand, si rayonnant dans son uniforme impeccable…
Il progresse lentement, car il boîte. Pied droit gelé. Un souvenir du temps où il dormait sur la neige en haillons par moins trente degrés. Aujourd’hui, le pied est en piteux état : « atteint d’ulcère avec excroissance charnue situé au bord interne du pied droit » comme disait l’officier de santé de l’hôpital de Strasbourg. 2 Pourtant, il marche. Parfois, par habitude, il se tient le bras gauche, à l’endroit où une balle perdue le lui a traversé. Depuis le temps, le bras est guéri mais il se souvient de la balle traversant sa chair comme si c’était hier. C’était au moment de la retraite de Russie, période la plus pénible de sa vie, si pénible qu’il ne pensait jamais en revenir. Enfin, il est là, et il chemine péniblement vers son village. Finalement, au détour de la route, les premières maisons de Diebolsheim apparaissent. Diebolsheim ! Il en avait rêvé, et en ce 19 mars 1815, il en a les larmes aux yeux. Soudain il se revoit, exactement six ans auparavant jour pour jour, au moment où il quittait ce même village pour une période si longue. Il avait suivi son cousin Boniface parti une semaine plus tôt, et les deux fils de Diebolsheim étaient allés servir l’Empereur à travers l’Europe. Il était bien naïf à cette époque, mais aujourd’hui tout est fini, et le vieux soldat tout juste réformé ne veut plus entendre parler de gloire ni de conquête lointaine. Il passe les premières maisons, reconnaît vaguement quelques visages, mais lui, on ne le reconnaît pas. Les villageois sont indifférents à ce vagabond qui passe. Ce n’est que quand il revoit sa famille, notamment son oncle Georges Knobloch, le père de son cousin Boniface, qu’on le reconnaît enfin : « Franz ? Franz, besch du’s ? » (François ? François, c’est toi ?) C’était lui ; François Brigel le cordonnier était de retour.
Le 19 mars au soir, le roi avait fui, et le 20, Napoléon faisait son retour triomphal aux Tuileries à Paris. Un à un, tous les maréchaux et généraux de l’Empire se rallièrent à lui, et l’Empereur s’apprêta une fois de plus à affronter ses ennemis. À Diebolsheim, Brigel se remettait doucement à ses habitudes. Le temps de l’errance était bien révolu pour lui. Six années de sa jeunesse au service de la Patrie, cela suffisait. Le vieil homme de vingt-cinq ans n’aspirait plus qu’à couler des jours tranquilles dans son village natal, mais comme l’Empereur était de retour et que même un réformé n’était jamais trop prudent, le cordonnier se hâta de se marier, car il était bien connu que les mariés étaient dispensés de service. Le 12 avril 1815, moins d’un mois après son retour, François se maria avec Catherine Blau. L’oncle Georges était un des témoins. Le cordonnier de Diebolsheim n’eut pas à craindre longtemps d’être rappelé, puisque moins de cent jours après son retour, Napoléon fut défait à Waterloo et dut abdiquer une seconde fois. Le roi revint pour la deuxième fois, et la paix s’installa définitivement sur la France. Le pauvre Maréchal Ney fut fusillé, et ses autres compagnons d’une gloire passée se forcèrent peu à peu à oublier les temps héroïques.

François Brigel put vieillir doucement dans ses foyers avec sa femme et ses enfants. L’un des ses fils devint aide-instituteur à Diebolsheim, ce qui représentait une ascension sociale indéniable pour la famille, et François put en être fier. Quant à lui, il avait repris son humble métier de cordonnier, qu’il exerçait au bout de l’impasse des Clématites dans le calme de la campagne alsacienne. En dépit de ses souffrances passées, il devait bien de temps en temps penser au fond de lui à l’époque glorieuse où il arborait un bel uniforme de chasseur à cheval, paradant sur un destrier racé et allant conquérir les capitales de l’Europe sous la bannière de l’Empereur. Ah ! L’Empereur ! Plus son souvenir s’éloignait et plus il grandissait dans les cœurs. J’ai trouvé dans la collection familiale de cartes postales cette carte de 1925 représentant le dessin d’une scène populaire. Un vieil homme est assis dans son fauteuil avec une couverture sur les genoux. Autour de lui jouent ses petites-filles en costume alsacien. Derrière le vieil homme, il y a un grand portrait de Napoléon à cheval durant la campagne de France, et la légende dit simplement : « Il était brave. » C’est à ces temps de grandeur passée que devait songer Brigel en vieillissant au coin du feu.
Diebolsheim n’était pas un village extraordinaire. Une de ses seules particularités était les restes d’une tour d’un château médiéval. Ces ruines n’intéressaient pourtant personne depuis belle lurette. À part cela, le village ressemblait en tout point aux centaines d’autres de la plaine d’Alsace. Un jour pourtant, une famille riche décida de s’installer dans le village et d’y construire un manoir. C’étaient les héritiers du baron de Castex, célèbre général de cavalerie qui avait participé à tant de campagnes de l’époque napoléonienne. Ces riches bourgeois étaient bien différents des humbles paysans et artisans environnants. Pouvaient-ils se douter qu’à quelques rues de chez eux se trouvait la famille d’un petit cordonnier qui avait chargé à la bataille de Wagram sous les ordres du fameux baron de Castex ? Comment imaginer que le baron et le petit cordonnier avaient parcouru ensemble les étendues russes avec la cavalerie du 2 e Corps de la Grande Armée, qu’ils avaient partagé les mêmes croûtons de pain noir et avaient souffert les mêmes affres lors de la retraite désastreuse ? Non, tout ceci resterait ignoré de tous car François Brigel parlait peu de ses jours de gloire et de souffrance. Les années avaient fait de lui un vieillard indigent qui, de toute façon, allait mourir bientôt. Pourtant, un jour, il prit la plume. C’était le 4 avril 1850. En effet, Louis-Napoléon, le Prince-Président arrivé au pouvoir en 1848, avait été ému lors de ses visites en province de constater la ferveur toujours vivace des anciens soldats de l’Empire, et il avait été touché par la situation misérable dans laquelle se trouvait un grand nombre d’entre eux. Aussi, le 6 décembre 1849, le Ministre de l'Intérieur avait invité les préfets à s’intéresser à la position de ces vieux soldats. Une commission fut constituée le 29 février 1850 avec pour tâche d'examiner les réclamations, pour accorder une pension aux plus méritants et nécessiteux d’entre eux. C’est dans ce contexte que François Brigel, sans doute avec l’aide de son fils, fut invité à faire état de ses droits à la reconnaissance de l’État. Il écrivit alors à Louis Napoléon la lettre suivante :

Monsieur le Président,

Confiant dans l’appel que vous avez bien voulu faire aux vieux débris de l’Empire, pour les rémunérer des services qu’ils ont rendus à la Patrie et pour lesquels ils n’ont reçu aucune récompense, je soussigné Brigel François, cordonnier à Diebolsheim, ancien soldat et brigadier du 20 e Chasseurs à Cheval, viens prendre la liberté de vous exposer les droits et titres qui peuvent me recommander à votre bienveillante sollicitude.
Incorporé le 21 mars 1809, je fus immédiatement dirigé sur Bonn (Prusse Rhénane) où se trouvait le dépôt de mon régiment. Au mois de juin suivant, je rejoignis l’armée près de Raab, et je fis toute la campagne de 1809 et ensuite celle de 1812, vers la fin de laquelle je fus fait prisonnier. Entrer dans les détails de tout ce que j’eus à souffrir et à endurer serait superflu et trop long, attendu qu’il est de notoriété que tous les survivants ont eu à supporter des fatigues et des privations inouïes, et qu’ils ont donné des preuves d’intrépidité, de bravoure et de courage qu’on ne leur a jamais contestées. Je me bornerai donc à quelques citations. À la retraite de Russie j’eus les doigts des pieds gelés. Le corps auquel j’appartenais avait journellement des combats opiniâtres à soutenir contre un ennemi très supérieur en nombre, et pourvu de toutes les munitions nécessaires, tandis que l’armée française, dispersée et exténuée, mourait de faim et de froid. Blessé au bras gauche, je fus transporté d’hôpital en hôpital et en dernier lieu à Leipzig où, un peu remis, je demandais au général la permission de rentrer dans le rang des combattants, ce qui me fut accordé. Au combat de Breslau le 15 août 1813, je fus forcé de me faire jour à travers un escadron entier de Hulans [sic] . Dans un autre contre les hussards prussiens dits Têtes de Mort, j’en fis un prisonnier et qui en reconnaissance de la grâce de la vie que je lui avais accordée, fit au Général Sébastiani des révélations importantes sur la force et la position de l’ennemi, révélations qui nous furent d’un grand avantage et qui me valurent de la part du général la promesse formelle de me récompenser dignement. Deux fois je me vis forcé de traverser l’Elbe à la nage avec mon cheval. Fait enfin prisonnier, on me dépouilla de mon livret qui contenait et constatait le chiffre de la masse 3 qui me revenait et qui montait à deux cent cinquante francs.
Après une captivité de 14 mois, je parvins à regagner la France et j’arrivai épuisé à Strasbourg où je fus mis à l’hôpital. C’est là que je reçus mon congé de réformé (ci-annexé) le 18 mars 1815.
Aujourd’hui infirme et usé, dépourvu de toute fortune, j’ose espérer de la sollicitude du Gouvernement un soulagement dans mes vieux jours, qui me mette en état de subvenir à l’entretien d’une vie consacrée au service de la Patrie.
Je suis avec le plus profond respect, Monsieur le Président, votre très humble et très obéissant serviteur
Brigel 4

Le Maire de Diebolsheim, Ehrhard, donna son soutien à la demande : Le maire est d’avis, vu les services loyaux rendus par le solliciteur à la Patrie et en égard à sa position de fortune voisine de l’indigence, que rémunération lui soit accordée. De même que le sous-préfet : Le sous préfet est d’avis d’accorder un secours viager . 5 Pourtant, la commission, qui fut instruite de ne récompenser que ceux qui avaient au mois huit ans de service sans blessure, décida de ne pas récompenser Brigel. Sa décision se résuma par une mention sèche : À éliminer. Quelques mois plus tard, le 28 février 1851, François Brigel mourut dans son petit village de Diebolsheim à l’âge de 61 ans. Il ne fut jamais récompensé des ses services à la Patrie et bien entendu ses héritiers ne reçurent pas non plus la médaille de Sainte-Hélène, décernée en 1857 à tous les vieux soldats survivants des guerres de la Révolution et de l’Empire. Cette ingratitude envers ceux qui donnèrent tant d’eux-mêmes n’enlève rien pourtant à leur gloire, et c’est pour entretenir le souvenir de leur mémoire que je vais relater ici le détail des vicissitudes militaires des deux cousins François Brigel et Boniface Knobloch de Diebolsheim, tous deux arrachés à leur jeunesse insouciante pour aller servir l’Empire et la France.



1 Dans ses mémoires, le soldat allemand Steininger engagé au service de la France écrivit : « Tout à coup éclata la nouvelle que l’Empereur avait quitté l’île d’Elbe et marchait sur Grenoble. On ne peut se faire une idée de l’enthousiasme que cela causa non seulement à Strasbourg mais dans l’Alsace entière. De toutes parts on organisa la garde nationale qui devait se porter au devant de lui, savoir quatre bataillons du Bas-Rhin et quatre du Haut-Rhin. »

2 Archives du Bas-Rhin, RP1205a&b

3 comprendre « la somme » (vieilli)

4 Archives du Bas-Rhin, RP1205a&b

5 idem
I
Boniface et François
Boniface et François. Curieux destin que celui de ces deux garçons nés d’une famille modeste dans le petit village rhénan de Diebolsheim. Boniface Knobloch naquit le premier, le 5 juin 1789. Comme c’était le jour de la Saint-Boniface et que, de plus, ce saint était le patron de la paroisse du village, il en reçut le nom sans autre forme de procès. De tout temps, Saint Boniface fut particulièrement vénéré en Allemagne, car au VIII e siècle, il avait été envoyé par le pape évangéliser les régions païennes au-delà du Rhin. Ainsi, durant son ministère, il parcourut en tous sens les pays entre Rhin et Elbe, créant églises et monastères. En ce 5 juin 1789, à la seconde où le cordonnier Georges Knobloch et sa femme Elizabeth Brigel décidèrent du nom du rejeton, c’était comme si le saint du même nom jetait un sort au nouveau né, car son destin allait bientôt suivre une trajectoire étrangement similaire à celle de son illustre homonyme.
 
À peine un mois après la naissance de Boniface, une révolution éclata sur le pays, qui était censée apporter liberté et bonheur au bon peuple de France. Encore un an plus tard, alors que le pays sombrait dans le chaos, François Brigel naquit à son tour, le 19 juillet 1790. Contrairement à son cousin, François fut simplement baptisé du même nom que son père, François Brigel, le charpentier de Diebolsheim. Les deux jeunes garçons étaient nés en même temps qu’une ère nouvelle, et ils grandiraient donc avec cette révolution, fille d’un siècle vieillissant qu’on appellerait un jour celui des Lumières. Malheureusement, dix ans plus tard, il fallut déchanter. La nouvelle république ne parvenait pas à se sortir d’un état de guerre permanent avec ses voisins, ces vieux royaumes d’Europe bornés qui ne se décidaient pas à disparaître pour laisser la place à l’ordre nouveau. En dépit de nos victoires, nos ennemis étaient toujours plus nombreux et, en cette fin de siècle, on était même sur le point d’affronter les armées de l’empereur de Russie, situation inédite en 13 siècles d’histoire de France ! Après plusieurs levées en masse où le peuple était appelé à fournir les soldats qui devaient défendre sa nouvelle liberté, ce dernier était épuisé, et le flot des volontaires se tarissait. Pour satisfaire les besoins continuels de l’armée, le Directoire décida, le 5 septembre 1798, à l'assemblée des Cinq-Cents, de voter la loi proposée par le député Jean-Baptiste Jourdan, qui instituait la conscription pour tous les jeunes gens et le service militaire obligatoire. Le service militaire était né en Europe et, en dépit de multiples changements de régime, il allait durer deux siècles. Cette date instituait l’ère du citoyen-soldat et pour notre famille alsacienne, elle marqua le début d’une longue période au service (contraint) de la Nation. Boniface avait neuf ans et il ne pouvait évidemment pas se douter qu’il serait le premier de la famille appelé à défendre la patrie. En attendant, alors que s’ouvrait un siècle nouveau, les jeunes Français, bientôt suivis par les autres Européens, allaient être appelés à quitter leurs champs et leurs ateliers par milliers pour aller se battre contre les ennemis de la Nation sur des champs de bataille de plus en plus lointains. Ainsi, durant les années suivantes, forte de ces nouvelles ressources, la guerre put continuer ; on affronta les Russes et d’autres. Alors qu’on se battait toujours, la République fut prise d’assaut par son général le plus brillant, un jeune Corse grisé par ses victoires qui se proclama bientôt empereur des français sous le nom de Napoléon I er . Pour les jeunes gens de France qui continuaient à fournir les rangs de l’armée cela ne changeait pas grand-chose. La guerre s’arrêta pourtant pendant quelque temps avant de repartir de plus belle.
En juillet 1807, l’empereur Napoléon triompha de tous ses ennemis et, après le traité de Tilsit, le peuple de France se prit à rêver que dorénavant peut-être la paix pouvait régner sur l’Europe. Boniface avait 18 ans, et comme le moment de sa conscription approchait, la paix retrouvée n’en était que plus réjouissante. C’était mal connaître l’ambition et la fougue de l’Empereur qui, n’ayant plus d’ennemi à combattre, se dépêcha de s’en inventer de nouveaux. Quelques mois plus tard, l’armée était à nouveau en campagne, et les jeunes Français étaient envoyés par milliers dans la péninsule ibérique. Napoléon ne se doutait pas alors, qu’en envoyant ses soldats dans ce pays de chèvres et de cailloux, il venait de mettre le pied dans un bourbier qui l’enliserait jusqu’à la fin de son règne. Des années plus tard, de son exil de Sainte-Hélène, l’empereur déchu concédera : Cette malheureuse guerre d’Espagne a été une véritable plaie, la cause première des malheurs de la France. […] La guerre d’Espagne m’a perdu.
 
Alors que des nuages sombres s’approchaient à nouveau du ciel de France, à Diebolsheim on s’apprêtait à célébrer un heureux événement. Le vendredi 15 janvier 1808, Élisabeth, sœur aînée de Boniface, allait se marier. Elle avait 22 ans. Cette occasion permettrait de se retrouver entre cousins et amis autour d’une longue table à la nappe blanche, installée dans la grange familiale, et sur laquelle on allait apporter quantité de mets délicieux bien arrosés de bon vin d’Alsace. Parmi la multitude d’invités qui étaient attendus, deux familles comptaient plus particulièrement. Il y avait d’abord le frère cadet de Georges Knobloch, l’oncle François. François n’avait que six ans lorsque leur père Michel mourut et Georges, alors âgé de 18 ans, avait dû s’occuper de son petit frère très tôt… et très longtemps ; François s’était marié tard (en 1799, à 34 ans), et s’était établi au village comme cultivateur, non loin de son frère aîné. En fait, François et Georges ne s’étaient jamais quittés. En ce début d’année 1808, « Oncle Franz » ne put malheureusement qu’assister brièvement au mariage de sa nièce, dont il était pourtant l’un des témoins. En effet, sa femme était sur le point d’accoucher et, avec cet hiver particulièrement rigoureux, deux de ses quatre enfants étaient fortement souffrants. Parmi les autres invités chers à la famille de Boniface, il y avait les cousins du côté de sa mère, les enfants de Franz Brigel, à savoir François « le jeune » et son jeune frère Joseph. Là aussi, il y avait un lien sentimental particulier, car les deux frères étaient orphelins ; ils avaient perdu leur mère en 1796 et leur père dix ans plus tard. Ils vivaient à présent avec leur belle mère (deuxième épouse de leur défunt père) dans le village voisin de Saasenheim, mais Georges ne cessa pas de s’occuper de ses neveux. En son temps, il était proche de leur père et à présent, il enseignait à son jeune neveu François les rudiments du métier de cordonnier. Boniface et François se connaissaient bien ; comme ils avaient presque le même âge, ils avaient grandi ensemble dans le village. Pendant que François était apprenti cordonnier, Boniface apprenait le dur métier de fermier car son père, après avoir patiemment acquis une série de terrains, s’était reconverti depuis quelques années au travail de la terre. Posséder sa propre terre et en vivre était le but de tous les gens de la campagne, et c’était donc à ce métier que Georges destinait ses trois fils, Antoine l’aîné, Boniface le second et le cadet Joseph. Il y avait, bien sûr, beaucoup d’autres cousins et voisins du village qui tous s’entassaient dans la grange froide pour partager un peu de chaleur et d’amitié en cette rude journée d’hiver. On riait, on buvait et on oubliait pour quelques heures les difficultés de la vie quotidienne et les incertitudes de l’avenir.
Une semaine plus tard, Marie-Anne, la femme de François Knobloch, donnait le jour à une petite fille à laquelle elle transmit son prénom. Malheureusement durant le mois suivant, deux événements vinrent gâcher la joie de la famille : le couple perdit ses deux enfants malades ; Xavier, 5 ans, et Marie-Thérèse, 3 ans, ne passèrent pas l’hiver, et succombèrent à la rigueur de ce mois de février 1808. Décidément, après avoir bien commencé, l’année s’annonçait finalement sous un jour funeste pour la famille… Ailleurs, le destin de la France suivait son cours, inexorable. En ce quatrième hiver de son règne sans partage, l’empereur des Français ne perdait pas de temps. Le général Junot avait traversé l’Espagne et, au 30 novembre 1807, il occupait déjà Lisbonne. À peine nos soldats étaient-ils partis, qu’on préparait déjà une nouvelle levée, celle de l’année 1808. Comme la classe 1808 (les jeunes gens de 20 ans) avaient déjà été appelés, on appela avec un an d’avance la classe 1809, celle de Boniface Knobloch. Le senatus-consulte du 21 janvier 1808, ratifié par un décret du 7 février, proclama la levée de 80000 hommes sur la classe de 1809. À Diebolsheim, ce fut le 21 février 1808 que parvint l’ordre de recensement des conscrits de 1809, juste trois jours après la mort du petit Xavier Knobloch. Le vieux maire Jehly dut établir la liste des conscrits du village ; il y en avait deux : Mathias Luthringer, né le 6 avril 1789, et Boniface, né le 5 juin. Il renvoya la liste à la sous-préfecture, qui la confirma le 26 février. 6 Quelques jours plus tard, les deux hommes durent se rendre à Marckolsheim, chef-lieu du canton, pour se faire enregistrer et pour procéder au tirage au sort. Cette année, ils étaient 177 à se retrouver à la mairie de Marckolsheim. Après l’appel eut lieu l’épreuve fatidique du tirage au sort. 177 numéros étaient enfermés dans une urne de verre blanc suspendue. Les jeunes s’avancèrent alors, dans l’ordre alphabétique, pour tirer un numéro. Plus le numéro était élevé, moins le conscrit avait de chances d’être appelé. Si le numéro était parmi les premiers, son détenteur avait de grandes chances de faire partie du quota de l’année. Les ajournés des années précédentes, eux, étaient toujours placés en tête de levée et héritaient donc d’office des premiers numéros. Ce fut le cas de Bauer, conscrit de 1807, ajourné, qui reçut le numéro 1. Il serait sans aucun doute soldat. Ainsi, à tour de rôle, les jeunes vinrent tirer le numéro fatidique. Le premier à se présenter, Assal, tira le numéro 95. Très bon numéro ! Le second, Abraham, tira le 17. Bien moins bon, il serait probablement appelé. Mathias Luthringer était le 36 e à l’appel. Il s’avança le cœur battant et tira le numéro… 110. Excellent numéro ! Il faisait partie du dernier tiers et avait donc de bonnes chances de rester chez lui. Boniface était un peu plus loin dans la file, au 53 e rang. Lui aussi s’avança, et tira le numéro 84. C’était aussi un bon numéro, mais pas aussi bon que celui de Mathias. Boniface avait de bonnes chances de demeurer chez lui, mais il restait un doute…
Après le tirage avait lieu la décision d’aptitude de chaque conscrit. C’était la dernière chance pour ce dernier de mettre en avant une défaillance physique qui lui apporterait la dispense tant désirée. Les conscrits passaient d’abord sous la toise pour être mesurés. Cette toise portait deux index : l'un à 1,488 mètres, l'autre à 1,542 mètres. Au-dessous du premier, c'était l'inaptitude absolue et définitive au service ; entre les deux c'était, l'ajournement ou l'admission des jeunes gens de robuste apparence ; au-dessus de 1,542 mètres, on déclarait le conscrit bon pour le service, sauf en cas d'inaptitude physique, auquel cas le dossier était renvoyé au Conseil de Recrutement pour décision définitive. Boniface et ses camarades passèrent donc à tour de rôle devant leur juge. Après tant d’années de guerres et de privations, les campagnes françaises étaient plus que lassées par ces levées répétées qui les oppressaient. En ce début d’année 1808, seul un tiers des conscrits de Marckolsheim n’objecta rien à être déclaré « apte au service. » Bien sûr, parmi ceux-là, il y avait surtout les « numéros élevés » qui étaient assez sûrs de ne pas être appelés. Mathias se trouvait parmi eux. Les deux autres tiers cherchèrent par tous les moyens à convaincre le médecin d’une incapacité physique quelconque. Ceux qui étaient proches de la limite de taille comme Dutter (1,539 m) « réclament  pour défaut de taille. » Beaucoup « réclament pour goitre.» Dauner réclama pour défaut de taille (1,525 m) et hernie. Il y en a aussi qui réclamaient pour maux d’yeux, pour « une constitution très faible », pour ulcères scrofuleux, pour une enflure à la jambe et pour surdité. Pour eux, ce serait le Conseil de Recrutement qui déciderait. Enfin, il y avait ceux qui avaient déjà un frère au service. Ceux-là bénéficieraient automatiquement de leur placement en fin de dépôt, et auraient donc peu de chance d’être appelés.
Boniface s’avança et on le mesura : « 1,649 m. Bon pour le service ! Rien à déclarer ? » Ce moment était critique, c’était là que le jeune Alsacien jouait son destin. S’il ne disait rien, il restait au 84 e rang du dépôt, ce qui n’était pas si mal. S’il réclamait, il pouvait être soit réformé, soit déclaré immédiatement « bon pour le service » et replacé à son rang initial, soit enfin déclaré bon pour le service et se voir ajourné jusqu’à la session suivante. Dans ce dernier cas, il serait mis en tête du dépôt l’année suivante et partirait à coup sûr. Choix difficile ! Boniface pourtant n’hésita pas, car il était absolument résolu à ne pas partir. Il réclama donc pour « oppression de poitrine. » Le médecin le regarda de manière dubitative. « Appelez le représentant de Diebolsheim ! » lança-t-il. L’adjoint au maire s’avança, et fut questionné. Il déclara ne pas être au courant des problèmes de santé de Boniface . « Y a-t-il un autre conscrit de sa classe dans son village ? » demanda l’officier. Il y avait Mathias Luthringer, mais ce dernier devait être un nouveau venu à Diebolsheim car il fut établi que Boniface était « seul de sa classe. » Dans le doute, la décision en fut remise au Conseil de Recrutement. Pour Boniface commençait une angoissante attente. Peu de temps après ce jour fatidique se tint le Conseil de Recrutement. Il comprenait le sous-préfet de l’arrondissement de Sélestat, un officier de recrutement, le brigadier de la gendarmerie et les maires du canton de Marckolsheim. Le conseil tenait les registres minutieusement paraphés. Après avoir dressé le tableau général des conscrits du département, il se rendit dans toutes les sous-préfectures et dans la plupart des cantons. Il se prononça alors sur les dispenses. Boniface eut peut-être droit à une visite médicale. En ce qui concernait le canton de Marckolsheim, la session eut lieu avant le 2 mars 7 , car c’est à cette date que le procès-verbal fut signé à Sélestat, chef-lieu de la sous-préfecture. Boniface fut déclaré bon pour le service et… ajourné jusqu’à la session suivante. En dépit de ses efforts, le jeune Alsacien serait donc soldat.
 
Alors que Boniface était provisoirement laissé à la vie civile, la machine de guerre impériale continuait à tourner, sans cesse alimentée par la...

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