Mugabe, Robert Gabriel
463 pages
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Description

Dans cet ouvrage il ne s'agit pas de repeindre un Zimbabwe idyllique, rien n'est caché. La lumière éclaire d'une même intensité, la sombre période coloniale britannique, la monstrueuse Rhodésie "blanche" de Ian Smith et le Zimbabwe indépendant dirigé par Robert Mugabe depuis 1980. Médias aveugles ou engagés, ONG, bras armés des politiques, diplomates délirants, tous ont sans doute une part de responsabilité dans le "drame" du Zimbabwe, et pas le seul Mugabe.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2010
Nombre de lectures 262
EAN13 9782296241886
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Mugabe,RobertGabriel
"Souillure"ornot "Souillure"?René-Jacques Lique
Mugabe, Robert Gabriel
"Souillure"or not "Souillure"?Grandes Figures d’Afrique
Collectiondirigéepar AndréJulienMbem
Les acteurs de la vie politique, intellectuelle, sociale ou
culturelle africaine sont les axes majeurs de cette collection. Le
genre biographique autour de personnalités marquantes de
l’histoire contemporaine du continent africain reste à
promouvoir. Et pourtant,depuis l’accession des pays africains à
l’indépendance, en Afrique ou danssa diaspora, des
personnages d’une importante densité occupent la scène du monde et la
quittent parfoissansque soit mis en récit,au besoin avec leurs
concours,leurs parcours. La collectionGrandes Figures
d’Afrique privilégie l’archive, le témoignage direct,en veillant
autantquepossibleàl’authenticitédu matériau historique.
©L’Harmattan,2009
5-7,ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-10446-4
EAN:9782296104464Parusdanslamêmecollection
BernardDadié
Itinéraire d’unécrivainafricaindans la première moitié du XXème
siècle
FrédéricLemaire
Combattrepourleprésent et l’avenir
CharlesPascalTolno
Leshommesd’égliseet lepouvoirpolitiqueenAfriquenoire
Jean-ClaudeDjereke
Afriquepassion etrésistance
Jean PierreNdiaye
Joseph Ki-Zerbo
Itinéraired’unintellectuelafricain auXXesiècle
FlorianPajot
Le PasteuretlePrésident(entretiens avecOmarBongoOndimba)
FrancisMichelMbadinga
EtL’Afriquebrillerademille feux
Jean Ping
Gnassingbe Eyadema
Discours et Allocutions
VolumeI(1967-1974)
TextesprésentésparAssiongborFolivi
Gnassingbe Eydema
Discours et Allocutions
Volume II(1975-1980)
TextesprésentésparAssiongborFolivi
Gnassingbe Eyadema
Discours et Allocutions
Volume III(1981-1986)
TextesprésentésparAssiongborFolivi
5DUMEMEAUTEUR
erBokassa 1-lagrande mystification,EditionsChaka1994
6ÀVanessaetStéphane
Remerciementsà VincentRigoulet,pourlecoupdepouce
danslechoixdesanglesde tiretlestraductionsaffinées.
7«C’estaussi,c’estbeaucouplabêtiseetla malhonnêteté
desattaquescontrel’U.R.S.S.
quifontqu’aujourd’huinousmettons
quelqueobstinationàladéfendre.»
André Gide-JournaldeRouen
5mai 1936
«Quand lesmédias,d’informateursqu’ilssontpar vocation,
se transforment enjusticiers
etappliquentàleurcible un véritablelynchage,
il yaperversiondeleurmission. »
JacquesJulliard- Le Nouvel Observateur
26mars 2009
9Avant-propos
Le Diable est parmi nous. Il est là, tout en bas de l’Afrique, au
Zimbabwe. Au grand zoo médiatique, il attire les foules. Les
gardiens dutemple l’ont mis en cage, il ne peut plus guère
bouger ni s’offrir de lointaines escapades. Il est sous
surveillance, 24heuressur 24.
Des milliers d’yeux l’observent jour et nuit.Àla jumelle,au
grandangle ou auzoom, Ong, diplomates,journalistes,le
regardaffûté, les petites mains de la défense des droits de
l’homme sontaux aguets.
Et il vaut mieux,car la bêtegronde parfois. Ses coups de pattes
sont meurtriers. Il a déjà beaucoupmangé,mais il en veut
encore. Àpeine rassasié des pauvres fermiers blancsqu’il
croquaàpleinesdents,ilavale toutcru tout ce quibougeautour
de lui:des opposantsàpleines poignées,dessyndicalistes par
fourgons entiers,des humanitaires de temps à autre. Il adore
faire rôtir le journaliste. Surtout le journaliste indépendant,
honnête etquifaitson travail. Son travailde journaliste. Il
mâchouille occasionnellement du curé même sionle dit fort
pieux. Sonmets préféré? Le Britannique. Il s’en lèche les
babines.
Certes,de temps en temps,les gardiens duzoo le titillent et
s’essaient à la corrida ou au jeu de fléchettes. Mais on a tout
tenté: sangles aux pieds,asphyxie économique et financière,
remontrance appropriée, puis modérée,puissévère, puis au
sabre,maisrienn’y fit. Lefauvebougeencore,il rugittoujours.
Aucunchef d’État au monde n’a cristallisé autant de haine sur
lui, pas même FidelCastroà quiles plus fervents détracteurs
reconnaissent dans la douleur quelquessuccès. Robert Gabriel
Mugabe,président du Zimbabwe depuis 1980,bat
desrecords: recordde critiques à son encontre, recordde
condamnations, recordde voixqui s’élèvent dans le monde pour le clouer
au pilori, car il ne suffit pas d’être condamnable,encore faut-il
être condamné. Et il l’est,condamné, Mugabe! Oh,pas depuis
toujours,depuis le jour où il a commencé à reprendre lesterres
que les colons britanniques avaient confisquéesun siècle plus
tôt aux Africainsquipeuplaient ce vaste territoire que l’on
appelaalors laRhodésie.Depuis cejour,legrandcombat n’aeu
de cesse. Il fut violent,de plus en plus sanglant,aucundes
adversaires ne voulant abandonner la partie. Et des adversaires,
il en eut Mugabe. Beaucoup, et même énormément,et même
11passionnément. Une «souillure», «rienqu’unescroc», les
diplomatesenperdirentl’usagedesbonnesmanières.
Traverser le miroir ets’en allervisiter de près ce pays de
l’ignoble est l’objet de cette biographie. Et le voyage terminé,
aulecteurdejuger quiestla "souillure"del’Histoire.
Mugabe le méchant dictateur, son principalopposant,Morgan
Tsvangirai,legentildémocrate ?Passi simple.
Mugabe quicasse une économie florissante, les pays
occidentaux,le Fonds monétaireinternational et la Banquemondiale
quifonttoutpourl’aiderà sortirdel’ornière ?Pasvraiment.
Mugabe quilance une réformeagrairecontre vents et marées,la
Grande-Bretagne responsablede rien?Pastoutàfait.
La réforme agraire, cause de tous les malheurs? Oui, mais
laquelle ?Cellede1930 ?Cellede1970?Cellede 2000?
Mugabe raciste! Des pauvres Blancs expropriés et maltraités?
Àchacun sonhistoire.
Quandle monde entier s’est lavé les mains des ignominies du
régime rhodésien, on n’invente pas. Ça a duré près d’un siècle
etçaacommencéen1890.
Quandl’undes fondateurs du Labour Party britannique,
secrétaire d’État aux Colonies,applaudissait des deux mains le
dépeçage de la Rhodésie au profit des Blancs puisque c’était
pour «améliorerle sort desindigènes», on n’inventepas. On
ouvreleslivresd’histoireàlapage "LordPassfield".
Quandla reine d’Angleterre, ElizabethII, faisait l’éloge de
Mugabe,onn’invente pas. C’était en 1994, lors d’unbanquet
trèshautdegamme,avecdubeau mondeà table.
Quandla communauté internationale décide,avant même le
début de la réforme agraire de Mugabe, qu’elle est
"démagogique",onn’invente pas. C’est écrit noir sur blanc dans des
rapportsdatantde1992.
Quandla même communauté internationale daigne sepencher
sur cette réforme et lanceà Mugabe en 1998 qu’il «ne serait
pas sage de vouloir tout obtenir trop vite», 18 ans après
l’indépendance, on n’invente pas. C’est le représentant de la
Banquemondiale qui s’en charge.
Quandlepape conseille luiaussi, mais en 2003, 23 ans après
l’indépendance du Zimbabwe, de prendre unpeuson temps
avant de redistribuer lesterres à la population noire quienfut
expropriée un siècle plus tôt,onn’invente pas. Il s’agit de Jean
PaulIIpournepas lenommer.
Quand unponte de l’opposition, bienblanc de peau,a faitson
apprentissage de défenseur des droits de l’homme dans
12l’effroyable policepolitique durégime raciste rhodésien, on
n’inventepas.Ill’admetlui-même,ettêtebasse.
QuandMorganTsvangirai,l’opposantvénéré par le monde
entier,a des"copains" quifont honte à toute l’Afriqueaustrale,
on n’invente pas. On jette unœil sur AfonsoDhlakama, pure
création desrégimesracistes de la belle époque et premier
utilisateurd’enfants soldats.
Quandl’adulée Doris Lessing, une locale du jeu de fléchettes,a
la mémoire quiflanche,cen’est pas biengrave. On va l’aider
unpeu.
Quandles médias mententunpeu,beaucoup, passionnément.
Onn’inventepas.Il suffitde relire.
Quand…, quand…, quand…,onarrête là, sinon vous allez tout
savoir.
Bienvenue au pays dusanget des larmes. Âmessensibles,
s’abstenir.
Cette biographie de Mugabe, qui se mêle avec l’histoire de son
pays,le Zimbabwe, est rédigée selon les périodes,parfois de
manière purement chronologique, parfois de manière
thématique lorsqu’il s’est agid’aborder des événements quiont duré
sur unlapsde temps assezlong.
Tous les faits et les diresrapportés dans cette biographie sont
vérifiables, tant dans lapresse quedansles dépêches d’Agences
ou des archives historiques. Tous les proposrapportés, quiont
été tenus parles différents acteurs cités,n’ont jamais
étécontestésparles intéressés.
13Etsionallaitlevisiter,cefameuxgrenieràblé…
On est en avril 2008. Élection présidentielle au Zimbabwe.20
heures passées,le journaldusoir déroule son lot de reportages.
L’homme est debout sur une carcassede voiture. En arrière
plan, une rue biendéglinguée dansun quartier populaire
d’Harare. Ça, c’est pour l’ambiance, le décor,le fond quiaide à
lacompréhension: unZimbabween ruine.
Il est courageux le brave! Et il ne mâche passes mots. Même
pas craintif en terre hostile:« Le vieux dictateurs’accroche au
pouvoir», lâche-t-ilpour conclure son reportage. Ça, c’est pour
l’explicationde texte. Notre journaliste peut rentreràLondres
ou Paris. Il a tout dit et il s’est montré bravache en plus. Traiter
unprésident en exercice de dictateur,et ce,dansson propre
pays, quelpanache!
Mugabe ? C’est tout simple:« un vieux dictateurqui
s’accroche au pouvoir». Un peu plus de détails? Il maltraite
son opposition comme pasun, etsurtout le brave et gentil, et
mêmeon nepeutplusdémocrate,MorganTsvangirai.
Il n’aimepas les homosexuels,etserait mêmeenclinauracisme
anti-blanc.
Tout pour être cloué au pilori. Même l’Église ne peut pas le
sentir,c’est tout dire.Au bûcher! Etvite!Il a ruiné son pays en
arrachant leursterres aux fermiers blancs. Sa réforme agraire ?
Puredémagogie,l’on vousdit.
Leproblème,c’est que tout cela relèvedel’info quiprétenddire
l’essentielen une minute trente. Pas le temps de décortiquer,
pas le temps de remonter dans le temps. Pas le temps de se
plongerdansles méandres du passé. Encoremoinsla volontéde
gratter unpeu la responsabilité desuns et des autres dans le
drame que vitaujourd’huile Zimbabwe.
Et l’autreproblème,c’est qu’avecMugabe,l’histoire,comme sa
vie,est très compliquée. Mugabe est à lui tout seul unehistoire,
maissa vie se confond aussiavec l’Histoire, celle quiporte un
grand "H":de son propre pays d’abord, mais aussil’histoire de
l’Afriquecontemporaine toutentière.
C’est parfois fastidieux, voiredésagréable,de se remémorer des
guerres meurtrières,des conflits injustes,dessacrifices coûteux,
des lois ignobles. Et pourtant,ne pas le faire pour parler de
Mugabe,c’est unpeu comme sil’on devisaitsurde Gaulle sans
évoquerla secondeguerre mondialeou comme sil’on parlait de
l’Algérieen oubliantlacolonisationfrançaise.
15Les médiass’en tiennent pour la plupartàdes expressions
toutes faitesqui résumeraient au mieux le
personnage: "dictateur", "démagogue", "prochinois", voire "raciste".
En quatre ou cinq mots,le portrait est tiré. Pas avec uncinq
millions de pixels mais au Polaroïd,et à l’ancienne,ennoir et
blanc.
1Et cestitres encore: «Mugabe,lediplôméen violence »
2«Mugabe,bourreau du Zimbabwe »,« Robert Mugabe, u n
3ancienhéros devenuunchefinflexible »,« Mugabe,du héros
4de l’indépendance au président de droit divin »,« Robert
5Mugabe,libérateurdu Zimbabwe devenu oppresseur »,
6«Mugabe,candidataudespotismeéternelau Zimbabwe».
Etsil’on prendle temps de se plonger dans le corps des
arti7cles,Mugabe devient alors «l’Hitlerafricain »,ailleurs «u n
8 9vieillard atrabilaire »,ici unchef au «délire obsidional».
Bigre!
Mugabe,au fildutemps,est devenu pour la presse unproduit
aussi "vendeur"que le Tsunami en Asie du Sud-Est. Pour
intéresser le public lambda,ilfaut qu’il fasse frémir dans les
chaumières.
Raressont ceux quigardent mesure. On en trouve quandmême,
non sans mal:« Mugabe, héros outyran ?», titra son portrait
10équilibré de Mugabe,François Soudan,« Mugabe coupable,
mais pas responsable», par le journaliste anglais duquotidien
11The Guardian,Chris McGreal.
Les politiques? Comme dans la presse, on patauge dans la
surenchère. Le régime de Mugabe ? «Une honte pourle sudde
l’Afrique et le continent africain tout entier», dixit la secrétaire
12d’État américaine,CondoleezzaRice.
1Jean-PierreLangellier: "Mugabe,lediplôméen violence";LeMondedu 9
mars 2002
2)FrédéricPons: "Mugabe,bourreauduZimbabwe";Valeursactuelles,du
03juillet2008
3AgenceFrance-Presse, titred'unebiographie;13mars 2002
4AgenceFrance-Presse, titred'uneautrebiographie;22juin 2008
5PierreHaski, surle siteInternetRue89,le16/08/2007
6LemêmePierreHaski, surle siteInternetRue89:le 28/03/2008
7
ColetteBraeckman: "Mugabe, unhommefaçonnéparl'histoire" inLe
carnetdeColetteBraeckman,2juillet2008
8 7idem
9 1idem
10F.Soudan: "Mugabe,hérosoutyran?";JeuneAfrique,2décembre 2007
11 ChrisMcGreal: "Mugabecoupable,maispasresponsable";Article
reproduitdansCourrierinternational, 03juillet2008
12AFP: "MugabeestlahonteduZimbabwe, selonCondoleezzaRice",
Jerusalem, 30mars 2008
16Toujours,encore ou déjà–c’est selon– une «honte pourson
propre pays», de Tony Blair,alors Premier ministre
britannique,en janvier 2002.
Mugabe encore? «Un anachronisme par la manière dont il
1dirigesonpays»,dusecrétaired’Étataméricain,Colin Powell.
Mais on peut toujours faire mieux:Mugabe ? Une «souillure »
pour son pays. Rien de moins,et c’est David Miliband, ministre
britannique des Affaires étrangères, qui se lâche
ainsiendécembre 2008.
Mêmecredoducôtédes francophones.
«Moi, je ne parlerai pasàMonsieurMugabe parce que j’ai u n
jugementtrèssévère surce qu’ilafait»,dixit,drapédedignité,
le président français Nicolas Sarkozy,enjuillet2008, lors d’un
2sommet entrel’Unioneuropéenneetl’Afriquedu Sud.
La palme revientsans doute au ministre français des Affaires
étrangères,BernardKouchner, quidéclare le 22 juin 2008, dans
uneffet de style dont il raffole, que Mugabe «n’est rien qu’u n
3escrocetunassassin».
En face,ily a durépondant car Mugabe n’est pas homme à
baisser la tête. Luiaussi sait forger des phrasesqui tuent.
Devant l’Assemblée générale de l’ONU, en septembre 2002, très
calme,ildéclare: «Je demandeàcette Assemblée générale de
faire savoiràlaGrande-Bretagne et spécialementàson
Premier ministre Tony Blair que le Zimbabweacessé d’être une
4coloniebritanniqueen1980.»
Mars 2008, avant les élections générales. Cette fois,ce sontses
adversaires politiquesquienprennent pour leur grade: «Ce
sont desmensongesempruntésàleurs maîtresquidisent que
lesélections ne seront ni libresnijustes.Ce ne sont que de
satanésmenteurs,des menteursdémoniaques ! »
Des noms d’oiseaux, vous allez en lire dans cet ouvrage:de
«bande de gangsters»à «barbare»enpassant par «stupide
putainblanche»,on s’enjettedebelles àlafigure.
Tirer le portrait de Mugabe dans les années2000 ? Rien de plus
aisé. Le bréviaire du journaliste comprend quelques mots-clefs
1AFP: "LeprésidentMugabeest un "anachronisme",ColinPowell",
Washington,6mars 2002
2AFP: "L'UE soutientl'AfriqueduSuddanssamédiationau Zimbabwe",
Bordeaux, 25juil 2008
3AFP: "L'Occidentdénoncela violence quiamenéauretraitdeTsvangirai",
Washington, 22juin 2008
4AFP: "LeprésidentMugabe s'enprendàlaGrande-Bretagneetàl'Europe",
NewYork,12sept2002
17qu’il suffit de distiller au gré de la romance. La guerre par les
motsétantunart,alorsautantsemunirde quelques cartouches.
D’abord "dictateur":indispensable,impératif,à glisser
absolument dans le corps de l’article,ou mieux,dans le titre, quoique
l’emploi de "dictateur" dansun titre commence à faire redite.
Dans ce cas,piocherunéquivalent dansson dictionnaire des
synonymes, tout en gardant en mémoire que "bourreau" et
"despote"ontété,euxaussi,déjàgrandementutilisés.
"Raciste":formule délicate à manier maistoujours du meilleur
effet. Àaccoler de préférence à une citation dans laquelle
Mugabe invective des Blancs,ou mieux,juste après le récit de
l’assassinatd’unfermiercommercial,blanc,cela vade soi.
"Vieillard":à mettre en parallèle avec la longévité de sa
présidence. Permetunfondu enchaîné du plus beleffetsur le déclin
de ses facultés intellectuelles et autorise à rappeler rapidement,
maissanstrop s’attarder, que Mugabe fut considéré comme un
modèle quandilétait jeune. Le contraste n’en sera que plus
saisissant.
"Meurtrier":de préférence à ne pasutiliser directement,mais
surtout, surtout,ne pas oublier de rappeler les massacres des
Ndébélés dans le Matabelelandentre 1983 et 1985, et bien
insister sur le côté "caché" de cette tuerie en citant le rapport
“Briserle silence”,commis par une ONG catholique.“Briser
le silence” sera toujourssaillant pour mettre en exergue le côté
obscurantiste durégime. Ne pas oublier,enévoquant ces
massacres,de rappeler qu’à l’époque les Nord-Coréens entraînaient
l’armée de Mugabe. C’est indispensable. Le "Nord-Coréen" est
toujours excellent pour faire frissonner le lecteur. Le mot
"Nord-Coréen"suffit d’ailleurs amplement en lui-même à faire
peur aux petits enfants. Etsi votre rédacteur en chef vous
accorde deux feuillets,bien rappeler que Mugabe fut communiste
etprochinois.
"Haine":peut être repris à loisir etsans crainte d’abuser des
répétitions. Mettreenavantsahaine des Britanniques, sa haine
des Blancs, sa haine des homosexuels– tout à fait judicieux
pour titiller le courroux des ONG–,enexpliquantque toute
cette haine accumulée remonte à son enfance,à sa jeunesse.
Vous trouverez toute une panoplie d’anecdotes précises pour ce
faire. Ellesseronttrès commodes pour souligner
l’aspect"mental perturbé" du personnage en insistantsur sessouffrances
intimes.
"Mandela":ne pas le citer comme contre-exemple pourrait être
considéré comme une faute lourde par votre employeur etvous
conduire directement aux Prud’hommes. Attestedela
perti18nence de votre jugement,autorise les comparaisons de bon aloi,
souligne le principe rousseauiste selon lequel la nature humaine
est ce qu’elle est. Prouve de surcroîtque vous n’êtes pasraciste
en critiquant Mugabe,etqu’entre les Noirs, vous savez
reconnaîtrelescivilisés.
"Réforme agraire":cette expressiondoit être impérativement
accolée à unadjectif. Vous disposez d’une gamme très étendue
pour le choix de cet adjectif selon l’aspect de la réforme sur
lequel vous souhaitez insister. La réforme agraire pourra être
"précipitée", "accélérée", "forcée", "brutale", "démagogique",
"populiste", "prétendue",pour n’en citer que quelques-uns.
N’hésitez pasày aller franco. Si vous avez sous la main
quelquesstatistiques,alors "désastreuse"voire "criminelle"seront
de bon ton. Le terme "affamé" est assez difficile à manier car le
mot"affameur"reste peuusité mais cette idée peut aisément
être reliée à Mugabe lui-même,par le biais d’une proposition
relative. Ainsi:« Mugabe, le dictateurquiaffame son peuple »
a l’avantage de résumer au mieux deux états du personnage
d’un seuljet.
Enfin, ne pas hésiter à abuser du conditionnel quipermet,dans
ledoute,l’ajout de quelqueszérosdebon aloi quandil s’agit de
comptabiliserlesvictimesdurégime.
Quant au pays lui-même,le Zimbabwe, il a, luiaussi, vu ses
qualificatifss’assombrir. Le Zimbabwe ? «L’anciengrenier à
maïs de l’Afrique australe», formule que l’on retrouve à l’envi
dansdes milliers d’articles. Mêmel’OngReporters sans
frontières entame maintenantsesrapports annuelssur la liberté de
l’information par quelques digressionssur «l’anciengrenier à
blé». Un grenier dont le contenu change parfois au fildes
récits:ilest tantôt «àblé», tantôt «àmaïs», mais il fleure
toujours bon les épis dorés,les hottesqui regorgent de céréales
et les jeunes filles blondes. C’est du VanGogh. Du VanGogh
heureux,pas encore maudit. Quel gâchis! Détruire un sibeau
"joyau"! Unehonte! Ah,ce magnifique "joyau" quiplaîttant
aux journalistes! On le ressort à toutes lessauces. On en
reparleradecepetitbijou,decejoyau …
Le problème, car ily en a bien un, c’est queles corbeilles des
ordinateurs des portraitistessont pleines à craquer. Remplies
d’omissions. Elles débordent,ellessaturent. Et même à coups
de Norton, certains ordinateursrestentréfractaires à tout jamais
quandil s’agit de remonter unpeu dans le temps pour tenter de
comprendre ou d’expliquer. Alors on oublie,onpasse. On a
parfois l’excuse de ne passavoir,de n’avoir pas avoirsu,mais
19on ne cherche guère. Souvent,c’est délibérémentque l’on force
le trait, que l’on déforme, que l’on triturele passé ouqu’on
l’ignore.
L’envie d’écrire ce livre nous est venue en lisant le coupde
colère d’unZimbabwéen sur unforumd’actualité. Le pauvre
bougre se prenait la têteà deux mains en sedemandant
pourquoi, dansquasimenttous les médias,l’histoire du Zimbabwe
ne semblait avoir commencé qu’en 1980,avec l’arrivée au
pouvoir de Mugabe. Comme siles habitants de son pays étaient
issus d’une génération spontanée. La remarque était loin d’être
sotte car tous les acteurs d’aujourd’huiont déjà été sur scène à
ces époquesqui semblent ennuyer certains. Des Blancs
d’aujourd’huiétiquetés"défenseur des droits de l’homme" ou
"économiste en chef" onttous vécu dans cette Rhodésie fort
déplaisante,y ont été acteurs,ont défendu,entretenu etsoutenu
son régime raciste.
Pourquoi tant de haine ?, s’interrogent d’aucuns. Peut-être aussi
à cause de tout ce passé et passeulement à cause de la mort
prématuréed’unfilsoudel’amourd’unefemme.
Et Londres? Le Royaume-Uni, chef d’orchestre de la grande
symphonie quijoue en continu"haro"sur Mugabe. Les avis,
opinions et prises de positiondes hommes politiques
britanniquessont cités à tourde brasquandil s’agit depousser l’animal
vers l’abattoir. Maislesactes,l’acquiescement des
loisségrégationnistes,les engagements pris par la classe politique
britannique– toutes obédiences politiques confondues–pendantun
siècle ? Aux oubliettes de l’histoire. Définitivement enfouis au
finfonddela corbeilleàomissions.Lepillageorganisédu pays
par les affairistes londoniens? La parcellisation raciale du
territoire pour rentabiliser le voyage ? Organisée, admise,
inscritedanslestables deloi de la colonie. Coloniebritannique,
croit-on savoir.
Ainsi, il n’y auraitqu’un "méchant" face à unmonde de
"gentils",plein de compassions pour le peuple zimbabwéen ? La vie
de Mugabe et l’histoire du Zimbabwe contemporain sontun
tout petit peu plus compliquéesque cela. L’histoire du
Zimbabwe seconfond avecla viedeMugabe.La voicidonc.
Allez! Montez voir avec nous ce qui se cache dans ce satané
"grenier àblé". Mais attention, surles malles de l’histoire,ily a
encoredela poussière quicachela vérité, et ily fait parfoistrès
sombre. Vous montez quandmême ? Voici une bougie à défaut
d’une torche. Prenez aussides gants. On ne sait jamais. Parfois,
c’est,commentdire,…peuragoûtant.
20Brefrappelhistorique
Tout unchacunn’étant pas censé connaître les méandres de
l’histoire du Zimbabwe, en voici un résumé succinct avec
quelquesrepèressimples pour unelectureplusaisée.
L’actuel Zimbabwe a été conquis par des colons britanniques
venus d’Afrique du Sud qui, dès 1888,ont obtenuune
concession duroi des populations Ndébélés pour exploiter
d’éventuelles mines d’or. Cette convention fut signée par le roi
Lobengula et des émissaires de l’homme d’affaires et politicien
britannique, CecilRhodes, quiambitionnait d’étendreles
possessions coloniales du Royaume-Uni de la ville du Cap en
Afriquedu Sudjusqu’au Caireen Egypte.
Sachez qu’il existe deux grands groupes ethniques au
Zimbabwe, les Shonas majoritaires et les Ndébélés, que nous
appellerons ainsipar commodité. Vous trouverez parfois les
appellations Matabélés et Matashonas dans certaines citations. Le
territoire où les Shonassont majoritairess’appelle le
Mashonaland, celuides Ndébélés, situé au SudOuest du Zimbabwe, le
Matabeleland.
Le Zimbabwe est bordé au nord-ouest par le fleuve Zambèze
quile sépare de la Zambie,et à son extrême Sudpar le
Limpopo, fleuvefrontière avec l’Afrique du Sud. Pays enclavé, il a
une frontière avec la Zambie au Nord, le Botswana à l’Ouest,le
Mozambique sur son large flanc est,et avec l’Afrique du Sudà
sonextrêmeSud.
En 1889, une Charte royaleoctroie la gestion de tous
lesterritoiressitués au-dessus et au-dessous du fleuve Zambèze à la
compagnie privée de CecilRhodes,laBritishSouthAfrica
Company,laBSAC. Cesterritoiressont alors appelés Zambézie
du Nord(l’actuel Zambie) et Zambézie du Sud(l’actuel
Zimbabwe).
Le6 mai 1890, une colonne de pionniers part de la ville de
Kimberley en Afriquedusud, direction le Nord, la concession
accordée par le roi Lobengula en main:180 colons et 500
hommes,policiers et missionnaires compris. C’est le début
d’unehistoire tragique.
Le 12septembre 1890,ces pionniers fondent la ville de Fort
Salisbury,aujourd’huiHarare. En 1891,la Grande-Bretagnefait
de la région du Mashonaland unprotectorat puis autorise les
colons de la BSAC à envahir le Matabelelanden1893. Premier
massacre et écrasement de la résistance des Ndébélés grâce à
l’arméecolonialebritannique
23Le territoire quienglobe alors le Mashonaland et le
Matabeleland prendlenomde Rhodésie,le 23 avril 1895,en hommage à
CecilRhodes, quidécédera en 1902. En 1896,c’est l’ensemble
du peuple zimbabwéen,Ndébélés et Shonas, quiprendles
armes. Nouvel écrasement. Définitif cette fois. Les Africains
sontréduitsausilencependantplusd’undemi-siècle.
En 1926,la concession de gestion accordéeàla compagnie
privée de Rhodes ayant pris fin, ce territoire devient
officiellementune colonie britannique et prendle nom de Rhodésie du
Sud. Lesterritoiressitués au-dessus du fleuve Zambèze
prennentl’appellationdeRhodésiedu Nord.
En1953,laGrande-Bretagnecrée uneFédération quienglobela
Rhodésie du Sud(le Zimbabwe),la Rhodésie du Nord(la
Zambie) et le Nyassaland(l’actuel Malawi). Cette fédérationne
vivra que dix années et en septembre 1964, le Malawiobtient
sonindépendance, suividela Zambie.
Les Africains prennent alors le pouvoir dans ces deux
pays:KennethKaunda est le premier président de la Zambie et
c’est Kamuzu Banda quiprendenmainles destinées du
Malawi.
Mais la Rhodésie du Sud, elle, reste dans legiron britannique et
conservela seuleappellationdeRhodésie.
Les mouvements africainsqui s’étaient créés dès le début des
années 50 pour réclamer l’indépendance de leur pays et la
restitution du pouvoir à la majorité noire en sont pour leurs
frais. Les colons blancsrhodésienssont biendécidés à garder
leurpouvoiret leur mainmise sur l’économiedu pays malgréde
timidestentatives britanniques pour assouplir leurs dérives
racistes. Mieux,pour être certains de conserver ce pouvoir d’un
autre âge, ils portent au gouvernement local le Frontrhodésien,
partifondé en 1962 et fondamentalement hostile à tout partage
dupouvoiravecles Noirs.
Le 11 novembre 1965, le Premier ministre blanc Ian Smith, un
des fondateurs du Frontrhodésien, proclame unilatéralement
l’indépendance de la Rhodésie, une indépendanceaussitôt
rejetéeparle Royaume-Uni,l’ONU et l’Organisationdel’Unité
africaine qui regroupe alors les États africains fraîchement
indépendants.
La communauté internationale décrète unembargo économique
contre la Rhodésie,bien timide,etqui s’avérera être une
véritable passoire. Londresse refusera à toute intervention armée,
jugeant mal céans d’envoyer des Britanniques combattre
d’autres Britanniques. La Rhodésie sous embargo est
allégrementsoutenueet épauléeparle Mozambique quiestencore une
24colonie durégime fasciste portugais de Salazar,et l’Afrique du
Sud, quiestdirigéeparles adeptesdel’apartheid.
Il ne reste plus aux indépendantistes africainszimbabwéensque
le choix des armes. Les deux principaux mouvements en lutte
contrele régimedeIanSmith sont la Zanu deRobert Mugabeet
la ZapudeJoshua Nkomo.
Le Mozambique devient indépendant en 1975aprèsune longue
guerre anti-coloniale et c’est unmouvementrévolutionnaire
marxiste, le Frelimode Samora Machel, quiy prendle pouvoir.
Cenouveaurégime mozambicain,commele régimede Kenneth
Kaunda en Zambie,ainsi que tous les pays dit de la Ligne de
frontquiétaient en luttecontrel’Afriquedu Sud sous apartheid,
soutiendrontlesindépendantistesafricainszimbabwéens.
Malgré une répression féroce et des pratiques militaires et
sécuritaires pourlemoinsignobles,incapablede veniràbout de
la guérilla conjointe de la Zanu et de la Zapu,en1979, Ian
Smithfait adopter une nouvelle constitution quiinstaure un
régime multiracial bienpeu convaincant.Seulsdes mouvements
africains dits "modérés" acceptent de jouer le jeu,et l’évêque
méthodiste africainAbelMuzorewa devient Premier ministre.
Mais Zanu et ZapucontinuentlaluttearméeetIanSmithdoitse
résoudre àparticiper à des pourparlers sous l’égide du
Royaume-Uni,etavecà sa tablecettefois,Mugabeet Nkomo.
Ces négociations aboutirent à des accords dits "Accords de
Lancaster House" fixant les modalités pour conduire à
l’indépendance du pays,avec à la clef des élections
authentiquement multiraciales. Véritable clef de voûte de l’histoire du
Zimbabwe, ces Accords de Lancaster House sont aussi une des
causes majeures de la crise actuelle Zimbabwe. Ils contenaient
deux clauses essentielles pour les
Blancsrhodésiens:pasquestion de toucher avant dix ans aux terresqu’ils détenaient,et
maintiend’un quotade 20 députésblancspendantsept ans.
S’il n’y a pas eu de problèmes majeurs pour maintenir ce quota
de parlementaires blancs, quandMugabe a voulutoucher à la
terre…Bienvenueau Zimbabwe.
25PREMIEREPARTIE
1924-1980:années noires
Les "hautesambitions"demama n
Toutes les biographiessur Robert Mugabe commencent ainsi.
Alors,nedérogeonspasàla règleetcommençonscommeelles.
Né le 21février 1924dans la mission catholique de Kutama, au
nord-est d’Harare, en Rhodésie du Sud, Robert GabrielMugabe
a été éduquépar les jésuites. Ça,ille doit à sa maman, Bona
Shonhiwa, car son papa,GabrielMugabe, simple charpentier,
avait délaissé le domicile familial. Chez les Jésuites! Ce devait
être une femme "bien" cette Bona Shonhiwa, pour avoir choisi
d’envoyer son fistonàl’écoledes bonsPèresblancs.
Ah ! … désolé pour ceux qui s’émerveillent,mais déjà là,ça
commence mal. Un premier arrêtsur image s’impose parce que
l’histoire de la maman et des Jésuitesadonné lieu à
unenthousiasme pour le moins farfelu. Le récit de la vie de Mugabe
commencerait commedansuncontedefée,dansundoux cocon
soyeux,chez les Jésuites. Et comme danstous les contes,
l’histoire tourne mal. De la sagesse monacale à la fureur
sanguinaire,ledramen’en est queplus saisissant.
Dernière exploratrice en date du cerveau du"fauve",la
journaliste sud-africaine,Heidi Holland, qui,àla suited’uneinterview
1de Mugabe,a publié "Dinner withMugabe". Heidi Holland a
cru bon de recruter pas moins de trois psychologues pour
décrypterce quipouvait bien secacherdanslemental deMugabe.
Et elle a ainsipu conclure, à propos de son éducation religieuse
chez les Jésuites, que «la mère de Mugabea toujours eu de
hautesambitionspoursonfils(…). »
Sincèrement désolé de casserunpeu le panache de la maman
quia de l’ambition pour son garçonnet etquil’envoie à la
meilleure école qui soit,celle des pères blancs,maissans avoir
besoin de réveiller toute la communauté scientifique et autres
diplômés en psychologie, un rapide coupd’œildans les livres
d’histoire permet de comprendre que, tout bonnement,la brave
Bona Shonhiwa n’avait pasvraiment le choixsielle voulait
envoyer son fiston à l’école. Ce ne sont peut-êtrepas des
«hautes ambitions»pour son filsquil’ont conduiteàenvoyer
lepetit Robert chezles Jésuites,maistout simplement parce que
1HeidiHolland:
"DinnerwithMugabe";Ed.PenguinBooksSouthAfricamai 2008
27dans la Rhodésie des années20,lesseuls endroits où pouvaient
s’instruireles Noirs,c’étaient chezlesJésuites.
Notrepsychologueànous,c’est unjésuitejustement,hautement
qualifié,lui, pour savoir ce qui se passait en Rhodésie dans les
milieux religieux. Il a unnom banal: Roland Pichon. Il est
tombé dans l’oubli,iln’est diplômé de riendutout,mais il a
écritunlivre remarquable après avoir passé six ans de sa vie
comme missionnaireen Rhodésiedansla région de Chikwizo, à
lafrontièredu Mozambique.
De retour en France en 1972,les autoritésreligieuses luiont
interdit de repartir en Rhodésie: trop dangereux,le bougre. Son
1livre ? "Le drame rhodésien". L’homme avait de la culture,
une soif de comprendre le pourquoi du comment et il s’est
plongé dans l’histoire des missions,dans leurs archives. Ce
qu’il en a sortin’est pastoujours"joli, joli". L’Église ? Des
gentils prêtresvenus instruire et éduquer ces pauvres nègres
ignorants de tout et plus particulièrement des choses de Dieu?
Pastoutàfait.
Après l’écrasement de la rébellion des Africainszimbabwéens
en 1896, voicice qu’écrivit l’undestout premiers
missionnaires,lepère Richartz,dansson rapport de mission rédigé en
1898, cité par Roland Pichon:«L’oppositiondes anciensà
l’éducation de leurs fils et filles,aété brisée surtoutàcause de
la famine quisuivit la guerre.Les croyances superstitieuses, la
foi aux sorciers ont reçuuncoupsérieux, tournantànotre
avantage … La protection divine dont nousavons bénéficié
d’une manière si évidente est reconnue par
lesindigèneseuxmêmes; tandis qu’illeurest impossible de nier, lesayanttrop
ressenties, lesconséquences malheureusesde la rébellion. La
longue résistance desShonasau christianisme est enfin brisée.
D’uncôté se tenaient lesmissionnairesne cessant de rappeler
lespunitions de Dieu,et de l’autre,les prophètes de leurDieu
avec leurs cris:Murenga (rébellion).Par une merveilleuse
disposition de la Providence, notre victoireaété complète aux
yeuxdelapopulation. »
C’est donc une sévère défaite militaire quia poussé les peuples
Shonas et Ndébélés à se soumettre à la religion des Blancs.
Quant à la «merveilleuse disposition de la Providence» qui,
selon le père Richartz,a permis la victoire des colons et de
l’armée britannique sur les autochtones,en voici unautre
aperçu.
1RolandPichon: "Ledrame rhodésien";Ed.L'Harmattan-1975
28Cette fois,ce n’est pasunjeune jésuite à l’esprit critique quia
pris la plume maisunfervent admirateur de la Rhodésie
"blanche", quelqu’un que l’on a puvoir souvent nous expliquer les
choses compliquées de l’économie sur les chaînes
d’information en France. Le sieur en question s’appelle
François d’Orcival. Il a commis en 1966 unlivre intitulé "Rhodésie,
pays des lions fidèles"àlagloiredurégime raciste rhodésiende
Ian Smith, unlivre quiaujourd’hui risquerait de tomber sous le
1coupdelaloipourproposracistes.
Voicicomment François d’Orcival raconte la «merveilleuse
disposition de la Providence», c’est-à-dire la défaite des
Shonas et des Ndébélésface aux colons et aux troupes britanniques.
C’est beau,c’est lyrique, et ça commence par une touche
franchementraciste: «Pousséspar le vieil appel du sang, les
guerriers Matabélésn’hésitent pluset se révoltent en plusieurs
endroitsau mois de mars 1896». Ah,ce «vieil appel du sang »
qui sied sibienaux Noirs!Et plus loin d’Orcival revit avec
passion cet épisode tragique pour les Zimbabwéens,la défaite
des Ndébélés devant leur ancienne capitale royale,
Bulawayo: «Le camp (des colons) est défendu par deux cent
quatre-vingt-dix hommes. Les Matabéléssont plusieurs milliers. Ils
préparent le gros de l’attaque surlapente nord. Quatre postes
de mitrailleusesont été aménagés, lesmeilleurs fusils
lesencadrent.Lecanondu détachement, unMaxim,est mobile.(…)
Cent mètres. La mersombre et hideuse se rapproche par
grandes vagues successives avec un terrible mouvement de
va-etvient.Soixante mètres, la mitrailleuse Armstrong àcanons
jumeléscrache le feu dans unnouveau et brusque fracas.(…)
Le canon fait feu.Une fois, deux fois, trois fois. Les
obuséparpillent l’attaque.(…). Il y ades cadavrespartout,sousles
chariots, surles toits, contre lesmurs … Nouvelle attaque
demain ? »
Il n’y aurapas denouvelleattaquedemainet on arrêtelàpourle
cinémascope,mais on l’a compris:cen’est pas grâceà une
«merveilleuse disposition de la Providence» que «la mer
sombre et hideuse»des Ndébélés et des Shonass’est soumise
aux colons blancs et aux missionnaires mais biengrâce à la
mitrailleuse Armstrong et au canon Maxim. C’est à coups de
boulets de canons et de rafales de mitrailleusesquelegoût pour
1F.d'Orcival: "Rhodésie,paysdeslionsfidèles";EdLaTable ronde-1966
En 2009,Françoisd'OrcivalestprésidentduComitééditorialetmembredu
Conseilde surveillancedel’hebdomadaireValeursActuelles.
Ilaétééluàl'Académiedessciencesmoralesetpolitiques, sectionHistoireet
géographie…
29les"hautes études" est rentré dans la tête des peuples Shonas et
Ndébélés. Du pur classique colonial:le glaived’abord, le
goupillon ensuite. Rien d’autre. Navré pour le cocon soyeux,
navré pour la chaleur d’une éducationà la lueur d’une bougie
sainte éclairant l’esprit du petit Robert,et navré aussipour les
«hautesambitionsde mama n».
L’éducationenRhodésie dans les années20quandle jeune
Mugabe découvre les joies de la vie ? Tout simple. D’abordle
partage desterres en troiszones:cellesréservées aux Blancs,
celles octroyées aux Missionnaires,et celles oùsont parqués les
Noirs. Les écoles pour les Africains? Uniquementsur lesterres
des Missionnaires. Une bonne chose? Un acte d’humanité que
de dispenser un savoir à ces ignorants d’Africains? Ça dépend
des points de vue. Voicice qu’en a penséLawrence Vambe,
historienet journaliste zimbabwéen:« Comment ces hommes
pouvaient-ils concilierleurs actes de piraterie avec la
religion?C’estune questionquin’a cessé de me tourmenter quand
j’étaiscatholique pratiquant.Ainsi, le peuple shona, si fierde
son indépendance, était livréàlapossessionspirituelle et,en
uncertain sens, matérielle,des jésuites(…) le peuple de
Chishawasha devintunpeuplesans terre,condamnéà vivre suivant
1lebonplaisirdesespropriétaires-missionnaires. »
Roland Pichon écrit à propos dusystème scolaire: «Ce travail
de scolarisation, lesmissionnairesl’accompliràl’intérieurde
la structure politique de la colonie.Ilfut marqué par la loi de
répartition des terres. Cette loi avait attribué aux différentes
églises,àl’intérieurdes réserves,des terresde mission où noirs
et blancspouvaient cohabiter.Mais en pratique, seulsles
enfantsnoirs fréquentaient lesécolesbâtiessurces terresde
missions, et lesenfantsblancsavaient leurs propresécolesen
zone européenne.Laloi surlarépartition des terresentraînait
la ségrégation scolaire,ségrégation quirendit impossible
l’édificationdelanationrhodésienne.»
Toujours aussiimpressionnés par les études du petit Robert
chez les Jésuites? La seule satisfaction que l’on puisse tirer de
cet enseignementreligieux,c’est que, sans le vouloir,les
Jésuites ont forméles futurs cerveaux révolutionnaires.L’inculcation
de la chose religieuse n’ayant euque peu d’effetsur les adultes
qui restaient profondément attachés à leurs propres croyances,
les missionnaires,protestants et catholiques,concentrèrenttous
1LawrenceVambe: "Anill-fatedpeople"(Unpeuplemalchanceux);Ed.
Heinemann,Londres-1972.CitéparR.Pichon
30leurs effortssur la jeunesse. Les évêques eux-mêmes
constatèrent avec dépit l’échec de leur mission d’évangélisation auprès
des adultes. Dansun rapport en 1971,ilsécrivirent:« L’école a
été la principale méthode missionnaire.Mais maintenant,nous
sommes dans une position trèsinconfortable:l’Église en
Rhodésie est avanttout une Eglise d’enfants; quandceux-ci
grandissent et arriventàl’âge du mariage,ils suivent
lescou1tumespaïennesplutôtquelespratiqueschrétiennes».
De fait,les principaux nationalisteszimbabwéens onttous été
formés dans ces écoles de missionnaires:AbelMuzorewa,
Joshua Nkomo, Ndabaningi Sithole et bien sûr Robert Mugabe.
Mercil’Église.
D’autres précisionssur l’école des «hautes ambitions» ?
Quelques chiffres? En 1959, souligne toujours Roland Pichon,
«iln’y avait, terminant leurs étudessecondaires, que 47 élèves
africains en Rhodésie du Sud, 18 en Rhodésie du Nord,aucu n
auNyassaland.»Çafaisaitbienpeud’ambitieux.
Encore des chiffres? Desstatistiques? Cette fois,donnons la
parole au professeur Reginald Austin, unBlanc sud-africain qui
a vécu et grandi en Rhodésiedu Sud.Il fut l’undesrares Blancs
à s’engager aux côtés des nationalistes africains. Spécialiste du
Droit et des conflits armés,ila fondé l’Université de Droit à
Harare en 1982. Il fut l’undessuperviseurs des accords de
Lancaster House qui scellèrent l’indépendancedu Zimbabween
1979. Il a rédigé en 1976 unouvrage de référence,intitulé "Le
2racisme et l’apartheid en Afrique australe:la Rhodésie".
Reginald Austin analyse dans ce rapport la situationde la
Rhodésie en 1976,Mugabe est déjà biengrand, mais les
constats de Reginald Austin sur le système éducatif rhodésien quia
débutépresque un siècleplus tôt avecles écoles des
missionnairessont désespérants:« Il ne faut pas oublierque le droit de
vote est lié au niveau d’instruction, ce quirehausse
l’importance de l’éducation. Le système en vigueurprépare les
Africainsàremplirefficacementdesemploisdeniveau inférieur
tout en assurant aux Européens une supériorité quirenforce le
mythede la supériorité raciale(…).50%seulement desenfants
africains ayantterminé leurs étudesprimairessont admisdans
le secondaire,et la plupart d’entre eux (37%)doivent se
1Bishopsreport toRome, rédigéparlaconférenceépiscopaledeRhodésie.
CitéparRolandPichon
2ReginaldAustin: "Le racismeetl'apartheid
enAfriqueaustrale:laRhodésie";Ed.LesPressesdel'Unesco-1976
31contenter de faire deux années d’études professionnelles,ce qui
n’estpasle casdes enfantseuropéens. »
Autrecaractéristique de ce système éducatif à la "rhodésienne",
les enfants africains «ne peuvent fréquenter desétablissements
scolairessitués dans les zoneseuropéennessans une
autorisation expresse du gouvernement.»Reginald Austin rappelle
aussi–et ça c’est pour les missionnaires– quele tout premier
énoncé de politique éducative pris en 1899 parlait de«former
systématiquement lesAfricains aux travaux domestiques et
agricoles. »
Un mea culpa quandmême, car d’aucuns pourraient penser que
l’on a étébieninjuste avec l’Église. L’Église n’aurait jamais
bronché etse seraittoujours accommodée dusystème de
ségrégation raciale rhodésien ? C’est faux. L’Église a tapé du poing
sur la table,et justement à propos de l’éducation. C’était en
1966. Pourquoi? Nos bons pères en avaient-ils assez de devoir
se contenter d’éduquer a minima la future main-d’œuvre à bon
marché ? Étaient-ils pris d’une soudaine conscience des
inégalitésquifrappaient jusqu’ausystème éducatif ? Tout faux. Si les
évêquesrhodésiens ont pris leur plus belle plume pour protester
dansune Lettre pastorale intitulée "Problème de notre peuple"
et publiée le 17 juillet 1963,c’était parce que le gouvernement
de l’époque, dirigé par le Frontrhodésien, envisageait de
récupérer lesterres accordées aux Missions. Etqu’écrivent les
évêques,non sans hypocrisie,pour conserver leurs écoles mais
surtout leursterres? «L’Église estune société parfaite, quia
reçu le divin mandat d’enseigner, ce quiluidonne le droit de
poursuivre cette fin et,inséparablement le droit desmoyens
pourcette fin, ce quisignifie lesécolesprimaireset secondaires
1qu’elle tient indispensablespoursamission. » En un
mot:laissez-nous nosterres pour que l’on puisse continuer
notre mandat divin d’enseignement. Un «mandat divin»,ça ne
se conteste pas et comme le gouvernement ne veut pas
d’éducationmixte "blancs et noirs",laissez-nous nosterres et
nosécolesréservéesaux "nègres".
On en a fini avec l’Eglise. Enfin, seulement avec les Jésuites et
l’école. L’Égliseetlapolitique,c’estpourplusloin.
Revenons au jeune Mugabe. C’est un "fils" du clan Zezuru, un
sous-groupe de l’ethnie très majoritaire au Zimbabwe, l’ethnie
Shona. Sonprincipalopposant politique, MorganTsvangirai,
est luiaussi unShona. En fait le Shona est plus une langue
1CitéparRolandPichon
32qu’une ethnie. Le terme même "Shona" a été créé par les
Ndébélésqui qualifiaient ainsi tous les peuplesrencontrés lors de
leurs expansionsterritoriales. Les populationsque l’on
apparente aux Shonassont formées de plusieurs groupes bien
ethniques cette fois, qui sont,entre autres,les Zezuru,les Karanga,
lesManyika,les Ndau etles Korekore.
Fort bienéduqué donc chez les Jésuites,à 17 ans,Robert
Mugabe enseigne à son tour commeinstituteur à partir de 1942 en
Rhodésie avant de rejoindre, en 1949, l’Université de Fort Hare
en Afrique du Sudpoury étudier l’anglais et l’histoire. Là,on
n’est plus chez les Jésuites:Mugabey côtoie les futures élites
révolutionnairesd’Afriqueaustrale: JuliusNyerere,leprésident
fondateurdela Tanzanie,KennethKaunda,lepremier président
de la Zambie,Herbert Chitepo qui sera undirigeant en exil de
l’Union nationale africaine du Zimbabwe, la Zanu,Robert
Sobukwe, le fondateur de l’ANC en Afrique du Sud. Nelson
Mandela lui-même fut formé dans cette université. Toutes les
têtes pensantes et agissantes de la région sont passées par cette
université.
Aussi, quandMugabe rentre diplômé en Rhodésie en 1952,
marxiste convaincu,le jeune homme est austère, dit-on, mais ce
dont on peut être sûr,c’est qu’il exècre le régime colonialet
ségrégationniste rhodésien.
33Troispetits points desuspicion …
Après avoir obtenu par correspondance une licence d’économie
à l’Université de Londres,Mugabe reprendl’enseignement en
1955, mais cette fois en Rhodésie du Nord, l’actuelle Zambie,
puis part enseigner en 1958 au Ghana où il rencontre sa
première épouse, Sarah Francesca Hayfron, dite "Sally". Sally
Hayfron décédera d’une maladie rénale en janvier 1992. Robert
Mugabe se remariera en 1996,à l’âge de 72 ans,avec sa jeune
secrétaire, Grace Mafufu, quiluidonnera trois enfants:Bona,
Robert Peter Jr. et Bellarmine Chatunga. Leur liaison durait
depuis le décès de Sarah Hayfron. Mugabe avait euun seul
garçonavec Sarah "Sally" Hayfron, unenfant dénommé
Nhamodzenyika, quidécéda d’une malaria cérébrale au Ghana en
1966.
Dès cet épisode de sa vie,les biographes de Mugabe s’en
donnent déjà à cœur joie. Mugabe,onl’interprète, on luiprête des
pensées,des états d’âme, on le dissèque, on passe son esprit au
scalpel, on pressure son cerveau pour en faire couler le jus de
sespenséesintimesetl’on en ressort …lenectardelahaine.
Les faits: quand son fils,Nhamodzenyika,meurt au Ghana en
1966,Mugabe est en prison en Rhodésie. Le premier à avoir
donné le "la"sur cette affaire est sans doute le journaliste
britannique Martin Meredith, quia publié en janvier 2002
"Mu1gabe:Power andPlunder in Zimbabwe". Quelques mois plus
tard, unjournaliste duquotidienLe Monde rédige unportrait de
2Mugabe en citant honnêtement Martin Meredith. Et le
journaliste du Monde écrit,assez sobrementsomme toute: «Pourlui
comme pourbeaucoupd’autres, la prisonseral’école de la
Révolution. C’est là qu’ilsubit,en1966,sadeuxième blessure
intime,la mort de son fils,âgé de trois ans. Il supplie
lesautorités rhodésiennes de le laisserpartirau Ghana pourse recueillir
surla tombe de son enfant et réconforter sa femme, promettant
de revenir dans sa prison. Mais il s’attire unrefussans appel.
Cet épisode renforcerason amertume enversle régime de
Salisbury,dont le chef,Ian Smith, vient,en1965, de proclamer
unilatéralement l’indépendance, en rompant sesliens avec la
Grande-Bretagne.»
Sobre, assurément,mais le vocabulaire est déjà
bienchoisi:«Cet épisode renforcerason amertume enversle régime de
1MartinMeredith: "Mugabe:PowerandPlunderinZimbabwe"(Pouvoiret
pillageauZimbabwe);Ed.PublicaffairsLtd.-janvier2002
2J-PLangellier: "Mugabe,lediplôméen violence";LeMondedu09.03.02
35Salisbur y». On sent déjà poindre, sice n’est l’esprit de
vengeance, uncôté "affaire personnelle" entre Mugabe et le régime
raciste de Ian Smith. Internet aidant,depuissa parution, cet
articleainspirébiendesauteurs.
Ainsi, cet épisode deviendra sous la plume
d’autresrédacteurs:« En 1966,ilperdson fils, mais se voit refuser une
permission pourl’enterrement,ce quiattisera sa haine du
régime de Salisbury.»Là, l’amertume renforcée devient de la
1«haineattisée».
Mais on peut toujours faire mieux:« En 1966,coupde
tonnerre:ilapprend la mort au Ghana de son fils de3 ans, des
suites d’une crise de paludisme. Il demande la permission
d’allerse recueillir surla tombe de son enfant,enpromettant
de revenir ensuite au pénitencier.Le régime de IanSmit h
2refuse.Iln’oublierajamais... »
Maintenant,la «blessure intime» rugit en un«coupde
tonnerre». Et l’affaire personnelle prenddès lors toute son
ampleur. Qu’ilssont parlants, qu’ilssont menaçants,cestrois
petits points de suspension dans «Il n’oubliera jamais...»! Ce
ne sont plus des points de suspensionmais de vigoureux points
de suspicion.
La version anglaise, «Mugabe never forgot» se retrouve aussi
à l’envidans des dizaines d’articles. Une fois,iln’oubliera
jamaisqu’on l’a empêché d’accompagner son fils danssa
dernière demeure, une autre, il n’oubliera jamais les propos
d’ungouverneur britannique qui répondit à son éducateur,le
père Gerry O’Hea, qui réclamait des fonds pour construire un
hôpital danssa mission de Kutama: «Pourquoi êtes-vous
préoccupé parcet hôpital?Après tout,il yadéjàbien trop de
3naissances dans ce pays!». Gravés à vie,à la gouge de la
rancune,dans l’esprit du petit Robert, tous ces coups de canifs
qui vousforgentuncaractère!
Le cerveau de Mugabe,pour la presse, ce n’est qu’une machine
enregistreuse quine recrachejamaisriendece qu’elleingurgite.
1DiversesencyclopédiesdontWikipedia
2ChristopheBoisbouvier: "LecasMugabe";JeuneAfrique-10avril 2005
3
MugabeBirthday: "NoCauseforCelebration";AfricaReports:Zimbabwe
ElectionsNo 08, 20-Feb-05-InstituteofWarandPeace(http://www.iwpr.net)
Lesbravesgensdecetinstitutsedémènentdeparlemondepourle rendre
meilleureten finiraveclesconflits.Ilsontdesprogrammessur tousles
continents,del’Afghanistan enpassantparleCaucase,l’Irak,l’Iran,les
PhilippinesoulaSyrie.Maisen Afrique, un seulpaysoùilyalefeu à
éteindre:leZimbabwe.
Source :
http://www.iwpr.net/?p=zim&s=f&o=239310&apc_state=henizim2005
36Alors forcément,avec une telle accumulationde haine … un
jour où l’autre, le cerveause fissure. Par petitestouches,on
profile unhomme au mental fortement et inéluctablement
perturbé. Par petitestouches,façonportrait-robot; comme dans
la police, on sculptele personnage,maissans galbe ni
rondebosse. L’arête saillante, taillée au burin, riende mieux pour
forcer le trait. Pour Mugabe,les balafressont dans la mémoire,
passurlajoue.Retenu en prison pendantque son filsmeurt?Je
prends. Etun«il n’oubliera jamais»! Un gouverneur quine
veutpasd’hôpital?Jeprendsaussi.Etun«he neverforgot»!
Remarquable aussicette capacité à lire dans les pensées intimes
de Mugabe. On tâte de la voyance,on s’essaie à l’art
divinatoire. Mugabe s’est-ilconfié sur ce qu’il a ressentià cette
époque à unami ?À unjournaliste en particuliers ? On ne sait,et
cen’est pas biengrave. Lablessureintime étoffe lepersonnage.
Mugabe ? Un homme blessé au plus profond de lui-même; on
le drape d’une souffrance personnelle et, tel le
hérosromanesque, il traînera jusqu’àla finde sa vie le boulet de sadouleur.
«Iln’oublierajamais... »
Mais disons-le tout net puisque ces grandstimides de
portraitistes n’osent aller jusqu’au bout de leurs extrapolations:l’a-t-il,
ouiou non, caché dansson dos,ce poignardaiguisé par le désir
de vengeance ? Sa haine durégime raciste de Ian Smithne
serait-ellepas due, au fond,bienplus à une rancœurpersonnelle
qu’à un sincère combat politique ? Sonobstination, toujours
aiguë à plus de 80 ans,à combattre les Blancs ne serait-elle pas
finalementquela résultante de ses blessures intimes jamais
cicatrisées?
Pour parachever son portrait de Mugabe,l’auteur de ce «Il
n’oubliera jamais …»conclut sonarticle par cette
sentence:« NelsonMandela, luiaussi, aconnu la prison et
l’humiliation par lesBlancs. Mais ensuite, ila tendu la main et
s’estretiré.N’estpas Mandelaqui veut...»
On échappe rarement au contre-exemple. La comparaison avec
Mandela fait florès. Hormis le temps passé sous lesverrous,
comparer le comportement de Mugabe à celuide Mandela est
dénuéde sens,car sil’Afriquedu Sud s’est libéréebienaprès le
Zimbabwe des chaînes d’une société raciste, les conditions de
changement de régime ont été tout autres. L’Afrique du Suda
eu droit à une bénéfique séance de catharsis grâce aux
audiences de la Commission vérité etréconciliation,pendant
lesquellestoutes les atrocités durégime sud-africainont été exposées,
reconnues etinfine,pardonnéespourlaplupart.
37Au Zimbabwe, riende tout cela. Les accords de Lancaster
House quiont mis finaurégime de Ian Smithen1980 ont
imposé au nouveaurégime zimbabwéenle maintiendes
privilèges économiques de la minorité blanche,le tout chapeauté par
une amnistie pour tous les crimes commis. Et comble du
comble pour Mugabe mais aussipour des milliers d’anciens
combattants zimbabwéens,en1999, lorsque MorganTsvangirai
lance son nouveau partipolitique,leMDC,ilsvoient à ses côtés
des dignesreprésentants de la minorité blanche, toujours bien
lotie économiquement parlant,etqui, avec la création du MDC,
risque de revenir au pouvoir à peine masquée dans l’ombre de
Tsvangirai. Les cicatrices ont-elles été définitivementrecousues
avec l’Accordde Lancaster et les amnistiesqui s’en
sontsuivies?Rienn’estmoissûr.
NelsonMandela, son successeur ThaboMbeki, et le Congrès
nationalafricain(ANC),au pouvoir à Pretoria depuis la finde
l’apartheid et les premières élections multiraciales en Afrique
du Suden1994, n’ont jamais,à aucunmoment,été menacés
d’un retour en force des anciens partisans de l’apartheid. C’est
uneautredifférence majeureentreles deux pays. En Afriquedu
Sud, les Blancs ont puse refaire une virginité dans la politique,
derrière le président De Klerk, auseindu Partinational.
D’autres,les farouches partisans et nostalgiques de l’apartheid,
ont été soit laminés par les élections, soittraduits devant les
tribunaux pour leurs derniers coups d’éclat désespérés. Pour
d’autres encore, la justice est passée, comme pour le colonel
Eugène De Kock,ancienchef de l’unité anti-terroriste
sudafricaine quia été condamné en septembre1996 à 212 années
de prison–excusez du peu–pour meurtreet complicité de
meurtre, après avoir loyalementservile régime de l’apartheid
en tueurexemplaire.
Mais jamais au grandjamais,la majorité noire sud-africaine n’a
vu son incontestable domination politique menacée depuis
1994. Certains hommes politiques blancs ont même rejoint
l’ANC au pouvoir,comme Marthinus van Schalkwyk, l’ancien
président du Partinational quidominait la vie politique sous
l’apartheid, etquiest même devenu ministre dans le
gouvernementde ThaboMbeki.
Au Zimbabwe, riende tout cela. La minorité blanche
rhodésienne n’a jamais effectué sa mue politique dans aucunparti
pendant 19 ans. Etquandelle revientsurla scèneen1999,c’est
derrièreTsvangirai. Cela n’excuse en rienle comportement de
Mugabe dans certains domaines,mais celapeut malgré tout
expliquer qu’il aitvurouge. La décolonisationdu Zimbabwe a
38été viciée dès le départ. Nousyreviendrons dans le détail, en
abordant notamment les Accords de Lancaster aux termes
desquels le régime de Ian Smitha cédé le pouvoir. Nous y
reviendrons également à propos de la créationdu MDC et de
ses principaux soutiens. Maistant de différences entreles deux
pays,et donc dans le parcours de ces deux combattants que
furent Mandela et Mugabe,ne permettent guère d’établir des
comparaisons aussihâtives. L’un vieux sage pardonnant à ses
anciens bourreaux,l’autre, unfou furieux quine pardonnera
jamaisrien ? C’est unpeu plus compliqué, surtout lorsque l’on
verra quecertains"gradés"du MDC,bienblancsdepeau etque
l’on présente aujourd’huicomme d’ardents défenseurs des
droits de l’homme ontsévidans la police rhodésienne qui
traquait le terroriste, avec des méthodesque De Kock leur avait
savamment apprises puisque c’est en Rhodésie que De Kock fit
ses premières armes,avant d’aller casser durebelle africainen
Namibie.
Toujours est-il qu’en tirant ainsile portrait de Mugabe en
réduisantson combat politique à une question personnelle,cela
permet de faire assez facilement l’impasse sur ce qu’était le
régime de Ian Smith. Dans l’article d’où est extrait ce «Il
n’oubliera jamais …», ne cherchez pas la moindre ligne sur le
régime blanc rhodésien quia précédé l’arrivée de Mugabe au
pouvoir,ne cherchez pas la moindre ligne sur les conditions de
vie avant l’indépendance, sur la politique ségrégationniste, sur
les méthodes de tortures,les massacres d’opposants,les
bombardements de camps de réfugiés au Mozambique oùvivait
Mugabe. Il n’y en pasune. Dommage, peut-être qu’unbon
psychologue aurait pusupputer que tout cela aussi«il ne
l’oublierajamais …».
Etsil’on s’en tient àce raisonnementsimpliste qui voudraitque
la hargne et la violence du combat de Mugabe ne soient dues
qu’à la rancœur personnelle,alors que penser des milliers
d’autres Zimbabwéensquieux aussiont euà souffrir,et dans
leur chair,et dans leur cœur,des exactions durégime
rhodésien ? Eux aussi, ne seraientseulement guidésquepar l’esprit
de vengeance ? Eux aussin’auraient «jamais oublié …» ?
Alors tout s’explique,et l’on ne s’étonneraguèrede voiren l’an
2000 des hordes de gens haineux prendre d’assaut les fermes
des descendants de colons blancs. Eux aussi, ces milliers de
Mugabe,n’ont peut-êtrejamaisoubliéla torture,les pendaisons,
les"pass",lesdéplacementsforcés,laprison …
39Mais les journalistes en n’ont jamais fini avec la supposée
influence néfaste des affaires privéessur le caractèrede
Mugabe. Après l’affaire du fils mort pendantsa détention, voici
l’affaire de sa femme menacée d’expulsion par Londres. Là
encore, les SherlockHolmes de la presse sortent loupes et
microscopes pour disséquer le personnage. On extrapole, on en
conclut que, on connaît maintenant la cause, on a enfin
l’explicationdu pourquoi et du comment,et on titre. En "gras"
de préférence. Sacré Mugabe quidonne tant de malaux
journalistespourpercer sesressentimentsintimes !
Tenons-nous en aux faits. Début 2008, le gouvernement
britannique ouvre, comme l’y oblige une loi sur le droit à
l’information, une partie de ses archives. Les journalistesse
ruentsur les correspondances entre Mugabe et le Foreign
Office, le ministère des Affaires étrangères britanniques,ou celles
adressées aux Premiers ministresdel’époque.
En 1962, sa première épouse, "Sally" menait aussile combat
politiquepar des moyens bienpacifiques à l’époque ce quine
l’empêcha pas d’être détenue pendantquelquessemaines pour
avoir manifesté contre le pouvoir de IanSmith. Au départ,elle
écopa de cinq ans de prison,mais bénéficia d’une remise de
peine. En 1963,elle s’enfuit,d’abordau Ghana avec son fils,
puis après la mort de cedernier,ellepart en 1967 en exil
volontaire à Londres.Àl’époque son pays d’origine,le Ghana est
indépendantdepuis1957,avecà sa têteKwame Nkrumah.
ÀLondres, "Sally" trouve un travailde secrétairedansun
centre d’étudessur l’Afrique, maissa qualité de réfugiée
politique ne luiest pasreconnue, ni même sa citoyenneté britannique
bien qu’elle ait épousé Mugabe,et les autorités britanniques
envisagent de l’expulser. Vers quel pays ? Si c’est pour la
Rhodésie,autantdire qu’elleyrejoindra sonmarienprison.
Mugabe prend sa plume et fait parvenir plusieurs courriers aux
autorités londoniennes,et notamment au Premier ministre
travailliste de l’époque, Harold Wilson, pour leur demander de
reconnaître à sa femme la qualité de citoyenne britannique, en
tantqueRhodésienne,et doncdenepas l’expulser.S’en suivent
de multiples correspondances,la plupart dutempssansréponse
de la part de Londres. Mugabe se bat comme unbeau diable:il
rappelle la mort de leur filsunique, la dépression qui s’en est
suivie pour sa femme. Rien n’y fait. Le seulpointquifait
hésiter les Britanniques,c’est la perspective d’avoir unjour à
négocier avec les leaders nationalistes africains dont Mugabe
fait déjà partie. Londres hésite alors à braquer unde ses
éventuels futurs partenaires dans l’optique de discussions politiques
40sur l’avenir de la Rhodésie,car IanSmithetson partiau
pouvoiràSalisburyposentdéjàpas maldeproblèmes.
Une note confidentielle de ces archives montre à quel point
l’humanisme ne pèse pas lourdfaceàla "realpolitik":« Nous
savons très peu de chosessurM.Mugabe,saufqu’ilest en
détention et qu’ilest le fondateuret anciensecrétaire général
de la Zanu.Néanmoins, le ForeignOffice demande instamment
au ministère de l’Intérieurd’adopter une attitude bienveillante
afin de ne pas s’aliéner unallié potentieldans la perspective
d’unpouvoir africain dans une Rhodésie indépendante». Et la
note d’ajouter:« Si Mme Mugabe devait être expulsée de
Grande-Bretagne,celaauraitunmauvais effet surson mari et
1pourrait être politiquement embarrassant.» Qu’en termes non
diplomatiques ces choses-là sont biendites. Normal,c’étaitune
note confidentielle. Finaoût 1970,car l’affaire traîne en
longueur,le journal L’Observer révèle quele ministère de
l’Intérieur britannique vient par contre d’accorder un visa à un
beau-filsdeIanSmith.
LordLothian, le ministre des Affaires étrangères,écrit alors
dansune autre note confidentielle destinée à ses collègues du
gouvernement:« L’autorisation accordée récemment par le
ministère de l’Intérieurau beau-fils de M. IanSmithà exercer
unemploi au Royaume-Uni pourrait être citée comme
unexemple d’une éventuelle discrimination raciale ... Àl’heure
actuelle,nous voulons éviter autant que possible
d’autrescontroversessurlesproblèmesd’Afriqueaustrale.»
Finde l’année 1970,le père de "Sally" décède. Nouveau coup
dur pour son moral. LordLothian s’inquiète encore unpeu plus
et c’est luimaintenantqui "supplie"son collègue de l’Intérieur
pour qu’il accorde unpermis de séjour à "Sally". Et le ministre
du Foreign Officed’êtreànouveautrès clair:« La question des
détenusenRhodésie,et ce que nouspouvons faire poureux
dansle cadre de tout règlement,est susceptible de devenir u n
sujettrèssensible alors que la question de futuresnégociations
est dans l’air», écrit-il. Le nouveau ministre de l’Intérieur,
Reginald Maudling, ne bronche toujours pas et c’est finalement
sous la pressiond’une campagne médiatique, appuyée parune
pétition en faveur de "Sally" signée par pas moins de 400
parlementairesqu’unpermis de séjour au Royaume-Uni lui sera
accordé.
1RobertVerkaik: "Thelove thatmadeRobertMugabeamonster"The
Independent-Sunday,6April 2008
41Si l’on a bienlu,Robert est amoureux, "Sally" malheureuse,
meurtrie par les avatars de la vie et il se démène comme il peut
du finfond de sa cellule pour luimaintenir la têtehors de l’eau.
Rien de plus normal pour tout être humain. Eh biennon! C’est
une interprétation dénuée de psychologie,car,conclusion et
grostitre d’unjournallondonien réputé "sérieux",The
Indepen1dent, quifut l’undes premiers à examiner dans le détailcette
correspondance entre Mugabe et le Foreign Office:« L’amour
quiafait de Mugabe unmonstre». Oui, oui, un« monstre».
C’est ainsi que The Independent a titré son article pour relater
ces correspondances,déduisantquelestergiversations des
hommes politiques britanniquesvis-à-vis de la requête de
Mugabe l’ontrendu"haineux" à tout jamais de tout ce quiest
britannique.
«Les lettrespubliées (…) révèlentàquel point le combat de
Robert Mugabe pourpréserver son épouse bien-aimée de la
déportationaenraciné sa haine éternelleàl’encontre du
gouvernement britannique», a écrit The Independant. Et pour bien
se fairecomprendre, le journaliste ajouta:«L’indignation et la
frustration latente de Mugabe,quise transformèrent plus tard
en une haine non déguisée pour tout ce quiest britannique, se
fontdéjànettementsentir. »
Mugabe n’avait peut-être pas besoin de cet épisode épistolaire
pour en vouloir aux Britanniques. Le régime rhodésienforgé
par Londres pendant presque un siècle puisrepris en mainpar
Ian Smithen1962 devait largementsuffire à "attiser" la haine
den’importe quel êtrehumainnormalement constitué.
1Idem:RobertVerkaik: "Thelove thatmadeRobertMugabeamonster"The
Independant-Sunday,6April 2008
42Lajeunessedans unpays raciste
Nous sommes en 1960,et de retour danssa Rhodésie du Sud,
Mugabe prendpieddans les mouvements nationalistes africains
déjà interdits par le régime de la minorité blanche. Il s’engage
danslalutteen entrant commechargéde lapropagandeau Parti
nationaldémocratique (NDP-National Democratic Party), un
erparti toutjustefondéle 1janvier1960parJoshuaNkomo.
Dès le9décembre1961, le NDP, soupçonné d’inciteràdes
actes de sabotages,est interdit parlegouvernement de Rhodésie
du Sud. Tenace, deux semaines après cette interdiction,le 17
décembre 1961exactement,Joshua Nkomofonde, dans la
clandestinité cettefois,l’Union du peuple africaindu
Zimbabwe,la Zapu(ZimbabweAfricanPeople’s Union).
Mugabe suit. Mais Nkomoa déjà des problèmes avec sa base,
notammentquand, à la tête du NDP,ilavaitvoulu approuver
une constitutionproposée par Londres en 1961, constitution qui
prévoyait généreusement de réserver aux Africainsseulement
15 députéssur les65du Parlement. Face à la colère de ses
militants,Nkomo dut finalementse rétracter etrejeter ce projet
de Constitution. La base lui reprochait aussi ses longsséjours à
l’étranger où il se trouve d’ailleurs lorsque la Zapu est à son
tourinterditele 20 septembre1962.Ilne rentreen Rhodésie que
sous la pressionde sessoutiens extérieurs,et notamment du
présidenttanzanien, Julius Nyerere. Arrêté, il passe trois mois
en prison,et dèssalibération décide de former
ungouvernementen exilen Tanzanie.
Mais la crise du leadership dans le mouvement nationaliste
entre Nkomo, le révérendSithole et Robert Mugabe,est déjà
lancée. En réponse à ses potentielsrivaux auseindela Zapu,
Nkomo revient en Rhodésie pour suspendrele Conseilexécutif
du partiet crée unConseilintérimaire en août 1963. La Zapu
étanttoujours interdite, Nkomoest arrêté etrestera en détention
jusqu’en1974.Dixans,çaaussi,çalaissedestraces.
Le jour où Nkomofut arrêté, le8août 1963,la rupture avec
Mugabe était déjà consommée. Mugabe venait de fonder la
Zanu (l’Union nationale africaine du Zimbabwe) lors d’une
réunion dans le Township de Highfield à Salisbury,avec
d’autres dissidents de la Zapu dont le RévérendSithole et
l’avocat Herbert Chitepo. La Zanuse donne alors comme
"président provisoire" le RévérendNdabaningi Sithole et
Mugabeen estle secrétairegénéral.
Dès le mois de décembre 1963,Mugabe est luiaussiarrêté et il
restera détenu jusqu’en mars 1964. Le 26 août 1964, la Zanu de
43Mugabe et de Sithole,mais aussile Conseilintérimaire de la
Zapu créé par Nkomo, sont officiellement interdits. Mugabe et
Sithole sontainsidenouveau arrêtésen décembre1964.
Mugabe est relâché en juin 1965mais aussitôt placé en
résidence surveillée à Sikombela,puis il est à nouveau arrêtéen
novembre1965. Mugabeet Sithole resteront eux aussienprison
jusqu’endécembre1974.
Voilà pour les années de calvaire. Cesva-et-vient entre
libération, interpellation et nouvelle détention, s’expliquent par le fait
que le régime rhodésienmenait parallèlement des négociations
avec Londressur les conditions d’obtention de son
indépendance.Àcertaines périodes,les leaders indépendantistes
bénéficiaient ainsid’une bouffée d’air frais,mais à partir de 1966,
début effectif de la guérilla, c’en sera fini des libérations
conditionnelles.
Au fait,en sommes-nous si sûrs? Toutes ces arrestations ne
seraient-elles pasque malveillante manipulation de la part de
Mugabe et consorts? Car que lit-ondansle livre du
journalisteécrivainFrançois d’Orcival,enpage 43, unlivre publié en
septembre 1966,la date à son importance car en 1966,Mugabe
et d’autressont belet bienembastillés:«Lesmembres du Zanu
et du Zapu,dontune centaine ont été missoussurveillance par
le gouvernement Smith(carlaloi rhodésienne nepermet pas de
lesemprisonner) continuent cependantàlancer desappelsàla
radio zambienne, avec l’appuideLondres.»Laparenthèse est
bienévidemment de d’Orcival. Ainsi, Mugabe,Sithole et
Nkomo ne seraientquede satanés menteurs,pas mêmedétenus, tout
juste surveillés car «la loi rhodésienne ne permet pasde les
emprisonner» ? Est-iljudicieux de confier son sort à un
"journaliste-écrivain"? On ne sait.
Si les Zimbabwéens ontstructuréleur révoltedansdes partisou
des associations dans ces années60,lapremière véritable
révoltecontrelacolonisation remonteausoulèvement d’unchef
Shona,Mapondera, dans la région de Mazowe, à quelques
kilomètres au nordd’Harare. Il fut emprisonné en 1904et
mourut en détention à la suite d’une grèvede la faim. Ily eut
bien évidemment d’autresrévoltes antérieures,maisqui sont
considérées commedes actes de résistance àla conquête
territoriale,comme celle déjà évoquée des NdébélésàBulawayoen
1896.
Avec la révolte du chef Mapondera, on peut parler de lutte
contre le pouvoir colonial, car dès 1898, la Grande-Bretagne
avait mis en place une législation et desstructures
administrati44ves dans l’optique d’intégrer à terme la Rhodésie du Suddans
unegrandefédérationavec sescoloniesd’AfriqueduSud.
Dès le début de la colonisation, la Grande-Bretagne avait la
haute mainmise sur le pays en gestation,comme l’écrirale
chercheur C. Palley:« Un Département desaffairesindigènes
avait été créé pours’occuperdes relationsentre
l’administration et lesAfricains. Desmunicipalités avaient été
misesenplace dans les zones urbainesetune réglementation
applicableaux Africainsdansces zonesavaitétéadoptée.
En ce quiconcerne les terres, le systèmedes réserves avait été
institué. Tout celaavait été réaliséàl’époque où la
GrandeBretagne avait la haute main surlalégislation:d’ailleurs les
principalesmesureslégislatives fournissant le cadre de
l’administration et de la politique furent prisespar arrêté en
1Conseiletparproclamationdu HautCommissaire. »
Ainsi, dès les années 1900 en Rhodésie,les Africains
connaissaient les joies d’une véritable administrationcolonialemade in
England. Etquellesjoies !
En 1904,l’annéeoù mourut le chef Mapondera,fut adoptée une
loi sur l’Indécence et l’Immoralité (Immorality andIndecency
Suppression Act) auterme de laquellelesrapportssexuels entre
Africains et Blanches devenaientuncrime. Deux ans plus tôt,
en 1902,on venait d’instaurer le système du"Pass"
quiobligeaittous les Africains de plus de quatorze ans à se faire
enregistrer aux autoritésquileur délivraient ce "Pass",appelé
"situpa" en Ndébélé et"chitupa" en Shona,pour avoir le droit de
circuler. Ce n’est qu’en 1957,avec une nouvelle loi sur loi sur
l’inscriptionet l’identificationdes Africains, que seuls les
Africains dits "évolués" se verront attribuer une carte d’identité
àlaplacedecefameux "situpa".
En 1923, uninstituteur anglican noir,Abraham Twala, avait
créé une Associationdes électeurs bantous de Rhodésie.
Reginald Austin considère cette association comme «la première
organisation africaineàpresserles Africains de compter sur
eux-mêmes plutôt que surle gouvernement britannique. »
Lettré, Abraham Twala avait écrit:« Noussavons par
expé2rience que notre salutne se trouve pasàDowning Street». Du
purMugabedes années2000.
Il faudra attendre 1955, année où Georges Nyandoro, un
syndicaliste, James Chikerema, DunduzaChisiza et Edison Sithole
1C.Palley: "Theconstitutionalhistory
andlawofSouthernRhodesia:18881965";Ed.ClarendonPressOxford-1966,.CitéparReginald Austin
2CitéparReginaldAustin
45créent la Ligue de la jeunesse(City YouthLeague) à Salisbury,
pour que la résistance reprenne de la consistance. Ce
mouvementrejetait l’adhésionàdespartispolitiquesrhodésiens
multiraciaux auxquels avaient pris part un temps Nkomoet le
révérendSithole. La Ligue de la jeunesse organisa en 1956 le
boycott des autobus pour protester contre les hausses de tarifs.
Bilan: 200 arrestations,grâce à la loi dite "Subversive
Activities Act" (Loi sur les activitéssubversives),adoptée en 1950.
Cette loi permettait l’interdiction de rassemblements, sans
compter d’autres chapitres pour lutter contre les idées jugées
susceptiblesde saperle régime.
En 1959, au Nyassaland, l’actuel Malawi, le Dr Banda lance
une campagne de désobéissance civile,à la tête de son
mouvement,le Congrès nationalafricaindu Nyassaland(NANC). Des
émeutes éclatent. Panique en Rhodésie du Sud, où le
gouvernement local,dirigé par Sir EdgardWhitehead du Partifédéral
uni, déclenche l’opération "soleil-levant": tout le monde au
trou. L’ANC de Nkomoest interdite, 500 nationalistes africains
embarqués dans des camions militaires,destination camps de
détention. Nyandoro, Chikeremaet Edison Sithole passeront
quatre ans en prisonàGokwe. Coupde chance pour Nkomo, il
étaitàl’étranger.
Des criminels,desterroristes,ces gens de la Ligue de la
jeunesse rhodésienne pour qu’on les mette en prison ? Pas encore.
Àl’époque, ilsse contentaient de défier le régimepar des
actions pacifiques,comme la campagne des Freedom Sitters
(les"hommes assis libres"). Sapés commedes princes,costume
cravate, ces militants noirs se rendaient dans les bars et les
hôtels européensquileur étaient interdits par la loi. Sagement
assis,ils commandaientune bière outoute autre boisson qui
leur étaientservies,illicopresto, maisrenverséessur la tête,
dans le meilleur des cas, quandils n’avaient pas droit à une
bastonnade en règle. Pastrop difficile de comprendre pourquoi
le jeune Mugabe,de retour au pays,en1960,a de quoi exécrer
ce régime raciste etviolent,même s’il n‘a pas encore perduson
fils.
Du côtédes Blancs,laRhodésiedu Sud,coloniedelaCouronne
britannique depuis 1923–la concession de gestionaccordée à
la compagnie privée de CecilRhodes,la BritishSouthAfrica
Company (BSAC) ayant pris fin–est dirigée par
ungouvernement local issu d’élections législatives,auxquelles,en théorie,
peuvent participer les Africains, sous réserve qu’ilsremplissent
46

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