Louis-Napoléon Bonaparte, le dernier Empereur
262 pages
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Louis-Napoléon Bonaparte, le dernier Empereur

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Description

Pour des générations, Louis-Napoléon Bonaparte est et restera le président parjure de la IIème République, présenté comme le précurseur du fascisme contemporain. Cela suffit-il à expliquer le discrédit jeté sur sa personne après sa mort? D’où vient cet acharnement pour juger vingt-deux années de pouvoir à ne considérer que la manière dont il y est parvenu? Ce livre prend position. Contre une injustice. Pour apporter sa modeste contribution à la réhabilitation de l’homme sans qui le Second Empire n’eût pas existé. Pour restaurer dans la mémoire collective des clichés plus conformes à la vérité historique. Entre règne autoritaire, empire libéral et socialisme utopique, le premier président de la République et dernier monarque de France n’a eu de cesse de surprendre par ses paradoxes. En choisissant son parti mais armé d’une lucidité étonnante, Edouard Leduc rend hommage à ce personnage très conversé et lui redonne la place qu’il mérite dans l’Histoire.

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Nombre de lectures 31
EAN13 9782748351934
Langue Français

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Exrait












Louis-Napoléon Bonaparte,
le dernier Empereur



Du même auteur



Portalis 1746-1807
Biographie, Collection Panthéon, 1991

Les Descendants
Roman, Éditions des Écrivains, 2000

Anatole France avant l’oubli
Biographie, éditions Publibook, 2004

Itinéraires croisés
Roman, éditions Publibook, 2005

Barabbas ou l’impossible vérité
Essai biographique, éditions Publibook, 2006

La Petite île
Roman, éditions Publibook, 2008
Édouard Leduc










Louis-Napoléon Bonaparte,
le dernier Empereur




















Publibook
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IDDN.FR.010.0114323.000.R.P.2009.030.40000




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2010



En guise de prologue



Écrire une biographie comporte un risque : celui d’être
taxé de parti pris. La subjectivité est un écueil pour qui se
lance dans une telle entreprise, a fortiori quand il s’agit de
retracer la vie d’un acteur politique.

Ce livre prend position. Contre une injustice. Pour
apporter sa modeste contribution à la réhabilitation de
l’homme sans qui le second Empire n’eût pas existé. Pour
restaurer dans la mémoire collective des clichés plus
conformes à la vérité historique. Comment, en effet, expliquer
le discrédit qu’on a jeté sur Napoléon III après sa mort ?
D’où vient cet acharnement pour juger vingt-deux années
de pouvoir à ne considérer que la manière dont il y est
parvenu ?

Certes, sa légitimité tient à un coup de force, à une
appropriation par la ruse qui a marqué d’une tache indélébile
sa réputation posthume. Mais en quoi ce péché originel
que constitue le coup d’État du 2 décembre serait-il plus
infamant que celui du 18 brumaire ? La gloire du premier
Empire n’en a pas été autrement affectée. La plupart des
historiens vont même jusqu’à soutenir que Bonaparte en
agissant ainsi n’a fait que mettre un terme à la parodie du
Directoire. Mais alors que le sien s’est déroulé sans
effusion de sang, l’autre s’est achevé sur des cadavres et dans
la répression. À partir de là, Victor Hugo a, de son rocher
de proscrit, par ses écrits sulfureux, forgé autour de lui une
légende misérabiliste et passablement malhonnête.

Pour des générations, Louis-Napoléon Bonaparte est et
erestera le président parjure de la II République. Or, cette
9 république-là, sans aucune parenté avec la précédente car
morte aussitôt reçu son acte de baptême, n’avait aucune
chance de survivre aux contradictions idéologiques et aux
vaticinations démagogiques des révolutionnaires de 1848.

Ce n’est pas le moindre paradoxe de Napoléon III que
d’avoir instauré un régime populiste et autoritaire fondé
sur la souveraineté du peuple en usant, voire en abusant,
du recours au plébiscite et sa réticence à ouvrir trop
largement la voie à un régime de type parlementaire enlisé
dans les querelles de partis. On retrouve chez lui cette
volonté d’intégrer les couches sociales les plus démunies
dans une perspective d’amélioration de leurs conditions de
vie par une modernisation du modèle économique existant
qui lui paraît dépassé. Mais ce que le promoteur des
réformes n’avait pas prévu, c’est que les droits accordés aux
travailleurs transformeraient le monde ouvrier en une
force révolutionnaire qui finalement au lieu de le soutenir
contribuerait à le renverser.

Du fait de sa référence à l’ordre, à l’armée, à l’Église,
on l’a présenté comme le précurseur du fascisme
contemporain. C’est le trait commun à tous les pouvoirs
personnels : les situations de crise suscitent parfois
l’émergence d’un homme providentiel. Les scrupules
constitutionnels sont alors mis en sommeil. Le soutien
populaire a valeur absolutoire. L’appel au maréchal Pétain
le 10 juillet 1940 en fournit l’exemple historique. En 1958,
les dramatiques évènements d’Alger font du général de
Gaulle un chef de gouvernement muni de pouvoirs
exorbitants.

En matière de politique extérieure, l’obstination de
Napoléon III à vouloir imposer sa conception de la politique
des nationalités explique pour une large part son manque
de discernement sur les ambitions belliqueuses de
Bismarck. Il a de l’Europe une vision humanitaire, sociale,
presque messianique. Si ses revendications territoriales
procèdent du souci de rétablir les frontières de la France
10 dans ce qu’il considère ses limites naturelles, elles ne sont
en effet que des préoccupations secondaires par rapport à
l’objectif majeur du principe des nationalités.

En prêchant la paix des peuples, en préférant la
négociation à l’intervention brutale, il cherche à instaurer un
« ordre européen » et par là s’imposer comme un recours
incontournable dans une Europe aux contours imprécis.
Mais son approche a quelque chose d’anachronique, les
quatre grandes puissances signataires du traité de 1815
s’étant accordées pour gérer ensemble les problèmes
internationaux. De surcroît, le second Empire n’a pas les
1 moyens militaires de sa politique extérieure.

La question de la responsabilité de Napoléon III dans la
guerre de 1870 a maintes fois été discutée. En tant de chef
des armées, il porte le poids des erreurs tactiques et des
lâchetés de ses généraux ; mais le drapeau blanc sur la
forteresse de Sedan reste un geste héroïque parce que
l’abandon, quoi qu’il lui en coûtât, mit une fin honorable
au carnage. Si Waterloo a plus de grandeur dans la défaite,
c’est que les vieux grognards ont reculé sans se rendre.
Les forces en présence étaient-elles comparables et les
officiers qui les commandaient, meilleurs stratèges ?
Après Sedan, une république va s’édifier sur les
décombres encore fumants d’un Empire écroulé.

Que reste-il aujourd’hui du bonapartisme de la seconde
génération ? Un mouvement qui ne rassemble plus qu’une

1 Dans son livre La France et son Armée, Charles de Gaulle se montre
très critique à l’égard de la loi militaire de 1868 édulcorée de sa
conception initiale par un Corps législatif opposé à une réforme en
profondeur de notre système de défense, pourtant voulue par
Napoléon III. Sa conclusion est sans équivoque : « Pour gagner cette
guerre nationale, il eût fallu une autre armée ». Sur les chefs
militaires, il résume ainsi son opinion : « L’expérience, ni surtout le courage,
ne leur ont manqué, mais bien la largeur des vues, l’ampleur du
jugement, en un mot l’envergure sans lesquelles on n’embrasse point les
problèmes de la grande guerre ».
11 minorité silencieuse de nostalgiques hâtivement assimilés
au courant d’extrême droite qui rêve d’un retour à un État
centralisateur et hiérarchisé d’où le système parlementaire
serait exclu, le chef tirant directement sa légitimité du
sacre ambigu du plébiscite, c’est-à-dire de l’onction du
suffrage universel.

Ce souci constant de la fusion nationale au-dessus des
partis donne paradoxalement à la démocratie plébiscitaire
napoléonienne une orientation « centriste » qui a conduit
certains politologues à le comparer au gaullisme des
premières années. Car s’il existe une parenté incontestable
entre le bonapartisme et le gaullisme historique, c’est bien
dans le rejet de la notion même de partis. L’un et l’autre –
celui-ci plus encore que celui-là – se sont toujours
affirmés comme un rassemblement national contre les clivages
politiques traditionnels droite-gauche.

Aux premiers ébranlements, ceux qui avaient été les
supports du régime se sont retirés de l’arène politique ou
ont viré de bord. En fait, la dynastie des Bonaparte n’a pas
eu de véritables défenseurs. Elle ne s’est donc pas, faute
de temps, suffisamment enracinée dans le pays pour
bénéficier de cette force mythique qu’on appelle la tradition et
qui était le privilège des vieilles royautés.

Peu d’hommes politiques auront été aussi maltraités par
les historiens. Sa conception égocentrique du pouvoir, ses
comportements libertins, son côté romantique à
l’allemande, ses prodigalités, ses interventions maladroites
en politique extérieure ont servi à alimenter abondamment
les critiques à son encontre. Mais quelles que soient les
erreurs qu’on lui reproche, les fautes qu’il a commises ou
qu’on peut lui imputer, on est en droit de se demander qui
des deux Napoléon a été en fin de compte le plus grand.
12














Première période
1808-1851 :
De l’exil à l’Élysée



1.
Itinéraires d’exil



Une république en sursis
Quand au soir du 2 mars 1848, le vieux roi
LouisPhilippe et sa famille montent à bord du navire qui doit les
conduire en Angleterre, il ne reste de la Monarchie de
Juillet que désordres et désenchantements.

La démission de Guizot – impopulaire à cause de sa
politique intérieure jugée trop favorable à la grande
bourgeoisie d’affaires – n’a pas réussi à enrayer le
mouvement insurrectionnel qui a suivi la campagne des
2banquets . La rue est aux mains des ouvriers sans travail.
La classe dirigeante est divisée. Sous la pression des
évènements, Louis-Philippe a rédigé son acte d’abdication en
3 faveur de son petit-fils, le comte de Paris, tout comme
l’avait fait dix-huit ans auparavant Charles X en faveur du

2 Nom donné à l’ensemble des banquets organisés par les réformistes à
la fin de la Monarchie de Juillet pour détourner l’interdiction
d’associations. Ces repas pris en commun dans un lieu privé n’ont pas
le caractère de réunions publiques et sont donc juridiquement
dispensés d’autorisation du gouvernement, mais celui-ci n’est pas dupe. Ces
banquets sont l’occasion, sous couvert de convivialité gastronomique,
de réunir les principaux opposants au régime. Guizot veut également
les interdire, ce qui sera le prélude à la révolution de 1848.
3 Le comte de Paris est alors âgé de quatre ans ce qui ouvre la
perspective d’une régence. Son père, le prince Ferdinand d’Orléans, fils aîné
de Louis-Philippe, est mort le 13 juillet 1842 d’un accident de
cabriolet à Paris, Porte Maillot, alors qu’il allait rendre visite à sa mère dans
son château de Neuilly.
15 duc de Bordeaux. La Chambre des députés tente d’établir
la régence pour sauver la monarchie. Mais ce n’est pas ce
que réclame la foule insurgée, sous les fenêtres de l’Hôtel
de Ville. Instruits par l’expérience de 1830 où la victoire
leur avait été dérobée par les orléanistes, les
révolutionnaires au lendemain de l’émeute inattendue du 24 février
s’empressent d’instaurer un gouvernement provisoire dont
le premier acte est de proclamer la République, la
deuxième du nom. Mais ce gouvernement n’a en fait de
pouvoir que celui que lui consent la rue. Le plus dur reste
à faire : asseoir son autorité sur une Constitution ratifiée
par le suffrage universel. C’est un acte politique fort, une
transformation radicale qui fait passer le corps électoral de
deux cent cinquante mille électeurs à près de neuf
millions. En raison du manque d’éducation civique des
classes populaires, cette réforme paraît prématurée et ne
reçoit d’ailleurs des militants républicains qu’une
approbation mitigée, car ils craignent à juste titre l’influence des
notables locaux.

Dans une circulaire restée fameuse par sa maladresse,
Ledru-Rollin, ministre de l’Intérieur, exhorte les électeurs
à voter pour les républicains « de la veille » contre les
républicains « du lendemain ». En dépit des réticences, la
décision est prise de convoquer le corps électoral pour le
jour de Pâques. Ces élections vont être suivies à une très
forte majorité. 84 % des inscrits iront voter. Elles sont
organisées par département au scrutin de liste avec toutes
les possibilités de panachage. Tout candidat peut se
présenter dans plusieurs départements à la fois. S’il obtient le
nombre de voix requis pour être élu, il choisit alors d’être
le représentant du département où il a recueilli le plus
grand nombre de suffrages. La loi a prévu huit cent
soixante-seize députés. Plus de la moitié des nouveaux
élus sont favorables à la République et au suffrage
universel. Les conservateurs sont à peine deux cents dont cent
16 trente légitimistes et une poignée d’orléanistes. L’Église a
veillé à favoriser les siens, tels Lamennais, Lacordaire
mais aussi Falloux et Montalembert. Quant aux socialistes,
ils n’obtiennent qu’une centaine de sièges. Ce sont les
grands perdants de la consultation. Parmi eux, seuls
Barbès et Blanc sont élus de justesse ; les autres chefs,
Blanqui et Raspail, sont éliminés. Le scrutin est un
triomphe pour Lamartine élu dans dix départements. Il en va de
même pour un candidat qui bien que frappé de bannisse-
ment par une loi datant de Louis XVIII est plébiscité dans
les départements où il s’est présenté par deux fois. Il porte
un nom illustre gravé dans les mémoires : Bonaparte. Son
élection sera validée par l’Assemblée constituante avant
même que la loi du 11 octobre 1848 abroge la loi d’exil de
1816 qui visait les membres de sa famille.

Le 25 septembre 1848, Louis-Napoléon Bonaparte qui
l’avant-veille a quitté Londres fait son entrée dans
l’hémicycle. Commence alors pour l’ancien proscrit une
extraordinaire aventure : celle de la conquête du pouvoir.
Une affaire de famille
On ne sait que peu de chose, en fait, sur le personnage.
Il reste mystérieux même pour ses proches collaborateurs
qui, aveuglés par la légende napoléonienne, se contentent
de ce que l’héritier de la dynastie veut bien laisser
transparaître de son passé.

La biographie officielle le fait naître dans la nuit du 20
4au 21 avril 1808, à Paris, au n° 17 de la rue Cerutti . Il est

4 .- Le promeneur cherchera en vain cette adresse. Le nom de Cerutti
avait été donné en 1792 à la rue d’Artois en souvenir de
JosephAntoine Cerutti, jésuite, mort dans cette rue. En 1814, elle reprit la
dénomination de rue d’Artois pour être à nouveau débaptisée en 1830
17 le troisième fils de Louis Bonaparte, roi de Hollande par la
er volonté de son frère – Napoléon I – et d’Hortense de
Beauharnais, la fille de Joséphine à qui l’on a prêté jadis
bien des aventures extraconjugales. Les mauvaises langues
font d’ailleurs courir le bruit que, vue sous cet angle, la
fille ressemblerait à la mère. Hortense aurait eu en effet
des faiblesses pour l’amiral ambassadeur hollandais
Hendrick Verhuel, comte de Sevenaar mais il se pourrait aussi
que le futur Napoléon III fût le rejeton d’une liaison avec
Bylandt-Palterslet, son écuyer ou encore avec Villeneuve,
son chambellan, à moins que ce soit avec le jeune Decazes
alors préfet ou le peintre Thiélon. Une autre rumeur
proerpagée par la presse anglaise ferait même de Napoléon I le
père du dernier enfant de la reine Hortense.

Ce déballage de pères putatifs, somme toute assez
sordide, ne repose que sur des commérages. Une seule
certitude est que le roi Louis partageait le lit de son épouse
à l’époque de la conception. Honteuse calomnie ou basse
médisance, ces soupçons ne parviendront pas à couper la
branche de l’arbre généalogique qui fait du futur Napoléon
III le neveu légitime du vainqueur d’Austerlitz.

L’enfant est ondoyé par le cardinal du Belloy dans la
chapelle du Palais de Fontainebleau le 5 novembre 1810.
erSon parrain est Napoléon I et la marraine, Marie-Louise.
Le père est absent de la cérémonie, ce qui évidemment est
de nature à entretenir les ragots. Bien qu’âgé à l’époque de
trente ans, c’est un homme quasi impotent, mal remis des
séquelles d’une maladie galante. L’enfant reçoit les
pré5noms de Charles, Louis-Napoléon . Il est inscrit sur le

pour devenir la rue Laffitte, du nom du financier Jacques Laffitte
(1767-1844) qui avait son hôtel particulier dans cette rue (démoli
depuis).
5 er La tradition imposée par Napoléon I veut que tous les mâles de la
famille doivent porter son propre prénom attaché aux leurs. Tout le
18 registre officiel de la dynastie napoléonienne par suite de
la loi de succession qui, à défaut d’enfant mâle de
l’Empereur ou de Joseph, le frère aîné, attribue les droits
héréditaires aux fils de Louis Bonaparte.

Avec la Restauration, la famille impériale doit quitter la
France. La Reine Hortense à qui il reste deux enfants – le
premier, Napoléon-Charles, étant mort à l’âge de quatre
ans ; foudroyé par le croup en 1807 – et qui lassée de la
surveillance tracassière de son mari, s’en est séparée
depuis 1810 et part se réfugier à Genève où elle réside
quelque temps avant de se rendre successivement à Aix en
Savoie, à Karlsruhe dans le grand-duché de Bade puis à
Augsbourg en Bavière pour revenir s’installer en Suisse au
6château d’Arenenberg dans le canton de Thurgovie . Là,
dans la tranquillité des bords du lac de Constance, le
prince Louis commence des études sérieuses sous la
direction de son précepteur Philippe Lebas, qui n’est autre que
6le fils de l’ancien conventionnel tandis que son éducation
religieuse est confiée à l’abbé Bertrand. Il fréquente le
collège d’Augsbourg et l’école militaire du camp fédéral
de Thoune. Il fait preuve d’une grande persistance dans
ses idées, s’attachant de préférence à l’histoire et aux
sciences exactes. Il a l’esprit plein de rêves et d’illusions
sur le rôle qui lui est réservé en tant qu’héritier de la
dynastie napoléonienne. Il a confiance en sa bonne étoile.
« De toutes mes aventures, écrira-t-il plus tard,
j’ai été dirigé par un principe. Je crois que, de temps
en temps, des hommes sont créés que j’appellerai

monde s’y perd à commencer par les intéressés eux-mêmes. Hortense
donnera trois fils à son mari : Napoléon-Charles en 1803,
NapoléonLouis en 1804 et Louis-Napoléon en 1808.
6 Ce conventionnel, membre du Comité de sûreté générale sous la
Révolution de 89, fut arrêté en même temps que Robespierre en juillet
1794. Il préféra se suicider à l’Hôtel de Ville plutôt que d’être
guillotiné.
19 providentiels qui ont entre les mains les destinées de
leur pays. Je crois être de ceux-là. »
On sent chez lui une âme de frondeur, une capacité
exceptionnelle à concevoir des intrigues et à les dénouer au
fil d’une imagination débordante. C’est un romantique,
animé d’une grande sensibilité qui le fait agir par coups de
7tête . Son adhésion au carbonarisme procède du même état
d’esprit. Cette société politique secrète s’est développée en
France sous le premier Empire et la Restauration. Elle
recrute alors dans des milieux très divers. On y trouve
aussi bien des intellectuels que des demi-solde et des
aventuriers. Cette diversité nuira d’ailleurs à sa cohésion.
Elle pratique certains rites d’initiation paramaçonnique et
présente une organisation qui repose sur le secret. Les
carbonari sont répartis en « vente », sorte de loge d’une
vingtaine d’hommes qui ne connaissent que les membres
de leur propre vente. L’un d’eux appelé député est seul à
correspondre avec l’échelon supérieur. Au sommet, se
situe la « vente suprême », composée de délégués des
députés.
On comprend que ce compartimentage du secret ait pu
fasciner le jeune Louis et lui suggérer des idées pour
l’avenir.

Au lendemain de la révolution de 1830, sa famille
s’étant vue refuser l’autorisation de rentrer en France, il
décide avec son frère Charles de s’engager dans le
mouvement insurrectionnel de la Romagne contre le Pape. Ils
partent ensemble pour l’Italie. L’aîné n’en reviendra pas,
emporté par une maladie foudroyante dans le campement
de Forli. Lui-même à son tour tombe dangereusement ma-

7 Une anecdote illustre un trait de son caractère : un jour, il revient
chez lui pieds nus et en manches de chemise. Attendri par la misère
d’un pauvre diable, il lui a donné ses vêtements. (Gabriel Perreux, Les
conspirations de Louis-Napoléon Bonaparte, Hachette 1926, p.7).
20 8lade à Ancôme où il s’est réfugié. Sa mère l’y rejoint pour
le soigner. À peine remis sur pied, il forme le projet de
revenir avec elle à Paris sous un faux nom mais découverts
par la police de Louis-Philippe, ils sont priés de quitter le
royaume et s’en retournent au château d’Arenenberg.
C’est là qu’ils apprennent la nouvelle de la mort du duc de
9Reichstadt, survenu à Schönbrunn le 2 juillet 1832 et qui
fait du prince Louis le chef de la dynastie. Cette même
année, pour avoir publié un opuscule intitulé
Considérations politiques et militaires sur la Suisse, il obtient le titre
de citoyen helvétique et le grade de capitaine dans
l’artillerie du canton de Berne. Ce n’est pas le premier
ouvrage qu’il écrit, mais la renommée littéraire de ses
livres ne dépasse pas le territoire qui les publie.
Entretemps, il part pour les eaux de Bade et rencontre plusieurs
officiers français, venus là comme lui se reposer dans cette
tranquille partie de la Forêt-Noire. Il se noue entre eux des
relations qui ne sont pas simplement de courtoisie.

8 er Ville de l’Italie centrale prise par Napoléon I en 1805 et rendue au
pape en 1815. Les Français tiendront une garnison de 1832 à 1838
pour défendre les États pontificaux contre les Piémontais.
9 er Ancienne résidence d’été des Habsbourg. C’est là que Napoléon I
signa le traité de Vienne le 14 octobre 1809 après sa victoire de
Wagram sur les Autrichiens.
21


2.
Premières conspirations



Strasbourg
eLe colonel Vaudrey qui commande le 4 régiment
d’artillerie en garnison à Strasbourg est un de ceux avec
lequel il pactise spontanément. Ce n’est pas forcément un
bon choix. L’homme est vaniteux, aigri de ne pas avoir
obtenu l‘avancement auquel il postulait depuis des années.
Son mécontentement est permanent. Ses mœurs ne sont ni
de son âge ni de sa position. Il s’est amouraché d’une
charmante veuve, Éléonore Gordon, cantatrice à ses
heures, intrigante et de surcroît bonapartiste exaltée. Le
sousofficier qui l’accompagne – et dont on dit qu’il serait aussi
l’amant de Mme Gordon – se nomme Victor Fialin mais la
tonalité roturière du nom ne convient pas dans ce genre
d’établissement. Il a décidé d’enrichir son patronyme par
« de Persigny », du nom du petit domaine familial. Son
blason de faux duc s’orne de la devise « Je sers ». De tous
les compagnons du futur empereur, il sera en effet le plus
fidèle et le plus dévoué, malgré son tempérament impulsif
et son caractère ombrageux. Tous les trois s’entendent sur
un plan si extravagant qu’il en est grotesque.

L’opération se veut une réédition du retour de l’île
d’Elbe. Sous prétexte de se rendre à un rendez-vous de
chasse, Louis part du château d’Arenenberg le 25 octobre
1836 pour Strasbourg où il arrive le 28. Le surlendemain,
à l’aube, il se présente à la caserne d’artillerie en tenue de
colonel général de chasseurs suivi d’une dizaine de
complices affublés d’uniformes du temps de l’Empereur.
23 Vaudrez a donné des ordres pour que les arrivants soient
vivement applaudis. Fort de la réception, l’étrange cortège
se dirige vers la caserne de Finckmatt occupée par
l’infanterie. La rencontre tourne ici à la débandade, car les
manifestants sont repoussés sans ménagement par les
fantassins.

Le prince est arrêté en tant que meneur et déféré devant
la juridiction militaire de Strasbourg. Emprisonné dans la
citadelle du fort Louis, il y sera détenu un mois puis
transféré à Paris et de là, conduit à Lorient d’où il s’embarquera
sur le vaisseau de guerre l’Andromède à destination des
États-Unis pour y purger un exil de durée indéterminée.
Une forte tempête va le retenir quelques jours à Rio de
Janeiro avant de rejoindre New York où il mène une
existence plutôt banale quand une lettre d’Arenenberg lui
demande de regagner le Vieux Continent au plus vite, sa
mère étant gravement malade. Muni de faux papiers, il
s’embarque pour Rotterdam puis par diligences
successives arrive au château d’Arenenberg le soir du 4 août.
Quelques semaines plus tard, le 5 octobre 1837, sa mère
atteinte d’un cancer s’éteint dans ses bras. Elle avait
cinquante-quatre ans. Son corps sera transporté à Rueil où il
sera inhumé dans l’église aux côtés de Joséphine. Le
village tout entier se rend à l’enterrement mais le service
funèbre auquel assistent Flahaut et Morny, leur fils
adultérin, se déroulera sans la présence de Louis-Napoléon qui
reste un exilé.

Louis-Napoléon aurait volontiers prolongé son séjour
en Suisse, mais le gouvernement français ne l’entend pas
de cette façon. À la veille d’être expulsé, il s’enfuit vers
l’Angleterre. Là, il va dilapider promptement l’héritage
maternel dans une vie de dissipation et d’intrigues. Il aime
les femmes et ses maîtresses ne sont pas toutes de la haute
bourgeoisie. Il prend le temps d’écrire une apologie de la
monarchie sous le titre Idées napoléoniennes qu’il réussit
à faire imprimer à Paris en 1839.
24 Boulogne
L’année suivante, la manie du complot le reprend.
L’expérience de Strasbourg ne l’a pas assagi. Il rêve de
refaire à nouveau le débarquement des Cent-Jours et de
s’emparer de Paris à l’exemple de son oncle dont le retour
des cendres décidé par Louis-Philippe va lui servir de
pré10texte. Cette fois, l’expédition tourne à la bouffonnerie .
Avec l’aide d’une cinquante d’hommes vêtus d’uniformes
de la Grande Armée, il débarque dans la nuit du 6 août sur
la plage de Wimereux près de Boulogne et commet la
bévue de tirer un coup de pistolet en direction d’un capitaine
qui tentait de le raisonner. L’officier s’appelle
ColPugelier. Sans cet incident, son nom serait resté anonyme.

Les insurgés pataugent dans l’eau et tentent de
rejoindre les chaloupes. Plusieurs d’entre eux sont blessés car
les gardes nationaux ouvrent le feu sans ménagement.
Louis-Napoléon manque de se noyer. Il est
immédiatement arrêté et conduit sous bonne escorte à Boulogne, puis
transféré à Paris à la Conciergerie où il passera deux mois
avant d’être traduit devant la Chambre des pairs. Il a
devant lui un parterre de juges dont certains ont servi sous
l’Empire et qui, ralliés à la Monarchie de Juillet,
paraissent plus embarrassés que lui. La Chambre est présidée par
le chancelier Pasquier, ancien préfet de police, fait baron
erpar Napoléon I . L’accusé a choisi pour sa défense
Berruyer, le grand avocat légitimiste, réputé pour le lyrisme
de ses plaidoiries en même temps qu’un autre ténor du
barreau, le républicain Marie. Dès l’ouverture du procès,
Louis-Napoléon trouve des accents presque hugoliens
pour présenter ses propres arguments :

10 .- Selon une anecdote racontée par Henri Rochefort (sic),
LouisNapoléon était vêtu ce jour-là de la redingote grise et du petit chapeau
légendaire. Un aigle apprivoisé et porté par quelqu’un de la suite
venait de temps en temps se poser sur le chapeau, au fond duquel se
trouvait pour l’attirer un morceau de lard.
25 « Il m’est enfin permis d’élever la voix en France,
de parler librement à des Français. Une occasion
solennelle m’est offerte d’expliquer à mes concitoyens
ma conduite, mes intentions, mes projets, ce que je
pense, ce que je veux… Je représente devant vous
un principe, une cause, une défaite. Le principe,
c’est la souveraineté du peuple. La cause, celle de
l’Empire ; la défaite : Waterloo. Le principe, vous
l’avez reconnu ; la cause, vous l’avez servie ; la
défaite, vous voulez la venger ».
Berruyer enfoncera le clou en mettant tout ce beau
monde dans l’embarras :
« On veut vous faire prononcer une peine contre
le neveu de l’Empereur ? Mais qui êtes-vous donc ?
Comtes, barons, vous qui fûtes ministres, généraux,
sénateurs, maréchaux, à qui devez-vous vos titres,
vos honneurs ? ».
Le 6 octobre, au terme de six audiences, la cour, se
rangeant aux conclusions du procureur général Frank-Carré,
rend son verdict. Quatre acquittements sont prononcés.
Les peines s’étalent de deux à quinze ans de prison pour
les complices. Persigny et Montholon plus impliqués dans
l’affaire écopent de vingt ans d’emprisonnement.
LouisNapoléon est condamné à la prison perpétuelle dans « une
forteresse située sur le territoire continental du royaume ».
Au greffier qui vient de lui lire l’arrêt, il aurait demandé :
11« Combien dure la perpétuité en France ? ».


11 Cette apostrophe, probablement apocryphe, est rapportée par Alain
Decaux, in Coup d’État à l’Élysée, Perrin 2008, p.72 / Gabriel
Perreux, op. cit. en donne une variante p. 90.
26


3.
L’univers de Ham



Un isolement tout relatif
Le 10 octobre, Louis-Napoléon Bonaparte est transféré
eau fort de Ham. Cette forteresse, édifiée au XV siècle au
milieu des marées près des bords de la Somme,
aujourd’hui détruite, était délimitée par quatre grosses tours
aux toits en poivrière. Un portail monumental en gardait
l’entrée. On pénétrait dans le quadrilatère fortifié par un
pont-levis qui enjambait le fossé d’enceinte alors alimenté
par les eaux de la Beyne. Accolées aux remparts, deux
casernes en brique abritaient la garde et le personnel de
service. Au-dessus de ces bâtiments, un édifice d’un seul
étage servait de logement aux prisonniers.
Le prince occupe deux pièces carrelées, éclairées par
deux grandes fenêtres donnant sur la cour. On ne peut
donc pas parler de cellule, mais les premiers temps de
détention sont assez pénibles. On épie tous ses mouvements,
on décachette son courrier. Au fil des semaines, sans pour
autant que la surveillance se relâche, une vie plus paisible
s’installe. Il a droit à des promenades. On l’autorise même
à pratiquer l’équitation dans la cour de la forteresse, ce qui
finira par le lasser car l’étroitesse du lieu ne s’y prête
guère. Dans ce qui lui sert de salle de travail, les murs vont
se couvrir d’une gigantesque bibliothèque. Il lit et écrit
beaucoup. Sa chambre est ornée des portraits de Napoléon
et d’Hortense. Bien qu’acquitté, son domestique Thélin a
tenu à le suivre, de même que le docteur Conneau, son
médecin personnel que rien n’obligeait à partager sa
captivité. Bientôt, il sera rejoint par ses compagnons
27 d’infortune – Persigny et Montholon. Dans les mois qui
suivent, le général de Montholon tombe malade au point
que le gouvernement autorise son transfert dans une
maison de santé à Paris, décision qui équivaut à une mesure de
grâce que l’intéressé récuse. Sur l’insistance du docteur
Conneau, il finit pourtant par accepter mais sitôt rétabli,
demande à réintégrer la prison. La cause n’a rien d’un
sacrifice. Le général a été autorisé par le commandant du
fort à recevoir à demeure une belle écossaise, Jane
O’Hara. Il a tout simplement hâte de la retrouver.
LouisNapoléon à son tour demandera qu’on lui affecte une
jeune personne pour le soin de son linge. Elle s’appelle
Éléonore Vergeot, dite Alexandrine, fille d’un tisserand du
lieu. Elle est charmante et illettrée. On la surnomme « La
belle sabotière ». Elle ne se contentera pas d’être lingère.
Le prince lui donnera des leçons de lecture et d’écriture.
Elle lui donnera en contrepartie deux garçons qui seront
faits respectivement comte d’Orx et comte de Labenne par
décret impérial… du 11 juin 1870.

Louis-Napoléon a l’autorisation de recevoir des visites
à condition d’en informer au préalable le commissaire de
police de Ham. À peine si l’on observe deux visites par
mois, mais elles sont suffisamment régulières pour
maintenir le prisonnier en contact avec le monde extérieur.
L’un de ses premiers visiteurs est le publiciste Louis
Blanc. Les deux hommes se découvrent des points
communs lorsqu’ils abordent le domaine social. Alexandre
Dumas, Chateaubriand, le baron Larrey, le banquier Orsi,
l’avocat Narcisse Vieillard et bien d’autres personnalités
feront le voyage jusqu’à Ham pour rencontrer le neveu de
l’Empereur. Mais, les visiteurs les plus assidus seront
indéniablement Hortense Cornu et son mari au point que le
couple séjournera au fort, régulièrement invité à la table
du commandant Demarle.
28 Hortense Cornu
Quelle est donc cette Hortense Cornu dont chacun
s’accorde à reconnaître la noblesse de caractère et le
comportement irréprochable ? Sa mère avait été la femme de
chambre de la reine Hortense et elle-même a été la
camarade de jeux de Louis Napoléon à Arenenberg avant
d’épouser un peintre académique de moyenne renommée,
Sébastien Cornu. Leurs rapports semblent être restés
purement platoniques, ce qui n’exclut pas que la jeune
Hortense ait nourri à son égard une passion secrète. Bien
qu’élevée dans le giron bonapartiste, elle n’a jamais caché
ses idées républicaines et se brouille pour un temps avec
Louis-Napoléon mais alors que tout la pousse dans
l’opposition, Hortense Cornu va consacrer au futur
Empereur dès qu’elle apprendra sa captivité un dévouement
absolu, désintéressé, ne ménageant ni son temps, ni sa
santé au risque de voir la fidélité de sa conduite entachée
de suspicion. Elle procure au prisonnier toute la
documentation en livres dont il a besoin pour son travail d’écrivain.
Elle effectue des recherches dans les manuscrits de la
Bibliothèque nationale. Elle recopie pour lui des textes
entiers. Elle se charge de lui trouver de l’argent frais pour
ses dépenses domestiques. C’est elle qui lui fait rencontrer
Antoine Fouquier d’Hérouël, ce grand propriétaire terrien,
ancien officier de cavalerie sous la Restauration, qui s’est
reconverti dans l’exploitation de la sucrerie qu’il a fondée
non loin de Ham et qui suggérera au prisonnier d’écrire
une brochure sur l’avenir de l’industrie de la betterave
sucrière. L’étude paraîtra sous le titre L’Analyse de la
question des sucres et sa publication sera financée par le
comité de défense des intérêts betteraviers. L’auteur prend
position contre les partisans du libéralisme économique
qui privilégie le coût de production le plus bas au
détriment du travail intérieur, c’est-à-dire de la main-d’œuvre
ouvrière. Il prend pour cible l’Angleterre où le vil prix de
la marchandise découle du vil prix du travail. S’agissant
du commerce extérieur, il préconise déjà le
libreéchangisme permettant d’exporter sous pavillon français le
29 sucre métropolitain avec un système d’échelle mobile pour
l’introduction des sucres étrangers. Il envisage aussi
l’abolition du fameux pacte colonial qui oblige les îles à
vendre leurs produits uniquement à la métropole.
Le prince-écrivain
Au fort de Ham, Louis-Napoléon bien loin de
restreindre le champ de ses lectures cherche à en élargir le
périmètre. Il est dans une disposition d’esprit accueillante
pour toutes les opinions qui lui paraissent les plus justes.
Mais si la lecture est une occupation qui lui permet
d’éviter de tomber dans la dépression, l’écriture lui est
encore plus nécessaire. Il collabore régulièrement aux
deux quotidiens régionaux, Le Guetteur de Saint-Quentin
et Le Progrès du Pas-de-Calais, tous deux de tendance
républicaine modérée, qui acceptent de publier ses articles
qui sont en fait des reprises de la plupart des thèmes qu’il
a déjà développés : la souveraineté populaire suppose
l’organisation de la démocratie selon l’égalité des droits et
le mérite de chacun, le suffrage universel est un facteur de
stabilité. Il suffit d’éduquer les masses d’où un système à
deux degrés qui évite un vote non suffisamment réfléchi.

Louis-Napoléon a une prédilection pour les écrits
historiques. Il a songé lui-même à écrire une étude sur
Charlemagne et l’Europe carolingienne, projet qu’il
abandonnera pour se consacrer à un ouvrage traitant de l’art de
la guerre, intitulé Étude sur le passé et l’avenir de
l’artillerie, susceptible de mieux faire apprécier ses
aptitudes en matière militaire. Dans une lettre à son ami
Narcisse Vieillard, il avouera d’ailleurs avoir écrit ce livre
« afin d’acquérir par là quelques cœurs dans l’armée et de
prouver que, si je ne commandais pas, j’avais au moins les
connaissances requises pour commander ».

30 Son éclectisme couvre les sujets les plus variés. Après
l’histoire, les traités d’économie ont sa préférence. En
témoigne l’opuscule qu’il consacre à L’Extinction du
paupérisme. On a dit que le livre valait moins par son
contenu que par son titre qui résonne comme un slogan. Si
certains paragraphes – trop marqués par un socialisme
utopique inspiré du positivisme de Saint-Simon – sont à
relire aujourd’hui avec un sourire sceptique, d’autres
méritent qu’on s’y attarde car ils donnent une vision réaliste
des crises économiques qui menacent les sociétés
modernes. Quand l’Industrie produit trop en comparaison de la
faible rétribution qu’elle donne au travail, le marché
intérieur se trouve confronté à une masse de consommateurs
qui n’ont plus les moyens d’acheter. Aussi l’auteur
tente-til de démontrer que le fléau du paupérisme désole plus
particulièrement les contrées de l’Europe où l’industrie
manufacturière s’est largement développée ainsi que celles
où la propriété du sol se trouve morcelée à l’excès. Le
remède consiste à réunir ce qu’il y a d’énergie et
d’intelligence dans le corps social pour l’appliquer à des
buts utiles, appropriés aux besoins des diverses classes de
la société.

Dans ce microcosme que représente le fort de Ham,
Louis-Napoléon entretient avec ceux qui l’entourent des
rapports courtois qui drainent vers lui un courant de
sympathie. Pour les gens du village, il est toujours un objet de
curiosité. Il offre le pain bénit à la paroisse, participe à
certains frais de l’école. Même les soldats de la garnison
oubliant la rigueur des consignes se laissent aller à des
gestes familiers quand ils le croisent dans la cour. Mais à
mesure que passent les jours, une idée le taraude : s’évader
de ce lieu où il a passé trop d’années de captivité. Il met
dans la confidence du projet le docteur Conneau, Persigny
et Thélin son domestique mais n’en dit mot à Montholon
dont il se méfie depuis qu’on le soupçonne d’avoir joué un
rôle d’indicateur dans l’affaire avortée de Boulogne. Les
facilités d’hébergement et surtout de circulation qui sont
31 accordées à l’officier à l’intérieur du fort accréditent
d’ailleurs cette suspicion.
Badinguet
Une lettre en provenance de Florence va lui apprendre
que son père – le roi Louis – a dû être hospitalisé dans un
état suffisamment alarmant pour provoquer la réunion
d’un conseil de famille. Il n’a jamais eu pour ce père une
affection débordante, mais l’occasion est à saisir. Il écrit
au chef du gouvernement pour solliciter l’autorisation de
partir, en s’engageant sur l’honneur à revenir dès
l’accomplissement des formalités. On est prêt en haut lieu
à lui accorder cette faveur, à la condition qu’il renonce à
son rôle de prétendant. Ce qu’il refuse catégoriquement.
Louis-Philippe, qui le prend volontiers pour un velléitaire,
passera outre l’avis défavorable de son ministre de
l’Intérieur et donnera des ordres pour qu’on facilite son
départ. Aidé du docteur Conneau, il parvient dans la
matinée du 25 mai à sortir du fort de Ham, revêtu des
vêtements d’un maçon appelé Alphonse Pinguet dit
Badinguet. De là vient le surnom que ses ennemis donneront
à l’ancien conspirateur de Boulogne, devenu Napoléon III.

Le docteur Conneau s’organisera pour retarder la
découverte de l’évasion. Un mannequin étendu sur le lit, la
tête recouverte d’une serviette-éponge, imitera le corps du
prisonnier, supposé malade. Le commandant Demarle, lors
de son inspection du soir, n’y prêtera pas attention. On ne
s’apercevra de la supercherie que le lendemain matin. Le
commandant du fort sera mis aux arrêts pour défaut de
surveillance puis traduit devant un tribunal militaire qui
l’acquittera. Quant au docteur coupable de complicité, il
écopera de deux mois d’emprisonnement. Si l’opinion
publique avait été seule maîtresse, confiera plus tard un
témoin, Conneau eût été rendu à la liberté immédiatement.
32


4.
Miss Howard



Louis-Napoléon ne se rendra jamais sur le lit de mort
de son père, invoquant toutes sortes de prétextes pour s’en
exonérer. Il traverse la Belgique et de là, gagne
l’Angleterre où il s’apprête de nouveau à vivre une
existence faite de brèves aventures auxquelles le porte son
tempérament sensuel et insatiable. Réfugié à Londres, il y
joue le rôle d’un proscrit mondain, bénéficiant du prestige
d’appartenir à une maison souveraine. Bien que par
prudence diplomatique, la Cour se tient sur la réserve, il
trouve de solides appuis dans l’aristocratie britannique
grâce à deux proches parents, lady Dudley Stuart, fille de
Lucien Bonaparte et la marquise de Douglas, descendante
d’une Beauharnais. Il dîne en ville avec de riches
héritières blasonnées ; il promène en barque sur la Tamise le
couple Disraeli. Il fréquente des poètes, des romanciers,
des peintres, des comédiens. Thomas Moore et Dickens
sont dans le cercle des familiers. Il en profite pour
dédicacer son livre Les Idées napoléoniennes qui lui a valu les
louanges de George Sand.

Au cours d’une réception donnée chez lady
Blessington, une veuve au passé plutôt agité, on lui présente une
jeune femme dont il va s’éprendre passionnément. Tous
ceux qui l’ont approchée se répandent en adjectifs
élogieux sur son physique. « Une tête de camée antique sur
un corps superbe, divinement habillé » s’extasie un
contemporain. Elle s’appelle miss Howard. Son élégance fait
oublier son origine roturière. Fille d’un bottier de
Brigh33 12 ton , elle a tenté de faire une carrière théâtrale sous le
nom de Elisabeth-Ann Haryett. Sans grand succès, à croire
que trop de charme parfois nuit au talent. Un officier de Sa
Majesté – le major Mountjoy Martyn – la remarque. Il a
trente-deux ans ; elle en a dix-huit. La chance veut que
l’amant dispose d’un héritage considérable. Elle lui donne
un fils illégitime. Il lui offre en échange toute sa fortune.

Devenue riche, elle prend plaisir à mener grand train :
toilettes raffinées, intérieurs somptueux, serviteurs stylés.
On raconte que son hôtel particulier de Rockingham
House est moins un salon où l’on cause qu’une salle de jeu
où se jouent chaque soir discrètement de grosses sommes
d’argent. Et pourtant, miss Howard, follement amoureuse
de son prince, n’hésitera pas à quitter cette luxueuse
demeure pour se retirer dans une simple maison de Berkeley
Street et vivre avec lui deux années d’indéniable bonheur.

Elle semble n’avoir jamais eu une idée exacte de
l’importance du patrimoine reçu en donation. Il est vrai
que toute sa vie durant, un financier israélite – Nathaniel
13 Strode – se chargera de gérer et faire fructifier pour son
compte un portefeuille surtout composé de maisons louées
à bail et de terrains à bâtir en plein cœur de Londres. Cela
n’empêchera pas miss Howard, pour aider son amant
jusqu’à la fin de son exil londonien, de se livrer à des
opérations immobilières assez scabreuses. C’est ainsi
qu’elle achète à Louis-Napoléon la propriété qu’il vient

12 André-Maurois (Simone), Miss Howard, la femme qui fit un
empereur, Gallimard, 1956, p.19. L’auteur démontre que le père de miss
Howard n’était pas plus brasseur à Preston qu’il n’était batelier sur la
Tamise, contrairement à ce que rapportent certains historiens sur la foi
des affirmations de Hector Fleischmann.
13 Nathaniel William John Strode (1816-1880). Entre autres châteaux,
il acquiert Camden Place à Chislehurst, un manoir à quelques
kilomètres de Londres où la famille de Napoléon III finira son exil après
Sedan.
34 d’hériter de son père à Civita Nuova pour la lui revendre
l’année suivante pour un prix payable trois ans plus tard,
de manière à ce qu’il puisse entre-temps l’hypothéquer
moyennant un prêt important d’un certain marquis
Pallavicino. Louis-Napoléon bénéficiera d’autres largesses de
sa maîtresse pour financer son retour sur la scène
politique. C’est elle, en effet, qui lui accordera les sommes
nécessaires sous forme de prêts qu’il s’engage à lui
rembourser dès son retour à Paris. Le contrat sera rempli bien
au-delà des conditions prévues. Un document trouvé dans
les archives des Tuileries en 1870 fait état des montants
payés par Napoléon III à miss Howard pour la période du
24 mars 1853 au 31 décembre 1854. Le total s’élève à près
de cinq millions cinq cent mille francs-or, chiffre
largement supérieur aux dettes contractées. Il semble difficile
alors de suivre le général de Fleury dans ses Souvenirs
quand il soutient que le comportement de miss Howard ne
manque ni de générosité ni de désintéressement.

La relation, en tout cas, s’avérera durable. Ce sera sans
doute le seul grand amour de Louis-Napoléon. Revenu à
Paris, il l’installera en voisine dans un hôtel particulier de
la rue du Cirque (à deux pas de l’Élysée) avant de la faire
comtesse de Beauregard, du nom du domaine qu’il lui a
offert à Saint-Cloud à titre de cadeau de rupture et où elle
vivra retirée jusqu’à sa mort survenue le 19 août 1865.

35


5.
Comment meurt une république



Retour d’exil
La fin sans gloire de la Monarchie de Juillet a donné
naissance à la seconde République. L’entourage de
LouisNapoléon exploitant la popularité de son nom le presse de
revenir en France. Il hésite car, il sait qu’après Strasbourg
et Boulogne, un nouvel échec lui serait fatal. Mais sur
l’insistance de son fidèle Persigny, récemment libéré, il
décide de s’engager dans la bataille électorale. Au
lendemain de son élection à l‘Assemblée constituante, le 4 juin
1848, Louis-Napoléon Bonaparte adresse au président de
l’Assemblée une lettre dans laquelle on lit cette phrase
hypocrite : « Si le peuple m’imposait des devoirs, je
saurais les remplir ». La lettre soulève une violente diatribe
dans les rangs des députés républicains. On s’inquiète de
cette quadruple élection. Inconscience ou provocation
tactique ? Pour ajouter au désarroi, Louis-Napoléon fait
parvenir aux députés une seconde lettre où il annonce sa
décision de démissionner, ne voulant pas être la cause
d’un désordre, lui qui « désire l’ordre et le maintien d’une
République sage, grande et intelligente ». Ce n’est en
réalité qu’un retrait provisoire car à la faveur des élections
complémentaires du 17 septembre 1848, il va se faire élire
à nouveau dans les cinq départements où il a présenté sa
candidature. Il prend place alors sur les bancs de
l’Assemblée qui peu de temps après abroge, pour rendre
hommage à la souveraineté populaire, la loi de
bannissement de la famille Bonaparte. Quelques semaines plus
37 tard, un amendement tendant à exclure de la présidence de
la République tous les membres des familles ayant régné
sur la France est rejeté. C’est une sorte de couronnement
de lauriers pour le bonapartisme naissant. De l’ancien
personnel politique de la Monarchie de Juillet, peu ont
survécu. Thiers le premier en paie les frais. Il ne reviendra
qu’à la faveur d’une élection partielle en juin.

Le 4 mai, on assiste à la proclamation officielle de la
République sur le péristyle de l’Assemblée nationale. Le
lendemain, il est décidé que le pouvoir exécutif sera confié
à une commission dite exécutive de cinq membres : Arago
qui en assurera la présidence, Garnier-Pagès, Marie,
Lamartine et Ledru-Rollin. Certains des membres du
gouvernement provisoire dissous y sont conviés, à
l’exception des socialistes Blanc et Albert. C’est en fait
l’ancienne équipe dirigeante qui reste en place.

La période des élections passée, les clubs prennent la
relève des débats politiques. Le nom d’importation
anglaise vise les associations culturelles, professionnelles, et
surtout politiques. On en compte près de cent cinquante à
Paris. Comme sous la première République, les clubs ont
une vie intense mais leur influence reste relative. On n’y
fait que discourir, philosopher, brasser des idées. On
gesticule, on n’agit pas. Les plus connus à l’époque sont le
Club de la Révolution, créé par Barbès, les Amis du Peuple
de Raspail, la Société des droits de l’homme que préside le
frère du général Cavaignac, la Société républicaine
centrale fondée par Blanqui, à laquelle se rallie le poète
Baudelaire, la Société fraternelle de Cabet, d’inspiration
maçonnique. Les discussions conservent une tonalité
bourgeoise, solennelle et déclamatoire.

Il n’en demeure pas moins que s’installe à l’intérieur du
pays une certaine défiance à l’égard de cette Assemblée
38 constituante qu’on soupçonne de vouloir revenir sur le
principe du suffrage universel. Assez rapidement, le climat
contestataire va prendre une forme plus radicale. Le 15
mai, sous prétexte de soutenir la Pologne contre la
domination prussienne, une manifestation populaire
d’envergure dégénère en invasion de l’Assemblée.
Pendant plus de trois heures, le Palais-Bourbon est envahi par
une cohue anarchique avant de se rendre à l’Hôtel de Ville
où un certain Huber, agitateur surgi de l’ombre, décrète la
dissolution de l’Assemblée. La garde nationale,
commandée par le général Courtais, n’oppose qu’une résistance de
façade donnant le sentiment de jouer la politique du pire.
C’est finalement l’échec de l’émeute suivi d’un
commencement de répression. Barbès, Raspail, Blanqui, Huber
sont arrêtés, jugés et condamnés à l’emprisonnement. Le
général Courtais et le préfet de police Caussidière sont
destitués pour avoir observé une neutralité plus que
bienveillante. Lamartine est acclamé ; Louis Blanc est hué.
On a longtemps avalisé l’idée que l’émeute du 15 mai
14était avant tout une émeute ouvrière . Or, beaucoup de
ceux qui ce jour-là ont rejoint le cortège sont venus pour
soutenir la Pologne et uniquement dans cet état d’esprit.
Même si les deux tiers des participants sortent des Ateliers
nationaux, tous les ouvriers présents ne sont pas des
révolutionnaires. Certains se sont même détournés en cours de
route. Mais les statistiques officielles, par souci de
simplicité, ont englobé en une seule et même estimation
l’ensemble des manifestants. Le surlendemain, la
commission exécutive qui s’est montrée incapable de gérer la
crise, transmet les pleins pouvoirs au ministre de la
Guerre, le général Cavaignac, qui devient à quarante-six
ans l’homme fort de la situation au point qu’il ambitionne
de devenir le futur président de la République. Cet officier

14 Tocqueville dans ses Souvenirs souligne un aspect de ces
journées de juin : « Ce ne fut pas une lutte politique mais un
combat de classe, une guerre servile. »
39 du génie, sorti de l’École polytechnique, avait été envoyé
en Algérie en 1832 sur ordre de Louis-Philippe qui ne
l’aimait pas. Il aurait pu y rester en qualité de gouverneur
général. Mais l’attrait de la vie politique le pousse à
revenir à Paris où il se présente à la députation. Son ascension
vers le pouvoir est alors irrésistible.

L’explosion de la violence est-elle pour autant écartée ?
Si les émeutes des mois précédents et notamment celle,
inattendue, du 15 mai, n’ont pas dégénéré en guerre civile,
les esprits sont toujours portés à la contestation politique
et aux revendications sociales. Le marasme des affaires
atteint toutes les classes ; le chômage commence à
s’étendre un peu partout dans le pays. La tension se
mani15feste par une agression de la presse ouvrière qui publie
de manière concertée la liste des notables parisiens les
plus riches avec une évaluation de leur fortune personnelle
pour démontrer que l’écart se creuse entre les pauvres et
les nantis.

Il est clair que la deuxième République a déçu les
espoirs du prolétariat. Mais la crise économique frappe aussi
bien les ouvriers des Ateliers nationaux que les petits
porteurs qui voient leur rente baisser de moitié. La crise des
affaires se complique d’une crise financière et monétaire.
Les banques ne peuvent plus répondre aux demandes de
16remboursement des clients . La dépréciation de leurs
valeurs d’État en portefeuille conduit plusieurs

15 Les principaux titres de journaux ouvriers sont à cette
époque : La Carmagnole, La République rouge, L’organisation du
Travail (qui soutient le fouriérisme).
16 Pour remplacer les banques en faillite et aider les
commerçants et les industriels à traverser la crise, un décret du 8 mars
1848 crée à Paris le Comptoir national d’escompte destiné à
escompter les effets à deux signatures (au lieu des trois exigées
par la Banque de France). L’État en est le principal actionnaire.
40 établissements à la faillite. On signale le suicide d’un des
grands banquiers de la Place, président du tribunal de
commerce. Garnier-Pagès, alors ministre des Finances
décide de frapper par une mesure révolutionnaire les
créanciers des caisses d’épargne au motif que « la plupart
des gros dépôts appartiennent à des familles aisées ». Il
propose de ne rembourser en numéraire qu’une partie de
leurs dépôts, le reste étant obligatoirement investi en rente
de l’État. Or, on assiste à l’ouverture de la Bourse ce jour
noir du 7 mars 1848 à un véritable effondrement des
cours. La rente de 5 % qui était en février à son plus haut
niveau de 116 F tombe à 75 F. Dans le même temps, on
augmente presque de moitié les contributions directes et
on appelle les contribuables à acquitter par anticipation
leurs impôts. On ouvre des Ateliers nationaux qui n’ont
d’autre utilité que d’absorber une partie du chômage, ce
qui provoque un afflux considérable à Paris d’ouvriers
venus des provinces et par contrecoup une crise du
logement. La mesure administrative prise le 21 juin destinée à
dégonfler les effectifs des Ateliers va mettre à nouveau le
feu aux poudres. Il s’agit en fait d’une dissolution
programmée des Ateliers nationaux dont la faillite est
évidente.
Les chaudes journées de juin
Les milieux bourgeois souhaitaient cette épreuve de
force avec le monde ouvrier, pensant ainsi clarifier la
situation. Elle aura lieu en juin. La première barricade
dressée rue Saint-Denis dans la nuit du 23 donne le signal
de l’insurrection générale qui gagne rapidement l’est
parisien. Le 24, l’état de siège est décrété dans la capitale. On
avance le nombre de quarante mille manifestants. Les
émeutiers proviennent pour la plupart des chômeurs qui se
sont vus refuser l’embauche dans les Ateliers nationaux
41 surchargés. Cavaignac, sommé de mater l’émeute, la laisse
provisoirement se développer. Son expérience de la guerre
lui a appris que l’éparpillement d’un bataillon le rend
vulnérable aux attaques de petits groupes d’assaillants. Il
préfère concentrer ses troupes sur des points stratégiques
comme l’Hôtel de Ville et le Panthéon où il prévoit que les
émeutiers vont se rassembler en masse. Secrètement, il
cherche à engager des pourparlers. La stratégie va s’avérer
inopérante. Le général Bréa est fusillé à la barrière de
Fontainebleau en tentant de servir de médiateur. Mgr Affre,
archevêque de Paris, est tué dans des circonstances mal
éclaircies alors qu’il prêchait la conciliation. Les combats
de rue ne cesseront qu’au matin du 26, après que le
général Cavaignac ait promis l’amnistie à ceux qui
déposeraient les armes immédiatement. Une partie des
insurgés faits prisonniers est enfermée dans le souterrain
de la terrasse au Bord-de-l’eau, dans le jardin des
Tuileries. Le faubourg Saint-Antoine sera le dernier bastion
d’une résistance affaiblie par la hantise de la défaite
inévitable, compte tenu du rapport de forces.

Au terme de ces quatre jours de guerre civile, la garde
nationale aura perdu huit cents hommes ; du côté des
insurgés, on recensera officiellement plus d’un millier de
morts et deux mille blessés graves. Quinze mille
personnes seront arrêtées dont plus de quatre mille, déportées
sans jugement en Algérie. Malgré l’accalmie, l’état de
siège est prolongé. Paradoxalement, dans les campagnes,
les paysans inquiets pour leurs terres se rallient à la
bourgeoisie, garante du droit de propriété. Les ouvriers, de leur
côté, se détachent d’une République qui les a trahis.

Le 28, Cavaignac se voit confirmé dans son rôle de
chef de l’exécutif. C’est un républicain modéré mais son
image est ternie pour avoir écrasé l’insurrection de juin.
Les électeurs sauront s’en souvenir le moment venu.

42 Dans un climat social toujours tendu, la discussion
constitutionnelle s’engage. La commission chargée des
travaux préparatoires est présidée par un avocat de grand
talent, Cormenin, assisté entre autres de Thiers,
Tocqueville, Odilon Barrot et Dupin. Dès l’ouverture, un incident
conduit Lamennais qui en fait partie a donné sa démission.
Il proposait un calendrier de travail différent de celui
adopté par la commission, prévoyant d’inscrire à l’ordre
du jour la question des pouvoirs de la commune. La
majorité des membres n’en perçoit pas l’urgence. Le chef de
file du catholicisme libéral s’en va. Avant d’engager le
débat de fond, l’Assemblée a pris le temps de voter une loi
supprimant la liberté de la presse, rétablissant le
cautionnement pour les journaux. Une autre sur les sociétés
secrètes et les clubs revient à interdire la tenue des
réunions privées. Ces textes restrictifs reflètent l’influence
croissante des conservateurs menés par Thiers qui cherche
à se refaire une popularité écornée par son échec électoral
d’avril.
Les principes et les moyens
Les travaux de la commission viendront en discussion
devant l’Assemblée dans sa session de septembre. On
renoue avec la tradition de 1789 en coiffant la Constitution
d’un préambule qui rappelle les grands principes, les
droits et les devoirs du citoyen. On ne sera pas surpris d’y
retrouver la trilogie révolutionnaire : Liberté, Egalité,
Fraternité. Mais aucune garantie particulière n’est attachée au
droit à l’instruction et au droit au travail. Sur ce dernier
point, le préambule évoque simplement le droit à
« l’assistance fraternelle » en cas de besoin, une
expression qui n’est pas exempte d’arrière-pensées. Les
modalités d’exercice de ces droits sont d’ailleurs soumises
43 aux conditions fixées par décret, ce qui renvoie au pouvoir
politique.

Deux principes fondamentaux constituent la base de la
nouvelle Constitution : la souveraineté populaire et la
séparation des pouvoirs. Un large consensus se dégage en
faveur d’une Assemblée unique, seule détentrice du
pouvoir législatif. Les députés sont élus pour trois ans au
suffrage universel. Quant au pouvoir exécutif – autre
grand thème du débat – l’idée américaine d’élire un
président de la République pour quatre ans au suffrage
universel non rééligible fait son chemin dans les rangs des
républicains modérés attachés à un pouvoir exécutif issu
du législatif au nom de l’indivisibilité de la souveraineté.
Finalement, l’article fondant l’élection du président de la
République au suffrage populaire est adopté à une très
17forte majorité. Jules Grévy , républicain modéré, tient à
l’Assemblée ce jour-là un discours prémonitoire : «
Êtesvous sûrs qu’il ne se trouvera jamais un ambitieux tenté de
s’y perpétuer ? Et si c’est le rejeton d’une de ces familles
qui ont régné sur la France, répondrez-vous que cet
ambitieux ne parviendra pas à renverser la République ? ». Ce à
quoi, Lamartine lui répond théâtralement : « Il faut laisser
quelque chose à la Providence ! ».

La campagne électorale pour la présidence de la
République est ouverte le 4 novembre. Le scrutin est fixé au 10
décembre. La candidature de Raspail est soutenue par les
socialistes, celle de Ledru-Rollin par la « Montagne », ce
groupe disparate d’intellectuels de gauche, voire
d’extrême gauche, qui veut reprendre l’héritage des
Montagnards de 1793 et dont le programme privilégie le social
au détriment du politique. Tous les deux sont sans illusion

17 Jules Grévy deviendra lui-même président de la République
succédant à Mac-Mahon, de 1879 à 1887. Il dut démissionner à la suite du
scandale des décorations dans lequel fut impliqué son gendre Wilson.
44 sur leur chance. Lamartine est un moment tenté de se
présenter tout comme le général orléaniste Changarnier,
commandant la garde nationale. Mais les deux candidats
les plus crédibles sont indiscutablement le général
Cavaignac et le prince Louis-Napoléon Bonaparte. Le premier a
pour lui d’être au pouvoir. Par contre, il est peu connu des
électeurs de province. Il reste surtout aux yeux des
ouvriers le « boucher de juin ». Il a le soutien des
républicains modérés. Le second a l’avantage d’avoir un
nom prestigieux. Sa côte de popularité augmente de
semaine en semaine. Les légitimistes eux-mêmes sont portés
à le soutenir. Il ratisse large, séduisant l’électorat urbain
autant que les milieux paysans sensibles à la légende
napoléonienne. Il est appuyé par le comité des conservateurs
installé rue de Poitiers. Il est continuellement en
déplacement, adaptant chaque fois son discours à la classe sociale
à laquelle il s’adresse. Les votes ruraux ont à ses yeux
autant d’importance que ceux de l’électorat urbain. Cette
irruption du monde paysan dans le paysage politique par la
voie démocratique est d’ailleurs l’un des phénomènes les
plus surprenants de cette période.

Son programme est fondé sur une dialectique subtile.
Aux bourgeois et évêques, il promet de protéger la liberté
des cultes et de l’enseignement. Il rassure les possédants,
petits et grands en garantissant l’indépendance et la
sécurité de la possession, « fondements indispensables de la
liberté civile ».

Il cherche à séduire le monde ouvrier par un projet
ambitieux qu’il résume ainsi :
« Donner du travail aux bras inoccupés, pourvoir
à la vieillesse des travailleurs par des institutions de
prévoyance, introduire dans nos lois industrielles les
améliorations qui tendent, non pas à ruiner le riche
45 au profit du pauvre, mais à fonder le bien-être de
chacun sur la prospérité de tous ».
On imagine assez aisément qu’un tel programme puisse
recueillir une large majorité dans le pays, encore sous le
choc des journées de juin.
46


6.
Le pouvoir à portée de main



Une éclatante victoire personnelle
On vote le 10 décembre ; le dépouillement est connu le
20. La participation est remarquable. 75 % des inscrits se
sont rendus aux urnes. Le résultat est sans appel.
LouisNapoléon Bonaparte recueille 5 434 226 voix. Il écrase
Cavaignac qui ne réunit sur son nom que 1 448 107
suffrages. Les autres candidats sont loin derrière.
LedruRollin se contente de trois cent soixante-dix mille sept
cent dix-neuf voix, Raspail trente-six mille trois cent
vingt-neuf, Lamartine sept mille neuf cent dix et
Changarnier péniblement cinq mille. Dès lors, la cause est
entendue. Sitôt proclamé Président, Louis-Napoléon
Bonaparte prête le serment constitutionnel ainsi que le veut la
tradition républicaine. Au moment même où il lève la
main, il sait déjà qu’il est parjure. Son discours à
l’Assemblée apparaît alors, avec le recul du temps, comme
un chef-d’œuvre d’hypocrisie Il y affirme solennellement
sa fidélité à la République tout en se gardant de reprendre
certains passages de son manifeste électoral où il
s’engageait « à laisser au bout de quatre ans à son
successeur le pouvoir affermi, la liberté intacte… ». Secrètement,
il rêve au rétablissement de l’Empire. Son premier geste
en arrivant à l’Élysée est de charger Odilon Barrot de
former le ministère. Ce fils de conventionnel, grand avocat, a
été préfet de la Seine sous la Monarchie de Juillet avant de
devenir le chef de file de l’opposition à Guizot aux côtés
de Tocqueville. C’est un monarchiste constitutionnel à
tendance libéral. Avant son abdication, Louis-Philippe en
47 a fait son dernier ministre le substituant à Thiers pour
quelques heures. Le comte de Falloux, l’œil du Vatican,
l’ultramontain, se voit attribuer le portefeuille de
l’Instruction publique et des Cultes. Cette nomination
provoque la colère des républicains indépendants, toujours
soucieux de soustraire l’université à l’emprise du
cléricalisme. On y trouve aussi Drouyn de Lhuy, un proche de
Thiers, à qui l’on confie les Affaires étrangères. Falloux
laissera son nom à une loi sur l’enseignement supérieur
qui fait une large place aux évêques dans la gestion des
universités. Drouyn de Lhuy est un diplomate discret qui a
été chargé de plusieurs missions diplomatiques sous la
Monarchie de Juillet et qui a pour l’heure le soutien de
l’Élysée. Quant au général Changarnier, candidat
malheureux à l’élection présidentielle, il reçoit le commandement
militaire de Paris, un poste d’observation important dans
la conjoncture incertaine du moment. Odilon Barrot ne
dispose pas à l’Assemblée d’une majorité suffisante pour
s’imposer, ne tirant son existence que du bon vouloir du
Président. Son ministère dominé par les conservateurs
apparaît comme une sorte de gouvernement de transition.
Finalement, la logique de la situation politique conduit à la
dissolution. De nouvelles élections auront lieu le 13 mai
1849.

Louis-Napoléon Bonaparte attend avec une certaine
curiosité le résultat de cette consultation voulue par ses
propres partisans, lesquels ont misé sur ce moyen – risqué
– pour se débarrasser d’une Assemblée constituante qui ne
représente plus selon eux la majorité du pays. Il y est
attentif pour une raison pratique. Il a été élu pour quatre ans
et la Constitution le prive de la rééligibilité. C’est donc en
mai 1852 que s’achève son mandat de président de la
République. Or, s’il veut obtenir – comme il le souhaite
apparemment –, l’abrogation de l’article relatif à la durée
du mandat présidentiel, il lui faut une majorité confortable
d’où l’intérêt qu’il porte à ces élections du 13 mai 1849
48 qui vont envoyer à la Chambre des députés élus pour trois
ans. On est encore, à ce stade de la réflexion, dans le
processus démocratique qui suppose qu’on accepte le principe
de faire voter par l’Assemblée la révision constitutionnelle
permettant de légaliser les ambitions de réélection du
prince-président.

On craint un recul de la participation électorale du fait
de scrutins répétés. Les abstentions seront effectivement
plus importantes que lors de la précédente consultation (de
l’ordre de 32 %). La victoire éclatante que souhaitaient les
conservateurs n’est pas à la hauteur de leurs espérances,
bien qu’ils recueillent 48,9 % des suffrages et disposeront
de quatre cent quatre-vingts sièges. La gauche
démocratique réunit 34,9 % des voix, ce qui lui donne cent
quatrevingts sièges. Entre les conservateurs et les socialistes, les
républicains sont étranglés, n’obtenant qu’une
cinquantaine de sièges. Odilon Barrot est reconduit dans ses
fonctions de chef de l’exécutif, mais son ministère a été
profondément remanié pour tenir compte de la nouvelle
majorité parlementaire. On confie le portefeuille de
l’Intérieur à Dufaure et Tocqueville remplace Drouyn de
Lhuy aux Affaires étrangères. Lanjuinais reçoit
l’Agriculture. Rouher et Baroche en font également partie.
On pressent là encore que ce gouvernement n’est pas fait
pour durer, d’autant que sur le conflit interne entre droite
et gauche vient se greffer une affaire extérieure, l’affaire
romaine.
Les grandes manœuvres
Il s’agit là d’un problème rémanent posé par l’existence
des États pontificaux dans une Italie qui s’est proclamée
républicaine. Le Pape Pie IX, se voyant traité plus ou
moins comme un prisonnier, est allé se réfugier à Gaète
chez le roi de Naples. Les Autrichiens veulent marcher sur
49 Rome pour rétablir l’autorité pontificale et du même coup
étendre leur influence sur toute la péninsule.
LouisNapoléon Bonaparte est partagé entre le désir d’aider
Cavour à réussir l’unité complète de l’Italie et le souci de ne
pas compromettre ses bonnes relations avec les
catholiques français qui réclament le rétablissement sans
condition du Pape dans sa pleine souveraineté. Il décide
d’envoyer un corps expéditionnaire sous les ordres du
général Oudinot pour reprendre Rome âprement défendue
par Garibaldi et rétablir la papauté dans sa ville et ses
États. Cette intervention militaire suscite en France une
protestation des républicains qui, par la voix de
LedruRollin, formule un acte d’accusation contre le président de
la République et ses ministres pour avoir violé la
Constitution, invoquant l’article V de son préambule qui interdit
toute tentative « contre la liberté d’aucun peuple ». Cette
mise hors la loi est évidemment refusée par l’Assemblée
mais l’extrême gauche tente d’organiser une journée de
protestation dans l’espoir de provoquer un soulèvement
ouvrier. Ce qui devait être une insurrection se réduit à une
échauffourée qui se termine lamentablement par la fuite de
Ledru-Rollin à l’étranger et l’exclusion d’une trentaine de
députés démocrates. Le 31 octobre, Louis-Napoléon
Bonaparte au retour d’un voyage en province décide de
changer la composition du ministère sous le prétexte
qu’avec des hommes d’opinions diverses on n’obtient
« qu’une neutralité des forces au lieu d’opérer une fusion
des nuances ». Odilon Barrot n’est plus aux commandes. Il
est remplacé par le général comte d’Hautpoul, d’une
rigueur toute militaire mais sans expérience politique. Ses
ministres par contre en auraient à revendre. Rouher reçoit
l’Intérieur et Baroche la Justice. Le portefeuille des
Finances est attribué à Achille Fould, un homme d’affaires dont
on n’a pas fini d’entendre parler.

Légitimistes et orléanistes sont regroupés au sein du
parti de l’ordre. Certains de ses représentants n’hésitent
50 pas à soutenir l’idée d’un retour au système censitaire de
manière à éliminer une grande partie de la population des
ouvriers aux revenus modestes, ceux que Thiers ose
appeler la « vile multitude ». Cependant, une opposition larvée
commence à se faire jour au sein même de la coalition de
droite. Les monarchistes qui se qualifient eux-mêmes de
18« burgraves » cachent à peine leurs intentions de
restaurer la monarchie, au besoin par la force. Mais, des
désaccords profonds entre les deux branches des Bourbons
rendent improbable un ralliement à une seule candidature ;
lorsque viendra le renouvellement du mandat présidentiel
en 1852. Ces divisions internes favorisent l’émergence
d’un courant qui dessine déjà les contours d’un
bonapartisme conçu comme un régime autoritaire,
antiparlementaire, égalitaire et populaire. Les élections
partielles du 10 mars 1850 n’ont pas fondamentalement
bouleversé l’équilibre des forces en présence, ce qui
permettra aux ministres Rouher et Baroche de faire voter sans
véritable opposition une loi qui soumet l’exercice du droit
de vote à trois ans de domicile dans la commune et qui de
fait restreint singulièrement le suffrage universel.
Entretemps, Louis-Napoléon Bonaparte, qui pratique le double
jeu avec une habileté de magicien fait savoir
officiellement qu’il est hostile à toute mesure qui porterait atteinte à
la libre expression populaire.

Des pétitions de plus en plus nombreuses venant
notamment des conseils généraux arrivent à l’Assemblée
demandant la prorogation des pouvoirs du Président et la
révision de la Constitution pour lui permettre de briguer
un second mandat. Pour le moment, Louis-Napoléon
Bonaparte se contente de multiplier les déplacements en
province. Il passe à Saint-Maur et à Satory des revues dans
lesquelles il se montre particulièrement prodigue

18 .- Par référence historique au titre donné dans le Saint Empire
romain au seigneur commandant une ville fortifiée. C’est aussi le titre
d’une pièce théâtrale de Victor Hugo, parue en 1843.
51 d’attentions et d’éloges à l’égard de soldats et de leurs
officiers. Changarnier voit d’un mauvais œil les signes
ostentatoires de sympathie manifestés dans les rangs de
ses troupes au passage du prince-président. Le silence est
pour lui une règle élémentaire de discipline. Cela lui
vaudra d’être destitué le 9 janvier 1851 de son double
commandement militaire de Paris et de la garde nationale.
L’opposition monarchique perd ainsi l’un de ses
principaux soutiens logistiques. À Dijon, où il termine sa
tournée, le Président tient un discours pour le moins
ambigu :
« Si mon gouvernement n’a pu réaliser toutes les
améliorations qu’il avait en vue, il faut s’en prendre
aux manœuvres des factieux ».
D’aucuns comprennent que le propos sous-entend « la
faute en est à l’Assemblée ». Les députés du parti de
l’ordre n’apprécient pas. Le dissentiment va s’étendre
jusqu’au conflit déclaré. Le vote pour la révision
19constitutionnelle n’obtiendra pas la majorité exigée. On
ne trouve pas davantage de majorité des trois-quarts pour
accorder au président de l’Assemblée le droit de requérir
directement l’armée de Paris.

Louis-Napoléon Bonaparte estime alors que le moment
est venu d’accomplir ce qu’il a longuement préparé.

19 Le débat sur la révision constitutionnelle donnera lieu à
l’apostrophe fameuse de Victor Hugo : « Quoi! Après Auguste,
Augustule ! Quoi ! parce que nous avons eu Napoléon le Grand, il faut
que nous ayons Napoléon le Petit ? ». Sur 725 votants, 446 se
prononceront pour la révision de l’article interdisant la réélection du
Président. Mais les trois-quarts exigés par la Constitution ne sont pas
atteints. Les Conseils généraux ayant pétitionné en faveur de la
révision recevront un blâme de l’Assemblée.
52

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