Guy Rocher, Tome 1 : (1924-1963) : Voir – Juger – Agir
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Description

Le rapport Parent ayant mené à la création du ministère de l’Éducation du Québec, puis à la fondation des premiers cégeps, en plus d’ébranler la mainmise de l’Église sur nos institutions scolaires? Guy Rocher l’a co-rédigé. La Charte de la langue française? Même chose! À 94 ans, Rocher, sociologue et commissaire de la commission Parent, peut espérer avoir influencé, d’une manière ou d’une autre, pratiquement tout le corpus actuel des sciences sociales du Québec. De sa plus tendre enfance, où il trônait sur les genoux de son père en compagnie son frère Bernard, à sa nomination à l’Ordre national du Québec, le parcours atypique de ce penseur hors-pair nous est raconté par Pierre Duchesne.
Les propos du père Lévesque se rendent rapidement aux oreilles de Maurice Duplessis, qui décide de réduire la subvention gouvernementale à la Faculté des sciences sociales de 25 000$. Selon les mémoires du père Lévesque, le premier ministre demande aussi au recteur de congédier le dominicain. Rappelons que le gouvernement de Maurice Duplessis a contribué de façon notable à la campagne pour le nouveau campus de l’Université Laval en versant quatre millions de dollars, ce qui fait de Maurice Duplessis, un « second fondateur » de l’institution, tel que le proclame haut et fort Monseigneur Vandry.
Le 30 avril, le recteur écrit une seconde lettre au doyen de la Faculté des sciences sociales : « Il ne me reste plus qu’à prendre les mesures de sécurité qui s’imposent pour protéger l’Université contre votre zèle intempestif. (…) Vous serez peut-être intéressé à savoir qu’il est fort possible que votre discours de mardi soir coûtera à l’Université 25 000$ (…) »

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 février 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764436745
Langue Français
Poids de l'ouvrage 15 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0040€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur
Jacques Parizeau, Tome 3 – Le Régent (1985-1995), Éditions Québec Amérique, coll. Biographie, 2004. Nouvelle édition, coll. Nomades, 2015.
Jacques Parizeau, Tome 2 – Le Baron (1970-1985), Éditions Québec Amérique, coll. Biographie, 2002. Nouvelle édition, coll. Nomades, 2015.
Jacques Parizeau, Tome 1 – Le Croisé (1930-1970), Éditions Québec Amérique, coll. Biographie, 2001. Nouvelle édition, coll. Nomades, 2015.
En collaboration
Chantal Lanthier, Parce que parfois, la pluie doit tomber , Québec Amérique, 2017.



Projet dirigé par Éric St-Pierre, éditeur
Conception graphique : Claudia Mc Arthur
Mise en pages : Marylène Plante-Germain
Révision linguistique : Marie-Hélène Sarrasin et Chantale Landry
En couverture : Photomontage à partir des photographies de Pierre Duchesne et des archives de Guy Rocher.
Conversion en ePub : Nicolas Ménard
Québec Amérique 7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010
Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L'an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l'art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d'impôt pour l'édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Duchesne, Pierre, auteur Guy Rocher / Pierre Duchesne. (Biographie) Sommaire : tome 1. Voir, juger, agir (1924-1963).
ISBN 978-2-7644-3672-1 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3673-8 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3674-5 (ePub)
1. Rocher, Guy. 2. Sociologues - Québec (Province) - Biographies. I. Duchesne, Pierre. Voir, juger, agir (1924-1963). II. Titre. III. Collection : Biographie (Éditions Québec Amérique).
HM479.R62D82 2018 301.092 C2018-942374-9
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2019
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2019
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés
© Éditions Québec Amérique inc., 2019.
quebec-amerique.com



À ma mère, Lauraine, et à mon père, Yvan. Ils m’ont appris à marcher, quand j’étais petit, et à me tenir debout, lorsque devenu grand.


CHAPITRE UN

BARTHÉLEMY
« Nous avions droit, chacun, à l’un de ses genoux 1 », raconte Guy Rocher. Replongeant dans son enfance, il aperçoit son frère Bernard, assis sur la jambe droite du père alors que lui, petite tête blonde, est posté sur la cuisse gauche. Les longs bras de Barthélemy enserrent, telle une muraille protectrice, ses deux enfants. Tous les regards fixent le bout du monde : un livre que tient le père entre ses mains.
Moment précieux, jamais éteint. La voix du père libère l’imaginaire quand il fait la lecture du petit livre, si grand aux yeux des garçons. La texture du récit berce Bernard et Guy. Depuis que leur père leur a confié que ces aventures écrites sur papier étaient en fait les siennes, la fascination des garçons pour ce bouquin frise l’euphorie. Ce « pays d’or », cette « mer rose, semée d’îles bleues 2 » existent donc réellement. Ces paysages sont issus de sa propre enfance. Parmi ces enfants qui s’élancent dans l’herbe, « mordillant un brin de foin ou effeuillant une marguerite 3 », se dessine l’image de leur père. Bernard et Guy l’aperçoivent au coin de la rue, roulant son cerceau de fer qui file tout droit, en parfait équilibre, jusqu’à s’épuiser au bas du chemin.

Barthélemy Rocher et ses deux fils : Guy (à gauche) et Bernard (à droite).
Photo : Archives de Guy Rocher. Circa 1920.
Comment est-ce possible ? Comment ce livre peut-il raconter l’enfance de leur père ? L’intrigue se dénoue lorsqu’ils apprennent que l’auteure du livre, Michelle Le Normand, de son vrai nom Antoinette Tardif, est une amie d’enfance de Barthélemy Rocher : sa meilleure amie. Écrivaine, elle a rassemblé ses souvenirs de petite fille dans un livre intitulé Autour de la maison .
« C’était exquis, estime Guy Rocher. Il y avait beaucoup de fraîcheur 4 . » Ce roman, publié en 1916, a connu un beau succès. Il ramène à la surface, comme une eau claire et fraîche sortant de terre, des fragments de la jeunesse heureuse du père. L’héroïne, qui a peut-être onze ans, porte le nom de Michelle. C’est avec Toto, « à cheval sur le bras de la galerie 5 », qu’elle regarde « au ciel s’allumer les étoiles ». Les jours d’orage, elle décolle son nez des vitres pour aller jouer « aux chars » avec son autre frère Pierre et sa sœur Marie, laissant l’ivresse, le fou rire et l’exaltation s’exprimer « dans un délire de tapage, d’excitation, parce qu’il pleut et qu’il y a de l’électricité dans l’air… 6 ».
Mais Toto, Pierre et Marie sont en réalité les amis d’enfance d’Antoinette Tardif. Et Toto n’est que le surnom donné à Barthélemy. Et « cette maison de mortier, à galerie blanche […] flanquée de chaque côté de larges cheminées […] avec un long toit blanc et des lucarnes », c’est la maison des Rocher où a vécu le père de Guy. Ainsi, quand Michelle Le Normand décrit l’intérieur de la maison, comparant le salon à « une forêt merveilleuse, semée de fleurs sans nombre – les fleurs du tapis ! », l’auteure brosse un portrait du lieu où a grandi son père. Rendant tout cela encore plus authentique, le père Barthélemy, tout en lisant l’histoire à ses enfants, y ajoute ses propres souvenirs. Bernard et Guy en sont ravis ; ils ont accès à l’enfance de leur propre père, racontée dans un livre !
Autour de la maison est la première œuvre, impérissable, la plus touchante, vers laquelle il revient toujours. Cette boîte à souvenirs, faite de papier, renferme tout l’âge tendre de son père et une grande partie du sien.

Jeanne Magnan, la mère. Barthélemy Rocher, le père.
Photos : Archives de Guy Rocher. Circa 1920.
Ces réminiscences ont une valeur inestimable pour Guy Rocher, car c’est à un très jeune âge qu’il perdra son père. « Ce livre [est devenu] sacré pour nous », explique-t-il. Les personnages de ce récit, « c’était notre père, notre tante et notre oncle. Et on les reconnaissait ! Cela a beaucoup de résonance pour moi 7 . » Devenu orphelin de père à huit ans, la relecture d’ Autour de la maison par Guy Rocher ne comblera pas l’absence de Barthélemy, mais elle réanimera chez lui des tranches entières de son enfance, le ramenant virtuellement sur les genoux de son père.
LA PREMIÈRE MAISON
Parmi les rares souvenirs laissés par l’éphémère présence de son père, Guy Rocher se remémore de longues conversations avec un cornet fixé au mur : « Je le vois au téléphone réglant des choses pour son travail 8 . » L’homme donne des ordres et pose sans cesse des questions. Puis il disparaît pour toute la journée. À la fin de l’après-midi, moment d’excitation : sa mère, Jeanne Magnan, l’emmène parfois retrouver son père à son bureau.
La maison où il a grandi est plantée à Berthierville aux abords d’un « petit » boulevard nommé Lafayette 9 . Les parois extérieures de la demeure à deux étages sont recouvertes de stuc, comme toutes les habitations du voisinage. Né le 20 avril 1924, Guy Rocher grandit avec son petit frère, Bernard 10 , venu les rejoindre quinze mois plus tard. « C’est une belle période de ma vie 11 », dit-il.
Son père, ingénieur civil, consacre sa carrière professionnelle à la construction et à l’entretien des routes. Engagé par le ministère de la Voirie du Québec, il travaille au siège social de Berthierville. Barthélemy Rocher veille au « développement des routes parcourant les cinq ou six comtés de l’époque, entre autres, L’Assomption, Berthier, Maskinongé, Yamaska et jusqu’à Saint-Michel-des-Saints 12 ». Garçon, Barthélemy Rocher a refusé de faire son cours classique, un chemin pourtant emprunté par son père, son grand-père et bien d’autres membres de sa famille. « Il était contre le cours classique », considérant que cette formation comportait d’immenses lacunes.
Au début du XX e siècle, un conflit larvé oppose les prêtre professeurs des collèges classiques aux frères enseignants des écoles publiques et techniques. « Les collèges classiques ne forment que des médecins, des avocats, des curés. Ces finissants ne produisent rien du point de vue économique », déplorent alors les frères enseignants, snobés par le corps professoral des collèges classiques. Son père, instruit par les frères des écoles chrétiennes, se porte à leur défense. « [Mon père] a fait le cours scientifique à Mont-Saint-Louis, sur la rue Sherbrooke 13 », raconte-t-il, et il poursuit ses études à l’École Polytechnique. Il y reçoit son diplôme d’ingénieur en 1916. Il est aussitôt recruté par le ministère de la Voirie.
« Cette volonté des frères de former une telle élite scientifique, industrielle et commerciale est inspirée par un nationalisme “pragmatique” qui s’opposait au nationalisme “culturel” des collèges classiques 14 », affirme l’historienne Louise Bienvenue, citant le sociologue Paul-André Turcotte. C’est en quelque sorte ce que le père de Guy Rocher ne cesse de répéter à son fils, insistant pour lui rappeler que les frères enseignants « forment des scientifiques parce qu’ils ont des écoles secondaires scientifiques et offrent le cours commercial ».

Barthélemy Rocher, finissant de l’École Polytechnique.
Photo : Fonds d’archives historiques de l’École Polytechnique de Montréal. En 1916.
Barthélemy Rocher devient donc un homme de science, alors que sa famille est traditionnellement constituée d’hommes de loi. Adrien Pouliot entame ses études à l’École Polytechnique à la même époque. Il devient ingénieur civil une année avant Rocher. Plus tard, Pouliot entreprendra une lutte pour accroître la formation scientifique au Canada français : « Tant que nous n’aurons pas organisé la Science chez nous, au collège d’abord, à l’Université ensuite, nous serons en flagrant état d’infériorité devant les institutions canadiennes-anglaises 15 . » Études à l’appui, Adrien Pouliot soutient l’affirmation de Barthélemy Rocher selon laquelle soixante pour cent des finissants des collèges classiques deviennent avocats ou médecins et qu’à peine quinze pour cent choisissent une carrière scientifique. « Nous allons être conquis pour la seconde fois 16 ! » s’exclame Adrien Pouliot, évoquant l’issue de la bataille des Plaines d’Abraham.
Sur les routes du Québec, le transport par chevaux est encore largement pratiqué. Barthélemy Rocher, pourtant, dit à son fils que « l’avenir de la province réside dans le développement routier. Tu vas voir, il va bientôt y avoir beaucoup de voitures, de camions, et de tracteurs 17 ».
Pendant l’hiver, son père demeure au siège social de Berthierville pour planifier les travaux routiers de l’été suivant. Mais quand arrive le dégel et que s’installe la saison chaude, Barthélemy Rocher doit se déplacer dans les régions des Laurentides et de Lanaudière pour jeter un coup d’œil aux chantiers qui se multiplient. Afin de se rapprocher du père, la famille lève les voiles pour la pension de monsieur et madame Lanoue, à Saint-Alphonse-de-Rodriguez, près du lac Rouge. Pour les petits Rocher, ce sont de véritables vacances, la saison des aventures. Les Lanoue possèdent une ferme « complète », raconte Guy Rocher. Les garçons peuvent observer de très près « les moutons, les vaches, les cochons, le cheval, le poulain, les lapins et les chatons 18 ». Son père loue deux chambres dans la grande maison. « Il y avait chez madame Lanoue, une noblesse. Elle était belle, se souvient encore le fils Rocher. Elle faisait tout. Elle tissait la laine, cardait la laine, faisait la cuisine pour tous les gens qui étaient là 19 . » Le père se joint à eux les fins de semaine.
« Nous avions accès au lac ; c’était formidable. » Les garçons doivent cependant emprunter un petit sentier qui les mène, plus bas, aux abords du cours d’eau. Ils arrivent alors sur la propriété d’un dénommé Barrette, l’oncle d’Antonio Barrette, futur ministre dans le gouvernement de Maurice Duplessis et premier ministre en 1960. Heureux de voir des enfants, monsieur Barrette leur donne accès au lac et à son embarcation.
À la fin de l’été 1930, la famille revient plus tôt à Berthierville que les années précédentes ; Guy Rocher fait son entrée à l’école publique de Berthierville 20 . Comme il se doit, le médecin vient à la maison pour vacciner le futur petit écolier. À la vue de la seringue, le petit Rocher, craintif, s’enfuit et se glisse sous le lit de ses parents, en larmes. Sa mère parvient à le sortir de sa cachette. L’enfant réagit toutefois mal au vaccin, au point où, quelques jours plus tard, le médecin est obligé de revenir et constate que le garçon souffre d’une infection au bras. Encore une fois, c’est la crise de larmes. À six ans, il doit être opéré au bras pour limiter l’infection. Les parents l’immobilisent pendant que le médecin dépose, sur le visage du garçon effrayé, un immense masque. « On m’a endormi à l’éther », se rappelle-t-il.
Prenant le temps nécessaire pour se rétablir, Guy Rocher entre à l’école primaire avec trois semaines de retard. Il garde peu de souvenirs de cette première année scolaire, à l’exception du costume des religieuses et de leur étrange cornette 21 . Surnommées par les élèves « les sœurs carrées », les sœurs des Saints Cœurs de Jésus et de Marie sont des disciples de mère Amélie-Fristel, fondatrice de cette congrégation à Saint-Malo, en 1853. Tous les matins, pendant un an, il se rend à pied à l’école, vêtu d’un petit veston et d’une cravate au cou, dont le nœud est préalablement noué 22 .

École des garçons de Berthierville.
Photo : Société d’histoire de Joliette—De Lanaudière. En 1930.

Institutrices de la communauté des religieuses des Saints Cœurs de Jésus et de Marie.
Photo : © Société d’histoire de Joliette—De Lanaudière. En 1930.
Sur le chemin de l’école, il croise régulièrement le cheval qui tire la voiture à glace, celle qui alimente toutes les glacières du voisinage. À la fin des classes, au retour, c’est un troupeau de vaches qu’il retrouve sur la route 23 .
LA FIGURE DE MON PÈRE
Comme tout enfant, Guy Rocher ressent avec acuité la moindre tension altérant le calme et l’équilibre du foyer familial. En 1928, il n’a que quatre ans, mais il garde un souvenir glacial du retour de sa mère à la maison après un court séjour à l’hôpital Notre-Dame de Montréal. Ayant subi la grande opération 24 , Jeanne Magnan est transformée. « Je ne l’ai pas reconnue ! » raconte-t-il, les yeux remplis d’eau. « Elle était pâle. Elle avait l’air tellement faible, si fragile. Ce n’était pas ma mère, celle que j’avais connue avant 25 . » Heureusement, elle se rétablit.
L’année suivante, lors d’une balade en voiture, son père arrête subitement la voiture. Il ouvre la portière et se précipite dans le fossé, pour vomir. Le petit Rocher remarque que les problèmes d’estomac de son père se multiplient. On ne parle alors que d’ulcères.
Un soir, bien qu’il soit épuisé par sa journée de travail, Guy et Bernard insistent pour que leur père fasse la lecture d’ Autour de la maison , en particulier le passage sur le chien zoulou. « Lis-nous ! Lis-nous, papa. » À la fin du récit, ému par le sort du chien zoulou qui meurt, Guy Rocher, assis sur son père, relève la tête pour l’observer. Ce qu’il voit le surprend et l’effraie. Il constate que le visage de son père a subi des changements. Cela l’inquiète. Son père perd beaucoup de poids. Les indigestions se succèdent. L’hypersensibilité du jeune garçon détecte aussi l’inquiétude qu’éprouve, davantage chaque jour, sa mère.
Affaibli, Barthélemy Rocher ne peut plus travailler avec autant d’intensité. Il se voit bientôt incapable d’effectuer de longs déplacements, compte tenu de ses problèmes de santé. Le ministère de la Voirie décide alors de lui confier une tâche allégée, un chantier pratiquement terminé : celui du boulevard Taschereau, tout juste au sud de l’île de Montréal. À la fin de sa première année scolaire, en juin 1931, Guy Rocher et sa famille doivent donc quitter Berthierville pour s’établir à Saint-Lambert. « Ç’a été un arrachement pour nous, un déracinement important, très important, raconte Guy Rocher. Ce fut le premier choc que l’on a eu, mon frère et moi, parce que nous étions heureux et très attachés au boulevard Lafayette. Nous quittions une maison agréable, à deux étages, avec un sous-sol et un jardin pour déménager dans un appartement. Ce n’était plus la même chose du tout 26 . »
Peu de temps après avoir emménagé au 593 de l’avenue Notre-Dame, à Saint-Lambert, Barthélemy Rocher doit subir une opération à l’estomac. Les six mois suivants se déroulent bien. Le père semble se rétablir. Mais peu à peu, sa santé décline à nouveau. À l’été 1932, la présence de garçons turbulents dans l’appartement indispose un père maintenant confiné au lit. Leur mère prend la décision de confier Guy et Bernard à ses parents vivant à Outremont.

Appartement, 2 e étage, où réside la famille Rocher en 1930 et 1931, à Saint-Lambert.
Photo : Société d’histoire Mouillepied. En 1931.
Le 30 juillet 1932, Guy et Bernard sont au théâtre pour enfants. Ils s’amusent ferme. Tout à coup, en plein milieu du spectacle, une de leurs tantes vient les chercher, leur annonçant que leur père est gravement malade et qu’il faut aller le voir. En silence, les enfants embarquent dans la voiture qui les emmène d’Outremont à Saint-Lambert. « Nous savions que notre père était malade, mais pas qu’il se mourait. Personne ne nous a prévenus. On nous le cachait 27 . »
N’étant pas préparés à faire face à l’inévitable, ils entrent dans la chambre des parents et aperçoivent leur père sans vie. Leur effarement est total. « Là, je l’ai vu mort. Dans la maison… dans son lit. »
Un cancer de l’estomac emporte Barthélemy Rocher à l’âge de 39 ans. Sa mère, une jeune veuve de 32 ans, doit élever seule ses deux garçons : Bernard, âgé de six ans, et Guy, qui se retrouve orphelin de père à huit ans.

La maison d’enfance de Barthélemy Rocher ; source d’inspiration pour le roman Autour de la maison .
Photo : Archives Lanaudière. En 1943.


1 Entrevue avec Guy Rocher, le 15 juillet 2016.

2 Michelle Le Normand, Autour de la maison , Édition du Devoir, Montréal, 1918 [1996], p. 22.

3 Idem , p. 25.

4 Entrevue avec Guy Rocher, le 21 juin 2016.

5 Michelle Le Normand, Autour de la maison , Édition du Devoir, Montréal, 1918 [1996], p. 38.

6 Idem , p. 20.

7 Entrevue avec Guy Rocher, le 15 juillet 2016.

8 Entrevue avec Guy Rocher, le 21 juin 2016.

9 Il est venu au monde dans une autre maison, quelques rues plus loin (nous n’avons pu retrouver l’adresse), avant de déménager sur le boulevard Lafayette, où son frère est né.

10 Bernard Rocher est né à Berthierville, le 29 août 1925.

11 Entrevue avec Guy Rocher, le 13 juin 2016.

12 Idem.

13 Idem.

14 Paul-André Turcotte, L’enseignement secondaire public des frères éducateurs (1920-1970). Utopie et modernité , Éditions Bellarmin, 1988, cité par Louise Bienvenue, Olivier Hubert et Christine Hudon, Le collège classique pour garçons – Études historiques sur une institution québécoise disparue , Fides, 2014, p. 97.

15 Adrien Pouliot, « Les sciences dans notre enseignement classique », L’enseignement secondaire, 15 e année , vol. IX, n o 8, mai 1930, p. 472.

16 Ibid. , p. 466.

17 Entrevue avec Guy Rocher, le 13 juin 2016.

18 Entrevue avec Guy Rocher, le 3 avril 2017.

19 Idem.

20 L’école est aujourd’hui l’hôtel de ville de Berthierville.

21 Entrevue avec Guy Rocher, le 21 juin 2016.

22 Entrevue avec Guy Rocher, le 2 mai 2017.

23 Entrevue avec Guy Rocher, le 3 avril 2017.

24 L’hystérectomie, surnommée « la grande opération », consiste à enlever l’utérus chez la femme.

25 Entrevue avec Guy Rocher, le 3 avril 2017.

26 Entrevue avec Guy Rocher, le 21 juin 2016.

27 Entrevue avec Guy Rocher, le 21 juin 2016.


CHAPITRE DEUX

UNE MÈRE SANS COULEUR
Le corps de Barthélemy Rocher est exposé dans le salon de l’appartement, avenue Notre-Dame. Après les funérailles et la mise en terre, la disparition du père creuse, au sein de la famille, un vide abyssal. Pour combler ce dépeuplement, la mère éplorée invite à la maison l’une de ses nièces, pour y vivre. Gisèle est une adolescente heureuse. « C’est une fille spontanée, amusante 28 . » Elle passera l’année à Saint-Lambert, avec eux. Quand les garçons reviennent du couvent des sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie, le seul sourire qui les accueille, c’est celui de la cousine.
Le décès de Barthélemy Rocher augure un temps de peine et de silence. Il obscurcit le regard de son épouse, Jeanne Magnan. Habillée de noir, elle s’entête à recouvrir son visage d’une voilette lorsqu’elle est en public. Elle sort peu. La jeune veuve porte le deuil pendant une année complète. « J’ai l’impression que ce fut pendant des années ! » raconte Guy Rocher, les larmes aux yeux. Le désarroi de la mère enferme la famille dans un étroit carcan. « On ne reçoit pas », se rappelle-t-il. Elle vend la voiture et ne conduira d’ailleurs jamais plus 29 . « C’est un deuil très austère », témoigne son fils. L’hiver est particulièrement froid et terne. On n’entend plus de musique dans l’appartement ; que les craquements du plancher pour briser ce silence. « Heureusement, il y a Gisèle et sa jovialité 30 . »

Barthélemy Rocher et sa voiture.
Photo : Archives de François Rocher. Dans les années 1920.
Son petit frère, tout comme lui, réagit en silence, étouffé par la peine. Et quand Jeanne Magnan n’en peut plus, déchirée par l’absence de son homme, elle éclate en sanglots. Les deux garçons s’approchent alors de leur mère et, comme de petites sentinelles, s’accrochent à ses jambes pour la protéger, dans cet instant de grande vulnérabilité. Leurs propres larmes n’arrivent toutefois pas à endiguer la détresse de leur mère. « J’ai le souvenir que, [lorsque nous entourions] ma mère quand elle pleurait, c’était un moment important pour nous 31 . »
Inconsolable, elle quitte l’appartement de Saint-Lambert, qu’elle considère comme trop plein de l’agonie et de la mort de son mari. À la fin des classes, à l’été 1933, elle s’installe seule à Outremont, dans une chambre qu’elle loue à une couturière au 870, rue Champagneur. Transpercée par la tristesse, épuisée, elle ne se sent plus capable de s’occuper de ses enfants. Elle les confie aux sœurs de la Providence qui administrent, à Montréal, l’école privée Providence-Saint-Enfant-Jésus. Le grand immeuble situé à l’angle de la rue Saint-Dominique et du boulevard Saint-Joseph est surnommé, par les gens du quartier, le Mile-End. Les petits pensionnaires du Jardin d’enfance passent leur première nuit dans un dortoir où l’on circule avec peine entre les petits lits.

Le dortoir des pensionnaires de l’école de Providence Saint-Enfant-Jésus, à Montréal.
Photo : Archives Providence Montréal. En 1934.
Sans père ni mère, Bernard et Guy doivent réapprendre à vivre dans une école qui leur est étrangère, avec le seul espoir de pouvoir visiter leur mère le dimanche, après la messe de 10 h 30, pour quelques heures seulement.
Dans sa petite chambre, trop étroite, sans cuisinière, Jeanne Magnan ne peut recevoir ses enfants pour le repas. Le trio se retrouve donc « chez les grands-parents ou des amis 32 » pour le dîner. À 15 h, les pensionnaires sont de retour chez les sœurs de la Providence. En soirée, ils participent au Salut du Saint-Sacrement, une cérémonie consistant à adorer en silence, en prière et en chants, l’hostie exposée dans un ostensoir.
ISOLÉ
Le petit Guy Rocher a tôt fait de remarquer que l’ordre et l’autorité sont des valeurs cardinales chez les sœurs de la Providence. Au bruit de la claquette de bois que tient dans ses mains la sœur, il faut se mettre en rang sans discuter. « C’était presque militaire ! » Son frère Bernard, aimant faire rire et raconter des blagues, est régulièrement puni parce qu’indiscipliné dans les rangs. « Je le voyais, plus souvent que moi, puni. On le mettait dans le coin et je n’aimais pas cela ! Je souffrais beaucoup 33 . » Puis, c’est l’inspection des cases effectuée par la sœur directrice devant tous les élèves. Chaque casier est ouvert. Si les vêtements ne sont pas bien accrochés ou que certains tombent, la directrice contraint l’enfant à porter la pièce de vêtement pour le reste de la journée. « Que ce soit une tuque ou une mitaine. C’était très sévère et même assez cruel. » Le petit Rocher sera victime de cette humiliation à deux ou trois reprises. La directrice du Jardin d’enfants, par contre, est plus douce et compréhensive. Malheureusement pour Guy Rocher, Sœur Albert de Pologne meurt au début de l’année 1935. « Nous sommes allés la voir. Elle était exposée dans son cercueil. Elle s’est éteinte à l’infirmerie des sœurs à l’Institution des Sourdes-Muettes sur Saint-Denis 34 . »

La sœur Albert de Pologne (Juliette Benoît), « douce et compréhensive ».
Photo : Archives Providence Montréal. En 1935.
Cet encadrement trop rigide, jumelé à la mort récente de son père et à la douleur aiguë de sa mère, le fragilise. Il s’inquiète pour sa mère et pour « la condition pénible » dans laquelle elle se trouve. « Je trouvais que ma mère était mal installée ! 35 » Pourtant, le décès de son père ne les a pas plongés dans la pauvreté. Barthélemy Rocher avait contracté une assurance-vie et son épouse profite en plus d’une pension de l’État. Ainsi, alors que la crise économique du début des années trente fait des ravages dans bien des familles, chez les Rocher, la crise est émotionnelle.
Envahie par un trop-plein de tristesse, Jeanne perd son équilibre et sombre dans une dépression. Après la perte de son père, Rocher souffre maintenant de l’abandon de sa mère. « Mon père n’était plus là et ma mère était absente avec nous 36 . » Son frère témoigne du même sentiment : « J’ai perdu mon père et ma mère en même temps. Deux fois orphelin ! 37 » Jeanne Magnan continue de porter le noir. « J’avais hâte de revoir ma mère avec des couleurs 38 ! » s’exclame Guy Rocher, ému. « C’est une triste période de ma vie 39 . »
En dépit de ce lourd climat, l’élève Rocher réussit à merveille. « J’arrivais toujours parmi les premiers 40 . » L’enseignement pour les six à douze ans est pourtant rigoureux à Providence-Saint-Enfant-Jésus 41 . La formation, enrichie, mène au cours classique après la cinquième année, alors que dans les écoles publiques, les candidats au cours classique doivent faire six années de primaire.
Meurtri par la détresse de sa mère, il lui tarde de voir arriver la fin de l’année scolaire pour enfin pouvoir se rapprocher d’elle. « Tu verras, lui promet-elle, cet été, nous serons ensemble 42 ! »
OUVRIR LES GRILLES
Dans les derniers jours de juin 1934, Guy et Bernard délaissent les petits lits si rapprochés les uns des autres ; c’est la fin du pensionnat. Ils sortent enfin du rang ! Les grilles s’ouvrent sur un été de liberté. Sa famille, « brisée 43 » par la disparition de son père, se joint à celle de Simone Monet, la cousine germaine de Barthélemy. « Son mari l’avait quittée subitement pour aller chercher des cigarettes et il n’était jamais revenu 44 », raconte Guy Rocher. Celle qu’ils surnomment « tante Simone » vit avec ses deux garçons, Jocelyn et Clément, du même âge que les frères Rocher. Les voici à la pension de monsieur Major, au lac Nominingue, pour six semaines.
C’est le temps des excursions. Les garçons cueillent des framboises ou capturent des grenouilles. « On coupait les cuisses et la cuisinière de l’auberge nous faisait un repas de cuisses de grenouilles 45 . » Tante Simone, moins sévère que leur mère, gâte ses enfants. Les Rocher ont donc, eux aussi, accès à une multitude « de petits camions et d’automobiles miniatures ».
Lorsque la fantaisie leur prend de construire un radeau, les quatre garçons vont dans la forêt abattre des arbres. Par malheur, alors qu’il prend son élan pour entailler un arbre, la hache que tient Guy Rocher frappe la mâchoire de son frère. La bande revient à la course à l’auberge. Guy Rocher se voit obligé d’avouer à sa mère qu’il a subtilisé la hache de monsieur Major. Comme punition, sa mère exige qu’il écrive cent fois : « Je ne toucherai plus à la hache. » Tante Simone, moins rigide que sa mère, a pitié du petit Guy. « Elle venait en écrire quelques pages, raconte-t-il. Et là, de temps en temps, ma mère exigeait que je lui montre où j’en étais rendu. [Je lui présentais mon cahier], j’étais tout gêné parce que ma tante faisait semblant de ne pas savoir 46 . »
Guy Rocher entame sa quatrième année en septembre 1934. L’environnement ne lui plaît toujours pas. Vient un moment où sa vision s’embrouille. L’image des sœurs devient floue et la lecture, plus difficile. Lui qui a toujours eu une excellente vision doit maintenant porter des lunettes. À la fin de cette autre année au pensionnat, l’abbé Desmarais, l’aumônier du Jardin d’enfants, « donne de précieux conseils de vacances aux élèves et aux parents. C’est l’adieu pour quelques-uns, mais l’au revoir pour le plus grand nombre 47 ». Guy Rocher ne sait pas encore que c’est un adieu. Il lui reste une cinquième année à terminer, mais l’été qui s’annonce va ouvrir un nouveau chemin au jeune écolier.
Encore une fois, il se retrouve à la grande auberge de monsieur Major avec la famille de Simone Monet. Il redécouvre les merveilles que recèlent les Laurentides et le plaisir que procure le lac Nominingue. Enfant sérieux, le petit Rocher commence ses journées dans le recueillement. « Je me levais toujours le premier 48 », se souvient-il. Sans bruit, alors que l’auberge sommeille, le garçon de onze ans saute du lit, s’habille en silence et entame une marche en solitaire sur une petite route. Il se dirige vers la résidence de la famille Pigeon, à un kilomètre de là. « Il faisait toujours beau dans mes souvenirs. » Chaque pas l’amène plus près de cette paisible plénitude. Un vent chaud transporte du sous-bois l’odeur de la sève, où se mélangent bientôt les parfums sauvages des champs multicolores. Le calme de la nature lui parle et l’enveloppe jusqu’à lui faire toucher au bonheur.
Il arrive à la demeure des Pigeon. Habitée par des gens d’âge vénérable, la demeure est égayée par sa visite. Cette famille nombreuse compte plus d’un prêtre oblat ; l’évêque leur a donc permis d’aménager une chapelle dans leur maison. Connaissant bien le rituel, Guy Rocher se place près de l’autel et sert la messe. Il répond par cœur et en latin aux prières du célébrant. Pourquoi un jeune garçon de onze ans s’adonne-t-il à ce type d’activités alors qu’il est en vacances ? « Par piété personnelle 49 », répond-il. Il en ressent le besoin. Le catholicisme dans lequel il baigne ne l’agresse nullement. La vie du Christ l’inspire.

Jardin d’enfants de l’école de Providence Saint-Enfant-Jésus. Guy Rocher (en haut) et son frère Bernard (en bas).
Photo : Archives Providence Montréal. En 1935.
LES PÈRES
À l’auberge, les clients viennent et repartent. Un vendredi soir, deux prêtres en vacances se présentent à la réception. Ils passeront la fin de semaine dans l’établissement. L’un d’eux, l’abbé Léonard, va changer la vie de Guy 50 . Plus chaleureux que son compère, le prêtre Léonard joue avec les garçons. Après une baignade animée dans le lac, il fait parler les enfants sur leurs goûts et leurs études. Guy Rocher, plus grand que les trois autres, capte l’attention de l’abbé. Le dimanche, tous se déplacent chez les Pigeon pour la cérémonie dominicale ; Guy Rocher sert la messe. L’abbé Léonard est surpris que le garçon maîtrise si bien le latin.
Au cours de l’après-midi, l’abbé Léonard approche sa mère :
— Madame Rocher, votre garçon, me semble-t-il, pourrait rentrer au collège.
Jeanne réagit sèchement :
— Non, non, non. Il est beaucoup trop jeune. Il lui reste encore une année à faire.
Redoute-t-elle que les deux prêtres cherchent à recruter un futur candidat à la prêtrise plutôt qu’un bachelier prometteur ? Si c’est sa crainte, elle n’en dit mot. Son émoi provient peut-être de l’établissement que propose le prêtre, lui qui est rattaché au Collège de L’Assomption. Elle n’envisage pas de devoir quitter Montréal. « Ma mère savait que je voulais faire un cours classique. Si ce n’était pas l’Assomption, cela aurait été le collège Grasset 51 . »
« L’Assomption ! » s’écrie Guy Rocher, qui assiste à la discussion. « C’est le collège qu’a fréquenté grand-père Rocher et mon grand-oncle Robert ! » Il est emballé par la proposition de l’abbé et sent monter en lui une émotion qui ne se manifestait plus guère depuis la mort de son père.
Le prêtre fait alors une proposition à Jeanne Magnan : « Madame, pour bien m’assurer qu’il est prêt à entrer au collège, permettez-moi de lui faire passer quelques tests et de lui donner des dictées. Nous verrons bien. » La mère accepte.
À peine une heure plus tard, l’évaluation du prêtre est sans appel : « Il perdra son temps à l’école primaire. Il peut entrer au collège. » La mère hésite. « Moi, j’insistais », se rappelle Guy Rocher. « J’en avais assez des sœurs 52 ! » Sa mère, jusqu’alors, vivait seule dans une chambre pendant que ses deux garçons faisaient leur année scolaire. Ce projet pourrait-il la pousser à sortir de son isolement et à mordre à nouveau dans la vie ? Elle cède en partie, exigeant d’abord d’aller sur place pour visiter les lieux et rencontrer la direction. Guy Rocher en est grisé.
Quelques semaines plus tard, la visite au Collège de L’Assomption s’avère concluante. Le procureur – c’est le nom du responsable des finances au Collège classique – apprend à Jeanne Magnan que des bourses existent pour les enfants nés à Berthierville : un curé de l’endroit, finissant du collège, a laissé à sa mort un héritage transformé en bourses pour les garçons nés dans ce village. Malgré ses onze ans, Guy est donc accepté à la première année du cours classique, en Éléments latins.
Se déplaçant à L’Assomption, l’orphelin a l’impression de se rapprocher de son père en côtoyant son passé. Il étudiera dans la ville où Barthélemy Rocher a grandi pendant quelques années. Et le père, ce modèle qui lui manque cruellement, s’imposera à lui sous les traits de ses nombreux maîtres d’enseignement. Collégien, il sera bientôt entouré de multiples pères.


28 Idem.

29 Courriel de Guy Rocher, daté du 6 avril 2017.

30 Entrevue avec Guy Rocher, le 21 juin 2016.

31 Idem.

32 Entrevue avec Guy Rocher, le 13 juin 2016.

33 Entrevue avec Guy Rocher, le 21 juin 2016.

34 Entrevue avec Guy Rocher, le 15 juillet 2016.

35 Entrevue avec Guy Rocher, le 21 juin 2016.

36 Entrevue avec Guy Rocher, le 13 juin 2016.

37 Propos attribués à Bernard Rocher par son fils François Rocher. Entrevue du 23 avril 2017.

38 Entrevue avec Guy Rocher, le 21 juin 2016.

39 Entrevue avec Guy Rocher, le 13 juin 2016.

40 Entrevue avec Guy Rocher, le 21 juin 2016.

41 Le premier ministre Jean Lesage et le chanteur Pierre Lalonde ont été pensionnaires du Jardin d’Enfance Saint-Enfant-Jésus.

42 Entrevue avec Guy Rocher, le 13 juin 2016.

43 Expression utilisée par Guy Rocher dans ses entretiens avec Georges Khal, Entre les rêves et l’histoire , coll. Études québécoises, VLB Éditeur, 1989, p. 103.

44 Entrevue avec Guy Rocher, le 21 juin 2016.

45 Idem.

46 Idem.

47 Extraits des chroniques relatifs à l’enseignement, 19 juin 1935, Providence St-Enfant-Jésus, Montréal. Archives des Sœurs de la Providence Montréal.

48 Entrevue avec Guy Rocher, le 15 juillet 2016.

49 Souvenirs de Guy Rocher, entrevue du 15 juillet 2016.

50 Entrevue avec Guy Rocher, le 13 juin 2016.

51 Entrevue avec Guy Rocher, le 1 er mai 2017.

52 Entrevue avec Guy Rocher, le 13 juin 2016.


CHAPITRE TROIS

LA MAISON DES ANCÊTRES
Dans les longs corridors du Collège de L’Assomption, un garçon à l’âme légère déambule. Guy Rocher est habité par la tradition familiale. Cent ans plus tôt, en 1835, son arrière-grand-père maternel, Pierre-Thomas Lévesque 53 , s’inscrivait au Collège de L’Assomption. Quelques années plus tard (1843), son arrière-grand-père Barthélemy Rocher – futur maire de L’Assomption – l’imitait, tout comme son grand-père, Auguste Rocher, en 1875. Entouré de ces ombres du passé, Guy Rocher se sent moins seul et marche, réconforté, sur les traces de ses ancêtres.
L’année 1935 est la cent-troisième année du collège. Guy Rocher est donc du 103 e cours. Pendant huit ans, il va suivre, avec quatre-vingts élèves répartis au départ dans deux classes 54 , un parcours d’enseignement dont le programme – le cours classique – est détaillé dans un manuel pédagogique promulgué par les Jésuites en 1599 : le Ratio Studiorum . Georges Leroux, professeur de philosophie ancienne, connaît bien cet ouvrage plus de trois fois centenaire : « Ce texte remarquable frappe d’abord par le degré de précision de toutes ses rubriques : tous les aspects de l’organisation des collèges, depuis la structure hiérarchique qui les lie à l’autorité romaine du général (le supérieur), jusqu’aux détails de l’emploi du temps, sont codifiés avec minutie 55 . » Pour les Jésuites, le désordre est le plus grand des vices. On y précise la façon d’enseigner les matières et on dresse la liste des ouvrages choisis. De cet enseignement, issu de la Renaissance européenne, se « dégage une force et une rigueur dont on ne trouve guère d’équivalent dans l’histoire de l’éducation 56 », estime Georges Leroux.
C’est au Collège de La Flèche en Anjou, fondé en 1603 sous l’impulsion du roi de France Henri IV, que le cours classique se déploie. Ce programme d’études puise dans les savoirs de l’Antiquité et utilise de nombreux textes anciens, préservés grâce au travail minutieux de moines copistes qui les ont transcrits à la main. « Les Jésuites sont parvenus à systématiser dans un code pédagogique un canon qui devait s’imposer rapidement à l’Europe catholique et, de là, au Nouveau Monde 57 », explique Georges Leroux. Ce modèle pédagogique traverse l’Atlantique en 1635, au moment où la Compagnie de Jésus fonde le Collège de Québec. Deux décennies s’écoulent. « L’année 1655 marque un progrès dans l’organisation du cours classique », note le père Camille de Rochemonteix dans un ouvrage datant de 1895. « Les catalogues [du collège] indiquent quatre professeurs : un pour la petite école, un pour la grammaire, un pour les humanités et la rhétorique et un pour la philosophie 58 . » En 1664, Mgr de Laval écrit à Rome pour exprimer sa satisfaction : « À Québec, les Pères Jésuites ont un collège où les classes d’humanités sont florissantes et où les enfants vivent et sont élevés de la même manière qu’en France 59 . » François de Laval, premier évêque de la Nouvelle-France, est lui-même issu du cours classique ; adolescent, il a fréquenté le Collège de La Flèche, la première institution à mettre en vigueur cet enseignement humaniste.
Un siècle plus tard, la conquête britannique saccage les sillons intellectuels que la France a tracés en terre d’Amérique. Les autorités anglaises freinent le développement de l’ordre des Jésuites. Les militaires réquisitionnent leurs biens et occupent le collège. L’institution scolaire, devenue une caserne, ferme en 1776. Mais le cours classique légué par la France subsiste et va bientôt s’étendre dans tous les collèges du Québec. Dès lors, ce « noyau du plus ancien peuplement » se distingue du reste de l’Amérique 60 .
En 1832, le Ratio Studiorum , inchangé depuis plus de deux cents ans, subit une révision. La restauration introduit les mathématiques et les sciences naturelles, absentes des premiers cours. Le cours classique, standardisé dans tous les collèges du monde, devra dorénavant tenir compte de la culture nationale en incluant l’étude d’auteurs du pays.
Selon l’historien Marcel Trudel, « au collège, sous bien des rapports, nous étions très près du régime français. L’homme de ma génération est donc né et a été formé dans le prolongement de l’Ancien Régime 61 ». Georges Leroux, formé également au cours classique, affirme : « Je suis plus proche d’un prince de la Renaissance que de mes enfants 62 . » C’est dans ce même berceau que le jeune Guy Rocher grandit.
UNE FORMATION HUMANISTE
Le cours classique promeut les humanités, c’est-à-dire l’enseignement des langues et de la littérature anciennes. Les huit années se répartissent en trois années de grammaire, trois d’études littéraires et deux de philosophie. La précellence de l’enseignement par les langues est manifeste. « Le latin contribue à la formation intellectuelle », peut-on lire dans le manuel à l’usage des professeurs offrant le cours classique et produit par l’Université de Montréal en 1961. Il « conduit à une connaissance plus vivante du monde romain et à une compréhension plus approfondie de notre civilisation moderne 63 ». « Moi, j’entrais au collège avec l’espoir d’apprendre le latin, raconte Guy Rocher. L’axe principal, c’était le latin qu’on apprenait pendant six ans 64 », précise-t-il. « Au début, c’est du latin bien simple, mais plus tard, on est obligé de lire César. »
Au latin s’ajoute l’enseignement du grec. Le jésuite François Charmot, dans son Étude sur la formation de l’intelligence , explique que « la Grèce nous a donné et pourra éternellement nous donner : cette délicatesse de la perception, cette aptitude à saisir les rapports fins, ce sens des nuances qui permet de relier les choses par des attaches si subtiles que leur organisation surpasse dans le monde imaginaire l’harmonie du monde réel 65 … ». Pour les tenants du cours classique, comme le jésuite Pierre Angers, cette formation s’appuie sur trois courants spirituels : « un goût de l’expression rationnelle et de la recherche scientifique qui est un don de la Grèce ; un esprit d’ordre et un sens juridique provenant de la civilisation romaine ; et une conception de Dieu, de l’homme et de l’univers léguée par la tradition judéo-chrétienne 66 . »
Les nombreuses « versions », ces traductions à réaliser pendant la période d’étude, le ravissent. « Nous avions, par exemple, un texte de César [portant sur] la guerre des Gaules à traduire. On remettait notre copie à la fin de l’étude. » Lorsqu’il s’agit d’œuvre poétique en grec, le défi est encore plus considérable : « Il fallait aller chercher le verbe, [le placer] au bon endroit et reconstituer une phrase avec une formulation qui était différente du français. C’était un travail intelligent. Cela nous forçait à une enquête intellectuelle que j’aimais beaucoup. J’avais beaucoup de plaisir 67 . »
Cette charte de la pédagogie jésuite, ce Ratio Studiorum , s’adresse d’abord à des élèves qui sont baptisés. La philosophie de base de l’Église catholique, le thomisme, devient incontournable. Les écrits de saint Thomas d’Aquin figurent en première place, aux côtés de ceux d’Aristote.
Au Collège de L’Assomption, comme dans l’ensemble des collèges classiques, chacune des huit années du cours classique porte un nom : Éléments latins (1 re ), Syntaxe (2 e ), Méthode (3 e ), Versification (4 e ), Belles-Lettres (5 e ), Rhétorique (6 e ), Philosophie I (7 e ), Philosophie II (8 e ). Ce sont tous des collèges privés dont le corps enseignant et composé uniquement d’hommes d’Église. Fondé en 1832 par les docteurs Jean-Baptiste Meilleur et Louis-Joseph-Charles Cazeneuve ainsi que le curé François Labelle, le Collège de L’Assomption est laïque au départ. Il faut huit ans avant que l’Église catholique n’étende son emprise au collège. En 1840, tous les professeurs laïques sont remplacés par des clercs 68 . Ces premiers prêtres enseignants, eux-mêmes finissants du Collège de L’Assomption, ne sont rattachés à aucun ordre religieux, comme c’est habituellement la tradition. Ils proviennent du diocèse de Montréal. Ce qui permet au docteur Meilleur d’écrire, en 1860, que « le collège de L’Assomption a déjà donné au clergé au-dessus de 60 prêtres 69 ».
En 1841, un nouveau régime scolaire est créé dans le Canada-Uni. La fonction de surintendant de l’Instruction publique apparaît ; et le fondateur du Collège de L’Assomption, Jean-Baptiste Meilleur, occupe le poste pour tout le territoire de l’ancien Bas-Canada. Celui qui a laissé le Collège de L’Assomption se confessionnaliser « ne croit pas que l’État doive se charger des études classiques 70 ». Dorénavant, la seule école secondaire reconnue sera celle des collèges classiques. Plus tard, cette institution catholique deviendra la seule voie menant à l’université. « Le clergé établira 225 collèges-séminaires, tout en gardant cet enseignement comme une propriété de droit divin 71 », constate Claude Galarneau dans son étude sur les collèges classiques.
LE MANTEAU DE LA RELIGION
Enthousiaste, Guy Rocher entreprend son cours classique entouré de garçons âgés de treize à quatorze ans. Il n’a que onze ans, mais ne se sent nullement exclu. L’abbé Armand Dubreuil dirige la classe d’Éléments latins.
Le collégien passe ses nuits au dortoir puisque sa mère est demeurée à Montréal 72 . Elle habite près de son plus jeune fils, Bernard, afin qu’il puisse terminer son école primaire à Providence Saint-Enfant-Jésus. « Pauvre Bernard, raconte Guy Rocher. Il a été chez les sœurs pendant quatre ans ! Il a été bien brave, mon frère, de supporter cela plus longtemps que moi 73 . »

Guy Rocher, au Collège de l’Assomption.
Photo : Archives de Guy Rocher. Circa 1936.
La vie au collège est réglementée et la routine doit être suivie par tous. Le réveil est à 5 h 20. Les quelque trois cent vingt-cinq élèves n’ont que quelques minutes pour se diriger, encore endormis, vers la chapelle. Le directeur des élèves lit alors un court texte de méditation, puis c’est la messe quotidienne, qui dure tout au plus vingt-cinq minutes. Guy Rocher, toujours assis au même endroit, ne peut s’empêcher de regarder « les mêmes tableaux avec les mêmes défauts 74 ». Il refait la lecture du texte gravé sur la petite plaque fixée juste au bas d’une œuvre d’art : « Don de monsieur Hercule Marsolais, prêtre ». Il communie, comme tous les collégiens. La devise du collège ne laisse aucun doute sur l’ambition de la direction : « Parare Domino Plebem Perfectam – Préparer pour le Seigneur un peuple parfait ». Une demi-heure d’étude, puis, à 7 h 20, c’est le petit-déjeuner. La récréation commence trente minutes plus tard, puis, à 8 h 05, les cours débutent.

La devise du Collège de l’Assomption : « Préparer pour le Seigneur un peuple parfait ».
Circa 1935.
Dans le 103 e cours, la moitié des élèves sont de Montréal alors que les autres arrivent des villages avoisinants. On compte un Franco-américain, Robert Leduc, de Graniteville, au Massachusetts. « Tout de suite, je me suis fait des amis, [ils provenaient] de Sainte-Marie Salomé, de Saint-Jacques, de Sainte-Julienne 75 … »
Guy Rocher prend racine dans ce nouveau monde sans aucune réserve : « J’ai été parfaitement à l’aise. » Le désir de se lier à ce corps social est puissant chez lui ; il veut oublier la froide solitude provoquée par le décès fracassant de son père et la dépression de sa mère. « Le cours au primaire ne m’a pas appris la joie d’apprendre. C’est au collège que j’ai découvert le goût de l’étude et ce goût d’apprendre 76 . »
Il connaît peu de difficultés en classe, mais s’éreinte toutefois en arithmétique. Il peine à résoudre certains problèmes : « Les trains qui partaient d’un côté et de l’autre ; je n’arrivais pas à comprendre cela. Les bassins qui se remplissaient en même temps qu’ils se vidaient ; j’étais toujours pris avec ça ! » Son ami d’alors, André Desrochers, brille en la matière. Il lui donne des leçons particulières et lui fait traverser cette épreuve avec succès. L’enseignement du latin et du grec se déroule sans anicroche ; Guy Rocher est doué pour les langues.
Après le dîner, servi dans le réfectoire, les élèves profitent d’une trentaine de minutes pour se divertir dans la cour. Les plus vieux, âgés de quatorze ou quinze ans, fument. Aucune restriction n’existe à cet effet. Les cours reprennent jusqu’à 16 h. Après une pause de trente minutes, l’étude commence. Elle se tient dans une grande salle où tous les collégiens sont réunis, de 16 h 30 à 18 h. Dans un silence imposé par un surveillant, ils font leurs travaux, rédigent leurs versions, écrivent leurs compositions et, quand ils le peuvent, se gardent du temps pour lire, ce qui est, de loin, l’activité préférée de Guy Rocher.
Les élèves peuvent écrire à leurs parents et amis, mais ils doivent remettre à la direction les lettres dans des enveloppes non cachetées. Le supérieur se garde ainsi le droit d’en lire le contenu avant de les donner au facteur.
La bibliothèque du collège, inaccessible aux élèves, semble bien modeste aux yeux de Guy Rocher. Jamais on ne peut bouquiner ou voir les rayons. Il faut, depuis un guichet dans la salle d’étude, s’adresser à un responsable pour demander un livre ou faire part de ses champs d’intérêt. Le bibliothécaire, par une ouverture dans le mur, écoute et sélectionne pour le collégien un ou plusieurs ouvrages qu’il lui remet en main propre. « Ça, je dois dire que c’était plutôt misérable, affirme le collégien. Ce n’était pas à la hauteur du collège, cette absence de bibliothèque 77 . » Cette méthode facilite toutefois l’application de la politique de mise à l’index imposée à tous les collèges classiques. On empêche ainsi que des milliers de livres, jugés dangereux par l’Église catholique, ne tombent entre les mains des élèves. C’est la Suprême et Sacrée Congrégation du Saint-Office, à Rome, qui constitue l’Index des livres interdits ( Index librorum prohibitorum ).
Depuis quelques jours, en prenant son rang, Guy Rocher observe un élève qui le fascine. Dans la rangée voisine, celui qu’il a repéré est constamment absorbé par ses lectures, nullement distrait par le chamaillage ou les rires autour de lui. La veste déformée par les bouquins enfouis dans ses poches 78 , il s’appelle Camille Laurin. À la salle d’étude, « je le voyais se plonger dans un bouquin dès qu’il avait terminé les travaux imposés 79 », se souvient Guy Rocher. « C’était pour moi un lecteur modèle. Il lisait dans les rangs. Il lisait Kipling en anglais. Il lisait partout 80 . » Puis, un jour, ce même élève se trouve au sein de la chorale du collège. Camille Laurin chante comme un ange. Il « avait une voix de contralto », se souvient Guy Rocher. « Elle emplissait la chapelle 81 . » Admis au collège une année avant lui, Camille Laurin devient « un modèle avant d’être un ami 82 ». « C’est un garçon tranquille, marchant tranquillement, d’un pas égal. Je ne l’ai jamais vu courir ni faire de sport 83 . » Prenant ses études très au sérieux, l’élève Laurin noircit de notes de minuscules calepins noirs qui le suivent partout. Il se comporte comme « un intellectuel, un futur savant 84 », mais sans l’arrogance qui pourrait accompagner une personnalité aux allures si austères.
« Cent-troisièmiste », Rocher s’intègre à son groupe en l’absence de toute tension et de tout climat d’intimidation. « J’aimais les confrères de collège. Ils me respectaient. Je les respectais. Je dois dire que l’on vivait dans ce collège en toute sécurité, dans l’honnêteté totale et avec beaucoup d’amitié 85 . » Une seule exception : il a maille à partir avec un étudiant deux ans plus vieux que lui. Roger Robert, qui se prétend de la même famille que le lutteur Yvon Robert, ne cesse de le harceler. « Je ne sais trop pourquoi, rappelle-t-il. À un moment, alors que nous allions quitter la cour de récréation, il ne cessait de me marcher sur les talons. Je me suis retourné et je lui ai donné un coup de poing en pleine figure. Il est tombé par terre ! J’ai été tout étonné de moi-même. Je me suis dit, “il va se relever et me massacrer”. Mais non. Ç’a été la fin. J’avais onze ans. Il ne m’a plus agacé du tout par la suite 86 . »
À 18 h, quand la période d’étude se termine, tout juste avant le repas, c’est la nourriture spirituelle ; un élève se place devant le groupe. Les garçons sont déjà agenouillés sur les chaises de la salle d’étude et répondent en chœur à celui qui démarre la récitation du chapelet 87 . La fin de semaine, les collégiens ne connaissent pas de répit. Il y a cours le samedi 88 . Le dimanche, les élèves profitent de cinquante minutes de sommeil de plus en quittant leur lit à 6 h 10 ! À une première messe, à 6 h 30, dont la fréquentation est obligatoire, s’en ajoute une deuxième, une messe chantée à 10 h 30 89 . En fin d’après-midi, vers 16 h, c’est le retour à la chapelle pour les Vêpres, la récitation de quelques psaumes et le Salut.
La présence religieuse est permanente. Le catholicisme enveloppe les collégiens. Est-ce étouffant pour le jeune Guy Rocher ? Aucunement. À lui qui est croyant, habitué à côtoyer les hommes d’Église, cet inépuisable cérémonial, ce climat de dévotion n’apparaissent pas oppressifs. « Peut-être que tous les garçons n’aimaient pas cela autant que moi ! Mais moi, je me sentais bien dans cet environnement. D’ailleurs, les professeurs ne présentaient pas cela comme des contraintes. J’aimais la liturgie. Je trouvais cela beau. Tout comme j’aimais beaucoup le grégorien ; c’était mélodieux 90 . »
L’obligation est faite à chaque prêtre de dire la messe tous les matins. Ils doivent être accompagnés d’un servant. Le rituel se déroule dans un petit oratoire. Comme on compte une vingtaine de prêtres enseignants, on retrouve, réparties sur chaque étage du collège, autant de petites pièces. C’est le prêtre qui choisit son servant de messe. Il n’y a pas de critères particuliers sauf, peut-être, « d’être de bonnes mœurs. Il fallait avoir une bonne tenue et faire preuve d’un peu de piété 91 », précise le collégien. L’abbé Hector Bonin, natif de Berthierville, ami d’enfance de sa mère, le choisit pour cette tâche quotidienne. Pendant cinq ans, tous les matins, sept jours par semaine, le vaillant élève se lève et file à la chambre de l’abbé. Alors qu’il fait sa toilette, Guy Rocher en profite pour lire le journal Le Devoir . Par chance, Hector Bonin a un abonnement. « Dès qu’il était prêt, nous partions en silence vers l’oratoire 92 », raconte Guy Rocher. L’élève aide le prêtre à mettre l’aube, la chasuble et le manipule qu’il faut attacher sur l’avant-bras. Pendant que le prêtre procède à la messe, le servant doit répondre en latin. L’élève sert à deux moments : lorsque le célébrant a besoin du vin et de l’eau, qu’il verse dans le calice, et lors du Sanctus, alors qu’il faut agiter la clochette.
L’abbé Bonin, professeur de physique, est un homme peu loquace. « Si bien, raconte Guy Rocher, que j’ai servi sa messe pendant cinq ans et on ne s’est vraiment pas parlé. Et quand je suis entré en Philo II, l’abbé Bonin, sans même m’en parler, a choisi un autre servant de messe 93 . » Réalisant qu’il allait devenir son élève, il a compris que l’abbé ne voulait pas que son servant de messe soit dans sa classe.
Institution résolument catholique, le Collège de L’Assomption devient pour lui le lieu du savoir, l’endroit où il apprend. Et il est plein de gratitude. « J’avais le sentiment d’être privilégié 94 », raconte-t-il. « Je savais que mes amis d’enfance n’avaient probablement pas la chance d’aller au collège 95 . » Les collèges classiques n’accueillent effectivement « que cinq pour cent de la population scolarisable 96 ». « C’était le cursus de l’élite et nous devions nous estimer chanceux d’y être inscrits 97 », rappelle Georges Leroux.
De son côté, sa mère continue de le questionner afin de s’assurer de son bonheur. A-t-elle fait le bon choix pour son fils ? Elle n’est pas rassurée. Durant les premiers mois, elle vient le visiter tous les dimanches après-midi au parloir 98 .
— Veux-tu revenir à Montréal, Guy ?
— Non, non ! répète-t-il chaque fois. Je suis tellement bien ici.
— Mais Guy… comment fais-tu pour étudier ? Tu as oublié tes lunettes à Montréal !
— Je n’en ai plus besoin, maman.
— Mais Guy…
Sa vision a retrouvé sa netteté. Il n’est plus dans le brouillard. À bonne distance de l’ascétisme des sœurs, ayant mis fin à son isolement provoqué par l’interminable deuil de sa mère, il a fait son nid au collège, entouré d’amis bien intentionnés et d’abbés protecteurs. À onze ans, ce qu’il voit autour de lui lui plaît ; il n’a plus besoin de lunettes 99 .


53 À la fondation du collège, en 1832, Louis Lévesque, le frère de Pierre-Thomas, est parmi les élèves inscrits.

54 Avec les années, les départs se multipliant, il n’y aura finalement qu’une classe pour le 103 e cours.

55 Georges Leroux, « La raison des études. Sens et histoire du Ratio Studiorum . », Études françaises , vol. 31, n° 2, 1995, p. 36.

56 Loc. cit.

57 Ibid., p. 29.

58 Camille de Rochemonteix, s. j., Les Jésuites et la Nouvelle-France au XVII e siècle , vol. 1, 1895, p. 210-211, cité dans : Amédée Gosselin, L’instruction au Canada sous le régime français (1635-1760) , Typ. Laflamme & Proulx, Québec, 1911, 501 p.

59 Mandements des Évêques de Québec , vol. 1, p. 36, cité dans : Amédée Gosselin, ibid .

60 Comme le note le premier tome de la Commission royale d’enquête sur l’enseignement en 1963.

61 Cité dans : Claude Corbo, La mémoire du cours classique – Les années aigres-douces des récits autobiographiques , Les Éditions Logiques, 2000, p. 84.

62 Entrevue avec Georges Leroux, le 6 juin 2017.

63 Cahier des directives du cours secondaire classique à l’usage des professeurs , Faculté des Arts, Université de Montréal, avril 1961. Archives de la commission Parent.

64 Entrevue avec Guy Rocher, le 27 juin 2016.

65 François Charmot, s. j., La teste bien faicte : étude sur la formation de l’intelligence , 1931, p. 27, cité dans : Cahier des directives du cours secondaire classique à l’usage des professeurs , Université de Montréal, Faculté des Arts, avril 1961.

66 Pierre Angers, « Notre cours classique en 1951 », Relations , juin 1951, p. 151, cité dans : Claude Corbo, Les Jésuites québécois et le cours classique après 1945 , Septentrion, Québec, 2004, 408 p.

67 Entrevue avec Guy Rocher, le 21 mars 2017.

68 Claude Galarneau, « Les études classiques au Québec 1760-1840 », Les Cahiers des dix , n° 56, 2002, p. 19-49.

69 Jean-Baptiste Meilleur, Mémorial de l’éducation du Bas-Canada (1615 à 1855) , JB Rolland et fils, Montréal, 1860, p. 91-92.

70 Claude Galarneau, op. cit.

71 Loc. cit.

72 Jeanne Magnan a quitté la modeste chambre qu’elle louait pour s’offrir un grand appartement avec plusieurs pièces, rue Saint-Denis, au coin De Castelnau.

73 Entrevue avec Guy Rocher, le 13 juin 2016.

74 Selon les souvenirs de Guy Rocher, tel que mentionné dans un discours prononcé le 12 octobre 1958, lors du Conventum du 103 e cours, au Collège de L’Assomption.

75 Entrevue avec Guy Rocher, le 13 juin 2016.

76 Entrevue avec Guy Rocher, le 27 juin 2016.

77 Idem.

78 Idem.

79 Guy Rocher, « Camille Laurin : analyste et psychiatre du Québec », p. 71-85, tiré de : Jean-François Simard (dir.) et Yvon Leclerc (collaboration), L’œuvre de Camille Laurin – La politique publique comme instrument de l’innovation sociale , Presses de l’Université Laval, Québec, 2010, 235 p.

80 Entrevue avec Guy Rocher, le 22 mars 2017.

81 Guy Rocher, « Camille Laurin », L’Action nationale , p. 75-76. Fonds Camille Laurin.

82 Guy Rocher, « Camille Laurin : analyste et psychiatre du Québec », op. cit.

83 Entrevue avec Guy Rocher, le 1 er mai 2017.

84 Guy Rocher, « Camille Laurin : analyste et psychiatre du Québec », op. cit.

85 Entrevue avec Guy Rocher, le 27 juin 2016.

86 Entrevue avec Guy Rocher, le 4 juillet 2017.

87 Entrevue avec Guy Rocher, le 27 juin 2016.

88 Les congés sont le mardi et le jeudi après-midi.

89 Entrevue avec Guy Rocher, le 1 er mai 2017.

90 Entrevues avec Guy Rocher, le 27 juin 2016 et le 1 er mai 2017.

91 Entrevue avec Guy Rocher, le 1 er mai 2017.

92 Idem.

93 Idem.

94 Entrevue avec Guy Rocher, le 27 juin 2016.

95 Idem.

96 Claude Galarneau, « Les études classiques au Québec 1760-1840 », Les Cahiers des dix , n° 56, 2002, p. 19-49.

97 Christian Nadeau, Georges Leroux – Entretiens , coll. Trajectoires, Boréal, Montréal, 2017, p. 50.

98 Entrevue avec Guy Rocher, le 13 juin 2016.

99 Entrevue avec Guy Rocher, le 23 août 2016.


CHAPITRE QUATRE

LA VOLONTÉ DE DURER
Sous un soleil d’or, assis dans une chaloupe, Guy Rocher se laisse bercer par les vagues. Son grand-père bourre sa pipe. L’homme au regard sévère est né avec le Canada, en 1867. Il ne cesse de lui répéter : « Quoi qu’on en dise, il y a du poisson dans ce lac ! » Comme personne n’a jamais pêché un seul poisson à cet endroit, le jeune Rocher est convaincu que son grand-père ne lui demande de ramer que dans le seul et inavouable but de fumer sa pipe en toute liberté. Pendant les étés 1936 et 1937, le garçon séjourne au lac Rouge, à Saint-Alphonse-de-Rodriguez, lieu féérique de sa petite enfance. « Mon grand-père a remplacé mon père pendant cette époque-là 100 ». L’homme est bourru, mais « sous sa bougonnerie, il était sensible ».
Appartenant à la bourgeoisie montréalaise, Arthur Magnan a préféré apprendre la langue anglaise en Ontario plutôt que de faire son cours classique. De retour à Montréal, il est devenu commerçant puis haut fonctionnaire. Le grand-père Magnan, maintenant à la retraite, a connu une carrière prospère. En 1927, le gouvernement fédéral l’a choisi pour devenir le premier percepteur francophone des douanes et accises du Port de Montréal. « C’était avant la canalisation du Saint-Laurent, explique Guy Rocher. Il y avait donc beaucoup de [bateaux] qui s’arrêtaient à Montréal 101 . » Le jeune Rocher garde le souvenir d’un grand-père fort occupé, « surtout l’été, tant que la glace ne prenait pas. » Quand sa mère l’emmenait à ses bureaux, rue McGill, il avait à peine le temps de s’entretenir avec eux. Arthur parle peu, si bien que Guy Rocher ne saura rien de la crise que suscite son départ des douanes. À la fin de l’année 1932, la succession d’Arthur Magnan se transforme en question politique et se hisse en première page des journaux. Le Devoir et La Presse en font leur manchette après que la Société Saint-Jean-Baptiste et l’Association catholique de la jeunesse canadienne-française (ACJC) lancent une campagne pour qu’un autre percepteur francophone remplace Magnan. En vain : le premier ministre Bennett nomme un unilingue anglophone.
Dix enfants, dont huit filles, naissent de l’union de son grand-père avec Ada de Lorimier. « Cela faisait beaucoup de tantes, confie-t-il. J’ai vécu avec beaucoup de femmes quand j’étais jeune 102 . » Alors qu’il est orphelin de père, les moments avec son grand-père, seul modèle masculin dans l’entourage familial, sont précieux. Le 26 mai 1941, Arthur Magnan meurt dans sa résidence d’Outremont à l’âge de 74 ans. Guy Rocher perd son second grand-père.
LA VEUVE DES POMPES
En septembre 1936, il inaugure sa deuxième année au collège, en passant sous la nouvelle arche en fer forgé trônant au-dessus de la porte monumentale. Cette nouvelle structure est un don des finissants du 81 e cours. Guy Rocher apprécie son professeur de syntaxe : l’abbé Achille Lachapelle. Il le choisit comme directeur spirituel. Celui qu’il appelle affectueusement « Père Achille » assiste le garçon dans son évolution spirituelle et ses choix de vie. Il est à la fois confesseur et conseiller en orientation. Il écoute, répond aux questions et fait parfois des suggestions. L’élève choisit librement son directeur spirituel et peut changer de parrain comme bon lui semble. Guy Rocher le fera à trois reprises, mais c’est avec Achille Lachapelle qu’il développera le rapport le plus solide. Fils de cultivateur, ce directeur spirituel entre en contact avec les jeunes de façon simple et directe. Quand Guy Rocher se présente à son bureau pour discuter, non sans une certaine solennité, ce confident respectueux brise la glace sans formalisme : « Bon, comment ça va, mon gars ? »
« Très dévoué et d’une constante générosité », l’abbé Lachapelle est aux yeux de Guy Rocher un prêtre exemplaire qu’il qualifie d’« homme de Dieu ». Le mardi et le jeudi après-midi, alors que les élèves sont en congé, c’est le moment des sorties en groupe. L’hiver, les collégiens aiment taper la neige et faire des randonnées en raquettes, mais la règle exige qu’ils soient toujours accompagnés d’un professeur. À la recherche d’un prêtre pour l’expédition, les élèves essuient souvent de nombreux refus. Les pères invoquent d’autres tâches prioritaires à exécuter. « Mais quand on allait voir père Achille, se rappelle Guy Rocher, il était toujours prêt ! » Pendant les vacances estivales, alors que la plupart des prêtres exercent un ministère tranquille, l’abbé Lachapelle dirige un camp de vacances pour les garçons. Sa disponibilité comble de joie ceux qui souhaitent mettre le pied au-delà des corridors du collège.
À l’été 1937, le frère de Guy Rocher a terminé ses études primaires. Jeanne Magnan prend la décision de quitter Montréal pour venir s’établir à L’Assomption. Elle inscrit son deuxième garçon au collège. Ayant mis fin à son deuil et ayant surmonté son chagrin, la veuve de trente-sept ans a retrouvé son énergie et ne désire plus passer ses nuits seule, loin de ses enfants. Or, le règlement du collège est clair à cet effet : tous les collégiens, même ceux du village, doivent être des pensionnaires. C’est indiscutable. Au cours classique, l’immersion est complète ; tous apprennent à vivre au même rythme, respectant des règles communes. L’influence des prêtres supplante celle des parents.
Jeanne Magnan, redevenue la mère protectrice qu’elle était avant le décès de son mari, entreprend avec opiniâtreté de convaincre le directeur des élèves du bien-fondé de sa demande. Bernard et Guy accompagnent leur mère jusque dans le bureau de l’abbé Émile Jarry 103 :
— Madame, c’est impossible !
Jeanne Magnan insiste.
— Je veux non seulement qu’ils puissent venir dîner à la maison le midi, mais que tous les deux puissent passer la nuit dans leur chambre.
— C’est impossible, madame. Ça ne se fait pas. Aucun élève de L’Assomption ne va coucher chez ses parents. La règle ne prévoit pas d’exception et aucun précédent n’existe à cet effet.
La mère n’en démord pas.
— Monsieur l’abbé, je ne veux pas créer de précédent, mais est-ce que, parmi les élèves de L’Assomption, il y a une veuve qui vit seule dans sa maison ? Ma situation doit être unique ! J’aimerais bien ne pas dormir seule.
Après quelques échanges, l’abbé Jarry cède, mais avec une directive qui ne tolère aucun écart de conduite de la part des garçons :
— Je ne veux pas voir vos fils flâner dans les rues du village, le soir !
Ainsi, parmi les quelque trois cent vingt-cinq élèves du collège, ils seront les deux seuls garçons à ne pas manger, le midi, au réfectoire, et à quitter l’institution la nuit venue, pour y revenir tôt le matin. Ils n’ont, il faut bien le dire, que la rue à traverser, puisque leur mère a déniché un appartement situé en face du collège. De la fenêtre, elle peut admirer l’établissement au point où un jour, elle plantera son chevalet dans le salon et réalisera, sur toile, la façade du collège 104 .

Le Collège de l’Assomption tel que peint par Jeanne Magnan, mère de Guy Rocher.
Photo : Archives de Guy Rocher. Dans les années 1930.
La singularité du nouveau logis des Rocher tient au fait que l’immeuble est contigu à la caserne des pompiers et qu’il est habituellement réservé au contremaître de la ville. Jeanne se voit d’ailleurs attribuer, par les gens de L’Assomption, le surnom de « veuve des pompes ». Pour ajouter à l’insolite, à quelques pas du logis, derrière la caserne, se trouve l’ancienne prison de L’Assomption, convertie en « refuge des quêteux ». Ainsi, certains soirs, quand les vagabonds cherchent un lit, ils cognent à la porte de l’appartement des Rocher. Ils savent que le contremaître de la ville a laissé à la famille la clé de la « prison ». C’est à Guy Rocher, déjà grand pour son âge, que revient la tâche de leur ouvrir la porte de l’ancien pénitencier. À l’intérieur, trois cellules avec grabat et petite toilette deviennent le gîte d’une nuit. Et avant que le garçon ne quitte les lieux, c’est toujours avec une certaine crainte dans la voix que les itinérants lui rappellent de ne pas verrouiller la porte, afin qu’ils puissent quitter les lieux au petit matin.
L’Assomption a le même effet bénéfique sur la mère qu’il a eu pour le fils. Jeanne Magnan retrouve le sourire. Elle délaisse le noir, fuit le désœuvrement pour un nouveau monde tout en couleurs. « C’est une période où elle était heureuse, rappelle Guy Rocher. Quand nous revenions le soir, assez souvent il y avait, dans l’appartement, une amie ou deux qui causaient avec ma mère 105 . »
Pour les garçons, toutefois, l’absence du père continue d’être ressentie comme une brûlante estafilade au thorax. Bernard est plus craintif, et son côté moqueur et sa spontanéité ont été « étouffés par quatre années chez les sœurs, estime Guy Rocher. Je me souviens très bien de la différence, à son retour de l’école primaire 106 ». Lors de ses premiers jours au collège, Bernard implore la présence de son grand frère, qui assistera à ses premiers cours avec lui, pour le rassurer 107 . « Le collège l’a beaucoup aidé à reprendre son côté rieur et farceur. Estimé de ses confrères et de ses professeurs, Bernard est apprécié par ceux-ci. D’un tempérament agréable, il n’y avait aucun conflit possible avec mon frère. Il avait toujours le mot pour rire. Je l’ai vu redevenir le Bernard que j’aimais. Il a été heureux au collège 108 . »
Pendant ce temps, Jeanne Magnan, jeune veuve, est courtisée par des hommes seuls. Bernard aime la taquiner et sa mère s’en moque. Guy, lui, est indisposé par les visites de ces hommes : « Ça m’inquiétait. J’avais peur que ma mère se remarie. Je me disais “mais qu’est-ce qui va arriver par la suite ?” 109 . » Ce questionnement angoissant ne se prolonge pas ; sa mère refuse de s’engager avec un autre homme. « J’ai eu tellement un bon mari, répète-t-elle, je ne veux pas recommencer. »
« Nous étions très différents, mon frère et moi. Toute notre vie, [cette différence s’est perpétuée]. Tout jeune, j’étais plutôt timide et introverti. Bernard, lui, était spontané. Il disait tout ce qui lui venait à l’esprit. Il aimait faire des mauvais coups de temps en temps, et il m’associait à ses mauvais coups. J’étais toujours mal pris derrière lui 110 ! » L’aîné est plus posé. Il réfléchit et laisse mûrir sa réflexion avant d’émettre un commentaire. Son frère est tout autre : « Ç’a été ma surprise d’enfant d’avoir un frère spontané, qui disait ce qu’il pensait ! » Et ce qui désarme Guy Rocher, c’est que son jeune frère confirme ses propres perceptions. « Quand Bernard disait quelque chose, j’étais surpris de constater que c’était ce que je pensais, mais que je n’osais dire 111 . » Usant d’humour, Bernard aime se moquer de son grand frère et de sa retenue à l’égard des filles. « Guy est toujours gêné avec les filles, raillait mon frère. Moi, j’aime les filles, disait-il. Elles sont fines, les filles ! s’exclamait-il. Guy est gêné, lui 112 ! »
BONNE CONDUITE ET POLITESSE
C’est lors de son année en Méthode (3 e ), en 1937, qu’il est invité par le prêtre responsable à devenir membre de la Saint Mary’s English Academy 113 . Deux académies existent alors au collège : l’anglaise et la française. Cette activité libre n’est pas notée, mais mobilise beaucoup les élèves. Elle consiste à développer l’éloquence, la rhétorique et la maîtrise de la parole en public. « De même que le but de l’orateur est de persuader par la parole, […] le style oratoire n’est autre chose qu’une manière de parler propre à persuader 114 . » C’est en ces termes que le jésuite de Jouvency explique, en 1692, la finalité de l’enseignement classique. « Nous persuadons en nous conciliant l’esprit des auditeurs, en les émouvant par les passions, en leur montrant la vérité avec douceur ou avec force 115 . » À l’académie, le groupe monte une pièce de théâtre dans la langue de Shakespeare et doit apprendre à proclamer des discours. « Nous appelons Déclamation, une œuvre littéraire que des jeunes gens studieux débitent sur une estrade ou sur un petit théâtre, sans aucun appareil scénique, pour former d’après les règles leurs gestes et leur voix, écrit encore de Jouvency. C’est un petit poème, ou un petit discours, une élégie, une idylle, un drame quelconque, ou toute autre petite composition littéraire de ce genre 116 . »
Au moment où le collégien s’échine sur des versions en grec qu’il trouve malgré tout stimulantes, il apprend à parler et à écrire en anglais. « Nous avions de très bons cours d’anglais », dit-il. Father Bellemare, très énergique, invite les élèves, dès les premières minutes du cours, à ouvrir leur volume Pick me up . Presque outrecuidant, il n’hésite pas à censurer ceux qui parlent français afin d’imposer les échanges en anglais. « Le père Bellemare était craint des élèves [en particulier de ceux] provenant du milieu agricole, rappelle Guy Rocher. Il corrigeait leur accent trop prononcé, mais d’une façon assez brusque 117 . »
Membre du Cercle des jeunes naturalistes, le collégien profite des après-midi de congé pour aller observer les oiseaux dans leur milieu naturel. Au laboratoire, devenu ornithologue en herbe, il dissèque et empaille certaines espèces 118 . En 1941, on reconnaît son talent en lui attribuant le prix du Cercle des jeunes naturalistes pour la meilleure étude sur les oiseaux.
C’est pendant l’une des conférences données par un membre du cercle que le jeune Guy Rocher est, pour la première fois, sensibilisé à la théorie évolutionniste. À ce jour, la seule explication offerte aux collégiens concernant la création du monde provenait de l’action unilatérale de Dieu, telle que relatée dans la Genèse. Or l’étudiant debout devant le petit groupe de naturalistes, dont fait partie Guy Rocher, raconte une tout autre histoire. Citant Darwin, il explique que l’homme descend du singe. Scandale ! Dès la fin de la présentation, le directeur du cercle, l’ornithologue Gédéon Boucher, se lève et s’écrie : « Écoutez, mon garçon, ce que vous venez de dire est hérétique ! L’Église catholique condamne l’évolution 119 . » Ce jugement ex cathedra ne met pas fin à la discussion. Un débat éclate. Guy Rocher, le plus jeune du groupe, laisse les aînés s’exprimer. Les échanges s’animent. Les plus vieux ne baissent pas la garde. Ils argumentent et défendent l’évolutionnisme. « Monsieur Boucher avait été obligé de clore le débat d’une manière abrupte et émotive, se rappelle Guy Rocher. [Nous nous demandions tous] pourquoi il réagissait ainsi 120 . » Le jeune collégien, perturbé par cet épisode, va en parler à certains professeurs qui l’apaisent en lui expliquant que l’Église « est à étudier la question de l’évolutionnisme ».

Guy Rocher, le collégien.
Photo : Archives de Guy Rocher. Circa 1936.
Jean-Marc Daoust, son collègue de classe, apprécie « sa simplicité, son intelligence ». Il développe pour lui une amitié sincère. « Même s’il était plus jeune que les autres, fait-il remarquer, Guy Rocher se mêlait à tout le monde 121 . » Le « cent-troisièmiste » Rocher se révèle par son brio, sa courtoisie et son application au travail. « Il s’est mis à être premier et il s’est maintenu », témoigne Jean-Marc Daoust, qui se souvient des nombreux prix récoltés par son ami. Une première mention lui est attribuée en juin 1938, puis la médaille de bronze du lieutenant-gouverneur du Québec, Eugène Fiset, lui est remise en 1941. Cette décoration récompense l’élève s’étant le plus distingué par sa conduite, sa politesse et ses bonnes manières 122 . Lors de son année de Versification (4 e ), il récolte le prix « Beauchemin », décerné pour « son application et ses excellents succès 123 ». Il rafle également les premiers prix en histoire de la littérature, pour le catéchisme, la composition française, le latin, le grec et l’anglais. L’année suivante, en Belles-Lettres, il répète l’exploit en remportant le prix de succès général et la première position pour l’apprentissage de chacune des quatre langues. Il reçoit en plus le prix du collège, offert par Mgr Anastase Forget, évêque de Saint-Jean-de-Québec, pour son succès dans l’étude de la langue anglaise.
La distribution solennelle des prix se tient chaque année, à la fin du mois de juin, dans la salle académique, située face au collège. L’événement se déroule en présence des parents et amis. Pour chaque prix, la direction du collège remet à l’élève primé un livre. Immanquablement, Guy Rocher repart « avec une pile de livres 124 ».
LA RÉSISTANCE FRANÇAISE
En ce vendredi 12 novembre 1937, les élèves les plus âgés du collège désertent les lieux pour se rendre à l’église de L’Assomption. Ils assistent en compagnie de quelques prêtres enseignants aux funérailles d’Alfred Longpré, considéré comme un véritable héros de la lutte contre l’assimilation. Guy Rocher, qui n’a que treize ans, ne participe pas à l’événement. L’un des deux prêtres qui sert aux côtés du curé de L’Assomption est nul autre que l’abbé Pleau, futur professeur de Belles-Lettres du jeune Rocher. Alors qu’on entonne le « Chant du vieux soldat canadien », quelqu’un vient couvrir le cercueil d’Alfred Longpré du drapeau Carillon Sacré-Cœur.
Natif de L’Assomption, Alfred Longpré est allé vivre à Pembroke, en Ontario. Menuisier sans histoire, sa vie a pris une trajectoire politique lorsqu’en 1912, le gouvernement de l’Ontario a interdit l’enseignement de la langue française dans les écoles primaires de l’Ontario. Il a alors entrepris, avec les citoyens de Pembroke, une résistance héroïque contre le règlement 17. Après plus de dix ans de lutte incessante pour ramener l’enseignement du français, il a fondé une école libre, contre la volonté du gouvernement de James Whitney qui craignait l’invasion de catholiques francophones. Une institutrice du Québec, Jeanne Lavoie, s’est mise à assurer l’enseignement aux enfants francophones de Pembroke. Les parents se sont cotisés pour payer le salaire de l’institutrice. Cette bataille a soulevé les passions au Québec. La résistance d’Alfred Longpré et de Jeanne Lavoie a abouti à un triomphe : le gouvernement de l’Ontario a décidé, en 1927, de ne plus appliquer le règlement 17. L’institutrice, de santé fragile, est décédée trois ans plus tard 125 .
Au collège, plusieurs prêtres enseignants n’hésitent pas à raconter aux élèves cette histoire épique. Ils font de cet humble menuisier de L’Assomption un héros patriotique. À la fin de sa vie, Alfred Longpré est revenu à L’Assomption. Ce combat pour l’école libre de Pembroke est cruellement représentatif de ce que vivent alors les francophones d’Amérique. Le Canada se construit en ignorant les droits des minorités francophones 126 . Au Collège de L’Assomption, Blaise-Émile Pleau est inspiré par cette lutte pour la survivance. Il fait venir au collège « une pléiade de conférenciers distingués pour éveiller le sens national chez les élèves et même chez les professeurs 127 », fait remarquer le chanoine Lussier. En septembre 1937, le collège reçoit un journaliste de Lowell, au Massachusetts. En décembre, Raymond Denis, de la compagnie d’assurances La Sauvegarde et vice-président de la Société Saint-Jean-Baptiste, donne une « éloquente conférence sur le sort des minorités françaises dans l’Ouest et dans les provinces maritimes et sur la nécessité de travailler à notre survivance par l’encouragement des nôtres 128 ». Certains conférenciers ont laissé leur marque dans la mémoire du jeune Guy Rocher : « Un jour, nous avons reçu Joseph Boulanger. Il venait d’Edmonton. Sa conférence portait sur la situation des Canadiens français et comment ils combattaient pour le français dans les écoles. Je le vois encore, le docteur Joseph Boulanger… J’avais été très impressionné 129 . »
Le jeune Rocher est également informé de cette résistance française qui se déroule au Canada par sa lecture presque quotidienne du journal Le Devoir . « À travers Le Devoir se révélait à nous le sort des Canadiens français hors Québec 130 . »
Au collège classique, il y a un cours d’histoire chaque année. L’enseignement de l’histoire du Canada débute à la quatrième année, en versification. On y enseigne alors les gloires de la Nouvelle-France par « l’édification de personnages historiques 131 ». C’est dans ce contexte que la mémoire d’Alfred Longpré est honorée par l’abbé Blaise-Émile Pleau et le docteur P. E. Perreault, qui coordonnent, un an après sa mort, les célébrations marquant l’inauguration d’un monument dédié à ce défenseur de la langue française. Cette fois, Guy Rocher, comme tous les élèves du collège, participe activement à la cérémonie.
Tôt le dimanche matin du 2 octobre 1938, le soleil rayonne déjà. Il brillera tout au long de cette journée de commémoration. Tous les collégiens assistent à la messe spéciale, à 10 heures. À 13 h 30, la population est invitée à se réunir à l’extérieur du collège, où le cortège doit prendre forme et se diriger vers le nouveau monument. « Une centaine de voitures […] parties ensemble du parc Lafontaine 132 » arrivent à L’Assomption, raconte Le Devoir . Des délégations proviennent d’aussi loin que d’Ottawa, de Pembroke et d’autres villes ontariennes pour assister au dévoilement de l’œuvre d’art.
Une foule impressionnante se met en mouvement. La fanfare du collège bat la marche. Les prêtres enseignants ont veillé à ce que la jeunesse soit associée à cet événement symbolique. Les scouts de l’externat classique Saint-Sulpice, les cadets de l’école Baril de Montréal et ceux de l’école Saint-Bernard de Montréal paradent en uniforme 133 . À l’arrivée près de l’église de L’Assomption, on dévoile le monument, et une assemblée publique permet à plusieurs orateurs de s’exprimer. Roland Côté, président de la société Saint-Jean-Baptiste de Pembroke, salue le courage d’Alfred Longpré. On fait la lecture d’un texte du cardinal Villeneuve qui rend hommage à ce « brave patriote, d’une foi si robuste et d’un si courageux attachement à la langue ancestrale 134 ». L’historien Lionel Groulx monte sur scène. Il déclare : « Nous ne vivrons que si une autre génération reprend ce que nous avons tenté de faire, et si vous avez assez de cœur pour répandre l’idée française plus loin que nous ne l’avons conduite. » Le jeune Rocher se souvient de cette journée, mais ne se rappelle pas de la présence de Lionel Groulx. Son discours ne semble pas avoir frappé son imagination. Les chants patriotiques sont interprétés par la chorale du collège et la musique, par la fanfare de l’institution scolaire. L’hommage se termine en soirée par un concert donné à la salle académique du collège.
Cette volonté de vivre et de durer, ce refus de disparaître, chez les catholiques francophones, se transformeront bientôt en énergie politique. Chez Guy Rocher, cet espoir prend les dimensions d’une fierté croissante pour sa langue et son histoire nationales. L’adolescent lève dorénavant la tête à la recherche d’une bannière inspirante.
Son premier discours à teneur nationaliste, il le prononce dans la langue de Shakespeare, lors des activités de l’académie anglaise. Le titre de sa déclamation : « We must have a Canadian flag ». Rocher exprime alors son incompréhension : pourquoi, à chaque événement important, utilise-t-on le drapeau britannique ou celui du pape 135 ? Il se prépare avec beaucoup de soin à cette prestation oratoire. Élève discret, n’occupant pas le devant de la scène en classe, il entrevoit avec modestie l’effet qu’il produira sur son auditoire. Mais quand, à la fin de son discours, concluant passionnément sur la nécessité de doter le Canada d’un drapeau et que la petite assemblée l’applaudit à tout rompre, le timide étudiant découvre avec étonnement un talent qu’il ne soupçonnait pas. « Ce discours a marqué ma vie ! J’ai eu la surprise d’être applaudi et écouté. C’est là que j’ai compris que je pouvais être un orateur, que je pouvais parler en public 136 . » Guy Rocher constate également qu’en se préparant finement, il arrive à d’étonnants résultats. « Ça m’avait beaucoup impressionné. Je me révélais à moi-même et aux autres, qui étaient aussi étonnés. »

Les membres de la Saint Mary’s English Academy. On remarque, au centre, Guy Rocher et, à gauche, Camille Laurin (veston clair).
Photo : Archives de Guy Rocher. En 1940 ou 1941.
La même académie lui offre d’autres occasions de prononcer des discours de nature politique. En 1939, le thème que doivent exploiter les membres de la Saint Mary’s English Academy porte sur les sources de la mésentente entre les Canadiens français et les Canadiens anglais. L’élève Guy Rocher donne le titre suivant à son discours : « Les Canadiens français ne sont pas inférieurs aux Canadiens anglais, ils sont juste différents 137 . » Il garde un vif souvenir de cette conférence : « Je m’en souviens. J’avais tapé sur la tribune au moment d’expliquer que ce n’était pas une infériorité mais une différence. J’étais très nationaliste 138 . » Lorsqu’il est question de s’exprimer sur le thème de « Nos luttes », qu’elles soient économiques, religieuses ou autres, Camille Laurin, lui aussi membre de l’académie anglaise, prépare un discours dont le titre convient très bien au futur père de la loi 101 : « Nos batailles pour notre langue française 139 ».

L’académie française et l’académie anglaise visent à développer le talent oratoire des collégiens.
Photo : Archives Lanaudière. En 1943.
LE TRAIN DE LA MONARCHIE
En 1939, un autre événement, d’essence plus monarchique que patriotique, va soulever les passions. Déjà, lors du couronnement de George VI, en 1937, les élèves du collège avaient profité d’une journée de congé après avoir participé au rituel du salut au drapeau britannique. Cette fois, le couple royal est en visite au Canada. Le roi George VI et la reine Elizabeth doivent, pendant un mois, traverser tout le pays en train. Le directeur des élèves, l’abbé Émile Jarry, monarchiste, veille à ce que, le jour de l’arrivée du couple royal au pays – le 17 mai 1939 –, tout le collège « salue le drapeau de Leurs Majestés, le roi et la reine du Canada, et chante Dieu protège le roi . » Le lendemain, peut-on lire dans les éphémérides du prospectus du collège, « c’est certain. M. le maire Mageau [de L’Assomption] en a reçu la promesse formelle, le train royal doit passer très, très lentement à L’Épiphanie. L’occasion est unique pour nous. […] Allons saluer notre roi et notre reine. À grand renfort de camions, la communauté, fanfare en tête, se transporte dans la jolie ville voisine 140 ». Qualifié par Guy Rocher de « grande tournée de propagande », cet événement ne plaît pas aux plus nationalistes du collège, dont l’abbé Pleau. « Ça a créé un mouvement d’opposition dans le collège, se rappelle Guy Rocher. Des prêtres n’étaient pas d’accord. Des élèves aussi, mais il a fallu obéir 141 . »
L’abbé Jarry a loué tous les véhicules nécessaires pour transporter les trois cents élèves à L’Épiphanie, où doit passer le cortège royal sur rails. Le Canadien Pacifique a peint, spécialement pour l’événement, sa locomotive la plus puissante. Éclatante, elle resplendit des couleurs bleu royal et or. « Nous nous sommes installés sur le quai de la gare, avec la fanfare du collège ; nous avions reçu des ordres quant à la manière de saluer 142 . » La journée est radieuse. Ils ne sont pas seuls. « À L’Épiphanie, des milliers de personnes se pressent autour de la gare du Pacifique. M. Majeau, préfet du comté de L’Assomption et maire de la place, a le ventre orné de fleurs, de guirlandes, de médailles 143 », relate Georges Forest, l’un des collègues de classe de Guy Rocher. « Toute souriante, Madame la mairesse replace sur la prééminence de son mari toutes ces fantaisies qui l’honorent. M. le curé Georges Robitaille, membre de la Société royale du Canada, est présent. Les scouts présentent leur bâton. Les sœurs et les couventines prient encore pour avoir du beau temps. Les élèves d’un collège voisin s’exercent à crier : “Vive le Roi, vive la Reine”. On annonce par télégraphe que le train royal passera lentement, très lentement, que même il s’arrêtera. Oui, pour donner le temps à nos souverains, de nous saluer, au moins… de serrer la main à Monsieur Majeau 144 . »
« Attention, il vient un train… de bagages. La foule anxieuse se met de nouveau à interroger l’horizon 145 . » « Un cri strident déchire l’atmosphère, c’est le train éclaireur qui s’annonce 146 . Il passe à allure modérée, c’est de bon augure. Quelques instants s’écoulent… Une forme imprécise apparaît à l’horizon… C’est lui… C’est le train royal… Attention ! Une, deux, ensemble ! La fanfare attaque « Dieu protège le roi 147 ». « Les photographes sont à leurs postes 148 . » À la surprise générale, non seulement le train ne s’arrête pas, mais il donne l’impression d’accélérer. « Une ombre… un fort déplacement d’air, des halètements précipités et le train royal fuit 149 . » Le prospectus du collège, cette année-là, tente une explication jamais vérifiée : « Hélas ! Hélas ! Le mécanicien, par distraction, a manié l’accélérateur au lieu du frein et c’est un bolide informe qui sillonne la rue et non un train qui passe. Tout penaud chacun de se retirer jurant mais un peu tard qu’on ne le reprendra plus 150 . »
« Le train royal est arrivé et est passé devant nous à toute vitesse 151 », raconte Guy Rocher en souriant. « La locomotive était éclatante sous le soleil 152 », même s’il l’a à peine aperçue ! La monarchie n’ayant pas daigné saluer cette jeunesse, les collégiens de L’Assomption et, au premier chef, Guy Rocher, s’en amusent. « Cela a été l’objet d’une immense rigolade. Je dirais que ce fut notre petite victoire contre le directeur des élèves qui avait voulu nous trimbaler là. Pour l’abbé Jarry, ç’a été une grande humiliation. C’est resté un sujet de blague 153 . »


100 Entrevue avec Guy Rocher, le 13 juin 2016.

101 Idem.

102 Idem.

103 Idem.

104 Idem.

105 Entrevue avec Guy Rocher, le 21 juin 2016.

106 Entrevue avec Guy Rocher, le 1 er mai 2017.

107 Confidence faite par Bernard Rocher à son fils. Entrevue avec François Rocher, le 23 avril 2017.

108 Entrevue avec Guy Rocher, le 1 er mai 2017.

109 Entrevue avec Guy Rocher, le 13 juin 2016.

110 Idem.

111 Idem.

112 Idem.

113 Le prêtre Alphonse Trottier, son deuxième professeur d’anglais, supervise l’académie anglaise. Il quitte le collège en février 1942, pour devenir aumônier militaire dans l’aviation.

114 Joseph de Jouvency, De la manière d’apprendre et d’enseigner , Librairie Hachette, Paris, 1892, p. 11. (Traduction H. Ferté)

115 Loc. cit.

116 Ibid., p. 42.

117 Entrevue avec Guy Rocher, le 27 juin 2016.

118 Idem.

119 Selon les souvenirs de Guy Rocher. Entrevue du 25 novembre 2017.

120 Entrevue avec Guy Rocher, le 25 novembre 2017.

121 Entrevue avec Jean-Marc Daoust, le 17 août 2016.

122 Prospectus 1940-1941. Archives du Collège de L’Assomption.

123 Prospectus 1938-1939. Archives du Collège de L’Assomption.

124 Entrevue avec Guy Rocher, le 18 juillet 2016.

125 Le gouvernement ontarien attendra un siècle avant de s’excuser auprès de l’ensemble des familles francophones de l’Ontario pour avoir interdit l’enseignement du français.

126 L’enseignement de la langue française fait l’objet d’une interdiction dans les provinces suivantes : La Nouvelle-Écosse (1864), l’Île-du-Prince-Édouard (1873), le Manitoba (1890), l’Alberta (1909) et la Saskatchewan (1909) et l’Ontario (1912).

127 Chanoine H. Lussier, « Monsieur l’abbé Blaise-Émile Pleau, principal de l’École normale de Saint-Jérôme », L’Essor , novembre 1946, p. 3.

128 Prospectus 1937-1938. Archives du Collège de L’Assomption.

129 Entrevue avec Guy Rocher, le 15 juillet 2016.

130 François Rocher, Guy Rocher – Entretiens , Boréal, Montréal, 2010, p. 23.

131 Observations de l’historien Gilles Laporte, courriel du 10 août 2016.

132 « L’hommage au patriote Alfred Longpré à L’Assomption », Le Devoir , le 3 octobre 1938.

133 Selon l’article « L’hommage au patriote Alfred Longpré à L’Assomption », Le Devoir , le 3 octobre 1938.

134 Le Devoir , op. cit.

135 Entrevues avec Guy Rocher, le 27 juin et le 15 juillet 2016.

136 Entrevue avec Guy Rocher, le 27 juin 2016.

137 Le titre en anglais : « The French-Canadian is not inferior to the English-Canadian, just different ». Prospectus 1939-1940. Archives du Collège de L’Assomption.

138 Entrevue avec Guy Rocher, le 15 juillet 2016.

139 Le titre est en anglais : Struggles for our French Language . Prospectus 1939-1940. Archives du Collège de L’Assomption.

140 Prospectus 1938-1939. Archives du Collège de L’Assomption.

141 Entrevue avec Guy Rocher, le 15 juillet 2016.

142 François Rocher, op. cit., p. 27.

143 Texte de Georges Forest – Versification (38-39), Le journal de classe des finissants du 103 e cours. Archives du Collège de L’Assomption.

144 Idem.

145 Texte de Georges Forest – Versification (38-39), Le journal de classe des finissants du 103 e cours. Archives du Collège de L’Assomption.

146 Il s’agit en fait du train transportant les journalistes.

147 Prospectus 1938-1939. Archives du Collège de L’Assomption.

148 Texte de Georges Forest – Versification (38-39), Le journal de classe des finissants du 103 e cours. Archives du Collège de L’Assomption.

149 Prospectus 1938-1939. Archives du Collège de L’Assomption.

150 Idem.

151 Citation de Guy Rocher dans François Rocher, op. cit. , p. 27.

152 Entrevue avec Guy Rocher, le 15 juillet 2016.

153 Citation de Guy Rocher dans François Rocher, op. cit. , p. 27-28 et entrevue avec Guy Rocher, le 15 juillet 2016.


CHAPITRE CINQ

UN NATIONALISME CANADIEN
En septembre 1939, alors que les feux de la guerre embrasent l’Europe, Guy Rocher entreprend son année de Belles-Lettres. Il fait la connaissance des grands textes, apprend à maîtriser l’art de la composition et celui de l’éloquence. Comme la structure du cours classique est identique d’un collège à un autre, l’historien Marcel Trudel, également formé au cours classique, mais à Trois-Rivières, décrit cette cinquième année comme étant celle de « l’épanouissement romantique. On découvrait les grands auteurs français, poètes et prosateurs. Toute l’expression de l’adolescence trouvait là le déversoir longtemps attendu 154 ». En latin, les œuvres de Cicéron, de César et de Tite-Live font l’objet de prélections 155 , tout comme les textes des poètes Virgile et Horace. Puis, c’est l’étude des écrits de la Grèce antique. « Il vaut mieux alors puiser une eau pure à la source même 156 », écrit le jésuite et pédagogue Joseph de Jouvency, pour qui l’apprentissage du grec permet de saisir « les plus vives lumières pour l’intelligence des auteurs 157 ». Guy Rocher, séduit, plonge dans de longues lectures, découvrant Démosthène.
Son professeur de Belles-Lettres, Blaise-Émile Pleau, est « le pilier du mouvement nationaliste au collège 158 ». Camille Laurin le décrit comme un patriote ayant eu une grande influence sur lui 159 . Si la Seconde Guerre mondiale est une réalité lointaine pour les collégiens de L’Assomption, l’abbé Pleau en parle à l’occasion, « mais il le faisait seulement d’un point de vue nationaliste, pour s’insurger contre l’envoi de troupes canadiennes-françaises sur les champs de bataille 160 ».
Étudiant au Collège de L’Assomption durant la Première Guerre mondiale, Blaise-Émile Pleau a connu la rudesse des champs de bataille. Il interrompt ses études en 1916 pour aller combattre dans l’aviation, en Angleterre. En 1919, il revient au Collège de L’Assomption pour terminer ses études. Son séjour dans l’armée l’aurait-il rendu nationaliste ? Les étudiants du collège n’en savent rien. Une aura de mystère entoure l’abbé. Ses allers-retours à Montréal suscitent bien des questionnements chez les élèves. Celui qui semble entretenir un important réseau d’amis connaît le célèbre historien Lionel Groulx 161 .

Le père Blaise-Émile Pleau, « pilier du mouvement nationaliste au collège ».
Photo : Fonds du Collège de L’Assomption, Archives Lanaudière. En 1935.
Guy Rocher fait partie du cercle d’amis de l’abbé Pleau, en compagnie de Camille Laurin, d’André Legendre et de Pierre Laporte, futur journaliste et ministre du gouvernement de Robert Bourassa. En 1941, alors qu’ils ont entre dix-sept et dix-neuf ans, l’abbé invite certains d’entre eux à aller écouter Henri Bourassa, le fondateur du journal Le Devoir et ancien député fédéral et provincial, tribun exceptionnel et « fondateur du nationalisme canadien » 162 .
Guy Rocher sent naître en lui une conception de la nation qui va forger sa pensée politique. Ce nationalisme naissant est ouvert sur le jeune pays canadien. « Notre nationalisme, c’était l’espoir que l’on mettait dans un Canada qui reconnaîtrait l’existence des Canadiens français et qui les placerait sur un pied d’égalité avec les Canadiens anglais. » Ce nationalisme canadien s’exprime dans un combat visant à assurer l’existence des francophones colonisant les provinces du Canada. « Alfred Longpré, c’était ça », explique-t-il. « Nous voulions pour le Canada, un drapeau, un hymne. Nous demandions le bilinguisme. La reconnaissance de deux nations et de deux peuples fondateurs 163 . » Guy Rocher fait campagne pour recevoir des services en français du Dominion Bureau of Statistics. « À cette époque-là, raconte-t-il à son neveu, nous pouvions écrire gratuitement au gouvernement canadien. Au lieu d’apposer un timbre, nous devions simplement écrire On His Majesty’s Service sur l’enveloppe. Et justement, nous avions pris l’habitude de remplacer cette formule par “Service de Sa Majesté”. C’était “SSM” que nous mettions dans le coin droit de l’enveloppe au lieu du “OHMS” 164 . » Nos adversaires, raconte-t-il, ce n’étaient pas les Canadiens anglais, mais plutôt ceux qui étaient « attachés à l’Empire britannique, à l’Union Jack, à l’unilinguisme du Canada. C’était les loyalistes et les royalistes, ceux qu’on appelait les Orangistes de l’Ontario 165 ». Le nationalisme vécu dans sa jeunesse « se portait à la défense des intérêts et des valeurs des Canadiens français, ce qui était non seulement normal mais nécessaire à l’époque 166 », ajoute-t-il.
Henri Bourassa, l’homme « à la diction pure, le geste correct, la phrase impeccable 167 », croit à l’alliance des deux peuples dans le Canada. Il faut s’allier sans se fusionner, affirme-t-il lors d’un discours à l’Union catholique le 15 janvier 1901. Bourassa a lutté contre l’assimilation toute sa vie, mais en 1941, au moment où Guy Rocher l’écoute, pratiquement toutes les provinces du Canada ont interdit, à un moment ou à un autre, l’enseignement du français. Le Manitoba, qui aurait pu devenir la seconde province francophone du pays, grâce aux Métis, a été assimilé et anglicisé après la pendaison de Louis Riel.
Son autre cheval de bataille consiste à prôner l’indépendance du Canada en se détachant des guerres impériales de la Grande-Bretagne. Député à Ottawa dans le gouvernement de Wilfrid Laurier, il démissionne en octobre 1899, s’opposant à l’entrée en guerre du Canada aux côtés des Britanniques dans la seconde guerre des Boers en Afrique du Sud. Dans sa lettre de démission, il écrit au premier ministre Laurier qu’il désire ainsi être « loyal avant tout, par-dessus tout et toujours au Canada 168 ». Bourassa combat « l’impérialisme militaire 169 », écrira plus tard le journaliste André Laurendeau. Lors de la Première Guerre mondiale, il s’oppose, avec d’autres leaders d’opinion du Canada français, à la conscription. En 1941, âgé de 73 ans, il s’apprête à sortir de sa retraite pour répéter son opposition au service militaire obligatoire.
Prenant l’autobus en compagnie de l’abbé Pleau et de quelques amis, Guy Rocher est impatient de voir et d’entendre cette légende vivante. Il assiste aux deux conférences prononcées par Henri Bourassa à l’auditorium du Plateau à Montréal, le 20 mai et le 28 octobre 1941. Le vieil homme demeure cohérent tout au long de ces performances oratoires, qui durent près d’une heure trente. Pour Henri Bourassa, la grandeur du Canada n’est pas dans la poursuite des guerres menées par l’Angleterre, mais dans la mise en valeur d’un patriotisme bien canadien. Or, « le peuple canadien n’a pas encore de sentiment national 170 », ce qui désole Henri Bourassa.
Guy Rocher est fasciné par le personnage : « C’est un bel homme, à la moustache magnifique, doté d’une très belle voix, mais s’exprimant à l’ancienne 171 . » Nombreux sont les gens à s’être déplacés. On a permis qu’une centaine de personnes soient debout à l’arrière et sur les côtés. « Des centaines d’autres ont dû rester à la porte, faute de billets et de place 172 », écrit le journaliste Paul Sauriol. Le petit-fils de Louis-Joseph Papineau « a conservé toute sa vigueur et reste l’orateur canadien incomparable, plein d’assurance, plein de maîtrise, plein de feu 173 ».
La pensée politique d’Henri Bourassa est foncièrement conservatrice. Elle vise à préserver les institutions en place – au premier titre l’Église catholique, ainsi que son enseignement et son influence sur l’ensemble de la société québécoise. Ce nationalisme, plutôt défensif, s’inscrit dans la survivance plutôt que dans la conquête 174 . Religion, langue et tradition sont les mots sur lesquels s’appuient les discours de l’orateur. Immergée dans le catholicisme, l’élite canadienne-française, tout comme Henri Bourassa, suit de près les préceptes des papes. La publication des encycliques est un événement. Or, depuis des décennies, le Vatican s’inquiète autant de la progression du communisme athée que de celle du libéralisme, qui entraînent dans leur sillage le matérialisme et l’individualisme. Pour contrer ces deux idéologies, les papes Léon XIII et, ensuite, Pie XI, proposent dans les encycliques Rerum Novarum (1891) et Quadragesimo Anno (1931) le corporatisme. Cette doctrine socio-économique s’inspire des anciens corps de métier de l’époque médiévale, qui deviennent des corporations regroupées en secteurs d’intérêt. Dans ce modèle, les patrons et les ouvriers collaborent et discutent avec les autres corporations de la meilleure façon de gouverner, dans l’harmonie, une société qui évite les conflits. « C’est ainsi que le syndicalisme cessera d’être un mouvement de revendications pour devenir un instrument de construction 175 », explique le prêtre Jean Hulliger dans sa thèse sur l’enseignement social des évêques canadiens. C’est un socialisme non marxiste qui repousse l’idée de la lutte des classes, mais qui encourage une forme de collectivisme. L’État n’exerce que le pouvoir de mettre en relation ces corporations. Le corporatisme consacre la suprématie de l’Église, « société parfaite », qui veille à s’assurer que cet ordre social et chrétien se maintienne.
En 1941, Henri Bourassa adhère au corporatisme de l’Église catholique, tout comme les universitaires que sont François-Albert Angers et Esdras Minville. Et pendant que l’Europe se consume, ce nationaliste canadien-français se laisse séduire par les régimes politiques qui repoussent le communisme et le capitalisme, tout en se disant catholiques. Dans son discours du 20 mai, Henri Bourassa prédit qu’après le conflit actuel, il n’y aura rien de mieux que « d’adopter le programme national du maréchal Pétain, l’homme héroïque qui a entrepris de faire revivre son pays 176 ». Sur la scène de l’auditorium du Plateau, sa voix puissante proclame : « Nous pourrons refaire la nation canadienne en nous appuyant sur les trois points que le vieux maréchal a indiqués : famille, travail, patrie 177 . » Repoussant sans hésiter le nazisme, Henri Bourassa loue malgré tout le courage du Maréchal qui, dans les faits, a livré la France à Hitler et permis l’occupation de la moitié du territoire français. Le tribun retient plutôt la volonté de Philippe Pétain d’instaurer dans son pays une Charte du travail qui va favoriser le développement des corporations et permettre à l’État de supplanter les organisations syndicales tout en fondant de grandes entreprises contrôlées par l’État. Ce corporatisme plaît à Bourassa. Dans la foulée de son discours, il en profite pour qualifier de « document capital » la Lettre pastorale collective de l’épiscopat de la province de Québec sur « la restauration de l’ordre social ». Publié le 11 mars 1941, ce texte des évêques rappelle la pertinence et l’importance du modèle corporatiste 178 .
Alors que la démocratie parlementaire est souvent dénoncée dans le milieu collégial, Guy Rocher reconnaît que « l’idéologie nationaliste de ma jeunesse était corporatiste. […] Nous croyions qu’il fallait inventer une démocratie où les syndicats d’ouvriers, de paysans, d’entrepreneurs, d’industriels seraient représentés selon un mode proportionnel à déterminer. Cette idée me fascinait et m’apparaissait plus réaliste que la démocratie parlementaire, basée uniquement sur le vote de l’individu, le suffrage universel et les partis 179 ».
« Nous étions beaucoup plus sympathiques à Pétain qu’à de Gaulle 180 », témoigne-t-il. Pendant la guerre d’Espagne, c’est Franco qui l’inspire plutôt que l’armée républicaine. Mais nous ne sommes « jamais allés jusqu’à appuyer Mussolini ou Hitler, précise-t-il. Il n’y avait ni fascisme ni antisémitisme dans notre milieu 181 ». Ce conservatisme « social et culturel [est] foncièrement anticommuniste, antisocialiste, fermé aux idées de la gauche 182 ».
À la seconde conférence d’Henri Bourassa à l’auditorium du Plateau, le 28 octobre 1941, Guy Rocher et quelques collégiens sont encore là avec l’abbé Pleau. À ce second discours intitulé « Où allons-nous ? Où va le monde ? », Henri Bourassa fonde son espoir sur un nouvel ordre chrétien, qui se déploiera après la guerre, grâce au rôle joué par « la France de Pétain, l’Espagne de Franco, le Portugal de Salazar et même l’Italie de Mussolini 183 ». Ces nations catholiques « exerceront une influence salutaire pour le monde 184 ».
Âgé de 17 ans, Guy Rocher repousse l’antisémitisme, mais il est influencé par ce clergé aux idées conservatrices qui souhaite avant tout préserver l’influence de l’Église catholique en Europe et au Québec. Au collège, « jusque-là, j’étais un homme de droite socialement et religieusement parlant, reconnaît-il. Nous étions franquistes, pétainistes, catholico-nationalistes assez près de l’Action française 185 ». À la même époque, un autre personnage partage des valeurs similaires ; il s’agit de Pierre Elliott Trudeau. Grand admirateur de Charles Maurras, le jeune Trudeau (il a vingt-deux ans) « pense que l’appui au maréchal Pétain représente la seule voie honorable pour tout Français digne de ce nom et […] qu’une guerre pour [de] faux “principes” est une ineptie 186 ».

Le collégien Guy Rocher à la fête des sucres.
Photo : Archives de Guy Rocher. En 1942.
La foi de Guy Rocher est toutefois exigeante. Elle est menée par la curiosité. Le collégien considère que la pratique religieuse telle qu’enseignée par l’épiscopat manque de dynamisme. Celle-ci est trop protocolaire, éloignée de l’action bienfaisante, et les sacrements sont conçus de manière trop individualiste 187 . Un prêtre lui révélera bientôt que la liberté s’apprivoise, qu’elle demande à être maîtrisée et qu’il faut en user de façon responsable. Cet enseignement lui fera découvrir la Jeunesse étudiante catholique (JEC).


154 Marcel Trudel, Mémoires d’un autre siècle , Boréal, Montréal, 1987, p. 83.

155 La prélection consiste à expliquer un texte selon une méthode bien définie, en cinq points : l’exposé du sujet, l’interprétation, la rhétorique, l’érudition et le style. L’explication se conclut généralement par la leçon morale à tirer du texte.

156 Joseph de Jouvency, De la manière d’apprendre et d’enseigner , Librairie Hachette, Paris, 1892, p. 2. (Traduction H. Ferté de l’ouvrage écrit en latin en 1692).

157 Idem .

158 Citation de Guy Rocher dans François Rocher, Guy Rocher – Entretiens , Boréal, Montréal, 2010, p. 25.

159 Jean-Claude Picard, Camille Laurin – L’homme debout , Boréal, Montréal, 2003, 562 p.

160 Entrevue de Camille Laurin accordée à Jean-Claude Picard, en juin 1998, dans : Jean-Claude Picard, Camille Laurin – L’homme debout , Boréal, Montréal, 2003, p. 42.

161 Guy Rocher est un abonné de la revue de Lionel Groulx : L’Action nationale . « C’était la seule revue à laquelle on avait le droit d’être abonné », confie-t-il. Entrevue avec Guy Rocher, le 1 er mai 2017.

162 Ce qualificatif de « fondateur du nationalisme canadien » provient de : Robert Rumilly, Henri Bourassa – La vie publique d’un grand Canadien , Les Éditions Chanteclerc, Montréal, 1953, p. 740-741.

163 Entrevue avec Guy Rocher, le 15 juillet 2016, et extraits du livre de François Rocher, Guy Rocher – Entretiens , Boréal, Montréal, 2010, p. 21.

164 Citation provenant de l’ouvrage de François Rocher, Ibid., p. 21.

165 Ibid., p. 23.

166 Ibid., p. 20.

167 « Le problème de race au Canada », La Presse , le mercredi 16 janvier 1901, p. 9.

168 Extraits de la lettre de Henri Bourassa, datée du 18 octobre 1899 et adressée à Wilfrid Laurier, dans : Robert Rumilly, Henri Bourassa – La vie publique d’un grand Canadien , Les éditions Chanteclerc, Montréal, 1953, p. 56.

169 André Laurendeau, La crise de la conscription 1942 , Éditions du Jour, Montréal, p. 15.

170 Paul Sauriol, « M. Bourassa répond à la double question – Où allons-nous ? Où va le monde ? », Le Devoir , le 29 octobre 1941.

171 Entrevue téléphonique avec Guy Rocher, le 26 mai 2017.

172 Paul Sauriol, op. cit.

173 Loc. cit.

174 Guy Rocher, Le nationalisme au Québec , Montréal, mars 1972. Fonds Guy Rocher [370]. Archives de l’Université de Montréal.

175 Jean Hulliger, L’enseignement social des évêques canadiens de 1891 à 1950 , Fides, Montréal, 1958.

176 Propos d’Henri Bourassa cités dans : « Remèdes indiqués par M. H. Bourassa », La Presse , le 21 mai 1941, p. 14.

177 « La conférence de M. Henri Bourassa – Famille, travail, patrie, religion », Le Devoir , le 21 mai 1941.

178 Pierre Trépanier « Quel corporatisme ? (1820-1965) », Les Cahiers des dix 49 , 1994, p. 159-212.

179 Guy Rocher, Entre les rêves et l’histoire – Entretiens avec Georges Khal , coll. Études québécoises, VLB Éditeur, 1989, p. 162.

180 François Rocher, Guy Rocher – Entretiens , Boréal, Montréal, 2010, p. 26.

181 Entrevue de Guy Rocher, accordée à Jean-Claude Picard, en mars 2001, dans Picard, Jean-Claude, Camille Laurin – L’homme debout , Boréal, Montréal, 2003, 562 p.

182 François Rocher, Guy Rocher – Entretiens , Boréal, Montréal, 2010, p. 26.

183 « Appel de M. Bourassa à l’unité nationale », La Patrie , le 29 octobre 1941, p. 2.

184 Paul Sauriol, « M. Bourassa répond à la double question – Où allons-nous ? Où va le monde ? », Le Devoir , le 29 octobre 1941.

185 Guy Rocher, Entre les rêves et l’histoire – Entretiens avec Georges Khal , coll. Études québécoises, VLB Éditeur, 1989, p. 14.

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