Partie de rien...
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Description

En Alsace, sur un fond de seconde guerre mondiale, Louisa enfant de l’ennemi, est abandonnée dès l’âge de six mois par sa mère accablée par le malheur. Recueillie par la famille du garde forestier, elle mène une enfance paisible jusqu’au jour où le sort s’acharne de nouveau sur elle. Entre indifférence et soumission, les années passent et comprenant que son avenir serait dans la continuité d’une jeunesse tourmentée, empreinte de solitude et de manque, elle décide de prendre son existence en main et de lui donner un sens. Partie de rien… Louisa réalise son rêve en faisant d’elle une femme indépendante et devint ainsi une Maîtresse femme.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 février 2013
Nombre de lectures 1
EAN13 9782312008387
Langue Français

Exrait

Partie de rien…

Claudia D.
Partie de rien…
De Bellefosse aux Halles






LES ÉDITIONS DU NET 22 rue Édouard Nieuport 92150 Suresnes
© Les Éditions du Net, 2013 ISBN : 978-2-312-00838-7
Avant-propos
Lever le voile sur un secret de vie est une aventure à laquelle je n’avais jamais songé participer au travers de l’écriture, moi qui ne me laissais aller que très secrètement à cet exercice.
C’est fin août 2011 que ce voyage à travers le temps débuta en compagnie de Louisa déjà âgée de soixante-quinze ans. Dévastée par la disparition récente de son époux, elle fit de moi sa confidente, la seule qu’elle ait eue de toute son existence. À ce moment précis, je compris qu’ensemble nous ferions un bout de chemin.
Sans réellement se connaître, était-ce ma disponibilité ou ma capacité d’écoute qu’elle perçut et qu’elle saisit pour se libérer de son vécu ?
Sans doute que les raisons qui l’ont conduites à remonter dans le passé et à me faire tant de confidences sont multiples et pour certaines inconscientes, l’essentiel est que cette femme, si pudique, si secrète éprouva l’envie ou même le besoin de se raconter, de me raconter son histoire.
Dans une grande complicité, je devins la dépositaire de son récit en me livrant sereinement au fil du temps, chaque jour un petit bout de ce qu’elle n’a jamais osé confier à quiconque, à savoir son parcours de « vies » entre autre les circonstances de son abandon par sa mère, Madeleine.
Fascinée par sa personnalité et profondément touchée par son récit, je me suis sentie happée par une irrésistible envie de l’immortaliser.
En toute modestie, j’ai suggéré à Louisa de mettre des mots sur ce que me livrait sa mémoire puis comprenant que cette femme avait besoin de se libérer d’un vécu qui lui pesait, tout en restant fidèle à ses propos, j’y ai associé au-delà de ma personnalité, ma tonalité, mon style comme si j’allais composer un morceau de musique.
C’est au fur et à mesure des pages noircies que j’ai trouvé un rythme, celui que j’ai estimé être le plus adapté.
Mon souci constant fut de toujours être en quête du mot juste et qui soit en adéquation avec l’époque, l’atmosphère.
Cet ouvrage, je l’ai écrit pour elle, pour ses petits-enfants, pour ceux de la troisième génération mais également pour moi.
Très égoïstement, je dois l’avouer, ce fut l’opportunité de mon côté d’exprimer des émotions, d’évacuer des idées reçues, des non-dits, tout simplement de me faire du bien et de me laisser aller en toute liberté. Cette liberté, je ne l’ai trouvée nulle part ailleurs.
Moi qui ignorais mes capacités à relater autre chose que mes états d’âme, et qui n’avais jamais eu ni l’idée ni l’envie de mettre ma plume au service de quiconque, je me trouvai soudain liée à Louisa par une sorte de contrat moral en lui proposant de consigner au plus près de la réalité, les épisodes de sa vie qui s’imposèrent à elle ainsi que son aptitude à toujours aller de l’avant, à observer, à prendre le meilleur de ce qui se présentait à elle.
Durant tous ces mois d’écriture, au fil des mots, des phrases, des dialogues, je me suis sentie intimement habitée par l’héroïne que j’ai eue plaisir à mettre en scène, qui m’a bouleversée, émue aux larmes et qui a suscité mon admiration.
En Alsace, sur un fond de seconde guerre mondiale, de la naissance à l’adolescence, sa vie fut émaillée d’abandon, de souffrance, d’humiliation.
Sans instruction, sans le sou en poche, difficultés auxquelles s’ajoutait une absence de modèle et de clarté sur elle-même, sur ses origines ; après des mois passés comme domestique au service des autres, Louisa comprit que le courage qu’elle déployait ne serait non seulement jamais récompensé à sa juste valeur mais ne lui permettrait pas d’être reconnue parce qu’elle était femme au sein de la société telle qu’elle était encore structurée dans les années qui suivirent la seconde guerre mondiale.
Au-delà de l’énergie, de la personnalité que cette jeune alsacienne dégageait, elle incarnait une forme de modernité assortie d’une force intérieure qui lui permit de tracer sa route telle qu’elle l’avait rêvée c’est à dire en femme libre.
Pourtant être une femme libérée dans les années cinquante était un sacré défi à relever.
Pas encore émancipée, immergée dans le monde du travail, elle comprit très tôt que le chemin serait long et que seul un esprit créatif et indépendant, une personnalité séduisante, une ambition, des rencontres ou tout simplement le grain de sel qu’elle rajouterait, feraient la différence avec les autres.
Surement que l’abandon vécu à un moment important de son développement, le sentiment de solitude et de vide affectif associé plus tard au manque d’argent lui donnèrent l’élan nécessaire pour oser braver les carcans qui maintenaient les femmes dans des rôles secondaires.
Louisa tout juste âgée de seize ans fit réellement ses premières armes comme serveuse dans différents restaurants de la capitale.
Malgré les contraintes qui allaient de paire avec ce métier, d’emblée elle s’y sentit à l’aise, et emboitant le pas des professionnels, de gargotes en maisons plus prestigieuses, elle s’appropria les bons gestes, les bonnes manières qui firent de cette jeune fille, une personne reconnue pour son savoir faire.

De sa condition féminine elle n’en fit ni une faiblesse ni un handicap, elle ne nourrissait aucun complexe face à ses collègues du sexe opposé. En revanche être l’égal de l’homme fut son combat, une lutte individuelle de tous les instants, être reconnue comme femme actrice de sa propre vie fut sa ligne de conduite.
Elle n’eut de cesse de cultiver son indépendance financière et professionnelle.
Le parcours de Louisa jalonné de surprenantes rencontres mit en éveil l’envie de s’attarder davantage sur la nature humaine et la conforta dans l’idée qu’elle ne se cantonnerait pas dans un rôle de seconde classe comme serveuse de restaurants ou autre sous fifre.
Qu’ils aient été dans les affaires, la magistrature, les finances ou artistes, le dénominateur commun qui unissait ces gens qu’elle servait, était leur capacité à agir, la volonté d’être maître d’eux même, d’aller de l’avant, de s’exprimer librement en brisant parfois des interdits, des barrières ne seraient ce que celles du langage ou de la tenue vestimentaire.
Les rencontres les plus insolites qu’elle fit, furent à Saint Germain des Prés où elle croisa de drôles de dames connues sous le nom de Françoise Sagan et Coco Chanel qui lui prodiguèrent quelques leçons de liberté non seulement par des mots mais par des comportements. Jamais elle ne s’investit collectivement dans la marche pour la libération de la femme, il n’en n’est pas moins vrai qu’en côtoyant ces « femmes du monde » elle s’appropria les valeurs, les manières qui lui permirent de quitter un statut social auquel elle avait décidé de ne plus appartenir.
Autre rencontre déterminante dans son ascension sociale et professionnelle fut dans le quartier de la Bastille, celle des bougnats qui n’appartenaient à aucune de ces catégories mais qui étaient les pionniers de la profession et qui détenaient une forme de pouvoir, de savoir-faire qu’ils déclinèrent auprès de Louisa dont elle s’empara sans sourciller.
Pour résister au monde d’hommes dans lequel elle évoluait, elle apprit à s’imposer, à imposer sans vergogne ses valeurs morales, à faire admettre sa touche féminine, à revendiquer ses droits et à saisir les occasions qui auraient un impact positif dans sa vie.
À tout juste vingt et un ans en 1957, elle remporta sa première victoire professionnelle en s’installant comme tenancière de bar dans le quartier des Halles.
Émancipée par le mariage à dix-huit ans, mère d’un garçon à dix-neuf ans ; dans cet îlot de Paris où l’existence y était particulièrement rude, elle devint le pilier du « café du commerce ». Une de ses plus belles revanches sur le passé, c’est là qu’elle la connut. Ce fut la première, d’autres suivirent.
Loin d’être née dans un nid douillet, Louisa, au travers de ses expériences apporte la preuve que quiconque y compris ceux issus d’un milieu modeste peuvent réussir leur vie bien loin de ce que le destin leur réserve.
D’ailleurs croyez-vous au destin ?
Sans courage, sans humilité, sans appartenance à un groupe ni opportunité à saisir, prétendre réussir est du domaine de l’impossible.
En moins d’un quart de siècle, elle parvint à un niveau d’indépendance et de liberté que la société des années cinquante essentiellement conjuguée au masculin s’interdisait de lui accorder.
Je vous invite donc à partager cette leçon de vie que Louisa m’a livrée avec autant de passion que celle qui fut le moteur de sa réussite.

Les Petitgand
Que peut bien présager cette date de naissance ponctuée de multiples de trois ?
Née un 6 juin 1936 dans le Bas Rhin, la petite Louisa fut déclarée par Madeleine Petitgand à la mairie de Strasbourg quatre jours après sa naissance.
Son Père d’origine allemande déjà clerc de notaire dut interrompre ses études pour se préparer à servir son pays, lui était le fils unique d’une famille de notables bavarois. Ce furent les seules indications que l’enfant eut de lui.
Du côté des Petitgand, Ernest, le père de Madeleine était paraît-il secret, peu causant mais un brave homme toujours prêt à rendre service à ses voisins.
Été comme hiver, coiffé d’un bonnet noir, sa tenue vestimentaire n’avait rien de singulier. Toujours vêtu d’un pantalon en velours, d’une blouse épaisse de couleur bleue sous lequel il portait une chemise en popeline à carreaux ou à rayures sans oublier la paire de bretelles, la ceinture de flanelle autour du ventre et les sabots aux pieds, Ernest sous le joug de son maître tyrannique dont il était le métayer, travaillait dur dans les champs.
Il trouvait courage et apaisement auprès de Dédé un cheval de trait sans pareil, un boulonnais au large poitrail avec lequel il passait le plus clair de son temps et qui lui obéissait au doigt et à l’œil.
Pas besoin de beaucoup le guider pour qu’il trace de beaux sillons bien rectilignes dans lesquels son maître faisait pousser avoine, choux, pommes de terre, rutabagas et autres légumes destinés à la consommation humaine ou à celle des animaux.
Dédé extrêmement bien traité ne manquait de rien.
Chaque soir Ernest le rentrait à l’écurie où une litière propre et quelques bonnes fourchetées de foin faisaient son bonheur. Ensuite Ernest le passait à l’inspection pour vérifier qu’il n’ait pas de blessures susceptibles de s’infecter.
Puis c’était le moment de l’étriller, la meilleure façon qu’avait Ernest de récompenser son compagnon de labeur.
Julienne, la mère de Madeleine, lassée de vivre dans les bas fonds de Strasbourg, dès l’âge de dix-huit ans, avait pris l’habitude d’aller à bicyclette avec deux ou trois copines, danser les dimanches après-midi dans les bals de la campagne environnante. Les jours de mauvais temps, elles empruntaient le tramway qui menait directement sur leur lieu de réjouissance.
Les déplacements en bicyclette étaient plutôt folkloriques, les filles encombrées de leurs longs jupons volumineux, s’équipaient d’épingles à linge pour éviter que les tissus se prennent dans la chaine du vélo. L’endroit qu’elles préféraient pour aller guincher était l’auberge d’Alphonse à Wolfisheim dans le Bas Rhin et qui était à environ huit kilomètres de Strasbourg.
Là elles retrouvaient toute la jeunesse des villages environnants dont elles enviaient la jovialité, la simplicité, la solidarité, l’enthousiasme.
Elles se sentaient bien en leur compagnie, ils riaient à gorge déployée tous ensemble, comme s’ils étaient du même monde. À l’inverse des filles qui vivaient à la campagne et qui étaient accompagnées de leur mère, Julienne, Louisa, Ernestine et Maria venaient seules au bal. Les quatre citadines, un tantinet plus délurées que les villageoises se moquaient parfois sans grande retenue, de leurs mères qui passaient pas moins de deux heures assises sur les bancs jouxtant la piste de danse.
Ces jeunes filles accompagnaient d’abord leur mère aux vêpres pour terminer l’après-midi sur la piste de danse prenant le risque de se faire courtiser par les garçons qui venaient aussi se divertir.
Décidemment ces pauvres femmes faisaient tapisserie des après-midi entiers d’abord sur des bancs en bois pour finir sur les banquettes de moleskine de chez Alphonse. Surement qu’elles aussi auraient eu envie d’aller se dégourdir les jambes au son de l’accordéon et de la clarinette mais elles s’en gardaient bien, qu’auraient dit les voisins ?
Ah mon Dieu, si ce dévergondage était venu aux oreilles d’un mari parfois jaloux, quel malheur !
Elles n’étaient pas prêtes à mettre leur couple en danger pour quelques pas de danse.
Elles auraient vécu de quoi après ? Et elles seraient passées pour des femmes de mauvaise vie !
Donc au lieu de passer le temps agréablement, elles cultivaient leur frustration en restant prostrées là, les unes à côté des autres, comme des pies sur un fil, à papoter, à raconter des cancans sur les uns, les autres mais surtout à surveiller leurs filles ; c’était à celle qui surprendrait la sienne à se laisser glisser un tendre baiser dans le cou de son cavalier.
Si tel était le cas, le scénario était toujours le même, la mère se levait, allait nerveusement sur la piste, sans dire mot, un peu honteuse, pour soustraire sa fille toute rougissante du bras du jeune homme avec lequel elle dansait pour la précipiter vers la sortie avec pertes et fracas.
Voilà comment la soirée pouvait se terminer, aussi vite qu’elle avait commencé.
Souvent les aînées fatiguées du travail de la semaine guettaient cet instant pour rentrer plus vite chez elles et se reposer à l’ombre d’un marronnier, l’été ou au coin de la cheminée, l’hiver.

Selon les saisons, les approches amoureuses avaient une saveur différente.
L’été n’était pas l’idéal pour les baisers volés, les moins aventureux préféraient l’hiver où l’obscurité précoce mêlée à la lueur chétive des lampes à pétrole devenait les meilleurs alliés des plus aventureux.
Les dimanches d’hiver en fin de soirée étaient les moments où la magie de la séduction s’opérait sans crainte d’être réprimandée par les vieilles pies qui, à la tombée de la nuit n’avaient plus l’œil assez aiguisé pour dénicher une tête abandonnée sur une épaule, des jeux de mains égarées ou des ombres en quête de douceur, de tendresse, tout simplement de messages d’amour non encore avoués.
En réalité ce qui dérangeait les mères des jeunes filles n’était pas de savoir que leur progéniture fréquentait le fils du voisin mais tant que les tourtereaux n’étaient pas officiellement fiancés, ils devaient se cacher pour ne pas laisser libre cours aux qu’en dira t-on qui se disséminaient dans les villages alentours à la vitesse de la lumière.
C’était la coutume, les familles entretenaient le secret essentiellement autour de leurs filles. Heureusement Julienne et ses amies élevées en ville ne se voyaient pas imposer ces usages qui leur paraissaient être d’un autre temps. Sans faire les folles, sans s’afficher comme libératrices des filles de leur génération, respectueuses des traditions, elles profitaient sainement de ces moments entre parenthèses, en compagnie de jeunes gens de leur âge.
Tous ensemble levaient le verre, partageaient des moments conviviaux, sans crainte d’être jugés.
Ces bals de campagne à l’époque où les gens s’endimanchaient en habits régionaux ressemblaient à de véritables parterres de fleurs.
Les demoiselles aux jupons brodés de fils de soie de couleurs vives et aux larges coiffes noires étaient resplendissantes, chacune était à elle seule une fleur des quatre saisons.
Quant aux hommes, ils ne portaient pas de costumes d’apparat mais leurs vêtements étaient toujours propres, le jour du Seigneur était celui où ils sentaient bon le savon à raser. Comme ils disaient, ils se mettaient en bourgeois. La mode étant au petit gilet sans manche enfilé au-dessus d’une chemise blanche, tous sortaient accoutrés dans la même tenue. À la tombée de la nuit entre chiens et loups, ils avaient tous la même dégaine.
Cette jeunesse qui venait de vivre l’enfer, et qui n’avait qu’une seule envie, mordre dans la vie à pleine dent pour oublier tant d’années de restriction, de malheur, baignait dans une totale insouciance au lendemain de la première guerre mondiale.
Un jour, un dimanche après-midi à peine entrées dans l’auberge de la place centrale à laquelle était adossé un parquet utilisé comme piste de danse, un homme de taille moyenne, aux cheveux châtains soigneusement gominés qui semblait plus âgé que Julienne et que celle-ci n’avait jamais rencontré auparavant, s’avança nonchalamment vers la demoiselle et lui tendit la main droite.
– Mademoiselle, accepteriez-vous de faire cette polka avec moi ?
– Oui bien sûr, répondit – elle, elle n’était pas venue pour faire banquette, pardi !
Les deux jeunes gens esquissèrent pour la première fois ensemble quelques pas de polka.
Un peu maladroits les toutes premières secondes, juste le temps de s’accorder, les voilà sur un air de polka, après quelques pas chassés, piquaient le talon, pointaient le bout du pied sur la piste comme s’ils avaient toujours dansé ensemble.
Puis l’orchestre perché sur une estrade enchaîna valse musette puis tango pour donner de l’entrain à tous ces bidochons qui se régalaient de danser comme ils savaient, au son de l’accordéon, ils étaient plaisants à regarder. Julienne et son cavalier étaient de ceux-là.
Cependant trop timides l’un et l’autre pour discuter même de banalités c’est à peine s’ils échangèrent un sourire, un regard furtif. Une fois les quelques danses terminées, il raccompagna Julienne vers l’extérieur de la piste puis s’inclina vers elle, une façon bien galante de la remercier, pensa-t-elle.
Et oui, c’est ce qui faisait la différence entre les citadins et les gens de la terre.
Les uns se conduisaient comme de jeunes chiens fous avec les jeunes filles, les autres plus prévenants respectaient les traditions. Puis chacun repartit de son côté, Julienne un peu émoustillée par cette rencontre, sortit prendre l’air à l’ombre du tilleul vieux de quatre-vingt-dix ans qui trônait en maître sur la place du village.
Elle alla radieuse, le sourire en coin, retrouver ses copines qui ne manquèrent pas de la taquiner et de la questionner sur l’illustre inconnu qui l’avait invitée.
La jeune fille aurait bien aimé avoir matière à leur raconter mais elle ne savait encore rien de lui, elle ne put donc rien en dire si ce n’est qu’il était un excellent danseur et qu’il sentait bon l’eau de lavande
L’homme de quatre à cinq ans son aîné habitué à retrouver ses copains autour d’un verre laissa filer quelques danses avant de refaire un tour de salle pour chercher une cavalière.
Mais Julienne, voyant que son danseur de polka était plus occupé à parler du rendement de sa dernière récolte qu’à poursuivre le bal avec elle, ou d’autres demoiselles, se laissa inviter tour à tour par l’un par l’autre qu’elle avait l’habitude de fréquenter.
Ils étaient entre gens de connaissance, c’est ce qui faisait le charme de ce lieu. Régulièrement environ toutes les vingt minutes, comme les musiciens étaient des bénévoles, la chanteuse du groupe, une grande belle femme brune d’une trentaine d’années, des talons aiguilles aux pieds, passait dans la foule brandissant un couvre-chef en feutre noir à grands rebords, criant « chapeau, chapeau » et chacun mettait une pièce, parfois les filles en étaient exemptées.
C’était une tradition qui permettait au groupe de musiciens de s’offrir quelques verres avant de repartir dans leur campagne respective. Quelle ambiance ! Julienne qui ne restait pas en place, ne prenait même pas la peine de retourner s’asseoir entre deux danses.
Elle les enchaînait les unes après les autres veillant à choisir bien entendu le meilleur danseur de la soirée.
Mais bien que toujours partante pour une marche ou un paso doble, elle surveillait du coin de l’œil le jeune homme qui lui avait fait l’honneur d’ouvrir le bal.
Elle, toujours en piste, constamment réquisitionnée pour « la prochaine » comme disaient les danseurs, n’eut plus l’occasion ce jour-là d’être de nouveau invitée par celui dont elle s’était déjà entichée. Elle s’en voulait tout de même de ne pas l’avoir attendu, ne serait-ce que pour entendre de nouveau son timbre de voix, et savoir comment il s’appelait, d’où il venait ?
Elle songea même à crever la chambre à air de sa propre bicyclette pour avoir une raison légitime de l’approcher à nouveau mais Louisa, Ernestine et Maria, ses camarades de bal, pressées de rentrer chez elles l’en dissuadèrent lui firent savoir que si elle prenait du retard, elle rentrerait seule à Strasbourg et sans lumière. Ce qui jeta un froid mais fit réfléchir la jeune écervelée.
Donc les demoiselles de Strasbourg, réconciliées, se mirent en route sur le chemin du retour.
Toutes les trois étaient conciliantes mais elles ne pouvaient tout de même pas se soumettre à tous les caprices de leur copine.
Les dimanches qui suivirent, même programme, Julienne au caractère bien trempé imposa de retourner à la fameuse auberge mais cette exigence était bien acceptée des autres, qu’elles aillent tourner la valse là ou ailleurs, peu importe. Elles aussi pouvaient y trouver un amoureux !
À rencontrer ce jeune homme régulièrement, très vite elle sut qu’il s’appelait Ernest. Une fois le premier échange dépassé, Ernest de plus en plus à l’aise avec sa cavalière se livra naturellement à Julienne qui n’attendait que ce moment pour se dévoiler un peu. Voilà une affaire qui commençait à prendre tournure !
L’été, l’automne défilèrent et les jeunes gens continuèrent de se retrouver à l’auberge d’Alphonse, de plus en plus pressés de s’étreindre. Ils étaient mignons, d’un dimanche à l’autre ils se promettaient de se revoir, de danser ensemble.
Ernest fin danseur avait l’art et la manière de faire tourner les jupons de sa belle, légère comme une plume. De huitaine en huitaine, le plaisir d’être ensemble s’intensifia au point de devenir une amourette du dimanche. Ah il n’était pas facile à marier Ernest, mais pris au piège par ses sentiments, il se laissa réellement envouter par Julienne.
Les mois passaient, le rêve d’un avenir à deux les tenaillant chaque dimanche un peu plus, poussa Ernest avec le consentement de Julienne à rendre visite à ses parents pour leur faire sa demande en mariage. Les parents voyant leur fille aller s’amuser chaque dimanche et en revenir toute guillerette n’eurent pas été surpris de la visite de leur futur gendre.
Les deux hommes bien que de milieu différent sympathisèrent et trouvèrent même des terrains d’entente. Ernest pourtant un peu intimidé, prit le soin de rassurer la famille de Julienne leur expliquant vers quel horizon il comptait bien s’envoler avec sa douce.
Ils pouvaient lui faire confiance car loin de lui l’idée de rendre Julienne malheureuse.
La vie à la campagne n’inquiétait pas davantage les parents de Julienne qui eux même dans leur jeunesse avaient vécu loin des fracas de la ville. Par ailleurs, ils savaient que ce mode de vie correspondait aux aspirations de Julienne qui se plaignait régulièrement des tracasseries citadines.
Donc dans le mois suivant cette rencontre, ils se fiancèrent et peu de temps après ils publièrent les bans pour s’unir avant la fin de l’année.
Ils s’installèrent alors tous les deux à la ferme de Tannenbaum. Environ deux ans plus tard, une première fille Madeleine vint au monde puis une seconde, Amelise vit le jour dans les trois années qui suivirent, Julienne était devenue une femme laborieuse, facile à vivre. Elle avait pris conscience que son mari l’avait sortie du monde ouvrier qu’elle trouvait très arrogant, misérable et dont les conditions de subsistance n’étaient pas des meilleures. Le mariage avait modifié son caractère, elle qui aimait rire, qui décidait de tout, était devenue une femme plutôt timorée et soumise, était-ce Ernest qui avait exigé de Julienne qu’elle s’assagisse ou tout simplement était-ce elle qui prit modèle sur les femmes mariées de son entourage ?
Pourtant, l’insouciance de la jeunesse lui allait si bien. Outre les tâches ménagères, la cuisine, le raccommodage, elle s’était mise à bêcher le jardin, à rouler chaque soir de la remise à la maison deux ou trois brouettes de bois pour assurer toute la soirée une bonne flambée dans la cheminée.
Rapidement les lourds travaux de la ferme n’eurent plus de secret pour elle.
Pleine de bon sens, elle savait tout faire, traire les vaches ; préparer à manger aux cochons ; donner du grain aux animaux de la basse-cour. Sans compter que chaque lundi matin comme toutes les femmes du village, à bicyclette, chargée comme une mule, elle se rendait au lavoir de Schiltigheim le long de l’Aar pour laver le linge de la semaine.
Il n’était pas toujours évident de se faire accepter par les autres lavandières qui faisaient du lavoir une espèce de chasse gardée.
En l’occurrence Julienne avait su très rapidement se faire sa place. C’était une matinée harassante mais dont les femmes raffolaient, c’est là que se révélaient les secrets, se racontaient des tranches de vie, la leur ou celles des autres. À certaines périodes de l’année quand Ernest était occupé dans les champs c’est elle qui assumait toutes les corvées de la maison. Comme toutes les alsaciennes, elle était habillée de longs jupons rouges ou noirs, un corsage blanc bien cintré à la taille, et pour compléter la tenue, un tablier noir brodé. Par-dessus ses longues tresses brunes retroussées en chignon, elle portait l’incontournable coiffe noire qu’elle remplaçait par un fichu noué sur la nuque quand elle travaillait dans les étables ou dans les champs.
C’était une vie de labeur où les loisirs tenaient peu de place. Ils avaient eu raison d’en profiter avant le mariage car une fois installés à Tannenbaum, Ernest peu causant de nature, se consacra totalement au travail, craignant tellement de ne pouvoir nourrir sa famille.
Le dimanche, jour de congé, n’était pas vraiment un jour de liberté pour les Petitgand pas plus que pour les autres domestiques des fermes environnantes.
Les propriétaires terriens, peu conciliants, tenaient à ce que leurs fermiers ou autres personnels se rendent à la messe le matin et aux vêpres l’après-midi. Après l’office du matin, les hommes discutaient sur la place publique ou au café. Les épouses, en revanche rejoignaient leur foyer pour préparer le pot-au-feu « suppefleish » ou le lapin aux nouilles. Ils vivaient des produits de la terre, ainsi topinambours et kartoffels revenaient souvent au menu, la viande de porc conservée dans des grands pots en terre remplis de saumure était réservée pour les jours de fête ou d’autres grandes occasions qui soulignaient les saisons, telles que Pâques, la moisson, les vendanges.
En réalité, ils étaient pauvres dans le sens où ils ne possédaient aucun bien mais ils n’étaient pas malheureux jusqu’au jour où Julienne, la mère de famille, celle qui était le pivot de la famille se mit à maigrir, à perdre des forces.
En effet, elle filait un mauvais coton et fut emportée en moins de trois mois, à trente-sept ans, d’une leucémie foudroyante.
Aucun médecin ne put la sauver ni même la soulager de ce que les gens appelaient une sale maladie.
Ernest craignant tellement les représailles de son patron et de se faire renvoyer pour une broutille, était obnubilé par l’idée de bien faire. C’est selon lui pour cette raison qu’il passa à côté de la maladie de sa femme. Pourtant cette pauvre Julienne était en train de mourir à petit feu ne se plaignant jamais malgré les douleurs qui la rongeaient semble t-il chaque jour davantage.
Un lundi matin, le médecin de famille vint en visite chez les Petitgand. Une fois par semaine il avait pris l’habitude de faire un détour par Tannenbaum pour voir comment se portait sa patiente.

Ce jour-là, Julienne ne vint pas lui ouvrir la porte, elle était alitée depuis déjà cinq à six jours s’alimentant de moins en moins.
Le médecin qui d’ordinaire aimait bien plaisanter avec ses patients, entra dans la chambre sur la pointe des pieds et après de courtes politesses, l’ausculta, son cœur battait normalement mais il sortit de la pièce, la sacoche à la main, l’air soucieux et demanda aux filles où se trouvait leur père. L’une des deux répondit
– Dans les écuries,
Il se rendit à l’étable qui jouxtait la maison, rejoindre Ernest qui en effet était en train de soigner ses trois vaches. Maintenant il ne pouvait plus attendre, il devait l’alerter sur l’état de santé de sa femme. Ernest posa sa fourchetée de foin, s’adossa au mur blanchi par la chaux et écouta ce que le docteur, un pied appuyé sur la chèvre à bois, eut à lui confier.
Après quelques phrases de circonstance, Ernest ne mit pas de temps à percevoir le message que lui fit passer le médecin. Le visage de ce pauvre fermier mal rasé se creusa, son sang ne fit qu’un tour. Il ne la savait pas bien portante mais à ce point surement pas, il espérait toujours qu’elle guérisse et qu’elle l’accompagne comme d’habitude à la prochaine moisson.
Abasourdi par la triste nouvelle, cet homme habituellement solide comme un roc, du moins en apparence, s’assit sur une botte de foin, genoux écartés, la tête dans ses mains, il avait besoin de reprendre ses esprits. En quelques minutes, ses mains se crispèrent de chaque côté de son visage comme s’il avait voulu retenir les moments passés avec Julienne pour les empêcher de basculer au rayon des souvenirs. Immédiatement il fit part de ses remords au Docteur Muller, il s’en voulait de s’être isolé depuis si longtemps dans son univers d’homme aliéné par son Maître sans se préoccuper de sa famille, il regrettait de ne pas avoir avoué plus souvent l’admiration qu’il vouait à son épouse.
Il avait honte de ne pas l’avoir accompagnée dans ses souffrances, de ne pas l’avoir soutenue durant sa maladie. Pauvre de moi, pensait-il, je trouvais tout simplement qu’elle avait perdu de son entrain !!!
Ses hochements de tête de gauche à droite traduisaient ses pensées et le peu d’estime qu’il avait pour lui.
Il mettait cette fatigue sur le compte du travail. De quoi en sourire si la réalité n’avait pas été aussi accablante. Mais en fait qui aurait pensé culpabiliser Ernest de ne pas s’être aperçu que sa femme était en train de les quitter ? Personne. C’était un brave homme, un solitaire certes, heureux d’avoir fondé une famille, d’en assumer ses besoins mais probablement dans l’incapacité totale de communiquer avec elle et d’apporter une touche de fantaisie dans son quotidien.
Du jour où la première fille naquit, son regard s’éloigna de Julienne comme s’il s’était effacé derrière son enfant qui arrivait dans ce bas monde, non pas qu’il n’aimait plus sa femme mais il se renferma sur lui-même et concentra son énergie sur le travail, sur ce qu’il appelait son devoir de chef de famille.
Voyant que Julienne de plus en plus squelettique ne supportait plus la souffrance, le médecin finit par lui faire des piqûres de morphine pour atténuer la douleur et faire en sorte qu’elle parte en paix. Dans le mois qui suivit, Julienne rendit l’âme.
Ernest désemparé au milieu de cet immense ouragan qui venait de tout détruire sur son passage, avait du mal à imaginer ce que serait sa vie sans Julienne.
Leurs deux filles, Madeleine âgée de quinze ans et Amelise d’à peine douze ans, elles qui adoraient leur mère avec laquelle elles entretenaient une étonnante complicité, vécurent un cauchemar sans pareil.
Pendant les semaines qui suivirent, Ernest fit de son mieux pour que la maison des Petitgand continue de tourner tant bien que mal mais sa femme lui ait manqué terriblement.
Plus rien ne serait comme avant. Cet homme meurtri ne parvenant pas à instaurer de dialogue constructif avec ses enfants et croyant que Madeleine n’avait pas la moelle pour reprendre le témoin laissé par Julienne, baissa totalement les bras. Seul Dédé continuait de compter pour lui.
Il avait bien conscience de ne pas être le seul à vivre l’insoutenable dans cette maison sans âme, ils pensaient aux deux filles qui souffraient du plus profond de leur corps mais quoi faire pour rétablir une forme de sérénité ?
Après de longues nuits blanches et surement mure réflexion, il en arriva à la conclusion qu’il devait se séparer de ses enfants pour leur permettre de mieux se reconstruire. Pas une seconde, il imagina que ses filles du moins Madeleine puisse avoir une opinion, avoir envie de discuter avec lui. L’instant était grave, il fallait prendre les bonnes décisions, se retrouver dans un esprit de partage, de communion, ce qui ne lui effleura pas l’esprit.
Comme dans beaucoup de familles, jusqu’à leur majorité, les enfants n’avaient pas droit à la parole.
Loin de la ferme de Tannenbaum, dans une autre ambiance, avec des filles de leur âge, elles retrouveraient l’équilibre qu’elles n’avaient plus ici, se disait-il. Camouflait il son inaptitude à prendre ses responsabilités vis à vis d’elles, en décidant de les placer toutes les deux dans une Institution, plus exactement dans un orphelinat de jeunes filles ?
Fut-il sincère, fut-il lâche ? Le moment venu, les filles éprouveront le besoin de porter un regard sur l’attitude de leur père. Toujours est-il qu’un matin, il s’endimancha tant bien que mal, attela le cheval et à grand coup de « hue Dédé», seul dans la carriole, coiffé d’un chapeau à larges rebords il se rendit à Strasbourg laissant les filles à la ferme ; ce jour-là sans même les avoir concertées, il alla les inscrire à l’orphelinat.
Comme chez les Petitgand on ne communiquait pas beaucoup et encore moins depuis la disparition de Julienne, ce n’est qu’au retour, au cours du souper qu’Ernest avoua aux enfants le motif de son absence. Malheureusement, le couperet était tombé, Ernest, avait décidé seul de disposer du présent et de l’avenir de ses filles. La concertation, les conseils pris auprès de proches, une tante ou une cousine, auraient pu changer la donne mais à aucun moment il ne songea à se confier.
Cette nouvelle, pour le moins inattendue glaça les deux jeunes adolescentes. Leur père peu bavard, noyé dans un profond chagrin, fuyant clairement ses responsabilités, tenta toutefois de s’expliquer.
Mais à peine, le morceau de fromage avalé que l’aînée, bouillonnante de colère, voyant que son père était en train de faire voler en éclats ce qui restait de la famille, s’empara violemment de la parole pour tenter de le faire changer d’avis mais lui, convaincu qu’il avait fait le meilleur choix ne revint pas sur sa décision.
Le ton monta entre eux et d’un coup de poing sur la table, Ernest stoppa net la conversation.
Son entêtement à refuser tout compromis était affligeant.
Les jours suivants, Madeleine et Amelise firent de leur mieux pour sensibiliser leur père aux efforts qu’elles fournissaient espérant le voir changer de point de vue mais il n’y eut rien à faire, sa décision fut irréversible. En réalité il était faible et craignait d’échouer dans son rôle de père quitte à briser la jeunesse de ses filles.
Donc, le premier dimanche d’octobre venu, Madeleine et Amelise furent emmenées en fin de soirée à l’orphelinat de Strasbourg, dirigé par la Congrégation des Sœurs de la Croix.
Dans ce moment de tourmente, Ernest ne réalisa même pas que quelques années plus tard, ses deux filles seraient privées de la liberté, de celle qui lui permit de rencontrer son épouse et de fonder une famille.
Avant de repartir de l’Institution, il leur fit la promesse de revenir régulièrement leur rendre visite mais il ne vint que très rarement toujours pris par le travail et la crainte de le perdre.
Il s’agissait d’une institution religieuse où les règles étaient strictes où celles qui devaient les faire respecter étaient ravies de les appliquer.
Les deux jeunes filles n’étaient pas habituées aux contraintes de la vie en communauté, elles venaient d’un cadre familial plutôt sans obligation particulière et surtout sans le poids d’une quelconque autorité du temps de leur mère.
L’arrivée dans cet orphelinat loin des odeurs de blé fraîchement coupé, loin des brumes automnales qui inondent l’horizon le soir venu fut un choc à un instant fragile de leur existence. Elles avaient perdu non seulement leur mère, leur cadre de vie bucolique mais peu de temps après, leur père puisqu’il les avait placées entre quatre murs grisâtres salis par le temps. Dédé ainsi que les autres locataires de la ferme et de la basse cour disparurent également à tout jamais de leur univers.
À déambuler dans des salles aux plafonds hauts de plus de trois mètres, mal éclairées où la chaleur avait du mal à réchauffer les murs, à dormir dans des dortoirs avec une dizaine d’autres rescapées de la vie, l’espoir d’accéder à un avenir heureux était un leurre.
Elles y restèrent jusqu’à leur majorité. Amelise encore une enfant lorsqu’elle y rentra, d’un tempérament plus calme, plus conciliant que sa sœur aînée finit par obéir sans contrainte aux ordres des surveillantes.
Avec sa frimousse de petite souris, elle avait l’art et la manière de minauder pour s’attirer les faveurs des Sœurs qui l’avaient facilement adoptée et qui veillaient sur elle avec la plus grande attention. Elle était d’un tempérament très accommodant. Quant à Madeleine déjà adolescente plutôt solitaire, et de nature plus exaltée, à l’aise dans les rapports de force menait la vie dure à ses Supérieures. Elle était l’inverse d’Amelise, en plus se retrouvant dans un milieu hostile, le mot concession ne faisait pas partie de son vocabulaire.
Cette dernière demoiselle aux longs cheveux bruns souvent emmêlés qu’elle refusait de coiffer et d’attacher en catogan sur la nuque comme il était d’usage à l’orphelinat, était rongée secrètement par la disparition de sa mère, par la solitude et l’angoisse qui en découlait.
Ne parvenant à trouver ni intérêt à la vie ni repère, depuis le premier jour elle n’eut qu’une idée en tête, fuir, abandonner l’établissement qui l’avait accueillie, celui qu’elle appelait la caserne. Quitter ce lieu où elle n’avait jamais retrouvé l’intensité de l’amour que lui avait donné sa mère était son leitmotiv, sa raison de résister à l’intolérable.
Sa sœur Amelise plus modérée, plus sage ne vécut pas ce déracinement aussi violemment.
Elle trouvait même un certain plaisir à partager ses journées avec d’autres jeunes filles de son âge avec lesquelles elle pouvait jouer, discuter, se confier, ce qui n’aurait pas été le cas en restant à la ferme de Tannenbaum. Au fil des années, voyant Madeleine malheureuse comme au premier jour, elle essaya à maintes reprises de la convaincre de prendre la voie de la sagesse, de se faire des camarades mais ses multiples démarches furent vaines.
La Mère Supérieure, une grande femme sèche, aux traits émaciés et qui ne respirait ni la sympathie ni la santé, habituée à ce type de caractère rebelle surveillait Madeleine comme le lait sur le feu.
Mais de se sentir constamment épiée, la jeune fille devint une écorchée vive qui réagissait au moindre coup d’œil suspicieux.
Il est probable que si les supérieures avaient agi avec plus de psychologie, de diplomatie vis à vis d’elle à un moment où les émotions sont exacerbées, Madeleine aurait mieux trouvé ses repères dans l’établissement puis dans la société une fois devenue adulte et libre. Elle aurait mérité d’être accompagnée et non d’être sans cesse réprimandée. Personne de son entourage ne comprit qu’elle utilisait la provocation pour attirer l’attention des autres sur elle qui se sentait tant délaissée.
Dans cet internat, les jeunes filles répartissaient leur temps entre l’apprentissage de la couture, les tâches ménagères, le lavage des vêtements, le repassage, l’entretien du jardin intérieur, la cueillette des fruits dans le verger, les Sœurs les préparaient en quelque sorte à devenir femme sans avoir le droit de croiser un regard externe et de franchir le portillon de l’Institution qui était la seule ouverture vers l’extérieur. Même les fenêtres des pièces n’étaient pas à hauteur d’hommes.
Madeleine attendit donc six longues années avant de mettre son rêve à exécution. Le jour de ses vingt et un ans, tout juste majeure, Madeleine empaqueta les quelques affaires entassées en pagaille dans son casier, s’habilla chaudement et dans l’heure qui suivit le repas de midi, encapuchonnée sous sa cape de soldat s’enfuit de cette prison de l’enfance, comme d’habitude cheveux au vent, sans même prévenir ni sa sœur ni la Mère Supérieure.
Très vite l’une et l’autre comprirent que Madeleine avait pris la poudre d’escampette mais comme elle était dans son droit, aucune recherche ne fut engagée.
Que la Mère Supérieure n’en ait pas été informée, rien d’étonnant de la part de Madeleine qui ne s’est jamais soumise à qui que ce soit mais en parler à sa petite sœur aurait été une marque de confiance vis-à-vis d’elle. Malheureusement c’est durant toutes ces années d’enfermement associé à l’abandon par son père que son caractère se forgea et fit d’elle ce qu’elle devint, un être extrêmement fragile, un électron libre toujours en quête de références et de liberté.
Une fois le mur franchi, Amelise alors âgée de dix-sept ans, les yeux noyés de larmes, les joues bouffies de pleurs, le ventre noué par le départ de sa sœur, se revit quelques cinq années en arrière.
N’osant pas envisager le pire, elle se réfugia dans l’idée qu’elle avait peut être rejoint son père à la ferme mais elle apprit quelques semaines plus tard que son plan fut tout autre. Madeleine avait un père, elle s’en souvenait et bien qu’ils se soient aimés, elle n’avait jamais admis sa décision et lui en voulut à tout jamais de l’avoir placée dans cette maison.
Et pourtant !!!!!!
Donc le baluchon en toile de sac sur l’épaule, sans le moindre sens de l’orientation, mais soulagée d’avoir pris son envol, elle marcha droit devant elle pendant quelques centaines de mètres puis s’enfonça à gauche dans la première allée forestière venue. Se laissant guider par l’odeur des pins, elle se dirigea à travers la forêt, galoches aux pieds. Hébétée par l’espace qui s’offrait à elle, elle ne savait plus vraiment dans quelle direction elle se trouvait.
Après quelques heures de marche, les faisceaux de lumière provenant d’une clairière proche redonnèrent espoir à Madeleine. Apercevant au loin bien alignés à perte de vue des rangs de vigne, elle accéléra le pas, pressée d’avoir un champ de vision élargi. À ce moment précis, elle s’arrêta, reprit son souffle et les pieds joints, elle fit un tour à cent quatre-vingt degrés sur elle-même. Tout en cherchant à s’orienter elle aperçut à droite du vignoble un clocher qui lui semblait être celui de Schiltigheim, sa ville natale.
Elle aurait sans doute préféré atterrir ailleurs mais à force de marcher à travers bois, de s’enfoncer dans les ornières, de s’accrocher dans les ronces, ses vêtements devenus des haillons, la faim au ventre, les pieds en sang, les chevilles disloquées, elle décida de mettre fin à sa cavale.
De liberté, depuis des années elle en rêvait. Très naïve, elle s’imaginait qu’il suffisait de s’évader pour devenir libre.
À ce moment précis, elle pensait qu’une fois dehors le monde lui appartenait mais la vie ne fut pas aussi simple, et l’idée qu’elle se fit de la liberté n’eut pas grand-chose à voir avec ce qu’elle lui réserva.
Schiltigheim qui était nichée à flanc de coteaux entre vignobles et prés vallonnés non loin de la frontière allemande au sein du Ban de la Roche situé au sud-ouest du département, comptait environ vingt-deux mille âmes en 1935.
À quelques encablures de Strasbourg dans le Bas Rhin, la cité des Brasseurs telle qu’elle était surnommée était une ville ouvrière où les réjouissances populaires en temps de paix tenaient une place importante.
Schiltigheim soumise au sort de l’Alsace fut particulièrement touchée une première fois lors du siège de Strasbourg en 1870. Cette bande de terre si fertile si riche en fleuves, en rivières, en forêts ne cessa de susciter au cours des siècles derniers de nombreuses convoitises. Aux mains des allemands de 1870 jusqu’à la fin de la première guerre mondiale elle redevint française en 1918.
De nouveau en 1940, elle fut annexée par les nazis et rattachée au troisième Reich. Ce fut seulement fin 1944 que les troupes du Général Leclerc libérèrent cette région.
Il fallut alors attendre le 9 février 1945 pour que l’Alsace redevienne française.
Jusqu’en 1945, le peuple alsacien vécut douloureusement les alternances de régimes qui lui furent imposées ce dont fut épargné le reste de la population française. Oscillant entre démocratie et dictature, elle s’accrocha à son dialecte, à ses coutumes, elle sut préserver son authenticité.
Après ce détour historique, Madeleine, le soir venu, le clocher de l’église en ligne de mire suivit cette direction et s’arrêta au premier café éclairé à la lampe à pétrole.
Il s’agissait en l’occurrence d’un bistrot à soldats situé en face de la paroisse catholique « Sainte Famille », lieu où se retrouvaient chaque soir, villageois et bidasses pour s’échanger les nouvelles du jour, trinquer avec les copains et s’enivrer à ne plus tenir debout roulant cigarette sur cigarette.
Imaginez tous ces gaillards, aux odeurs acres de transpiration, accoudés sur le comptoir, plonger chacun leur tour une main dans la blague à tabac pour en saisir une pincée, prendre une feuille de papier à cigarette et la rouler minutieusement entre le pouce et l’index, ce qu’ils appelaient le petit gris.
Ces cigarettes fabriquées plus ou moins adroitement se fumaient aussi vite qu’un pétard allumé mais une fois consumées et pour économiser le tabac, les fumeurs pouvaient les mâchonner toute une soirée au coin de la bouche. D’autres prisaient, très peu fumaient la pipe.
À la fermeture, le carrelage du bistrot était maculé de mégots baveux que les clients écrasaient sous leurs pieds devant le comptoir sans penser réclamer un cendrier. C’était la coutume, personne ne faisait autrement.
Ce rassemblement quotidien chez le Père Léon, souvent bien arrosé leur permettait d’oublier l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de leur tête.
Les soirées se répétaient, ponctuées de propos grivois ou par des voix qui s’élevaient des gorges rauques disant :
– Père Léon, tu remettras une tournée !
Et les tournées tournaient.
La présence quasi permanente des soldats allemands, soustraits de leur famille pour incorporer les rangs de l’armée ne dérangeait aucunement les villageois bien que l’arrivée au pouvoir d’Hitler le 30 janvier 1933 suivie de l’instauration d’un régime totalitaire en Allemagne et en Italie ne rassura pas les populations frontalières.
Qu’ils soient allemands, français avant de devenir les pires ennemis, les hommes se côtoyaient sans vergogne. C’était le paradoxe de la guerre !
Entre deux verres, les clients jetaient un coup d’œil sur le journal local « Le Pèlerin » qui trainait toujours sur un coin du bar. Les nouvelles qui intéressaient en priorité la population étaient celles qui traitaient des décisions qui se concoctaient dans les hautes instances allemandes ou françaises et que la Presse régionale était en droit de relayer.
Parfois, en fin de soirée après quelques verres pour détendre l’atmosphère, le patron de sa voix caverneuse se mettait à lire les faits divers ou les chroniques des humoristes de l’époque qui étaient gratinées et qui déclenchaient bien souvent des fous rires tonitruants. Mais cette trivialité qui ne s’exprimait que par des mots, était un alibi pour évacuer la crainte grandissante d’un nouveau carnage.
De temps à autre pour ramener à la raison les esprits parfois surchauffés par l’alcool et se mettre à l’abri des obscénités, le Père Léon tournait le bouton de la TSF manière de s’informer des dernières nouvelles de l’Europe.
La plupart des hommes qui se retrouvaient chez le Père Léon n’avaient certes pas usé leur fond de pantalon sur les bancs d’école, en revanche vous ne trouviez pas mieux renseignés qu’eux sur ce qui se passait de l’autre côté du Rhin. Tous pressentaient la réplique de l’Allemagne qui ne se satisfaisait pas des clauses du Traité de Versailles.
Inutile de se trouver dans les instances du pouvoir pour connaître la suite des évènements.
Qu’ils aient été laboureur, maréchal ferrant ou ouvrier, tous savaient qu’entre opposants de la dernière guerre, la rebuffade ne se ferait guère attendre.
Et pourtant ce fut la France certes sans enthousiasme qui déclara officiellement la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 1939.
Dans ces campagnes, les villageois étaient à cent lieues des « Winstubs » strasbourgeois à l’ambiance feutrée, plutôt huppés et qui étaient le lieu de prédilection des artistes en herbe, musiciens, poètes, écrivains. Loin des intellectuels et des mondanités citadines, les rescapés de la Grande guerre avaient une vision bien réaliste de la stratégie d’Hitler pour embraser et dominer le monde.

Derrière le comptoir
Le Père Léon au ventre un peu bedonnant, aux sourcils épais abritant un regard profond qui en disait long sur ses états d’âme passagers, fut pris de compassion pour cette jeune fille harassée de fatigue qui eut le courage de pousser la porte d’entrée et qui débarqua chez lui à la nuit tombée.
D’allure un peu ourse, c’était un brave homme, un bon franchouillard originaire de l’Allier qui avait débarqué à Schiltigheim en se mariant avec une alsacienne. Resté seul à la disparition de sa femme, aux antipodes de sa région d’origine, il n’en disait rien mais il avait souvent du vague à l’âme. Ses copains de régiment, ceux avec lesquels il avait passé le conseil de révision, ses cousins lui manquaient terriblement. Trop ému par le passé, de souvenirs de jeunesse, il n’en parlait que très rarement de peur de regretter le bon vieux temps. De rustre, cet homme n’en avait que le physique, il était plus sensible qu’il ne laissait paraître.
Pour en revenir à Madeleine, à peine le seuil de la porte franchi, après un hochement de tête, le Père Léon l’interpela
– D’où viens-tu à cette heure si tardive ?
Étonné de la voir dans un tel état de délabrement physique, puis inquiet, pas habitué à une telle visite, lui demanda.
– Aurais-tu rencontré de mauvais garçons sur ton chemin ?
– Non M’sieur, je marche depuis le début de l’après-midi à travers bois, je viens de Strasbourg, il a plu, j’ai mal aux pieds et mes souliers ont pris l’eau, répondit-elle gênée.
– De Strasbourg, mais que faisais tu là-bas ?
Je suis partie de l’orphelinat car c’est aujourd’hui que j’ai vingt un an, ajouta t’elle fière de le préciser.
– Comment t’appelles-tu ?
– Madeleine Petitgand, lui répondit elle.
– Ah t’es la Madeleine, la fille Petitgand de la ferme d’en bas.
Mais la remarque resta sans écho, le Père Léon n’insista pas, vraiment attendri, il ne songea même pas à lui souhaiter son anniversaire.
– Bon, dénoue tes lacets, quitte tes galoches, tes chaussettes et chauffe toi les pieds avec cette brique.
Il avait en permanence une ou deux briques posées sur le poêle qu’il utilisait en cas de besoin lorsque certains clients ou même des inconnus de passage venaient se réchauffer chez lui.
C’était une tradition que sa femme avait instauré du temps où elle servait et que le Père Léon avait perpétué après son départ.
– Assieds-toi à cette table, je vais te servir une bonne soupe pour te requinquer, ce qu’il fit sur le champ, lui apportant une grande assiettée de soupe aux choux fumante dans laquelle les mains transies de froid, elle trempa des croutons de pain rassis, qu’elle avala goulument.
La brique aux pieds, le visage et les mains enfin dégourdis par la chaleur qui s’élevait de son assiette, elle se sentit revivre, c’est comme si les traits de son visage rabougris par le froid commençaient à se détendre.
Au bout d’une trentaine de minutes, un peu réchauffée et rassasiée, elle leva le nez de son assiette puis lança un regard furtif de part et d’autre de la salle, étonnée d’entendre tant de gens vociférer autour d’elle.
Elle, habituée au piaillement des filles de l’Institution qu’elle avait laissée derrière elle, fut un peu impressionnée de voir si près d’elle tant d’hommes chancelants, affalés sur le comptoir ou sur des chaises toujours le verre à la main.
Ce fut la première vision qu’elle eut du monde extérieur car vous pensez bien que dans un orphelinat de filles, à part le jardinier et le cuisinier, les hommes se comptaient sur les doigts d’une main .
Seule comme femme, à une heure un peu tardive au milieu de tous ces barbus au timbre de voix rocailleux, agglutinés autour du bar comme un essaim d’abeilles, elle se sentie peu en sécurité.
Perdu comme un oiseau qui vient de s’échapper de sa cage ne sachant où voler de ses propres ailes, et harassée de fatigue, Madeleine n’avait plus vraiment sa tête, elle fut enfin rassurée lorsque le patron lui fit comprendre qu’il veillerait sur elle. Dans l’instant qui suivit il lui proposa de s’allonger et de passer la nuit sur la banquette au fond du bistrot. Il ne l’aurait jamais laissé repartir dans cet état.
Elle ne sentait plus ses jambes, ni ses pieds qui commençaient à lui démanger à cause du contraste froid et chaud auquel ils venaient d’être exposés.
Le poêle de la salle encore bien garni, elle s’endormit comme un bébé bien que mal installée, son paquetage sous la tête, et une couverture que le patron prit soin de lui déposer sur elle.

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