Insoumissions
173 pages
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Insoumissions , livre ebook

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Description

Roman aux accents autobiographiques, Insoumissions met en scène
un jeune Allemand arrivé au Québec en 1969. Pour lui, l’agitation lors
de la crise d’Octobre amplifie les nouvelles qui lui parviennent de
son pays d’origine, où le terrorisme tient en otage toute l’Allemagne
de l’Ouest. Tandis que les chocs culturels se suivent, à l’Université
Laval où il enseigne, son supérieur, un arriviste magouilleur, tente
d’avoir sa tête. Mais le jeune homme ne se laissera pas faire…
Le directeur place devant moi un stylo, me tend une feuille à en-tête
de l’université : « Votre signature. » Je lis ma démission. Le coup est
ignoble, je connais la femme qui a rédigé ce torchon.
« La fourberie appuyée sur le bras de la méchanceté », aurait dit
Chateaubriand.
Je me lève, saisis la lettre. « Je ne signe rien de ce qui vient de vous.
Je partirai au moment qui me conviendra. »
L’autre hurle : « De l’insoumission ? Des menaces ? Vous refusez
d’obéir ? »
Le directeur place devant moi un stylo, me tend une feuille à entête de l’Université : « Votre signature. » Je lis ma démission. Le coup est ignoble, je connais la femme qui a rédigé ce torchon.
« La fourberie appuyée sur le bras de la méchanceté », aurait dit Chateaubriand.
Je me lève, saisis la lettre. « Je ne signe rien de ce qui vient de vous. Je partirai au moment qui me conviendra. »
L’autre hurle : « De l’insoumission ? Des menaces ? Vous refusez d’obéir ? »

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 26 mars 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764440148
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur
Romans :
Le pélican et le labyrinthe , avec Guy Boivin, L’instant même, 2018.
Le photographe d’ombres , L’instant même, 2015.
La colère du faucon , L’instant même, 2013.
Le temps figé , avec Guy Boivin, L’instant même, 2012.
Job & compagnie , L’instant même, 2011.
M. , L’instant même, 2010.
Le jugement , L’instant même, 2008. Traduit par l’auteur sous le titre Das Urteil , Stämpfli Verlag, 2011.
La bonbonnière , avec Guy Boivin, L’instant même, 2007 (2 e édition, Les 400 coups, 2008).
Orfeo , L’instant même, 2003 (2 e édition, format de poche, L’instant même, 2013). Traduction anglaise par Fred A. Reed, Véhicule Press, 2008.
L’Autre Pandore , Leméac, 1990.
Recueils de nouvelles :
Complots à la cour des papes , L’instant même, 2016.
Échardes , L’instant même, 2014.
Le chat proverbial , L’instant même, 2009 (2e édition, format de poche, L’instant même, 2014). Traduit par l’auteur sous le titre Auf leisen Pfoten , Berlin-Verlag du Groupe Piper Verlag GmbH, 2015.
Solistes , L’instant même, 1997.
Berbera , Éditions du Boréal, 1993. Traduit par Danielle Jacques de Kein Schlüssel zum Süden , Bläschke, St. Michael, 1984.
Essais :
La littérature québécoise – 1960-2000 , avec François Ouellet, L’instant même, 2004.
Literatur in Québec/Littérature québécoise – 1960-2000 , avec François Ouellet, Synchron Wissenschaftsverlag, 2000.
Christa Wolf : Wie sind wir so geworden wie wir heute sind ? , Lang, 1978.
Siegfried Lenz : Das szenische Werk , avec Wilhelm J. Schwarz, Francke, 1974.
Zum modernen Drama , Bouvier, 1973 (2 e édition, 1975).
Huysmans A Rebours und die Dekadenz , Bouvier, 1971.
Das Thema des Todes in der Dichtung Ugo Foscolos , Université de la Sarre, 1967.



Projet dirigé par Danielle Laurin, éditrice

Conception graphique : Nathalie Caron et Nicolas Ménard
Mise en pages : Nicolas Ménard
Révision linguistique : Sylvie Martin et Chantale Landry
En couverture : Giovanni Battista Piranesi (1720-1778), Les Prisons imaginaires, pl. VII, « Le Pont-Levis », 1750, détail.
Conversion en ePub : Fedoua El Koudri

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. We acknowledge the support of the Canada Council for the Arts.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre : Insoumissions / Hans-Jürgen Greif.
Noms : Greif, Hans-Jürgen, auteur.
Collections : Collection Littérature d’Amérique.
Description : Mention de collection : Littérature d’Amérique
Identifiants : Canadiana 20190039027 | ISBN 9782764440124
Classification : LCC PS8563.R4445 I57 2020 | CDD C843/.54—dc23
ISBN 978-2-7644-4013-1 (PDF)
ISBN 978-2-7644-4014-8 (ePub)

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2020
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2020

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2020.
quebec-amerique.com




Au lecteur :
Si les lieux et la plupart des événements dans ce livre correspondent pour l’essentiel à la réalité, j’ai dû recourir à des éléments fictionnels afin de respecter le cadre temporel. On comprendra que, pour protéger l’identité des protagonistes, je leur ai donné de nouveaux noms.
HJG



Si le hasard mêle les cartes, la raison perd le jeu.
Proverbe allemand
Écrire : survivre à qui voulait vous tuer.
Claire Martin, À tout propos


Prologue


Le cabinet d’ambre
En Sarre, mai 1956
Mon avenir se dessine le jour où, adolescent, je tombe, dans la bibliothèque de mon père, sur une brochure illustrée au titre accrocheur : Le plus somptueux cadeau royal disparu . Les photos montrent le « célébrissime cabinet d’ambre », composé de douzaines de panneaux sur lesquels des artisans liés à la cour prussienne ont assemblé plus d’un demi-million de morceaux d’« or de la mer Baltique ». L’auteur parle de six tonnes d’ambre.
J’examine longuement les clichés devant moi avant de décider que le style tarabiscoté des appliques, chandeliers, miroirs, niches et corniches me déplaît. Du haut de mes quinze ans, la palette des couleurs ne m’impressionne nullement. Je ne comprends pas pourquoi ces mosaïques sont vantées comme « la huitième merveille du monde ». Au contraire : l’agencement me rappelle un étalage de charcuteries, mortadelle, pâté de foie, jambon cuit ou fumé. Par contre, je découvre une histoire fascinante.
J’apprends qu’en 1716, le prince-électeur et duc de Brandebourg Frédéric-Guillaume I er a offert l’ensemble au tsar Pierre le Grand, à la suite de leur alliance par laquelle la Prusse et la Russie espéraient contrer la position de la Suède sur les côtes de la mer Baltique. Le tsar s’est dit ravi du cadeau, qu’il a entreposé dans un sous-sol humide ; il l’a oublié aussitôt. Au début des années 1760, la tsarine Catherine II, princesse d’origine allemande, a ordonné de nettoyer et de restaurer ce gage du premier pacte d’importance germano-russe. Elle l’a fait installer dans son palais de Tsarskoïe Selo, proche de la capitale, Saint-Pétersbourg. Pendant deux cents ans, ce trésor d’une valeur inestimable est demeuré intouché.
En 1941, les envahisseurs nazis ont démonté le cabinet : d’après l’auteur de la brochure, les militaires allemands considéraient que « les barbares venus des steppes de l’Est en étaient indignes ». Par la suite, les panneaux ont été transportés à Königsberg, ancien siège de l’ordre teutonique et symbole de la suprématie du peuple allemand. En 1943, Hitler jurait encore que les rouges n’entreraient jamais dans ce dernier bastion de la domination aryenne et a ordonné tant à l’armée qu’aux civils la résistance « jusqu’à la dernière goutte de sang ».
Un an plus tard, la ville et la province étaient perdues. Dans le chaos total, des centaines de milliers d’Allemands ont fui devant l’avancée soviétique. Le 27 janvier 1944, l’Armée rouge a brisé l’interminable siège de Leningrad et a mis en déroute les divisions allemandes, qui se sont retirées en Prusse-Orientale. Quand les Soviétiques sont entrés dans le « joyau de la mer Baltique », fondé par le tsar Pierre le Grand, ils l’ont trouvé en ruine. Des quatre millions d’habitants, plus d’un million étaient morts de faim pendant le blocus allemand, d’une cruauté sans nom. Mais avant d’abandonner ses positions, l’armée Nord avait pillé musées, palais impériaux, résidences privées, et détruit des monuments historiques. Le trésor d’ambre a été entreposé dans la cale du dernier navire amarré au port de Königsberg, le Wilhelm Gustloff , qui a sombré en haute mer, le soir du 30 janvier 1945.
À la fin des années 1950, Moscou a lancé des recherches pour localiser l’épave. On l’a trouvée, mais les panneaux avaient disparu.
Mon père me surprend dans ma lecture. Il confisque la brochure et me reproche de perdre mon temps en futilités, au lieu de potasser les matières de mes cours. « Pourquoi t’intéresses-tu à cet objet ? Je n’aime pas ta curiosité, proche du sensationnalisme. »
Il me laisse seul et emporte le document. Je ne sais pas pourquoi je suis censé me sentir coupable d’avoir voulu savoir . C’est toujours la même chose avec mon père : d’un côté, il demande que mon frère Gerhard et moi, nous en sachions davantage que nos camarades de classe, de l’autre, il nous enlève les lectures qu’il juge « inadéquates » ou « superflues ». Je n’ose protester, mais je n’oublie pas ce que j’ai vu.

Les oubliés de l’Histoire
Berlin-Dahlem, été 1967
Onze ans plus tard, je termine un doctorat à l’Université de la Sarre, ancien protectorat français, redevenu un Land allemand après le référendum de 1957. Mon directeur de thèse m’engage comme assistant, ce qui signifie que je mène des recherches dans sa spécialisation, la Renaissance italienne, alors que je suis comparatiste et dix-neuviémiste : littératures allemande, française, italienne et anglaise.
Thorsten Gontrand, un de mes camarades d’études, a quitté la Freie Universität (la FU, « l’Université libre ») à cause de ses mauvaises relations avec son père. D’autres problèmes ont surgi en cours de route avec son directeur de recherche. Ils ne s’entendaient pas sur le cadre théorique de son travail. Obéissant à l’ordre du paternel, Thorsten s’était inscrit à la FU dans le but d’échapper à l’obligation de faire son service militaire : au début des années 1960, les jeunes hommes se vantaient rarement d’appartenir à la Bundeswehr, la « Force de défense fédérale », euphémisme désignant la nouvelle armée de l’après-guerre de la RFA 1 . Thorsten est né dans la ville portuaire de Danzig, devenue G da ń sk après la défaite du Reich. Il a grandi dans l’arrondissement de Steglitz, beau quartier situé dans la partie ouest de Berlin, sous occupation américaine.
Après un semestre à l’Université de la Sarre, à Saarbrücken, Thorsten m’avoue « respirer pour la première fois de sa vie, sans le sacré Mur érigé par la RDA ». Je l’ai parfois accompagné à Nancy et à Strasbourg, où il consultait les archives pour sa thèse sur les huguenots, émigrés en Prusse après la révocation de l’édit de Nantes. Il doit retourner à Berlin pour y passer l’été. Il semble craindre de nouvelles disputes avec son père, car il me demande si j’aimerais venir vivre trois mois chez lui pour prendre le pouls de la ville. Ses parents habitent un grand logement sur l’Ahornstrasse, à Steglitz, à quinze minutes de la FU. Médecin, le docteur Gontrand est conseiller expert auprès du sénateur de Berlin, responsable du système de santé. J’accepte avec plaisir l’invitation de mon ami : ma thèse est terminée, et puis il m’a raconté tant de choses sur ce qui arrive en ce moment à Berlin que j’ai envie de tourner le dos à la Sarre pour un temps.
À mon arrivée, monsieur Gontrand (son nom l’identifie comme descendant des huguenots) m’interroge sur les raisons qui m’amènent à Berlin. Je lui sers ce qu’il veut entendre : après la soutenance de ma thèse en Sarre sur l’œuvre d’un poète du Risorgimento et le début du mouvement de l’unité nationale italienne, je sens le besoin de compléter des volets négligés. De plus, j’aimerais mettre en place un essai sur une œuvre phare de la littérature française fin-de-siècle, déterminante pour le mouvement symboliste européen.
Je vois pourquoi Thorsten a des difficultés avec son père, son « vieux », comme il l’appelle : c’est un homme aussi intransigeant, autoritaire et impatient que le mien. Si je l’avais rencontré en Sarre, je crois que je n’aurais pas accepté l’invitation de son fils. Heureusement, madame Gontrand est gentille et me reçoit comme si elle me connaissait depuis longtemps. Par contre, son mari n’est pas dupe et flaire ce qui m’amène à Berlin, dont le milieu universitaire, en pleine effervescence politique, essaime partout en Allemagne de l’Ouest.
Depuis l’assassinat de Benno Ohnesorg, le 2 juin 1967, les étudiants sont survoltés. Un policier et agent d’information de la Stasi est-allemande 2 , Karl-Heinz Kurras, a tué Benno à bout portant, lors d’une grande marche de protestation contre la présence à Berlin du chah Mohammad Reza Pahlavi, responsable d’atrocités commises en Iran par son régime répressif. Le meurtre de Benno nous a tous mobilisés. Nous nous sentons unis dans notre indignation contre le système de justice en RFA, corrompu par d’anciens éléments nazis. Thorsten et moi espérons que le mouvement mènera à d’importants rassemblements auxquels se joindront d’autres universités européennes. Le comité de direction des associations étudiantes planifie des actions décisives à Berlin.
Je termine pour le docteur Gontrand la présentation de mon projet lénifiant d’articles à venir sur la question du nationalisme italien et de travaux préliminaires pour mon essai en littérature française. Le docteur opine du chef et change de sujet. Il veut savoir si je suis au courant des graves difficultés auxquelles la RFA doit faire face, dont une qui le concerne directement, celle des réfugiés en provenance des anciennes provinces de l’Est accordées par les Alliés soit à l’URSS, soit à la Pologne. Ces rapatriés, qui ont tout perdu, se sentent étrangers en RFA. Puisque le gouvernement de Bonn les néglige, ils ont créé dans les grandes villes de l’Ouest, de Hambourg à Munich, en passant par Cologne, Francfort et Fribourg, des organisations d’aide. Monsieur Gontrand est membre de deux associations locales, auxquelles il consacre ses fins de semaine.
Je suis disposé à rencontrer l’un des groupes d’entraide berlinois et à prêter main-forte aux membres. Ainsi, je me sentirai moins gêné d’être l’invité des Gontrand.
Le docteur sait que Thorsten et moi vivons un moment historique. Il est d’accord avec nous pour dire que les prochains mois seront décisifs pour l’avenir des universités. Mais il ignore que nous avons laissé nos coordonnées au QG des étudiants de la FU, qui ne nous a pas encore invités à participer aux activités : tables rondes, discussions, séances d’information, rédaction et distribution de pamphlets, organisation de manifestations.
Pour nous, il s’agit avant tout d’en finir avec le système universitaire, datant du temps d’Alexander von Humboldt, il y a cent cinquante ans, une structure à la hiérarchie quasi militaire, surannée, où les profs ont inévitablement le dernier mot. Notre cause nous semble justifiée, nous voulons nous libérer du joug imposé par l’administration universitaire et, par extension, de l’autorité sous toutes ses formes : pères, profs, curés, forces policières, banques, industries. Selon nous, les héritiers déçus du rêve d’un empire de mille ans continuent à s’accrocher à l’État, entaché d’arbitraire.
Thorsten et moi participons à quelques rassemblements monstres, pendant lesquels nous prenons la mesure de la qualité d’entraînement des forces policières par l’armée américaine. Mais dans l’ensemble, nous menons une vie plutôt tranquille.

Le docteur me présente à une vingtaine de réfugiés de la Prusse-Orientale, chargés de maintenir le contact avec le gouvernement de Bonn. Chaque semaine, ils se réunissent dans une villa à Dahlem, l’un des quartiers de la ville les moins touchés par les bombardements. Ils supposent que je suis au fait des motifs entourant leur présence, alors que je n’en ai jamais entendu parler. « Nous vous engageons parce que nous avons besoin d’une oreille et d’une plume . Par notre ami Gontrand, nous savons que vous avez à votre actif un bon parcours universitaire. Il nous a assuré que vous étiez digne de confiance. Nous aimerions que vous rédigiez un mémoire pour nous, une fois nos rencontres terminées. Ce document nous servira d’outil pour intervenir auprès du seul ministère qui nous écoute 3 . Si vous ne comprenez pas tout, ne vous gênez pas, nous sommes là pour vous répondre. Nous espérons pouvoir envoyer à Bonn un témoignage solide, clair et bien structuré, pour lequel nous vous fournirons tout ce qu’il vous faut. » Le président du groupe ajoute que je serai dédommagé. Il avance un montant appréciable. Je n’ai aucune idée de ce qu’ils feront de ce mémoire, mais j’accepte le contrat.
Le commentaire de Thorsten me surprend : « Si j’avais terminé ma thèse en même temps que toi, j’aurais pu me faire un joli magot. Mais non, je dois continuer à mendier auprès du vieux. Ça me fout le cafard ! Jamais content, quoi que je fasse. » J’ai tenu ce genre de remarque pendant des années à la maison.
Que Thorsten soit jaloux de ma situation me chagrine. Mais je crois savoir qu’il souffre avant tout de ne pas avoir de copine en Sarre, où les belles filles ne sont pas rares. « Comment tu as fait, pour Oda ? En as-tu d’autres comme elle en réserve ? Je suis preneur. » Pauvre Thorsten. Rondouillard, il refuse de jouer au tennis avec moi et néglige son hygiène personnelle. Il veut savoir comment j’ai « harponné » Oda, qu’il trouve très « appétissante ». Il croit qu’elle et moi filons le parfait bonheur. J’ai beau lui jurer qu’Oda et moi, nous sommes de bons copains, sans plus, il n’admet pas qu’un homme et une femme puissent se fréquenter sans que l’amour se mette de la partie. Selon lui, ce serait « contre les lois de la nature ».
Je ne connais pas encore assez bien Thorsten pour lui raconter que je pense chaque jour à ce qui m’est arrivé avec Hélène. Si je le faisais, il s’en réjouirait peut-être. Les envieux aiment entendre les malheurs des autres.

Je l’ai rencontrée au début de ma première année d’études à Caen, en 1961, lors d’une conférence à l’université, présentée dans le cadre d’une semaine d’amitié franco-allemande. Je n’ai aucun souvenir des propos du conférencier, il n’y avait qu’elle.
Une fois, alors que j’étais en peine d’amour, mon père m’avait chapitré : « Tu es d’une nature secrète mais enthousiaste. Fais attention ! Ne t’emballe pas trop vite quand tu vois une jolie fille. Attends, réfléchis. Tu te moques de ce que je dis en ce moment. Mais retiens bien mes mots : si tu en vois une qui te fait chavirer, tourne-lui le dos et cours aussi vite que possible. Elle te rendra malheureux. » C’était tout. Mon père n’a jamais été du genre à répéter un avertissement. Par la suite, j’ai souvent pensé à ce qu’il m’avait dit.
Là, dans l’amphithéâtre, j’étais fasciné par cette fille mince, au profil délicat, à l’abondante chevelure ramenée négligemment en arrière, d’un blond tirant sur le roux. Elle ne bougeait pas, elle écoutait le conférencier. À deux reprises, elle a quand même tourné la tête en ma direction. La première fois, avant de baisser les yeux, j’ai eu le temps de voir la couleur de son iris, d’un bleu de myosotis. La fois suivante, elle a souri, gentiment. Aux applaudissements, je suis sorti parmi les premiers, prêt à me sauver. Son image avait été trop forte, j’aurais été incapable de lui parler.
Dans le hall, on offrait un verre d’amitié. Après deux coupes, mon cœur battait moins la chamade. Elle est sortie seule. De nouveau, elle m’a souri. Quand je me suis approché, elle a fait quelques pas dans ma direction mais, à la dernière seconde, elle a envoyé la main à quelqu’un derrière moi. Dans mon dos, j’ai entendu sa voix, haut perchée, légère. Et son rire. Je suis allé au vestiaire, j’ai pris mon parapluie et je suis retourné à ma chambre au pavillon international. Je me suis assis sur le lit, j’ai donné des coups de poing dans le matelas, la gorge nouée.
Je l’ai revue un mois plus tard lors d’une fête à la résidence. J’avais si peur de manquer de courage que j’en transpirais. Une vague connaissance, un étudiant français, m’a dit son nom : « Hélène. » Je l’ai approchée, nous avons bavardé. J’étais sur un nuage. La musique a commencé, il fallait crier pour se faire entendre. Elle m’a proposé de danser le twist, m’a montré le mouvement des genoux, j’ai essayé de l’imiter. Nous avons beaucoup ri, je ne suis pas bon danseur. Elle a voulu savoir où j’avais appris le français, mon accent l’intriguait. Puis elle a souhaité tout connaître à propos de la Sarre et de son retour dans le giron de l’Allemagne.
Nous sommes sortis et avons descendu la colline qui surplombe l’université. Je l’ai raccompagnée chez elle, une maison subdivisée en studios. « Désolée, je ne peux pas t’inviter à monter. Défense aux garçons d’entrer après dix heures du soir. Les filles adorent moucharder. » Je lui ai fait la bise. Je n’ai pas osé la prendre dans mes bras, elle m’aurait repoussé, j’en étais certain. Au moment de nous quitter, elle a demandé : « Pourquoi es-tu parti si vite l’autre jour, après la conférence ? Un copain m’a fait signe. J’aurais eu du plaisir à te parler ensuite. »
En rentrant chez moi ce soir-là, je courais presque, craignant qu’un de mes camarades m’adresse la parole. Je voulais être seul et penser à Hélène. Mon père aurait déclaré que je me trouvais au bord du précipice, mais je me disais que mon destin était dans ce beau prénom plein de soleil.
Pour tout dire, je n’ai pas beaucoup travaillé pendant la session d’automne. En novembre, Hélène et moi sommes allés à Deauville, une station balnéaire normande. Tout était fermé, sauf un petit hôtel dont la réceptionniste nous a jaugés d’un œil sévère. Nous avons soupé dans la chambre, avec du pain, du pâté, du fromage, du vin.
En janvier, nous avons visité Bayeux, Ouistreham, Arromanches. Presque partout, des amis à elle nous ont accueillis. Début juin, j’ai quand même réussi mes examens de fin d’année, avec des notes tout juste convenables.
Elle voulait savoir si j’avais déjà été amoureux d’une autre fille. J’étais si surpris que j’ai hésité avant de répondre. Ce qu’il y avait entre elle et moi, je ne l’avais jamais connu encore. Pour toute réponse, j’ai secoué la tête. En des moments comme celui-là, je suis à un cheveu des larmes, avec cette satanée boule qui me monte dans la gorge. Ça m’empêche de parler, ce dont j’ai honte. (« Tu es trop près de tes émotions, disait mon père. Serre les dents, pense à autre chose, ça passera. » Ma mère, alors, souriait.) Devant Hélène, j’ai réussi à prononcer : « Je suis heureux. » Je n’aurais pas pu expliquer pourquoi sa question m’avait fait chavirer.
Depuis le début de la maladie de ma mère, il y avait cinq ans de cela, j’avais pratiquement cessé de rire. En compagnie d’Hélène, j’ai réappris à m’amuser.
Plus mon retour en Sarre approchait, plus je devenais nerveux. Même si mon avenir commençait à se dessiner, le voir se préciser m’oppressait. Encore et encore, j’ai insisté auprès d’Hélène : elle devait m’écrire au moins une fois par semaine, quoi qu’il arrive. Je voyais bien que je l’embêtais. Elle ignorait qu’elle était ma seule certitude. Elle me répondait qu’il ne fallait pas être triste de partir, que la tristesse était contagieuse. Elle m’a finalement servi un avertissement dont je n’ai pas voulu mesurer l’étendue : « L’amour est aussi fragile qu’une potiche sur la tête d’un mandarin. »
J’avais rencontré ses parents, très sympathiques. Ils habitaient le vieux manoir de Beuvron-en-Auge, un ancien pavillon de chasse construit sous Henri IV. Sa mère m’aimait beaucoup. « Hélène est tout ce que nous avons. Depuis qu’elle vous connaît, elle a changé en mieux. J’en suis heureuse. Je commençais à me faire du souci. » Ses mots avaient été un baume pour moi.
Après mon retour en Sarre, Hélène et moi avons maintenu une correspondance assidue. Les astres étaient alignés en notre faveur : mon professeur de littérature italienne m’a engagé pour effectuer des recherches sur l’un de ses projets. Au début de l’été suivant, il m’a encouragé à continuer mes études à Florence. Vivre en Italie ! Un autre chapitre s’ouvrirait pour Hélène et moi. Accepterait-elle de m’y rejoindre, une fois que je serais installé ? Sa réaction a été enthousiaste : « Impossible de refuser une telle invitation ! »
C’était sans compter sur la réaction de mon père. Quand il a appris que je voulais étudier de nouveau à l’étranger, il a fait une sainte colère : « Après le bac, tu pensais devenir chirurgien. Puis, tu t’es ravisé : couper dans la chair humaine te répugnait. Je t’ai proposé une carrière dans la fonction publique. Tu t’es plutôt inscrit en littérature. Tu ne suis pas mes conseils ? Très bien, fais ton chemin tout seul. Plus un sou de ma part. En France, tu as déjà dépensé une partie de l’héritage de ta mère. Ce qui reste, je l’ai bloqué. Tu ne partiras pas en Italie pour dépenser mon argent. Comporte-toi en adulte responsable. Et oublie cette Française. Loin des yeux, loin du cœur. »
À mon retour de Caen, je lui avais montré une photo d’Hélène. Il avait secoué la tête en haussant les épaules. Une fin de non-recevoir. Par la suite, j’ai dû subir les sarcasmes de mon frère Gerhard et le regard amusé de la femme de mon père. Je suis parti en septembre, très en colère, déçu, ébranlé, anxieux.
Je pensais sans arrêt à Hélène et aux moyens de pouvoir tenir parole. À Florence, j’ai changé de domicile trois fois en autant de semaines : les logeuses ne voulaient pas d’un étudiant sans revenu assuré. J’ai fini par dégoter un emploi à l’école Berlitz, piazza della Repubblica, et une chambre à côté de la Bibliothèque nationale, chez un couple d’ouvriers âgés. Le collègue de mon professeur d’italien en Sarre m’a offert une bourse personnelle. Je n’ai jamais oublié son geste généreux.
En février, j’ai confirmé à Hélène que tout était arrangé : « Ce sera une semaine de bonheur ! » J’avais trouvé une chambre confortable dans une pension, une ville à nulle autre pareille l’attendait. Elle m’a précisé le jour et l’heure de son arrivée. Je suis allé à la gare. Elle n’est pas descendue du train. Affolé, j’ai envoyé un télégramme à Beuvron, resté sans réponse.
J’ai appris ce que signifie la locution « être hors de soi ». Manger était une torture, les nuits devenaient insupportables. Ma logeuse m’a pris en pitié, je fondais à vue d’œil. « Elle va vous tuer, votre Française. Vous l’aimez trop, elle vous a trahi. Oubliez-la. Mangez. Dormez. Seul le temps guérit les maux de l’âme. »
J’ai cru devenir fou. J’aurais préféré démissionner de l’école, mais j’avais besoin d’argent pour vivre.
Je suis resté deux ans en Italie, sans recevoir d’autres nouvelles d’Hélène. J’ai réussi à terminer les recherches préliminaires à ce qui serait ma thèse sur le deuil et la mort dans l’œuvre d’Ugo Foscolo, un important poète italien du premier mouvement nationaliste. Maintenant, il me fallait rentrer chez moi.
Quand je suis entré dans le bureau de mon père, il était en train de lire. Il a enlevé ses lunettes : « Le retour du fils prodigue. Toujours en colère contre ton géniteur ? Au moins, tu n’as pas appelé à l’aide. » Il m’a détaillé de pied en cap. Après une pause : « À en juger par ton air, tu n’as pas couché sur un lit de roses, là-bas. La phtisie était intéressante au siècle dernier, la mode a changé. Va voir le médecin. » Il a ajouté : « Et la petite Française ? C’est fini ? Elle t’a planté ? » Sans attendre ma réponse, il s’est replongé dans sa lecture.
L’audience était terminée. J’ai tourné les talons et je suis sorti, tremblant de rage. Pourtant, mon père disait vrai. J’étais malade, brûlé, j’avais trop tendu l’arc. Par contre, j’avais eu de la chance : grâce à mes traductions pour le compte de Berlitz, des gens d’affaires m’avaient engagé pour les accompagner comme interprète. Des voyages exténuants avaient suivi, en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne. Puisqu’ils faisaient d’excellentes affaires, ils m’accordaient au retour de généreuses gratifications.
Pendant cette dernière année à Florence, j’ai compris la valeur du travail : on reçoit de l’argent en échange d’une partie de sa vie. Les études, les recherches, l’enseignement, les déplacements fréquents m’avaient épuisé. Par contre, j’avais plus d’argent qu’il ne m’en fallait pour tenir pendant un an et demi, jusqu’à la soutenance de ma thèse.
J’ai quitté la maison paternelle pour louer une chambre dans une résidence à l’Université de la Sarre. Ainsi, j’évitais les rencontres quotidiennes avec mon père et sa femme. Mon frère Gerhard était parti en Westphalie. Au moins, je n’entendrais plus ses : « Pourquoi cette thèse ? Elle te mènera où ? », « Toi et les femmes, nul sur toute la ligne ! Encore le gros lot ? »
Je pensais toujours à Hélène, une énigme. Pendant des mois, je m’étais creusé la tête pour savoir ce qui avait pu lui arriver.
J’ai appris à être patient, un trait qui ne faisait pas partie de mon caractère. Un jour, je connaîtrais la vérité. D’ici là, je ne parlerais d’elle à personne. Ce secret m’appartiendrait, comme la mort de ma mère.
En Italie, je n’ai pas seulement établi les balises pour mon avenir, je suis devenu prudent et discret. J’ai également développé de nouvelles facultés : écouter attentivement, maîtriser mes accès de colère, réfléchir avant d’agir ou de donner mon avis. Sans cela, je n’aurais pas osé accepter le mandat que m’avaient confié les réfugiés.

Lors de mes premiers rendez-vous avec les sans-patrie, les « Heimatlose », comme ils s’appellent eux-mêmes, j’apprends l’histoire de Königsberg, la capitale de la Prusse-Orientale. Après l’effondrement du Reich, l’URSS a annexé cette province, devenue une enclave russophone. En mettant la main sur ce territoire coincé entre la Pologne et la Lituanie, l’URSS s’est assuré une position imprenable sur la mer Baltique.
On me parle beaucoup des personnages célèbres nés dans cette ancienne forteresse des chevaliers teutoniques : les philosophes Kant et Herder, les mathématiciens Arnold Sommerfeld et David Hilbert, l’artiste Käthe Kollwitz, les écrivains Ernst Theodor Amadeus Hoffmann et Agnes Miegel…
Les réfugiés devant moi, des industriels, des entrepreneurs, des marchands, sont à la tête d’un réseau d’affaires aussi étendu que celui du temps de la Hanse 4 . Plusieurs ont réussi à amasser de grandes fortunes après la fin de la guerre, en achetant des ruines partout dans l’ouest de Berlin. Ils y plantent des « Wohnwaben », c’est-à-dire des ruches laides et anonymes, mais confortables. Les logements se louent facilement dans cette ville encore profondément marquée par la guerre, vingt-trois ans après la défaite.
Ils me montrent quantité de photos jaunies, soigneusement classées dans des albums. Personne ne se fait d’illusions sur les biens qu’ils ont abandonnés à l’URSS de l’après-guerre. Inutile de revenir là-dessus et de verser des larmes. Moscou n’accepte aucune requête d’indemnisation formulée par des ressortissants allemands.
Le président de l’association des réfugiés de Dahlem souligne que ses membres sont prêts à soutenir, tant pécuniairement que sur le plan juridique, les expatriés les plus pauvres. Depuis le début des années 1950, Bonn octroie des sommes trop modestes aux démunis qui n’ont pu sauver que leur vie. Les expatriés de « mon » groupe sont bien intégrés dans le système capitaliste occidental et contribuent massivement à l’entraide. Ils prévoient déjà que le marché berlinois sera saturé d’ici deux ans, après quoi ils devront s’établir dans l’ouest du pays et y affronter la concurrence. Car c’est « là où se font les vraies affaires », disent-ils.
Pendant tout l’été, je prends note des souvenirs du comité d’aide le soir venu. Je me renseigne sur le travail entrepris depuis une quinzaine d’années par le ministère des Expulsés, des Réfugiés et des Blessés de guerre du gouvernement fédéral allemand, dirigé par des historiens renommés. Malheureusement, leur rôle dans l’historiographie sous le Régime nazi entame fortement leur crédibilité.
Chez les sans-patrie, le ressentiment contre Hitler est omniprésent. Ils lui reprochent son entêtement absurde, sa paranoïa, l’incompétence de ses généraux, le manque d’organisation au moment de la débâcle. Ce n’est que vers la fin de mon séjour qu’ils commencent à s’ouvrir sur ce qui leur est arrivé personnellement pendant l’encerclement de Königsberg et leur fuite devant les armées soviétiques, en janvier 1945.
Un jour, l’un d’eux laisse tomber en aparté qu’après la disparition du Wilhelm Gustloff en haute mer, plusieurs survivants se sont suicidés, une fois arrivés à Berlin, au début d’avril 1945. Sur le coup, je ne me souviens plus où j’ai lu le nom de ce navire. Puis je me rappelle la brochure confisquée par mon père dans laquelle j’ai découvert le cabinet d’ambre.
Le paternel m’a souvent parlé de la Shoah, mais ni lui ni mon prof d’histoire n’ont mentionné ce que j’apprends ici, à Dahlem. Je consulte mes notes : Le 30 janvier 1945, au port de Königsberg, environ huit mille réfugiés prennent d’assaut l’ancien bateau de croisière, construit pour mille cinq cents passagers. Au moment de l’embarquement de ceux qui ont obtenu une place, le Gustloff a déjà accueilli des centaines de soldats blessés, ainsi que du personnel soignant, des médecins, des infirmières, des officiers SS et leurs familles. Puisque le bateau est dangereusement surchargé, le capitaine Friedrich Petersen s’est associé trois confrères. Les commandants et bon nombre des personnes à bord savent ou soupçonnent que des sous-marins russes ont le Gustloff dans leur mire. Deux des trois capitaines adjoints proposent une route près du rivage, mais Petersen décide de suivre un trajet en haute mer. À environ soixante-dix kilomètres de la côte, Aleksandr Marinesko, le commandant du sous-marin soviétique S-13 , repère le navire. À vingt et une heures quinze, il lance trois torpilles. Les deux premières causent de graves dommages, sans toutefois immobiliser le bâtiment de vingt-six mille tonnes. La dernière, baptisée « Pour Leningrad 5 », scelle le sort du Gustloff . L’explosion détruit la salle des machines et les génératrices. Sans batteries de secours, impossible d’appeler à l’aide.
Ce qui suit est un cauchemar dantesque. Un témoin oculaire rapporte que, dans l’ancien restaurant du paquebot, des lampes de poche éclairaient des scènes terrifiantes : la plupart des officiers SS respectaient le code d’honneur nazi et tuaient les leurs alors que l’eau atteignait les ponts inférieurs.
Aucun réfugié ne regarde l’homme qui raconte cela. Cette histoire, ils l’ont trop souvent entendue. En l’écoutant, leurs mines demeurent stoïques.
Le survivant ajoute qu’il se trouvait à l’extérieur de la salle, devant un hublot, sur le pont. Les faisceaux des lampes de poche éclairaient d’autres scènes, effroyables. Il parle des bouches ouvertes, de l’affolement des enfants, qui comprenaient enfin ce que les pères s’apprêtaient à faire. Les révolvers crachaient du feu, la foule à l’intérieur se ruait sur les portes, bloquées par des cadavres.
« Le pire, précise-t-il, c’était le silence dans lequel ça se passait, comme si nous assistions à un film muet. Sur le pont, nous avions le sifflement du vent à l’oreille et les craquements des structures du Gustloff , qui commençait à céder sous la force de l’eau. Ça, puis l’odeur du mazout. J’ai giflé un imbécile qui s’apprêtait à allumer une cigarette. Nous aurions été brûlés vifs avant de sombrer. Un beau spectacle pour les bolcheviks. » Autour de lui, on hoche la tête.
Moins d’une heure après la première torpille, le Gustloff s’est redressé et a amorcé sa descente.
Une dizaine de jours plus tard, Marinesko a réglé le sort d’un autre grand navire, le Steuben , faisant quatre mille victimes . J’apprends que le commandant soviétique n’enfreignait pas les conventions de Genève, il agissait en toute légalité. Les services de renseignements soviétiques l ’ avaient informé que de nombreux soldats se trouvaient à bord des deux transporteurs. Les ordres de Moscou étaient clairs : détruire l’ennemi sur tous les fronts, peu importe s’il y avait des « dommages collatéraux », autrement dit, des morts parmi la population civile.
Comment le commandant du S-13 a-t-il pu continuer à vivre et à faire carrière dans la marine de guerre soviétique avec la mort de quinze mille civils sur la conscience ?
Un exilé russe d’ascendance allemande répond qu’après la guerre, Marinesko a appris avoir été à l’origine des deux plus grandes catastrophes de l’histoire marine au monde. L’alcool l’a tué en 1963.
À la fin de l’été, je promets au groupe et aux Gontrand d’être au rendez-vous l’année suivante. Quelques jours plus tard, je retourne en Sarre, où je réintègre le poste d’assistant auprès de mon ancien directeur de thèse. Des travaux de recherche m’attendent ainsi que la rédaction de la première partie du mémoire. Je l’intitule « Le début : une catastrophe maritime. »
Curieusement, personne n’a mentionné le sort du cabinet d’ambre.

En Sarre, fin de l’été 1967
À mon retour de Berlin, je décide de démissionner de l’Université de la Sarre et de chercher un emploi ailleurs. Après ce qu’on appelle par un euphémisme « les troubles à Berlin », c’est-à-dire la radicalisation et la formation de la guérilla urbaine par le groupe Baader-Meinhof, je veux laisser derrière moi une Allemagne qui me déprime. Je reviendrai plus loin sur la situation politique en Allemagne de l’Ouest et la formation de ce groupe terroriste. Pour le moment, suivons deux aventures qui interrompent, brièvement et de façon cocasse, le destin et la voie tracée par l’ambre. Ces épisodes font partie du casse-tête que constitue une vie : si un seul morceau est perdu, c’est celui-là qui confère aux autres leur cohérence.


1 La République fédérale d’Allemagne représente la partie du territoire occupé par les Alliés de l’Ouest : les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France. La RDA, la République démocratique allemande, est un État satellite de l’Union soviétique. (Toutes les notes sont de l’auteur.)

2 Stasi : ministère de la Sécurité d’État. La « Staatssicherheit » était un service redouté de la police politique en RDA : espionnage, contreespionnage, renseignements.

3 Allusion au ministère fédéral des Expulsés, des Réfugiés et des Blessés de guerre, 1949-1969.

4 Association de marchands d’Allemagne du Nord, qui avait des comptoirs partout en Europe, entre le XIII e et le XVII e siècle. Le nom Hanse perdure dans celui de la compagnie aérienne allemande, Lufthansa.

5 En l’honneur du million de civils morts de faim et de froid pendant le siège de la ville par l’armée Nord du Reich.


Des jeux de cartes truqués
Université de la Sarre, automne 1967 et hiver 1968
Au restaurant universitaire, une affiche attire mon attention : le Goethe-Institut, communément appelé GI, sollicite des candidatures pour le prochain concours visant de nouvelles recrues. Fin août, j’envoie mon dossier. Début octobre, le siège social de l’organisation m’invite à me présenter dans un centre communautaire à Prien, au bord du lac Chiemsee, une région idyllique de la Bavière où j’ai passé parfois des vacances avec mes parents. Nous sommes plusieurs centaines à caresser le rêve de quitter la RFA. Pendant trois jours, les candidats subissent des séries d’examens, des entrevues, des tests psychologiques. Nous ignorons que le budget du GI ne permet que l’engagement de douze futurs « ambassadeurs » de la culture allemande à l’étranger. Je fais partie des élus, « nos apôtres », comme se plaît à nous appeler la directrice.
Début décembre, j’abandonne mon poste en Sarre, car je n’ai pas la moindre illusion sur mon avenir à l’université. Au mieux, mon parcours ressemblerait à celui de mon directeur de recherche, homme exigeant, distant, même si je crois deviner derrière son armure une nature conciliante. Il me souhaite assez froidement « tout le succès que vous méritez ». J’espère laisser la Sarre derrière moi à jamais. Le « bonne chance » de mon père est sans effusion.
Avec quatre autres aspirants, je suis envoyé dans une petite ville d’eau au pied des Alpes. Pendant six mois, la directrice du GI, l’immense (dans tous les sens) Dora Schulz, nous triture le cerveau. Le rythme de travail est étourdissant, voire brutal, proche du service militaire de dix-huit mois, auquel j’ai pu échapper grâce à mes études trop avancées pour les interrompre, au grand dam de mon père, d’ailleurs : il est d’avis que je « manque de discipline ».
Pour la fin du stage, plusieurs directeurs de l’Institut sont venus des quatre coins du monde : Tokyo, Téhéran, Abidjan, Rome, New York, Rio. Je les observe ; ils parlent beaucoup, sans dire grand-chose. Je suis profondément déçu de ce que j’entends. Ils débitent leurs phrases comme s’ils récitaient sans conviction une prière. Tous prêchent le même salmigondis : nous serons des « multiplicateurs » de la culture allemande dans un monde « qui nous pose des défis constants ». Ils prétendent mener une vie trépidante sans souffrir des règlements auxquels doit se plier le personnel des ambassades et des consulats.
La patronne m’a associé Hedda, une consœur de Hambourg, historienne, grande, blonde, maigre, une carriériste que je n’apprécie pas. Dora Schulz affiche son plus beau sourire quand elle annonce : « Mademoiselle et vous, nous préférons vous garder pendant les trois prochaines années à la centrale. » Mon cœur fait un bond. La perspective de me joindre à l’unité de recherche pédagogique me coupe l’herbe sous le pied. Je veux quitter l’Allemagne, un travail barbant à Munich ne m’intéresse pas. Je me sens floué, cette couleuvre reste en travers de ma gorge. Six mois de galère dans ce bled pour rien ? Je vais montrer à la grande Dora que j’ai mon mot à dire.
Hedda ne comprend pas ma colère. « Plus tard, ils vont nous envoyer à l’étranger, n’est-ce pas ce que nous voulons ? » Comment ça, « nous » ? Elle et moi ? Depuis le début du stage, j’ai systématiquement ignoré ses œillades. J’espérais une bonne entente entre nous deux pendant ces six mois, rien de plus. Après cet hiver, chacun irait de son côté.
Je remets ma démission au GI le même soir, prétextant des raisons personnelles. J’ai le sentiment d’avoir évité de justesse un piège. Furibonde d’être « plaquée là », ma collègue me traite d’ingrat et d’irresponsable. « Tu agis en enfant gâté alors que la chance te sourit ! Réveille-toi, regarde autour de nous ! Les bons emplois ne poussent plus dans les arbres ! Montre-moi des postes aussi alléchants que les nôtres dans l’administration publique ! » Je ne l’écoute pas, je lui fais mes adieux et prépare ma valise. Qu’elle boude tout son soûl ! Ce chapitre, dont aucune page n’a été écrite, est clos. Le GI et son drill militaire, mot que je déteste mais cher à Dora, merci, très peu pour moi. Je téléphone au docteur Gontrand et à quelques membres du cercle et leur confirme mon retour à Berlin, fin juin. Je suis impatient de les retrouver.
Avant mon départ, début mai 1968, je parle à une de mes élèves au GI, la femme du directeur d’une académie internationale, créée deux ans auparavant avec des subventions du « privé américain », m’avait-elle dit. Le siège de l’institution est à Starnberg, petite ville connue pour la beauté de ses paysages, située sur les rives du lac portant son nom, à une demi-heure de Munich. Pendant son stage d’apprentissage de l’allemand, la dame m’avait proposé de diriger le Département des langues étrangères de la Munich International Academy (MIA). Le poste a-t-il été comblé ? Non, pas encore, l’offre tient toujours. Je lui laisse mon adresse chez les Gontrand. Fin juillet, je reçois une lettre de son mari, il aimerait me voir. Le rendez-vous est fixé au 20 août. Je rencontre quatre hommes, un diplomate et trois dirigeants d’entreprises, tous américains. L’entrevue est un jeu d’enfant en comparaison avec le tordeur précédant mon engagement au GI. Le contrat est déjà prêt, je signe. Les fonctions attribuées, sans parler du salaire généreux, me conviennent. De plus, j’aime mon futur lieu de travail, un beau manoir du siècle dernier.
Le lendemain, je me rends à l’aéroport. Les vols entre Munich et Berlin sont annulés : dans la nuit, des chars d’assaut et l’armée de l’URSS ont envahi la Tchécoslovaquie, c’est la fin du printemps de Prague. J’achète un journal. Alexander Dub č ek, à la tête du mouvement protestataire et premier secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque, est arrêté. Toute tentative de s’opposer à la présence soviétique est brutalement écrasée. Le lendemain, la liaison aérienne avec Berlin est rétablie.
Je me souviens d’une famille hongroise qui avait fui l’insurrection de 1956 et qui s’était installée dans la maison à côté de la nôtre. « Pour eux, tout a basculé en une nuit, avaient commenté mes parents. Ils ont échappé aux combats de rue, nous devons leur venir en aide, ils n’ont plus rien. »

Berlin, été 1968
À Dahlem, les réfugiés et moi discutons de ce qui vient d’arriver en Tchécoslovaquie. « Nous sommes encerclés par les Russes, estime une femme. Ils se moquent du Mur que le gouvernement de marionnettes de la RDA a construit. Moscou veut protéger le bon peuple russe contre la subversion et la corruption par l’Ouest. Les rouges vont nous faire la peau, vous verrez. » Un autre exprime la principale préoccupation de la majorité : « Ne voyez-vous pas que l’ennemi est parmi nous ? Andreas Baader, Ulrike Meinhof et compagnie sont tous à la solde des Soviétiques. C’est une cellule terroriste extrêmement dangereuse et efficace qui nous promet une guerre organisée contre l’État ! Vous ne les prenez pas encore au sérieux ? Ça va venir. Pour l’instant, ils braquent des banques, mais ce n’est rien que de la poudre aux yeux. D’où vient l’argent pour acheter des armes sinon du Régime de la RDA et du KGB ? Nous sommes pris au piège, comme des rats. Un coup après l’autre. Une nouvelle invasion chez notre voisin. Moi, je me tire, j’en ai marre. Berlin devient invivable. Restez si vous êtes suicidaires. Nous serons les premiers que les Russes vont déporter en Sibérie. »
Le président de l’assemblée invite au calme : « Les Alliés occidentaux sont ici, avec nous. L’Iwan 1 ne les provoquera pas, ce serait une nouvelle guerre, trois contre un. Soyons raisonnables. » Quelqu’un se lève : « C’est exactement ce que les Juifs ont dit avant les rafles. Mes parents l’ont répété jusqu’à leur déportation. Moi, j’ai survécu à Sachsenhausen et à Buchenwald. Je ne vous dis pas comment. Sans la Jewish Claims Conference , je serais mort de faim 2 . » Personne n’ose répondre, le souvenir des camps surgit immédiatement.
Une semaine plus tard, nous entamons le second volet de mon futur mémoire, « Le trek de la mort ». Dès la première rencontre, le nom d’une jeune femme revient, Irina von Grothe. Adolescente, elle montrait des talents exceptionnels pour les arts décoratifs : dessin, gravure, peinture. Elle rêvait de lancer sa propre série art déco auprès des grandes manufactures de porcelaine, Meissen, Dresden, la KPM de Berlin. Ses professeurs l’ont encouragée à suivre l’enseignement dispensé à l’Académie des arts de Königsberg.
Depuis l’année dernière, une jeune femme à l’accent berlinois s’est jointe au groupe. Son père a bien connu les Grothe. Il lui a décrit Irina comme « un modèle de fortitude et de constance frisant l’opiniâtreté, exigeante envers elle-même et son entourage, avec une volonté de fer, un instinct de survie sans pareil ». J’aime tout de suite la précision avec laquelle la nouvelle recrue résume en quelques mots l’histoire d’Irina von Grothe. Herbert, le père de cette dernière, descend d’une des grandes familles de la Prusse-Orientale. Son expertise et son statut social lui ont valu le commandement d’un navire russe dans les mers de l’Arctique ; les tsars engageaient souvent des ressortissants allemands dans des postes de direction. Au début de la Grande Guerre, il a vécu de cuisantes déceptions : le ministère de la Marine impériale russe l’a remercié de ses services, malgré ses rapports importants sur les îles au large des côtes sibériennes. À la suite de son renvoi, Herbert s’est retiré dans la demeure familiale au centre-ville de Königsberg, où il a consacré ses loisirs à la rédaction du récit de ses expéditions.
J’apprends qu’en dépit des vagues de bombardements britanniques de 1944, les Grothe ont hésité longtemps avant d’abandonner leur maison. Quand les « orgues de Staline » se sont trouvés à quelques kilomètres de la capitale, Herbert s’est finalement décidé à partir avec sa famille. Depuis des jours, c’était le sauve-qui-peut général en ville. Ses contacts avec les autorités portuaires lui ont permis de prendre contact avec un ancien confrère du temps des académies navales à Kiel et à Berlin. Son ami a réussi à lui procurer trois places sur le Gustloff , le dernier transporteur encore amarré. Cependant, après réflexion, Herbert a refusé d’embarquer : le risque de croiser un sous-marin ennemi lui semblait trop grand. Il a préféré se joindre à ceux qui fuyaient par la voie terrestre.
L’interminable colonne avançait en silence. La plupart espéraient trouver des membres de leur famille ou des proches à Berlin. Le froid mordait les mains, les pieds, les oreilles, le nez. Après quelques jours de marche forcée sont apparus les premiers cas de fièvre typhoïde, de dysenterie. Les vivres commençaient à manquer. Les fermes, granges, manoirs, hameaux sur leur chemin étaient vides. Hitler avait ordonné l’évacuation générale et la tactique de la terre brûlée.
Les loups sortaient des forêts polonaises. Ils étaient nombreux à attaquer les chevaux, les chiens, puis les hommes qui tentaient de les éloigner. La neige, abondante, ralentissait la file des fuyards. Une dizaine de jours après le départ, il a fallu abandonner les premiers cadavres le long de la route. Qui tombait ou se reposait ne se relevait pas.
Lors de la pause, j’approche la jeune femme de tout à l’heure. Elle s’appelle Adelheid von Bennewitz et dirige une agence littéraire spécialisée dans le théâtre d’avant-garde en RFA. Elle répète ce que son père lui a révélé sur la fin de Herbert von Grothe. Après Stettin, ce dernier a perdu ses semelles de bottes. Le lendemain matin, pendant une marche épuisante en pleine tempête, il s’est tordu une cheville et a dû s’asseoir dans la neige. Même son manteau de zibeline n’arrivait pas à le réchauffer. Ses mains, ses joues, son nez ont bleui. Il connaissait bien les symptômes, il avait soigné ses marins souffrant d’engelures sévères. Aussi a-t-il ordonné aux siens de l’abandonner.
Il a fait ses adieux à sa femme et à sa fille, a rabattu sa chapka et a exigé qu’elles le couchent dans le fossé. Il leur a demandé de suivre la colonne, sinon, elles mourraient avec lui. Il a fermé les yeux et s’est tu. Hella et Irina sont demeurées penchées sur lui pendant que les autres poursuivaient leur route. Dans le ciel, elles entendaient les cris des corneilles. La neige continuait à tomber. Quand elles l’ont quitté, il semblait dormir.
Le récit dépouillé de Adelheid et ses mots simples m’émeuvent. Elle ajoute : « Pendant le reste du trek, Hella et Irina ont évité d’évoquer la mort de Herbert. À la mi-mars, elles sont arrivées dans le chaos qu’était devenu Berlin. »
À ce point des témoignages, je dois interrompre nos réunions. Il me faut transcrire mes notes et organiser mon année à la MIA, préparer les examens d’entrée du programme dont je serai responsable, fixer les objectifs pour chaque groupe, commander les manuels. Les langues étrangères enseignées à Starnberg sont l’allemand, le français, l’espagnol, l’italien et le russe.
J’espère que ce sera une année d’aventures, sans doute plus engageante que celle prévue par la directrice du GI.
Je promets aux sans-patrie de revenir l’année suivante.

À Starnberg, on a retenu pour moi un agréable appartement meublé, à quelques pas du petit château de Berg, un manoir de chasse des Wittelsbach, où Louis II est mort le lendemain de son internement, le 13 juin 1886, après une rixe avec son psychiatre. De mes fenêtres, j’aperçois la croix qui rappelle le lieu du drame.
Mes débuts à la MIA sont prometteurs : étudiants intelligents, motivés, disciplinés, cultivés. Je dirige les classes préparatoires menant aux examens d’admission dans les universités les plus prisées de l’ Ivy League , Princeton, Harvard, Yale, Brown, Dartmouth, Tufts. Je m’entends bien avec mes collègues, tous des enseignants chevronnés, d’origine britannique, américaine, allemande, suédoise, indienne. Ce kaléidoscope reflète la composition des élèves, venus des quatre coins du monde. J’aime beaucoup travailler dans cette institution où on ne lésine pas sur le matériel pédagogique. Les contacts sont chaleureux.
Gudrun, une de mes deux collègues allemandes, parle très bien russe. La veille de Noël, elle part à Donetsk, retrouver son amoureux, un Ukrainien pressé de l’épouser et de tourner le dos au socialisme. À la rentrée, le 7 janvier 1969, l’absence de Gudrun nous inquiète. Le headmaster tente de la contacter en appelant ses parents, son fiancé, sans succès. Peu après, l’image bucolique de la MIA s’effondre. Un matin de mars, Gudrun refait surface à l’académie, remet sa démission sans en préciser les raisons et retourne chez elle, à Düsseldorf. Je lui téléphone. Au début, elle ne veut pas parler de son aventure. Après un temps, elle chuchote, comme si elle me confiait un secret de la plus haute importance : « Ils savent tout sur nous, l’organisation de l’école, les sources de financement, le curriculum vitæ de chacun d’entre nous, les profs, et les parents. » Inutile de préciser, « ils » sont les autorités ukrainiennes et soviétiques. Manifestement, elle se croit sous écoute. Pour terminer, elle me conseille de « décamper aussi vite que possible » et de « garder les yeux ouverts ». Elle dit que je trouverai la solution de l’énigme « dans les noms des étudiants ». A-t-elle vu son fiancé ? Jamais. À sa descente d’avion, « ils » l’ont emmenée dans une chambre mal chauffée qu’elle n’a pas quittée jusqu’à son départ, il y a quelques jours. Pendant plus de deux mois, elle a été soumise à d’interminables interrogatoires. À la rentrée, en septembre, elle ira enseigner l’allemand dans un lycée français. « Au diable le fric des Américains, ce n’est pas tout ! Fais gaffe ! »
D’autres épisodes inquiétants surviennent à la MIA. Quand je reçois l’appel du large, je saute sur l’occasion.

Berlin-Dahlem, été 1969
La professeure Milena Keller dirige le Département d’études slaves et germaniques de l’Université Laval, à Québec. Elle a lu mes articles sur l’enseignement des langues secondes, nourris de mon expérience auprès d’étudiants issus de milieux multiculturels lors de mon stage au GI. Enthousiaste, elle me propose de venir enseigner à Québec pendant deux ans. Mon statut serait celui de professeur invité. Je connais le nom de la ville pour l’avoir entendu pendant une leçon de géographie au lycée. Je sais qu’elle se trouve au Canada, non loin de la frontière américaine, et que l’on considère la province de Québec comme la dernière survivante de l’Empire français en Amérique du Nord. J’accepte son offre, mais je me garde de lui révéler les raisons de ma décision. Elle se montre enchantée et me prie de lui envoyer les documents d’usage.
Fin juin, je prends l’avion pour Berlin. Tourner autour du pot serait manquer de respect aux expatriés, appelés depuis peu « personnes déplacées ». Je leur annonce que cet été est peut-être le dernier que nous allons passer ensemble, car un nouvel emploi m’attend au Canada. Je leur remets le résumé de nos discussions de l’année précédente et les invite à continuer là où nous nous sommes arrêtés. Je suis curieux de savoir ce que sont devenues Irina et sa mère, Hella, après leur fuite à Berlin, quelques semaines avant l’effondrement du Reich.

Elles ont retrouvé leur maison de ville à moitié détruite dans l’allée Am Hirschsprung, à Dahlem. Il n’y avait plus de toit, une bombe incendiaire avait dévasté le premier étage. Le rez-de-chaussée était fortement abîmé par la pluie et la neige, des obus avaient éventré le jardin. Elles ont découvert dans la cave des conserves de légumes, de fruits, de viande et se sont organisées tant bien que mal, sans électricité ni eau courante, se chauffant avec ce qui leur tombait sous la main, débris de meubles, morceaux de parquet, qu’elles jetaient dans la cheminée. Mais Hella était trop affaiblie par la marche de plus de sept cents kilomètres, elle a développé une pneumonie. Sa mort est survenue deux semaines plus tard. Avec l’aide d’amis de Königsberg, Irina a pu inhumer sa mère dignement. Après la cérémonie, elle devait partir à Varsovie, où l’unité de son mari était assiégée par les troupes soviétiques et la Résistance polonaise. Dans sa dernière lettre, il lui avait parlé d’une blessure, ajoutant que le médecin gardait bon espoir qu’il s’en remettrait bientôt. Puis, plus rien. Personne à Berlin ne pouvait ou ne voulait dire à Irina si l’unité de son mari avait échappé aux rouges.
Adelheid von Bennewitz, la jeune femme sympathique à l’accent berlinois rencontrée l’an dernier, reprend le récit des souvenirs de son père. À la tête d’une maison d’édition, il avait été approché avant la guerre par Herbert von Grothe, qui aurait aimé pouvoir y publier ses carnets de bord. Mais devant l’implosion du Reich, ce projet n’avait pas pu voir le jour. Par ailleurs, on avait peu d’informations au sujet du mari d’Irina. Membre de la SS, lieutenant, il était de quelques années son cadet. Elle le décrivait comme un grand athlète, bien charpenté, élégant, affable, cultivé. D’après ce qu’elle laissait entendre, il avait terminé brillamment ses études aux académies de guerre de Danzig et de Berlin. Il parlait couramment russe, allemand, français et anglais. Son père, décédé au milieu des années 1930, avait été officier dans la Wehrmacht. Quant à sa mère, elle était née en Russie, quand Leningrad s’appelait encore Saint-Pétersbourg. Depuis son arrivée à Berlin, elle habitait le quartier de Charlottenburg. Irina n’avait pas mentionné la situation financière de sa belle-mère. Pour le père de Adelheid, il s’agissait d’une omission suspecte : comme lui, plusieurs soupçonnaient que la famille du jeune militaire était désargentée. Adelheid croit qu’il voulait profiter de la fortune des Grothe, bien que, à ce moment, le patrimoine familial se réduise à la seule maison en ruine au Hirschsprung. Curieusement, Irina avait évité de mentionner le nom de son mari. Le lui demander aurait été déplacé et inconvenant.
À Berlin, on ignorait que l’Armée rouge avait anéanti les troupes allemandes à Varsovie, le 23 février précédent, et que l’unité du lieutenant ne comptait plus qu’une poignée de soldats. Irina s’est rendue à l’appartement de sa belle-mère. Comme celle-ci ne répondait pas, elle a sonné à la porte voisine. Un homme lui a ouvert, l’a longuement dévisagée et a fini par dire qu’il ne connaissait pas vraiment cette dame russe, qu’il l’avait croisée parfois, c’est tout. Ensuite, il a baissé la voix et a regardé en haut et en bas dans la cage d’escalier pour s’assurer qu’ils étaient seuls. Le voisin a poursuivi en chuchotant qu’il ne l’avait pas vue depuis des semaines. Il était persuadé que la Gestapo l’avait arrêtée et déportée.
Après l’effondrement de la Wehrmacht, des milices ont fait leur apparition, semant partout la terreur, établissant des cours martiales. Les exécutions sommaires se sont multipliées. Un matin, en se rendant à la station du U-Bahn à Dahlem-Dorf, Irina a aperçu une vingtaine de jeunes garçons et d’adolescents, pendus dans la nuit aux branches d’un arbre. Les cadavres se balançaient devant la vieille église Sainte-Anne. Sur la poitrine d’un supplicié était attaché un carton : « Les pillards ont été jugés, condamnés et exécutés. Regardez-les et souvenez-vous de leur châtiment. »
On me tend des photos d’Irina, en noir et blanc. Visage étroit, pommettes saillantes, traits fins, cheveux blonds ramenés dans un cadogan. J’aime beaucoup un cliché où elle fixe l’objectif. Bien en selle sur un superbe cheval, elle amorce un sourire moqueur. Il y en a une autre, prise au studio d’un photographe professionnel. Là, elle appuie le menton dans sa paume droite, le regard perdu au loin. Je remarque ses yeux très pâles. Une beauté sans artifice qui ne se soucie pas de son effet.
Un homme de Königsberg l’a connue, lui aussi. Il me tend des croquis qu’elle lui a laissés, des fusains et des dessins au crayon gras, proches du génie d’une des plus célèbres artistes à l’époque, Käthe Kollwitz, qui va à l’essentiel des scènes, difficiles à supporter. Dans ses esquisses, Irina a jeté sur papier des épisodes vécus pendant le trek de la mort : le visage de son père dans la neige, les yeux fermés, enfoncés dans les orbites, les lèvres entrouvertes. Deux bébés dans leur poussette, tués par le froid. Un cheval qu’on dépèce en pleine nuit, colossale masse noire entourée d’hommes sans visage, penchés sur leur besogne. Ces drames pris sur le vif traduisent le mantra du Régime : « Si nous perdons la guerre, le peuple allemand n’a plus de raison pour survivre à sa honte. »
Un jour, Irina a disparu. Personne du groupe ne sait ce qu’elle est devenue.

Mon travail avec les réfugiés est terminé. Je leur promets d’envoyer mon mémoire au docteur Gontrand dès que possible. J’espère que mes notes aideront leur cause, mais je ne crois pas qu’elles changeront leur situation. Pendant les quinze prochains jours, il me faudra me préparer pour mon voyage. Lors de cette dernière séance, plusieurs aimeraient avoir des informations sur le Québec. Je n’en sais pas plus qu’eux : d’après ce que j’ai appris, le climat ressemble à celui des pays baltes, ou même de la Finlande, glacial en hiver. Il tombe beaucoup de neige, le printemps bref est suivi d’un été parfois torride. L’automne semble être la plus agréable saison.
La veille de mon départ, les Gontrand m’invitent à souper. Ils ont préparé des spécialités de Danzig dont ils disent qu’il s’agit de plats polonais mais « améliorés selon nos goûts ». Les perogies à la viande fumée et aux raisins confits sont accompagnés d’une salade verte, de vin blanc de Saxe, suivis d’un dessert divin, crème sure fouettée et caramel. Après le repas, le docteur m’offre un coffret en argent, cadeau d’une rare beauté. Sur le dessus, une mosaïque composée de minces morceaux d’ambre teinté représente le plan détaillé du pays perdu, celui d’avant 1945. « Un souvenir que j’ai gardé pour une occasion spéciale. Je ne connais personne qui le mériterait autant que vous. » Ce geste d’une grande générosité me gêne. En touchant la surface de l’écrin, la douceur du matériau me surprend et je pense de nouveau à ma première rencontre avec le cabinet d’ambre, découvert dans la bibliothèque de mon père. Je mentionne le trésor, et sa disparition. Tout comme moi et plusieurs réfugiés, les Gontrand croient qu’il a sombré avec le Wilhelm Gustloff . Ils n’excluent pas que des plongeurs polonais aient devancé leurs collègues soviétiques et qu’à l’heure actuelle, les voleurs continuent à écouler lentement leur butin sur les marchés mondiaux. « Un mystère, un bien national colossal, dit monsieur Gontrand, une merveille sortie puis retournée au fond de la mer Baltique. Je suis certain que vous allez rédiger un document qui reflète la peine et le vide que les ressortissants de la Prusse-Orientale éprouvent en voyant cette carte. »
À son tour, le groupe des expatriés me remet un somptueux cadeau, la première édition des nouvelles La mort de Reval , de Werner Bergengruen, un des grands auteurs de la littérature balte de langue allemande. Le livre me suivra ; quant à l’écrin, il restera jusqu’à mon prochain séjour berlinois chez les Gontrand. Avant de quitter notre dernière réunion, je réussis à échanger quelques phrases avec Adelheid, passionnée par son travail à l’agence : « Toute l’avant-garde littéraire vit à Berlin-Ouest. On dirait que cette partie de la ville génère de nouveaux talents pour prouver à la RFA entière et aux Alliés son droit à l’existence. Si le théâtre vous intéresse, venez me voir. Je suis certaine que vous serez heureux de rencontrer les jeunes auteurs. » Tout me plaît chez Adelheid : sa silhouette élancée, son accent, sa retenue, ses cheveux presque noirs déjà mêlés de fils blancs. En somme, elle est le contraire d’Hélène, depuis si longtemps la mesure de la femme qui m’attire. Je pourrais prier Adelheid de me donner ses coordonnées, mais je crains qu’elle me prenne pour un prétentieux si je lui avoue que j’aimerais la revoir. Au lieu de cela, je lui demande si elle peut envisager sa vie dans une autre métropole de la RFA, Munich, Hambourg, Cologne. « Non, j’adore Berlin et surtout mon quartier. Ça vous surprend peut-être, mais notre condition précaire me stimule. Ici, chaque jour est une aventure. Mais je suis comme les autres, j’espère qu’un jour la situation va se normaliser. »
Le mystère du cabinet d’ambre a perdu de son importance. Hormis son destin 3 , ses innombrables morceaux de résine, vieux de millions d’années, ne m’ont jamais vraiment fasciné, sauf pour leur parcours, qui continue à refaire surface, et toujours au moment où je m’y attends le moins.
Je dois donner raison à mon père : aucun objet, aussi beau qu’il soit, ne vaut une vie humaine.
Mes notes des trois derniers étés sont rangées dans un carton. À Québec, je vais tirer de mes transcriptions un document illustrant le sort de ceux qui ont perdu leur pays.


1 Sobriquet désignant les Soviétiques, aujourd’hui peu utilisé.

2 Organisation juive fondée en 1951 pour indemniser les victimes du Régime nazi et leurs descendants. L’influent dirigeant sioniste Nahum Goldmann, le chancelier Konrad Adenauer et un représentant israélien ont signé en septembre 1952 l’accord de dédommagement et d’aide humanitaire aux victimes.

3 Une copie a été installée en 2003 à son ancien emplacement, au palais Catherine à Tsarskoïe Selo, près de Saint-Pétersbourg.


Sans tambour ni trompette
Québec, la deuxième semaine d’août 1969
À Montréal, en moins de cinq minutes, l’employée d’immigration remplit et signe le visa « immigrant reçu », la mine solennelle. Je la remercie. Elle me regarde en souriant et dit : « Bien’nue ! »
Je monte dans un appareil minuscule, une « sauterelle », dirait-on en Afrique. L’aéroport de Québec me déçoit. Les bâtiments ressemblent à ces escales de brousse que l’on touche pour les oublier aussitôt embarqué dans l’avion qui nous ramène à la civilisation. Ici, les passagers descendent sur le tarmac, se dirigent vers le hall sous un soleil brûlant, doublé d’une exécrable humidité. L’intérieur est décrépit, poussiéreux, le plâtre tombe par morceaux des murs. Au comptoir du minuscule casse-croûte, pas un chat. Je récupère mes bagages. Plusieurs passagers s’entassent dans un petit autobus gris identifié comme « Navette Centre-Ville », qui démarre aussitôt. Ceux qui restent se partagent deux taxis. J’attends l’arrivée d’un autre. « Ma secrétaire sera là pour vous accueillir », avait écrit madame Keller dans sa dernière lettre. Je grommelle : « Ça commence bien. » Je n’ai que des coupures de vingt et de cinquante dollars. Je sors à l’extérieur et m’assieds à l’ombre, sur la plus grosse de mes deux valises. Par cette chaleur, je desserre le nœud de ma cravate et j’enlève mon veston de laine écossaise. J’aimerais boire quelque chose de bien frappé. Rien ne bouge dans ce paysage vide. Au bout d’un moment, un employé s’approche : « Ils t’ont oublié ? Faut appeler un char . » Il me jauge, pointe un téléphone sans cadran. « It’s free. » À cause de mon habillement, il me prend pour un Anglais. La dame à l’autre bout du fil me promet l’arrivée d’une voiture : « Ça s’ra pas long. » Je la remercie et, comme à l’immigration, elle répond, enjouée : « Bien’nue ! »
Une demi-heure plus tard, une immense voiture bleu ciel et blanc pourvue d’ailes de requin avance, la calandre en forme de gueule de cétacé. La petite valise entre tout juste dans le coffre. Le chauffeur, trapu, hisse la grande sur la banquette arrière, supprime un juron : « Qu’est-ce que t’as là-dedans, du plomb ? » Il s’essuie le front. « C’est ce que je pensais, un étudiant. Des livres. Vous traînez tous des livres. » Son accent me laisse songeur. À quoi me fait penser son parler ? Je lui donne l’adresse du pavillon Parent. Il se met en route. Dans la brume lourde et blanche, les fenêtres ouvertes, il fume une cigarette après l’autre. À cause du vent et du bruit de la caisse, je ne comprends rien de ce qu’il raconte. Ça ressemble à du français, mais la prosodie est différente, proche de celle entendue aux halles de Caen. Je suppose qu’il m’explique la silhouette qui se dessine à l’horizon. Au loin, j’aperçois une sorte de château imposant aux toits verts, une tour art déco magnifique, une autre, rose foncé, récente, ratée. Beaucoup de clochers. Quand nous nous enfilons sur un grand boulevard, la bagnole tangue au point que je me sens nauséeux. Peu après, le type s’arrête devant une détestable construction moderniste du genre « tablette de chocolat », blanche, immense. Suis-je au bon endroit ? On m’a réservé une chambre dans la résidence d’étudiants « tout près de la faculté », mais j’ai peut-être mal compris. Je m’attends à un décor XVIII e ou XIX e , celui-là même aperçu sur des photos de l’université, située dans le Quartier latin, « comme à Paris », m’a dit l’employée au consulat canadien à Berlin. Ces clichés montraient un magnifique escalier victorien sur lequel se tenaient de jeunes hommes en soutane, comme autant d’étourneaux sur un fil électrique. L’homme, en sueur, pointe l’index sur l’enseigne « Pavillon Alphonse-Marie-Parent ». Il dépose les valises sur le trottoir : « Y a pas d’autre Parent. C’est le seul. T’es rendu. » Je paie. Converti en marks, le tarif est énorme. Le dollar canadien s’échange au même cours que celui des États-Unis, un contre quatre marks. J’ignore si je dois ajouter un pourboire, en Allemagne, il est compris dans le prix de la course. J’ajoute dix pour cent, ce qui provoque une curieuse révérence de la part du chauffeur. Il me remercie et sourit de toutes ses dents quand il part. Je regarde ma montre : quatorze heures trente, le trajet a duré vingt-cinq minutes.
Madame Keller a tenu parole, une chambre a été retenue à mon nom ; le prix est étonnamment bas. Le préposé à la réception m’apprend que le Parent est la plus grande résidence de l’université, réservée à la gent masculine ; les filles ont la leur, assez loin de celle-ci. Je peux recevoir mes invitées jusqu’à vingt-deux heures. Le terme « invitées » m’amuse, de la pruderie digne de la reine Victoria. Pour l’instant, je n’ai cure de la séparation des sexes, je dois prendre une douche, me reposer, manger quelque chose. Une pièce minuscule m’accueille, un four. La fenêtre est aussi étroite qu’une meurtrière. Pas de salle de bains privée. Dans le couloir, un pictogramme indique les douches et les toilettes. J’y entre. Un grand local qu’empeste la fumée sortant d’une des cabines munies de drôles de portes battantes. Elles me rappellent celles d’un saloon western, vues dans un film hollywoodien. J’aperçois deux pieds en sandales et des pantalons en accordéon, un spectacle incongru et un manque d’égards à l’homme dans un moment vulnérable.
Je retourne à la chambre chercher mon peignoir. Une longue douche tiède me fera du bien. Mais malgré l’eau tiède, je continue à transpirer comme au bain turc au quartier de Kreuzberg, à Berlin. Je reviens dans ma cellule de moinillon, dont la porte est grande ouverte. En face de moi se tient une étrange créature en sarrau blanc, gantée. Elle parle vite, je ne saisis rien. À en juger par l’intonation, je suppose qu’elle veut savoir quelque chose. C’est ma première journée à Québec, et si elle peut y aller plus doucement ? Elle tourne les yeux au plafond, recommence, je n’entends qu’une série de dzi . Je suis désolé, mais peut-elle reprendre de nouveau, encore plus lentement ? Alors elle ar-ti-cu-le pour l’enfant arriéré devant elle. Ses lèvres, très rouges, fascinantes, forment les voyelles a et o , elle roule frénétiquement les r et pratique une diphtongaison appuyée, le a devient a-ou , et surtout ses dzi : mais oui, j’y suis, de l’affrication ! Les sons émis par cette femme seraient un sujet superbe pour mon ancien professeur de phonétique orthophonique, un génie de quarante ans qui parlait trente-cinq langues, en apprenait une autre chaque année.
Celle que j’ai d’abord prise pour une infirmière me pose une question, au ralenti. Je comprends enfin qui elle est et quelle fonction elle occupe :
« Vou-lez-vous-que-j’fasse-le-ménage [men’aoush]-le-lun- dzi -le-mer-cre- dzi -ou-le-ven-dre- dzi ? J’tra-vaille-pas [ a assourdi dans « pas », près du o ouvert, r roulé]-le-sam’ dzi . » Un grand effort de sa part. Je lui en suis reconnaissant : comme je transcris mentalement les sons entendus, j’arrive beaucoup mieux à saisir ses propos. Mon « merci » est immédiatement suivi d’un « bien’nue » de sa part, où sa bouche forme un [ny] magistral. Une réplique pour moi incompréhensible, donnée de l’employée à l’immigration ou de la dame pour le taxi. Je dois clarifier ça plus tard. Dans l’étuve où nous sommes, je constate que pas une goutte de sueur ne perle sur sa lèvre supérieure, soigneusement épilée. Je lui réponds (lentement, sa façon de parler déteint) qu’elle peut choisir le jour. J’aimerais également trouver un restaurant sur le campus. Nouveau regard désespéré au plafond : la cafétéria est fermée depuis deux heures ; au Québec, on « dîne » tôt. Elle me propose d’aller manger un hamburger (je connais, mais je préfère les boulettes de steak haché à la suédoise) ou un spécial deux hot dogs . J’ai peut-être mal entendu, je ne sais pas ce que sont des « chiens chauds ». Pour casser la croûte aussi tard, je dois me rendre au centre commercial Sainte-Foy, à vingt minutes de marche. Cependant, au sous-sol du Parent se trouve une machine avec de « fameux sandwichs » pour cinquante cents. Je porte toujours le peignoir, je transpire à l’excès, je veux être seul. Elle finit par s’éclipser. Découragé par le temps suffocant et sans savoir où me procurer de la monnaie, je sors de ma petite valise mon en-cas, du chocolat Sarotti, ramolli. Le petit nègre sur l’emballage me rend la bonne humeur. Après ce repas qui me rappelle Berlin, j’ai soif. L’eau du robinet dans la chambre est tiède et son goût, franchement affreux. Dans le corridor, j’ai vu quelqu’un boire, penché sur un cube en métal. L’engin m’intrigue, j’enfonce un bouton, de l’eau glacée jaillit, une invention géniale. Après la longue traversée, je bois la première eau fraîche de l’Amérique du Nord. Un bémol : elle est excessivement chlorée. La meilleure que je connaisse en Europe, sans chauvinisme aucun, est celle de Starnberg, incomparable. J’en tire une leçon rapide : je suis dans un pays à la technologie avancée mais aux comportements étranges qu’il me tarde de déchiffrer.
Je m’endors en transpirant. Pourquoi, au consulat, m’a-t-on recommandé d’apporter surtout des vêtements chauds ? Dans mon rêve, je suis au café de la Palmenhaus , la grande serre à côté du bâtiment principal du château de Nymphenburg, aux portes de Munich. Je fais mon choix parmi les desserts qu’une de mes collègues de la MIA, une Canadienne anglophone, juge dignes « to kill for ».

Le lendemain, je me réveille courbaturé, sans doute à cause de la chaleur dans ce réduit et du décalage horaire. En quittant le Parent, je découvre tout à côté le pavillon Maurice-Pollack. À l’étage, une immense cafétéria sonore. Je défile devant les comptoirs, le contenu des bacs me fait frissonner : petites saucisses grillées, pommes de terre rissolées (cette combinaison de graisse le matin est indigeste ; à la MIA, j’ai eu droit aux petits-déjeuners américains, très lourds), idem pour le lard frit (« bacon »), le jambon cuit, les boulettes de viande, le fromage blanc. Exclus sont aussi pour moi les fruits, bananes, pommes, oranges, même les tartelettes. L’employée responsable de la section « œufs » jette ceux dont le jaune a coulé. Dans mon enfance, j’ai souffert de la faim pendant deux ans, avant que la France ne se décide à approvisionner la Sarre en denrées alimentaires. C’est plus fort que moi : chaque fois que j’assiste à du gaspillage de ce genre, cela me chagrine. Je choisis la boule de viande hachée pour voir si elle est aussi bonne que chez moi, deux tranches de pain grillé (« rôties »), un carré de beurre enveloppé dans du papier d’aluminium, de la confiture, du thé (le « breuvage »). En beurrant les tranches de pain, je m’interroge sur la réaction d’un garçon de table français si je commandais deux « rôti(e)s ». Je remets à la caissière un billet de vingt dollars, elle hésite, puis soupire. « Voici votre change . » Après un regard sur ma chemise, elle a vite décidé de prononcer le mot à l’anglaise. Je la remercie, elle répond « bien’nue ». Comment sait-elle que je viens d’arriver ? Mystère. Autour de moi, on mastique, on déglutit, on boit, on parle fort, la bouche pleine, couteaux, fourchettes, cuillers à thé fendent l’air. De la petite boule de viande, je prends une bouchée seulement. C’est sec, dur et cela se désintègre, son odeur est celle d’un steak sans condiments. Je la laisse de côté et mange le reste : le pain à peine grillé est mou, je cherche à masquer ce que je viens d’avaler par un peu de confiture, vide la tasse d’Earl Grey et quitte rapidement l’endroit.
Dehors, la journée s’annonce magnifique, l’air est plus frais qu’hier. Après un petit boisé, la perspective entre la bibliothèque (que je qualifie mentalement de radiateur) et le pavillon De Koninck (banal) ouvre la vue sur une église très laide, monumentale, en tous points semblable à l’architecture du réalisme socialiste de l’après-guerre en RDA (le cauchemar d’un architecte stalinien avant son exécution).
J’entre au Charles-De Koninck, côté Faculté des lettres. Partout des espaces immenses, des échos de grotte insondable. Au troisième étage, un hall gigantesque, désert, comprenant trois autres galeries en mezzanine. De l’air froid tombe d’en haut.

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