Le livre Uber
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Description

Tout le monde sait ce que c’est que de prendre un Uber. Mais bien peu de gens savent ce que l’expérience représente de l’autre côté de la transaction. Pendant plus d’un an, Brigitte Pellerin a été conductrice pour Uber. Ce qu’elle y a appris en dit long sur notre société.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 14 avril 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9782896997312
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0550€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le livre Uber

De la même auteure
Chez d’autres éditeurs Ride-hailing is a four-letter word : a year in the life of an Uber driver , récit, Ottawa, Bodkin Books, 2020, 123 p. Not just for kicks : Dublin, 2016 , essai en collaboration avec Catherine ROBSON, Ottawa, Bodkin Books, 2017, 172 p. Down the road never travelled , récit, Toronto, Dundurn Press, 2003, 138 p. Le national-syndicalisme , essai en collaboration avec Réjean BRETON, Montréal, Éditions Varia, 2001, 134 p. Coll. Essais et polémiques. Épître aux tartempions : petit pied de nez aux révolutionnaires de salon , essai, Montréal, Éditions Varia, 1999, 143 p. Coll. Essais et polémiques.

Brigitte Pellerin
Le livre Uber
Récit
2021
Collection Vertiges
L’Interligne
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Titre: Le livre Uber : récit / Brigitte Pellerin.
Noms: Pellerin, Brigitte, 1970- auteur.
Collections: Collection Vertiges.
Description: Mention de collection: Collection Vertiges
Identifiants: Canadiana (livre imprimé) 20210118822 | Canadiana (livre numérique) 20210119594 | ISBN 9782896997299 (couverture souple) | ISBN 9782896997305 (PDF) | ISBN 9782896997312 (EPUB)
Vedettes-matière: RVM: Pellerin, Brigitte, 1970- | RVM: Uber (Firme) | RVM: Covoiturage.
Classification: LCC HE5620.R53 P45 2021 | CDD 388.4/1321—dc23
L’Interligne
435, rue Donald, bureau 337
Ottawa (Ontario) K1K 4X5
613 748-0850
communication@interligne.ca
interligne.ca
Distribution : Diffusion Prologue inc.
ISBN 978-2-89699-731-2
© Brigitte Pellerin 2021
© Les Éditions L’Interligne 2021 pour la publication
Dépôt légal : 2 e trimestre de 2021
Bibliothèque et Archives Canada
Tous droits réservés pour tous pays

Uber par défaut
C’est l’an de grâce 2018 et je me retrouve à véhiculer du monde dans mon auto pour de l’argent. Tournure inattendue dans ma vie, mais c’en est une bonne.
Il n’y a rien de gênant là-dedans, après tout nous sommes des milliers à gagner notre croûte en conduisant pour Uber et pour Lyft. Sauf que rien dans ma vie récente n’annonçait ma plongée dans cette situation.
Depuis 2004, je gérais une boîte de communication avec le père de mes trois enfants. L’agence existe toujours. Lui aussi, d’ailleurs. C’est son affaire, maintenant. On s’est séparés en juillet 2018, après plusieurs années de difficultés conjugales. Le couple est mort, ensuite le mariage. Comme ça arrive souvent, d’ailleurs : je ne vous apprendrai rien à ce sujet.
C’est sans doute ma faute, surtout si vous lui demandez son avis. Mais comme la plupart des gens séparés ou divorcés le savent très bien, lorsque les couples se plantent, c’est généralement la faute d’un peu tout le monde. M’enfin, si ça peut le rendre plus heureux, je veux bien admettre que c’était surtout ma faute. Peu importe.
Méchante Brigitte.
Bon, d’accord. Nous n’avons pas encore réglé nos affaires. On se bat pour à peu près tout : l’argent, la garde des enfants, les propriétés. Pour ne pas nous empêtrer dans des détails déplaisants, disons que je n’ai à présent pas grand-chose. Une voiture et un peu d’argent, c’est à peu près tout.
Moi, l’argent, j’ai toujours détesté ça. Comme tout le monde j’en ai besoin, mais une fois qu’on en a assez pour se payer le minimum et qu’il en reste un peu pour voyager, il me semble que ça suffit. La richesse, c’est ailleurs qu’elle se trouve. Comme dans la liberté de dire et faire ce que je pense. Dans la joie d’avoir mis fin à une relation qui me rendait stressée à outrance et rageuse comme j’avais pourtant juré de ne jamais l’être.
La séparation et le divorce, c’est dur pour le portefeuille, tout le monde le sait. Mais c’est un prix que je n’hésite pas à payer pour avoir une vie remplie de soleil, d’amour et de joie. Je suis à nouveau heureuse, avec le meilleur ami que je puisse demander à la vie, un homme qui me fait sourire et qui m’encourage à être la meilleure version possible de moi-même. En plus, il ne rit pas de moi quand je joue au golf comme un pied.
Mais le plus beau de tout, c’est que je ne suis plus jamais fâchée et je ne crie plus après mes filles. Notre relation s’est tellement améliorée depuis que j’ai quitté leur père, et elles semblent en être reconnaissantes. Elles ne pourront jamais l’être autant que moi.
Mais les factures, ça ne se paie pas avec des rayons de soleil.
J’ai entrepris de reprendre le travail d’écrivaine et de journaliste, domaines que j’ai quittés il y a une douzaine d’années pour me consacrer à faire l’école à la maison pour mes filles.
Savez-vous ce qui arrive quand on tente de revenir après une douzaine d’années ? Les gens ne se souviennent plus tellement de nous.
C’est normal, sans doute. J’imagine que je ferais pareil, à la place des anciens lecteurs. Alors c’est slow , mon affaire. Mais écrire est ce que je veux faire, alors il faudra trouver de l’argent ailleurs en attendant le gros lot.
La pige est une avenue, oui. Mais c’est limité comme option. Une job dans les communications ? Ça, il y en a. Mais le problème, quand on travaille pour un autre, c’est qu’en général il faut se fermer la trappe en public. Vous êtes embauchée pour vous exprimer au nom d’une entreprise particulière, pas pour afficher vos opinions sur le jardinage biologique ou les dégâts à répétition de Donald Trump. Je ne suis pas prête à faire ce sacrifice.
Les jobs à temps partiel, comme chez Starbucks ? Oui, elles abondent. Sauf que les horaires ne sont pas toujours très souples, et je voulais me garder beaucoup de flexibilité pour voir mes enfants souvent, prendre une demi-journée de congé quand le soleil brille et voyager un peu aussi, des fois. C’est emmerdant de toujours demander des vacances et de réarranger l’horaire de tout le monde parce que ma fille veut maintenant faire de la gymnastique le mardi au lieu du ballon-balai le jeudi.
Alors voilà, comme je ne sais pas faire grand-chose d’autre qui soit utile, il me restait Uber.
J’en apprends des vertes et des pas mûres, mais aussi j’entends de bien belles histoires parfois. Ce récit est inspiré de faits vécus par de vraies personnes, mais je les ai mélangés en plus d’ajouter des petits bouts inventés de toutes pièces, afin de préserver l’anonymat et la vie privée des gens. Tous les noms sont fictifs. Les adresses privées sont camouflées. Mais les histoires sont vraies. Du moins, à ce que je sache.
Z’êtes prêt ? Montez à bord et vrombissons en chœur.

Le monsieur du Colorado
—  Je m’excuse de vous avoir fait attendre , l’appli m’a envoyée au mauvais endroit.
Je suis tellement nerveuse. J’entame à peine ma nouvelle carrière et je viens de foirer complètement. Tu parles d’une initiation. Quand la demande est venue, je venais d’activer l’appli et je me promenais un peu au hasard dans le coin d’Albion Sud et de Lester, une habitude que je ne garderais pas longtemps, de rouler sans but précis en attendant les requêtes. C’est tellement plus simple et économique d’attendre à l’arrêt – et sans doute meilleur pour l’environnement.
Mais bon. En ce beau dimanche d’été plein de soleil, l’environnement n’est pas ma priorité, je l’avoue bien franchement. Je veux apprendre à maîtriser l’abc de mon nouvel emploi sans trop de bêtises. Cependant mes affaires ne commencent pas aussi bien que je l’aurais espéré.
J’ignorais quoi faire en attendant les appels. Où aller ? Serais-je occupée ? Aucune idée.
Quand cette requête inaugurale est arrivée et que je l’ai acceptée en tapant au bon endroit sur mon téléphone, deux choses se sont produites : mes mains ont commencé à trembler et le GPS m’a donné une adresse ainsi qu’une route à suivre pour rejoindre mon premier client.
Ça marche ! Uber, je veux dire. Ça marche pour vrai.
J’avais utilisé le service comme passagère à quelques reprises, je savais bien que ça devait fonctionner. Mais entre la théorie et la pratique, des fois, il y a de l’espace dans lequel mes doutes se réfugient.
Je suis à l’aube d’une nouvelle carrière. Et même si c’est loin d’être ma carrière rêvée, elle me permettra, si je fais bien mon boulot et que les gens ne me cassent pas trop les pieds, d’avoir la liberté d’écrire ce que je veux, quand je le veux.
Je suis un peu nerveuse, mais surtout fébrile. Mes mains tremblent, et j’ai la respiration entrechoquée par de petits sursauts. Le stress, sans doute. Comme chaque fois que je suis dans le ring avant d’entreprendre une compétition de karaté. L’anxiété de vouloir exceller, telle la petite tannante avec ses tresses bien peignées assise à l’avant de la classe qui rêve d’être le chouchou du prof. C’est moi, ça. L’éternelle chouchoute. La maudite fatigante. Mais j’ai la patate qui en pompe un coup.
J’ai mon adresse, donc. Une adresse qui ne me dit rien. Un numéro, suivi d’un nom de rue qui m’est inconnu. L’appli dit que j’y arriverai d’ici cinq minutes, que mon passager ne se trouve qu’à environ six kilomètres. Je suis donc les instructions fournies par le GPS, qui m’indique à l’aide d’un petit point d’une belle couleur verte où exactement se situe mon client. Ou plutôt son téléphone, parce que c’est ça qui nous connecte tous ensemble, les clients, les conducteurs et Uber. Mais comme tout le monde, j’imagine que son téléphone est dans ses mains. J’entreprends ma course, comprenez-vous, et j’y vais à fond de train. J’arriiiiiiiive !
C’est l’été, il fait beau et chaud, et me voilà dans le champ. Complètement. Je vérifie l’adresse plusieurs fois, je suis bien au bon endroit mais il n’y a rien, sauf un petit enclos qui contient quelques camions de l’armée.
Hein ?
Le soleil commence à peine à décliner dans le ciel. On est au mois de juin, quelques jours après le solstice d’été. Les journées ont leur plus long ensoleillement. C’est mon temps favori de l’année. J’ai tellement besoin de lumière naturelle, j’ai dû être une fleur dans une autre vie.
Il n’est que 18 heures. L’heure où les gens relax et en moyens se préparent à sortir pour souper. Je m’en souviens, dans le temps où je travaillais dans un pub pour payer mes études, le dimanche soir était mon quart de travail préféré. Les gens étaient gentils, pas pressés, et ils payaient bien. Tout un contraste avec les énervés cheap du samedi.
Je suis près de l’aéroport. Là où il y a des installations militaires. Je ne connais presque rien de cet endroit. Le champ reluit d’une clarté verte presque aveuglante qui se décline en d’innombrables teintes. Les vert pâle un peu jaunâtres des bouleaux, les vert foncé des épinettes, le vert orange du grand chêne au bout de la route. Ça doit être les akènes qui mûrissent langoureusement sous les rayons. Et puis le gazon, méticuleusement soigné comme seuls les militaires (et les terrains de golf, où bien des militaires passent leur temps) savent le faire. Il ressemble à une émeraude gigantesque.
C’est bien beau, la poésie des couleurs, mais il est où, mon passager ? Je suis à l’adresse indiquée, mais soudainement je ne vois pas mon indicateur vert. Il n’y a personne nulle part. Pas le moindre petit être humain. Le champ est désert, mis à part les camions de l’armée rangés avec une précision surnaturelle le long des clôtures surmontées de barbelés. Tout est propre, tout est à sa place.
Sauf moi.
Je sue, je panique. Tu parles d’une façon de commencer un emploi, toi. Es-tu rendue trop vieille, sa mère ? Ben non, je n’ai que 47 ans et je suis championne du monde en karaté ; c’est qui que t’as envie d’insulter, chose ?
Il y a des gens qui se parlent tout seuls. Moi, je m’engueule toute seule.
Toujours est-il que je me sais égarée. Je connais bien l’aéroport, mais pas les terrains autour. J’ignore aussi que les conducteurs Uber et Lyft ne peuvent prendre des passagers qu’au pilier 12, à l’étage du bas, celui des arrivées. C’est au bout, près de l’arrêt d’autobus, un coin sombre et exigu, surtout quand plusieurs passagers t’attendent. « Plusieurs » ici veut dire « plus que deux ». C’est très petit. Le reste de l’allée régulière est réservé aux gens qui viennent cueillir leurs parents ou amis. L’allée prioritaire sert aux limousines, aux taxis et aux personnes bien plus importantes que vous et moi. Nous les conducteurs Uber, apparemment, on n’a pas d’amis. Surtout pas à l’aéroport.
On a le droit de déposer les gens à l’étage des départs comme n’importe qui d’autre. Mais les arrivées, c’est différent. À cause des chauffeurs de taxi, qui n’aiment pas la concurrence. On a même eu une certaine chicane avec eux, au début. Certains bloquaient l’accès à l’aéroport aux conducteurs Uber. Je ne sais pas si c’est vrai, mais j’ai entendu parler d’un peu d’intimidation. Les taxis ont essayé de bannir Uber de l’aéroport, mais ils ont dû se résoudre à s’entendre avec eux, parce que les clients réclamaient le droit d’utiliser le mode de transport de leur choix.
L’entente prévoit des frais supplémentaires pour Uber, et elle stipule l’unique endroit où nous pouvons ramasser les gens, ainsi que l’unique lieu où on peut stationner pour attendre des courses. Dans un enclos en face de l’enclos des taxis. Dans un coin reculé à quelques centaines de mètres de l’aérogare. Derrière un signe interdisant l’entrée aux voitures, dans un terrain de stationnement rempli de mauvaises herbes en été et de neige sale l’hiver. Comme si on voulait être bien certain que les conducteurs de mon espèce ne se sentent pas trop les bienvenus. C’est réussi, bravo ! On se toise du regard, les chauffeurs de taxi et nous, et puis on tente de s’ignorer mutuellement.
En fait, on ne se déteste pas tant que ça. Mais il y a souvent quelques tensions. Surtout envers les chauffeurs de taxi qui eux-mêmes conduisent pour Uber. Ah oui, ça arrive aussi. J’imagine que l’industrie du taxi souffre de la concurrence d’Uber, et sans doute que certains chauffeurs voient leurs heures réduites en conséquence. Alors ils utilisent leur voiture personnelle pour conduire avec Uber, afin de ne pas perdre trop d’argent. Je les comprends, allez. If you can’t beat them, join them .
Mais pourquoi diantre le GPS m’a-t-il dirigée ici, dans cet enchevêtrement d’enclos militaires au milieu de nulle part ? C’est dimanche soir, veux-tu bien me dire qui se trouverait ici à attendre une voiture ?
Le téléphone sonne. On n’est pas censé répondre au téléphone, quand on conduit. Des lois l’interdisent. Non, je n’ai pas le machin Bluetooth dans l’auto. L’accessoire ne venait pas avec la voiture (les sièges chauffants non plus, malheureusement). Peut-être devrais-je acheter un adaptateur mains libres ? Ou peut-être devrais-je ignorer la loi ? Je me range rapidement sur l’accotement. Personne ne passe sur ce bout de route de toute façon, alors on s’en fiche un peu.
— Allô ? 
Une belle voix bien franche et joyeuse me répond.
— Bonjour ! C’était juste pour vous dire que je suis au pilier 12, aux arrivées.
J’aurais pu l’embrasser.
— J’arrive dans deux minutes.
À fond les gaz.
Pourquoi l’appli m’a envoyée vers un enclos rempli de camions militaires au lieu de me dire d’aller à l’aéroport ? Ça, je ne le saurai jamais. Toutes les fois suivantes où je suis allée cueillir des passagers aux arrivées, on me dirigeait vers le bon endroit. Cette fois-là seulement, le GPS s’est gouré. Fallait que ça survienne à ma première course ? C’était tellement nécessaire de me faire paniquer de la sorte ? J’ai vieilli de cinq ans en trois minutes.
Il y a toujours quelques personnes, entassées sous le pilier 12, qui attendent des Uber. C’est visiblement le moyen de transport préféré de bien des gens. Également plusieurs voitures personnelles viennent cueillir papa, maman, ami ou collègue. C’est un coin passablement occupé, même si l’aéroport d’Ottawa est somme toute assez petit. Les voitures font un bien joli ballet métallique. C’en est presque poétique.
Je n’ai pas la photo de mon client, juste son prénom et un lien pour l’appeler ou lui envoyer un texto. Lui, par contre, il a mon nom, ma photo et une description de ma voiture.
Il me voit venir, et me fait un grand signe de bras en souriant. Il n’est pas bien grand, plutôt mince et en santé, avec une chevelure abondante. Il a l’air d’un amateur de randonnées en montagne. Le genre qui s’achète des bottes de campeur comme d’autres s’achètent du rouge à lèvres. Il a les dents bien droites. Ses parents ont dû dépenser une petite fortune en orthodontie. Probablement un enfant unique.
Je m’arrête et sors de la voiture pour déposer sa valise dans le coffre arrière ; un autre accessoire que je ne possède pas, la pinouche qui ouvre le coffre automatiquement. L’autre voiture, celle que je laisse à mon ex, c’est une Honda Pilot avec plein de gadgets. Je m’en ennuie un petit peu, surtout des sièges chauffants, mais pas tant que ça. Ça boit beaucoup d’essence, un Pilot. Je me fais un devoir d’assister les gens qui ont besoin de mettre des bagages à l’arrière. C’est la moindre des choses, je pense. On remarque souvent que je suis un cas d’exception, que la plupart des conducteurs Uber attendent bien assis que les gens aient déposé leurs affaires, mais ça me déboulonne une telle paresse.
Shawn prend place sur le siège du passager, en avant. Ma voiture est petite, j’ai une Elantra GT. L’espace de rangement me permet de trimballer beaucoup de choses, surtout si je rabats les sièges à l’arrière. Je m’en suis servie pour apporter mes petits meubles depuis IKEA jusqu’à mon nouveau chez-moi. N’empêche que derrière, pour les clients c’est assez serré. Un homme aux grandes jambes comme Shawn est plus confortable à l’avant. Peut-être est-ce pour ça qu’il a choisi de s’asseoir à mes côtés. Peut-être aussi préfère-t-il ce siège, de toute manière. On ne sait jamais trop pourquoi les gens choisissent de s’asseoir à un endroit ou à un autre.
— Ça va ?
— Oui merci, et vous ? Désolée de vous avoir fait attendre. Je ne comprends pas pourquoi, mais le GPS m’avait envoyée dans le champ – littéralement.
— Oh non, je ne vous ai pas attendue. Pas du tout. Je venais juste d’arriver. Ça fait longtemps que vous conduisez pour Uber ?
— Non, je commence. En fait vous êtes mon premier client.
Et Shawn d’éclater de rire. Tellement fort que ses vêtements remuent, me permettant de humer l’odeur de son assouplissant textile. Lilas frais.
— Wow ! C’est vrai ? Je suis votre premier ? Fantastique !
J’aurais pu l’embrasser une deuxième fois.
Il y a cinq minutes, je suais et vieillissais prématurément. Maintenant que j’ai Shawn dans la voiture et que nous filons vers le centre-ville où se situe son hôtel, je me réjouis. Il fait toujours beau, pas plus que tout à l’heure, mais on dirait maintenant que la lumière est plus pure. On emprunte la route de l’aéroport, qui débouche sur Bronson et qui nous permet d’accéder au centre-ville plus ou moins directement – selon notre destination finale, évidemment. C’est dimanche en début de soirée, il n’y a pas de trafic du tout, et on roule paisiblement.
Est-ce que j’allume la radio ? C’est toujours une bonne question. La plupart des gens ont l’habitude d’entendre une musique de fond, une musique d’ascenseur. Je n’écoute presque jamais de musique dans l’auto, préférant les balados littéraires. Je ne peux pas faire jouer ça ; des fois, on entend de gros mots. Certains sont en français et je ne veux pas offusquer les gens qui ne le parlent pas. Le silence est parfois un peu lourd. La musique à faible volume est sans doute préférable, surtout quand on attend à un feu rouge. Ça meuble le silence.
Après avoir essayé plusieurs stations de radiodiffusion, j’ai opté pour Majic 100, qui se décrit comme easy listening . D’écoute facile. On y fait tourner des airs plus ou moins à la mode (à ce que je sache), pas trop criards ni trop tristes. De la belle musique de clinique dentaire.
Se faire embaucher par Uber n’est pas particulièrement difficile. Ça prend une voiture immatriculée dans les règles, bien entendu, ainsi qu’un permis de conduire en vigueur et un dossier de conduite décent. Jusque-là, ça va. Il nous faut aussi des assurances qui couvrent la conduite pour Uber. Ça tombe bien, la compagnie qui m’assure nous offre gratuitement cette couverture supplémentaire. On n’a qu’à la demander.
Ah oui, c’est tout ? Les assurances ne coûtent pas plus cher ? Non. Pas dans mon cas. Quand je conduis ma voiture sans utiliser l’appli de conducteur Uber, donc pour des raisons personnelles, ma police régulière me couvre. Quand j’utilise l’appli Uber, c’est la police Uber qui me couvre. Pas plus compliqué que ça.
Ensuite il faut faire inspecter la voiture. Si votre bagnole est plutôt vieillissante, il vous faudra refaire cette inspection tous les six mois. Dans mon cas, une fois par année suffit. OK. Ce n’est pas donné, en spécial à 80 $, mais il faut ce qu’il faut.
J’y suis allée. L’endroit que j’ai trouvé se situe près du Canadian Tire sur l’avenue Carling, autour de l’avenue Clyde. Un endroit tristounet, bien gris, rempli de petits commerces associés aux voitures. Surtout des garages. Ça pue l’huile et la graisse.
J’ai arrangé mon rendez-vous en ligne le jour précédent. Il est 9 heures du matin. Je me pointe, adresse en main. J’ai le nom du commerce aussi. Mais diantre, c’est pas facile à trouver. Tous les édifices se ressemblent. Ils sont tous petits, à un étage, entourés d’un minuscule stationnement à l’avant et d’un terrain impressionnant à l’arrière, jonché de pièces de bagnoles qui ont l’air d’avoir été jetées là au hasard par un géant qui se serait soudainement lassé de jouer avec elles. Les clients stationnent dans la rue, un peu n’importe comment. On doit faire du slalom pour manœuvrer. Tout est sale, incluant les fenêtres et les signes commerciaux. Peu d’endroits affichent ouvertement leur adresse, comme s’ils en étaient gênés.
Je trouve l’endroit malgré tout. Comme tout le monde, je me gare dans la rue, en espérant que personne n’accroche mon Hyundai en passant. Ça commencerait mal, une collision.
Le mec qui m’accueille n’a pas l’air très enthousiasmé par son travail. Je ne peux pas le blâmer. La salle d’attente est minuscule, placardée de photos de voitures de luxe dans des cadres poussiéreux et croches. Les murs sont recouverts de faux bois, tout aussi poussiéreux. Les quelques chaises à la disposition des clients sont poussiéreuses aussi, sauf là où les fesses ont laissé leur empreinte. On lorgne une télévision dans un coin, bien entendu, comme partout ailleurs. Un client regarde les nouvelles d’un air distrait.
Ça ne sent pas la rose. Le comptoir est encombré de clés de voiture et de cambouis. Y trônent des cartes professionnelles dans un contenant de plastique poussiéreux.
Le propriétaire porte deux chemises l’une sur l’autre. Elles semblent propres mais lourdes. Sans doute l’accumulation de graisse d’auto qui refuse de partir au lavage. On est au mois de juin et il fait chaud. Il sue.
— Bonjour, je suis ici pour une certification.
— Oui, ce sera 79 $, et vous payez par carte de crédit.
— Combien de temps cela prendra-t-il ?
J’imagine une trentaine de minutes, j’espère moins. Je ne m’attends pas à plus.
— Au moins une heure.
Au moins... zut ! Que faire en attendant ? La télévision ne me tente pas du tout, encore moins la poussière. J’ai apporté mon ordinateur au cas où, et j’en suis bien contente maintenant. J’irai prendre un café et travailler un peu.
Il m’aura fallu marcher une quinzaine de minutes avant de trouver l’endroit le plus proche, le McDonald’s au coin de Maitland et Carling. Si vous n’avez jamais fait une marche sur l’avenue Carling entre Clyde et Maitland, je ne vous le conseille pas. Le trottoir est étroit et les voitures filent vite à quelques dizaines de centimètres de votre enveloppe corporelle.
Des épisodes comme celui-ci vous font comprendre que notre société est dépendante de l’automobile. Les gens qui n’en possèdent pas sont mal en point. Ils doivent marcher dans des endroits souvent non sécuritaires. Je ne veux même pas imaginer à quel point ce serait dangereux de rouler en vélo sur ce tronçon de route. Or bien des cyclistes le font de toute manière, parce qu’il faut ce qu’il faut. Ils sont plus braves que moi.
Toujours est-il qu’une heure plus tard, ma voiture est dûment inspectée. J’ai un certificat de conformité à envoyer à Uber en utilisant l’interface du site Web. Je prends une photo du certificat et je l’envoie. Bravo, une étape de plus de franchie.
Pour devenir conducteur Uber, ça prend aussi un certificat de bonne conduite des services de police. Un police record check , comme on dit en bon anglais. Les policiers vérifient nos antécédents judiciaires (si on en a, mais moi je n’en ai pas) et ils nous donnent un rapport détaillé. Ce certificat est important, parce qu’on travaille avec le public, dont parfois des enfants et d’autres personnes vulnérables. Uber et Lyft se protègent de cette façon : un rapport de bonne conduite ne garantit pas qu’on continuera à bien se conduire, évidemment. Mais à ce qu’on sache, jusqu’à maintenant, personne ne nous a surpris à nous conduire de façon inappropriée ou illégale.
Cette étape-là est plus simple. Il s’agit de faire une demande via le site Internet de la police, et de payer les frais, une quinzaine de dollars. Ça prend au plus 48 heures pour obtenir le certificat en bonne et due forme, par courriel. Et hop ! On envoie ça à Uber aussi.
Ensuite, le côté plus plaisant : établir un lien électronique entre Uber et notre compte de banque. C’est bien pratique de se faire payer une fois la semaine, et j’apprécie beaucoup les dépôts bancaires toujours exacts.
Il faut maintenant s’inscrire comme collecteur de taxe pour le gouvernement. Voyez-vous, à titre de travailleur autonome, on est responsable de la taxe de vente. C’est joyeux, non ? Non, vous avez bien raison. Ça ne l’est pas du tout.
On s’inscrit sur le site Web de l’Agence de revenu du Canada, l’ARC, et on obtient un numéro d’identification et un numéro de compte TVH si on travaille en Ontario. Le mien n’est pas particulièrement joli. Les gens d’affaires connaissent bien le processus, et ne l’aiment probablement pas plus que moi.
Voici comment ça fonctionne : on travaille, on se fait payer, incluant la taxe de vente sur nos revenus. Elle fait partie du montant que les gens paient pour leur course. Uber et Lyft divisent tout ça. Ils gardent leur portion, et nous envoient le reste – notre revenu, nos pourboires, plus la taxe de vente sur les courses.
Vous suivez ? Parfait !
C’est notre responsabilité à nous, les travailleurs autonomes, de remettre cette taxe au gouvernement. Il y a deux façons de procéder : la méthode rapide et la méthode... euh, moins rapide. La méthode rapide nous permet de retourner un pourcentage moindre des revenus (8,8 % au lieu de 13 % en Ontario), mais on ne peut réclamer les montants qu’on a payés en taxe de vente pour gagner nos revenus (par exemple, la taxe de vente sur les changements d’huile ou sur l’essence). L’autre méthode est plus longue : on doit remettre tout le montant des taxes et calculer la taxe de vente payée sur nos dépenses autorisées, ensuite déduire le second montant du premier.
Moi, étant donné que la paperasse m’horripile, je me contente de la méthode rapide. On a le choix de remettre les taxes de vente une fois par année, ou quatre fois par année. D’habitude je le fais quatre fois par année, tous les trois mois. C’est une préférence personnelle. La vôtre serait aussi bonne. Mais c’est endormant, les histoires de taxes : qu’en pensez-vous ? Si on passait à autre chose ?
Oui ?
Eh ! que je vous aime.
— Connaissez-vous un bon restaurant ?
C’est Shawn qui me le demande. Il n’aime pas manger dans les aéroports, et franchement, qui pourrait le blâmer ? Il a faim. Son petit paquet de cacahuètes n’est qu’un souvenir lointain.
Oh boy  ! Me revoilà encore à suer. Non, pas vraiment , ai-je envie de dire. Je ne connais pas de bons restos. Je ne sors presque jamais, et rarement pour manger. Des frites avec ma bière au pub, oui. Mais des repas complets avec le vin, les entrées et tout le tralala ? Non, plus maintenant. J’ai travaillé dans trop de restaurants dans ma vie, quand j’étais étudiante, assez pour ne plus avoir envie d’y aller. Et puis c’est cher, hein ? Et ça prend du temps, que je pourrais employer de façon plus productive.
Je jongle avec quelques idées. J’ai des amis et des connaissances qui sortent souvent. Où vont-ils ? Sais pas. Shawn est tellement gentil, que devrais-je lui répondre ?
J’opte pour l’honnêteté. Je lui affirme simplement que, malheureusement, je ne suis pas une bonne guide alimentaire.
— J’adorais Clair de Lune, situé rue Clarence dans le marché By, mais c’est fermé depuis un bon bout de temps. J’aime bien le resto thaïlandais Green Papaya sur Queen pour y être allée une fois il y a cinq ans, mais c’est à peu près tout. Désolée.
Shawn, toujours son bon sourire sur les lèvres, m’informe qu’il n’est pas friand de bouffe asiatique. Ça va mal, mon affaire.
Je baisse les bras, avant de me reprendre :
— Par contre, si vous êtes amateur de bière, je connais l’endroit qu’il vous faut. Pub Italia sur Preston a un menu impressionnant de bières en provenance de partout dans le monde. C’est un de mes endroits de prédilection, trois fois par année, quand je m’aventure dehors.
Shawn n’est pas tellement un amateur de bière. Il me rassure :
— C’est pas grave. Je trouverai bien quelque chose. Est-ce que cette ville est sécuritaire ?
Ah, pensez-vous ! Si vous n’êtes pas du genre sorteux et ne visitez que des endroits près de chez vous au Canada, vous ignorez la grande importance de cette question pour un touriste. Les endroits dangereux sur cette planète pullulent, et ce ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Par exemple, Israël est parfaitement sécuritaire. Oui, oui. Malgré ce qu’on entend au sujet du terrorisme et des colonies. Ce qui est dangereux en Israël ce sont les routes, parce que les gens conduisent comme des maniaques. Mais Chicago, au bord d’un des grands lacs dont on est si fier, c’est une tout autre affaire. Il s’y produit des meurtres par armes à feu à toutes les fichues fins de semaine. Des gangs de rue qui ne font pas de quartier. De la drogue à ciel ouvert. Et il y a certains endroits où une personne un peu clueless qui s’y aventure prend un risque réel. À moins bien sûr d’être un habitué du coin. On ne veut pas être plein de préjugés, mais on veut aussi éviter les ennuis, surtout quand on voyage. C’est normal et parfaitement humain.
J’y suis allée, une fois, avec un ami qui, justement, connaissait très bien l’endroit pour avoir étudié à l’université de Chicago. Il m’a bien avertie de rester avec lui, que l’endroit était correct mais qu’il ne fallait pas s’aventurer trop loin dans le voisinage. Il savait exactement où il allait pour me faire goûter à un poulet frit dont le souvenir continue de me donner l’eau à la bouche deux décennies plus tard. Quelle différence avec ce qu’on trouve au Canada ! Ce poulet du South Side de Chicago était délicieux, parfaitement assaisonné, et pas graisseux pour deux sous. Je vous jure, j’avais à peine les doigts poisseux. Un miracle.
Shawn est blanc comme la neige des stations de ski de Vail. Le Colorado d’où il vient, me dit-il, est aux trois quarts blanc, avec peu de tensions raciales, sauf peut-être à Denver. Mais ailleurs dans l’État, c’est un peu comme le Vermont, sauf qu’il y a plus de Latinos qu’à Burlington.
Ici au Canada on ne se demande jamais s’il y a beaucoup de gens de race blanche où l’on va. Aux États-Unis, c’est différent. Pour des raisons complexes et parfois même compliquées, dont on va s’abstenir de discuter plus en détail.
— Oh oui, que je réponds avec enthousiasme. Comme partout ailleurs, il y a des endroits à éviter, comme les ruelles puantes et sombres, parce qu’on ne sait jamais. Ce n’est pas parce qu’une ville est sécuritaire qu’il faut se comporter en abruti. Ce n’est pas bien difficile de repérer les endroits à éviter. Il y fait noir et ça schlingue. Il faut presque les chercher pour trouver les endroits où on pourrait, potentiellement, se mettre dans le trouble.
J’ai voyagé un peu partout aux États-Unis. Je comprends ce qu’il me demande. Et je me mets à comparer :
— Ici, ce n’est pas comme dans la capitale américaine ou Chicago ou Los Angeles. Je ne suis jamais allée au Colorado, mais j’ai visité une bonne trentaine d’États. Je suis bien au fait des différences quant à la sécurité personnelle en ville, entre nos deux pays. On ne déplore aucune zone dangereuse à Ottawa. Les gens ne sont pas armés (sauf de rares exceptions) et les touristes ne se font pas embêter.
Il est bien content d’entendre ça. Il a envie de déambuler un peu, de reluquer la ville tout en cherchant un bon endroit où aller souper et préparer ses rencontres du lendemain. Ce que je ferais aussi, si je venais de débarquer dans une ville un peu morte mais somme toute ravissante un dimanche soir, après avoir passé la journée dans les avions et les aéroports. En plus, la soirée est tellement belle. L’idée de pouvoir aller n’importe où sans crainte, Shawn la trouve bien charmante.
On est très privilégiés ici. Nous habitons un pays libre, prospère, gentil et sécuritaire. C’est sûr qu’on se picore les uns les autres : les séparatistes, les fédéralistes, les séparatistes de l’Ouest, les adeptes du granola, les conservateurs à la Donald Trump, les nids de poule – non, attendez, les nids de poule ne picorent personne. Ils nous font juste chier. On se chamaille comme des enfants, et c’est souvent bien ennuyeux. Mais on ne saurait imaginer une guerre civile au Canada, et pour cause. On est trop gentils pour ça et, au fond, on s’aime bien même si on n’est jamais capables de se l’avouer.
Certes, il fait froid comme c’est pas permis. Et pis la gadoue et les moustiques nous énervent. Mais c’est un prix que j’accepte de payer, parce que vivre dans un endroit dangereux ne m’intéresse pas vraiment. À Ottawa, une femme qui conduit des gens dans sa voiture est en sécurité, même le soir. Remarquez que j’évite les quarts de nuit, alors que les gens sont soûls. Pas nécessairement parce que j’ai peur, mais plutôt parce que j’ai besoin de mon sommeil la nuit. C’est peut-être différent à ce moment-là. Les gens sont sans doute malades une fois de temps en temps, ce qui est une autre bonne raison d’éviter ce quart de travail. Mais l’après-midi, le matin, en début de soirée ? Pas de problème du tout. Personne ne me fait peur.
On connaît aussi notre part de meurtres et autres crimes sordides. Mais statistiquement parlant, avec une perspective internationale en tête, on se rend vite compte qu’au Canada, on est en sécurité, et pas parce que la police est partout. Au contraire, on ne les voit pas souvent, les policiers. Non, on est en sécurité parce que les gens, en général, respectent les lois et la décence humaine.
Je ne raconte pas tout ça à Shawn, parce que je ne veux pas le rendre trop jaloux. Non, je blague. C’est parce qu’on vient de tourner sur Laurier et qu’on approche de son hôtel. Mais il est fort impressionné par la version courte du sermon que je viens de lui servir.
Je pense encore aux restaurants que je ne connais pas. Sur l’appli, on a un endroit où écrire une note autobiographique si on le souhaite. Ce qu’on connaît à propos de notre ville, les sports qu’on pratique, le genre de guide touristique qu’on croit être, la musique qu’on affectionne.
Je n’ose pas me décrire comme une bonne guide touristique. Ce serait de la fausse représentation, presque de la publicité trompeuse. Je connais assez bien ma ville, mais je ne suis pas spécialiste des affaires touristiques. Quand je voyage, je me tiens toujours à l’écart des touristes. Je déteste les expéditions organisées pis les affaires toutes prêtes d’avance. Je préfère – et de loin – prendre les transports en commun et marcher toute seule comme une grande. Voir les gens comme ils vivent, manger de la bouffe normale, boire une bière ordinaire. C’est de cette façon qu’on voit vraiment une ville, vous savez. En marchant et en prenant le métro ou l’autobus comme tout le monde.
Avant de descendre, Shawn a eu le temps de remarquer mon léger accent et de me demander si je suis francophone et si tous les francophones du coin se débrouillent aussi bien en anglais que moi. Oui ! Et… presque !
Ottawa est majoritairement anglophone, mais on a tout de même un cinquième de la population, grosso modo, qui parle français. En plus des gens de Gatineau, majoritairement francophones mais qui sont nombreux à travailler du côté ontarien, et des visiteurs de Montréal ou d’ailleurs au Québec. La plupart des gens ne s’en rendent pas compte, parce qu’ils sont anglophones ou bilingues comme moi, et se fichent de savoir dans quelle langue le voisin parle. Mais les francophones qui ont de la difficulté en anglais apprécient de pouvoir causer dans leur langue maternelle.
Beaucoup de passagers, surtout les passagères, apprécient mon identité féminine. Plusieurs femmes se sentent plus confortables en compagnie de gens du même sexe. Shawn, lui, n’en a pas fait de cas, et je sais pourquoi. Je le sais pour avoir pris plusieurs Uber aux États-Unis. Les femmes qui conduisent dans ce pays sont beaucoup plus nombreuses que nous au Canada – certainement à Ottawa, où je suis la seule chauffeuse Uber que je connaisse. J’imagine qu’il doit y en avoir quelques-unes, mais je n’en connais aucune. J’ignore pourquoi. Pour mon gentil monsieur du Colorado, une femme conductrice, c’est parfaitement normal.
Oh, j’allais oublier : une fois toute la paperasse remplie, le numéro de taxe de vente obtenu et le compte de banque bien connecté, il me restait une étape à franchir. Me rendre au bureau d’Uber (qu’on appelle le Hub) afin que la compagnie puisse confirmer mon identité et s’assurer une fois de plus que tout est en règle.
Ils sont tellement gentils, chez Uber. Le bureau est grand, aéré, avec des sièges confortables et beaucoup d’espaces de travail. Des gens s’installent un peu partout, avec leur ordinateur portable, tapant joyeusement sur leur clavier. Les meubles sont exempts de poussière. Tout respire le succès millénariste. Les gens sont à l’aise, plaisants, et on nous donne vraiment l’impression de vouloir nous aider à trouver notre nouvelle carrière excitante et à notre mesure.
On m’accueille à la porte, et on me dit de prendre un numéro et d’attendre mon tour.
Quand mon tour arrive, un jeune homme charmant me sourit depuis son tabouret derrière le comptoir et m’assure qu’il suffira de quelques minutes. Il vérifie mon compte, reluque mon permis de conduire, pitonne sur son ordi, et me remet mes papiers avec un beau grand sourire. « Tout est en règle, maintenant révisons ensemble le fonctionnement de l’appli. » Il m’explique tout ça avec l’air d’un mec qui passe ses journées à revoir les mêmes étapes dans le même ordre sans jamais perdre patience.
Ce n’est pas bien compliqué, je comprends tout, et il m’annonce que d’ici une journée ou deux je recevrai la confirmation par courriel que mon compte est activé et je serai alors libre de commencer à travailler si je le désire. C’est tout ? C’est tout.
Il ne me reste qu’à prendre un beau selfie (je blague ; j’ai toujours l’air nounoune sur mes égoportraits) pour mon profil sur l’application mobile, et hop la vie !
Comme bien des entreprises gérées par des adultes dans la jeune trentaine, on dirait que devenir conducteur Uber revient à se joindre à un club privé, qui s’apparente à une famille qui te procure un gagne-pain. Ce n’est pas mon côté préféré de l’affaire. Je suis plutôt du genre solitaire, et les occasions sociales et familiales ne me tentent jamais. Mais bon, après m’avoir invitée à quelques événements sociaux, que j’ai ignorés les uns après les autres, on m’a laissée tranquille, ce que j’apprécie beaucoup.
Tout était en règle, donc, et 24 heures plus tard j’étais approuvée officiellement. Lorsque Lyft est arrivé sur scène un mois plus tard, il a fallu lui envoyer la même paperasse, mais cette fois-là, je n’ai pas eu à me présenter en personne. Sans doute que la vérification d’Uber était jugée suffisante. Toujours est-il que l’application pour Lyft fut simple et rapide. C’est quand même pas si mal, comme procédure d’embauche. Enfin, on a vu pire.
L’hôtel de Shawn est à la mesure de l’homme, de ce que je connais de lui. Ce qui, si j’y pense une minute, ne se résume qu’à bien peu de chose finalement. Il a l’air gentil, il semble patient, et il est très excité à l’idée d’être mon premier passager. Autrement dit, un monsieur bien ordinaire. Il ne m’a pas raconté ce qu’il faisait dans la vie, et je n’ai pas insisté quand il a déjoué ma question à ce sujet. Il faut respecter la vie privée des gens, et s’il ne veut pas partager ce détail, c’est bien son affaire. Mais ça ne m’empêche pas de spéculer, parce que je suis mémère. Je l’imagine donc fonctionnaire d’assez haut niveau, avec une job importante mais un salaire ordinaire, probablement dans un domaine un peu secret, comme les logiciels informatiques ou la sécurité des communications. Il est beaucoup trop nerd pour être un agent secret, si vous voyez ce que je veux dire. Mais il doit être champion des ordinateurs.
Ordinaire, donc, comme son hôtel, pas loin de l’hôtel de ville. Non, pas le Lord Elgin. C’est ce qui m’a fait déduire qu’il ne gagnait pas un salaire faramineux. Je le dépose, lui donne sa valise, lui souhaite un bon séjour dans notre petite ville sécuritaire et charmante, et il s’enfonce dans les portes tournantes en m’envoyant la main comme si on était de vieux amis. Peut-être le sommes-nous devenus, le temps d’une vingtaine de minutes par un dimanche soir peinard. Pour moi, Shawn sera toujours un peu spécial. C’est le mec qui ne s’est pas fâché quand me je suis perdue en route vers lui, et puis c’est mon premier client et on se souvient toujours de la première fois. N’est-ce pas ?
Quand on termine une course, il y a un truc à glisser sur l’appli pour confirmer que tout s’est bien passé. On a aussi à donner une cote à notre passager. Pensez-vous que je lui ai donné cinq étoiles, à ce cher Shawn ? Certainement. Lui aussi, d’ailleurs, m’a donné cinq étoiles. Après la confirmation de la fin de la course, l’appli m’informe que je viens de gagner 13 $ et des poussières.
Ça marche !
J’ai fait deux autres courses ce soir-là, un genre de test pour savoir si j’étais bien capable de véhiculer des gens contre de l’argent dans ma voiture personnelle. Je ne me rappelle pas bien les autres courses, mais j’ai terminé la journée avec une trentaine de dollars en poche. Ça, je m’en souviens. Comme je me souviens du montant de mon premier chèque de paie de McDo quand j’étais adolescente vers la fin des années 1980 (11,54 $). C’est un détail qui ne s’oublie pas.

Brûler d’envie
On ne dirait pas ça de prime abord , mais certaines gens rêvent de pouvoir faire ce travail. Des gens qui se réveillent la nuit afin de se rendormir tout de suite pour rêver de conduire pour Uber.
Bon.
Il n’y a pas de sots métiers, seulement de sottes gens. Jamais je n’oserais penser ou dire qu’une job est au-dessous de qui que ce soit. Même pas de moi. Il y a une douzaine d’années, ma carrière d’écrivaine semblait prometteuse. J’étais une journaliste, chroniqueuse de surcroît, dans plusieurs médias importants. Ma photo accompagnait mes écrits. On me reconnaissait parfois dans la rue ou à l’épicerie. Je n’irais pas jusqu’à me qualifier de vedette, mais mes affaires allaient assez bien. Les gens répondaient à mes chroniques en envoyant des lettres à la rédaction du journal. J’étais souvent interviewée à la radio pour livrer mes opinions. Je faisais de la télévision assez souvent aussi. Bref, ça baignait. Je gagnais ma vie sans me salir les mains, en travaillant avec mon cerveau et mes capacités intellectuelles.

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