Sainte-Adresse... Paradis
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Description



Révolution russe, rideau de fer. Socialisme, capitalisme. Cultures. Quotidiens. Tout les séparait, mais leur foi et un même idéal leur permirent de se rencontrer. Sainte-Adresse... Paradis relate le parcours de cette Française et de ce prêtre polonais cheminant ensemble, comment et pourquoi ils vont unir leurs destinées, au service de Dieu parmi les hommes, sur une terre qui leur était étrangère et qu’ils vont, au fil du temps, apprendre à aimer. Pologne, France et Allemagne, trois terres pour un seul cœur.




Ce témoignage d’une vie peu banale souhaite inspirer le lecteur en quête d’un idéal. Il offre des clés permettant de répondre aux questions du sens que l’on peut donner à sa vie, loin des schémas classiques, dans la liberté profonde que seul Dieu offre à l’homme.






Française, élevée dans une famille authentiquement catholique, mais non bigote, Brigitte découvre sa foi lors d’un voyage dans un pays de l’Est, totalitaire et athée, alors qu’elle n’a que 16 ans : la Bulgarie. Elle décide de se mettre en route pour en savoir plus et comprendre comment un système peut arriver à anéantir l’âme humaine. Elle voue sa jeunesse aux chrétiens persécutés. À étudié la langue russe, travaille en France dans divers secteurs jusqu’à l’âge de 35 ans. Employée par l’Eglise, en Allemagne depuis 1988.








Mû depuis toujours par la question du sens et de la Vérité, Bogdan décide de devenir prêtre. Envoyé en Suisse par ses supérieurs pour y étudier le marxisme et l’athéisme, il passe un doctorat à l’université de Fribourg. De loin, il assiste à la fin du « système ». Il lui est alors proposé de venir travailler en Allemagne en manque de prêtres. Actuellement au service du diocèse de Freising-Munich. Prêtre et auteur.



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EAN13 9791093552347
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sainte-Adresse... Paradis Nombre VI de Traces Brigitte Eloy Note: *****



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Brigitte Eloy
Bogdan Piwowarczyk
 
Sainte-Adresse… Paradis
Parcours d’une Française
et d’un prêtre polonais cheminant ensemble
À nos parents, Paulette et Michel Eloy,
Jozefa et Jozef Piwowarczyk,
dont l’amour et l’exemple
ont si bien inspiré nos vies.
 
 
Avant-propos
Si nos vies s’arrêtent demain je sais qu’elles auront eu un sens.
Nous avons mené une vie étrange sur une terre étrangère   : lui, prêtre catholique polonaiset moi, petite Française sans prétention. Il n’y avait aucune raison pour que nousnous rencontrions, encore moins pour que nous cheminions ensemble… et pourtant nosvies se sont construites sur ce schéma peu classique.
Bogdan et moi désirons apporter ici un témoignage cohérent de notreaventure humaine et spirituelle commune. Il nous importait qu’il fût écrit sur unton libre, à l’encre de la sincérité, sans langue de bois. Il ne s’agit ni d’uneœuvre historique ni d’une œuvre théologique.
En ce qui me concerne, plus que tout, c’est la mission de mon ami-prêtreBogdan que j’ai voulu servir, c’est par amour pour Jésus Christ et pour son Égliseque j’ose témoigner aujourd’hui en tant que femme accompagnant l’un de ses prêtres.
 
Le hasard ne favoriseque les esprits préparés
L’existence nous offre des instants-clefs, des moments-phares qui éclairentnotre destinée de leur lumière. Généralement provoqués par des rencontres, des circonstancesinsolites, ces instants uniques nous invitent à nous révéler à nous-mêmes, ils nousconfrontent à notre vérité profonde et sont souvent les moments qui décident denos vies.
Inattendu, survient l’instant du choix. Un regard, une question noussortent de notre torpeur et nous troublent. L’heure de la décision a sonné. Nousne mesurons souvent pas l’importance de cette réponse qui va nous conduire sur telchemin qui fera de nous l’être humain que nous deviendrons un jour. Vingt ou trenteannées plus tard, lorsque nous nous retournons sur notre parcours, il nous arrivede nous demander comment tout cela a commencé. Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Y a-t-il une logique et un enseignement à tirer ? Essayons de démêler les fils de notre vie etde remonter l’enchaînement des événements qui ont balisé le chemin.
 
 
Prologue
ou la naissance du mythe
Ses premières années de vie, Pavel les passa dans les représentationsdiplomatiques où son père avait d’abord été attaché puis ambassadeur. Bruxelles,où il était né, ne lui avait pas laissé de souvenirs marquants. C’est à Paris oùson père fut ambassadeur de Russie qu’il avait grandi. La capitale française avaitété le témoin de ses premiers engagements de jeune homme bien né. Bien fait de sapersonne, sportif, gâté par Pauline, sa mère fort belle, fille unique adorée d’unChancelier de l’Empire, il ne connaissait que les beaux quartiers. Une vie facilelui offrait tous les plaisirs dont un jeune homme de son rang pouvait rêver. Ilconduisait des voitures de sport, participait régulièrement à des courses automobiles.Puis il avait fait partie de ces pionniers un peu fous qui s’étaient lancés dansla conduite des premiers aéroplanes, qui jouaient avec la mort car ils ne connaissaientpas encore le prix de la vie.
Il était russe, mais Bruxelles, Paris, Bucarest et Rome lui étaientplus familiers que Saint-Pétersbourg ou Moscou. Le Paris de la Belle Époque, del’Amitié franco-russe, était à la mesure de sa folie slave qui ne connaissait pasde mesure… Puis, avait éclaté la Grande Guerre. Le Tsar avait rappelé ceux qui devaientservir l’Empire, c’est ainsi qu’il avait fait partie d’un des premiers escadronsde pilotes de l’armée russe. Blessé lors d’un combat, il se trouvait encore en convalescencelorsqu’éclata la Révolution. La Russie était à feu et à sang. De ces quelques annéesen Russie il ne gardera que le souvenir de la folie et de la haine. Sans transition,il avait fait connaissance d’une patrie qui ne lui avait montré d’elle que violenceet cruauté, guerre et révolution. L’enfant gâté avait dû mûrir d’un coup. Retourneren France, revoir Paris, vivre en paix dans la douce France était le rêve qui luipermettrait de tout supporter. Très aimé par son aide de camp, celui-ci s’étaitjuré de le faire sortir de ce pays en folie, et de lui sauver la vie.
La traversée de la Russie dura trois semaines. Ballottée sur des routeset des chemins périlleux, la vieille guimbarde qui les transportait n’avait plusrien à voir avec les élégants bolides qu’il avait conduits jadis, aux beaux joursde sa jeunesse, sur les pistes de Dieppe et de l’Île-de-France. Il lui fallut surmonterla peur constante d’être découvert, la faim, la soif, se cacher la nuit pour sereposer un peu, surmonter la souffrance occasionnée par ses blessures trop fraîcheset surtout, ne pas être reconnu. Son nom aurait suffi à le condamner s’ils avaientété pris, alors bien sûr il n’avait emporté ni effet ni papier. Son laissez-passer,s’ils parvenaient à franchir la frontière, avait été pensé juste avant leur départprécipité.
Dans sa prime jeunesse, Pavel était devenu l’ami du futur roi Karolde Roumanie et il comptait sur son soutien s’il parvenait à se rendre jusqu’à lui.Roulé dans son tapis, il ne pouvait que prier et espérer, ne se plaignant pas, tenupar l’idée de retrouver bientôt Paris.
Déjouant les derniers contrôles des Rouges, son fidèle et courageuxaide de camp parvint enfin à les faire sortir du pays et ils arrivèrent à Bucarest.La misérable camionnette se gara où elle le put, non loin du Palais. Pavel en sortit,hirsute, barbu, crasseux, mais un peu reposé depuis qu’ils avaient franchi la frontière.C’est avec un ton plein d’assurance et d’autorité qu’il s’adressa à la sentinelle.Il se présenta et, constatant l’incrédulité du garde, il arracha le chiffon dégoûtantqui lui servait de chemise. « Faites porter ceci à Son Altesse !   » Sonseul document était cette chemise, aux initiales de Karol, offerte jadis par sonami et qu’il avait eu la bonne idée de revêtir avant de s’engager dans cette coursefolle et périlleuse. La sentinelle, troublée par l’autorité de ce diable qui luifaisait face, n’hésita pas trop et fit porter le « document » où il se devait. C’est ainsi que Pavel et sonaide de camp reprirent visage humain. Le voyage jusqu’à Paris ne fut plus qu’uneagréable promenade dans un wagon de 1 re classe de 1920.
Le Paris de la Belle-Époque de son enfance avait fait place, en cesannées d’après-guerre, à celui des Années folles. Comme des milliers de réfugiésrusses et d’autres pays touchés par les événements politiques d’alors, ils s’installèrentdans ce Paris qui faisait rêver le monde entier. Pour lui, qui avait été instruiten français, qui avait grandi et passé sa jeunesse sur cette terre, la France étaitun choix évident. Bien que le Tsar eût fait rapatrier les fonds des riches Russesde l’étranger pour financer la guerre, il leur restait suffisamment d’argent, depropriétés et de biens dont ils pourraient encore tirer quelque chose pour vivre« décemment » dans ce pays merveilleux.
Avant toute chose, il fallut trouver un appartement. Ce fut chose facile.Pavel se décida pour un magnifique rez-de-jardin sur le Champs-de-Mars, avenue ÉmileDeschanel, près de l’École Militaire. Très vite cependant il dut se faire hospitaliser.Ses blessures, aggravées par l’épreuve de la fuite de la Russie, le faisaient beaucoupsouffrir. Une clinique confortable, quelque part dans un quartier calme de Paris,fut choisie. Il s’y installa et fut bien soigné. Il alla mieux. Pavel était amoureux.Une jolie infirmière auvergnate lui avait redonné la force de vivre. Cette Française,sincère et aimante, avait succombé au charme irrésistible de ce bel homme brun,racé et noble, dont l’intonation de la voix, le léger accent, le regard perçantet les traits trahissaient une origine plus orientale encore… l’Empire russe conduitjusqu’au fleuve Amour.
Marie, l’Auvergnate, intelligente, mais simple, aimante et sincère,chérissait Pavel d’un amour pur. Elle n’était pas une intrigante. Sans comprendrece qui lui arrivait, elle se retrouva prise dans le tourbillon parisien des Annéesfolles où toute l’aristocratie russe virevoltait. Pavel et Marie s’aimèrent. Ilseurent une fille qu’ils prénommèrent Paulette, selon la mode des prénoms d’alors.Dans l’appartement du Champs-de-Mars défilaient en permanence les plus grands nomsde la noblesse russe. Chaque soir était une fête. On faisait livrer les repas parle grand traiteur parisien Potel et Chabot. Les Russes se retrouvaient, déclamaientde la poésie, refaisaient le monde, rêvaient à leur prochain retour en Russie, annonçaientqu’ils se suicideraient le lendemain… et le faisaient, ou repartaient se faire tuersur la terre russe… Marie était confrontée à cette folie qui la dépassait, à laquelleelle n’avait pas été préparée. « Je vous aime pour vous et non pour votre argent », répétait-elle à Pavel qui voulait la couvrirde bijoux et de fourrures car il l’aimait. Il songeait à l’épouser, mais le défiétait trop grand pour Marie. On appelait Paulette « la petite princesse ». Elle servait de modèle à Miss Polk, une voisine,nièce de l’ancien président des États-Unis, qui peignait des tableaux. Ses portraitspartaient pour l’Amérique. Toutes les dames de l’immeuble aimaient la « petite princesse » intelligente, charmante et mignonne. Elle faisaitrouler son cerceau dans les allées du Champs-de-Mars sous le regard soucieux desa mère qui redoutait que « la famille russe » ne l’enlève ou ne la ramène en Russie si elle retournait là-bas.Finalement, quelques années plus tard, Pavel disparut…



 
Pavel, le grand-père russe de Brigitte, Marie, sa grand-mère auvergnateet Paulette, leur fille, mère de Brigitte
 
La petite princesse et sa mère se retrouvèrent seules, perdirent leurstatut, et l’époque dorée se transforma en temps difficiles pour la mère et l’enfant.Marie reprit sa tâche d’infirmière. Les années passèrent. Le parrain de Paulette,général de division, se chargea de son éducation. Puis la petite princesse rencontrason prince charmant, Michel, l’amoureux inconsolable de la mer et des bateaux.

Paulette, Michel et Brigitte
 
Un dimanche après-midi de mars 1954…
Un silence suivit l’innocent clapotis des vagues, la lame se creusa,prit son élan pour venir bientôt se fracasser sur le môle. L’homme qui venait dedéposer la petite fille sur le muret de la digue eut juste le temps de saisir l’enfantet de la serrer contre lui. Seuls quelques embruns avaient réussi à toucher la petitepersonne riant de bonheur. Une sirène retentit soudain. Sur le visage de l’enfant,le rire fit place à la stupéfaction. À quelques mètres de là une impressionnantesilhouette sombre franchissait les digues. « Bahia », dit le papa, « Ba… hi… ia…   », répéta doucement l’enfant comme tétanisée parla stature du monstre d’acier. Son regard se figea sur le colosse, ne parvenantà échapper à son emprise. L’homme lui parlait, mais elle ne faisait que répéter   : « Ba… hi… ia…   » En cette après-midi bruineuse, sur le pont dunavire quittant le port, un homme seul portant chapeau observa la scène et sourittristement.
Il n’avait guère eu le temps de découvrir la ville. Arrivé la veillede Paris il n’y avait passé qu’une seule nuit. Cette cité blessée aux plaies encoreouvertes qui essayait de renaître de ses cendres ne lui laisserait pas un souvenirindélébile. Le tumulte des chantiers, les cratères béants, les baraquements où seréorganisait peu à peu la vie n’avaient contribué qu’à alourdir son cœur. Tristeétape pour un adieu… et c’est pourtant là qu’il avait passé sa dernière nuit enEurope ! Seule imagede bonheur à retenir   : cette toute petite fille riant aux éclats dans les bras de son papa !
L’image fugace de ce bonheur l’avait quelques instants distrait desa mélancolie, mais il l’oublia bien vite pour se concentrer machinalement sur lesillage que laissait le navire dans la mer verte. L’Europe, qui lui avait tant offertet qui l’avait fait brûler de tant de passions, ne remarquait même pas son départ,seule une petite fille l’avait regardé.
« Bahia, quel nom de rêve pour un bateau vous emportant au Brésil,c’est presque trop parfait, pensa-t-il. Quitter cette France au teint gris pourse transporter vers les éternels étés sud-américains devrait me transporter de bonheur ; avoir la chance de rejoindre unefemme merveilleuse qui me fait don de son amour à l’automne de ma vie devrait mevoir reconnaissant et comblé. Et pourtant je ne parviens pas à quitter cette tristessequi m’accable depuis l’organisation de mon départ. Tout ira mieux sans doute lorsqueje n’apercevrai plus ces côtes normandes ; la rupture sera alors accomplie.   »
Bien que les falaises aient depuis longtemps disparu de l’horizon etmalgré la brise et l’humidité, il ne parvenait pas à rejoindre l’intérieur du navire.Chaque minute supplémentaire passée sur le pont signifiait une minute de sursis.De la sorte, il était encore le maître de son temps, libre de changer le cours deschoses. Aller à sa cabine signifiait l’acceptation d’un sort qu’il n’était pas persuadéd’avoir vraiment et profondément choisi et désiré, ce serait une sorte de capitulation.
« Cesse de faire l’enfant, tu as décidé de commencer une nouvelle vie,assume tes décisions et ne pleure plus sur tes bonheurs passés, tu as toujours suchoisir, réveille-toi et tourne-toi vers l’avenir », lui cria alors la voix de la raison.Sa cabine lui parut très petite…
 
*
 
Sur une tombe d’un cimetière de Rio de Janeiro retrouvée en 2010 onpeut déchiffrer son nom   : Prince Pavel Ouroussoff et deux dates   : 21.11.1891 – 23.11.1959
Personne n’y porte plus de fleurs depuis longtemps.
La septième corde
La Russie, même lorsqu’elle portait le nom d’Union soviétique n’a eude cesse d’appeler la petite fille que je n’étais plus. À travers mon sang, moncœur et mon âme, elle n’a cessé de me tourmenter, de m’interpeler, ne m’a jamaislaissée en paix. Comme une maladie incurable, douloureuse et douce à la fois, nousétions accoutumées l’une à l’autre. Entre amour et détestation, le monde russe m’accompagneratout au long de ma vie. La mythologie de mes origines, j’ai pu la vérifier. Toutce que Paulette m’a raconté, je l’ai contrôlé. Tout était vrai. Je suis allée au-delàdes propres connaissances de ma mère sur son passé familial, elle qui préféraitne pas savoir de peur d’être blessée à nouveau. Tout au long de mon existence j’aiessayé de suivre les traces de Pauline, de Pavel et de ma Paulette bien aimée, mamère chérie. Percer les mystères qui l’avaient hantée, saisir les secrets douloureuxdont j’avais hérité, les comprendre… il le fallait peut-être aussi pour clore leschapitres de ces vies et trouver la paix.
Dans les années 1976, une nuit d’insomnie alors que j’étais étudianteà Caen, j’écoutais la radio. L’invité d’une émission très tardive était le chanteurMaxime Le Forestier. Il n’était pas venu seul, mais accompagné d’un couple d’amis   : l’artiste soviétique, voix de lacontestation, Vladimir Vyssotski et sa femme, l’actrice Marina Vlady. Le présentateurs’intéressa au Russe et s’étonna que sa guitare fût composée de sept cordes et nonde six. Vyssotski lui expliqua alors   : « C’est une guitare russe, elle est composée de sept cordes… unpeu excessive comme tout ce qui est russe .   » Je crois que c’est sous levocable de « septième corde » que je définirais ce qui me lie à la Russie. Je la sens, elle vibreen moi, même si je ne l’aime pas toujours. Elle touche mon âme et mon cœur, me révolteou m’apaise, m’emporte dans les méandres de ses contradictions, de sa folie, desa cruauté ou de son sentimentalisme, de l’infinité de ses espaces, du froid oude la chaleur de ses territoires. Je suis sensible à la musique de ses mots, desa poésie, de ses outrances, de sa mélancolie ou de sa joyeuse cacophonie. Je porteau fond de moi une nostalgie de cet univers russe qui pourtant n’est pas le miencar, au fil du temps, j’ai compris que ma vraie patrie était la France, mais rienau grand jamais ne m’empêchera jusqu’à mon dernier souffle de vibrer au son de laseptième corde.
 
Brigitte Eloy
Munich, 23 juillet 2014
Fête de Sainte-Brigitte de Suède
Patronne de l’Europe
 
Premiers pas de la Française
1972. De retour dans ma province, après avoir passé à l’issue de monbac une année à Paris, je venais d’avoir vingt ans. Fille unique, aimée sans êtregâtée, bien dans ma peau sans être trop sûre de moi, coquette, j’aimais rire, danser,rêver, lire, écrire… rien de très remarquable en somme. Certains me considéraient,je crois, comme une fille plutôt sympathique, un peu originale, difficilement classable.Aux yeux de beaucoup, du fait que je me débrouillais dans la langue russe et queje ne perdais pas une occasion de me rendre dans les pays de l’Est, j’étais unesorte d’extra-terrestre. À l’époque en effet, les destinations de l’Est européenn’étaient guère à la mode.
Une fois ou deux, j’avais suivi des gens dans des discothèques et celam’avait paru fort ennuyeux, de même que les soirées mondaines avec leur cortègede futilités. Je ne me prenais pourtant pas au sérieux, mais les vraies rencontresme paraissaient, déjà, être la chose la plus importante. Sans doute l’exemple dema mère, engagée corps et âme bénévolement dans l’action sociale, au service deshandicapés physiques et des malades, a-t-il ouvert mon cœur et mon esprit dans cesens. La notion de « service » était au centre de mes préoccupations. Je me sentais à l’écoute desautres, jamais indifférente, curieuse de ce qu’ils pourraient m’apprendre, certainequ’une rencontre pouvait enrichir ma vie, éventuellement la bousculer et lui fairetrouver sa voie. L’horizon illimité du grand large était sans doute ce que mon pèrem’avait transmis en plus du goût pour l’écriture, lui le marin contrarié, passionnédes navires, infiniment nostalgique de la mer, à l’âme de poète, sans préjugé, capabled’être heureux parmi toutes sortes de gens ; mais « étranger sur la terre » comme il le disait. Le Ciel et la terre se rencontrent toujours quelquepart.
Depuis quatre années, j’avais pris l’habitude de partir à la rencontrede ces nations situées au-delà du rideau de fer. La Bulgarie fut ma première destination,j’ai profondément aimé son peuple, son histoire et sa culture. Une famille, aveclaquelle j’étais en contact, m’avait invitée à séjourner chez elle à Sofia en 1968.Inutile d’insister sur le caractère unique et rare d’une telle proposition en cetemps de guerre froide.
Bulgarie de 1968 – voyageinitiatique

Lili, Dimo et Brigitte en Bulgarie (1968)
 
Il convient de revenir quelque temps en arrière, en 1963, année demes onze ans. Pour faire plaisir à une parente auvergnate en séjour chez nous,mon père nous avait proposé de participer à une visite en bateau du port duHavre organisée l’après-midi même pour un groupe d’étudiants étrangers. Sur cebateau, nous avions alors rencontré des jeunes gens fort sympathiques qui noussouriaient beaucoup et à qui nous rendions leurs sourires. Bientôt je lesentendis parler une langue qui, selon moi, se rapprochait de la langue russe, àlaquelle j’avais été initiée par une vieille dame immigrée. Je sentis cependantque ce n’était pas du russe. J’eus alors envie d’en savoir plus. Je pris moncourage pour interpeler une jeune fille particulièrement sympathique et formaisalors ma première phrase en russe   : « Vous parlez en russe ?   », lui demandai-je. «Non, nous sommes des Bulgares et nous parlons la langue bulgare », répondit-elle gentiment. Labalade se passa fort agréablement, nous échangions quelques mots de temps entemps en français ou en russe et beaucoup de sourires. À la fin, cette jeunefille me donna un petit souvenir de son pays en bois pyrogravé et nota sur unecarte postale ses coordonnées à Sofia.
De retour à la maison, très excitée, je racontais cette rencontreà ma mère. Celle-ci connaissait, par la presse, la présence de ce grouped’étudiants bulgares qui donnaient des spectacles folkloriques dans notrerégion. Ayant lu où ils étaient logés, et constatant mon enthousiasme, ma mèreme proposa d’essayer de contacter cette jeune fille et de l’inviter à prendrele thé à la maison. Elle prit son téléphone et expliqua la situation audirecteur du foyer qui hébergeait le groupe, qu’elle connaissait. C’étaitl’heure du dîner. Il alla chercher la jeune fille. Celle-ci arriva trèsembarrassée et répondit dans un français rudimentaire qu’elle n’avait parléavec personne, qu’elle ne connaissait personne… Le directeur la calma en luiexpliquant que c’était la maman de la petite fille du bateau qui l’appelait.Alors, à ce moment, elle se souvint   : « Ah oui, la petite fille !   » Il lui expliqua le butde notre appel. Elle remercia et demanda un peu de patience, elle devaitdemander l’autorisation. Quelques minutes plus tard, elle revint avec lapermission ; rendez-vousfut pris pour le lendemain.
À l’heure dite, le lendemain, la jeune fille se présenta,souriante et gentille, mais pas seule. Un monsieur plus âgé l’accompagnait. Mamère comprit qu’il s’agissait du commissaire politique du groupe. Nous les accueillîmestrès chaleureusement. Rapidement, la jeune fille demanda à aller aux toilettes,je la conduisis. Ce n’était qu’un prétexte pour me faire comprendre qu’elleétait surveillée et que je le dise à ma mère. Du haut de mes onze ans, je nesaisissais pas bien ce que cela signifiait. Ma mère, en revanche, n’avait paseu besoin qu’on lui explique. Au premier coup d’œil elle avait parfaitementsaisi la situation. Le monsieur était très gentil, se présenta et s’excusa dene pas parler français. Il ne parlait que le russe. Alors, tant bien que mal,nous fîmes la conversation. Loubka, la jeune fille traduisait pour Dimo, lemonsieur, et moi je faisais mon possible avec mes trois mots de russe. Celui-ciraconta qu’il venait de se marier et que sa femme faisait des études dephilologie française à l’université de Sofia. Lui était professeur de géologiepétrolière à l’université. Tout se passa fort bien. Au moment de leur départ,je remettais à Loubka, en souvenir, une de mes poupées de collection en costumerégional français, ainsi qu’une autre à Dimo pour son épouse restée à Sofia.
Un mois plus tard, je recevais une lettre magnifiquement écrite,dans un français impeccable, de Lili, la femme de Dimo. Elle me remerciait pourl’accueil réservé à son mari, se présentait, et terminait en émettant lesouhait que, malgré nos dix années de différence d’âge, nous restions encontact. Ainsi Lili devint-elle ma correspondante bulgare. De cette manière laBulgarie entra dans ma vie. Pour Noël Lili ne manquait jamais de m’envoyer unpetit cadeau. Cinq années passèrent.
Au début de l’année 1968, dans sa lettre de vœux, Lili exprima ledésir de faire ma connaissance. À l’occasion du Festival mondial de la Jeunesse [1] ...

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