Guillevic, les noces du Goéland
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Guillevic, les noces du Goéland

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Description

"Il arrive que la poésie soit victime des discours qu'on tient sur elle. La théorie, par les temps qui courent, est bien souvent grise, quand la matière vivante du poème réclame l'appréhension sensible, le partage avant même la connivence de l'intelligence. C'est pourquoi la démarche que Marianne Auricoste entreprend dans ce livre est particulièrement heureuse. A travers le dialogue pudique et brûlant qu'elle entretient avec Eugène Guillevic, elle apporte la preuve que le meilleur lecteur de la poésie est... l'amour." A. Laabi

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2007
Nombre de lectures 304
EAN13 9782336260921
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,009€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan 2007 5-7 rue de l’École Polytechnique ; Paris 5 e
www.librairieharmattan.com harmattanl@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
9782296027695
EAN : 9782296027695
Sommaire
Page de Copyright Page de titre GUILLEVIC - Bibliographie
Guillevic, les noces du Goéland

Marianne Auricoste
Je t’ai promis ce livre, et soudain voilà que je bégaie. Comment parler de toi autrement que par tes poèmes. Ils sont là, vivants, présents, puissamment réels. Ils épousent la durée, denses et silencieux, obstinés à vaincre le temps.
Toi, tu nous as quittés, tu as labouré, retourné ton humus. Tu nous as laissé tes mots sculptés dans l’épaisseur. À nous de les incorporer.
Oui, c’est bien cela ton message gravé dans l’ordinaire des jours, dans le profond du quotidien, dans le réel habité par l’instant : « Délirer, / Délirer // Dans du vrai. » (Vitrail- Trouées p.133.)
« Les mots, c’est pour savoir... », disais-tu. Savoir accueillir, recueillir l’instant, le posséder, l’habiter, le transgresser. Régner sur notre présent comme l’oiseau sur son nid.
Comme la durée épouse l’instant.
Épouser, tu n’as fait que cela d’un poème à l’autre.
Acte d’amour, tes poèmes, certes. Acte d’émergence, mise au clair. Possession, enracinement dans le sacré, contact avec le vivant, tout le vivant. Émerveillement, tremblement devant l’insaisissable réel. Tu nous as appris que le banal était la grande histoire, l’épopée véritable, le chemin de la source :
« Ce n’est pas difficile // Dans une touffe d’herbe / De voir un incendie /Où s’exaltent des cathédrales, //[...]- Mais voir la touffe d’herbe. » (Inclus p.111.)
Méditation, rumination, tu n’as rien épargné. Tu as brouté tes mots, mâché leur sel pour nous livrer le cœur du bouton d’or :
« Tout ce qu’on a tenu / Dans ses mains réunies : [...] » (Tenir - Sphère p.94.)
Ces mains réunies, sorte de prière, d’invocation et d’offrande de la vie à la vie.
Salut fraternel aussi. Car « se vivre », c’est vivre le monde, entrer en résonance avec lui, être ce canal : « Raccordé / Au réseau des sèves. » (Requis p.183.) Et transmettre le chant  :
« En somme, l Avec les mots, ll C’est comme avec les herbes, [...] Il faut les laisser faire, / Par eux se laisser faire [...]. » (Inclus p.223.)
Pénétrer, être avec, cheminer à l’intérieur, rêver le monde par le dedans, je n’ai encore rien dit de ta sève, de ton suc, de ce courant qui te traverse. Tu es trop vaste pour qu’on puisse te réduire, t’inventorier. Mon désir ici est simplement de te rendre proche, de te tutoyer comme tu as tutoyé le monde, comme tu l’as possédé, non pour le dominer mais pour l’apprivoiser, le rendre habitable.
Pour y bâtir ton tabernacle, y creuser ta lumière, celle qu’on arrache au noir, et à la dure nécessité de vivre. Tu as traversé ton temps, ses bonheurs, ses horreurs en poète et en homme. Tu n’as rien négligé ni dans tes mots ni dans tes actes. Tu t’es vécu pommier, fabricant ses pommes, modestement, en artisan amoureux du langage, conscient de son énergie et de sa haute nécessité :
« [...] C’est pommier qu’il ira / Vers cet autel qui le réclame. » (Inclus. p.98.)
Cet autel, c’est le don du poème, la pomme pleine. L’alchimie du langage : « [...] Mais si, quand tu dis : rond, / C’est plein que tu veux dire, / Plein de rondeur / Et rond de plénitude, // Alors il n’y a rien / De plus rond que la pomme. » (Rond - Sphère p.70.)
Et voilà tracé ton autoportrait.
Ce poème Rond, je le dis aux enfants chaque fois que je te présente. Depuis des années, je parle de toi dans les écoles où je fais des animations autour de la poésie et j’entame nos conversations par cette question périlleuse : — « qu’est-ce que la poésie, le poème  ? » — Qui pourrait y répondre sans trébucher ?
Alors j’offre d’emblée l’or de tes raccourcis : — La poésie, c’est la sculpture du silence —, « Les noces de la parole et du silence » . Notre dialogue s’engage et nous rêvons ensemble, les enfants et moi, autour de ces mots magiques : le silence, les noces, la sculpture.
Très rapidement, nous abordons les notions d’espace et de temps par des images, des sensations qui nous offrent le paysage dans lequel les mots s’assoient comme des galets dans la mer. Tout devient simple. Tes mots s’approchent de nous, respirent. Nous caressons leur matière, nous rencontrons la nôtre. Nous captons la sève des mots, leur énergie et leur tendresse. Et comme toi nous osons dire :
« [...] J’ai vécu dans des fruits / Qui rêvaient de durer. // J’ai vécu dans des yeux l Qui pensaient à sourire. » (Habitations - Sphère p.82.)
Pour l’avoir constaté bien souvent, je peux affirmer que les enfants t’accueillent parce que ta poésie est déjà nichée en eux.
Un simple geste suffit à entrouvrir la lucarne par où ils pourront se reconnaître à travers tes mots et s’écouter dans l’intimité de leurs sensations.
Tu es ce plein, ce rond qui contient le poème et qui s’offre à qui sait mordre dedans et mâcher longtemps la saveur des fruits mûris dans la lenteur.
Et pour compléter ce portrait, j’ajoute que tu es né à Carnac le 5 août 1907 d’un père gendarme et d’une famille pauvre dans un pays où parler le breton était interdit, que tu as appris à marcher parmi les menhirs et que dès l’enfance, tu as été habité par les mots que tu gravais sur des troncs d’arbre. Tu as récité ton alphabet dans cette Bretagne rebelle où tu as maraudé en gamin solitaire, amoureux déjà du silence et des landes.
Tu as grandi, poursuivi tes études, ce qui était rare à l’époque pour un gosse de ta condition.
Tu as réussi brillamment tes concours et tu es rentré dans l’administration, en Alsace d’abord, à Besançon ensuite, puis à Mayence. En 1935, tu débarques à Paris. Tu rentres au ministère des Finances où tu poursuivras ta carrière. En même temps que tes fonctions au ministère, s’ouvre ta vérité de poète. Tu rencontres Paul Eluard, Jean Follain, Marcel Arland, Jean Paulhan, la NRF où tu publies tes premiers poèmes.
En 1942 paraît Terraqué, le recueil qui te consacrera.
Puis vient la guerre. Tu milites au Parti Communiste sans jamais renoncer à ton état de poète.
Plus tard, tu affirmeras : — « Je ne suis pas un poète encagé » — quand on te questionnera sur tes poèmes de résistance.
Depuis ce premier recueil, Terraqué, ton oeuvre n’a cessé de rayonner, de s’épurer. Tu as ouvert un espace, pour nous tous, le champ du quotidien où conquérir nos « tenailles de gloire ».
Guillevic et Marianne Auricoste dans la maison de Courcelles pendant le tournage du film d’Hélène Martin Plain Chant (avril 1973). Photo Berthe Judet.
Guillevic, petit diable, c’est aujourd’hui notre grand rendez-vous en Bretagne.
Je suis venue m’exiler ici pour parler de toi ou plutôt, parler avec toi. Voilà longtemps que nous avons interrompu notre « sacré dialogue », que tu n’es plus là pour me rassurer, me remettre les deux pieds dans le réel. Toi, tu l’habitais ce réel, tu t’en servais comme d’un outil. Tu l’aimais et tu t’ajustais à lui. Ta passion de vivre était puissante, si impérieuse que tu occupais ton présent où qu’il soit et quelles que soient les circonstances. Tu forçais toujours le destin à se plier à ton désir. Tu n’acceptais ni ne cédais aux injonctions. Tu étais breton, têtu et coléreux, doux et généreux :
« Il y a des monstres qui sont très bons, [...]. » (Monstres - Terraqué p.27.)
La bonté coulait en toi comme du lait chaud, ce qui n’empêchait ni ta mauvaise foi ni tes excès.
Oui, breton tu étais et breton tu resteras.
J’ai lu quelque part que tu refusais le titre de poète breton comme tu refusais celui de poète communiste. Tu étais poète tout simplement. La substance de ta poésie s’est nourrie de ton enfance bretonne, de ses paysages, de sa lumière, de sa rudesse, comme elle s’est nourrie de tes amours, de tes rencontres et de tout ce qui constitue une vie d’homme et de citoyen. Tu étais vraiment citoyen-poète.
Tu n’as pas observé le monde en ornithologue. Tu as retroussé tes manches et tu as pris la vie à bras le corps.
Tu t’es trompé avec ferveur, avec candeur même. Avec sincérité et maladresse. Tu étais souvent malhabile dans les imbroglios de ta vie privée et comme les enfants qui redoutent une punition, tu te réfugiais dans les mensonges.
Mais tu savais aussi te montrer habile dans tes relations professionnelles. Tu mettais tout le monde dans ta poche avec un charme et un humour consommés.
En barde breton, tu parlais haut quand tu étais en compagnie.
Tu pouvais tenir ton public en haleine des nuits entières.
Tu étais clown et tu aimais provoquer le rire. À ta façon débonnaire, tu étais un grand séducteur. Taciturne et silencieux dans ton antre, joyeux luron en société. Les amis t’appelaient « Gégène », tant tu savais te rendre proche et accessible. Quand tu rentrais, tu t’installais dans ton fortin, tu regagnais tes profondeurs et tu savourais le silence. Tu restais des heures dans ton fauteuil ou derrière ton bureau à couver des mots, des ébauches de poèmes.
Tu devenais végétal, tu te laissais traverser par la sève du poème. Tu avais l’air de sommeiller, comme les chats savent le faire, mais tu étais pleinement attentif à ce courant qui agissait en toi, à la trouée.
Tu rayonnais de présence. Tu était fais d’humus, de lichens, de granit et d’infini. Il y avait en toi la terre et l’océan.
Tu appartenais à ces deux éléments, tu les chauffais à ton soleil. J’ai souvent pensé que tu ressemblais à un chaudron en cuivre. De ces chaudrons destinés aux nourritures sacrées.
Tu étais petit-fils de druide. Rien n’aurait pu te détourner de cette appartenance au sacré qui t’était consubstantielle, ta vie quotidienne, tes moindres gestes le prouvaient, le bol que tu posais sur la table, l’ordonnance de tes objets familiers, chaque détail de ta journée prenait forme de rite.
Tu épousais l’instant, tu te donnais à lui, tu t’incorporais. Tu étais comme la pomme « plein de rondeur et rond de plénitude. » (Rond - Idem.)
Et ce soir je suis en Bretagne et j’ouvre ce cahier et j’ouvre ma mémoire et le cœur qui tremble dedans. Je sais que tu m’accompagneras dans mon entreprise, que tu seras mon allié et mon complice, comme tu l’as toujours été. Que tu m’aideras à raviver ma mémoire, à lui donner forme.
Tu m’épauleras quand tout sera trop brûlant ou trop dense, quand la parole se fera lave et quand l’amour que je t’ai porté, que je te porte, me fera basculer de l’autre côté des mots, dans la tourmente et le désert.
J’écris pour te garder vivant. J’écris pour te partager.
Parler de toi, c’est parler du monde que ton regard a fait naître dans le mien. C’est m’assurer que je n’ai rien trahi de notre histoire, que je suis bien cet arbre que tu as fait grandir, qui a poussé à tes côtés, protégé par ton ombre.
Je poursuis notre dialogue par delà la mort et son espèce de silence : « Les morts ne sont pas morts... », comme dit si bien Birago Diop, ce poète animiste qui est aussi ton frère.
Toi, tu es vivant dans chaque brin d’herbe, dans mes champs de blé comme dans cet océan où je te cherche aujourd’hui, où j’espère débusquer un peu de ton enfance.
Ce matin, j’ai pris la route de Douarnenez. Ce port m’attire, la ville aussi. Je cherche des repères, des lieux où j’apprenne à regarder avec tes yeux le paysage, à le toucher avec mes mains.
Ce n’est pas à Carnac que l’on m’a déposé, mais à Quimper, cette petite ville bien propre où les rues sont piétonnières et le commerce élégant. Non, ce n’est pas ici que je croiserai le gosse de gendarme, le réfractaire que tu étais. Je suis en quête du râpeux, du brut, de l’océan, de grand vent et d’un ciel sans compromis.
Ce matin à Douarnenez en longeant les ruelles qui descendent sur le port, j’ai crû t’apercevoir sortant d’une de ces petites maisons aux couleurs délavées. Les mouettes labouraient le ciel froid et bleu. Je me suis promenée sur le port et j’ai reçu la mer en pleine figure. Tu la regardais avec moi et j’ai compris que devant la mer, il faut se taire et laisser faire ce grand labour d’espace.
Des heures tu as dû rester là, à boire l’immensité avec tes yeux de môme. Des jours entiers tu as couru dans la lande en couvant tes vengeances et tes chagrins de gamin mal aimé. Tu t’es repu de lumière Tu en as fait provision pour la vie et plus tard, beaucoup plus tard, quand tu t’es réconcilié avec toi-même, tu n’as eu d’autre obsession que de faire mûrir cette lumière que tu as dévoré enfant.
Tu as creusé dans le brut pour débouler dans la lumière, pour la polir, la sculpter avec tes mots à toi
Des mots qui n’existaient pas avant toi comme les mots table et armoire ou comme le mot chemin. Des mots tellement simples et familiers qu’on sourit rien qu’en les prononçant.
On se sent d’emblée chez soi comme dans ces paysages où tout semble banal et anodin et où l’on revient souvent s’asseoir pour mieux se rassembler.
Il y a des paysages qui incitent au recueillement. Et il y a des poèmes. On y pénètre de la même façon, sans gestes inutiles, sans pensées inutiles. On se laisse prendre. On se simplifie. C’est l’état amoureux.
Quand on l’a goûté, on ne peut plus s’en passer et tous les autres sentiments à côté paraissent fades et dérisoires.
Allez faire comprendre ça aux gens. Ça ne s’explique pas. Ça se vit et ça se respire.
Tu disais que le poète est un canal et qu’il reçoit le monde à travers ce canal pour le transmettre par le poème. Mais tous, nous sommes ce canal, tous nous sommes pourvus de ce réceptacle. Mais nous bouchonnons les entrées, nous y mettons des sens uniques, des interdits. Nous avons peur de ce courant qui risque de nous embarquer vers l’inconnu. Le poète est celui qui ramasse cette peur-là pour capter et nommer ce que chacun de nous possède mais que nous n’osons pas aborder, l’autre rive, celle où nous serions si légers pourtant. Le poète est le passeur. Il nous permet de traverser.
Toi, tu en as embarqué plus d’un avec tes copeaux de phrases, tes éclats de mots. Tu mesurais ton pouvoir, tu éprouvais ta force. Tu ne t’en servais qu’à bon escient, pour la conquête de la lumière. Pour gagner sur le néant.
Tu détestais l’obscurantisme, les confusions. Tu étais précis comme un clerc, ponctuel et si raisonnable dans ta folie de vivre haut. Tu étais la démesure, la vastitude. Il t’a bien fallu apprendre à les contenir, à mesurer le trop plein, à l’économiser pour lui donner forme.
Peut-être né dans une famille riche aurais-tu été plus lyrique, mais un gosse de pauvre apprend l’économie au biberon, il ne gaspille pas ses trésors.
Quand tu recevais une orange pour ton Noël, tu la regardais longtemps avant de la savourer, ainsi des mots de « la tribu », tu les faisais mûrir avant de les livrer.
Enfant, tu étais déjà fasciné par les mots, tu les gravais sur des troncs d’arbre. Tu ne te savais pas poète, déjà tu le vivais. Dans ton milieu, poète ressemblait à paresse. La poésie n’avait pas sa place dans cette existence de pauvreté ordinaire.
Fils de gendarme et gendarme toi-même, voilà à quoi on te destinait. Mais tu étais exceptionnellement intelligent, tu apprenais vite. Tu y mettais ta fierté et tu étais déjà travailleur. Tu as toute ta vie été un grand travailleur, de jour comme de nuit.
Tu étais ambitieux. Tu voulais gagner sur la misère, l’humiliation, la mélancolie, la religion apprise par cœur. Tu t’es obstiné, tu as lutté, résisté. Tu as tenu bon et on t’a autorisé à faire des études. Tu as mesuré ta chance et tu as réussi tes examens et par la suite les concours dans l’administration. Et pendant toutes ces années d’étude où tu t’acharnais, tu poursuivais ton monologue, ta rêverie de mots.
Mais de cela, tu ne parlais pas. Tu te terrais dans ton domaine. Tu ne l’as jamais quitté.
Sans doute que ce domaine était le seul lieu habitable pour toi. Tu as appris à t’y retirer chaque fois que le monde te blessait. Pour lui résister aussi, pour accepter de le fréquenter. Mais tu ne l’as pas fui ce monde, tu ne t’es jamais retranché.
Tu as été plus fort et plus rusé. Tu as affronté la réalité en te ménageant des replis, des sanctuaires où tu pouvais te lover. Des lieux d’innocence que tu ouvrais à tes amours. Des territoires où la fraîcheur se mêle à la profondeur. En somme, tu avais deux vies, l’une sur le front, l’autre dans le tabernacle. Tu étais un rêveur actif. Tu as concilié ces deux pôles, tes deux univers. Tu les as frotté l’un à l’autre. Tu as coléré dedans, tu as bagarré, tu as lutté dur et un jour, beaucoup plus tard, c’est à peu près à l’époque où je t’ai rencontré, tu as commencé à te réconcilier avec les deux versants de ta réalité. Tu t’es accepté et bonifié. Tu as trouvé ta sphère. Tu n’avais pas soixante ans et tu n’étais pas encore à la retraite.
Tu étais fonctionnaire au ministère des Finances. Tu habitais avec ta compagne, Jacqueline, un appartement plein de charme rue Grégoire de Tours. Tu étais déjà connu, entouré d’amour et d’amitié.
Tu avais fait tes preuves de citoyen, d’homme et de poète et tu savais rugir en lion lorsqu’on te contrariait. Tu supportais mal d’avoir tort et tu faisais de ces fameuses colères dont beaucoup se souviennent. Tes colères étaient légendaires et Aragon et Elsa, qui étaient tes proches, te disaient quelque fois : — « Eugène, sois raisonnable, essaie d’avoir sept ans aujourd’hui. » Tu te comportais comme un gosse turbulent qui ne supporte ni qu’on le contrarie ni qu’on oublie de l’aimer ou de lui témoigner son amour. Il te fallait des preuves à chaque instant.
Sans doute qu’au fond de toi, dans le plus enfoui, tu ne croyais pas qu’on puisse t’aimer ni t’accepter comme tu étais. Tu te croyais laid, monstrueux même. Tu as séduit les femmes pour te prouver que tu pouvais plaire et être ce séducteur auquel ton physique ne te prédisposait pas. Tu n’avais rien d’un don Juan. Tu ressemblais plutôt à un farfadet, un gnome, comme tu disais toi-même, un homme de la préhistoire taillé dans un rocher. Un personnage archaïque qui s’endormait pendant les dîners mondains et se tenait à table comme un paysan.
Tu n’avais pas appris les manières policées de la bourgeoisie et tu n’avais pas envie de t’y conformer.
Tu as imposé tes façons de gosse de pauvre au tout Paris. On ne pouvait pas te confondre avec un autre.
Tu imposais tout, toujours, c’est en cela que résidaient ta force et ta singularité.
Tu te comportais en aristocrate du cœur et de l’esprit. Jamais tu n’aurais renié ton enfance ni tes origines. Ton existence était un défi et une conquête, mais aussi une fidélité à ton enfance.
J’étais très jeune et timide quand je t’ai connu et ton comportement dans les milieux littéraire où je t’accompagnais m’effrayait. Je me souviens de ce jour où tu t’es mis à ronfler en plein milieu d’un dîner mondaill organisé par Jacqueline Piattier. Il y avait là toutes sortes de personnalités remarquables. Toi, tu t’es réveillé, tu as bu un coup de rouge et tu as repris la conversation avec ton entrain habituel, comme si de rien n’était.
Quelques années plus tard, tes incartades me faisaient rire, j’en étais fière. Je t’aimais ainsi, insoumis et dru, provocateur. J’ai compris à tes côtés que dans ce monde, seuls les forts parviennent à s’imposer et que la bourgeoisie et ses tartufferies finit par accepter et fêter ce qu’elle mépriserait chez un faible.
Tu avais retenu la leçon. Tu imposais à tous ta vérité et ton appartenance. N’est pas surdoué qui veut. Tu l’étais, tu l’as prouvé.
Tu aurais pu devenir un délinquant. Tu aurais pu employer ta rage à détruire. Tu t’es appuyé sur elle pour bâtir et grandir.
Tu pouvais être un Jules Vallès, tu en avais la carrure, mais tu étais avant tout poète.
Modeste comme un artisan, orgueilleux comme ceux qui se savent destinés à accomplir une œuvre :
« Seuls affrontent le jour // Ceux qui vivent / Leur légende. » (Maintenant p.133.)
Tu es entré dans ta légende à coups de patience et d’obstination.
« Ceux qui renoncent l Ne sont pas admis. // Pour une fois le vent / Sert à quelque chose », dis-tu dans (Du domaine p.37.)
Tu n’as jamais renoncé. Ta volonté était souveraine. Ce que tu désirais, tu l’obtenais. C’est ainsi que tu as voulu notre vie commune et que je t’ai suivi sans bien comprendre ce qui m’arrivait. Je t’ai rencontré, j’avais alors 19-20 ans, un soir dans un petit café aux lampions de Ménilmontant. Je venais de découvrir tes poèmes, grâce à un ami comédien. Je terminais mes études à l’école Charles Dullin. Ce jour où j’ai ouvert Terraqué, mon existence a basculé.
J’ai su tout de suite que ma vie en serait bouleversée. Ces choses là, on les sent venir. On a beau se débattre, tâcher de leur échapper, on est pris comme un poisson dans sa nasse. Ainsi de ma rencontre avec toi, inéluctable.
Je t’ai reconnu, ou plutôt, nous nous sommes reconnus sans hésiter. À quel moment de la légende cette rencontre se situait, je l’ignore. Était-ce dans un passé lointain, dans une autre existence ? Tout m’échappait, sauf l’évidence que tu étais là devant moi avec ce regard extraordinairement pénétrant et que tout était dit. Quel rôle allais-je jouer dans cette légende, celui de fille, de femme, de sœur, de complice ?
Je n’en savais rien encore et aujourd’hui que je réveille cette mémoire, je suis incapable de me prononcer tant notre histoire intense, belle et intemporelle me reste énigmatique.
Quelques mois après cette rencontre, deux ans à peine, tu m’as pris par la main, tu as laissé derrière toi ta femme, tes maisons, tes habitudes. Tu es parti sur la route avec tes manuscrits, tes livres et quelques objets familiers.
Tu quittais ton passé, tu recommençais une nouvelle vie en compagnie d’une fille de vingt deux ans, comédienne, naïve et farouche.
Tu venais tout juste de prendre ta retraite et cette retraite, rognée par tes activités de militant communiste ne suffisait pas à assumer notre pitance. Tu t’es remis bravement à chercher du travail et tu es devenu Directeur de collection au CDLP (Centre de diffusion du livre et de la presse), un métier qui t’intéressait mais qui te prenait beaucoup de temps.
Tu avais rajeuni, tu étais plein d’allant, d’optimisme.
Je changeais ta garde-robe, je t’habillais en artiste.
Une fois encore, tu forçais le destin. On te trouvait déraisonnable. Tes proches, tes amis te faisaient sentir leur désapprobation. Tous pensaient que j’étais pour toi un caprice et que bientôt tu en pâtirais.
Il y avait dans tous les regards qu’on jetait sur moi une sorte de jalousie et de reproche mêlés. J’étais trop jeune, trop inexpérimentée, trop fraîche peut-être pour être sérieusement la femme d’un monsieur de soixante ans, — « laid comme il est » — pensaient-ils — « ça ne tiendra pas longtemps ».
— « Pauvre Gégène, tu te retrouveras seul et tu auras tout perdu. Il va te coûter cher ton démon de midi ! » —, ricanaient les bien-pensants et les jaloux, eux, se contentaient d’ironiser en sourdine.
G., lui n’écoutait rien, ne regrettait rien. Il m’aimait, il voulait vivre avec moi. Aucun obstacle n’aurait pu l’arrêter. Notre vie commençait comme un nouveau défi à l’ordre, à la bienséance, au bon sens. G. m’imposait au regard de tous.
Il me coiffait d’une couronne que je n’avais pas appris à porter. J’étais timide, ce nouveau rôle m’embarrassait. Ma relation à G. était de l’ordre du secret. Je ne désirais pas être exposée en pleine lumière. Je désirais encore moins jouer à l’épouse. J’avais un peu le sentiment de n’avoir pas choisi mon entrée en scène. Les événements et l’impétuosité de G. m’y avaient poussé. Je devais apprendre à me comporter et faire bonne figure dans ce nouveau milieu où j’entrais par la grande porte, celui de la littérature et des poètes.
Je m’étais jusque-là repue de poésie dans les mansardes où j’apprenais mon métier de comédienne. II me fallait soudain tenir le rôle de compagne d’un poète fêté et admiré.
Cette situation m’irritait et m’effrayait à la fois.
J’avais besoin d’exister auprès de G. et aux yeux de tous autrement que comme une égérie. Je n’acceptais pas non plus notre différence d’âge. Je ne voulais pas en tenir compte. G. non plus. Nous discutions à armes égales, si je peux dire, car en vérité, à ses côtés, j’apprenais à vivre. Je rencontrais une autre réalité que celle qui avait nourri mes rêveries adolescentes. G. me faisait naître. Il croyait en moi. Il faisait son possible pour que je me réalise. Sa générosité à mon égard était sans faille. Il me donnait mes chances et me laissait libre de mes choix et de mes aventures professionnels.
Il m’épaulait et m’encourageait, toujours présent, toujours attentif, toujours prêt au dialogue et au partage.
Nous entamions de grandes discussions jusque tard dans la nuit autour de la littérature, de la poésie et de longs débats philosophiques et politiques. Nous étions complices comme les enfants le sont, avec candeur, avec ferveur.
Notre aventure commençait quelques mois avant mai 68.

Juste le temps de nous installer dans ce nouvel appartement au onzième étage d’un immeuble très moderne et confortable qui nous impressionnait beaucoup. Aujourd’hui, cet immeuble de douze étages semble presque villageois, simplement bourgeois. À l’époque, il y a trente ans, nous pensions, en le visitant, au film de Jacques Tati, Les vacances de Monsieur Hulot.

G. qui venait de quitter un appartement du vieux Paris était ravi. Il s’amusait comme un gosse à installer notre nid. Il s’émerveillait de contempler Paris depuis notre onzième étage.
Lui qui n’aimait pas la ville, était soudain enchanté de la tenir sous ses yeux. Il avait cette capacité de s’adapter et de transformer les inconvénients en qualités, le négatif en positif. Il vivait sa passion, la vie matérielle devait suivre.
Nous avions loué un studio spacieux, notre pièce à tout faire et à tout rêver.
G. avait planté son bureau devant la fenêtre, une planche sur deux tréteaux.
Il avait campé son territoire, la suite du mobilier, une table, quatre chaises et deux fauteuils, faisaient ce qu’ils pouvaient autour.
Le souvenir qu’il me reste, très précis de ce bureau, était son ordre. Le moindre objet avait sa place, le crayon, la gomme, le cendrier pour tailler les crayons. (G. ne fumait plus, pas même la pipe), le cahier d’écolier, le bloc. Chaque objet était disposé comme pour un rituel. Si par malheur quelqu’un, moi surtout, s’avisait de déplacer le cendrier ou le cahier, G. se sentait trahi et entrait dans de formidables colères.
J’en ai vécu quelques-unes, mémorables, qui tombaient comme des avalanches. Mieux valait dans ces moments-là quitter la place et revenir par beau temps.
Bien souvent ses colères étaient suivies de longues bouderies.
G. s’enfermait alors dans un silence redoutable. Je me sentais réellement coupable. Je ne savais jamais ce qui déclenchait la tornade et je m’interrogeais longuement sur le genre de crime que j’avais bien pu commettre.
Un jour, j’ai décidé de ne plus subir ses tornades et elles se sont atténuées. J’apprenais pas à pas à le comprendre.
Son enfance, par moment remontait comme un mauvais rêve. Il lui fallait absolument trouver un exutoire. Cette enfance râpeuse dont il n’a jamais définitivement guéri, qu’il a transcendé dans et grâce au poème.
L’homme et le poète s’affrontaient dans des combats singuliers. Le poète gagnait toujours sur l’homme. Le poète était le sage, l’homme était son fou.
Le poète avait la connaissance, l’homme tâtonnait encore dans le labyrinthe. L’un et l’autre s’épaulaient pour aboutir au poème, à la fleur et à son fruit.
L’ordre naissait du chaos. L’équilibre s’opérait dans cet affrontement avec la matière, dans le corps à corps.
C’est dans sa maison de la Forêt Sainte-Croix, au bord des champs de blés, dans un village beauceron que G. restaurait sa joie et son équilibre.
J’ai un peu fréquenté cette maison, je l’ai aimée tout de suite tant elle lui ressemblait, une petite maison paysanne où il a vécu des années heureuses entouré de sa femme Jacqueline, de ses amis poètes qui venaient le retrouver les dimanches, Frénaud, Clancier, Arland... et beaucoup d’autres.
Il venait s’y réfugier quand la ville lui devenait pesante. Il y retrouvait la terre, les champs de blés, les chemins, l’espace, les lumières qu’il aimait. Il bavardait longuement avec les gens du village, en particulier le père Vacher, un vieux de la Beauce qu’il affectionnait.
G. passait des heures pleines à fredonner le jour, à s’attabler dans le café du coin, à jouer aux cartes avec les uns et les autres, à goûter le rien de ses journées.
Il flânait, surveillait son jardin, un petit potager de curé avec un arbre et des mésanges.

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