Les Mauvaises Fréquentations
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Description

Ce recueil de textes de l’écrivain et journaliste argentin Roberto Arlt nous plonge dans les bas-fonds du Buenos Aires des années 1930. Grand chroniqueur de rue, Arlt nous fait partager les anecdotes collectées au fil de ses investigations dans les quartiers marginaux, dans le milieu du petit banditisme ou encore dans les prisons. Il nous retranscrit certains courriers échangés avec de vrais bandits. Vous suivrez ici les histoires de Juancito le Cogneur, du braqueur solitaire ou des petits chapardeurs de rue, dans une ville et une société en pleine mutation.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 avril 2015
Nombre de lectures 19
EAN13 9791092892024
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

R OBERTO A RLT
L ES M AUVAISES F RÉQUENTATIONS

Traduit de l’espagnol (Argentine) par

Charlotte Pujol et Normando Gil
ISBN : 979-10-92892-02-4
© Ombú Éditions, 2017
Toulouse, France
contact@ombu.fr
www.ombu.fr
P ROLOGUE
Un écrivain aux marges de la loi

Ce livre sans concession est à l’image de son auteur, Roberto Arlt, qui visait les pièces de l’échiquier social comme un tireur d’élite, qui mitraillait avec sa machine à écrire les règles du jeu de l’indifférence ; ou encore, qui pointait du canon de son index les bureaucrates, les petits-bourgeois, et ne doutait pas même une fraction de seconde à faire feu.
Les eaux-fortes qui suivent ce prologue sont une pure provocation. Un défi accepté à l’avance. Irrespect du statu quo. Bravade contre le mépris. Une rébellion ouverte qui, dans un jeu de mots, devient révélation, celle d’un univers fatal empreint de tango et d’alcool.
Les Mauvaises Fréquentations forme une unité de seize articles rythmés par le pouls de Arlt : une écriture « à chaud », directe, souvent proche de l’oralité. Grâce à son expérience de chroniqueur de rue, Arlt a apporté des données indispensables pour déchiffrer une Buenos Aires bigarrée et contradictoire. À travers des stéréotypes, il a su construire des personnages crédibles. À travers son attrait pour un genre expressif, il a interpellé les écrivains du genre policier, qu’ils soient populaires ou savants.

I L ÉTAIT UNE FOIS UNE VILLE ET UN TEMPS FUNESTES
Roberto Arlt écrit plus de mille cinq cents « eaux-fortes » pour le journal El Mundo , entre 1928 et 1933. À travers ces textes, il nous fait partager les anecdotes collectées au fil de ses investigations, les courriers qu’il échangeait avec ses lecteurs et qui animaient les polémiques de la vie quotidienne des Porteños. Ce livre en propose une sélection qui nous plonge dans les bas-fonds de Buenos Aires, dans les quartiers marginaux, dans le milieu du petit banditisme ou encore dans les prisons.
Dans les arts plastiques, l’eau-forte renvoie à la technique primaire de graisser avec de la cire (de nos jours, avec du vernis) une plaque en métal, pour y dessiner une image avec un stylet aiguisé. Les textes réunis ici gravent sur notre mémoire visuelle les images choisies d’un temps difficile et décharné, dans les faubourgs implacables de Buenos Aires. Comme dans une bande dessinée tragique, Arlt nous dépeint une ville qui fabriquait des criminels et des délinquants, tel un système de production en série.
Sans rien céder à la morale bien pensante ni à l’intronisation héroïque de la misère, notre chroniqueur s’est aventuré dans un temps et un espace déterminés pour recréer ce contexte dans ses récits. Et il s’est servi de l’humour. Et il s’est servi de la poésie marginale. Et il a marchandé avec les protagonistes pour qu’ils racontent leurs histoires et celles de leurs proches, leurs mésaventures, leur infamie, en échange d’une immortalisation d’un jour, dans les colonnes insoumises d’un journal de moyen tirage.

Arlt écrit ces textes à une époque où le cinéma offrait une ambiance propice à l’imagination. C’était les années 1930. Il y avait un public à la fois insatiable et massif. Il y avait une industrie qui demandait du contenu à vendre dans les kiosques, dans des magazines bon marché comme dans les œuvres des plus grandes plumes.
Étaient ainsi dévorées avec avidité des intrigues criminelles, ourdies par des narrateurs comme Edgard Wallace qui faisaient ressortir, sous la forme du thriller anglais, des atrocités sensationnelles et un dénouement plus nébuleux que magistral. De grandes œuvres nationales connaissaient alors le même succès mais se démarquaient, elles, par des scénarios clairs, la succession méthodique des faits, les émotions les plus basses comme les plus nobles et une vérité insinuée dans les yeux des suspects et des détectives. C’est le cas de certains textes de Jorge Luis Borges, d’Adolfo Bioy Casares, de Silvina Ocampo, voire de Manuel Peyrou.

Entre le populaire et le savant, Arlt met un pied de chaque côté. Il le revendique même : « Il y a des gens qui ont honte de confesser qu’ils lisent l’écrivain de romans policiers Edgar Wallace. Ils croient que c’est un signe d’infériorité mentale ou au moins de puérilité […] je crois que c’est l’un des romanciers les plus extraordinaires que l’humanité a produit. Sa science et son style narratif n’ont été égalés par aucun écrivain du genre. Il connaissait, comme bien peu d’hommes, le caractère humain, ses réactions, et effectivement, je ne doute pas qu’il possédait un esprit criminel […]. Il marque un tournant dans le roman policier, il humanise ses personnages ». (1)
Cependant, par rapport à Wallace, les éléments que Arlt intègre dans ses publications, sont moins l’exploration de l’esprit criminel et le caractère versatile – donc humain – de ses personnages, que la relation extra littéraire qu’il établit avec les délinquants, ses principales sources.
La substance de ses travaux, autant les nouvelles que les eaux-fortes, prend à contre-pied les vertus des grands maîtres argentins, réunis autour de la Revista Sur , qui prônaient : l’utilisation d’un humour raffiné, une prose noble et mise à disposition de l’intrigue, l’application du sens commun à la valorisation des éléments d’enquête, ou encore, la sujétion du genre policier aux règles du bon goût.
À tout cela, il a su ajouter ses connaissances de terrain, que lui conférait sa condition de chroniqueur de rue. Arlt utilisait sans remord les anecdotes de ses interlocuteurs, de vrais bandits qui confessaient leurs crimes, en échange de la gloire éphémère de lire une seule fois leur nom dans le journal. Il commentait crûment tout cela, en gravant sur la plaque de métal de notre imagination, avec un stylet aiguisé, la faim impuissante des prostituées, la corruption incontrôlée des mineurs dans les institutions publiques, la mutation de jeunes des quartiers en criminels accomplis.
Et tous les événements se déroulent dans un même contexte. La scène principale est le quartier des marges, limitée parfois uniquement aux murs du conventillo (2) . Mataderos, les alentours du ruisseau Maldonado, Villa Luro, Villa Crespo… « sont mes terres de prédilection », confesse Arlt.
Qu’a-t-il été cherché dans ces coins perdus ? Des données de journaliste. La vérité tâchée de sang. Il est allé voir comment vivaient et comment mouraient sur la terre les personnages qu’il immortaliserait dans ses eaux-fortes. Il a été recueillir des informations comme un enquêteur de misère, comme un curieux recenseur d’infamies (« les gens vivent en se haïssant les uns les autres à cause de petits ragots qui vont et viennent »).
L’ennui est un drame social. Nous reviendrons sur ce point au moment d’aborder « l’école primaire de la délinquance ». L’ennui comme facteur de conduites infâmes. Chaque voisin connaît les infidélités des uns et les jalousies des autres. Beaucoup parlent en cachette de la jalousie et de l’infidélité. Que peuvent-ils bien faire d’autre dans cette vie-là ? Ceux qui ne s’adressaient plus la parole, redeviennent des confidents. Les paris s’engagent sur le temps dont aura besoin le déshonoré pour tout découvrir… et pour résoudre le problème avec une balle, avec un couteau. C’est tout cela l’ambiance choisie par Arlt. Lui, il ne cancane pas, il ne juge pas. Il se contente de prendre des notes, de se taire et d’écrire.
Et quand il écrit, il le fait avec un lexique propre du contexte. Une langue abrupte, vicieuse, marquée par des néologismes et des licences argotiques. Il nous avertira de cet exercice aux cris de « v’là la cana ! » ou blâmera le « flic » qui confisque leur ballon aux gamins qui jouaient dans la rue. Avec des termes négligents et des formules expressives, il dissimulera le véritable motif de sa colonne : aborder les mauvaises conduites des policiers, l’un des terribles engrenages de cette société génératrice de pauvres et de malfaiteurs.

U NE FAUNE CANNIBALE , BARBARE , IMMORTELLE
Grâce à ses qualités d’écrivain, Arlt réussit à nous distraire avec des ruses et des astuces, à nous raconter des choses pour nous surprendre avec d’autres. Le texte « Le voyou » est un bon exemple de cette dissimulation. Au premier abord, on découvre une radiographie exemplaire de personnages et d’époques, qui nous retrace l’histoire de ce braqueur « taillé dans du bois clair-obscur », que le travail ennuie et la ville corrompt. Il ne se rappellera pas de sa première nuit en prison mais seulement du nom du premier flic qui lui aura fait connaître le goût du sang. S’en suivront les beuveries malsaines, la taule, le surnom qui le baptisera à nouveau et pour toujours, un casier judiciaire bien fourni, et peut-être le panoptique d’Ushuaïa, ou la mort.
C’est bien de cela dont nous parle Arlt ? De la pente sur laquelle a dérapé un quidam, inévitablement ? Ou tout n’a été qu’un discours préparatoire, un bavardage protocolaire pour se complaire à raconter une histoire d’amour ? Un amour dur. L’amour d’une fille et d’un marginal. Comme une minuscule fleur bleue, sans nom, née seule dans le ciment fissuré du trottoir du pénitencier. Un texte qui mérite de s’y arrêter, « Le voyou ». Des pages qui importent pour le poids spécifique de leurs mots, la chimie de leur composition, la valeur absolue de leur précision narrative. Maintenant, comprenons bien : il a dû nous raconter item par item, sous-titre après sous-titre, la mésaventure de ce déraciné, racheté au dernier moment, purifié aux yeux des lecteurs, par l’invocation de la Vierge, protégé par « cette femme brune qui, comme une divinité de la pampa, est à ses côtés ».

Avec des inflexions de milonga dans la voix, avec un registre rauque d’alcool, Arlt nous parle de l’amour, de la vie et de la mort. Au fil de ses investigations, Arlt ressemble de plus en plus à ses personnages. L’argot des bas-fonds comme ses héros d’un jour le corrompent. Il doit toujours en savoir plus. Il doit continuer à enquêter. Cela l’obsède. Il se pervertit pour recréer chez ses lecteurs, pour nourrir chez eux, le vice de la curiosité envers cette faune cannibale, barbare, immortelle.
C’est ainsi qu’il décidera de prendre un café avec ces « messieurs qui travaillent comme voleurs ». C’est le moment opportun : plusieurs d’entre eux ont décidé de suspendre leurs activités pour un temps, jusqu’à ce que le calme revienne. Il paiera la tournée pour écouter les histoires du floueur, de l’arnaqueur, du braqueur… Il n’osera pas poser une seule question. Une simple demande, une seule interrogation pourrait les gêner. Il faut attendre. Des heures peut-être. Une fois encore le virus de l’ennui va les ronger de l’intérieur. L’inactivité leur pique la plante des pieds. Jouer aux cartes ne les amuse plus. Le vin tourne au vinaigre. Les cigarettes se consument. Leur langue est saturée d’histoires. Il n’y a même pas d’horloge qui marque les secondes, métalliques et monocordes. Soudain, l’un deux se lance : « Eh, vous savez ? À Olavarría, ils ont chopé le Japonais ! ». Un lourd silence s’ensuit, empreint de fumée, de sueur et de vin bon marché. Les têtes se tournent vers le locuteur. L’un deux relève son chapeau : « Le Japonais ? Celui du fameux braquage… ? ». Et les histoires repartent jusqu’à l’aube. Et la mémoire du chroniqueur de rue se nourrit de nouveaux héros furtifs, aux pires antécédents et casiers judiciaires, aux perversions les plus diverses.

L’ APPAREIL IDÉOLOGIQUE DE LA BARBARIE
Puis notre chroniqueur abandonne la description de scénarios suburbains, la création de stéréotypes criminels, qui faisaient de ses écrits des bandes dessinées sans image. Il adopte alors une autre forme plus directe : la dénonciation à partir de l’indignation.
En tant que journaliste et écrivain, il n’arrêtera pas de dénoncer les abus des fonctionnaires, le laxisme des parents, la mauvaise influence des pairs qui transforment de jeunes naïfs en apprentis criminels dévastés et dévastateurs. C’est à cela qu’il destine les diatribes comprises dans quatre œuvres de ce volume, sous le titre global d’ « École de la délinquance ». Ce nouveau milieu sera également qualifié d’« enfer », de « cocktail du diable ». Il l’appellera « Dépôt de police pour Mineurs », pour souligner que l’on y « dépose » des enfants abandonnés par leurs parents qui ne pouvaient plus subvenir à leurs besoins, juste à côté d’autres mineurs coupables, eux, de méfaits en tout genre. Et à l’aide d’une structure parodique, il imitera le voyage de Dante aux Enfers, non pas accompagné de Virgile, mais du directeur de la maison de redressement. Il s’arrêtera devant chacun des condamnés pour leur demander : « Pourquoi es-tu là ? » ; et l’enfant lui fera savoir, avec des mots et des silences, que, entre autres disgrâces, il est le fils d’une servante et qu’il se trouve sans défense face au Défenseur des Mineurs.
« Vous voulez visiter l’infirmerie du Dépôt, monsieur ? Bien sûr. » Maintenant le nouveau Virgile est le maître d’école de l’internat. La diversité des origines des nouveaux détenus l’étonnera : du « bon garçon » qui renverse des passants avec sa voiture pour se divertir, aux voleurs de bicyclettes et chapardeurs de bouteilles de vin bon marché. Tous entassés, serrés les uns contre les autres, ignorés ou pire encore, oubliés. Le journaliste Arlt réclamera alors aux administrateurs un peu de cohérence, ne serait-ce qu’une once de honte, puisqu’ils ne pourront jamais offrir la justice, le sens du devoir, la compassion. Il les interpelle en la personne du directeur du dépôt d’enfants, en vain : « [ils] vous démontrent que, eux, ne peuvent absolument rien faire contre ce qui se passe ici, si ce n’est maintenir un ordre apparent et la propreté des lieux ».

Une autre différence de construction de ces eaux-fortes, par rapport aux textes antérieurs, est qu’elles ne font pas du recours à l’argot un axe majeur. Les mots, en bon espagnol, désignent ici l’ignominie sans réserve. L’un de ces termes est « dépravation ». Pour citer Arlt : « dans la cantine et dans les dortoirs, grands et petits vivent dans une promiscuité des âges, qui suggère ce que, dans l’article d’un quotidien, on ne peut dire au public. » Ou encore : « Le grand fait pression sur le petit, avec toute l’intensité de sa perversion spécifique. La surveillance des gardiens et des maîtres n’est pas suffisante. Les choses se passent comme dans tout établissement pénitentiaire. » C’est la logique perverse du dépôt : l’idée de mettre au rebut des mineurs.
J’ai promis de revenir sur le fléau de l’ennui, déjà un problème social en ce temps-là. Si l’ennui régnait dans les rues du quartier ouvrier et dans les conventillos , comment imaginer ce que ressentaient ces gamins « déposés » entre quatre murs gris, dans les couloirs glacés d’une maison de correction ? « Les jeunes s’ennuient désespérément » articule Arlt, à partir de ce moment et pour toujours ; pour que nous tentions de comprendre un tant soit peu les circonstances qui, ajoutées à des disciplines barbares de punition, de brimades mutuelles, donnent un résultat aussi nocif. Là-bas il n’y a rien d’utile à faire. Seul importe le temps qui passe avec les mineurs confinés. Il n’y a aucun atelier, les cours sont donnés sans engagement et sans créativité, les enfants sont traités de manière impersonnelle. Ainsi était maintenue la logique d’une institution qui n’éduquait pas, mais n’était qu’un simple dépôt d’êtres humains mineurs.

E T IL EN RESTE ENCORE !
À la fin du livre, pour nous sortir un peu de l’asphyxie, les stéréotypes reviennent. Nous avons acquis des savoirs, à travers l’oreille de Arlt attentive aux conversations des autres : l’ouïe aiguisée captera des histoires volées, pour nous instruire sur d’autres possibilités de l’abjection. Il taira les noms et les identités. Le stéréotype supplantera les empreintes identifiables. Il tracera ses planches de bande dessinée avec cette prose féroce qui inscrit tout ce qu’il touche dans la mémoire collective. Il parlera de « la Criolla » et de « l’Espagnole », qui ont commencé comme phonographistes. Le décor cette fois sera l’antre, le cabaret, cela revient au même : les rares informations suffisent à imaginer le toit de paille soutenu par des piliers rustiques en bois, les murs en brique blanchis, la faible lumière des lampes à pétrole, le comptoir crasseux.
Il nous parlera du « braqueur solitaire » qui ne mettra en gage son revolver sous aucun prétexte car c’est son outil de travail. Mais au final, comme tout héros de Arlt, il sera sans grande importance. Ce qui en fait des personnages littéraires intéressants c’est ce qu’ils ignorent d’eux-mêmes : leur nature, leur appartenance à un cosmos multicolore, moite, miséreux, tel des bêtes d’une mythologie nourrie avec leur propre sang, dans les lignes écrites par le journaliste itinérant, par le cartographe des banlieues populaires.
Parce qu’il ne peut les sauver tous avec sa prose, avec ses articles de caricature, le journaliste Roberto Arlt, qui a le pouls d’un romancier, les consigne dans des stéréotypes. Il les immortalise dans un ensemble de descriptions, leur fait ressentir la même soif, les entasse dans les mêmes conventillos , les coffre et les maltraite dans les mêmes interrogatoires. Les détails de chacun d’entre eux seront les empreintes identitaires du stéréotype. Qu’importent les patronymes ? Ce qui importe, c’est la culture des bas fonds qui les homogénéise, leur met un prix à la douzaine, les enfile pour qu’ils tombent les uns après les autres.

La relecture des eaux-fortes de Arlt est une invitation à la découverte. Ses victimes consentantes se sont converties en icônes de notre riche littérature argentine contemporaine. Julio Cortázar le nomme ainsi explicitement parmi les auteurs consacrés de la bibliothèque d’Oliveira, dans les chapitres 6 et 21 de Marelle. De même, Ricardo Piglia écrit : « Il y a quelque chose de typique chez Arlt […] Dans ses romans, le mélodrame populaire et les stéréotypes de la culture des masses constituent la matière des rêves des personnages et définissent le destin contre lequel ils luttent ». Guillermo Saccomanno, autre écrivain contemporain, soutient également que la lecture des œuvres de Arlt a représenté pour lui « la découverte de la littérature, mais aussi la découverte de la ville et du conflit de l’homme seul dans la ville », tout en concluant : « c’est notre Dostoïevski ».

Un recueil thématique des eaux-fortes de Arlt implique un changement de perspective, un nouveau point de vue. Vous y trouverez de la folie, de la critique, des révélations, du temps arrêté, des habitudes particulières qui renvoient à des cultures partagées, des éléments classiques de la bonne écriture qui résistent à l’oubli, en faisant appel à notre mémoire inconstante mais aussi à l’émotion permanente qui nous prend aux tripes.

Sergio Ferreira (3)
Les Mauvaises Fréquentations
Roberto Arlt
C HAPITRE I
L E CRIME DANS LES QUARTIERS
Le crime dans les quartiers

Je ne me réfère pas au quartier du centre, mais au quartier de la lisière : Mataderos, les alentours du ruisseau Maldonado, le sud de Floresta, zone de Cuenca, Villa Luro, Villa Crespo, etc., etc. Ces quartiers, où s’entassent des maisons d’une seule pièce divisée en deux parties, où dans l’une travaille le tailleur et dans l’autre se serre la famille, sont mes terres de prédilection. C’est là que se déroule la vie dramatique, l’existence sordide que j’ai appris à admirer dans les romans de Carolina Invernizio lorsque j’avais douze ans et maintenant dans ceux de Pío Baroja. Avec une différence, bien sûr, puisque maintenant tous ces quartiers me sont familiers. Je les ai parcourus dans tous les sens et tant de fois que je peux faire la description exacte d’une boucherie qui est deux rues avant d’arriver à la place Vélez Sársfield, par la rue Avellaneda.

P AUVRETÉ
Là-bas les gens vivent pauvrement. Avec des budgets qui souffrent d’un déséquilibre terrible quand il manque dix pesos à la fin du mois. Une maison est la demeure de plusieurs familles ; l’ennemie commune, celle qui se consacre à l’espionnage, celle qui chicane, est la gérante, et les gens vivent en se haïssant les uns les autres à cause de petits ragots qui vont et viennent, en épiant la vie du voisin, en se rongeant les ongles dans un bouillon de haine, qui parfois éclate en crime sensationnel.
Alors, tout l’ennui que connaissent ces âmes sans distraction, éclate avec la fulgurance d’une bombe. Ça semble être un mensonge, mais j’ai entendu, en entrant dans une maison où un homme avait liquidé sa femme et ses deux enfants, ces mots de plusieurs femmes : « Le crime aurait dû avoir lieu samedi dernier ».
C’est formidable. Durant cinq jours, les gens de cette rue avaient attendu l’événement, en le flairant dans des chuchotements ; ces conversations qui s’interrompent avec l’arrivée des maris car ils prévoient des complications du tonnerre s’ils laissent les femmes jeter de l’huile sur le feu.

P LAISIR DE PAUVRES
Quand la femme commence à relater son ragot, le mari s’exclame d’abord : « Tais-toi ! Arrête de dire des bêtises ! »
La femme se tait, mais alors le mari, fatigué de ses huit heures d’usine, qui n’a même pas la force d’aller jusqu’à l’épicerie du coin, dit : « et donc il y a un problème ?… »
Il n’a pas fini de prononcer ces mots que le voisin de la pièce d'à côté s’approche et commente : « Qui l’aurait dit, hein ? Vous vous rendez compte ? La femme du tailleur parle avec le charpentier du coin. Dès que le gringo (4) le sait, il la tue. C’est sûr, il la tue. »
Et tous, d’un coup, restent immobiles, tout en méditant et en savourant le contenu du mot « tuer », en éprouvant une profonde jouissance à s’imaginer la tragédie et dans une frisson de plaisir qu’ils ne veulent pas confesser.
Cette même nuit, le tailleur reçoit une lettre anonyme.

A PRÈS LE CRIME
Après le crime, tous respirent, soulagés. Leurs présomptions ont enfin été confirmées ! Et les gens qui ont prédit l’événement s’exclament glorieusement en prenant à témoins ceux qui les avaient écoutés : « Je ne l’avais pas dit, moi ? Je ne l’avais pas dit ? Vous avez vu que je ne m’étais pas trompé ? ». La satisfaction de ne pas s’être trompé est si intense que, s’il y avait une décoration de la Légion d’honneur, ces rapaces la réclameraient en récompense de leurs services à la course à l’événement.
Et comme le crime a lieu fatalement au cours de la nuit ou à l’aube, peu de temps après les faits, le quartier paraît agité comme un nid de guêpes ou un fourmilier après une inondation.

L E COMBLE
Devant chaque porte, il y a une demi-douzaine de femmes. Les voisines, qui, du fait des chamailleries quotidiennes, ne se saluaient pas, font la paix pour l’occasion. Celles qui ont fait la paix se parlent avec une exquise cordialité. Elles se disent :
« Mais qui l’aurait dit, hein, madame ?
– Vous avez vu, madame ? Une femme qui semblait si respectable !
– Moi elle ne me paraissait pas très nette. Qu’est ce que vous voulez que je vous dise, madame ? Moi je l’avais trouvée un peu trop aimable avec le mari de la sage-femme… Enfin… Qu’elle repose en paix, la pauvre…
– Mais, c’est fou ! Vingt-sept coups de couteau et trois coups de feu ! »
Le flic, qui est devant la porte de la maison du drame, ne laisse passer que les locataires. Les journalistes vont et viennent ; les photographes racontent des blagues aux jeunes filles qui, devant la maison, restent bras croisés, hochant la tête et, quand elles rient trop fort, retiennent leur éclat de rire suivant, car la défunte est étendue là à l’intérieur, attendant le juge.

S ATISFACTION
Ce jour-là, tout le monde déjeune avec appétit, satisfait. La soupe peut bien être brûlée, l’omelette trop cuite et les patates du pot-au-feu un peu dures, ils n’y prêtent pas attention, trop occupés à savourer l’événement.
Les gens ne savent pas pourquoi, mais ils déjeunent satisfaits, emplis d’une joie qui leur picote l’âme ; et l’épicier qui, à cause de la caisse, n’a pas pu laisser son comptoir, sort la tête de l’arrière-boutique, ou pendant qu’il sert un demi kilo de sucre, sans oublier d’en voler cent grammes, demande :
« Alors il lui a donné vingt-sept coups de couteau… ?
– Tout juste.
– C’est fou ces choses qui arrivent, hein, madame ?
– C’est comme ça la vie. »
Mais tous au fond sont satisfaits que la vie soit comme ça ; cette vie qui, pour eux, n’est supportable que grâce aux crimes qui la pimentent.
V’là la cana

Le commissaire Racana vient de mourir, c’est de son nom que vient l’expression « v’là la cana ! » [v’là les flics !].
C’est ainsi qu’à une certaine occasion le-dit commissaire le conta à Josué Quesada : il raconta que quand il était inspecteur, il était devenu populaire dans certains quartiers en raison de ses razzias contre la canaille. Et les jeunes, dès qu’ils voyaient apparaître de loin la figure populaire du commissaire, lançaient le cri d’alarme : « V’là Racana ! ».
Mais ils utilisèrent tellement ce nom qu’il finit par s’user et le R et le A se fusionnèrent en « la ».

C RI D ’ ALARME
Le cri prospéra d’abord parmi les jeunes qui jouaient au football au beau milieu de la rue. Cela fait déjà de nombreuses années, quand le métro n’existait pas encore et que les terrains, qui aujourd’hui coûtent cinquante pesos le mètre, étaient occupés par des fours à briques.
Jouer au football au milieu de la rue ou sur la chaussée a toujours été un jeu interdit, qui donnait lieu à des poursuites de la police de ce bon vieux temps. Les voleurs profitaient alors du soleil à tous les coins de rue du quartier ; les flics les connaissaient, mais comme un voleur était plus dangereux qu’un petit jeune, « la cana » s’acharnait contre les futurs Tarasconi, Tesorieri, Monti, Paternoster, Ferreyra et Ochoa (5) .
Elle poursuivait les mineurs et les ballons, davantage les ballons que les mineurs. Sur n’importe quel trottoir avaient lieu des jeux de jambes et de torses et au meilleur de la partie, quand on avait cassé plusieurs vitres et bousculé d’innombrables voisines qui revenaient de la boucherie, au trot de leurs maigres canassons apparaissait la cana .
La cana désignait la corporation de la flicaille ; elle ne se rapportait pas à l’un d’entre eux en particulier, mais à l’ensemble de la police. Comme plus tard, la corporation des enquêteurs a été désignée sous le nom de yuta et « v’là la yuta » a été un mode d’alarme entre les voleurs, « v’là la cana » l’avait été entre les footballeurs de rue.

I NDIGNATION
Je me rappelle qu’il n’y avait pas de cri qui indignait plus les policiers que ce « v’là la cana ». L’indignation susmentionnée retombait presque toujours sur le ballon de la partie de foot, ballon qui était séquestré par l’agent, qui l’amenait glorieusement au commissariat. En ces temps-là, ce procédé était une manière de gagner ses galons, comme le font aujourd’hui les agents de la circulation en mettant une amende pour n’importe quelle broutille (l’important est de faire passer les factures).
Inutile de dire qu’entre les gamins et la police régnait une haine terrible. La banlieue de ces temps-là avait un bulletin nocturne qui s’appelait El Picaflor Porteño et une bande de malfrats qui, dès qu’ils le pouvaient, étripaient les policiers sans aucun scrupule.
Les plus jeunes prenaient exemple sur les grands et je me rappelle que le déshonneur s’abattait sur la famille dont l'un des membres travaillait chez les flics.
De leur côté, les flics détestaient ceux qui ne se laissaient pas faire ; mais comme ils ne pouvaient rien contre eux puisque les hommes politiques défendaient les malfrats, la cana s’acharnait contre les plus jeunes.
Ça a l'air d'un mensonge mais c’est vrai. Dans la rue circulaient toujours des personnes qui avaient un tas de morts à leur actif mais il n’était pas rare qu’un morveux soit arrêté pour avoir séché l’école ; et je me rappelle qu’un ami à moi (qui avait fait l’école buissonnière), en tentant de filer entre les mains d’un policier, fut amené menotté au commissariat vingt-trois. Ce garçon avait onze ans.
La fourrière et les policiers concentraient sur eux la haine de tout le quartier. Celui qui distinguait de loin le véhicule de la fourrière alarmait les dix pâtés de maisons aux alentours. Avec le flic, c’était la même chose. Le cri « v’là la cana » lancé par les gamins mettait en garde les grands, faisait filer ceux qui étaient poursuivis ; les compadritos (6) qui avaient quelques comptes à régler entraient dans l’épicerie ; ceux qui n’avaient pas la conscience tranquille mais l’assurance que rien ne leur arriverait restaient dans la rue au soleil, un chapeau couvrant leur visage ; et dans ces temps-là, j’insiste, il était plus dangereux d’être socialiste que d’avoir égorgé une demi-douzaine de frères.
Et ceux qui payaient les pots cassés étaient les mineurs. Les parties de football qu’on organisait finissaient mal si on n’avait pas pris la précaution de mettre un gamin pour surveiller l’endroit où généralement le flic apparaissait. C’était la même chose pour les vols de fruits quand les gosses allaient ou quand nous allions chaparder dans les vergers.
À la poursuite des ritals, avec leurs mâtins, venait s’ajouter celle d’une demi-douzaine de canas à cheval, qui faisait un bruit énorme pour bien montrer que la montagne avait accouché d’une souris.
Et l’expression s’est répandue, est devenue populaire.

A UJOURD ’ HUI
Dans une autre note, j’ai dit que les jeunes d’aujourd’hui ne connaissaient pas des tas d’émotions que nous avions ressenti nous les grands. La cana , le flic déglingué, turc ou italien, avec une barbe de sept jours, jambes arquées et casque mis n’importe comment, a disparu. La cana forme aujourd’hui un corps uniforme, avec une école, des décorations, des récompenses qui ne récompensent rien. La cana, la légendaire cana semi-complice parfois des fourbes et des malfrats, complexe, trouble et méprisée, a disparu.
« Aujourd’hui n’importe quel idiot avec un uniforme est respecté », me disait récemment un sergent de ces autres temps, « avant l’uniforme ne valait rien, ce qui était important c’était l’homme. »
Ces temps sont révolus. Ce qu’il faudrait c’est que certaines choses de ces temps-ci passent…
Mauvaises fréquentations

Je ne parle pas du magnifique tango de De Caro (7) , la milonga la plus marquée par l'univers carcéral et canaille que je connaisse. Tango trop beau pour être tango ; tango où persiste encore l’odeur de fauve et le tumulte grossier de la cage. Ce que je regrette, c’est de ne pas connaître les paroles. Ce n’est pas grave. Venons-en au fait. Je ne me rappelle que de ces premiers mots : « Tes mauvaises fréquentations t’ont perdu ». La dangereuse réalité des mauvaises fréquentations. Authentique perdition. « Tes mauvaises fréquentations », il y en a plus d’une en prison !
Ils ont commencé tout gamins à se frotter aux grands. Aux grands assassins, voleurs, crocheteurs et fourchettes (8) . Aux spécialistes des vols à la tire et de la furca (9) , aux jeunes « audacieux » et aux « mains longues ». Il faut voir ce que signifie « audacieux » et « mains longues ». Dans le langage courant, « audacieux » et « mains longues » sont des qualificatifs innocents, en argot, quand un homme du milieu dit d’un tel qu’il est « audacieux » ou « a les mains longues », c’est comme s’il disait… Enfin, poursuivons.
Ils ont commencé tout gamins. Le vieux, maçon ; la mère, blanchisseuse. Ils ont commencé tout gamins. Toujours fourrés dans le bar du coin, où ils prenaient le soleil. Les grands avaient un prestige terrible, tant de prestige que les morveux s’approchaient de la table où on jouait aux cartes pour de l’argent, au monte ou au truco.
Les grands, détendus et silencieux, la clope au bec, la lame fixée à la ceinture, racontant parfois des histoires, préparant leur prochain coup le plus souvent ; et eux, les gamins, en pleine admiration, détestant la cana , rêvant de cette taule où l’on enseignait à voler, où les plus aguerris chopaient les « nouveaux » pour leur enseigner à faucher en leur bandant les mains pendant vingt-cinq heures, pour leur appendre les astuces pour cacher le pognon, pour simuler une maladie, pour leur apprendre le « vade-mecum » du parfait voleur sans scrupule. Les gamins s’extasiaient comme s’ils étaient devant des histoires dignes d’immortalité, face aux délits d’Arévalo le borgne, de l’Anglais, de tout ceux qui ont été et ne sont plus.
Tout gamins, ils ont commencé à avoir de mauvaises fréquentations. Peu à peu ils se sont laissés entraîner. Ça a commencé par un petit vol sans importance : deux coups de bâton à un Turc qui vendait des chaussettes et de la dentelle ; puis ils ont vendu des journaux trois jours et ils se sont rendu compte que vendre des journaux n’était pas simple comme bonjour. Ils ont laissé tomber le journalisme pour se dédier à l’escroquerie, ils ont commencé à voler des sacs à main sur les marchés, à prendre des paris dans les bars et à vendre des flacons d’eau de Cologne qui n’en était pas, qui n’était même pas de l’eau sale. Ils se sont fait coffrer une fois ; ensuite ils se sont mis avec des malfrats plus grands, et lors d’une descente ils ont fini au cinquième pavillon (10) . Ils sont sortis au bout de trente jours, ou sont allés en maison de redressement. Dans la maison de redressement, au lieu de se redresser, ils sont devenus les amis de crapules pur-sang (11) , d’assassins en devenir et de braqueurs accomplis. Entre la maison de redressement, les lois et le juge des mineurs, ils ont appris par cœur que le juge peut être un idiot, que les seuls qui méritent qu’on les respecte sont le procureur et l’avocat de la défense, et pas une seconde ils n’ont pensé à travailler, le travail n’était pas fait pour eux qui avaient du sang et des instincts de fauves, après trois générations de pères dégénérés.
Une année d’école criminelle à la maison de redressement leur a suffit pour choisir définitivement leur orientation et, quand ils sont sortis ou se sont échappés et qu’ils sont arrivés dans le quartier, les plus grands, ceux qui n’étaient pas encore allés à Ushuaïa (12) , les ont engagé comme guetteurs et ils sont sortis voler à la tire dans les tramways et les trains. Ils sont devenus célèbres. On a entendu des phrases comme celle-ci d’un tireur, qui disait à un citadin qui avait trouvé la main d’un petit chapardeur dans sa poche : « laissez-le monsieur, il n’est qu’apprenti ».
Ou celle-là, qu’un voleur de sac avait lancé à sa victime : « De quoi tu te plains, bon à rien ? T’es complètement à sec ! »
Les mères pleuraient de chagrin. Elles disaient toujours : « Ce n’est pas que je ne lui ai pas enseigné les bonnes choses, non. Ce sont les mauvaises compagnies. Les mauvaises fréquentations. »
Pauvre vieille : les mauvaises compagnies.
Ou sinon : « Ce n’est pas lui, lui c’est quelqu’un de bien. Ce sont ses amis… ces fourbes. Toujours, ce sont toujours eux… qui le débauchent… lui qui est si bon, qui a si bon cœur… »
Pauvre vieille, trompée par son fils voyou, censé être quelqu’un de bien ! Je me rappelle qu’une nuit, dans une réunion de voleurs, un malfrat m’a raconté l’histoire d’un père qui, prévenu que son fils avait été arrêté pour un braquage, s’était présenté au commissariat en demandant ainsi après lui :
« Où est mon petit ange ? »
L’agent lui rétorqua : « Quel petit ange ? Un petit démon, oui ! »
Les parents sont les seuls qui ne croient pas que leur fils est un voyou. Ce sont les seuls qui répondent à chaque mauvais souvenir : « ce n’est pas lui, ce sont ses mauvaises compagnies qui le débauchent ».
Vous vous rappelez de Cantizano, celui qui a tué le tailleur Fábregas à coups de marteau, accompagné d’un autre « gosse » formidable ? Eh bien la pauvre mère croit toujours que son fils est quelqu’un de bien. Elle croit que ce sont ses amis qui ont causé sa perte…
Bon, c’est pour ça qu’elles sont mères. C’est pour ça qu’elles ont souffert pour les élever. C’est pour ça qu’elles ont passé des nuits sans pouvoir dormir, à embrasser leurs gamins qui plus tard deviendraient grands, bandits, turbulents, hargneux, méchants. C’est pour ça qu’elles sont mères, c’est pour ça qu’elles les ont mis au monde dans la douleur et la misère.
On comprend qu’elles disent : « ce ne sont pas eux… ce sont les amis, les mauvaises fréquentations ».
Le voyou

Il y a quelques années, c’était un dur à cuire des quartiers extra-muros mais, dans les commissariats de la périphérie, on lui a tellement tapé sur la gueule, qu’il a choisi d’émigrer et maintenant il honore de sa présence La Mosca, Villa Industriales, Villa Trabajo et Lanús Ouest.

F IÈRE ALLURE
S’il est fils d’étrangers, c’est un rouquin, comme Juan Moreira (13) , qui était roux et avait les yeux verts ; s’il est criollo (14) , il semble taillé dans du bois clair-obscur. Il porte un chapeau mitrista. Dans quelle usine fabrique-t-on ces chapeaux, qui sont maintenant utilisés exclusivement par les malfrats ?
Nuque longue, maillot rayé, espadrilles et ceinture. Il connaît tous les bouviers. Il a lui-même travaillé à l’abattoir puis s’est lassé. Depuis, il ne travaille pas. Il n’aime pas beaucoup voler, et plutôt que se donner du mal à défoncer une porte, il préfère attaquer ses victimes par derrière et les poignarder pour voler cinquante centimes et un demi paquet de cigarettes Brasil à un pauvre turc qui travaille sur le dock sud.

L A CIVILISATION L ’ A CORROMPU
Il aurait dû être toute sa vie à la campagne, ne pas sortir d’une ferme située à trois cents lieues de Buenos Aires, mais la fatalité l’a amené à Mataderos. Ensuite il a connu les usines d’Avellaneda et de la Boca ; il a bossé comme vendeur ambulant, puis comme coursier, il s’est fait bêtement embarquer dans un vol et avant qu’il ne s’en aperçoive, il avait un mandat d’arrêt contre lui puis un casier judiciaire. Et son âme s’est noircie.

L ES AMIS
Il a été quelques mois en préventive, il a cogné sur un gardien, il a connu le mitard, il est devenu spécialiste des lois qui permettent à un misérable d’échapper à Ushuaïa et il a passé la plupart de son temps à jouer aux cartes. Avec le jeu, il a oublié la rue et la liberté ; il est sorti et il est revenu pour avoir donné deux baffes à un pauvre type ; il est sorti et il est rentré à cause d’une grosse cuite qui s’était terminée par des atteintes à l’autorité publique ; il est sorti et il s’est fait coincé sans avoir rien fait et pour n’avoir rien fait ils l’ont rasé, lui ont donné quelques coups et l’ont passé aux délits mineurs. À partir de là, il a connu les trente jours fatidiques, son portrait dans les journaux avec le détail de ses séjours en prison, une liste interminable de surnoms ; et lui, qui n’était alors qu’un petit dur, a acquis une réputation de teigneux, de dangereux et de truand. Dans sa tournée des commissariats, il a connu des voleurs, des assassins, des braqueurs, des cogneurs, et sans être ni l’un ni l’autre, il a hébergé dans sa cabane de Villa Modelo ou de Villa Industriales les malfrats les plus célèbres. Il a accueilli Juancho et a joué aux cartes avec la Vieille, une fois il a presque poignardé Saccomano, il a aidé le Brésilien à s’enfuir, il a même prêté quelques pesos au Futé, qui ensuite s’est fait descendre dans un pique-nique de voyous à Vicente López, il est même devenu un habitué du tripot des frères Trifulca…
Un jour, ils l’ont arrêté pour complicité. Il est sorti et les flics lui ont tendu un piège, ils lui ont mis sur le dos un vol avec preuves matérielles et, sans y être pour rien, il est rentré à nouveau…
Il est sorti encore plus amer et voyou. Il a changé de domicile et s’est installé dans la périphérie de Lanús Ouest, à cinquante mètres de la pampa , pour essayer d’être tranquille. À ses côtés, comme tombée du ciel, ou sortie d’un marécage de bidons, une fille s’est installée. Et ils ont bu du mate (15) ensemble et ils ont cuisiné à deux.

L E COUPLE
Tous les deux ont les flics en horreur ; tous les deux ont le regard avisé des fauves qui savent qu’un jour ils mourront détruits par la civilisation. Et quand, au loin, un bruit de sabot se fait entendre, tous les deux jaillissent par la porte de la cabane et, les mains en visière, ils guettent l’horizon pour voir si ce n’est pas la police montée.
Personne sur terre ne saura combien cette fille aime ce voyou. Lui ordonne et elle obéit. Ils ne connaissent pas de mots tendres. Ils parlent peu. Quand ils servent le mate , ils restent à côté du brasero : lui, le bord du chapeau assombrissant son visage et elle, la bouilloire à la main. Ils ne connaissent pas de mots tendres, mais quand il y a une descente, la première à sortir le couteau, la première à cacher le trou par lequel le fugitif s’est échappé, c’est bien elle. Lui ne bouge pas. Il reste assis sur le banc, taciturne, le bord du chapeau assombrissant son visage.
Lui ne travaille pas. Pourquoi faire ? Pour qu’à la première occasion on le mette en prison ? La fille si, elle sort, elle se débrouille comme elle peut, elle arnaque un malheureux du dock sud, lui pique sa quinzaine ou dérobe, ni vu ni connu, n’importe quoi d’une maison à la porte ouverte. Mais elle a toujours ce qu’il faut pour le mate et le repas. C’est pour ça qu’elle est une femme et qu’elle a un homme. Et une femme comme elle n’a un homme que si elle subvient à ses besoins. Sinon, elle reste seule.
Comme la femme honnête, elle a sa vanité : celle de savoir recevoir les amis voleurs qui rendent visite à son compagnon.

E T UN JOUR …
Un jour, c’est l’ultime aventure. Ils sortent pour un vol, un travail facile. Un malheureux censé être calmé par deux baffes, mais comme les taureaux qui d’un coup de corne peuvent tuer le meilleur matador, le malheureux répond par des coups de feu, il explose le crâne d’un des voleurs et lui, le voyou, s’échappe avec une balle dans le ventre. Il sent qu’il est en train de mourir en chemin, la vie lui échappe par ce trou sanglant et, en se traînant, il arrive jusqu’à la porte de sa cabane. C’est sa seule volonté : arriver jusque-là.
La fille le prend dans ses bras comme un bébé. Elle le regarde et voit qu’il est en train de mourir et elle invoque alors la Vierge, une Vierge noire qu’elle a connu étant enfant, elle repose son homme, lui donne un verre d’alcool de canne ; mais il gît là comme une bête et meurt doucement… il meurt, le regard fixé dans les cheveux noirs de cette femme brune qui, comme une divinité de la pampa , est à ses côtés et prépare un baume.
Et quand il meurt, la femme s’agenouille et prie.
C HAPITRE II
C ONVERSATIONS AVEC DES VOLEURS
Conversations de voleurs

Parfois, quand je m’ennuie et que je me rappelle que certains messieurs qui travaillent comme voleurs se retrouvent dans un café que je connais, je me dirige par là-bas pour écouter des histoires intéressantes.
Parce qu’il n’y a pas de personne plus passionnée par les histoires que les voleurs.
Cette habitude viendrait-elle de la prison ? Logiquement, moi je n’ai jamais demandé certaines informations à ces gens qui savent que j’écris et que je n’ai rien à voir avec la police. En plus, le voleur n’aime pas être interrogé. Dès qu’on lui demande quelque chose, son visage se renfrogne comme s’il était face à un agent et dans le bureau d’un commissariat.
Je ne sais pas si beaucoup d’entre vous ont lu Contes d’un rêveur de Lord Dunsany. Parmi les merveilleux récits de Lord Dunsany, il y en a un qui me semble tomber à pic. C’est l’histoire d’un groupe de vagabonds. Chacun d’entre eux raconte une aventure. Tous pleurent, sauf le narrateur. Une fois le récit terminé, le narrateur s’intègre au cercle d’auditeurs ; un autre, à son tour, reprend une nouvelle histoire qui fait aussi pleurer le précédent narrateur.
Bon, le fait est qu’entre voleurs, il se passe la même chose. C’est toujours à une ou deux heures du matin. Quand, pour une raison ou une autre, ils ne doivent pas travailler, c’est presque toujours à une période de leur vie où ils annoncent leur ferme intention de vivre décemment. Il se passe là quelque chose de bizarre. Quand un voleur annonce son intention de vivre décemment, la première chose qu’il fait c’est solliciter la « levée de sa surveillance ». Dans cet intervalle de vacances, il prépare un « coup » surprenant. La police le sait mais la police a besoin que le voleur existe, elle a besoin que chaque année se déverse une nouvelle fournée de voleurs sur la ville, parce que sinon son existence ne serait pas justifiée.
Dans le dit intervalle, le voleur fréquente le café. Il y retrouve des amis. C’est après le dîner. Il joue aux cartes, aux dés et aux dominos. Certains jouent aussi aux échecs.
Le commissaire Romayo m’a montré une fois le cahier d’un voleur, dont la maison venait de faire l’objet d’une perquisition. Ce voleur, qui travaillait comme maquereau, était un excellent joueur d’échecs. Il avait annoté des noms de maîtres et des solutions à des problèmes d’échecs qu’il avait résolus lui-même. Ce braqueur parlait de Bogoljuboff et Alekhine avec la même familiarité qu’un passionné de courses hippiques parle de pedigrees, d’échauffements et de performances.
À une heure ou deux heures du matin, quand ils en ont marre de jouer, quand certains sont partis et que d’autres viennent d’arriver, se forme autour d’une table un cercle austère, assommant, canaille. Cercle silencieux duquel, soudain, s’échappent ces mots :
« Eh, vous savez ? À Olavarría, ils ont chopé le Japonais ! »
Tous les malfrats lèvent la tête. L’un deux dit : « Le Japonais ! Tu te rappelles quand j’étais à Bahía Blanca ? On en a vécu des choses ensemble avec le Japonais. »
L’ennui a maintenant disparu des regards et les cous se raidissent dans l’attente d’une histoire. On aurait dit que celui qui avait parlé attendait qu’un autre prononce n’importe quelle phrase pour rebondir, pour balancer les histoires qu’il gardait en réserve.
« Le Japonais… Ce n’est pas celui qui a été… ? On dit qu’il était dans le braquage avec la Vieille… »
L’un deux me regarde.
« Ce sont des conneries de flics. Qu’est-ce qu’il aurait foutu dans ce braquage ?
– C’est vrai que si vous vous croisez le Japonais la nuit…
– Écoute, le Japonais, on dirait une fille tellement il est bien éduqué. »
Ils éclatent de rire, et un autre : « Il est peut-être comme une fille, mais c’est pas un cadeau. D’où tu sors qu’il est comme une fille ?
– Quand moi j’avais seize ans, j’ai été en prison avec lui, à Mercedes… Il était comme une fille, je te dis. Les dames de charité venaient, nous regardaient et disaient : "“Mais ce n’est pas possible que ces garçons soient des voleurs !” Et je me rappelle que moi je répondais : “Non mesdames, c’est une erreur de la police. Nous nous sommes de très bonne famille.” Et le Japonais disait : “Moi je veux aller avec ma maman…” Si, je te dis qu’il est comme une fille. »
Les rires éclatent, et un voleur me prend le bras et me dit :
« Mais ne le croyez pas. Vous voyez la gueule que j’ai moi, hein ? Ben je suis un petit ange à côté du Japonais.
– Écoutez-moi : quand un nigaud croise le Japonais, rien que de le voir, il détale comme s’il avait vu la mort. Et lui dit qu’il est comme une fillette… Moi je me rappelle d’une fromagerie qu’on a attaquée avec le Japonais… On est reparti avec environ 200 fromages dans un chariot. Quel boulot pour les revendre ! Et l’odeur ! On pouvait nous suivre rien qu’à l’odeur… »
Un autre : « Maintenant ce métier ce n’est plus ce que c’était. Il n’y a plus que des morveux mouchards. N’importe quel couillon veut être un voleur. »
Moi je le regarde, je réfléchis et je dis : « Effectivement, vous avez raison : tout le monde ne peut pas être un voleur…
– Bien sûr que non ! C’est ce que je dis moi… Si moi je voulais me mettre à écrire vos articles, je ne pourrais pas le faire, non ? C’est pareil avec le “métier”. Voyons, dites-moi, comment vous feriez, vous, maintenant pour voler le patron qui est à sa caisse ? Vous voyez que le tiroir-caisse est ouvert.
– Je ne sais pas…
– Mais mon pote, ne le racontez pas ! Imaginez un peu : vous vous approchez du comptoir et vous dîtes au patron : “Donnez-moi cette bouteille de vermouth.” Le patron se tourne vers l’étagère. Quand l’homme est sur le point de prendre la bouteille, vous lui dîtes “Non, pas celle-là, celle d’en haut.” Comme le tronpa est de dos, vous vous pouvez lui vider la caisse… Vous comprenez ? »
Moi je prends un air admiratif et l’autre poursuit : « Oh, ça c’est rien. Il y a de beaux “travaux”, bien exécutés… Celui du vol de l’agence Nassi… Ce sont des gosses prometteurs…
– Et le Japonais ? Je me rappelle, une fois on était dans le train… on allait à Santa Rosa… »
Il est trois heures du matin. Il est quatre heures. Un cercle de visages… un narrateur. Vous direz ce que vous voudrez, les histoires de voleurs sont magnifiques ; les histoires de prison… Cinq heures du matin. Tous regardent leur montre en sursautant. Le serveur s’approche somnolent. Soudain, dans des directions opposées, presque collés aux murs, souples comme des panthères et rapides dans leur disparition, les malfrats s’éclipsent. Et sur cinq d’entre eux, quatre ont demandé la levée de leur surveillance. Pour mieux voler !…
Où est le malfrat ?

On m’écrit (16) :
« Je suis un floueur dans l’acception vulgaire du terme, qui n’est encore tombé dans aucune des razzias lancées par un certain juge il y a quelque temps avec beaucoup de succès. Je suis un floueur, même si je ne connais pas l’étymologie du mot, j’imagine que c’est un pur néologisme. Je suis bien d’accord que l’expression de tricheur est plus acceptable et académique. Maintenant, laissons de côté la morphologie du mot… Qui ne pèche pas dans ce monde ? Dans un intéressant travail cynégétique du XII e ou XIII e siècle, Alphonse le Sage, ce curieux génie espagnol, tramait dans le dit travail des pièges et des intrigues pour montrer comment “pêcher” du gros comme du menu gibier. Avec le progrès actuel, ne serait-ce pas acceptable un traité de chasse appliqué à la bêtise humaine ? Quelque chose qui aurait pour titre Manuel du parfait arnaqueur , du pickpocket habile, du tricheur indigne ou du député lugubre.
« Ce serait à la fois des connaissances techniques pour se professionnaliser dans ces métiers et des connaissances illustratives pour les candides qui trouveraient dedans comment se défendre.
« Ce n’est pas la peine de dire que je pense qu’il y a un droit naturel antérieur à toutes les conventions codifiées [Vous êtes, sans aucun doute, un étudiant de jurisprudence.] qui signale à l’individu les normes honnêtes et naturelles. Mais si les normes naturelles échouent dans la lutte pour la vie ?
« Le droit naturel fait dans ce cas que l’individu s’arrange pour vivre comme il peut. J’en conclus que la persécution initiée à notre encontre sera jugée, dans les siècles à venir, aussi inique que celle initiée par Néron contre les chrétiens. »

L’ INUTILITÉ DES MANUELS
Cher floueur de papier, futur braqueur en soi. Au nom de la loi, du code et de la jurisprudence : les manuels sont les bouquins les plus inutiles qu’on connaisse. Tout comme il est impossible d’apprendre la boxe par correspondance et la gymnastique suédoise par téléphone, il est aussi inutile de vouloir apprendre l’art de vivre dans les livres.
Je ne sais pas si tu te rappelleras que, dans El Buscón (17) , il y a un exemple notable d’un fou qui étudiait l’escrime dans un livre et qui s’est mis à faire des feintes à un fier-à-bras qui, au premier échange de sabre, l’a laissé hébété sous les coups, ce qui ne l’a pas empêché de dire : « Il ne peut pas me toucher parce que j’ai formé un angle de trente degrés. »
De plus, les victimes des floueurs sont des messieurs qui se vantent d’être malins et le jeu ne fonctionne qu’entre abrutis. Il y a une infinité de personnes dites honorables lésées par les manigances des floueurs. Mais en y réfléchissant, on voit bien que l’honneur de ces personnes que nous disions honnêtes est plus que relatif ; et que si effectivement elles avaient été honorables, rien ne leur serait arrivé. Le floueur spécule sur la soif d’ingéniosité de son prochain. Le floueur est un professionnel qui soutient le principe suivant : dans tout homme, il y a un voleur et un arnaqueur. Ce voleur arnaqueur, caché dans chaque homme, ne se montre que lorsqu’il voit la possibilité que ses actes restent impunis.
Le floueur me rappelle la théorie d’Eça de Queiros dans son récit Le Mandarin . Si en appuyant sur un bouton, nous pouvions tuer à distance en Chine un inconnu dont nous pourrions profiter de l’héritage, peu d’entre nous hésiteraient à appuyer sur le bouton.
Et c’est ça qui est arrivé aux messieurs arnaqués par les floueurs. C’est plus ou moins ce qui se passe pour celui qui achète une machine pour fabriquer des livres sterling, ou un billet gagnant de dix mille pesos, pour deux mille.
La chronique policière qu’ont tous les quotidiens n’est-elle pas le meilleur manuel pour nous avertir de ces manigances ? Cependant, pas un mois ne passe sans qu’un malheureux ne se fasse arnaquer et piller ses économies.
On s’apitoie, bien sûr, et on se dit : « pauvres diables, après tant d’années à mettre ses économies de côté, un malfrat arrive et part avec ! ». Mais pensons une minute que le malfrat n’est pas un malfrat, mais un homme de bonne foi qui remet dix mille pesos en échange d’une garantie de mille pesos. Vous pourriez affirmer vous que le « pauvre diable » rendrait les dix mille pesos ? Non, mon ami. Le pauvre diable cesse de l’être pour devenir instantanément une fripouille. Je connais même des personnes qui sont honnêtes et qui ont volé. Ils ont perdu la tête une minute et ils ont volé. Qu’est-ce qu’on peut y faire ?

C OMME DES LOUPS
Le proverbe homo homini lupus est , l’homme est un loup pour l’homme, énonce une vérité grande comme une montagne. Nous nous mangeons les uns les autres, avec de bonnes paroles ou avec de mauvais actes. Ce qui est bien réel, c’est que nous nous dévorons. Il n’y a pas un seul type qui ne tente de nuire à un autre ; certains sont tellement fils de p… qu’ils font mal à leur prochain par pure méchanceté.
Les floueurs, dans cette société de crapules, de fripouilles, de vauriens, de voleurs, de personnes décentes et pieuses, ont un rôle réparateur. Ils sont comme des agents de la vengeance divine, ce qui fait que ce que la fripouille, le voleur et la personne décente ont volé à des centaines de malheureux, ils le vomissent sur le tapis du tricheur et du filou.
Futur braqueur, oui, au nom de la loi, du code et de la jurisprudence, oui. Aucun manuel ne peut sauver l’homme de la malice de ses prochains. Et si quelque chose peut le sauver, c’est la décence. Et celle-ci ne s’étudie pas dans les manuels ; au contraire, dans les manuels, on la manipule, elle se relâche et disparaît.
Un malfrat écrit

Je lis :
« …j’en ai honte, presque à en pleurer, que sur ma terre, en pleine rue Moreno, existe l’antre qu’on appelle le Département de la Police… J’ai atterri là-bas, tout en étant criollo [Tu ne dois pas être un cadeau toi !] pour un délit plutôt rare pour notre nationalité. J’ai fait ce que font quotidiennement les Russes, dans leur grande majorité, c’est-à-dire acheter de la marchandise à un prix plus bas que la normale – entre nous, j’ai fait le “receleur”.
« Bon, mon ami, peu expérimenté dans cet art de l’arnaque, je me suis fait prendre comme un imbécile [C’est la dure loi de la vie mon cher “receleur”.] et après les cellules d’isolement, j’ai connu, en seulement huit jours, le deuxième pavillon, le troisième, le premier c’est-à-dire celui des personnes importantes, et les cellules des tribunaux. On m’a traîné d’un endroit à l’autre, sans que je sache vraiment pourquoi.
« Après, le juge a ordonné ma remise en liberté pour manque d’éléments convaincants et je suis sorti au pas de course par le perron de Moreno, avec les fringues sur le dos, la barbe longue et plein de poux. Je me suis pris un bon bain, je me suis rasé, je me suis fait plusieurs massages faciaux et je me suis retrouvé comme neuf, et plus expérimenté qu’avant pour esquiver les embrouilles judiciaires.
« Ceci étant dit, je voudrais mon ami journaliste que vous me disiez ce que vous pensez d’un type bien marrant. On me l’a présenté au troisième pavillon. Vous savez bien qu’il suffit d’un peu de blé, avec toute cette canaille réunie dans un tel endroit, pour que tout le monde soit à votre disposition. Qu’est ce que vous voulez ? Un café ? Aussitôt quelqu’un se charge d’en trouver. Du pain chaud, des journaux, des cigarettes, de la charcuterie, un jeu de cartes ? Avec du fric, tout se trouve là-bas ! On fait même des paris dans les pavillons. Bon, revenons-en à ce qui nous préoccupe, cher ami journaliste, là-bas on m’a présenté un type, Monsieur Untel, alias “l’homme tambour”. Son surnom a attiré mon attention et je lui ai demandé naïvement [Naïf, toi, mon gars ? Je t’en prie !] si c’était parce qu’il avait été vendeur de tambours ou fabricants, ou qu’il avait joué du tambour avec les boy-scouts ou dans une fanfare.
« “Rien de tout ça, mon vieux”, qu’il me dit. “On m’appelle l’homme tambour parce que j’ai l’habitude de cogner tout ce que je croise. Ma spécialité c’est de secouer les plumes des flics du 16 e et avec le poing que j’ai, ça résonne comme un tambour, c’est de là que vient le surnom d’homme tambour.”
« Qu’est-ce que tu dis de ce type et de son surnom ? Moi ça m’a bien fait marrer. Et même plus, je crois qu’à Vaccarezza (18) ça lui a échappé, sinon ça aurait été popularisé dans une œuvre nationale. Moi je vous conseillerais, cher ami journaliste, d’aller passer quelques jours au troisième pavillon. Là-bas, vous trouveriez davantage de matière que dans toute votre vie de griffonneur de papiers [Eh, tu aurais pu dire de grand écrivain, au moins d’écrivain talentueux, mais pas griffonneur de papiers ! Mince alors !]. Mettez-lui un commentaire et soyez assuré que, dans le pavillon mentionné, on fêtera votre article. Et que diable ! Il faut aussi que, dans cette capitale, on sache qu’il y en a un qui distribue des châtaignes aux flics, au nom de leurs nombreuses victimes et pour les venger. Mes cordiales salutations, cher ami journaliste, S.S.S. Consul Basque. »

P OURQUOI ?
Pourquoi, cher ami Consul Basque, au lieu de vous occuper de la vie d’autrui et de tenter que l’homme tambour se fasse tabasser dans le Département pour avoir donné des châtaignes si sonores, pourquoi, cher ami Consul Basque, ne nous décrivez-vous pas plutôt les arts du recel ? Moi ça m’intéresse beaucoup plus que les châtaignes que peut donner l’homme tambour. L’homme tambour, dans sa catégorie, n’en reste pas moins qu’un vulgaire bandit, alors que vous vous savez écrire et vous pourriez nous faire des récits amusants sur comment les voleurs vendent de la marchandise que d’autres ont acquis à la sueur de leur front.
Sur le fait que les voleurs travaillent, je viens de recevoir une autre lettre, qui me dit : « Le 18 de ce mois, au cours de la nuit, une bande de voleurs, avec à leur tête un certain Pulice, a effectué huit braquages, dont quatre importants, puisqu’ils étaient contre des gardiens de l’ordre public, et que pour les mener à bien, le chef de la bande comme ses membres ont dû transpirer à grosses gouttes. Comme vous voyez, monsieur Arlt, le travail de voleur n’est pas aussi reposant que vous le supposez. Dieu vous garde. Un ennemi du travail. »

R ECELEURS
La corporation des receleurs est l’une des plus intéressantes qui soient. À ce jour, on n’a pas pu établir jusqu’à quel degré un receleur est ami ou ennemi de la police.
Pour se consacrer au métier de receleur, il faut parfaitement connaître le prix des marchandises, qui en matière de vols, sont des plus variées et hétérogènes. Il y a des exemples extrêmement singuliers, de complicité entre voleurs et enquêteurs, et qui se passent de cette manière : un voleur, après avoir vendu la marchandise chez un receleur, se débrouille pour qu’un enquêteur en entende parler. L’enquêteur se présente chez le receleur et séquestre ce qu’il avait acheté. Cela permet aux autorités policières de dire, quand certaines découvertes sont rendues publiques : « Une enquête approfondie a permis de mettre sous séquestre ce qui avait été volé. »
Et l’enquête approfondie ne consiste en rien, si ce n’est en la dénonciation anonyme, parfois, qu’un certain voleur a fait faire auprès d’un agent de police. Le receleur a prospéré à une autre époque ici. Aujourd’hui, il faut être un bien piètre voleur pour recourir à ces escrocs. Fréquemment, voleurs et receleurs sont la même chose, même s’il est vrai que le chapardeur trouve une grande utilité à recourir aux services des gentilshommes qui, comme le Consul Basque, acquièrent de la marchandise obtenue de manière peu honorable.
L’homme qui veut que sa surveillance soit levée

Le chroniqueur policier Gustavo González me donne souvent de magnifiques renseignements pour écrire mes articles. Lui connaît bien le milieu des malfrats, comme si sa tendre enfance s’y était écoulée. Il en comprend les ruses mieux qu’un enquêteur vétéran. Bien, ce Gustavo González m’a dit aujourd’hui :
« Pourquoi tu n’écris pas sur l’homme qui demande la levée de sa surveillance ?
– Tu veux dire le voleur ?
– Pour moi, c’est la même chose. Les voleurs sont des gens honnêtes qui n’ont que ce défaut. Moi je te donne les renseignements et toi, tu écris un article. »
Et avec les renseignements fournis par le minutieux Gustavo González, j’ai esquissé cet article. Je l’ai déjà dit. Ce gars connaît toutes les ruses du métier. Et, en plus, il n’est pas bête. C’est dommage qu’il ne se consacre pas à l’écriture, parce qu’il le ferait très bien. Mais Gustavo González est un feignant. Pour lui, la meilleure vie, c’est celle de Bouddha, même s’il ne sait pas qui a été et ce qu’a fait le Bouddha Gautama.

L A LEVÉE DE SURVEILLANCE
Même les voleurs en ont marre d’être voleurs, me disait González. Après qu’un gars s’est fait coffrer vingt, trente ou cinquante fois pour port d’armes, des ports d’armes qui servent à le sortir de la voie publique pour qu’ils ne fassent pas de conneries… Il y a des fripouilles qui en ont assez de passer dix mois de l’année derrière les barreaux, et surtout s’ils se marient, beaucoup décident d’abandonner, de devenir des gens honnêtes, et donc ils s’adressent à Barneda en lui demandant la levée de leur surveillance.
Ceci étant dit, la levée de surveillance signifie que le voleur peut circuler librement dans les rues sans qu’aucun agent de police qui le connaît ne l’arrête. Les démarches pour lever la surveillance sont simples : justifier des moyens d’existence du soussigné, où il travaille, quel est son salaire, etc., etc.

D ES MÉTIERS BIZARRES
Cependant, il y a des voleurs qui veulent voler impunément et qui sollicitent la levée de leur surveillance et pour ça, ils indiquent des métiers très bizarres et bien amusants, des métiers dont on ne soupçonnait même pas l’existence, comme, par exemple, un plumeur de poules. Qu’est-ce qu’un plumeur de poules ?
Eh bien, le plumeur de poules est l’homme qui, dans un marché, travaille pour deux ou trois vendeurs de poules. Une fois que les ritals ont tordu le cou à la volaille, le plumeur se charge de la plumer. C’est ça le métier qu’invoquent beaucoup de voleurs, métier commode, sans maux de tête, avec peu d’heures, de grandes siestes, un chariot à disposition pour cacher un vol, et des amis par la même occasion.
Un autre métier fréquemment invoqué par les habitués des commissariats, c’est celui d’acheteur de vieux métaux. Pour se dédier à ce travail, on sait bien que le plus indispensable est un chariot pour transporter la marchandise achetée. Et la police n’a pas du tout confiance dans un délinquant notoire qui travaille avec un moyen de locomotion, car son expérience lui dit que le voleur, avec ou sans surveillance, est plus dangereux en chariot ou en camion qu’à pied. Car dans un chariot, on peut transporter des choses qui n’ont pas été achetées mais acquises grâce à des moyens que le Code qualifie de larcins ou de vols.

U N SENTIMENTALISME DANGEREUX
Le plus curieux, c’est que la police arrête immédiatement un voleur dont la surveillance a été levée, si elle le trouve en compagnie d’un autre voleur dont la surveillance a également été levée.
La raison de ce procédé, absurde en apparence, est cependant logique. Les voleurs sont des sentimentaux, même si leur surveillance a été levée. Seuls, ils peuvent être des personnes acceptables, mais dès qu’ils sont deux, les problèmes commencent…
D’abord, ils fêtent l’événement avec quelques verres dans un bar. Après les premiers verres, viennent les deuxièmes, puis les troisièmes et ils en perdent le compte.
Après que les gars ont ingurgité une quantité raisonnable d’alcool de canne paraguayen, ils commencent logiquement à évoquer le bon vieux temps des cambriolages et des arnaques. Ça les excite tellement qu’ils redemandent de l’alcool et aussitôt, ils commencent, tel les héros de l’Iliade et des Nibelungen, à se vanter de leurs exploits et entament la méthode pédagogique de la comparaison raisonnée.
Les méthodes pédagogiques, appliquées aux problèmes scolaires, donnent de bons résultats, mais quand deux messieurs voleurs s’essaient à la critique de leurs exploits respectifs, j’insiste, les problèmes commencent…
Pour éviter ces dangereuses rechutes, tout voleur dont la surveillance est levée est averti : il ne peut pas circuler dans les rues avec un confrère qui veut, comme lui, se régénérer.
Et la levée de surveillance a de bons résultats ?
Rarement. Le voleur ne peut oublier la joie que suscite un travail bien fait, et c’est pourquoi, même si sa surveillance est levée, il ne peut résister à la nostalgie du braquage qui un jour finit par prendre le dessus, et l’embarque dans un vol violent, avec atteinte à l’autorité, etc., etc., avec les détails qui vont avec dans les chroniques policières.
C HAPITRE III
L’ ÉCOLE DE LA DÉLINQUANCE
L’école primaire de la délinquance

Quand on marche dans la rue Tacuarí, en arrivant au numéro 760, on découvre un bâtiment peint en vert foncé, avec des fenêtres décorées de rideaux blancs et, sur le devant, un écriteau disant Centre de détention. Dépôt des mineurs.
Si vous amenez une autorisation de la Préfecture de Police, on vous laisse entrer. Un monsieur très aimable vous reçoit, c’est le directeur, ou à défaut du directeur, un autre monsieur tout aussi aimable vous reçoit, le sous-directeur.
Ce monsieur, les deux, ou n’importe lequel des deux, vous demande quel est l’objet de votre visite, et si vous lui expliquez que vous êtes journaliste, c’est presque sûr que les deux, ou chacun son tour, se plaignent des brûlots que les journalistes leur ont mis sur le dos, injustement et les rendant coupables de tout… Mais ne nous avançons pas trop, ou plutôt si, avançons-nous un peu. Ils se plaignent, comme je disais, qu’on les rende responsables de l’immense désordre, de la désorganisation terrible dont souffre le mécanisme de cette institution, qui, tout en appartenant à la police, est directement au service de la délinquance, puisqu’elle constitue un vivier de futurs criminels.
Mais comme en discutant, on arrive à se comprendre, le directeur, le sous-directeur, les deux à la fois, ou chacun son tour, vous démontrent que, eux, ils ne peuvent absolument rien faire contre ce qui se passe ici, si ce n’est maintenir un ordre apparent et la propreté des lieux.
L’hygiène est la seule chose dont ils peuvent se vanter, sans craindre de mentir ni d’exagérer, dans ce dépôt de police pour mineurs.
Les sols sont balayés, les lits bien faits, comme dans une caserne, et les enfants sont en classe. Et on s’arrête là.

L E COCKTAIL DU DIABLE
Vous entrez dans une salle de classe. Sur les premiers bancs, vous distinguez des gamins de six ou sept ans. Vêtus de leur uniforme bleu, on dirait des petits oiseaux. Aux derniers rangs, vous trouvez d’effroyables vauriens, tête rasée, crâne asymétrique taillé en biseau. Et naturellement, vous demandez :
« Pourquoi ce gosse est ici ?
– Sa mère l’a amené parce qu’elle ne pouvait pas le garder à la maison.
– Très bien, et le grand là ?
– Pour avoir tué sa fille.
– Et celui-là ?
– C’est un dégénéré…
– Et ce gosse ?
– Il a volé une bouteille de vin. »
C’est le cocktail du diable. Juste à côté de l’enfant tout innocent, vous trouvez le futur client de la chaise électrique – s’il existait une chaise électrique ici.
Votre accompagnateur et guide dans cet enfer vous dit, en guise d’excuse :
« Ici, nous ne faisons qu’exécuter les mandats des juges. Mais comme le local n’est pas approprié, nous ne pouvons pas séparer les mineurs délinquants de ceux qui ne le sont pas… Si vous voulez discuter avec les enfants…
– Appelez ce petit blond. »
Le petit blond arrive en courant. Sept ans. Les yeux pleins d’espoir et d’étonnement. Bien élevé.
« Pourquoi tu es là toi ?
– C’est ma maman qui m’a amené.
– Elle travaille ta maman ?
– Oui, elle est servante. »
Résumé du drame : la mère du petit gars a, en plus, une fille plus jeune que lui ; la maîtresse de maison, où travaille la servante, laisse son employée amener la petite, mais pas le gamin parce que les garçons n’apportent que des embêtements. Que pouvait bien faire la servante ? Être reconnaissante qu’on lui laisse amener sa fille et chercher un endroit sûr pour laisser son garçon ? Quelqu’un lui a conseillé le Défenseur des Mineurs. Et le Défenseur des Mineurs… a tranquillement résolu le problème, en envoyant l’enfant au dépôt pour mineurs délinquants, dont beaucoup sont des dégénérés sur tous les aspects. Mais la mère ignore ces belles choses. Et il est possible que le Défenseur des Mineurs dise aussi qu’il les ignore… Et il ne s’est donc rien passé ici. Nous sommes tous innocents et cette planète est le meilleur des mondes.
Le petit blond s’assoit et j’appelle un sympathique grand gaillard de dix-sept ans. Il vient rapidement vers moi, en me souriant comme si j’étais son frère ou son père, et que je pouvais lui résoudre un problème difficile.
« Pourquoi tu es là toi ?
– Pour avoir volé deux-cent-cinq pesos.
– Ce n’est pas mal pour un début. (Sourire de remerciement) Et pourquoi tu voulais ce fric ? »
Il me fait un clin d’œil, en toute confiance, et dit :
« C’était pour braquer le percepteur d’Agronomie, vous voyez ? J’avais tous les renseignements.
– Mais mon petit, le percepteur n’allait pas se laisser faire… Qu’est-ce que tu aurais fait ?
– Ben alors j’aurais dû le tuer, n’est-ce pas ? »
Il s’exprime avec tant de naturel et de simplicité, et ses idées sont tellement claires pour lui, qu’on finit par accepter qu’en effet, il est naturel que le citoyen liquide le percepteur d’Agronomie, si ce dernier résiste…
Nous descendons. Dans une cour, un garçon extrêmement sympathique se met au garde-à-vous quand nous passons devant lui. « Et ce jeune homme si sympathique, pourquoi est-il ici ?
– Condamné à quinze ans d’emprisonnement.
– Quinze ans !
– Oui, c’est Ricardo Reyes, celui qui a tué une vieille à coups de couteau le 1 er janvier.
– Quel âge a-t-il ?
– Dix-sept ans. »

(Je continuerai demain)
L’école primaire de la délinquance (deuxième partie)

« Vous voulez visiter l’infirmerie du dépôt, monsieur ?
– Bien sûr. »
Le maître des enfants délinquants m’accompagne. Dans l’infirmerie, un enfant tuberculeux, le crachoir plein de taches de sang. On continue. Un ado de seize ans dans un autre lit, la bouche fine, les lèvres sinueuses : un malade distingué.
« Vous êtes qui, vous ? Pourquoi êtes-vous ici ?
– Pour avoir tué des policiers, avec ma voiture. »
Il s’agit d’un bon garçon. La manie de la vitesse… Sa famille se promenait en Europe, et lui, pour sortir de son ennui, a renversé avec sa voiturette (19) le premier malheureux qui s’est mis devant lui. À la disposition du juge des Mineurs… Quelqu’un m’informe :
« En plus d’avoir assassiné des gens avec sa voiture, c’est, cliniquement parlant, un dépravé. »
Nous sortons. Dans la cour, à un morveux :
« Et toi ?
– Pour avoir volé une bicyclette. »
C’est extraordinaire la quantité d’enfants qui se trouvent au dépôt de la rue Tacuarí pour vol de bicyclette. Dans une précédente visite, j’ai croisé un gamin de sept ans arrêté pour avoir volé une bouteille de vin. Il y en a d’autres, au contraire, qui sont arrêtés pour rien.

I LS NE CONNAISSENT PAS LE JUGE
La première anormalité qui saute aux yeux, dans les déclarations des enfants détenus, c’est qu’ils ne connaissent pas le juge chargé de leur affaire, ils ne connaissent pas le défenseur, ils ne connaissent personne, si ce n’est leurs maîtres et leurs gardiens, qui n’ont pas les connaissances scientifiques nécessaires pour remplir de telles fonctions.
Toute personne sensée penserait que le juge ou le défenseur devrait connaître les petits prisonniers de sa juridiction, connaître immédiatement la qualité morale du détenu, s’assurer de ses propres yeux qu’une injustice, ou une monstruosité, n’ait pas été commise, en enfermant un gamin parmi les délinquants, mais ça ne se passe pas comme ça. La plupart des réponses des enfants révèle que le juge ou l’assesseur traitent ces sujets comme un autre, sans prendre la peine de connaître directement la personne concernée.
Et c’est de l’ensemble de ce mécanisme que découle le plus énorme manque de logique et de cohérence qu’un système préventif et pénal puisse renfermer. La police, le juge ou le diable, enferment les enfants dans l’enfer du centre pour les soustraire de l’errance pernicieuse et des amitiés délictueuses qu’ils peuvent se faire dans la rue…
L’intention est ingénuement bonne… Mais le problème, c’est que pour soustraire l’enfant aux amitiés délictueuses, on l’enferme précisément avec des délinquants de toutes espèces, avec des dégénérés mentaux de tous genres et alors l’évidence éclate avec de terribles majuscules :
LA JUSTICE FABRIQUE DES DÉLINQUANTS AVEC DES ENFANTS QUI NE SONT EN RIEN DES DÉLINQUANTS.

L ES PETITS , DÉPRAVÉS PAR LES GRANDS
Dans la cantine et dans les dortoirs, grands et petits vivent dans une promiscuité des âges, qui suggère ce que, dans l’article d’un quotidien, on ne peut dire au public.
Que le gosse hébergé au dépôt ait été logé là à la demande de sa mère, importe peu. Il fréquentera, mangera coude à coude, jouera avec l’autre détenu accusé de n’importe quel délit, qui lui fera bénéficier de son expérience au jour le jour.
Si l’enfant est entré là innocent, il en sortira perverti. S’il avait quelques soupçons de moralité, ceux-ci seront annihilés par ses compagnons. Le grand fait pression sur le petit, avec toute l’intensité de sa perversion spécifique. La surveillance des gardiens et des maîtres n’est pas suffisante. Les choses se passent comme dans tout établissement pénitentiaire. Après, les maîtres s’étonnent et disent au visiteur, en hochant pathétiquement la tête :
Quatre-vingt-dix pour cent de ceux qui entrent au dépôt des mineurs reviennent… Ils reviennent accusés de délits plus graves…
Ce qui serait bien, c’est qu’ils ne reviennent pas, encore moins avec de vraies accusations. Le premier séjour au dépôt a été suffisamment puissant pour officiellement les pervertir. Là, ils apprennent l’art du vol, de la simulation, de l’astuce. Pour un jeune qui vit parmi les délinquants, le plus terrible serait de ne pas acquérir les capacités délictueuses que montrent les grands, et quelles capacités !
L’un d’entre eux était Cocuccio, le célèbre mineur, chef d’une bande de mineurs, tous braqueurs et assassins.
Les petits le regardaient avec la même admiration que celle que nous ressentions face à Firpo ou à Justo Suárez (20) . Et attendre d’un enfant qu’il n’admire pas un délinquant, c’est comme demander la lune.
Ils admirent tellement les délinquants que je vais vous citer un cas qu’un professeur m’a raconté :
Au dépôt, les magazines policiers étaient permis. Une nuit, les jeunes ont organisé une évasion spectaculaire, en éclatant la tête d’un gardien et en enlevant le barbelé. Interrogés, ils ont répondu qu’ils avaient appris la tactique d’évasion dans un magazine policier.
L’école primaire de la délinquance (troisième partie)

Que disent les maîtres des mineurs délinquants ? C’est intéressant d’écouter leurs opinions, car ils témoignent d’un profond découragement face au désordre qui règne sur le mécanisme même du dépôt des mineurs, et les institutions annexes.
« Nous ne pouvons rien faire nous pour ces gosses, tant que la justice entasse dans un même établissement, dans des salles de classe, des dortoirs, des cantines, des enfants honnêtes avec des criminels nés, des gosses espiègles et innocents avec des dégénérés et des pervers. Les classes, qui rassemblent de la première à la cinquième année scolaire, manquent cruellement d’efficacité. Les jeunes n’apprennent rien, ils ne se décident à étudier que lorsqu’on leur dit que le juge remettra en liberté ceux qui démontrent être de bons élèves. Certains sont mentalement si attardés que leur véritable place serait dans un institut de retardés mentaux. »
Il me vient une anecdote à ce propos :
Le maître donne un cours d’histoire. Il appelle un jeune accusé d’un larcin et qui était distrait, pour lui demander :
« Qui était San Martín (21) ?
– Je ne sais pas, monsieur. Moi je n’étais pas impliqué dans cette affaire. »

I LS S ’ ENNUIENT
Les jeunes s’ennuient désespérément. Les quatre murs du dépôt ne font sauter de joie personne. Et encore moins un gosse séparé de sa famille.
Jusqu’à il y a cinq ans, régnait une discipline de fer. On leur infligeait des sévices corporels pour les punir. L’arrivée de jeunes maîtres a fait changer le système. Je m’en tiens à leurs informations.
Actuellement, on ne les frappe plus. On les assomme avec trois heures de classe. Et les trois heures de classe visent à éviter que les grands, à la récréation ou aux heures libres, s’amusent à pervertir les petits.
Les délinquants, les enfants sans parents ou sans tuteurs légaux, établissent là des liens d’amitié qui leur permettent, le jour où ils sortent, de trouver un complice sans trop de travail. Ils se perfectionnent dans le délit, sans que les maîtres ni les gardiens ne se fassent la moindre illusion sur leurs possibilités de changement.
« Nous, me dit un maître, nous aurions besoin d’un grand établissement, avec des séparations entre les mineurs non délinquants et ceux qui sont accusés au premier degré. Nous aurions besoin d’un laboratoire de psychologie expérimentale… parce que beaucoup de mineurs, que nous, par expérience, nous classons comme anormaux, les médecins des tribunaux, d’un seul coup d’œil, les classent comme normaux. » Il existe des contradictions monstrueuses entre le jugement d’un médecin, d’un juge et celui d’un maître de mineurs. Nous en arrivons aux conclusions suivantes : le jeune est envoyé d’un établissement à l’autre, dans quatre-vingt-dix pour cent des cas, sans le moindre critère scientifique.

C E N ’ EST LA FAUTE DE PERSONNE
Et là, ce n’est la faute de personne !
La police s’en lave les mains, en disant que, eux, ils n’ont pas la responsabilité d’un refuge de mineurs sans foyer.
Les maîtres se trouvent des excuses, en faisant remarquer, avec raison, que tout ce qu’ils peuvent enseigner aux jeunes est anéanti par les grands délinquants qui vivent avec eux.
Le directeur de l’établissement, à son tour, soutient que le bâtiment est petit et que lui, il ne peut pas faire de miracles ; la justice prétend arrêter les gosses pour les soustraire à la contagion de la délinquance de la rue ; le juge des mineurs et les défenseurs, je ne sais pas de quelle manière ils se justifient ; les médecins qui assurent qu’un mineur est un dégénéré quand il ne l’est pas, et qu’il ne l’est pas quand il l’est, comme l’affirment les maîtres habitués à analyser les jeunes…

On arrive au comble du ridicule et les contradictions sont déjà tellement monstrueuses que l’unique conclusion, qui découle de l’examen de celles-ci, est la suivante :
Notre société, avec ou sans mauvaise conscience, fabrique des délinquants. Et les juges le savent. Ils ne peuvent l’ignorer ; ils sont dans l’obligation de ne pas l’ignorer.
Le dépôt des mineurs est un antre de la corruption. Sans retenue, sans le moindre scrupule moral, on y enferme des gosses dont l’espièglerie, malicieusement interprétée, peut être classée comme délictueuse.
Le fait que leurs parents ne puissent pas répondre correctement à leurs besoins sert de prétexte pour fabriquer des mineurs délinquants. Et pour corriger un petit problème, on crée un mal bien plus grand. Infiniment plus grand.
Les maîtres le disent : « ceux qui entrent au dépôt en sortent, mais ils y reviennent… »
Ce qui ne serait pas naturel, ce serait qu’ils ne reviennent pas, avec les techniciens en délinquance qui sont là, confinés, mais avec la liberté de donner, à ceux qui les ignorent, des cours de vol, de vice et de crime.

O N S ’ ENNUIE
Un détenu de seize ans me dit :
« On s’ennuie ici. »
Comment ne pas s’ennuyer ? Il n’y a même pas d’ateliers pour leur enseigner une quelconque profession.
Pour sauver les apparences, on a instauré des classes, qui, d’un autre côté, ont l’avantage d’éviter que les enfermés transforment la maison en un enfer. C’est tout ce qui a été fait pour eux. Rien de plus.
Le plus grave dans cette histoire, c’est que des articles, comme celui qu’écrit l’auteur, ont l’avantage de mettre un bon coup de pied dans la fourmilière mais ça ne dure que quelques jours. Ensuite, tout redevient normal – s’il est normal qu’un établissement policier ait directement la fonction immédiate de transformer des jeunes, la plupart espiègles, en futurs criminels.
L’école primaire de la délinquance (fin)

Avec cet article, je mets un point final aux impressions que j’ai ressenties lors de ma visite au dépôt des mineurs abandonnés et délinquants, de la rue Tacuarí.
De ce que j’ai écrit précédemment, il en ressort que l’institution est un désastre. Elle ne remplit aucun but, si ce n’est de grossir les rangs des futurs délinquants.
Le visiteur inexpérimenté trouvera là des enfants de tous âges, vêtus d’un uniforme bleu, des salles de classe propres, des dortoirs en ordre et des lits bien faits. Et rien de plus. Sous cette apparence d’ordre et de propreté, camouflage éternel de toutes les institutions inutiles, se cache le cancer d’une menace sociale.
Tout jeune qui, dans un moment de stupidité, commet une dangereuse bêtise est menacé (par la justice qui se propose de le corriger) d’être enfermé là, pour que là, au lieu de « se corriger », il se perde définitivement.

Q UI SONT LES COUPABLES ?
Qui sont les coupables de ce désastre ?
Les parents ?
Beaucoup de mineurs sont nés dans des foyers anormalement constitués. Ce n’est pas la faute des mineurs s’ils n’ont pas de père ou de mère, ou s’il leur manque l’indispensable sens moral nécessaire à la vie en communauté.
La police ?
La police ne fait qu’obéir aux instructions données en amont. Quand un mineur commet un délit, la fonction de la police est de placer ce mineur sous la juridiction d’un juge, pour qu’il le juge. Nous en arrivons donc aux juges.
Les juges sont-ils coupables ?
Je crois que ce sont les seuls coupables, et ils sont doublement coupables car, puisqu’il n’existe pas de jurisprudence adéquate pour les mineurs, ni d’institutions qui renferment dans leur fonctionnement de sérieuses garanties pour sauver les mineurs, ils agissent par omission avec encore plus de cruauté que face aux majeurs.
Une simple analyse :
Dans le département de la Police, les pavillons des détenus sont divisés selon un critère simple, mais acceptable, même pour les propres détenus. Un accusé sans antécédents n’est jamais enfermé dans le cinquième pavillon avec les délinquants professionnels.
Pourquoi n’applique-t-on pas le même critère pour les mineurs ? Pourquoi enferme-t-on un jeune accusé de vagabondage dans le même endroit que les mineurs infiniment plus dangereux ? Pourquoi héberge-t-on l’enfant dont la mère ne peut s’occuper dans l’établissement même où le dégénéré, le voleur ou l’assassin vivent une harmonieuse amitié ?
Ce que les juges peuvent constater saute aux yeux :
Nous n’avons pas de locaux adéquats.
Face à un tel constat, on ne peut que remarquer :
Si vous n’avez pas de locaux adéquats, ni de techniciens éducateurs adéquats, ne privez pas de liberté un mineur et encore moins pour l’enfermer dans une école de délinquants !
La monstruosité du procédé donne des frissons, surtout si l’on considère cela de l’intérieur même du dépôt.
Enfermer un jeune, parce qu’il a volé une bouteille de vin ou qu’il n’a pas rendu la bicyclette qu’il avait louée, en compagnie d’un autre mineur qui est, psychiquement, un délinquant né ou un dégénéré, est un contresens qui n’a pas de nom.
Et c’est d’autant plus un contresens si l’on considère que les juges, les maîtres, les directeurs des établissements de cette nature, NE CROIENT PAS EN L’EFFICACITÉ DE LA PROCÉDURE.

E T COMME PERSONNE N ’ Y CROIT …
Et la boucle est bouclée.
Comme les maîtres ne croient pas que leurs leçons puissent faire changer un jeune, ni les juges ne le croient, ni les gardiens, ni personne, nous nous trouvons en présence d’un mécanisme inutile, qui fonctionne avec tout le pessimisme de ceux qui devraient consacrer toutes leurs énergies à résoudre le problème, car c’est pour cela que l’État les paie.
Les uns rejettent la faute sur les autres et tous, à leur tour, se reposant sur la conviction qu’ils ne peuvent rien faire, laissent le mécanisme du dépôt travailler naturellement ; et la fonction naturelle de ce dépôt des mineurs est de détruire ce qui reste de bon chez celui qui y est tombé.
Et ce terrible désordre s’est propagé à toutes les institutions de mineurs. Pas une seule ne remplit les fonctions pour lesquelles elle a été créée. Le scepticisme de ceux d’en haut a rejailli sur ceux d’en bas, et la seule préoccupation de tous ces fonctionnaires presque parfaitement inutiles est la suivante : ne pas être attaqués par la presse. Le reste importe peu.
Et comme la contagion se propage, à notre tour, nous, les journalistes, qui affrontons de tels problèmes, nous avons l’intime conviction que toute campagne contre ces institutions est parfaitement inutile. Durant deux ou trois jours, les gens commentent les anomalies révélées par le quotidien, puis ils oublient. On ne fait rien pour les mineurs. Et le terrible problème reste en suspens, jusqu’à ce qu’un autre arrive et écrive des articles… et les gens oublieront à nouveau.
C HAPITRE IV
C HUTE LIBRE
La canaille et le fantôme

Toutes les canailles de La Paternal sont aux anges. Ils ont enfin une excuse pour ne pas se coucher avant cinq heures du matin, sous le grave prétexte d’épier le fantôme qui est apparu à l’angle des rues Maturín et San Blas et qui a causé une peur bleue à un charcutier qui en est resté traumatisé.
Quel quartier, mes amis !
Une ruelle bouese avec des caniveaux de deux mètres. Fange noire. Des flaques d’eau verdâtres. Un ciel couleur de plomb. Des ponts en bois. Des maisons qui se détachent comme des silhouettes de goudron. Caquetages des coqs. Aux coins des rues, des groupes de gars, des masses d’ombres. Une cour avec un réverbère allumé sous les bras décharnés d’une treille. C’est là que le fantôme passe la nuit, selon les rumeurs.
À côté, un terrain vague, avec une haie de chèvrefeuille. Sur la haie, un trou. C’est par là que le fantôme a sorti un couteau. Et, en voyant le couteau, le charcutier, qui passait par là en pensant aux chiens qu’il allait dépecer pour préparer des boudins, a tellement eu la frousse qu’il en est presque mort sur le coup.
En face de la propriété où un petit filou recouvert d’un drap se fait passer pour un fantôme, le maître de maison se promène, mélancolique. Petit et avec une casquette. Je ne sais pas qui m’a filé le ragot :
« Le tronpa veut que sa femme meure pour avoir la maison pour lui tout seul. »
Un autre, avec un délicieux parfum aviné (à trente-cinq centimes le litre), moucharde :
« Mon frère a eu une telle trouille qu’il en bégaye encore ! »
Celui qui souscrit :
« Et alors il sort ou pas ce fantôme ? »
Le parfumé :
« Ben, si vous vous êtes là, il ne sortira pas. Pourquoi vous ne filez pas vous cacher ? L’autre nuit, il a voulu assommer un policier avec une bouteille. Et le flic a détalé comme un lapin. »
Quels quartiers, quels gamins, mes amis ! Celui qui en fait le moins ramasse au minimum les paris.
Un type s’approche de moi et dit, avec la même emphase avec laquelle Louis XIV se serait présenté :
« Je suis Roberto Terragno, le Jeune San Martín. »
Un autre s’approche, trahi par son style :
« Je suis Juan Casanova, le Jeune Chacarita. »
Les deux en même temps :
« On va vous raconter nous. Vous mettrez nos noms dans le journal ?
– Si les flics ne vous coffrent pas, je les mets…
– Bon, ici les agents ont peur du fantôme. L’autre nuit, le fantôme a jeté une bouteille sur le bouseux. »
Un agent bondit, plus maigre et possédé qu’un corps astral, qui apparemment est ami de ces gars-là. Un peu énervé, il dit :
« Eh, tous les agents ne sont pas débiles comme ce bouseux, tu sais ? »
Embrassades de conciliation entre compères.
Le Jeune Chacarita rajoute, en montrant du doigt la maison illuminée où le fantôme apparaît :
« Moi, on me raconte pas des bobards. Vous savez ce qu’ils font dans cette maison ? Ils donnent à boire au chien avec un tuyau d’arrosage. »
Je me mords la lèvre pour ne pas éclater de rire :
« Et qu’est-ce que le chien et le tuyau ont à voir avec le fantôme ?
– Comment, qu’est-ce qu’ils ont à voir ? Où vous avez vu vous qu’on donne à boire à un chien avec un tuyau d’arrosage ? »
Le Jeune San Martín ajoute, catégorique comme s’il faisait partie d’un conseil œcuménique contre la sorcellerie :
« Dans cette maison, il y en a une qui fait du spiritisme. Ne me racontez pas des bobards. Figurez-vous que l’autre jour un type qui vit là est sorti et a dit : moi je suis un peu “psychologue” ou quelque chose comme ça ! Ça ça veut dire qu’il fume un peu de la colle, non ? »
Moi je ne peux que m’exclamer :
« Celle-là, elle est bien bonne, les gars ! »
Le Jeune San Martín :
« Nous, on voulait entrer dans la maison et leur foutre une peur bleue à tous. Ou monter sur le toit, parce que le fantôme se déplace d’un bout à l’autre et avec une lame comme ça. » En guise d’illustration, le Jeune San Martín susmentionné écarte les bras et ne semble pas tenter de représenter les dimensions d’une lame, mais bien plutôt d’un sabre d’abordage.
« Et ça fait plusieurs jours que le fantôme traîne par ici ?
– Huit jours. Si je vous dis que le charcutier est presque mort de peur… Il est malade. La nuit où le “truc” est sorti du trou avec son couteau, il a détalé encore plus vite que quand sa femme a accouché.
– Et on ne lui connaît pas de moyens de subsistance à ce fantôme ?
– Ça c’est ce qu’il faudrait vérifier, hein ? Personne n’y a pensé. »
Des éclairs à l’horizon. La voix d’une mineure qui crie : Josesito… viens dormir Josesito.
Quelques gouttes de pluie tombent. Les branleurs restent impassibles dans les rues. On dirait des bandes de braqueurs. Des flaques d’eau, lugubres, rayonnent au milieu de la fange. Les maisons semblent des silhouettes de goudron sous un ciel de plomb chocolaté. Le fantôme n’apparaît dans aucun recoin. Le Jeune San Martín et Chacarita, en aparté, me disent :
« Eh, n’oubliez pas de mettre nos noms dans votre chronique, hein ? »
Même les naillecas rêvent d’immortalité.
Chute libre

Un cabaret sombre… et l’éventail de toutes les fourberies sur les gueules des habitués. Première pensée, quand on rentre : on ne perdrait rien à balayer d’un coup de mitrailleuse toute cette saleté. En haut, un phonographe et deux filles. La première, un air d’avoir vécu tout ce que peut vivre une femme ; la deuxième est nouvelle, espagnole, un air un peu bête. Les deux, jeunes.

E N SUIVANT UN DIALOGUE
J’ai observé, pendant plus d’une heure, les gestes de ces deux filles qui discutaient entre elles. Elles savent à peine lire et écrire. Je dis « à peine » à cause de ce détail : à des moments, l’une d’elles lisait un magazine et lisait à voix basse, comme le font seulement ceux qui ne sont pas habitués à lire.
La Criolla n’aime pas la musique du phonographe. L’Espagnole, elle, la musique la rend folle. Dès qu’un disque se termine, elle en met un autre dans le phonographe, alors que la Criolla proteste, hoche la tête, veut la convaincre en mettant ses doigts sur ses oreilles, que ce bruit continu finira par leur casser les tympans. Geste caractéristique de la Criolla : dès qu’apparaît un de ces disques avec du chant, accompagné de guitare, la fille fait la grimace et un geste dédaigneux. Elle semble dire à l’invisible guitariste qui chante des peines de cœur : « Moi, tu ne m’auras plus avec cette milonga (22) . »
Elle a un air farouche. On voit qu’elle en a bavé. L’Espagnole, au contraire, délire avec la musique. Soudain, elles se mettent à discuter. Je ne sais pas de quoi elles parlent. Je vois les gestes. L’un des gestes attire mon attention. C’est la Criolla qui compte les mois avec ses doigts, parce que j’ai perçu le mot « temps ». Puis le dialogue continue et soudain, l’Espagnole se prend la main ; la montre à l’autre et bouge les doigts vers le bas. La Criolla ouvre grand les yeux, écoute avec attention. L’Espagnole poursuit son histoire, porte ses deux mains à hauteur de ses oreilles, puis bouge à nouveau la main ; mais comme si cette main était brisée ou cassée, parce que la Criolla a l’air horrifié et hoche la tête. L’Espagnole parle vite ; l’autre finit par bouger la tête comme si elle disait : « Qu’est-ce qu’on peut y faire ? Patience, c’est un coup dur… »
Conclusion : l’Espagnole est en train de raconter un épisode de sa vie à la Criolla . Celle-ci l’écoute avec grande attention. Pour moi, ce sentiment est bien réel chez cette femme : compassion face à la situation qui a amené l’autre femme au phonographe.

A LLEZ SAVOIR …
En aiguisant l’ouïe, j’ai perçu un avertissement de la Criolla : « n’y faites pas attention », et ensuite, ces expressions qui veulent plus ou moins dire : « ils vous trompent, ne vous laissez pas embarquer, danger ».
Moi, à mon tour, j’ai une sensation claire, précise : l’Espagnole est en chute libre. Elle est jeune et probablement, sûrement, seule dans ce pays. Et je me demande : quel est le vaurien qui a amené cette fille dans ce bar de voyous ? Sa compagne non ; celle-là se débrouille seule partout ; elle n’a besoin ni de guide ni d’interprète, mais l’autre… l’autre qui est si nouvelle… Et je me répète : chute libre, sans retour possible. Elle est tombée entre les mains d’un maquereau. C’est ainsi qu’elles commencent. Dans la loge aérienne du phonographe. Il faut habituer la femme au spectacle des hommes. Que peu à peu, elle n’ait plus peur de l’homme monstrueux. Il faut aussi qu’elle s’habitue à la nuit, au bruit, aux lumières. C’est comme le dressage d’une bête. Chute libre ! Là, c’est le point le plus haut. Comme c’est le plus haut et qu’il est entouré de lampes vertes, orangées et bleues, celles qui sont en haut ne peuvent pas voir de loin. Tout au plus le bourdonnement d’en bas, cent, deux cents yeux fixés sur elles. Il n’y a pas un seul misérable qui ne voudrait lui faire l’amour à cette phonographiste.
Quelle est l’histoire de cette Espagnole, avec son air abruti, avec sa robe de percale et son allure d’ex plongeuse ou de boniche ? Parce qu’elle ne peut pas servir à autre chose. Histoire sans appel, peut-être celle du père qui lui a broyé la main ; la famille dans la misère, le petit ami, ce compadrito aux souliers vernis, belle gueule, à la démarche chaloupée, qui veut toujours vivre aux dépens d’une femme, qui se masse le visage parce qu’il soigne son physique avec plus de scrupules qu’une femme, parce qu’il doit vivre de son physique. Voyez un peu quelle histoire ! Et à nouveau je pense : qui est le misérable qui t’a amenée ici ? On n’arrive pas seule dans ces recoins.

C’ EST AINSI QUE ÇA COMMENCE
C’est curieux le chemin de la chute libre. C’est ainsi que ça commence. Ou qu’on la fait commencer. Le salaire est maigre : soixante, quatre-vingt pesos mensuels, tout au plus. Je connais une anecdote : dans un bar de ceux où travaillent des femmes, on recherche un phonographiste. Une Espagnole arrive, plutôt mignonne.
Elle est à la rue. Le patron l’accepte, mais trois jours après, il appelle la femme et lui dit : « Écoutez, vous ne servez à rien pour manier le phonographe. Je vais devoir vous renvoyer ». La fille pleure et le patron s’attendrit. Il s’attendrit tellement qu’il lui dit : « Écoutez, moi je suis un homme au bon cœur. La seule chose que je peux vous offrir dans mon affaire, c’est le poste de serveuse, comme les autres qui sont là. Tant de commission par jour. Tant par mois. Enfin, vous vous constituerez un capital. »
Chaque semaine, ce patron recherche un phonographiste. Logiquement, un homme qui s’attendrit si facilement, a d’autres affaires louches. La police le connaît.
L’Espagnole a mis un disque. Il n’y a pas de doute : la musique l’enthousiasme. C’est le disque où le gars chante des peines de cœur. La fille écoute attentivement. La Criolla fait une grimace amère et regarde au loin, comme si elle pensait : « Moi tu ne vas pas m’avoir avec cette milonga. »
Le braqueur solitaire

« Arlt, que pensez-vous du braqueur solitaire ?
– Que c’est un romantique.
– N’exagérez pas…
– Je suis sérieux. Le braqueur solitaire est un romantique. Un peu comme un rêveur, inspiré par les romans de Raffles, Arsène Lupin et Fantômas…
– Ça c’est de la littérature…
– De la mauvaise littérature, si vous voulez ; mais de la littérature réelle. Pensez-y un peu. »
Tous les hommes recherchent plutôt le collectif, à mettre en commun leurs efforts, à faire converger leurs intérêts. C’est une règle générale, à laquelle peu d’êtres humains échappent. Personne ne s’isole sans raison. Avez-vous lu, par exemple, Les travailleurs de la mer ? Dans Les travailleurs de la mer, Gilliatt défie seul les fureurs de l’océan. Un romantique. Un sentimental. Un autre grand romantique, même s’il ne voulait pas l’être, c’est Ibsen. C’est d’Ibsen qu’on tient cette phrase : « L’homme le plus fort au monde est celui qui est le plus seul. » Vous voyez… la littérature du passé me donne raison. Pourquoi distinguer maintenant le braqueur solitaire de la structure des sentiments humains déjà classifiés ? Non, ce n’est pas possible.
Un autre individu, une fois son opération d’attaque bien préparée, aurait cherché des partenaires, pour intégrer, philanthropiquement, d’autres malfrats comme lui à son affaire. Pas le braqueur solitaire. Un jour, allez savoir pour quelle urgence, il a regardé le revolver qu’il avait dans la poche et a fait ce calcul : « Si je le mets en gage, on me donnera sept pesos. Je peux en tirer davantage de profit comme outil de travail, et ainsi personne ne pourra jamais rien dire parce que je gagnerai honnêtement ma vie. »

L’ HONNÊTETÉ DU SOLITAIRE
À première vue, le braqueur solitaire semble être un audacieux et terrible délinquant, mais, si on examine un peu sa comptabilité, on découvre que cet homme réussit à peine à boucler les fins de mois, pour couvrir les besoins d’un homme célibataire, rien de plus.
Il ne gagne même pas, en un mois, la somme de trois cents pesos. Et au prix de nombreux risques ! Parce que s’il est vrai que c’est toujours lui qui maîtrise la situation avec son flingue, il n’échappe à personne qu’il peut tomber sur un gros dur, sur un tueur catalan reconverti en chauffeur et qui, énervé par les aléas de la journée, non seulement refuse d’allonger les quelques pesos qu’il lui reste dans son portefeuille, mais en plus, pour se gagner une réputation de dur à cuire, cherche les embrouilles, le désarme et en prime, le fait coffrer.
Profession risquée… et très pauvrement rémunérée. Parce que vous ne trouverez pas une seule personne avec un peu de conscience, capable d’affirmer que le braqueur solitaire s’enrichit avec les recettes que lui offrent ses vingt braquages mensuels.
Un épicier grossiste gagne plus, beaucoup plus. Un crieur de journaux gagne plus, beaucoup plus, en vendant sa quatrième, cinquième ou sixième édition.
Ce que nous venons de souligner ne nous démontre-t-il pas que nous sommes en présence d’un homme de nature romantique, un sentimental qui a choisi la carrière de braqueur, parce que la crise actuelle ne lui permettait pas d’occuper un poste plus conforme à ses goûts dans cette société ?
Un homme doit bien vivre de quelque chose. Il ne peut passer sa vie à ne rien faire, ni à gober des mouches.

E T LA SOLITUDE QUI VA AVEC …
Et cette héroïque solitude qui va avec…
Monsieur X n’a pas d’amis. S’il avait des amis, ceux-ci l’auraient dénoncé depuis un bail, ne serait-ce que pour vanter ses exploits. Le braqueur solitaire a résisté à la tentation de sa vanité. Dans les moments les plus cruciaux de sa vie d’homme d’action, quand tous voulaient le connaître, savoir la tête qu’il avait, le bel âge auquel il était heureusement arrivé, le domicile qu’il honorait de sa présence, dans ces moments où un autre héros aurait dit : « regardez-moi, je suis là pour que vous m’érigiez une statue », lui, modeste comme une violette, est resté caché, dissimulé entre les milliards de passants anonymes des trottoirs de cette ville. Il lui suffirait d’entrer dans un journal ou un commissariat et de dire : « c’est moi », pour que, immédiatement, les officiers de police se battent pour jouir du plaisir de discuter avec lui, et que les photographes cassent leurs appareils et quelques nez pour le photographier, dans toutes les poses imaginables pour un homme célèbre. Et lui, entêté, insensible comme l’un de ces hommes dont nous parle Plutarque dans ses Vies parallèles , résiste à la tentation.
Il travaille. C’est tout. Il travaille consciencieusement. Il démontre la portée de l’action continue et méthodique. Les chauffeurs en sont arrivés au point de vouloir abandonner leur travail nocturne, à cause des dangers qu’il renferme.
Toutes les vertus recensées dans cet article révèlent à celui qui a étudié un peu de littérature ou de psychologie, que nous sommes en présence du plus accompli des hommes romantiques créés par l’ « Âge d’or » de Chateaubriand et Victor Hugo.
Eh oui, dans des circonstances spécifiques, une crapule peut atteindre le niveau d’un héros.
Oraison pour le pauvre

« J’ai l’honneur de vous informer que notre compagnon commun, Juancito le Cogneur, vient de mourir. Comme moi, il faisait l’objet de poursuites judiciaires dans les montagnes de Córdoba.
« Toujours fidèle à ses hauts principes démocratiques, avant de mourir, il a tabassé sa femme, et m’a chargé de vous saluer et de vous demander de ne pas l’oublier dans un de vos articles, parce que lui vous lisait toujours et vous estimait et s’enorgueillissait de dire au cinquième pavillon qu’il était votre ami. En espérant que vous ne nous décevrez pas, recevez les salutations de sa veuve éplorée et de son ami qui ne vous connaît pas, mais qui vous admire. Bien à vous, Leiva alias Le Costaud. »

É LOGE FUNÈBRE
Je n’agirai pas comme Saint Pierre a agi, en reniant trois fois Jésus avant que le coq ne chante. Non. Je ne renierai pas mon amitié avec Juancito le Cogneur, homme de confiance, de la nuit, des braquages et des embuscades.
Combien il a souffert le pauvre dans sa vie terrestre ! Combien ! Nous ne pouvons que nous consoler en espérant que ses vertus et sa magnanimité lui soient récompensées au ciel. Je n’ai jamais connu un aussi grand voleur que lui. Non, jamais.
Une fois, il est sorti dans la rue en emmenant un matelas sur le dos. Vol chez un matelassier. Il marchait en espérant ne pas être vu, ni attirer l’attention, parce que l’immense butin était d’un lit deux places.
Un flic l’a identifié et l’a arrêté, en lui demandant l’origine de la montagne qu’il portait sur le dos. Et alors, cette vieille canaille a répondu, en feignant l’ingénuité :
« Que Dieu et la Vierge me protègent ! C’est pour ça que je sentais un poids sur mon dos ! Mais je ne savais pas ce que c’était ! Vous vous rendez compte monsieur l’agent les personnes mal intentionnées qu’il y a par ici, qui vous accrochent ces choses dans le dos, sans qu’on ne s’en rende compte ? »
Le flic ne savait pas s’il devait le tuer ou lui ériger une statue.
En plus d’être un voleur de marchandise, c’était un baratineur, un braqueur, un coupe-bourse, un arnaqueur, un tireur, un arçonneur, un receleur sur ses temps libres, et pour se distraire, un passeur de fausse monnaie.
Le bienheureux disait :
« Moi je ne suis pas comme ces prétentieux ennemis du travail qui croient risquer de perdre leur honneur ou leur dignité, en abandonnant leur spécialité. Non. Un homme honorable consent à tout. »
Excepté ces détails, c’était le meilleur homme du monde. Il s’enorgueillissait d’une performance de soixante-dix incarcérations ; et quand il pénétrait dans le pavillon, personne ne se risquait à nier qu’il était un gentleman.
Très maniéré et minutieux pour parler. Contrairement à ces hommes grossiers qui utilisent l’argot dans une conversation ou dans la mauvaise littérature, il parlait en utilisant des termes raffinés, usait de citations et me disait :
« Roberto Arlt, un écrivain ne doit jamais se déshonorer en étant populacier. Laissez ça pour la racaille du cinquième pavillon. Prenez exemple sur ma personne et vous serez respecté et vous irez très loin. »
Pour lui, « aller très loin » signifiait aller jusqu’à Ushuaïa, et moi je n’osais pas le contredire, parce que selon lui, tout homme qui n’avait pas hiverné dans la prison n’était pas digne de porter un tel nom.
Ses prétentions académiques mises à part, c’était un pro pour les cuites, les raclées, les braquages et la cavale.
Il avait un poing puissant. Une telle violence s’accordait mal à la douceur de son tact.
Il touchait une clé et il dessinait ensuite le panneton par cœur. Même celles de Yale. À ce propos, il disait toujours :
« Les arts plastiques m’ont toujours attiré. »
Il tirait comme un daim et buvait comme un hippopotame. Après le septième verre, il soutenait, avant de demander la huitième tournée :
« Il faut préparer l’estomac pour prendre le goûter. »

R EQUÊTE
Il a passé ainsi la moitié de sa vie, en essayant d’esquiver le lieu où il a passé l’autre moitié. Il a souffert en bon chrétien. Les Saintes Écritures le disent : « le Très-Haut réserve de dures épreuves à l’homme de bien ». Il n’a jamais tenté de les fuir. C’était émouvant de le voir amené au commissariat, enchaîné : une vraie leçon de vie ! Il n’avait pas l’air d’un voleur, mais d’un apôtre aux mains des bourreaux.
Quand il franchissait le portail du commissariat, il ôtait son chapeau comme un dévot, on attendait presque qu’il se signe.
C’était une canaille, hypocrite, rusée et subtile. Il disait que sa patronne était Notre-Dame-de-la-Merci et il mêlait les théories criminologiques et lombrosiennes. Il se disait prédestiné pour le crime, et le jour où il ne commettait pas de truanderie, il citait les pensées de Marc Aurèle.
Il est mort selon ses lois. Il a eu une pensée pour moi et ce souvenir m’honore autant qu’un prologue de Leopoldo Lugones ou une étude critique de Manuel Gálvez (23) .
Je crois, et comme moi, tous ceux qui ont un cœur chrétien doivent le croire, que Saint Pierre n’osera pas lui refuser l’entrée au paradis.
Mon grand esprit rêve d’une vie meilleure, disait-il, après avoir fait la furca à un couillon, qu’il avait croisé la nuit sur un trottoir.
Que le Seigneur lui accorde la paix, puisque l’erreur est humaine.
Les auteurs
Roberto Arlt
Roberto Arlt (Buenos Aires, Argentine, 1900 – 1942) est considéré comme l’un des principaux écrivains argentins. C’est un autodidacte, issu d’un milieu populaire. Il exerce de multiples métiers avant de se consacrer au journalisme. Il est l’un des pionniers de la littérature noire dans le monde. Il écrit ses textes à la même époque que les écrivains américains Carrol John Daly, Philip Marlowe et Dashiell Hammett. Les vols, les crimes et la délation sont présents dans toute son œuvre dès ses premiers articles dans les années 1920. Arlt cultive un langage cru et oral, modèle des intrigues, des personnages et des formes qui anticipent le renouveau policier qui allait avoir lieu trente ans plus tard. Il publie son premier roman, El juguete rabioso ( Le Jouet enragé, 1926), et enchaîne les succès : Los siete locos (Les Sept fous , 1929), Los lanzallamas ( Les Lance-flammes , 1931). Ses chroniques journalistiques, très populaires, sont rapidement réunies en recueils : Aguafuertes porteñas ( Eaux fortes de Buenos Aires , 1933), Aguafuertes españolas ( Eaux fortes d’Espagne , 1936).



Lucas Cejas
Lucas Cejas (Argentine, 1977) est caricaturiste, illustrateur et dessinateur de presse. Il travaille pour le journal El Litoral de Santa Fe et collabore avec plusieurs publications argentines comme les magazines Caras y Caretas , Nosotros et Eh! Agenda Urbana . Il a reçu plusieurs distinctions pour ses caricatures, dont le deuxième prix (2005) et le premier prix (2009) du prestigieux concours de l’association argentine d’entités journalistiques (ADEPA).


Sergio Ferreira
Sergio Ferreira (Argentine, 1962) est écrivain et journaliste. Il a publié de nombreux livres (poésie, nouvelles, romans, essais, chroniques journalistiques). Il mène aussi une intense activité journalistique et culturelle dans divers médias écrits et à la radio. Depuis 1998, il dirige l’atelier d’écriture Temps era temps dans la ville de Santa Fe en Argentine.
Résumé
Ce recueil de textes de l’écrivain et journaliste argentin Roberto Arlt nous plonge dans les bas-fonds du Buenos Aires des années 1930. Grand chroniqueur de rue, Arlt nous fait partager les anecdotes collectées au fil de ses investigations dans les quartiers marginaux, dans le milieu du petit banditisme ou encore dans les prisons. Il nous retranscrit certains courriers échangés avec de vrais bandits. Vous suivrez ici les histoires de Juancito le Cogneur, du braqueur solitaire ou des petits chapardeurs de rue, dans une ville et une société en pleine mutation.
Ombú éditions
Ombú est une maison d’édition spécialisée sur les cultures et littératures d’Amérique latine. Elle publie des ouvrages d’auteurs latino-américains, français mais aussi d’ailleurs portant sur l’Amérique latine. Il peut s’agir d’œuvres originales et/ou de traductions.

Nos ouvrages ne s’adressent pas pour autant uniquement à un public averti ou à un lectorat passionné d’Amérique latine, mais à un public plus vaste. Notre ambition est de faire mieux connaître la richesse et la diversité de cette partie du monde au lectorat francophone.

Pourquoi « Ombú » ? Tout simplement parce que ce projet est né entre l’Argentine et la France, parce que l’ombú est un arbre typique de la pampa argentine, un immense arbre solitaire qui sert de repère et d’abri dans l’immensité de la plaine.




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N OTES
1)
Arlt, Roberto, « Un protagonista de Edgar Wallace » in Obras , Tome II, Editorial Losada, Buenos Aires, 1998, 738 p. ⇒
2)
Les conventillos étaient des logements collectifs destinés aux ménages modestes. Ce type d’habitat se caractérisait par l’alliance des espaces privés et des espaces d’usage collectif. Les familles ne disposaient bien souvent que d’une seule pièce privée et partageaient les autres pièces avec leurs voisins. ⇒
3)
Sergio Ferreira est écrivain et journaliste. Il a publié plus de quinze livres (poésie, nouvelles, romans, essais, chroniques journalistiques) et dirige depuis 1998 l’atelier d’écriture Temps era temps dans la ville de Santa Fe en Argentine. ⇒
4)
Le terme gringo désigne un étranger dont la langue maternelle n’est pas l’espagnol et qui la parle avec difficulté – en général, des Italiens et des Anglais. Il peut également se référer aux personnes aux cheveux blonds ou à la peau très claire. ⇒
5)
Domingo Tarasconi, Américo Tesoriere, Luis Monti, Fernando Paternoster, Manuel Ferreyra et Pedro Ochoa, étaient tous des joueurs de l’équipe d’Argentine de football des années 1920 – 1930. ⇒
6)
Le compadrito est un terme, apparu au cours du XIX e siècle dans la région rioplatense, qui désignait un jeune de condition sociale modeste qui habitait les quartiers populaires. Marqué par les préjugés, le terme est passé dans le langage courant pour désigner l’homme provocateur et fanfaron. ⇒
7)
Il s’agit du tango Mala Junta (Mauvaises fréquentations), composé en 1927 par Julio De Caro, Pedro Laurenz (musique) et Juan Velich (paroles). ⇒
8)
Les fourchettes sont les voleurs qui ne se servent que de deux doigts de la main pour dérober des objets dans les poches des passants. ⇒
9)
Type de braquage qui est pratiqué en attaquant la victime par derrière, en plaçant le bras autour du cou et le genou sur les reins. ⇒
10)
Le cinquième pavillon était celui de haute sécurité, réservé aux prisonniers jugés dangereux. ⇒
11)
En français dans le texte. ⇒
12)
Le pénitencier d’Ushuaïa (1904 – 1947) était destiné aux délinquants communs récidivistes et réputés très dangereux. La dureté des conditions climatiques et l’isolement géographique de la ville la plus australe du monde renforçaient la sécurité de la prison. ⇒
13)
Juan Moreira (? – 1874) est un gaucho argentin qui, victime de harcèlement policier, devient un criminel fugitif. Le folklore, la littérature et le cinéma en ont fait un héros populaire, symbole des injustices commises contre les pauvres. ⇒
14)
À l’origine, on appelait criollos les descendants d’Européens nés dans les territoires de l’Amérique espagnole. Par extension, le terme désigne les personnes nées dans un pays hispano-américain, très souvent des métisses, qui possèdent les qualités censées être caractéristiques de ce pays. ⇒
15)
Le mate – infusion au goût fort et amer, très consommée en Argentine – se prête à un rituel de partage : on le boit généralement à plusieurs, parfois pendant des heures. ⇒
16)
Roberto Arlt échangeait de nombreux courriers avec ses lecteurs, auxquels il répondait directement dans les pages du journal. La première partie de ce texte retranscrit une des lettres adressées à l’écrivain. ⇒
17)
El Buscón, la Vie de l’Aventurier Don Pablos de Ségovie (1626) est un roman picaresque écrit par l’espagnol Francisco de Quevedo. ⇒
18)
Alberto Vaccarezza (1886 – 1959) était un dramaturge et un poète argentin, l’un des principaux référents de la « farce créole » de Buenos Aires. ⇒
19)
En français dans le texte. ⇒
20)
Luis Ángel Firpo (1894 – 1960) et Justo Suárez (1909 – 1938) étaient deux boxeurs argentins très populaires. ⇒
21)
Le général argentin José Francisco de San Martín (1778 – 1850) est l’un des héros de l’indépendance des nations sud-américaines. ⇒
22)
La milonga est un genre de musique populaire de la région rioplatense. Dans un registre populaire, le mot milonga signifie aussi mensonge. ⇒
23)
Leopoldo Lugones (1874 – 1938) et Manuel Gálvez (1882 – 1962) étaient deux écrivains qui à l’époque dictaient le canon de la littérature argentine. ⇒

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