Quelques pas dans l éternité : Calepins de l année 2012
165 pages
Français

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Quelques pas dans l'éternité : Calepins de l'année 2012 , livre ebook

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Description

Voici l’occasion pour le lecteur de s’approcher d’une pensée, d’une imagination et d’une sensibilité happées par le processus de création littéraire. Ces calepins aux allures de roman renferment en effet l’essentiel des notes prises durant l’année 2012 par Jean-François Beauchemin en marge de son travail d’écrivain. L’ensemble forme le portrait sans complaisance d’un être toujours à l’affût de ce destin que les faits, les songes, les sentiments et les idées semblent patiemment aménager pour lui. Chacune de ces brèves incursions dans la méditation de l’homme constitue une borne, marquant non seulement le passage du temps, mais aussi la voie d’un esprit sans cesse en mouvement, hanté, ému, indigné, traversé par le doute et, surtout, imprégné de l’intense joie qu’éprouve le créateur penché sur son ouvrage.
Mais au-delà du regard que l’auteur pose sur lui-même et sur son métier, se dessine une vision élargie des hommes et du monde. Et c’est ainsi que ce livre qu’on croyait à part dans l’oeuvre de Jean François Beauchemin se révèle sous nos yeux comme l’un des piliers de celle-ci, témoignant d’une âme plus que jamais portée par un inlassable idéal de progrès et d’humanisme.
Avec quinze dessins de l’auteur.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 novembre 2013
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764411544
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0750€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur

Le Jour des corneilles , roman, Les Allusifs, Montréal, 2004. Nouvelle édition, Québec Amérique, coll. QA compact, 2013. • Prix France-Québec/Jean Hamelin 2005 • Prix du livre francophone de l’année 2005, Issy-les-Moulineaux, France • Finaliste Prix des Cinq continents 2005
Fardeaux de mésanges, poésie, L’Hexagone, Montréal, 2013.
Le Hasard et la volonté, roman, Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, Montréal, 2012.
Le temps qui m’est donné , roman, Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, Montréal, 2010.
Cette année s’envole ma jeunesse , récit, Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, Montréal, 2009. • Finaliste Prix du gouverneur général 2009 • Finaliste Prix Ringuet 2010 Ceci est mon corps , roman, Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, Montréal, 2008. • Finaliste Prix du gouverneur général 2008 • Mention d’excellence de la Société des écrivains francophones d’Amérique
Quand les pierres se mirent à rêver , poésie, Le Noroît, Montréal, 2007.
La Fabrication de l’aube , récit, Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, Montréal, 2007. • Prix des libraires du Québec 2007
Voici nos pas sur la terre , poésie, Le Noroît, Montréal, 2006.
Turkana Boy , roman, Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, Montréal, 2004.
Le Petit Pont de la Louve , roman, Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, Montréal, 2002.
Mon père est une chaise , roman jeunesse, Québec Amérique, coll. Titan, Montréal, 2001.
Les Choses terrestres , roman, Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, Montréal, 2001.
Garage Molinari , roman, Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, Montréal, 1999. • Finaliste Prix France-Québec
Comme enfant je suis cuit , roman, Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, Montréal, 1998.


En collaboration

Ici Radio-Canada 50 ans de télévision française , ouvrage commandé par la Société Radio-Canada soulignant le 50 e anniversaire de la télévision publique canadienne (en collaboration avec Gil Cimon), L’Homme, Montréal, 2002.
Le chien qui voulait apprendre le twist et la rumba , nouvelle, dans Récits de la fête (collectif), Québec Amérique, Montréal, 2000.

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Beauchemin, Jean-François
Quelques pas dans l’éternité
ISBN 978-2-7644-2502-2 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-1125-4 (PDF)
ISBN 978-2-7644-1154-4 (ePub)
1. Beauchemin, Jean-François. 2. Art d’écrire. 3. Création littéraire.
I. Titre.
PS8553.E171Z53 2013 C843’ 54 C2013-940943-2
PS9553.E171Z53 2013



Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
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Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Dépôt légal : 3 e trimestre 2013
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada

Projet dirigé par Isabelle Longpré, éditrice
Conception graphique : Célia Provencher-Galarneau et Sara Tétreault
Montage : Karine Raymond
Révision linguistique : Eve Patenaude et Chantale Landry
En couverture : Illustration de l’auteur.
Conversion au format ePub : Studio C1C4

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2013.
www.quebec-amerique.com
JEAN-FRANÇOIS BEAUCHEMIN
« Dans les livres qu’on lit aussi bien que dans ceux qu’on écrit, que cherche-t-on, en fin de compte ? Ce qu’on est, sans doute, mais aussi ce qu’on pourrait être, tout à la fois son identité et son étrangeté. Et le propre de l’art, c’est peut-être de favoriser, de rendre nécessaire, ce va-et-vient entre l’identité et l’étrangeté, entre le vécu et le possible, entre le trivial et le merveilleux et, ultimement, entre la vie et la mort. »
André Major
« J’ai un cahier de notes pour les faits, un autre pour la poésie, mais je trouve souvent difficile de préserver cette vague distinction […]. Je sais que si mes faits présentaient une vitalité et une signification suffisantes peut-être s’ils étaient plus complètement transmués en la substance de l’esprit je n’aurais besoin que d’un livre de poésie pour les contenir tous. »
Henry David Thoreau
« Quand on lui pose une question concernant l’un de ses livres, tout écrivain devrait répondre : “Je ne sais pas : je l’ai écrit, je ne l’ai pas lu”. »
Gilbert Cesbron
« Un écrivain, un poète en particulier, est quelqu’un qui travaille toute sa vie à faire de soi un être sans défense. »
Madeleine Chapsal

8 janvier
Je ne suis pour presque rien dans l’habitude que j’ai prise de décrire ma vie comme si elle était sans cesse près de finir. Tout m’y pousse : l’étude des cycles de l’Histoire comme l’observation passionnée des existences humaines. Lorsque je considère mes jours dans leur ensemble, j’ai l’impression d’une traversée, d’un court intervalle de lumière accordé par le hasard, et créé je ne sais comment à partir d’une obscure étendue d’éternité. L’âge n’a pas beaucoup modifié en moi ces vues sur la brièveté des choses. Le sentiment d’extraordinaire fugacité que j’éprouvais déjà dans l’enfance se prolonge jusque dans l’homme mûr. Et cependant il n’entre pas de désespoir dans ma façon de voir. Rien ne me plaît dans la mort, mais je ne déteste pas autant que d’autres cette idée d’une vie momentanée, et d’un horizon plus ou moins rapproché. Dans mes meilleurs moments, il m’arrive même de pardonner à cette échéance qui m’oblige à tout sentir, tout pressentir et tout penser dès maintenant, avant de me renvoyer à l’impressionnante absence d’où je viens. Je me suis projeté dans l’avenir. J’ai imaginé un homme efflanqué et un peu plus courbé, plus lent qu’avant, inquiet comme toujours pour la santé de sa femme, levé tôt dans le frôlement des chiens et des meubles. Je pousse chaque jour un peu plus loin ce portrait. J’ajuste ma vie de façon telle qu’elle demeure fidèle à l’image que je me fais de moi-même à cet âge-là, inlassable écrivain recombinant mentalement ses phrases, y insufflant un maximum de sincérité justement parce qu’il se peut que ce soient les dernières. Je l’ai peut-être trop répété, mais seulement parce que personne ne me répondait : il faut apprendre à mourir. Je trouve difficile à comprendre qu’on refuse d’envisager, dans la force de l’âge, l’impact de ce si perceptible néant qui se rue vers nous. J’espère pouvoir compter pour de longues années encore sur mon corps, mon esprit, et sur l’espèce de pacte sacré qu’ils ont conclu entre eux afin de ravitailler mon âme. J’accepte quant à moi cette évidence que la lumière baisse sur ma vie, et que ce pacte tôt ou tard sera rompu. L’une de mes manières de le prolonger aussi longtemps que possible sera d’écrire jusqu’au bout, non pas sans défauts, mais sans fausseté, avec la précaution d’un homme qui démonte un mécanisme de précision. Plus j’ai écrit sur ma vie, en somme plus je l’ai démontée, plus j’ai essayé d’en simplifier le fonctionnement. Cela me paraît une assez bonne façon de voir venir ma mort, dont la tâche consistera, le plus simplement du monde, à tout conclure. Il est trop tôt pour savoir exactement ce que j’écrirai dans le dernier de mes livres. Néanmoins, je me doute de son contenu. J’y lis presque déjà les mots décrivant le trajet entre l’école et une table où la soupe fume. J’y reconnais un chien fatigué, assoupi dans le cou d’un enfant dont les pensées ressemblent aux miennes, ou les annoncent. Et j’y rencontre un vieillard au corps usé, dans lequel tout ralentit et se trouble, les battements du cœur comme le mouvement d’herbe infléchissant la conscience. Je n’ai pas cessé de réfléchir à ce livre lointain, pur reflet de ce que seront sans doute ma vieillesse et ma fin : une sorte de contrepoids à ce que furent la naissance puis l’enfance.
J’ai écrit un jour un petit livre effarant, que j’ai intitulé La Fabrication de l’aube parce qu’il y était question d’une reconquête de la lumière, de sa reconstitution après un difficile passage au cœur d’une nuit opaque. Je ne prévois pas revenir beaucoup sur ces événements qui m’ont presque tué, puisque ce n’est pas pour cela que j’accumule puis rassemble ces quelques notes. Mais tout n’a pas été dit à propos de la troublante suite de douleurs et de bris infligés à la chair et à l’esprit, à propos surtout des mois consacrés, plus tard, à la réparation de cet esprit. J’ai encore besoin, de temps à autre, de prononcer tout bas les quelques mots que j’ai trouvés pour parler de ces événements-là. Je commence d’ailleurs à me dire qu’il en sera peut-être ainsi jusqu’à la fin : je ne suis plus sûr de pouvoir me remettre un jour de la stupéfaction que tout cela a provoqué en moi, ni de l’espèce d’éblouissement grave dont je sens encore chaque jour les effets sur ma vie. Ce n’est pas que j’aie perdu ma légèreté ou mon humour à partir de là. Mais il me faut désormais passer par une sorte de recueillement pour dire ce que j’ai à dire. La seule légèreté ne suffit plus, ni d’ailleurs la gravité. À un moment, j’ai compris que le recueillement dont je parle était devenu mon maître. Je m’y suis consacré, depuis, presque tout entier. La part la plus vraie de ma vie s’y associe désormais, et j’aperçois en moi d’étonnantes choses. La grande plante de l’âme établit enfin ses racines. Dans l’ensemble, le corps lui-même s’agite moins : mon sang ne bat plus comme une porte mal fermée ; je commence à me faire, au bout de cinquante et une années d’efforts, à cette pulsation à peine perceptible à l’angle de mon poignet, et qui pourtant décide de tout. À distance, je discerne au même moment un horizon, qui est assurément celui de ma mort. Je m’en voudrais de laisser croire qu’à cause de cela l’esprit se lasse, qu’il n’est plus autant poussé par l’ancienne fièvre. Je sens bien que ma pensée continue de s’épanouir. Cependant, elle s’épanouit comme le bouquet s’ouvre dans un vase, empruntant à cette beauté tragique d’une existence qui se sait en sursis. Et j’ai beau manœuvrer pour éviter les écueils d’une vieillesse à venir, rien n’y fait : je m’y jette peu à peu, inéluctablement. Par bonheur, ces manœuvres sont facilitées par la disparition progressive de tout ce qui m’encombrait tant dans la jeunesse : la méconnaissance du corps et de la pensée, l’inexpérience, l’insuffisance, la vitesse, l’étourderie. Cela a forcément ses effets sur ma façon de travailler. Mais je continue, comme avant, d’écrire des livres où on peut lire presque à chaque page les mots âme , joie , mort , étoiles , chiens , beauté , douleur . Je ne vois pas bien ce que je pourrais faire d’autre.
J’ai fini par en vouloir à ces personnages qui me vampirisaient jusqu’à se prendre pour mon ombre. À ce compte-là, aussi bien les congédier pour parler enfin en mon propre nom. Ce que je peux encore raconter, je crois pouvoir le dire sans travestissement romanesque.
André Major L’Esprit vagabond
9 janvier
Il n’y a pas de mystère : si le protagoniste principal que je mets dans mes livres me ressemble tant, c’est qu’il s’agit évidemment de moi-même. Ma vie, bien sûr, n’est pas plus intéressante qu’une autre. Mais je crois profondément à cette idée paradoxale que, pour toucher à l’universel, l’écrivain doit passer par l’étroit chenal de sa propre personne, atteindre cette sorte de territoire commun à tous les humains qui se situe tout au fond de lui-même. C’est un art en soi. Je ne suis pas sûr de toujours y parvenir. Lorsque je me relis, je rencontre bien dans certaines pages cet être universel que je tente de cerner. Puis je le perds à la page suivante, comme si les mots étaient insuffisants pour saisir un peu longuement cette substance changeante dont est faite la nature humaine. Je me dis souvent que la question de l’art, de tous les arts, est peut-être dans cette quête.
Et puis, si j’ai de moins en moins recours à un personnage, c’est que je ne me résigne plus guère à laisser parler en mon nom un être qui n’existe pas dans la réalité. J’ai illustré cela le plus clairement possible dans Le Hasard et la volonté , en donnant à l’homme croupissant au fond de sa prison le même nom que moi, en lui fournissant aussi une histoire qui corresponde au moins pour les trois quarts à cette espèce de songe bouleversé que je fais parfois de la mienne. Cet inconfort à l’idée de disparaître au profit d’un double m’est inspiré par l’engagement secret que j’ai pris à l’égard de mon corps. Je tolère mal, désormais, de prêter ce corps à un fantôme. J’ai vécu, déjà, au cours d’une certaine agonie, lors d’un faux rendez-vous avec ma mort, cette perte momentanée de ma personne, de ses facultés, de son destin même. Cette expérience est encore aujourd’hui si anormale à mes yeux que je ne souhaite la reproduire sous aucune autre forme, pas même en m’éclipsant sous les traits d’un héros de roman. J’ignore si cela est compréhensible pour d’autres esprits que le mien. Je tente, en vain il me semble, d’expliquer cette sensation d’avoir une fois perdu le corps (un peu, je présume, comme on perd la raison), d’avoir renoncé pour un temps à la vie de ce corps, ou plutôt d’avoir considéré comme la vie elle-même cette inertie des membres, cette dure immobilité de la pensée, ce repos surhumain. Oui, il me sera bien difficile, dans mes romans à venir, de me glisser dans la peau d’un autre. Si jamais j’y parviens, ou si j’y consens, j’aurai toujours un peu l’impression d’habiter cet homme-là non pas comme un intrus, ni même comme un mort, mais à la façon d’un être dépossédé de sa substance. Je ne pousse pas l’imprudence jusqu’à affirmer qu’on reconnaîtra toujours ce grand corps un peu penché, ce dur visage adouci par l’amour, ces longues mains faites pour tout prendre. Mais, au fond de moi-même, je sais qu’il s’agira toujours bel et bien de mon corps, de mon visage et de mes mains.
Quelque chose a changé profondément. Il me vient parfois cette pensée troublante qu’en m’inventant un personnage, en l’autorisant à se prendre pour moi, je m’essayais à venir au monde. C’était un peu comme si je cherchais à sourdre de moi-même. À défaut de m’être rencontré tout à fait, de me connaître suffisamment pour accomplir enfin l’aventure faite pour moi et dont je sentais l’appel, je tentais de prendre corps , c’est-à-dire d’acquérir à travers un autre une forme plus définitive, de préciser ma vie. Une certaine inquiétude motivait peut-être mon empressement à mettre en scène ces inconnus qui me ressemblaient au point d’adopter mes vues, d’éprouver mes joies, de souffrir de mes maux.
Je me souviens en tout cas d’avoir vécu jusqu’à l’âge de quarante-quatre ans avec la crainte de rester étranger à mon corps. L’expérience saisissante que j’avais de cette fabuleuse mécanique humaine me tenait curieusement éloigné d’elle : je n’arrivais pas à me convaincre que cette pompe, ces canalisations, ces filtres, ces gonds, ces influx électriques, jour après jour me donnaient la vie. Il devait y avoir autre chose que j’ignorais. Je ne m’apercevais pas qu’il n’y avait en fait rien d’autre. Sans doute aura-t-il fallu que ce corps se brise extraordinairement, puis que l’esprit, son invisible prolongement, soit appelé en renfort, pour que je me sépare de la chair des autres et m’installe à demeure en moi-même, en somme pour que je naisse finalement.
10 janvier
J’ai fait le nécessaire pour que l’âge ne soit qu’un obstacle mineur. Comme toujours, l’opulence est hors de ma portée. Les fades questions d’argent sont une fois pour toutes réglées : à moins de repousser l’échéance et de vivre jusqu’à cent ans, ce que tout mon corps conteste déjà, je n’aurai pas à me tracasser pour mon confort matériel. La question de l’abri surtout m’a absorbé. J’ai voulu que le mien entretienne le plus longtemps possible ce bonheur simple, pour moi plus fort même que les livres : rentrer chez soi. Par chance, j’ai réalisé tôt ce vœu. J’entre depuis douze années avec la même secrète joie dans une maison somme toute modeste, mais que certains travaux de l’amour, confinant à ceux de l’architecture, ont fini par magnifier. Je m’y acquitte de mes tâches d’écrivain, qui sont de plus en plus celles du jardinier : j’aide une plante à porter ses fruits. J’y aime une femme dont je ne me suis pas lassé, et avec laquelle le lien, quoi qu’on en dise, est désormais trop ancien pour être menacé. Jusqu’à la fin, nous profiterons ensemble du spectacle que nous offrent ces passants légers que sont les renards et les chevreuils. Couché en travers du seuil, un chien, trop vieux maintenant pour nous accompagner dans nos déplacements, guette silencieusement notre retour. Je me suis amusé à croire que, pour tromper son attente, il songeait comme nous au reste de sa vie.
À moins d’un malheur, le bon réglage de ma santé mentale me semble lui aussi assuré. Les délires qui me restent ne me viennent plus que des sens : aucun ne concerne comme avant les rouages de l’esprit. Je vois sans regrets s’évanouir l’époque de mes égarements, de mon désarroi. J’ai cessé il y a plus de dix ans, autour de la quarantaine, d’encourager chez moi cette enflure des perceptions que les jeunes gens prennent pour de la fougue. D’une certaine manière, l’âge m’a sauvé. J’ai tenu en m’y enfonçant à reconsidérer le plus régulièrement possible mes idées et, s’il le fallait, à les corriger. Beaucoup n’ont pas résisté au grand époussetage auquel je me livre d’ailleurs encore. L’une d’entre elles, l’idée de la mesure, est en tout cas restée intacte, et ne m’a pas quitté, peut-être justement parce qu’elle s’intéresse à l’âge mûr, et à la vieillesse. Je l’ai évitée de mon mieux pendant quarante ans. Après tout, il n’était pas indispensable que l’adulte utilise dès le début ce que l’enfant pressentant l’avenir lui avait glissé à l’oreille. J’ai fait comme les autres : j’ai refusé pour ma jeunesse cette dure exigence de pondération, que je confondais avec un frein, ou avec la détestable économie des sages. Mais il a bien fallu à la fin que j’y consente, puisque c’est encore cette mesure qui m’explique le mieux. Je ne m’épuise plus en vaines justifications. J’accueille la part de moi-même, la plus considérable, que l’agitation du monde n’est pas complètement parvenue à atteindre. Ma dissolution progressive dans l’âge, et donc la venue éventuelle de la mort, ne sont pas les seules responsables de cette acceptation. Avec le temps, j’ai cru bon d’accorder à mon bonheur ce qu’il me réclamait de frugalité. J’ai été bien récompensé : c’est à ce prix, en définitive peu élevé, que j’ai pu conserver la santé d’un esprit peu fait pour la douleur.
Il sera plus difficile de vivre avec mon corps. L’ombre que cette grande silhouette projette sur le mur du jardin me paraît déjà moins droite. L’escalier qui mène à la chambre est depuis un moment moins aisé à gravir. L’angoisse heureusement n’a rien à voir dans cette lente diminution de la force. À ce sujet, mes rencontres occasionnelles avec ma mort m’ont bien apaisé. Ce n’est jamais à cause d’elle que je souffre : rien ne m’effraie dans ce si naturel retour de la chair au matériau initial. Simplement, je vois bien que le corps se broie à force de chercher dans sa pauvre aventure les indices d’une veine, d’une strate plus longue que prévu, un or du temps.
Il me reste bien sûr quelques peurs, d’ailleurs fabriquées par moi, que j’ai à tort négligé de dénouer. La plupart me nuisent encore, mais je sais ce qu’elles répandent aussi de lucidité sur ma vie. Je ne lutte plus. Autant que possible, je laisse ces ombres glisser sur les quelques objets qui comptent vraiment : la maison dans laquelle je m’éteindrai un jour, le visage aimé de Manon, la table où je travaille. Je m’ajuste de mon mieux à certaines formes que prennent avec le temps des hantises que j’avais crues passagères. Il est trop tard : sur ce plan du moins, je ne changerai plus beaucoup. Ce n’est peut-être pas après tout une si regrettable affaire. Il ne me déplaît pas de sentir en moi que quelque chose d’aussi changeant que ma peur se fixe finalement, emprunte à l’éternelle et immobile méditation des statues. En un sens, cela me rassure. J’y puise à ma façon ma part d’immortalité.
depuis le temps que les couchants se répandent à tes pieds
à la façon des fruits dans l’écuelle du verger
rien n’a changé à part la lourde nuque du lilas
reprisant la vitre qui respire tout bas
les hectares de clarté ensemencés à la main
appuient le torse contre le jardin embelli d’alevins
et même si le corps retourne en toi son très pur sablier
les buissons de ton sang continuent chaque année de donner
leurs récoltes d’oiseaux et de chants mélangés
beaux ruisseaux bariolés de poissons
où les pierres se jettent emplissant leurs poumons
d’avenir et de feux clôturés de limons
prenez soin de cet homme qui dort
c’est mon père enterré sur le bord
de la source que votre front délicat picore
Il ne faut pas s’astreindre à une œuvre, il faut seulement dire quelque chose qui puisse se murmurer à l’oreille d’un ivrogne ou d’un mourant.
Emil Cioran De l’inconvénient d’être né
11 janvier
Je ne relis jamais les livres que j’ai écrits sans une certaine indifférence. Ces phrases-là ne me sont visiblement pas adressées, et d’autres que moi doivent y répondre. À certains moments, elles me semblent même avoir été écrites par quelqu’un d’autre. Je lutte de mon mieux contre ce fantôme qui travaille à ma place. Mais je n’y peux rien : à distance, je me reconnais mal, et me trouble d’avoir été si curieusement absent de moi-même. Presque rien ne me reste de ces heures, pourtant parmi les plus élevées de ma vie, au cours desquelles je bâtissais un monde en froissant machinalement le coin d’une feuille. L’hirondelle qui passait devant ma fenêtre m’absorbait davantage. Je me souviens d’elle avec plus de précision que de la phrase soulignée plus tard par le lecteur fidèle, ou durement débattue par le critique. Cette distraction soudaine que m’offrait un oiseau me forçait à rompre avec tous mes plans d’architecte : je renonçais sans le vouloir à l’édifice ou au puits que j’assemblais, je posais un instant sur le sol ces pierres que sont les images, ce ciment que sont les idées, ces solives que sont les mots. Peut-être en effet sommes-nous dans la pensée comme dans un monde à construire, ainsi que le sont tous les mondes rêvés. Mais je l’ai dit : j’éprouve à propos de ceux que je crée un étrange détachement. Mes livres n’expliquent pas assez ma joie, et je cherche encore dans leurs pages autre chose que cette figure à la fois vraie et gauchie qu’elles me renvoient de moi-même. Je ne suis pas sûr de bien identifier l’homme que j’y rencontre de dos, penché sur sa table, appuyant sa tempe sur les doigts. Et le pas que je fais de côté n’y change rien.
Il faudrait, comme tout écrivain, que je mette dans mes livres ce que j’aperçois le mieux. Mon bonheur est mon matériau le plus sûr. Je ne suis toutefois parvenu à bien traduire ce bonheur qu’en de rares moments, ceux où j’ai le plus fidèlement ramené à l’échelle humaine les dimensions du monde. Par exemple, je n’ai pas voulu concevoir l’âme autrement que comme une conséquence du corps, l’aboutissement magnifié du sang, et sa solution à un aménagement trop purement mécanique de la matière. Et je n’ai pas consenti à me tourner vers un dieu au moment de la mort de ceux que j’aimais, j’ai refusé de me laisser distraire par ces croyances compliquées qui nous détournent des faits. Le plus urgent était toujours de retrouver la plus intacte possible ma joie, et de faire mentir l’odieuse opinion à l’effet que la douleur est utile. Il est peu probable qu’on m’entende dire un jour que les épreuves ont du bon : je n’ai pas en moi ce détestable sentiment religieux, ni même un peu de son résidu, qui accorde un grand prix à la peine, à la douleur et à la fatigue. Et s’il m’est arrivé que le malheur me fasse progresser, c’était encore parce qu’il renfermait le germe d’une joie : le pur malheur ne m’a rien appris. Même incomplètement, même trop vaguement, j’ai beaucoup écrit à propos de cela. Je me suis d’ailleurs demandé si mes livres n’avaient pas souffert de mon incapacité à me désespérer. Ce questionnement dure encore. J’aurais peut-être davantage encore connu de succès si j’avais comme tant d’autres décrit en détail, et presque avec délectation, les drames et les catastrophes des existences humaines. Quoi qu’il en soit, tous les dangers et les obstacles ne sont pas venus à bout de l’idée générale que je me fais de l’homme et du monde. Si ma chance me quitte, il se peut que mon idée finisse par se modifier, mais au désenchantement je préfère encore les discutables probabilités de l’optimisme et de l’ambition, à cette déconvenue de l’esprit que rien ne rassure, la sage patience de l’investisseur qui regarde au loin.
12 janvier
Je ne me souviens plus à quel moment j’ai cessé de lutter contre les mots. Mais je me suis surpris ce matin encore, pour exprimer mon idée sur la page, à acquiescer à ceux qui s’imposaient plutôt qu’à ceux que j’avais choisis. Comme il m’arrive souvent, la décision que j’avais prise de décrire les objets sous un certain angle était soudainement détournée. Je m’étais fié à ce sentier grimpant, bien balisé, sur lequel nous entraîne trop l’esprit. Pourtant, l’intuition, l’inconscient et le goût ont aussi leur pente. Il n’est pas mauvais qu’on y fasse quelques pas, qu’on y suive pendant un moment une piste, qu’on en pourchasse les ombres. Les trois pages que je m’oblige à écrire chaque jour ont beaucoup gagné à ce jeu : je n’y rencontre plus comme avant cette espèce d’hésitation que je prenais pour de la minutie, mais qui en fin de compte n’était qu’une autre forme de ma méconnaissance. Et cependant je commets encore des maladresses : des passages que je crois à tort beaux ou utiles sont dangereusement laissés tels quels. Je me relis mal : j’entre dans mes pages comme dans une maison hantée. J’y croise des fantômes que je ne suis pas si sûr de vouloir regarder en face. C’est pourtant le risque que j’ai accepté de courir en écrivant des livres dans lesquels la vie intérieure est en quelque sorte le socle où repose tout le reste.
15 janvier
Mon habitude de l’observation est ancienne. J’en retrace les premières expressions dans le souvenir de mes jeux d’enfant, dans le dessin presque à l’équerre que je faisais des étoiles clignotant à ma fenêtre. En vieillissant, j’ai cru voir cette habitude s’évanouir. Je ne m’apercevais pas qu’elle prenait en fait d’autres visages. La présence de l’amour, par exemple, était de plus en plus dans ma vie une affaire de petits détails. Je cessais de rechercher les formes, au fond assez grossières, qu’il n’avait plus. Je commençais à entretenir celles, plus fines, qu’il prenait à la longue. Puisque je n’ai pas séparé en moi l’homme de l’écrivain, mes travaux d’écriture ont aussi bénéficié de cette plus subtile application dans le détail. Quelques efforts, d’ailleurs moins nombreux qu’on le croit, m’auront été nécessaires. Mais je suis venu à bout, au moins pendant quelques heures chaque jour, des bruits dont l’esprit se meuble. Ces éclaircies, quoique toujours précaires, m’ont permis d’entendre pour la première fois un froissement léger, presque inaudible. J’ai appris à tenir compte de ce bruit de tangage. Je n’y échappe plus de toute façon : il me semble percevoir dans le mystérieux balancement qui le cause un mouvement naturel de l’être. En tout cas, je n’écris plus rien qui ne soit accordé avec ce rythme. J’ai longtemps jugé que la pensée et l’émotion devaient prendre le dessus sur tout le reste. Je tâche de ne plus commettre cette faute de goût. À présent, lorsque je reviens sur mes pas et me relis, je me réjouis d’apercevoir en premier dans mes phrases non pas les effets d’un raisonnement, ou ceux d’une fièvre, mais plutôt le calme motif d’une cadence. C’est ensuite seulement que la pensée m’apparaît, puis que le sentiment se dégage de cette sorte de musique qui les annonce. Je lis partout dans les livres de nos romanciers des phrases haletantes, mais dépourvues de rythme. Peu d’entre elles invoquent la beauté, la puissance, et surtout cette espèce de chant que tout homme un peu attentif sent monter du plus profond de lui-même. Plus le temps passe et plus je me persuade qu’écrire équivaut pour une bonne part à chanter. Les livres dont je me rappellerai seront ceux qui m’ont bercé. Tous les autres sont oubliables, parce que je ne parviens pas à en retrouver le refrain.
18 janvier
J’ignore quasiment tout de l’étrange pulsion qui m’a poussé, le 1 er janvier, à faire mon entrée sur Facebook. J’observais de loin la cohue provoquée par ce nouveau moyen de signaler sa propre existence au reste de la planète. À distance, je n’étais pas sûr de vouloir participer à ce grand bavardage mondial. Je restais avec le sentiment vague d’une supercherie : en quoi tout cela rapprochait-il réellement les hommes entre eux ? L’image persistait en moi d’un immense feu de camp autour duquel les campeurs s’attroupent mais n’échangent rien. Puis, à partir du 17 décembre 2010, j’ai vu comme tout le monde les Tunisiens en colère forcer le président Zine el-Abidine Ben Ali à quitter le pouvoir, et plus tard les Cairotes se rassembler en masse sur la place Tahrir, et se fissurer les bases de presque toutes les dictatures arabes. L’Histoire tout à coup s’accélérait sous nos yeux : à celles de la Tunisie et de l’Égypte s’ajoutaient les révoltes libyenne, yéménite, syrienne et celle du Bahreïn. J’ai tout de suite aimé l’idée que Facebook ait pu être, avec entre autres la télévision satellitaire et les téléphones mobiles, l’une des courroies de transmission permettant ces soulèvements. Mais en dehors de l’utilisation prodigieuse que les populations opprimées en avaient faite, je continuais à ne pas bien comprendre ce qu’on attendait tant d’une telle invention. Rien ne m’attirait moins que la perspective de m’en servir comme on me le suggérait. C’est à pas de loup que l’être farouche que je suis a finalement fait son entrée dans ce vaste espace si densément peuplé. J’ai mis du temps à me sentir à l’aise parmi tous ces étrangers s’agitant extraordinairement, parlant fort, criant parfois, s’insurgeant souvent, riant aux éclats ou murmurant, s’émouvant de la moindre image, réfléchissant tout haut, affinant des idées formidables ou alimentant les discussions les plus inintéressantes. Tous me paraissaient venus là pour la même raison : briser leur solitude, et tenter de voir si les autres éprouvaient comme eux le même pressant besoin de confidences. Je venais de m’immiscer dans une vaste assemblée planétaire où chaque membre était invité à s’avancer au micro et à tout dire. Mais je le répète : puisqu’ils ne se rencontraient jamais, il n’y avait pas de réelle communion entre tous ces gens. En définitive, chacun parlait à un mur, dont la surface lisse renvoyait un écho, mais un écho seulement.
N’empêche : j’ai entrevu dans cette masse d’aveux le portrait embarrassé mais infiniment touchant d’une humanité comme assoiffée de contacts, impatiente d’un rendez-vous avec elle-même. Je ne sais pas jusqu’où ira cette pensée, mais l’idée me vient que, dans certaines formes de rassemblements, la force du nombre remplace la religion, équivaut à la rencontre avec un dieu que nous n’arrivons pas à trouver ailleurs. Je me dis parfois que si j’ai tenu à mêler ma voix à toutes les autres, c’est justement parce que j’expérimente moi aussi cette envie d’une telle rencontre. Il y a dans Ceci est mon corps une scène où Jésus, marchant dans une forêt de la Gaule antique, découvre un chevreuil à l’agonie, incommodément allongé sous le feuillage d’un chêne. Une mystérieuse tendresse s’établit aussitôt entre eux, poussant Jésus à accompagner jusqu’à la mort l’animal blessé. Si j’ai écrit d’un trait ce passage du livre, c’est qu’il existait déjà sous une autre forme dans la vie réelle : j’avais joué avec mes frères et ma sœur ce rôle d’accompagnateur au chevet de ma mère mourante. La venue de la mort, au bout de trois jours d’une veille assez fébrile, avait avivé en moi la plus ancienne attention pour tout ce qui me dépasse. Je retrouve sans doute un peu de cette attention dans mes jeux sur Facebook avec mes correspondants du monde entier. J’y traverse un seuil. J’y touche presque un visage.
« L’homme est Homo demens autant qu’ Homo sapiens, rappelle justement Edgar Morin. C’est-à-dire que l’imagination fait partie de la nature humaine aussi sûrement que tout autre trait. En accusant l’imagination de nous détourner du réel, les philosophes classiques se sont justement interdits de voir cet aspect central des conduites humaines : la capacité à produire de l’irréel, l’aptitude à divaguer, rêvasser, fantasmer, imaginer, innover, inventer, créer, est la marque de l’humain autant que de la raison pure. Pour Martin Heidegger, la seule vraie pensée est d’ordre poétique et s’oppose à une science sans âme. L’esprit humain est hanté par deux tendances contradictoires : l’ animus et l’ anima , c’est-à-dire la raison et l’imagination. Leur opposition repose sur un faux clivage. L’imagination est un mécanisme général de la pensée, qui fournit un puissant ressort pour la connaissance, la production technique, la formation de projets personnels ou collectifs. Au cours de la vie, la machine à produire du rêve ne s’éteint jamais. »
Jean-François Dortier L’Homme, cet étrange animal
26 janvier
Des fruits devenus mûrs, en tombant au pied de ma vie, ont enfoui une graine. Ce sont mes actes d’enfant jamais revenu de sa surprise, ceux de l’homme que j’abrite et qui en veut au monde d’être ce qu’il est, ce sont tous mes trajets, mes reculs voulus ou accidentels, la masse de mes attentes, plus ou moins lourde à porter selon les jours. Lorsque je songe un peu longuement à ce qui m’attend, je découvre que je ne suis jamais parvenu à agir sur cet avenir qu’en me tournant vers le passé, et en me servant de ce que mon histoire avait pu m’apprendre. Et pourtant, je sens bien que ce passé est mort, qu’il n’est plus réel, en quelque sorte. Je l’ai dit : il me semble que l’avenir a plus de poids. Ce n’est pas qu’il existe davantage. Simplement, ce que j’en imagine est plus visible, et peut-être plus exact, parce que contrairement au passé, aucun brouillard, aucune poussière ne le voilent à ma vue. Et je ne suis pas loin d’ailleurs de le préférer au présent lui-même, dont l’exaspérante lenteur à se transformer finit par m’agacer.
Je satisfais en partie ma curiosité en écrivant depuis trois ans un livre qui dépeindra ce que pourraient être les hommes et le monde dans mille ans. Quelques nostalgiques, et beaucoup de pessimistes, affluent à ma porte. Je les écoute me répéter en se tordant les mains leurs arguments si lassants. Ils tentent de me convaincre. Ils me trouvent bien insensé d’espérer en l’avenir, eux qui pourtant continuent de faire des enfants, de travailler, de vivre. Mais je persiste à accomplir mon métier d’écrivain, qui consiste précisément à se projeter dans d’autres mondes que celui-ci, ou plutôt, à réfléchir à sa suite si compliquée. La belle civilisation d’hommes, de femmes et d’enfants à laquelle je pense pour mon livre ressemble peut-être moins que je ne l’imagine à la nôtre. Je ne peux nier pourtant que j’y reconnais vaguement notre époque si avide de réponses. La différence capitale entre ces deux humanités tient sans doute au fait que celle que j’invente pour le futur opte pour les solutions que nous nous refusons encore. J’ai eu cent fois cette pensée selon laquelle nous gardons beaucoup en commun avec les bêtes, et sommes misérablement éloignés d’être des hommes. Cent fois l’idée m’est venue que la haine, la stupidité et la violence de l’espèce allaient être dans l’avenir significativement repoussées par notre combat contre l’ignorance, la pauvreté et l’incurie, par l’instauration d’une sécurité assurée pour tous, la rectification d’une justice aujourd’hui trop mal appliquée. Il le faudra bien.
27 janvier
Les quelques notes prises hier m’ont incité ce matin à travailler pendant une heure au manuscrit de L’Invention de l’immortalité . Je m’impose d’élaborer lentement ce livre ambitieux, qui est moins un roman qu’une vaste rêverie sur l’avenir. J’aime encore la sorte d’hommes que j’y ai mis, qui dans cet avenir si éloigné se préoccupent plus que nous d’éducation, de démographie, de ressources énergétiques et alimentaires, du partage de la richesse. La place que tiennent dans la destinée humaine l’Histoire et le progrès, l’intelligence et la déraison, la peur, le courage et la lucidité y est aussi constamment évoquée. Surtout, le titre même de l’œuvre suggère, pour cette humanité enfin pacifiée, juste, et moins tragiquement troublée que la nôtre, l’existence d’un enjeu que les sociétés de 2012 peinent à imaginer. En l’année 3050 de notre ère, les humains ne meurent plus, sauf par accident. Les progrès toujours plus fulgurants de la science assurent désormais à tous non seulement une quasi-immortalité, mais également une vie à l’abri de la vieillesse même, de la maladie et de presque tout inconfort moral. L’ingénieur Tristan Landowski et la psychologue Marie Rosenthal sont des exemples achevés d’individus composant cette civilisation du futur apparemment triomphante. L’un croit fermement au bien-fondé d’une existence humaine indéfiniment prolongée. L’autre n’en est plus si sûre : et si la concrétisation de ce vieux rêve de jeunesse et d’immortalité, cette sorte de séjour dans l’éternité que se sont accordé les hommes se révélait, à long terme, une chose effroyablement dévastatrice ? Et c’est ainsi qu’une idée, particulièrement, fait peu à peu son nid dans ces pages, à laquelle les cerveaux du quatrième millénaire devront se résoudre : la vie sans la mort est un non-sens.
“En somme, en quoi croyez-vous au juste Tristan?”
Songeur, Tristan Landowski fit quelques pas dans le vaste bureau. Quand il passa devant la fenêtre, son regard rencontra, une quarantaine d’étages plus bas, un petit avion-taxi de couleur vive. L’engin, après une valse-hésitation caractéristique des véhicules s’apprêtant à quitter à haute vitesse une zone d’embarcadère, s’engagea en effet trois secondes plus tard en phase exponentielle, rejoignant bientôt l’horizon sans un bruit, en une accélération si fulgurante que Tristan eut tout juste le temps d’en estimer la poussée. “Cinq, six mercks”, songea-t-il machinalement. Puis il resta ainsi quelques instants, les mains dans les poches, le front presque appuyé contre la vitre le séparant de la cité. Le soir tombait. Une pensée simple lui vint, mais un peu vaine, dans cette tour de cent quatre-vingts étages où le temps paraissait parfois étrangement suspendu. “Combien d’êtres humains ont vu cela avant moi : le soir embrasant peu à peu la terre ? Combien ont senti comme moi à cette heure la fin d’un monde, puis ont deviné au cœur même de cet achèvement la venue d’un jour nouveau, rempli de promesses?” Cette pensée traduisait à merveille la nature profonde de Tristan, à vrai dire très semblable à celle de la majorité des individus composant l’humanité de ce début du quatrième millénaire : une nature heureuse (quoique non dépourvue d’un certain sens de la quête , et donc par moments passablement insatisfaite), à l’abri désormais de quasiment tous les tourments qu’avaient connus les hommes du passé. Comme on avait dû se désespérer, souffrir et souffrir encore à cette époque à peine imaginable où le chagrin, l’inquiétude, la maladie, la haine composaient l’essentiel de l’existence humaine et, au-delà, du destin des peuples ! C’était le temps pas si lointain, mais aujourd’hui bel et bien révolu, où la mort elle-même était encore inévitable, et où chacun devait tôt ou tard se mesurer à elle, puis s’y laisser glisser. Car, en effet, on ne mourait plus guère à présent, sinon par accident.

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