L ivresse des profondeurs
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L'ivresse des profondeurs , livre ebook

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Description

Pourquoi fallait-il que mon père quitte Eisenstadt, calme et séduisante bourgade autrichienne ? De Vienne à Berlin et Paris, pour finir en Normandie, au travers des émeutes, des exodes et des guerres, qui peut résister à de tels séismes ? Mes parents n’y ont pas survécu. J’ai repris cette errance depuis la Normandie, en passant par Nice et Paris. Mais trop d’écueils me guettaient. J’avais tant de mal à y faire face ! Seul antidote, consigner au jour le jour combats et réflexions dans mes cahiers, qui ne cessent de tourner autour du mythe d’Orphée et d’Eurydice. Enfin, vaincu, naufragé, je me suis échoué sur une plage de Vendée. Les soirs d’été y sont si beaux qu’ils parvenaient parfois à calmer mes tourments.

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Informations

Publié par
Date de parution 23 juillet 2013
Nombre de lectures 0
EAN13 9782312012551
Langue Français

Exrait

L’ivresse des profondeurs

Thor Liender
L’ivresse des profondeurs
















LES ÉDITIONS DU NET 22, rue Édouard Nieuport 92150 Suresnes
© Les Éditions du Net, 2013 ISBN : 978-2-312-01255-1
« Il faut se cultiver dans l’art de se parler à soi-même, au sein de l’affect, et d’utiliser celui-ci, en tant que cadre de dialogue, comme si l’affect était précisément un interlocuteur qu’il faut laisser se manifester, en faisant abstraction de tout esprit critique. Mais, ceci une fois accompli, l’émotion ayant en quelque sorte jeté son venin, il faut alors consciencieusement soupeser ses dires comme s’il s’agissait d’affirmations énoncées par un être qui nous est proche et cher. Il ne faut d’ailleurs pas s’arrêter en cours de route, les thèses et antithèses devant être confrontées les unes avec les autres jusqu’à ce que la discussion ait engendré la lumière et acheminé le sujet vers une solution satisfaisante. Pour ce qui est de cette dernière, seul le sentiment subjectif pourra en décider. Naturellement, en pareil débat, biaiser avec soi-même et chercher des faux-fuyants ne nous serviraient de rien. Cette technique de l’éducation de l’anima présuppose une honnêteté et une loyauté pointilleuses à l’adresse de soi-même, et un refus de s’abandonner de façon prématurée à des hypothèses concernant les desiderata ou les expressions à attendre de l’autre côté. »

Carl Gustav Jung

Dialectique du moi et de l’inconscient

Le jour s’esquive doucement et traîne après lui un tapis d’étoiles, éclaboussures d’argent sur un fond noir d’encre de chine, teinté en dégradé d’une infinie variété de mauves et de bleus, des plus denses à l’azur pastel éclairé par les derniers feux du soleil sur la voûte céleste.
À l’horizon une ligne d’or rouge fond lentement dans la mer où rétrécissent des reflets irisés sur le plissement des vagues.
Le nez en l’air, je contemple la majestueuse beauté, la pureté du ciel, la délicatesse des teintes, je hume encore une fois l’air parfumé du soir.
Une petite feuille, caprice du vent et du hasard, interrompt ma contemplation. Elle plane un instant, continue son va et vient inerte, hésite, virevolte et vient s’abattre à mes pieds. Elle est sèche, recroquevillée et dans un coin un peu de vie, un peu de vert s’est retiré, agonisant.
Je survis au même rythme que cette feuille, je finirai presqu’en même temps qu’elle. Demain, une semaine, un mois tout au plus ?
Et puis je ne serai plus !
La grève s’estompe lentement dans l’obscurité qui me cerne et je ne distingue plus que les vagues miroitantes qui viennent mourir à mes pieds. Un seul flux et reflux sont l’image même d’une vie : la vague s’élance à l’assaut de la plage, sûre d’elle, fière et forte et puis elle se retire, se tasse sur elle-même, penaude, vaincue. Ses griffes nacrées s’accrochent une dernière fois sur le sable qui crisse et ne peut retenir le flot, comme je ne peux retenir ma vie.
N’être qu’une vague, une seule, quelle dérision ! Quelle importance a cette vague, insignifiante au bord d’un océan sans limite ? Et ne laisser aucune trace sur le sable que l’eau égalise après chaque passage ! Je maugrée en écho aux paroles du Zarathoustra de Nietzsche :
« Tu crieras un jour : je suis seul. Tu crieras un jour : tout est faux ». Ce soir, je tente de peser équitablement le pour et le contre de ce qui a fait ma vie et parfois je m’accable. Le plus dangereux ennemi que tu puisses rencontrer sera toujours toi-même, me dit encore le prophète du mazdéisme.
Humour, ironie, dérision, désinvolture. Voilà mes pinceaux, ma palette, mes couleurs. Pour peindre quoi ? Une vie en demi-teintes, des caricatures dont en réalité j’étais le modèle.
Mon regard s’enfonce dans l’océan qui s’estompe, se perd dans l’immensité, se noie. Comme tant d’autres, je suis à mon tour le naufragé qui tend une dernière fois la main aux bateaux qui croisent à proximité sans me voir. Ils s’éloignent et poursuivent leur course sur l’océan de la vie. C’est ainsi depuis l’aube des temps.
Lentement, le sable prisonnier de ma main s’écoule au gré du vent. Grains de temps, poudre de sablier qui s’égrènent dans ma mémoire et entraîne des images qui remontent d’un passé dont je me demande parfois avec stupeur s’il a jamais existé. Ai-je vraiment vécu cela, était-ce bien moi ? Toute mon histoire ne fut-elle qu’un songe ?
Figées, nettes ou floues, comme de vielles photos jaunies, les images se succèdent en vrac. Banales, je souris, je passe. Mais parfois brûlantes, elles s’attardent. Les couleurs se précisent et le passé rallume ses feux, réchauffe les personnages qui s’ébrouent, reprennent vie, prêts pour rejouer leurs grandes scènes. Il me suffit de fermer les yeux.

Le rideau va se lever. Derrière, ombres et lumières s’agitent. Décors et costumes se reconstituent. Les années enfouies sous les couches du temps refont surface. Tout est en place.
Alors les acteurs recommencent à se mouvoir, lentement d’abord, puis reprennent leur rythme, leur souffle. Gestes et attitudes s’animent.
Les mots, les images, reviennent de loin… de si loin…
I
Je n’aime pas beaucoup cette petite voiture verte qui tente rageusement de se garer entre un camion qui lui ne risque rien et ma superbe Triumph blanche. Grands dieux, mes pare-chocs chromés prennent de sales coups ! Je sors de ma voiture sous l’averse et patauge dans le caniveau, l’eau monte dans mes chaussures, la pluie ruisselle sur mon visage et mon taux d’adrénaline me sature jusqu’aux yeux qui doivent clignoter en rouge.
Depuis ce matin il ne cesse de pleuvoir. Ce Paris d’un mois d’octobre des années 70 est sombre et triste et je suis fatigué, énervé d’avoir parcouru une demi-douzaine de rues pour trouver une place, après une heure d’embouteillages.
Et cet abruti au volant qui braque, contre-braque et heurte à chaque fois mes pare-chocs ! Je m’approche de la vitre, je frappe, je me penche.
Une jeune femme cesse ses manœuvres destructrices, baisse le carreau et me regarde d’un air interrogateur. Je reste en apnée quelques secondes. Seigneur, quels yeux superbes ! Alors brusquement le monde change, je lévite dans le caniveau et la pluie fait un détour au-dessus de ma tête. Ce beau visage à dix centimètres du mien se met à gambader dans mes méninges. Des connexions s’agitent, mes pulsations s’accélèrent : cette jolie femme a un je ne sais quoi qui me séduit à la seconde même où elle m’apparaît. Une vague impression de déjà vu se faufile quelque part derrière mes yeux. L’aurais-je déjà rencontrée, mais où, quand ? Ma mémoire me joue sûrement des tours. Ce ravissant minois ne m’est pas inconnu. Est-ce cette ressemblance avec la fascinante Audrey Hepburn ? Oui, sans doute. Je mets donc mon intuition au rancard : à Orly j’ai eu la chance de croiser un jour cette divine actrice, cela ne s’oublie pas, et puis j’ai vu et revu Charade.
Pourtant… cette forte impression de connaître ma belle apparition motorisée persiste.
Et pour être franc je ne dois pas omettre la vision de jambes admirables que l’effort dans la manœuvre a un peu dévoilées. Bref, je reste coi.
Merci au hasard qui, s’il m’assène quelque désagrément, me permet aussitôt un bonheur olympien, une joie himalayenne, parce qu’il m’offre tout-à-coup ce qu’il recèle de plus enivrant.
Bah, quelques éclats de chrome n’empêcheront pas mes six cylindres de piaffer. Je passe une main sur mes cheveux et mon visage ruisselants et j’esquisse un sourire pour la rassurer.
– Ma voiture qui prend de sérieux coups de boutoir m’a supplié de vous venir en aide, vous voulez bien ?
– Ah oui, volontiers ! Mon essuie-glace fonctionne mal, je rame comme une folle depuis dix minutes et je n’arrive à rien.
Elle se pousse côté passager et dénude un peu plus ses superbes jambes que je feins de ne pas remarquer. Elle tire sur sa jupe.
– Excusez-moi, j’espère ne pas avoir abîmé vos pare-chocs. Mon Dieu, vous êtes trempé, je suis vraiment désolée !
Je m’installe. Sans me vanter, en trois mouvements je range sa voiture sans même avoir frôlé le camion et ma Triumph. Charitable, elle me tend une boîte de mouchoirs en papier et j’en profite pour restaurer une apparence que la pluie avait passablement dégradée. Mais tout a une fin.
– Voilà. Ma voiture n’a rien, ne vous inquiétez pas. Et bien… je vais vous laisser, dis-je, avec des regrets appuyés dans la voix.
Serais-je anesthésié que je ne m’y prendrais pas autrement. Mes gestes vers la portière sont lents, démultipliés, mon cerveau s’affole : que faire, que dire pour rester encore un peu en sa compagnie. Même s’il s’y cache une réalité, je me refuse à ces banalités grotesques « vous ressemblez tant à… » Ou bien « ne vous ai-je pas déjà rencontré quelque part ? » Mon imagination rarement en panne tourne à vide. Seigneur, vite, une idée, quelque chose, un signe ! Rien, mais rien, le désert mental. Anesthésié, ai-je dit. Alors réveille-toi mon vieux, abrège, décroche, il n’y a pas de miracle. J’ouvre la porte sur le néant, le monde n’existe plus. Oh, et puis non, advienne que pourra. Allez, sois vrai, simple, n’hésite pas, qu’as-tu à perdre ? Je rive mes yeux dans les siens.
– Peut-être ne vous reverrai-je jamais, alors autant vous dire que ces quelques minutes auprès de vous ont été une divine, une merveilleuse surprise.
Je mets un pied dehors, je vais choir de l’Olympe.
– Me revoilà, monde cruel !

Un pied dans le caniveau, je suis à moitié dehors et la pluie inonde mon visage.
Son éclat de rire stoppe ma sortie de cabotin. Ce timbre, cette sonorité, cette gaieté, ont un écho dans les tréfonds de ma mémoire. Je me retourne, ébahi. Son rire est contagieux et en quelques secondes, nous voilà tous les deux hilares, les larmes aux yeux, écroulés sur les sièges comme deux enfants qui s’esclaffent d’un rien, sans savoir pourquoi. Les nerfs sans doute. Elle me tend à nouveau la boîte de mouchoirs.
Brusquement elle me dévisage, me scrute, les sourcils froncés. Elle pose sa main sur mon bras, accroche ma veste.
– Mais… je vous connais, je suis sûre de vous connaître. C’est extraordinaire, ce même fou-rire est encore présent dans ma mémoire. Vous étiez… vous êtes… attendez…
A toutes les divinités possibles et imaginables, montent de mon cœur qui se met sérieusement à cogner, actions de grâces et infinis remerciements. Je mettrai un cierge au saint patron de la pluie et demanderai la Légion d’Honneur pour l’inventeur des mouchoirs en papiers.
– Oui je sais, s’écrit-elle, en tirant sur ma manche, le Lycée du Parc Impérial à Nice en 1956 ! Thor ! Oui, Thor Liender ! Nous faisions souvent le chemin ensemble, rappelez-vous le boulevard du Tzarévitch. Et nous nous mettions parfois à rire de la même façon, sans raison.
Mon étonnement n’est pas feint. Cette silhouette gracieuse, ce visage de vierge du Parmigiano, les cheveux de geai, les yeux d’émeraude pailleté d’or, les fossettes, le rire communicatif, comment ai-je pu ne pas reconnaître instantanément cette aussi jolie fille !
– Béatrice ?
– Elle continue de tirer sur la manche de ma veste.
– Mais oui, Béatrice Brémond… Vous m’appeliez… - elle rougit - mon Eurydice. Évidement j’ai changé, ce n’était pas hier !
– Ça alors, est-ce possible ? Béatrice ! Dieu du ciel ! Mais vous aviez treize ou quatorze ans, avec des nattes ou une tresse, non ? C’est vrai que nous éclations de rire pour un rien. Quelle coïncidence, c’est époustouflant. Vous étiez déjà jolie et vous êtes devenue si belle ! Vous êtes vraiment… ravissante, vous savez.
Son rire est une bénédiction.
– Vous, vous n’avez pas changé ! Je crois bien que vous étiez un peu amoureux de moi à l’époque, non ?
Je n’en rajoute pas parce qu’en fait à l’époque j’étais transi, en pâmoison. Et timide au point d’inventer un alphabet d’apparence cunéiforme pour lui écrire « je t’aime » sous une forme moins directe.
Elle oriente la conversation sur des chemins moins risqués, me bombarde de questions.
– Vous aviez quitté Nice dans les années 60, non ? Que sont devenus vos grands-parents ? Je m’en souviens fort bien. Vous…
D’un coup, elle passe au tutoiement.
– Tu habites Paris ? Que fais-tu ici, tu travailles dans le quartier ?
– Je travaille dans les bureaux de la Lowell Company, quelque part en banlieue sud et là, tout de suite, je me rendais au siège social, à deux pas d’ici.
Attention, méthode et stratégie : ne pas trop parler de moi maintenant. D’abord avoir ses coordonnées pour ne pas la perdre et remettre les chers souvenirs à plus tard.
– Et toi ? Vis-tu à Paris ? Qu’es-tu devenue ?
– Je pose pour des photos et des films publicitaires. Parfums, bijoux, un peu de tout. Ah, je ne suis pas très connue et l’on me voit dans quelques magasines féminins. Quand même, tu aurais pu me remarquer et peut-être me reconnaître sur l’affiche du parfumeur Kriegel, pour "Astarté" !

La pendule de bord me saute aux yeux : huit heures cinquante. Il faut absolument que je sorte de cette voiture, la réunion était prévue à huit heures trente ! Allons-y, mais attention, mon vieux, de la diplomatie, pas d’impair, pas de précipitation, du tact, un brin de nonchalance.
– Bon… il faut tout de même que j’aille au bureau. Mais nous ne pouvons pas en rester là, n’est-ce pas ? Ces retrouvailles ont un côté tellement fortuit ! Le hasard est extraordinaire. Que dirais-tu d’un déjeuner, ce midi par exemple ?
Elle ne semble pas surprise.
– Oui volontiers. Il est vrai que tout cela est tellement inattendu. Je suis vraiment ravie de te revoir, tu sais !
Simplement courtoise ? Pourquoi pas sincère ! J’ai le droit de rêver.
– Et bien disons vers midi trente à la Taverne du Périgord ? Là, tu vois, à cinquante mètres, près de la boulangerie.
Bon, maintenant mon vieux, prends congé, dépêche-toi ! Que disent les manuels spécialisés en pareille circonstance : une banale poignée de main ? Une accolade ? Un baiser appuyé sur la joue ? J’opte pour l’absence momentanée de tout contact physique.
Je claque la portière mais ne puis m’empêcher de la regarder à nouveau par la vitre.
– À midi trente, Béatrice !

Je flotte jusqu’au bureau dans un état second, je joue dans le caniveau, je fredonne in the rain. Mes chaussures laissent des traces plus qu’humides sur la moquette mauve aux armes de Lowell, deux L entrelacés semblables à ceux du Roi Soleil. Rien d’étonnant lorsque l’on connaît le très mégalomane octogénaire texan Lyndon Lowell.
Le temps de saluer brièvement quelques collègues, de jeter mon imperméable détrempé sur un fauteuil, de prendre mes dossiers et je file en salle de réunion. Mais retard ou pas, je n’en ai cure. Cette filiale française décline, périclite et « dégraisse », horrible expression s’il en est, à tour de bras. Jean-Pierre, de la comptabilité, toujours le premier informé, me l’a susurré à l’oreille : je suis certainement dans la prochaine charrette. Suppression de tout le service ! De toutes façons, j’avais la ferme intention un jour ou l’autre de quitter cette société où je m’étiole, où se déroule une vie terne et ennuyeuse. Cette vie qui file tellement vite entre mes doigts et me donne parfois envie de serrer les poings rageusement pour en retenir le cours.
Je murmure quelques vagues excuses et m’installe avec désinvolture sous le regard assassin de Verdier, le chef du département. L’Adjoint au Maire du XIIème arrondissement reprend ses commentaires devant des maquettes d’immeubles en construction. C’est là qu’interviennent les redoutables engins de travaux publics et autres matériels de chantier de ce cher Lowell.
L’adjoint pointe son doigt sur un carrefour, un parc de stationnement, un immeuble. Quelle barbe ! Je baille le plus discrètement possible.
Mais quand les yeux de mon Eurydice s’étalent en surimpression et que son sourire traverse un bâtiment sans intérêt, me voilà soudain très attentif aux détails. Le son de la conférence est coupé, les mots ne me parviennent plus. Je n’entends in petto que la voix et le rire de ma nymphe.
Soudain, je sursaute. Sacrebleu, mais oui, l’Adjoint au Maire ! J’avais complètement oublié le déjeuner d’affaires avec lui, Verdier, Lombard et autres empoisonneurs patentés ! Ah non merci, pas aujourd’hui.
Je griffonne un mot que je passe à Verdier : ne comptez pas sur moi à midi, j’ai un grave problème personnel que je vous expliquerai plus tard. Je vous retrouverai vers quatorze heures trente. L’intéressé me fusille du regard. Évidemment, tout cela n’est pas très sérieux.
Onze heures trente. Douze heures dix. Cette séance n’en finit pas, je commence à m’agiter. Douze heures vingt cinq ! Au diable les maquettes, l’adjoint, Verdier et les autres.
Je tente de filer discrètement alors que pérore Lombard, le Directeur des Programmes. Il s’interrompt et me jette un regard noir.
– Que se passe-t-il, Thor ? Vous nous quittez déjà ?
Je balbutie quelques onomatopées stupides d’un air navré et oubliant mes dossiers, je prends la fuite. En quelques minutes, à bout de souffle, je suis au restaurant. Le premier, comme il se doit. Béatrice arrive avec un bon quart d’heure de retard mais peu importe, tout redevient bleu, rose, chantant, vivant.

Je suis à nouveau envoûté, sous le charme, ensorcelé. Nous sommes intarissables, le passé défile : le vieux Nice, le port, la Place Masséna, la Promenade. Et Roméo le prof d’espagnol, et le Surveillant Général au nez crochu et au grand manteau noir, bien entendu surnommé Corbeau, toujours perché en haut de l’escalier monumental. Mes billets doux en langage codé, les escapades sur les galets d’Opéra-plage pendant les cours séchés. Ou un concert au Palais de la Méditerranée au cours duquel, malgré les chaperons, nous nous tînmes la main pendant une bonne heure, sous le charme des interprétations de Chopin par l’inoubliable Samson François. Entre Béatrice et moi, c’est une joute, c’est à qui se souviendra des détails qui enjolivaient nos jeunes vies
J’aurais préféré qu’elle oublie certaines scènes. Mais non, elle y vient, tant pis, un moment de honte est vite passé. Nous étions un jour entrés par curiosité dans la petite église orthodoxe non loin du Lycée, en bas du boulevard du Tzarevitch. Là, tourné vers les saintes icônes, je priais le ciel pour que l’instant magique ne s’arrêtât plus. Peut-être même nous imaginais-je nous avançant majestueusement vers l’iconostase et nous agenouillant sous les couronnes alors qu’un chœur de la Volga entamait un chant polyphonique. En sortant le fier conquérant de seize ans ne pouvait être que Michel Strogoff et je tentais un premier baiser sur les lèvres de Nadia. Le seul en fait, il n’y en a jamais eu d’autre depuis.
Et la première gifle en retour, la seule également, Dieu merci.
Tête basse je descendais le boulevard du Tzarévitch. Je n’étais plus le beau courrier du Tzar. D’Irkoutsk, je retombais en Provence, j’étais Ugolin dévalant les pentes pierreuses à l’ombre du Garlaban, le cœur en deuil. Mais elle s’était rachetée.
– Tu oublies qu’après je t’ai pris la main.
– Exact. Quelle mémoire ! Qu’avais-tu dit, alors ? Ne m’en veux pas… ne gâchons rien… ?
Elle m’interrompt, pose sa main sur la mienne :
– Je ne t’avais rien dit. Mais je ressentais pour toi plus que de l’amitié et cela me faisait peur. J’avais treize ans, tu comprends. Tu as embrassé ma main et tu l’as serré tout le trajet du retour, n’est-ce pas des plus romantiques ? Tu m’écrivais des poèmes, aussi. Es-tu toujours aussi fleur bleue ?
Mon regard plonge en elle intensément, mes lèvres effleurent chacun de ses doigts. Je chuchote à son oreille
– Tu vois, le temps n’a rien effacé, j’ai quinze ans et je suis encore et toujours amoureux de toi, c’est merveilleux, magique !

Le Saint Emilion n’aurait-il pas sa part de responsabilité dans nos fou-rires ? Nous bêtifions, nous roucoulons. Je l’écoute bouche bée me rappeler son enfance à Cimiez et me raconter ses premières armes à Paris, ses rêves de cinéma, ses premières photos puis ses contrats pour Pierangeli, Loewenfeld ou Yann Kriegel. Bref, je n’ai rien d’une star, conclut-elle dans un grand rire, mais je ne me plains pas, tout marche assez bien. S’aperçoit-elle que je lévite à quelques centimètres de ma chaise, ébloui, reconquis, décidé à ne plus la quitter ?
De retour au bureau, la tension est palpable, à couper au couteau, mais quelle importance, Béatrice et moi avons ce soir un rendez-vous plus que prometteur.

Nous nous sommes d’ailleurs revus tous les jours. Un dimanche, dont chaque détail restera à jamais gravé dans ma mémoire, nos pas nous ont conduit sous les tours de Notre Dame. Merci, là-haut. Et voilà que se rejoue en quelques plans le scénario d’un film à l’eau de rose sous les feux de l’astre complice.
Moteur, action ! Sur le parvis le plus célèbre de France, la belle passe ses bras autour de mon cou. Mes mains sont posées sur sa taille. Nos visages se rapprochent, je ferme les yeux. Ne manque qu’une musique de fond. Des violons feront l’affaire, une hongroise de Brahms, de préférence.
Au pied de l’édifice sacré, Phébus peut enfin enlacer Esmeralda. Je rêve, je savoure l’extase de l’instant. Le second baiser après quinze ans d’interruption ! Mais plus fougueux, plus expert aussi sans vouloir me vanter, suivi de biens d’autres, dûment légitimés à Paris devant Dieu et devant les hommes, sous un soleil de plomb et des poignées de riz.
Une inoubliable journée de juin 1972 qui se poursuivit sur un bateau-mouche et se termina par un bain forcé, complot ourdi par amis et parentèle. Combien de jeunes mariés peuvent se vanter de s’être embrassés dans les eaux un peu glauques de la Seine ?
Ce baptême allait-il nous porter chance ?

En réalité il nous a fallu précipiter un peu cette union. Non qu’il se fût agi d’un accident. Disons que nous avions commencé à jouer avant la représentation. Dans tous les cas une naissance n’est jamais un accident. Depuis les profondeurs de l’inconscient jusqu’au sommet de la pyramide nous enchaînons pensées, faits et gestes, de façon à programmer l’événement. Que nous nous en réjouissions ou pas est une autre affaire. En tous cas Béatrice et moi étions pleinement heureux de ce qui se préparait.
Ce jour de juin, donc, nous nous marions, et fin décembre 72, Catherine et Arnaud, nos jumeaux viennent au monde, petits anges qui jettent dans les yeux de chacun un tourbillon de poudre d’or et de lumière. Le bonheur est là, vivant, palpitant, dans ces enfants de Noël qui resteront à jamais mon plus beau cadeau, m’ont plus tard sauvé la vie et ne le sauront sans doute jamais.
À peine avions-nous sacralisé notre union que nous transformions mon vaste appartement de la rue de Courcelles afin d’y préparer la venue des jumeaux. Le voyage de noce attendra quelques temps.

Passent les jours et passent les semaines…
Je reprends mon cahier, quelque peu abandonné depuis que j’ai retrouvé mon Eurydice. Je m’épanche sur le papier. Cela m’est nécessaire comme de respirer, je m’interviewe, je me questionne et me réponds.
Je pratique ce que préconise C. G. Jung, l’art de se parler à soi-même, ce dialogue intérieur fut-il amer, antagoniste, empli de venin.
Il m’arrive de me réveiller la nuit pour, vite, noircir quelques pages autour d’une idée qui éclot, se développe, fait son chemin.
Jung nous dit : en chacun de nous existe un autre être que nous ne connaissons pas. Il nous parle à travers le rêve …

– Encore toi ? Ah, laisse-moi en paix ! Je sais pourquoi tu es là. Arrête de me tarabuster. Je suis amoureux et plus rien n’existe. Oui, je sais, je n’ai pas fait ceci, je n’ai pas accompli cela, j’ai fermé mes livres. Mais, va-t’en, je ne cherche plus.
– Calme toi, je suis là pour t’aider, tu le sais. Je ne suis qu’une alternative aux conflits qui éclosent lorsque tu n’opposes plus de barrières à tes pensées enfouies, tes tragédies d’enfant de la guerre, tes peurs, tes doutes, tes manques. D’abord ne me dis pas que tu ne cherches plus. Parce que si ta recherche s’arrête, c’est pour deux raisons : soit tu as trouvé une réponse à ta quête, soit tu as abandonné par lassitude. Dans le premier cas, considère que c’est ou bien un échec ou bien un palier pour une nouvelle recherche car aucune réponse définitive ne peut être trouvée de par notre imparfaite condition. Nous savons bien peu de choses et toute recherche est infinie. La seconde hypothèse, l’abandon, aboutit aux mêmes conclusions : admets qu’il s’agit là encore d’un échec et peut-être d’un nouveau départ. Je te le souhaite. Ne plus rien chercher c’est déjà mourir. Réfléchis, le monde est en toi, devant toi, de l’infiniment petit à l’infiniment grand : comment pourrais-tu te lasser ?
– Tu feins de ne pas savoir ce que je cherche et mets dans le même sac physique et métaphysique. Je ne cours qu’après un dieu, un absolu, un Logos. Il me faut savoir, je n’ai jamais eu de goût pour le pari de Pascal. Mais peut-être y a-t-il une autre antique proposition : l’homme est la mesure de toutes choses. Alors j’arrête de scruter le ciel parce que simplement, après notre inlassable et vain questionnement depuis des millénaires, sans doute n’y a-t-il rien à chercher. Quel prophète a pu prouver la véracité de ses dires ? Moi aussi, par doute, j’aurais mis ma main sur les plaies du Christ.
– C’est l’orgueil ou le découragement qui te dictent ces mots. Où est ta propre vérité ? Il n’y a rien là-haut ? Soit, alors cherche en toi, dans ton cœur ou ta conscience, ton âme ou ton esprit. Mais nul ne vit d’abstraction. Si tu veux, repais toi d’amour et d’eau fraîche : tu sais bien que tout est lié, imbriqué, interdépendant. Effectivement, dès l’aube de l’humanité nos pères entamaient une recherche perpétuelle, les uns pour le vivre mieux, les autres pour le vivre meilleur. Bien entendu l’une des deux voies doit être privilégiée et inévitablement elle entraîne l’autre dans des chemins hasardeux dont nul ne peut prévoir les difficultés et les conséquences parfois sublimes, parfois monstrueuses. On te l’a déjà dit : science sans conscience… Mais tu es libre, à toi de choisir.
– Cette liberté est écrasante, cette responsabilité pesante. Je me sens souvent si seul, si faible, si ridiculement petit : la vacuité plus encore que les infinis me donne le vertige. Elle est tellement oppressante que je recréerais volontiers des déesses et des dieux anthropomorphes bien proches, tangibles, auxquels j’irai conter mes histoires, mes doutes, mes peurs et mes désirs, offrant cierges, fleurs, prières et suppliques. Et puis je rajouterais des lutins, des anges et d’adorables nymphes que je pourrais approcher, tout doucement d’abord pour ne pas les effrayer. Puis je tenterais de les apprivoiser d’une voix douce, respectueuse, quitte à chanter des complaintes orphiques. Ce seraient mes alliés, mes intercesseurs, mes bienfaiteurs. Ils me feraient un lit de mousse et pendant des heures me diraient le monde et la vie. Je boirais l’eau des sources à même les mains d’affriolantes naïades et goûterais aux tubéreuses dont les elfes seuls ont le secret. Alors un ermite, un saint, un vrai de vrai, barbu, sale, auréolé et vêtu d’un sac de bintjes, me ferait une place au pied de son figuier et avec une grande patience, une grande douceur, me montrerait l’illusion et me conduirait à l’éveil.
– J’ai envie de claquer dans mes mains : la récréation est terminée ! Assez joué. Ces enfantillages cachent encore cet inexpugnable besoin de quémander ailleurs aide et protection. Sacrifie une bonne fois sur l’autel de la Raison ce fatras d’images champêtres, idylliques, ces contes de fées du premier âge. Sur la scène de ta vie, n’attends pas de souffleur. De temps en temps baisse le rideau et braque les projecteurs vers les coulisses, la machinerie, le cœur de ton théâtre. Un petit enfant est déjà capable d’entamer le connais-toi toi-même. Alors, à plus forte raison, toi, tu es inexcusable ! Que t’importe l’insondable, l’infini ! C’est toi que tu dois apprivoiser, sonder, comprendre, aiguillonner, séduire, éveiller. Explore toutes les issues de la caverne, si sombre soit-elle. Un tunnel n’est obscur qu’en son centre et surtout ne me dis pas que tu vas éteindre ta lampe parce qu’elle n’éclaire pas assez !
– Je m’enverrais volontiers paître dans des champs élyséens, des Walhalla, des édens, des jardins du Coran arrosés d’eau vive et habités d’accortes et envoûtantes houris… J’aime tant rêver… Mais, j’arrête : je vois bien que mon discours t’exaspère. En réalité, nous n’avons pas le choix d’être ou pas : nous sommes. Point. Depuis l’aube de notre monde, nos pieds sont coincés dans l’humus originel et malgré nos vaines gesticulations, nous ne pouvons que subir les aléas de la tectonique, l’évolution de la croûte, la progression des masses, comme si notre multitude n’était qu’un torrent de lave qui s’écoule du ventre de la terre, serpente de ci de là au gré des accidents de terrain, produit quelques fumées, pouzzolanes et belles étincelles et puis finit par se figer, raidir, craquer, pour enfin se refroidir dans des formes grotesques taillées à grands coups de faux.
– Et alors ? La vie t’entraîne inexorablement, elle suit son cours, mais avec quelle énergie ! Même prisonnier de la matière, qu’est-ce qui t’empêche de scruter l’atome ou l’amas d’étoiles, aimer l’autre, surprendre la naissance d’une pensée, résister au mal, se laisser aller au bonheur, bref tout ce qui nous anime de la tête aux pieds ? Peut-être décèleras-tu alors que tu es une infime partie de cette incommensurable énergie dont nul ne sait d’où elle vient ni où elle va. Au moins savons-nous qu’il y a quelque chose plutôt que rien et cela pour longtemps encore, aucune science ne saura l’expliquer.
Alors dans ton coin, avec modestie, à ton échelle, poursuis inlassablement ta recherche. Mais ne la nomme jamais.
– Excuse-moi, je cogite donc j’ergote sans doute, mais ne pas nommer sa quête n’est-ce pas avancer les yeux bandés ?
– Non. Comme tu es incapable de prévoir ce qui se présentera aux détours de ton chemin, ne te hasarde pas dans d’improbables hypothèses. Avance, tu verras bien. De toutes façons, tu l’as dit, tu n’as pas le choix, tu es. Alors, marche !
– Bien, bien, attends, ne me pousse pas trop vite ! Il me faut d’abord préparer des affaires pour bien me couvrir lorsque certains soirs le froid descend au plus profond de l’âme. Des lunettes noires pour moins apercevoir les horreurs du monde et pour le cas où me surprendraient un éclair de compréhension, un éblouissement, une aveuglante révélation. Que penses-tu d’un attirail de plongée pour une descente dans les abîmes de l’inconscient ? Et puis, voyons, avec quel bagage vais-je prendre la route ? Tu sais, un rucksac, un fourre-tout avec des étiquettes de couleur en -isme : christianisme, bouddhisme, athéisme, n’importe. Si j’emporte un peu de tout, c’est parce que nul ne pratique à cent pour cent son –isme. Par exemple selon les circonstances, je vais me reconnaître chrétien à trente ou soixante pour cent. Restent ces soixante-dix ou quarante pour cent d’athéisme, ce gris désespérant que je vais teinter des couleurs rouge-orangées du bouddhisme. Le doute s’installe dans la frange, la frontière qui sépare les contradictions, comme le fléau d’une balance. Lorsque je suis en phase de croyance, le doute m’assaille et modifie l’équilibre bien instable de la balance. Et l’errance de mon esprit oscille perpétuellement entre ces opposés de mes tendances hétéroclites colorées de l’optimisme d’un jour et tachées du pessimisme du lendemain. Le tracé du doute ressemble alors à celui d’un sismographe au plus fort de la secousse. Je reconnais combien c’est lassant, irritant, et l’on finit par stagner.

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