Je me suis raconté des histoires très tôt
63 pages
Français

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Je me suis raconté des histoires très tôt

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Description

Frédéric Dard nous avait-il tout dit de lui ? San-Antonio s'était bien sûr épanché tout au long d'une saga phénoménale... mais son créateur avait encore des révélations à faire.
Ces entretiens enregistrés en marge du documentaire qu'ont réalisé en 1995 Francis Gillery et François Rivière nous font, une dernière fois, " entendre " la voix reconnaissable entre toutes du père de San-A. et Béru.
L'écrivain nous raconte son enfance provinciale auprès d'une grand-mère boulimique de lecture, ses débuts à Lyon, ses rencontres avec Simenon, Édith Piaf, le dessinateur Dubout et bien d'autres, sans oublier son amitié avec Robert Hossein.
Des propos pleins de truculence et d'émotion, décapants souvent et sincères toujours... Un éclairage unique sur la vie et l'œuvre d'un être lucide et généreux.





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Informations

Publié par
Date de parution 13 octobre 2011
Nombre de lectures 71
EAN13 9782265094727
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Ces entretiens enregistrés en marge du documentaire qu'ont réalisé en 1995 Francis Gillery et François Rivière nous font, une dernière fois, " entendre " la voix reconnaissable entre toutes du père de San-A. et Béru.
L'écrivain nous raconte son enfance provinciale auprès d'une grand-mère boulimique de lecture, ses débuts à Lyon, ses rencontres avec Simenon, Édith Piaf, le dessinateur Dubout et bien d'autres, sans oublier son amitié avec Robert Hossein.
Des propos pleins de truculence et d'émotion, décapants souvent et sincères toujours... Un éclairage unique sur la vie et l'œuvre d'un être lucide et généreux.





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JE ME SUIS RACONTÉ DES HISTOIRES TRÈS TÔT
Propos inédits de Frédéric Dard, le « père » de San-Antonio recueillis par Francis Gillery et François Rivière
 
Fleuve noir
Pour Patrice, Fabrice, Abdel et Joséphine, en souvenir d’Élisabeth .
Préface
Ces entretiens inédits avec Frédéric Dard, restés enfermés pendant une quinzaine d’années dans nos archives, demandaient régulièrement et avec insistance à être « entendus ».
Nous les faisons paraître aujourd’hui, sous le titre Je me suis raconté des histoires très tôt , afin de les partager avec tous ceux qui, comme nous, ne se sont toujours pas habitués à sa disparition.
Ils sont le fruit de nombreuses rencontres et conversations qui ont précédé puis accompagné le tournage, en 1995, d’un portrait-documentaire, pour la collection « Un siècle d’écrivains » dirigée par Bernard Rapp sur France 3.
Pendant des mois, avec Frédéric Dard comme guide chaleureux et truculent, nous avons visité les lieux qui, de la province française à la Suisse, ont jalonné sa vie et sa carrière d’écrivain : le petit village d’Aillat et celui de Saint-Chef en Dauphiné, Lyon, dont il avait même conservé l’accent, Les Mureaux, l’île Saint-Louis, Genève et sa ferme de Bonnefontaine dans le canton de Fribourg.
Dans le cadre montagnard de cette exploitation agricole toujours en activité où il nous a reçus à plusieurs reprises, il lui arrivait d’interrompre le flot de ses souvenirs pour se retirer dans sa « chambre-bureau » et s’y livrer à son vice impuni, l’écriture. Auprès de Françoise, l’épouse attentive et rassurante de ce grand angoissé, nous entendions alors le cliquetis de la machine IBM à boule sur laquelle sont nées les ultimes aventures du commissaire San-Antonio.
 
Frédéric Dard était un conteur-né. Ses innombrables lecteurs le savent depuis toujours. Mais la plupart d’entre eux ignorent peut-être encore à quel point sa faconde pittoresque et inventive témoignait d’un talent oratoire hors du commun. L’écriture et la parole, chez ce Gargantua des mots, allaient naturellement de pair.
 
Au fil de ces entretiens, Frédéric Dard nous a livré avec autant de cocasserie que d’émotion, quelques-unes des clefs de son œuvre, préférant toujours l’anecdote au récit daté de façon précise des événements qui ont jalonné sa carrière. Une vie d’auteur à succès peu ordinaire, étroitement liée à son aventure humaine.
 
Ces confidences d’une grande sincérité à présent fixées sur le papier, apportent un éclairage inédit sur un auteur dont le message à force de commentaires pourrait finir par être réduit, voire déformé.
 
Plus de dix ans après sa disparition, il serait temps de donner une dernière fois la parole à celui qui de son vivant ne se gênait pas pour la prendre !
 
Francis Gillery et François Rivière
Paris, juin 2011
 

Frédéric Dard ou San-Antonio ?
… Il n’y a jamais eu un gros antagonisme entre « nous deux ».
Je veux dire que quand San-Antonio, mon personnage San-Antonio a connu le succès, il a « passé » Frédéric Dard, comme les coureurs cyclistes qui s’échappent. Vous voyez, il y a un « échappé » et un autre qui part du fond du peloton et qui, zoom ! le passe… et alors quand j’ai assisté à ça, tout de suite, je me suis dit : « Mais merde, c’est pas possible, mais quoi ? mais où est-ce que ça va aller ce truc-là ? ». Ça m’a presque fait peur le succès de ce truc. Et puis après je me suis dit : « Enfin, c’est quand même toi… Que ça s’appelle San-Antonio ou Frédéric Dard, c’est le même bonhomme, quoi, c’est toi, c’est moi. » Alors je me suis réconcilié avec moi-même.

J’ai connu Bérurier
Il n’y a pas eu « quelqu’un » mais deux personnes à l’origine du personnage de San-Antonio.
J’ai fait la connaissance, au moment de la libération de Lyon, d’un commissaire de police, résistant, qui noyautait toute une partie de la Résistance lyonnaise et il m’a dit :
— Lyon va bientôt être libéré. Le jour où ça va commencer, viens me voir et tu me quitteras pas et tu vas assister à des choses.
Effectivement j’ai assisté à des choses. Ce gars était d’origine russe, c’était un beau gars, un blond aux yeux clairs. Il faisait plutôt allemand… mais il avait une gueule fabuleuse, ce mec-là. Il s’appelait Grégory. Et c’était vraiment un type intéressant, quoi, qui m’a fait connaître d’autres mecs. Il m’a fait connaître aussi des truands qui ont libéré Lyon, parce que c’était un petit peu mélangé. Il fallait trier le bon grain de l’ivraie parce que tout ça baignait dans cette espèce d’ardeur patriotique. Et puis dès qu’il y a de l’action, dès que ça flingue quelque part, il y a du monde au pedigree un petit peu louche qui arrive.
Vous savez, Flaubert disait : « La Bovary, c’est moi. » Je crois que pour un auteur, le héros c’est lui, toujours.
Alors, c’est marrant, vous voyez devant vous un vieux mec déplumé qui dit : « Je suis San-Antonio ! » Un mec pacifique, tranquille, etc. Mais c’est quand même moi qui donne vie à la marionnette et cette vie que je lui insuffle, c’est la mienne.
Alors je crois que c’est dans mon subconscient que je puise l’invention, les trouvailles et tout ce qui est relatif aux personnages.
 
J’ai connu Bérurier, je l’ai connu à Bourgoin-Jallieu, c’était un ancien combattant de la guerre de 1914 où il avait perdu une jambe. Un jour ma mère m’a emmené chez lui parce qu’elle faisait travailler la femme de ce Bérurier qui était peut-être femme de ménage ou couturière, j’en sais rien.
Nous arrivons chez lui au moment où il prenait un bain de pied au singulier.
Quand je suis entré dans cette cuisine, j’ai vu ce bonhomme ! Déjà un type pris en train de se laver les pieds, ça te déconcerte, hein ? Mais quand il se lave « le » pied, et quand sa jambe de bois est à côté de lui avec ses sangles qui ont l’air de nerfs sectionnés, c’est monstrueux. C’est à la fois fascinant, fascinant comme l’horreur est fascinante. C’est abject. Tout ça devait puer et moi ça m’a traumatisé et je le suis encore et jamais, jamais je ne me déferai de cette image, de ce bonhomme sur sa chaise, se lavant le pied avec son chapeau sur la tête.
Imaginez ce type avec une vieille liquette, ces liquettes à longs pans comme ça, qui lui faisait une espèce de jupette, et puis son pied, son moignon qui s’agitait à côté de cette espèce de chose affreuse, je vous dis, c’était indescriptible. Ou plutôt c’était descriptible puisque je suis en train de le faire, mais c’est un flash vertigineux qui m’a marqué.
Je ne saurai jamais pourquoi des années plus tard, vingt ans plus tard, vingt-cinq ans plus tard peut-être, quand je me suis mis à écrire des San-Antonio, au bout de quelques livres j’ai amené ce type-là, sans en faire un mutilé bien sûr, mais en gardant la gueule de mon bonhomme. Car Bérurier, c’est exactement Bérurier, le Bérurier véritable que j’ai connu, et ce type dans cette petite cuisine dont le sol était en bois – c’était des lattes, ce n’était pas carrelé – ce fut une rencontre littéraire quelque part mais forcenée. C’est une météorite qui m’est tombée sur la gueule ce jour-là.
Je ne sais pas quel prénom il avait, je l’ai appelé Alexandre Benoît par la suite mais je pense que ça devait très bien lui aller.
C’est la recette classique, je cherchais un repoussoir à San-Antonio qui est le stéréotype du casseur de gueule fringant, du beau gosse qui tombe les belles filles et qui est plein d’humour.
Il est conventionnel San-Antonio, et je me suis dit : « Je vais lui mettre un Sancho Pança » – recette éprouvée ! – et en cherchant, je me suis dit : « Je vais mettre un gros bonhomme dégueulasse. » Alors… l’image du Bérurier a surgi des limbes, s’est imposée et ne m’a plus quitté. Je lui ai mis un langage, je lui ai mis tout ce que j’ignorais de l’autre, parce que je ne l’avais pas beaucoup entendu parler.
Mon Bérurier et San-Antonio emploient beaucoup de mots d’argot.
J’ai été élevé par des parents qui, sans être rigoristes, essayaient quand même de m’inculquer une langue à peu près convenable, à peu près châtiée. C’était pas chez moi qu’on parlait l’argot, mais j’avais cet appel du « truc », de cette distorsion de langage, de la poésie de l’argot. Tout ça me fascinait.
J’ai lu tout ce qu’on pouvait lire, de Pierre Devaux à Trignol, tous les bouquins, mais on en a vite fait le tour. Vous ramassez – combien ? – cent mots d’argot ou expressions argotiques. C’est toujours les mêmes qui reviennent et qui resservent, alors j’en étais induit à inventer mon argot. J’ai procédé par images d’abord. De là je suis passé aux néologismes, il n’y avait qu’un pas. Le néologisme, c’est quelque chose qui est très difficile à faire.
C’est à la fois facile mais pas aussi gratuit que ça. On le sent dans la consonance. C’est très calé à créer. C’est très, très calé, mais c’est un exercice qui m’a ravi. J’aimais bien. Il m’est arrivé, je ne vous le cache pas, de m’arrêter d’écrire en plein boulot d’un seul coup, de m’arrêter un quart d’heure pour essayer de trouver un mot, un mot inventé, qui exprime ce que j’avais envie de dire d’une façon plaisante. Je me suis lancé à corps perdu là-dedans et ça a été une trouvaille qui a plu aux lecteurs. Les lecteurs ont suivi, quoi. Ils ont aimé, ils ont participé à cette espèce de dingue recherche.
 
Félicie !… Félicie, c’est la mère. La mère pour moi, c’est ma mère et ma grand-mère qui m’a élevé, et j’ai eu besoin de les faire revivre en une seule personne et de les retrouver, de retrouver ce nid de tendresse. Félicie a le physique de ma grand-mère.
Mais je n’ai plus ma mère, je n’ai plus ma grand-mère, je suis orphelin de ce côté-là et j’ai besoin de recréer cet amour, ce climat. Félicie, au fond, elle est pas à Saint-Cloud, elle est à Aillat dans sa petite maison qui tombe en brioche. Elle est là-bas. C’est pas dans le beau pavillon de meulière de Saint-Cloud qui est une invention parisienne pour les besoins de la cause, mais elle est là-bas en train de faire cuire les trente-deux poulets que je bouffais pendant les vacances.
Comment serais-je parisien ? Moi, vous voyez, mon pays, c’est Lyon, cette grande banlieue de Lyon qu’est Bourgoin-Jallieu, tous les endroits comme Aillat, qui forment la grande banlieue de Lyon. Je sais que je vais pas faire plaisir aux Berjalliens parce qu’ils tiennent à leur autonomie, je peux pas les intégrer à Lyon mais enfin vu de loin on est de cette région tout entière. C’est pas la peine de faire du Clochemerle, on est de là ou pas. Moi je suis d’ici, je suis un fils de paysans d’un côté, un fils de paysans et un fils de petits-bourgeois lyonnais dont la fortune a capoté un jour et ça, ça donne quelque chose. Ça donne un bonhomme qui au fond a les pieds sur la terre. Rien ne dope davantage que de se comporter en brave type.
J’ai essayé d’être un brave type et je voudrais, vous voyez, quand je vais claboter, la seule reconnaissance que j’aimerais avoir, c’est qu’on dise : « Il a été gentil. » Pas envie d’autre chose. J’ai été un gentil bonhomme. Je me suis efforcé de l’être et j’ai tellement voulu l’être que je pense que j’ai dû à peu près y parvenir. Avec des couacs, bien sûr, mais j’ai dû parvenir à ça quelque part, d’être un gars gentil, un gars qui a toujours eu conscience qu’il était dans une antichambre avec beaucoup, beaucoup de mecs. Il s’étonnait que ces mecs-là ne soient pas, eux, conscients de la chose. Qu’ils se tirent la bourre, qu’ils se fassent des guerres, qu’ils se fassent des crocs-en-jambe, des saloperies. Ça m’a toujours un peu étonné. J’ai essayé quelquefois de le dire aux plus proches. Il y en a qui m’ont écouté, mais la plupart haussaient les épaules. Mais enfin ça fait rien, quoi, la vie est ainsi. On est à la surface d’un monde qui est refroidi, qui un jour ne sera plus qu’un caillou comme il était autrefois. Au lieu d’être une boule de feu, ça sera une boule de pierre et puis l’affaire sera jouée.

Un univers d’éclopés de l’âme
Nous étions pauvres. Quand je retourne maintenant sur les lieux de mon enfance, je revois tout cela. Je me dis : « Mais, mon Dieu, c’était du misérabilisme ! » Bien sûr, je ne m’en apercevais pas. Je ne savais pas qu’il existât autre chose, mais il y avait une telle chaleur, un tel bonheur de vivre, un tel bonheur de s’aimer, qu’instinctivement tout baignait, quoi. Je ne savais pas ce que c’était que l’avenir, l’avenir ne me paraissait pas effrayant du tout, au contraire, je croyais que sur la lancée d’un tel présent ça allait toujours être des roses.
 
Le portrait de famille va être je pense assez vite brossé.
Avant tout, la grand-mère, un personnage-clé, déterminant pour moi. Je veux dire que de même qu’à son veuvage elle s’est accrochée à moi qui étais son recours, de même je me suis accroché à elle. Elle était, je ne sais pas… C’est elle qui me soignait, qui s’occupait de moi. Elle faisait un peu de la captation d’enfant, mine de rien. C’était au détriment de ma mère, de ma brave femme de mère et c’était très solide.
Donc il y avait ma grand-mère, ensuite il y avait mon père et ma mère à égalité à cette époque. Eux c’étaient les parents , des gens incontournables qui me choyaient, qui m’aimaient. Mon père parfois avait quelques élans, si j’ose dire, de sévérité, mais c’était pas dans sa nature. Mais enfin il pensait qu’il devait jouer son rôle, élever un peu la voix, mais il suffisait de pas grand-chose. J’étais un môme tout à fait docile.
 
Chez les Dard, petits-bourgeois lyonnais, c’est une tradition dans la famille de faire de mauvaises affaires, une espèce de sort malin qui s’acharne. Ils avaient leurs moments fastes, puis des revers de fortune. Tout ça capotait. Alors je n’ai connu que des gens blessés, blessés par la vie. J’ai été élevé dans un univers d’éclopés de l’âme. C’est très singulier d’ailleurs et je crois que ça m’a profondément marqué. Quand tu viens au monde parmi des gens qui geignent, qui sont traumatisés, tu finis par l’être toi-même.
 
Mon père était chaudronnier en cuivre et j’ai encore des choses qu’il a faites. Il était dinandier au départ. Dinandier, c’est un très beau métier, c’est un métier artistique. On prend une feuille de cuivre et un marteau, pas autre chose, et on te fait un vase, par exemple. C’est très coton, très calé, mais enfin ça devait pas nourrir son homme suffisamment. Alors il s’est lancé davantage vers la technique, vers le côté plus industriel de la chose. Il a trouvé une situation de contremaître à Jallieu. C’est là qu’il a connu ma mère. Il prenait pension dans le bistrot que tenait le grand-père, il a connu ma mère et me voilà !
 
Le père de ma mère était un paysan qui s’était fait boulanger et avait ouvert une boulangerie-bistrot comme il y en avait tant à l’époque à Jallieu. Bourgoin et Jallieu, les deux villes se sont soudées, mais au départ il y avait un antagonisme. On passait de l’une à l’autre sans s’en rendre compte. Mais cet antagonisme, je l’ai vécu, car j’habitais Jallieu et j’allais à l’école à Bourgoin. J’étais houspillé par mes condisciples de Bourgoin qui disaient :
— Toi, tu es de Jallieu, qu’est-ce que tu viens foutre ici ?
Et par ceux de Jallieu qui me disaient :
— Tu vas à l’école à Bourgoin et tu nous snobes !
À l’époque on utilisait pas encore ce mot-là mais ça voulait dire ça.
 
C’est marrant – je passe sur les quolibets qui en ont suivi – je suis né dans le bureau de poste de Jallieu parce que ma grand-mère a épousé en secondes noces le receveur des postes. Et, à l’époque, le receveur des postes, c’était quelqu’un ! C’était un bourgeois du pays au plan rural ou provincial même, c’était quelqu’un qui avait une aura. Moi j’ai encore un vague souvenir, j’avais 3 ans quand il est mort mais j’ai des souvenirs très lointains. J’ai époustouflé ma famille en leur citant des choses que j’avais vécues à 2 ans.
Pour en revenir à celui qu’on appelait bon papa, c’était un homme sévère, avec un col dur en Celluloïd. Quand il sortait, il avait un chapeau melon, et il portait des binocles comme Dreyfus. C’était un extraordinaire personnage. J’ai encore des photos de lui. De temps en temps, je les regarde. Il avait une expression très sévère, alors que c’était un homme, paraît-il, infiniment gentil. Mon père a eu envie de s’élever à cause de lui qui n’était qu’un simple receveur des postes de Jallieu.
Dans ce qui n’était à l’époque qu’une espèce de grande bourgade, il y avait des personnages pittoresques. Jallieu avait son clochard qui s’appelait Goyet. Il avait une espèce de chapeau tyrolien noir – un type bedonnant. Il était colporteur de ragots dans le pays. Il disait par exemple :
— Je viens de voir Mme Rodillardeau avec les nichons complètement à la bade.
À la bade, ça veut dire nus. Il avait surpris cette dame dans son intimité et il allait le raconter dans tout le pays. Tu vois le style du bonhomme. Et des personnages comme ça, il y en avait à la pelle. Il y avait le marchand des quatre-saisons, qui s’appelait Le Grain. On avait fait une chanson : La fille du père Le Grain qui vendait des bananes . C’était autre chose, quoi…
Je veux pas pleurer sur le passé, mais enfin c’est doux à se le remémorer, c’est quelque chose qui fait du bien.

Le gars à la patte folle
Je suis affligé d’un handicap. J’ai le bras gauche inerte. C’est de naissance. On m’a expliqué mille fois la chose. Ça a été un siège, l’accouchement de ma mère. Je suis né à l’envers, ce qui ne m’étonne pas de moi, et je suis né chez ma grand-mère. Il n’y avait même pas à l’époque d’hôpital, ni de maternité, rien du tout. Et alors pour m’extraire, pour libérer ma mère, on m’a saccagé. Et paraît-il que les jours de ma mère étaient même en danger. J’étais un monstre. Et mon père hurlait au médecin :
— Sauvez la mère, sauvez la mère !
C’était gentil, je le lui ai rappelé par la suite. Et puis les deux ont été sains et saufs. Mais ça m’a laissé ce handicap. On a essayé de me soigner, mais d’une façon ridicule, c’est-à-dire qu’on m’emmenait chez des médecins, des spécialistes qui ont recommandé des massages.
Je me revois encore tous les après-midi pendant une demi-heure, étendu sur la table de la cuisine, avec la couverture à repasser, sûrement pour amortir le contact du bois, et ma grand-mère me massant le bras gauche.
Alors je regardais à l’envers, j’avais une vision du monde à l’envers et je pense que mes premières réflexions doivent dater de là. C’était des réflexions à l’envers, et ça a continué. Je voyais, je distinguais le ciel par la fenêtre. Je voyais des nuages, je voyais des oiseaux, je voyais des fils électriques et puis là dessus je laissais partir tout mon imaginaire. C’était assez extraordinaire d’ailleurs.
 
Il y avait une ségrégation quand j’allais en classe. L’abbé qui s’occupait du patronage formait quatre équipes de foot, et il nommait quatre chefs, les quatre plus forts. Il y a toujours des gars plus forts ! Il y a toujours des gars qui émergent dans tous les groupes. Il disait à ces quatre chefs :
— Formez votre équipe.
À tour de rôle ils choisissaient un mec et moi j’étais toujours laissé pour compte, personne ne me voulait. Alors ça, c’est quelque chose de terrifiant parce que ça donne une sensation de bannissement. Tu n’en es pas. Tu vois, tu es en dehors de la marge, en dehors de toute considération. Tu es le pauvre mec, tu es un rejeté.
Alors ça fait sourire quand il s’agit évidemment d’une équipe de foot, mais c’est très grave ! J’étais le rejeté, le gars dont on ne voulait pas, qu’on prenait sur l’exigence de l’abbé qui finissait par dire :
— Bon, Dard, tu vas avec les bleus !
Parce qu’il y avait les bleus, les jaunes et les rouges. Les équipes n’avaient pas de maillots à l’époque, mais ils avaient un foulard et se distinguaient comme ça. Et moi j’allais jouer et des fois je n’avais même pas de foulard ! Il n’y avait même pas de foulard pour moi. J’étais une espèce de cloche. Et ça, ça m’a fait du bien, parce que je veux dire que si je n’étais rien devenu, si je n’avais pas écrit, si ça avait tourné autrement, si ça n’avait pas servi à quelque chose, je continuerais d’être un gars évacué d’office, quoi, un pauvre mec. Mais comme « ça » a servi, j’ai pris ma revanche. Mais une revanche tout de même limitée, pas une vraie revanche. Une revanche en ce sens que je fais une petite carrière, que ça marche bien pour moi, tout ce qu’on veut, mais que je reste quand même le banni, le gars qui traîne la patte, mes copains disaient sa patte folle . C’était pas une patte, c’était un bras ! mais ils me prenaient pour un animal et ils disaient sa patte folle . Alors j’avais ma patte folle et je suis toujours resté, dans ma tête, le gars à la patte folle.

J’ai tué ma petite sœur !
Il y avait un autre personnage qui a été vraiment un grand moment de ma vie, et qui est toujours un grand moment de ma vie, c’est ma sœur. Ma jeune sœur Jeannine. Comme on a huit ans d’écart, sept ou huit ans, elle m’a apporté une espèce « d’autre bonheur », une autre forme de bonheur. C’est-à-dire que tout ça était très complet, depuis la grand-mère, les parents, la sœur, c’était absolument formidable.
Je me souviens qu’un jour, j’avais acheté à ma petite sœur une sorte de fifre en fer avec quelques trous pour faire les notes et elle se baladait en jouant dans la maison. Elle avait 2 ans et la pauvre tombe et s’enfonce le truc dans le palais. Alors c’était horrible, elle avait des flots de sang qui lui sortaient de la bouche, cette chose qui restait plantée dans sa tête, dans le palais.
J’ai pris mes jambes à mon cou. J’ai foutu le camp. Je courais dans les rues de Bourgoin puisque j’allais sur Bourgoin en criant : « J’ai tué ma petite sœur. » J’ai tué ma petite sœur parce que j’avais acheté cette chose. J’avais immédiatement pris la responsabilité de l’accident, j’avais acheté ce truc, c’était moi le fautif et alors fou mais pas bête, si j’ose dire, je suis arrivé jusqu’au cabinet de notre médecin. On avait un vieux médecin qui s’appelait le Dr Pontier, je me souviens de tout ça, et je me suspends à sa sonnette. Sa femme vient m’ouvrir et je continue de pleurer.
— Vite, le docteur, j’ai tué ma petite sœur, j’ai tué ma petite sœur !
Et alors le médecin s’est précipité, moi je n’osais par rentrer à la maison. Je pleurais dans les rues, les gens essayaient de m’attraper, de me dire : « Mais enfin, qu’est-ce qu’il y a ? », de me calmer.
Des bonnes âmes ont fini par me ramener à la maison. Le Dr Pontier avait fini de soigner ma sœur et avait constaté que le voile du palais n’était pas atteint et qu’elle s’en était tirée à bon compte. Mais avec une énorme frayeur qu’elle nous a faite à tous.
C’était quelque chose de dramatique, mais qui renforçait ce sentiment d’amour, d’union, de totale union et ça ne s’est jamais démenti. Nous sommes l’un pour l’autre une espèce de recours. Quand on a des problèmes, lorsque la vie nous chahute un peu, ça se termine toujours par un tête-à-tête, elle et moi. Il nous arrive de chialer un petit coup ensemble, de moins en moins parce que je deviens, je ne sais pas… Je me déshydrate peut-être du côté émotif, mais je pleure moins, elle aussi d’ailleurs.

Monsieur Dard, je veux mon vin !
Il y avait des personnages en second plan. Par exemple, le frère de mon père, l’oncle Jean. L’oncle Jean, c’était quelqu’un, au fond, je devais lui ressembler. Je dois lui ressembler beaucoup, parce que lui c’était un rêveur inabouti, si j’ose dire, moi je suis une espèce de rêveur qui a utilisé ce côté farfadingue, mais lui pas. Alors il était toujours en gésine d’un projet quelconque. Utopiste. Il voulait faire des choses étonnantes et il a fait plusieurs métiers. Il avait acheté une épicerie. Un jour, son épicerie périclitait, c’était vraiment naze, au ras du gazon, prête à fermer.
J’étais chez mon oncle, une dame vient et lui demande deux litres de vin – on achetait le vin par litre, je pense que toujours. Alors elle demande deux litres de vin et il lui dit :
— Je suis en train de déballer. Je le reçois maintenant. Je vais vous préparer ça. Est-ce que vous pouvez passer dans une demi-heure ?
La dame dit « oui » et il lui dit :
— Ça vous ennuie pas de me les payer tout de suite parce que je ne sais pas si je serai là.
Enfin il lui brosse je sais pas quoi. En réalité il avait pas un fifre et la dame paye son vin d’avance. L’oncle me dit :
— Veux-tu aller acheter deux litres de vin à l’épicerie Trucmuche.
Alors il met les deux bouteilles vides dans un cabas en toile cirée. J’accroche cela au guidon de mon vélo, et me voilà parti. J’achète les deux litres de vin. Je reviens. Je me casse la gueule et les deux litres… Et alors, je verrai toujours la gueule de mon oncle, le chéri, rien que d’évoquer ça, j’ai le cœur qui saigne. Ce pauvre homme tragique, battu par la vie, c’était la foirade complète. Je lui dis :
— Je suis tombé.
J’étais couvert d’ecchymoses. Alors il me dit :
— Tant pis, qu’est-ce que tu veux !
Vous savez ce qu’il a fait ? Il a fermé le magasin pour se donner le temps… Il ne pouvait plus affronter la bonne femme. Il avait rien à lui donner. Il a fermé le magasin. On était dans l’arrière-boutique et on entendait la dame qui était revenue et qui tapait. Elle disait :
— M. Dard, M. Dard, je veux mon vin !
Et nous, on était comme deux malfaiteurs, deux conspirateurs.
 
Quand il a disparu et que je suivais son enterrement, je pensais aux deux litres de vin et je me disais : « Bon Dieu, quel merveilleux souvenir à raconter ! » Sur le moment, on les avait à la caille , c’était quelque chose de pas marrant pour lui. Je sais pas comment il s’est dépatouillé après. Moi je suis rentré chez nous à vélo mais il a dû s’en sortir vaille que vaille.

Je me suis raconté des histoires très tôt
Je me suis raconté des histoires très tôt. D’abord je le dois – je ne lui rendrai jamais assez hommage – à ma grand-mère, qui elle était veuve d’un premier mari, un gars qui la martyrisait et l’a abandonnée très jeune. Son second mari avec qui elle aurait pu être heureuse, son receveur des postes de Jallieu, est mort prématurément. Il lui a simplement fait respirer ce que ça pouvait être qu’une vie heureuse. Alors elle s’est retrouvée avec moi.
C’était une dévoreuse de bouquins. Elle m’a passé cette passion pour les livres, c’est-à-dire que très tôt elle m’a acheté des livres d’enfants. Je me rappelle que nous allions à Lyon une fois par an. On prenait le train et on passait la journée à Lyon. Et le grand moment, c’était celui où nous allions dans une librairie de la place Bellecour qui existe toujours et où elle m’achetait des bouquins. Alors elle achetait quatre ou cinq bouquins et nous ramenions cela. Pour moi, c’était une espèce de fortune fabuleuse, c’était un trésor que je ramenais. Tous ces livres, elle en achetait autant que ses pauvres moyens le lui permettaient, tous ces livres, tout ce plaisir en devenir était là, dans un paquet que j’avais hâte d’éventrer en arrivant à la maison.
Là a démarré le truc. Ça paraît une boutade mais c’est vrai : avant de savoir lire j’ai écrit.
J’avais 4 ans, elle me lisait des petits livres pour mon âge. Je me souviens entre autre de l’histoire d’une brebis, une brebis habillée bien entendu en femme et cette brebis, c’était quelque chose pour moi de passionnant. Après la lecture, je prenais un papier et un crayon et je recopiais le texte. C’est-à-dire que je faisais un tracé qui devait ressembler à rien, je suppose, mais je savais que ces lignes étaient chargées de l’histoire, de sa magie. Je reproduisais les caractères avec volupté. Donc, ça paraît une boutade, mais en résumé j’ai écrit avant de savoir lire.

Un désir de revanche
Je devais avoir une dizaine d’années à peu près.
Il y a eu la crise de 1929. Mon père s’est bagarré comme il a pu, il a bouffé les économies de sa mère, mais il a pas pu éviter la faillite… pas faillite parce qu’il y a une nuance à laquelle il tenait beaucoup. C’était une liquidation judiciaire. Il paraît qu’il y a une nuance. Moi qui ne connais pas ce genre de chose, je veux bien dire liquidation judiciaire. Je me souviens, c’était un événement, un autre événement terrifiant pour un gamin. J’ai assisté à la vente de nos meubles.
J’étais chez une petite camarade, déjà très attiré par les filles. Elle avait une terrasse qui surplombait la cour où nous habitions, où avait lieu cette vente. C’était quelque chose de tragique. J’ai eu beaucoup de mortifications, beaucoup, beaucoup de couleuvres à faire passer. Il m’en a fallu vraiment des comprimés de bicarbonate pour avaler tout ça. Et le point d’orgue, si j’ose dire, de la vente, c’est quand on a vendu le petit fauteuil d’osier de ma sœur. J’avais 10 ans et ma sœur en avait 2, et quand on a vendu son petit fauteuil, je me rappelle qu’il est parti à deux francs de l’époque, je sais pas à combien ça équivaut maintenant. Je revois le commissaire-priseur, je revois cette espèce d’estrade, enfin c’est un souvenir très, très intense. Il y a des souvenirs qui sont comme des bornes, comme des poteaux indicateurs et là ça a été un moment, un moment crucial de ma vie, un moment assez terrible.
Mon père avait été brisé par cet échec, sa vie n’a plus été exactement pareille après, c’était un homme traumatisé.
Mais ce moment, c’est curieux, m’a insufflé comme un désir de revanche, pas de vengeance, de revanche.

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