Soigner du nord au sud
191 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Soigner du nord au sud , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
191 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Danielle Perreault a neuf ans la première fois qu’elle souhaite s’expatrier: son père s’est fait offrir un poste à la nouvelle Université du Rwanda et, pour elle, c’est tout décidé : ils partent en Afrique ! Mais son père, à sa grande déception, refuse... Dix ans plus tard, toujours attirée par l’aventure, elle part enseigner au Togo. Elle reçoit un salaire de vingt dollars par mois, mais elle est logée, nourrie, et on lui fournit la mobylette. Que demander de plus?!

C’est le début de sa grande passion, celle d’aller à la rencontre de différentes cultures. Se destinant d’abord à l’anthropologie, elle bifurque vers la médecine, animée du désir de se rendre utile. Elle exercera souvent son métier parmi les Cris et les Inuits du nord du Québec, pour qui elle développera une profonde affection, mais également autour du globe, participant à plusieurs missions d’aide humanitaire, au Bénin, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, aux Philippines, en Sierra Leone...
Connue du public comme vulgarisatrice et chroniqueuse, chevalière de l’Ordre national du Québec, Danielle Perreault raconte ici ses séjours à l’étranger avec l’exubérance, l’humour et la ferveur qui ont fait sa marque. Elle témoigne du formidable privilège que lui a offert l'exercice de la médecine : soigner et aimer des milliers de personnes, une à la fois.
À notre arrivée à Sokodé, ville située au centre du pays, à 340 kilomètres de la capitale, Lomé, trois gamins portent nos grosses valises sur leur tête et guident notre groupe vers la maison des sœurs de l’Assomption. Bienvenue ! s’exclame sœur Bégonia, une Espagnole tout heureuse de nous voir débarquer. Après avoir raté mon avion au départ de Paris, transité pendant quarante-huit heures en Côte d’Ivoire et voyagé pour la première fois en taxi-brousse, je nage dans le bonheur. J’ai un lit dans une salle commune, au cœur d’une maison au toit de tôle ondulée, sans électricité, mais avec l’eau courante. Je suis presque déçue de ce confort relatif, m’étant imaginé coucher sur une natte par terre dans une hutte de paille !
Chaque jour au guidon de ma mobylette, je suis aux premières loges pour assister à des scènes joyeuses et animées, comme ces ribambelles d’enfants en costume kaki et sac à dos se rendant à l’école, ou ces femmes Kotokoli, un nourrisson accroché dans le dos par un large pagne et une lourde charge sur la tête. Je traverse de longs champs pour rejoindre le collège qui regroupe des bâtiments blancs de deux étages et dont la construction n’est pas tout à fait achevée. L’accueil des élèves est sympathique, leur sourire aux dents immaculées est large et accueillant.
Bien sûr, enseigner à dix-neuf ans est audacieux, pour ne pas dire présomptueux. Mais j’y prends un grand plaisir.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 octobre 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764442142
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0800€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Projet dirigé par Marie-Noëlle Gagnon et Véronique Marcotte

Conception graphique : Nicolas Ménard
Mise en pages : Nathalie Caron
Assistance à la rédaction : Grégoire Viau
Révision linguistique : Élyse-Andrée Héroux
Lecture de sûreté de la présente édition : Sabrina Raymond
Photographies (couverture et cahier photos) : Archives personnelles de l’autrice
Conversion en ePub : Fedoua El Koudri

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. We acknowledge the support of the Canada Council for the Arts.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre : Soigner du nord au sud / Danielle Perreault.
Noms : Perreault, Danielle, Dre, auteur.
Collections : Biographie (Éditions Québec Amérique)
Description : Mention de collection : Biographie
Identifiants : Canadiana (livre imprimé) 20200088661 | Canadiana (livre numérique) 2020008867X | ISBN 9782764442128 | ISBN 9782764442135 (PDF) | ISBN 9782764442142 (EPUB)
Vedettes-matière : RVM : Perreault, Danielle, Dre. | RVM : Femmes médecins—Québec (Province)—Biographies. | RVM : Aide humanitaire québécoise—Récits personnels.
Classification : LCC R464.P43 2020 | CDD 610.92—dc23

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2020
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2020

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2020.
quebec-amerique.com











À mes enfants, Jessica et Éric, à qui je partage ces mots de Pablo Neruda qui m’ont inspirée dans les moments difficiles
« Hoy es hoy y ayer se fue, no hay duda »
(« Aujourd’hui est aujourd’hui, hier c’est terminé, il n’y a pas de doute. »)


AVANT-PROPOS
On me demande souvent ce qui me motive depuis toujours à parcourir le monde sans relâche.
On ne part pas nécessairement pour combler un vide, fuir quelque chose ou chercher une montée d’adrénaline ! Pour moi, partir signifie aller à la rencontre de l’autre et de sa culture : des cultures multiples pour lesquelles j’ai toujours éprouvé une immense passion. Puis, une fois rentrée à la maison, j’espère sensibiliser les miens à la grande indigence qui sévit dans tous les coins de la planète.
En parcourant mes souvenirs, je me suis dit que je ne devais pas garder pour moi des moments si intenses, ces échantillons de vies qui m’ont amenée à côtoyer de grandes souffrances et de grandes forces chez l’être humain ; ces instants où, grâce à mon travail de médecin confrontée à des situations difficiles, j’ai pu mettre des visages sur une tragédie, apprendre le prénom d’un homme, d’une femme ou d’un enfant derrière le séisme d’Haïti ou la crise d’Ebola. Par souci de discrétion, j’ai toutefois modifié les noms de mes patients dans cet ouvrage.
J’ai voulu tracer des portraits d’humains. Raconter ces hommes et ces femmes que j’ai rencontrés autant dans le Grand Nord canadien que dans les pays du Sud et qui, souvent, se sont avérés de véritables héros de l’ombre. Rendre hommage à ces gens à la fois forts et fragiles, combatifs et résignés, qui ont tenté de protéger les leurs, qui se sont dressés dans l’adversité. Eux qui m’ont obligée à me poser la question : Et moi, qu’aurais-je fait dans leur situation ?
Ces gens-là forment l’humanité en marche.
J’espère sincèrement que ce livre vous donnera le goût, à vous aussi, d’écouter ce qui se passe « ailleurs ».
Danielle Perreault


BLIZZARD MORTEL
Puvirnituq (Nunavik), années 2000
La toundra, qui recouvre une bonne partie de l’extrême nord du Québec, est une terre de roche plate et de lichen, dépourvue d’arbres. Avec ses rafales pouvant aller jusqu’à 150 km/h, le blizzard rend la visibilité nulle en soulevant la neige au sol. Toute sortie est interdite. Dans ce contexte, comment l’avion peut-il atterrir pour embarquer mes malades et mes blessés en état critique ? Je hais les blizzards.
Décembre 2003. Mary, une sage-femme inuite, met au monde un nouveau membre de la communauté. Mais trois jours plus tard, cette belle petite fille, cinquième enfant de sa maman de vingt-huit ans, ne va pas bien. Elle refuse de téter et respire trop rapidement. Son état se détériore au point où on doit l’intuber. Je décide de la transférer à Montréal, à 1644 kilomètres au sud. Je contacte le centre EVAQ (Évacuations aéromédicales du Québec), qui juge la situation prioritaire. Un avion-hôpital, un Challenger , est alors mobilisé depuis Québec avec, à son bord, un urgentiste et une infirmière. Cependant, on me dit : Ce n’est pas certain qu’on puisse se rendre . Je regarde dehors pour chercher les indices d’un début de tempête : la danse de bourrées de neige au sol ou un déplacement rapide de flocons à l’horizontale. Rien de tout ça, c’est le calme plat. Mais on prévoit dans les prochaines heures un blizzard qui pourrait nous isoler pendant des heures, voire des jours. Alors, pas d’évacuation médicale, pas de ravitaillement à l’épicerie ou à la pharmacie, annulation des départs comme des arrivées.
Comment pourrai-je offrir des soins intensifs à ce nouveau-né pendant des jours, étant donné le manque d’équipements, de tests en laboratoire et de médicaments spécifiques pour soigner un enfant aussi malade ?
Mais revirement de situation ! Le Challenger tente sa chance pour venir chercher le bébé avant que les vents ne condamnent la piste. À trente minutes de son arrivée, l’ambulance quitte l’hôpital, emportant ma petite patiente vers l’aéroport. À ses côtés, un infirmier qui, faute de respirateur, doit la ventiler manuellement. Comme je suis soulagée de son départ ! Sauf que, dix minutes plus tard, la voix de l’infirmier éclate sur le transmetteur radio. On a pris le clos ! Dans le franc-parler saguenéen, cela signifie que les ambulanciers ont quitté la route, ils sont dans le fossé.
Dans la nuit noire, le chauffeur de l’ambulance, malgré son expérience, a perdu de vue la route, balayée par les vents. Il a basculé sur le côté. Je n’ose pas imaginer l’infirmier essayant de stabiliser l’enfant dans cette position précaire… Les pompiers finissent par arriver pour les sortir du pétrin, mais j’apprends au même moment l’annulation du Challenger .
On n’y voit plus rien. Le blizzard a gagné.
L’ambulance revient donc à l’hôpital avec le bébé, et Julie et moi nous empressons de le prendre en charge. Tour à tour, nous nous relayons pour ventiler la fillette à la force de nos mains (à noter que les ventilateurs n’arriveront à Puvirnituq qu’en 2008, et pas avant 2012 dans les villages de la côte). Pendant notre manœuvre, nous discutons de la prochaine intervention à prévoir selon l’évolution de son état. Parce que ça ne va pas bien : sa tension artérielle chute, elle cesse d’uriner. Nous gardons un contact téléphonique avec un pédiatre à Montréal, mais nous n’avons pas l’équipement pour lui donner des soins optimaux.
La maman, inquiète, nous visite brièvement plusieurs fois dans la nuit, discrètement, sans dire un mot. Les Inuits ont depuis longtemps accepté les sentences parfois cruelles de leur nature nordique. Et ils savent qu’on fait toujours de notre mieux.
Toutes les heures, je jette un coup d’œil dehors en espérant, fort inutilement, le retour au calme. Puis, à 7 h du matin, comme par magie, le vent fou s’est estompé. Sans plus attendre, on relance le Médivac (évacuation médicale, par avion dans le cas présent). Cependant, un autre obstacle se présente : la piste ne peut pas être déblayée pour permettre l’atterrissage du Challenger . Mais pour le Twin Otter, un avion plus petit et beaucoup plus facile à manœuvrer, la piste est praticable. Après toute une nuit au chevet du bébé, nous passons le relais à une autre équipe. Si le Challenger ne peut pas venir à nous, nous irons au Challenger . La petite est mise sur le Twin Otter qui décolle pour Kuujjuaq, à deux heures de vol, où l’attend le Challenger pour la ramener au sud.
La maman ne peut accompagner l’enfant. Elle rejoindra sa fille par vol commercial. Cette règle changera en 2018, sous la pression de la communauté et du personnel médical. Avec raison.
Je rentre à mon logis pour deux heures de repos avant le prochain quart de travail. J’essaie de dormir, mais l’adrénaline, qui nous permet de performer sous la fatigue, ne disparaît pas aussitôt que la crise est passée. Je revois dans mon esprit toutes les minutes de cette nuit infernale en me demandant comment on aurait pu faire mieux.
La petite est bien parvenue aux soins intensifs de l’Hôpital de Montréal pour enfants. Mais elle est décédée deux semaines plus tard, emportée par le VRS (le virus respiratoire syncytial), impitoyable chez les nourrissons.
Dans les circonstances, nous avons fait de notre mieux. Mais il reste que ce genre d’événement est toujours difficile à traverser, même quand ces scènes troublantes font partie de notre vie.
Toutefois, les choses continuent d’évoluer. Ainsi, depuis, des médicaments qu’on appelle « immunoprophylactiques » (anticorps spécifiques) sont administrés à cette jeune population et permettent de réduire de manière importante ce genre de complications chez les nourrissons.


QUAND C’EST ÉCRIT DANS LE CODE GÉNÉTIQUE
J’ai six ans quand la Révolution tranquille commence au Québec. Avec mes parents, mon grand frère et ma petite sœur, nous habitons en banlieue de Québec.
Mon père est représentant pharmaceutique, employé par le groupe français Rhône-Poulenc. Nos voisins sont riches. Un jour que mes parents reçoivent les patrons de mon père à la maison, je commets l’impair d’offrir à ma mère, devant les invités, de rapporter à la voisine l’étole de vison qu’elle lui a empruntée pour l’occasion. Malaise !
Je suis de nature entreprenante mais mon père, qui est très prudent, ne s’emballe jamais pour mes projets. Quant à ma mère, c’est toujours : Go, go, go ! Nous ne manquons de rien, sauf peut-être du piment de l’aventure, pour lequel papa n’a décidément pas beaucoup d’appétit : le père Georges-Henri Lévesque, célèbre intellectuel dominicain, vient de créer la faculté des sciences sociales de l’Université Laval. Il s’en va maintenant fonder l’Université du Rwanda à Butare. Il offre à mon père de l’accompagner pour y enseigner la pharmacie. J’ai maintenant neuf ans, et ce projet m’enthousiasme au plus haut point : je repère le pays sur le globe, pour moi c’est tout décidé, on part pour l’Afrique !
Du plus loin que je me souvienne, le goût de découvrir le monde a toujours été vivant en moi.
Mais papa n’ose pas. Alors on ne part pas. Comme je suis déçue !

À la fin de mon enfance, ma famille s’installe à Montréal, où je fais mes études secondaires, puis mon cégep en sciences sociales. Toutes sortes de voies s’offrent à moi : passionnée d’art précolombien, je songe sérieusement à devenir archéologue. Un peu rebelle aussi, je me vois comédienne ou même agent double. Comme tous les Québécois de ma génération, j’ai reçu une éducation judéo-chrétienne. Un peu missionnaire dans l’âme, je songe à devenir travailleuse sociale pour aider mon prochain, mais l’appel d’aventures palpitantes et de contrées lointaines est plus fort que tout.
Ainsi, après mon cégep, je décide de partir au loin pour au moins un an : des religieuses de ma connaissance, qui ont des missions aux quatre coins du monde, ont besoin d’aide dans leur léproserie de San Pablo au Pérou. Dans les années 1950, le docteur Ernesto Guevara, futur « Che », s’y est lui-même arrêté pendant quelques semaines alors qu’il effectuait un périple à moto à travers l’Amérique latine.
Je me porte volontaire, mais c’est le printemps, et la place ne se libérera pas avant l’automne. Dans l’intervalle, que faire de mon été ?
Durant mon adolescence, j’ai été bénévole avec ma mère auprès des Petits Frères des pauvres. C’est une œuvre française implantée au Québec par Hubert de Ravinel, connu pour son activisme auprès des personnes âgées, démunies et souffrant de solitude. Pour mes vacances d’été, je décide donc de partir faire du bénévolat en France.
Le fondateur des Petits Frères des pauvres, Armand Marquiset, a légué sa maison natale à son association. Grâce à lui, le ravissant château de Montguichet, à Gagny au nord de Paris, est devenu un centre de vacances pour personnes âgées. Des gens pauvres et seuls. Mon rôle consiste à faire de l’animation et à rendre une foule de petits services à la clientèle : apporter les tisanes aux chambres, donner un coup de main aux cuisines et faire les courses. Pour cela, on me fourgue une Citroën 2CV, avec laquelle je dois apprendre la conduite manuelle. Comme j’ai fait beaucoup de moto dans les Laurentides avec ma bande de copains, je comprends vite le principe de l’embrayage… ce qui ne m’empêche pas de caler à quelques reprises et de paralyser la circulation, au grand dam des Français qui croisent ma route !
Je passe un été de rêve en compagnie de personnes vraiment attachantes, comme cette dame russe très âgée qui a personnellement connu Staline et qui termine ici sa vie, dans la précarité. Elle représente tout un monde. Très vite, je m’intéresse à ces histoires, je suis curieuse, avide de ce que les autres ont à raconter. Pour moi, c’est fascinant.
Le ton est donné : le voyage fera partie de ma vie.
Dès mon retour à Montréal, je rejoins un groupe d’une quinzaine de jeunes pour une formation de deux semaines dite « préparatoire » à un départ imminent en « mission ». Et puis, comme cela arrivera souvent dans ma vie, je change de cap et de continent. Au lieu de partir aider à la léproserie du Pérou, on m’offre d’enseigner au Collège de l’Assomption à Sokodé, au Togo, en Afrique de l’Ouest.
Ce nouveau projet s’inscrit parfaitement dans la logique de ce que je suis. Alors j’embarque.


PREMIERS PAS EN AFRIQUE
Sokodé, Kolowaré (Togo), 1972
Malgré la grande déception vécue à neuf ans, étonnamment, comme jeune adulte, je n’ai pas songé à partir en Afrique qui, pourtant, prendra une très large place dans mon cœur. Enseigner non plus n’a jamais été une ambition. Mais pourquoi pas ? Dès le départ, on m’offre trois niveaux du secondaire, trois matières différentes, une quarantaine d’élèves par classe. Je reçois un salaire de vingt dollars par mois, mais je suis logée, nourrie, et on me fournit la mobylette. Que demander de plus ?
À notre arrivée à Sokodé, ville située au centre du pays, à 340 kilomètres de la capitale, Lomé, trois gamins portent nos grosses valises sur leur tête et guident notre groupe vers la maison des sœurs de l’Assomption. Bienvenue ! s’exclame sœur Bégonia, une Espagnole tout heureuse de nous voir débarquer. Après avoir raté mon avion au départ de Paris, transité pendant quarante-huit heures en Côte d’Ivoire et voyagé pour la première fois en taxi-brousse, je nage dans le bonheur. J’ai un lit dans une salle commune, au cœur d’une maison au toit de tôle ondulée, sans électricité, mais avec l’eau courante. Je suis presque déçue de ce confort relatif, m’étant imaginé coucher sur une natte par terre dans une hutte de paille !
Chaque jour au guidon de ma mobylette, je suis aux premières loges pour assister à des scènes joyeuses et animées, comme ces ribambelles d’enfants en costume kaki et sac à dos se rendant à l’école, ou ces femmes Kotokoli, un nourrisson accroché dans le dos par un large pagne et une lourde charge sur la tête. Je traverse de longs champs pour rejoindre le collège qui regroupe des bâtiments blancs de deux étages et dont la construction n’est pas tout à fait achevée. L’accueil des élèves est sympathique, leur sourire aux dents immaculées est large et accueillant.
Bien sûr, enseigner à dix-neuf ans est audacieux, pour ne pas dire présomptueux. Mais j’y prends un grand plaisir.

Depuis longtemps, les ouvrages scolaires sont importés directement de France, sans corrections ni nuances. Au fil du temps, des aberrations (comme la fameuse Nos ancêtres les Gaulois , que les enseignants coloniaux français faisaient répéter aux élèves africains) ont été corrigées. J’ai heureusement eu accès à des contenus beaucoup mieux adaptés à la réalité des pays.
Mais jusqu’à un certain point.
Alors moi aussi je dois m’adapter. En biologie, par exemple, l’anatomie du serpent intéresse beaucoup plus les élèves que celle de la grenouille. En effet, les filles sont vite dégoûtées d’apprendre que les cuisses de l’amphibien constituent un mets prisé chez les Occidentaux. Pourtant, mes élèves raffolent de la viande du serpent ! Ensuite, comme je n’ai pas de matériel audiovisuel, je cherche mille façons de vulgariser des notions qui leur sont totalement abstraites : j’imite avec un ballon de soccer le mouvement du Soleil et de la Terre quand j’aborde les quatre saisons, je vole le Jell-O dans le frigo des sœurs pour leur montrer la texture de la gélatine. Et je fais des erreurs, comme celle de vouloir présenter, au cours de géologie, le principe de dilution en tenant un morceau de sel que je m’apprête à laisser tomber dans un verre d’eau. Lorsque mes élèves crient toutes leur désaccord en même temps, je comprends qu’aussi minuscule que soit mon échantillon, le sel, ici, ne se gaspille pas.
Enfin, je déteste devoir enseigner les industries lourdes dans les ports français alors qu’elles n’ont jamais vu un édifice de plus de deux étages, ne sont jamais allées à la mer et n’ont jamais vu de paquebot. Non qu’il soit inutile d’aborder des sujets nouveaux, mais à leur air dubitatif, je vois bien que le concept ne passe pas.
Par contre, j’aime les cours d’histoire, où j’apprends sur les grandes civilisations précoloniales, sur le royaume de Dahomey, sur les empires Wolof et Ashanti qui se sont maintenus jusqu’à la fin du 19 e siècle. Et la triste suite, celle qui nous rappelle les puissances coloniales d’Europe qui se sont partagé l’immense territoire africain en créant des frontières arbitraires sans respecter les ethnies. Avec mes élèves, on parle de la traite des esclaves, des colonisateurs, de l’Indépendance. Et quand j’aborde le statut de leur pays-du-tiers monde-en-développement , Marie-Pierre, l’une des meilleures élèves de la classe, claque sa langue en signe de désapprobation : ça sous-entend un statut d’infériorité et de dépendance qui l’irrite. Comme de nombreuses femmes togolaises, elle est fière de son pays et elle désire contribuer à son développement.
Mon enseignement est ponctué de petites aventures qui m’aident à comprendre de mieux en mieux la culture locale.
Un jour, on apprend qu’un porte-monnaie a été volé à l’une des élèves, et on doit retrouver la coupable. L’honneur de l’école est en jeu et la confiance mutuelle est compromise. Je suis étonnée d’entendre la directrice annoncer qu’un marabout viendra régler le problème le lendemain.
Alignées côte à côte au milieu de la cour, les filles sont nerveuses. L’homme en impose par sa démarche altière, son calme et son assurance. Dans un petit panier d’osier, il saisit un cauri, petit coquillage blanc qui sert aussi de monnaie dans bien des régions du monde, et l’approche de l’œil d’une élève. Toutes savent que ce coquillage parlera à travers les doigts du marabout et, par magie, désignera la voleuse en entrant dans son cerveau par son globe oculaire. J’observe le tout avec curiosité : une première, une deuxième et une troisième élève passent le test sans problème, mais dès que l’homme arrive vis-à-vis la quatrième, celle-ci recule et se met à courir comme si le diable était à ses trousses.
C’est réglé. La jeune fille rendra le porte-monnaie et recevra le pardon des sœurs.
Ce n’est que plus tard, au Ghana, en Guinée-Bissau et en Nouvelle-Guinée, que je prendrai vraiment conscience de la portée des croyances ancestrales et des superstitions tenaces.
Plus tard en décembre, ma cousine France vient me rejoindre pour enseigner l’anglais et partager mon merveilleux quotidien. En conversant avec les élèves, je découvre qu’on la trouve plus belle que moi. J’apprends alors qu’être le plus pâle possible est un critère de beauté fort répandu, et que plusieurs sont prêtes à risquer des brûlures, des infections et des cicatrices pour y arriver. Quelle horreur ! Je regarde ces jeunes filles si belles et j’aimerais avoir une baguette magique pour leur enlever une telle idée de la tête.
À cette époque, s’éclaircir la peau est très populaire dans plusieurs pays d’Afrique. Et ce l’est encore aujourd’hui. Selon l’OMS, 59 % des Togolaises utilisent des produits « éclaircissants » particulièrement toxiques. Le désir d’une peau plus pâle n’a donc pas perdu d’adeptes, et ce, malgré des effets secondaires dévastateurs. La Côte d’Ivoire et le Ghana ont récemment interdit la vente de ce type de produits. D’autres pays prétendent avoir trop peu de moyens pour changer cette tendance.
France et moi profitons de nos temps libres pour explorer les environs et, par le fait même, découvrir de nouvelles coutumes. Dans un quartier, des femmes dansent d’un pas saccadé autour des musiciens, elles dansent et prennent du bon temps malgré la chaleur et la poussière. Dans un autre, les enfants nous observent, à la fois craintifs et curieux, et nous apprenons que leurs parents, pour les menacer de punition, leur disent souvent : Si tu n’es pas sage, le Blanc va te manger ! Être témoin de ce quotidien nous réjouit, ces découvertes nous fascinent. J’apprends par exemple qu’il est impoli de nous faire « passer devant », surtout quand on traverse un champ. En effet, c’est le premier de la file qui risque de tomber sur un serpent. Alors petit à petit, on assimile des trucs pour éviter les morsures, comme taper des mains le soir en se rendant à notre chambre, ou ne jamais plonger sa main dans un sac sans le sonder au préalable. On ne chausse pas non plus son soulier ou sa sandale sans les secouer.
D’ailleurs, un beau matin, je découvre un petit scorpion que j’assomme. Voulant partager mon expérience et ne pouvant prévoir que mon idée allait créer une commotion à l’autre bout de la terre, je colle la bestiole sur du papier à lettres et l’envoie à mon frère. Si mon frère était heureux d’ouvrir du courrier de sa sœur voyageuse, il a eu tôt fait de me demander ce qui m’a pris !
Enfin, on apprend à ne pas regarder un cobra qui se dresse devant nous afin d’éviter qu’il nous crache son venin dans les yeux, provoquant une cécité temporaire, mais douloureuse.
Ici, les serpents ne sont pas exotiques. Nous sommes à la campagne, avec des champs, des herbes hautes, et les gens doivent labourer ces terres et aller à la toilette en pleine nature, faute de latrines. Encore aujourd’hui, quoique des statistiques exactes soient difficiles à confirmer, les morsures de serpents venimeux tueraient de vingt-cinq à trente mille personnes chaque année en Afrique subsaharienne ! Il existe des antivenins, mais ils sont malheureusement peu accessibles aux populations à risque. Par exemple, les laboratoires Sanofi en ont cessé la fabrication et ne répondent plus aux appels pressants de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et de Médecins sans frontières (MSF), prétextant un marché aléatoire et trop coûteux. Ils attendent le soutien financier des pays européens. La solution passerait par la collaboration entre l’OMS, les fabricants d’antivenins, les autorités sanitaires nationales et les organisations non gouvernementales. Pourquoi c’est si compliqué ?!
Mes élèves, ayant toutes été témoins des conséquences mortelles d’une morsure, ont une peur panique à la vue d’un serpent. Sur le coup, il est difficile de savoir s’il est venimeux ou non. Je me souviens d’ailleurs du jour où sœur Bégonia a ouvert la porte d’une classe, suivie à son insu par un serpent que les élèves ont rapidement repéré. Leurs cris, certainement entendus à des kilomètres à la ronde, n’ont pas réussi à faire bouger la sœur qui n’y comprenait rien. Ce sont des hommes qui, alertés par les hurlements, ont accouru pour tuer l’intrus. Je n’ai jamais eu peur des serpents, mais depuis ce jour, ils me tiennent en alerte, ce qui d’ailleurs causera un malentendu mortel en Guinée-Bissau plusieurs années plus tard. J’y reviendrai.
Parmi mes découvertes, certaines serrent le cœur. Je remarque plusieurs enfants qui se déplacent avec difficulté. Je me demande pourquoi un gamin de huit ou neuf ans se traîne à quatre pattes, et je suspecte une anomalie de naissance. Lorsque je vois un second, puis un troisième garçon avec le même handicap, qui s’appuient sur un bâton pour traîner une jambe atrophiée, j’apprends qu’ils ont tous été victimes de la polio. Ces garçons ont contracté la maladie plus de vingt ans après que la dernière épidémie au Québec a été contrôlée grâce à des campagnes de vaccination efficaces. Mais savez-vous quoi ? Ces gamins arboraient tous un sourire éclatant…
Une autre découverte encore très vive dans mon esprit : le sort réservé aux personnes souffrant de maladies mentales débilitantes. Ici, les gens aux comportements incontrôlables se retrouvent enchaînés aux arbres ou enfermés dans une pièce, à l’abri des regards. Ce sont les membres de leur famille qui les placent ainsi dans ces positions, ne sachant quoi faire. Un jour, devant moi, un homme aux cheveux épars et aux vêtements en lambeaux se déplace lentement, entravé par un lourd tronc d’arbre attaché à sa cheville. Le pauvre, probablement affligé de schizophrénie, est abandonné à lui-même. Affamé, il dépasse les limites des conventions et vole les poules. Or, une poule a toujours un propriétaire et on n’y touche pas. C’est pour cela que cruellement, on le ralentit avec ce fardeau, ce tronc à sa cheville : il devient plus facile de récupérer son bien. C’est terrible, tout comme le sentiment d’impuissance est terrible. Cet homme, je le regarde venir vers moi, mais je ne peux rien pour lui. Sans soins, sans médicaments appropriés qui faciliteraient la cohabitation entre les sains et les malades, ces patients sont condamnés à une vie horrible.
D’ailleurs, il y a vingt-cinq ans, le Béninois Grégoire Ahongbonon, à l’époque simple réparateur de pneus, s’est ému du sort de ces nombreux malades. Aujourd’hui, il leur consacre sa vie : il a créé une vingtaine de centres de réinsertion-formation au Bénin, en Côte d’Ivoire et au Burkina Faso. Magnifique ONG (Saint-Camille de Lellis) à soutenir.
Mais moi, ce n’est pas à un voleur de poules que j’ai eu personnellement affaire…
On réalise en effet que des objets disparaissent de la maison : de l’argent, une montre, une caméra. Un article ou deux, semaine après semaine. Pourtant, la maison est sous clé. Puis un matin, une empreinte de pied au bas d’une fenêtre nous suggère qu’un enfant a pu passer entre ses barreaux. Alors un soir, on veille et on le cerne pour se rendre compte que c’est un étudiant de quinze ans qui nous rend visite de temps à autre. On dépose une plainte formelle à la police et on rencontre le père, honteux, qui réclame haut et fort qu’on coupe la main de son fils indigne. Comme je regrette encore d’avoir signé la plainte ! Mais mes deux colocataires sont en cours ce jour-là et je suis seule avec le commissaire. À peine mentionné-je le désir de laisser tomber que j’essuie un regard sans riposte. Je me rappelle la plainte du jeune à travers les deux fentes de la porte de sa cellule : il demandait pardon. Même quand ils ont quinze ans, on enferme les voleurs en prison dans des conditions infectes. Heureusement, sa main a été épargnée !

Janvier arrive, et avec lui l’harmattan. Un vent sec venu du désert s’est installé en maître. Toute cette palette de verts, de rouges, d’orange et de jaunes que nous offrait la nature à la fin de la saison des pluies a complètement disparu sous la poussière tourbillonnante qui s’infiltre entre les dents, dans nos cahiers, sur les planchers, dans les lits. On nettoie, mais quand on se retourne il y en a tout autant. Cet environnement devenu monochrome pourrait être monotone. Mais non. Le ciel toujours bleu, sans aucun nuage, reste bon pour l’esprit.
La lune, quant à elle, n’a pas pour seules fonctions d’être romantique ou d’activer les marées. Elle éclaire ! Comme je l’ai appréciée pour corriger les cahiers de mes élèves au lieu de la lueur vacillante d’une lanterne ! Je ne suis pas la seule à profiter de sa douce lumière : chaque mois, au soir de la pleine lune, étendue sur mon lit avant de dormir, j’entends les chants des habitants du quartier, les rythmes envoûtants de leurs tamtams, et j’imagine facilement leur plaisir. J’aimerais tellement les rejoindre, mais je n’ose pas.
Des initiations impressionnantes sont également enracinées dans la culture, et j’aurai plus d’une fois l’occasion de m’en rendre compte. Par exemple, je tombe un jour sur ce jeune Peul de douze ans qui se tient debout au milieu d’une foule dense. Torse nu, un bras derrière la tête, il attend les trois coups de fouet qui feront de lui un « homme ». Le premier coup est reçu sans broncher…
Je ne peux pas courir à sa rescousse et, de toute façon, il aurait certainement été humilié que je le fasse.

Adolescente, j’ai été marquée par le film Au risque de se perdre , dans lequel Audrey Hepburn incarne une sœur perturbée par un beau médecin italien qui vient la rejoindre au Congo dans la léproserie où elle travaille. Après des jours d’ambivalence et de réflexion, elle décide enfin de choisir l’amour et de laisser la vocation religieuse. Le jour où elle veut partager sa décision avec le bel Italien, elle se verse accidentellement de l’eau bouillante sur les pieds. Horrifiée, elle réalise qu’elle ne ressent rien, et elle comprend qu’à son tour, elle a contracté la lèpre. Et qu’elle doit renoncer à ce nouvel amour.
Je me souviendrai toujours de ce film comme d’une illustration de la beauté et du don de soi. Je voulais être Audrey Hepburn… Le destin me préférera médecin.
Lorsque j’apprends qu’il existe un village de lépreux près de Sokodé, je demande aux sœurs qui y tiennent une clinique si je peux leur donner un coup de main. C’est ainsi que tous les samedis matin, sous un soleil de plomb, j’enfourche ma mobylette pour me rendre à Kolowaré et livrer aux Sœurs missionnaires Notre-Dame-des-Apôtres des sacs remplis de baguettes de pain frais.
Le sol sablonneux met mes habiletés de conductrice à l’épreuve, mais je fais tout ce qu’il faut pour ne pas tomber. À mi-chemin, je traverse une magnifique forêt de teck que je crois éternelle, jusqu’au jour où les grandes feuilles fanées abandonnent leur port d’attache. Dans cette savane africaine, n’entendre que le froissement de ces feuilles géantes au contact du sol est magique.
Dès le premier jour, alors qu’on m’accueille avec de francs sourires et des poignées de mains aux doigts manquants, je réalise à quel point ce village est singulier. Dans toutes les familles qui y résident, au moins une personne est atteinte de la lèpre. Je suis dans un village normal, avec son marché, son école, sa clinique. Les enfants jouent à la marelle, les femmes portent leur seau d’eau sur la tête au retour du puits, le fermier fait la route vers son champ malgré ses pieds meurtris. La vie continue.
La lèpre, je ne risque pas de l’attraper. Ce sont surtout les proches de la personne atteinte qui sont à risque. Bizarrement, on ne sait pas exactement de quelle façon elle se transmet. On croit généralement que c’est par les sécrétions respiratoires, ou lorsque deux plaies se touchent. Les bactéries de la Mycobacterium leprae s’attaquent aux fibres nerveuses responsables de la sensibilité de la peau des doigts, des mains, des pieds. Ainsi, lorsqu’on est atteint, on peut se blesser sans rien ressentir, ce qui cause des plaies qui s’infectent et ne guérissent pas. À la longue, sans traitement, l’infection atteint les os, ce qui explique la perte des doigts, des orteils, même des mains et des pieds.
Au village, je rencontre Isabelle Doloma, l’une de mes élèves dont le père atteint de lèpre est sous traitement. Guérit-on de la lèpre ? Absolument ! Mais comme les bactéries qui en sont responsables se divisent très lentement, il faut s’astreindre à des traitements quotidiens pendant neuf mois. C’est ce qu’a fait le père d’Isabelle, et il a guéri. Pour Isabelle, le fait que son père était atteint de la lèpre viendra orienter une partie de sa vie. Je l’apprendrai des années plus tard, lors d’un retour au Togo que je raconterai plus loin.
Chaque samedi, j’arrive tôt pour assister la sœur à la clinique. En fait, toute ma tâche consiste à emballer dans du papier journal les comprimés prescrits. C’est bouche bée que je vois déambuler des villageois aux doléances variées. Je me rappelle ce pauvre homme tournant nerveusement son chapeau de paille entre ses mains, impressionné par l’autorité de la sœur. Ma sœur, j’ai un problème, les fourmis envahissent ma case . Je la revois renvoyer le pauvre homme sans lui offrir de solution. La sœur se tourne vers moi et me dit : Il n’y a que le feu qui les arrête, elles peuvent même traverser les rivières . Elle a refusé que je m’occupe des soins de plaie alors qu’un peu téméraire, je suis prête à tout, me croyant parfaitement qualifiée. À ce moment-là de ma vie, je n’ai qu’une formation de patrouilleuse de ski… Sauf que déjà, je sais que j’aime soigner.
Mais je me sens plus utile quand monsieur Klarson, un cordonnier anglais, arrive dans le village : je sers d’interprète aux sœurs qui ne parlent pas anglais. Je peux donc leur expliquer que monsieur Klarson fabrique des bottillons adaptés aux pieds partiellement amputés des lépreux et qu’en plus, le matériel utilisé permet de guérir des plaies chroniques. Grâce à ces échanges, les Sœurs pourront continuer le travail après le départ du cordonnier. Nous discutons longuement, le soir, lors de nos longues promenades dans l’air apaisé et la douce luminosité du crépuscule.
Quelque temps plus tard, des festivités sont organisées à Kolowaré pour la Journée mondiale des lépreux. Quelle n’est pas ma surprise de voir arriver voitures et camions remplis d’habitants de Sokodé ! Pas d’ostracisme, fêtons ensemble ! Des musiciens, des tamtams, de belles femmes en pagne coloré et des hommes en boubou tout aussi pimpant, tout le monde se mélange, les « sains » avec les « lépreux ». Bien abrités sous un grand parasol rouge, les chefs de villages arborent leur attitude d’autorité et me regardent sans avoir l’air de me juger : la jeune Blanche que je suis est poussée malgré elle au centre de la danse. Je cherche un peu maladroitement à reproduire le savant jeu de roulement d’épaules.
Des années plus tard, alors que je présentais des chroniques à la télé, j’ai voulu raconter cette journée. Et surtout mentionner que, depuis, des programmes de surveillance et de distribution de médicaments gratuits ont permis de réduire le nombre de victimes de la lèpre de vingt millions qu’elles étaient en 1973 à deux cent mille en 2019. Mais on n’a pas voulu me laisser en parler. « Pas assez local », m’a-t-on répondu. Je continue de penser que les grandes endémies nous concernent tous, aussi loin de nous soient leurs victimes.

Ce séjour inoubliable se termine abruptement au moment où je reçois un diagnostic d’hépatite A. Je ne vais pas bien depuis quelque temps, et je me doute que l’infection m’a été transmise par les aliments préparés par le cuisinier, lui-même atteint par le virus, puisque nous sommes quatre de notre groupe à en souffrir. À ce moment-là, les vaccins contre l’hépatite A et B ne sont pas encore disponibles sur le marché, alors nous nous retrouvons hospitalisés au sud du pays, dans un hôpital tenu par des sœurs espagnoles qui épaulent un beau médecin italien… ce qui n’aurait pas déplu à Audrey Hepburn !
Jaune comme un citron, je dors tout le temps, une loque alitée vingt-quatre heures par jour ! Je suis obligée d’en arriver à cette conclusion : je dois faire une pause dans mon aventure africaine.
Mais qu’à cela ne tienne, je reviendrai !


LÉGÈRE BIFURCATION
J’ai donc dû quitter mes élèves pendant les vacances de Pâques, et n’ai pu leur dire au revoir.
Je m’étonne de rentrer chez moi révoltée par le concept de « ville », où le coucher de soleil passe inaperçu, où on ne fait pas de sieste après le lunch. Il me faudra une bonne année pour ne plus être en colère. J’ai envie de crier que l’on passe à côté de la vie !
Pour partager le récit de toutes ces rencontres fabuleuses, j’invite mes amies et amis à une soirée. Mais je suis profondément déçue : rien de ce que je raconte n’est pris au sérieux. Je me rends compte que les événements que j’ai vécus ne sont pas ressentis comme j’aimerais qu’ils le soient. Mes amis font un jeu de mots avec l’« afrikassée », ils se tordent de rire quand je leur raconte qu’il existe une loterie qui permet au gagnant de s’acheter un toit de tôle.
Pourtant, un toit de tôle, c’est de l’or ! Ça garde au sec durant les longs mois de la saison des pluies !
Mais il n’y a rien à faire, l’ambiance n’est pas à l’empathie.
Mon séjour m’a fait comprendre que le contact avec les humains m’intéresse beaucoup plus que les objets. De l’archéologie, qui est l’étude des artefacts, mon cœur bascule vers l’anthropologie, qui s’intéresse de plus près aux personnes et à leur culture. Pour moi, c’est un chemin plus sûr vers l’aide humanitaire, qui m’appelle de plus en plus.
Tout devient plus clair.
Je m’inscris alors à l’Université McGill, où je me lie d’amitié avec Lise Larouche, qui revient de la Nouvelle-Guinée. Nous discutons de nos rôles d’étrangères dans ces sociétés si différentes, et je persiste à vouloir y retourner. L’étude des us et coutumes des sociétés différentes de la nôtre me semble tout indiquée. Je trouve en Lise une oreille, nous sommes complices, car nous vivons les mêmes choses, nous avons les mêmes ambitions. Lise bifurquera vers l’enseignement au primaire, et créera sa propre méthode d’apprentissage de lecture et d’écriture du français, La Roue, une méthode rapide qui servira à plusieurs communautés autochtones du pays.


ANTHROPOLOGIE ET SANTÉ
Wa (Ghana), 1975
Entre ma deuxième et ma troisième année de baccalauréat en anthropologie, une collecte de fonds dans une école et une bourse de McGill me permettent de partir au Ghana pour un séjour de quatre mois. Un projet financé par l’ACDI (Agence canadienne de développement international) qui vise à former des animateurs locaux à la manipulation d’appareils audiovisuels (ancêtres de l’iPad et autres) et à présenter des notions d’hygiène et de nutrition aux populations de la savane, dans le nord du pays.
On est en avril 1975, deux ans après que j’ai quitté le Togo. Je suis fébrile à l’idée de remettre les pieds en Afrique de l’Ouest et j’arrive avec de l’enthousiasme plein les poches. À la sortie de l’avion, c’est Bernard Cyr qui m’accueille, un frère blanc (oui, oui, il n’y a pas eu seulement des Pères blancs dans cette congrégation, mais aussi des « Frères blancs ») responsable du projet. Après quelques jours de courses essentielles à Accra, je suis soulagée de quitter cette grande capitale dont la cacophonie, les effluves nauséabonds des caniveaux et les longues attentes en voiture dans les bouchons monstres, faute de réseau routier adéquat, sont accablants. Rien à voir avec la quiétude de ma savane togolaise.
La veille du départ, je discute avec un professeur d’université ghanéen. Où partez-vous ? Dans la région nordique de Wa ? Ah bon, c’est loin, je n’y suis jamais allé . Je m’enfonce de nouveau dans ce monde rural où les habitants, trop souvent, ne peuvent compter que sur eux-mêmes. D’ailleurs, le mot d’ordre qui circule cette année-là est : Feed yourself, the country cannot afford you . Ça commence bien… Depuis ce temps, le Ghana a fait beaucoup de chemin. C’est l’un des pays d’Afrique qui se développent le mieux.
Chaque semaine, je suis reçue dans des missions différentes à partir desquelles je rayonne dans les villages avoisinants. Je donne des ateliers de formation le matin à des promoteurs locaux pour la santé, et le soir, ils mettent en pratique les notions enseignées.
À mon arrivée dans un nouveau village, Jimmy, un jeune homme débrouillard et déjà familier des tournées avec le frère Bernard, me présente au chef administratif nommé par le gouvernement pour lui demander la permission de convoquer les villageois le soir même. Il faut aussi rencontrer le chef traditionnel, un statut mérité et respecté par tous. Après les échanges de salutations et de poignées de main, on m’offre une chaise bancale, qu’il serait insultant de refuser, et une bière de mil toute fraîche dans une calebasse. Afin de mieux nous recevoir et de préparer ses habitants à cette intervention, le chef aurait aimé en être avisé préalablement, mais comme l’hospitalité est une valeur sacrée, on passe vite sur les reproches. Je profite de la visite pour me renseigner sur les sources d’eau, la présence ou non de latrines, les approvisionnements alimentaires, données que je collige pour un travail à remettre à mon professeur d’anthropologie à la fin de l’été. J’observe avec étonnement des niveaux d’organisation différents selon l’énergie et l’autorité du chef et des membres des comités villageois, et selon l’ethnie.
En fin de journée, je monte sur le toit plat d’une case pour y déployer la large toile qui me sert d’écran. Puis, j’aligne la camionnette, ouvre les portières arrière et prépare le générateur, le projecteur à diapos (aujourd’hui une antiquité) et le haut-parleur. À la nuit tombée, mon public se présente enfin. D’abord, une tonne d’enfants, puis des hommes.
Mais où sont les femmes ?
J’entends alors les « toc, toc, toc » que font les pilons qui écrasent le manioc dans le mortier et je comprends qu’elles sont toutes en train de cuisiner. Zut ! Sans la rapidité que confèrent un frigo, une cuisinière ou un malaxeur, ces femmes doivent tous les jours consacrer des heures à la préparation du repas, et ce, même si elles ont trimé dur toute la journée aux champs. Mon public sera donc composé d’hommes et d’enfants.
En plein milieu de la présentation, un coup de vent précurseur d’averses imminentes me fait réaliser qu’on n’est plus en saison sèche. Soudain, de véritables murs d’eau s’abattent sur mes spectateurs qui courent aux abris. Je range vite le matériel, des volontaires récupèrent la toile sur le toit de la case, et je me réfugie dans le véhicule pour constater que les banquettes sont pleines de monde. Là-bas, la case, un peu plus loin à droite, pouvez-vous nous y mener ? Avec le pare-brise embué et la pluie aussi dense, je dois attendre le secours des éclairs pour retrouver la piste. Mais les joyeux villageois connaissent très bien le chemin. Je n’ai pas peur, mais ça ne m’amuse pas.
Une fois à la mission, épuisée, je m’attable avec les pères, eux-mêmes fourbus de leur journée. Pas le moment d’étaler mes états d’âme, ils ont d’autres chats à fouetter. Je retourne avec mes doutes dans ma petite chambre spartiate. Pour frapper davantage sur le clou, je fais jouer une cassette que m’a laissée mon chum avant de partir : « Ça vaut pas la peine / de laisser ceux qu’on aime / pour aller faire tourner / des ballons sur son nez… » La fameuse Complainte du phoque en Alaska de Beau Dommage. J’ai l’impression que le ciel me tombe sur la tête, et je me sens loin du quotidien rassurant que j’ai connu auprès de mes élèves de Sokodé ou des villageois de Kolowaré.
Sur la populaire mélodie, je me demande ce que je fais ici ; ce n’est peut-être pas la meilleure idée que de visiter ces villages en pleine saison des pluies. Au-delà des pistes dévastées par les eaux, le principal public visé par le projet, les femmes, est absent. Les visites de villages me donnent des leçons de vie uniques, mais ça reste stérile si le projet n’atteint pas son public. Puis-je espérer que l’enseignement et les outils laissés aux animateurs locaux pour vulgariser des sujets de santé fassent éventuellement une petite différence ? Je ne le saurai jamais. C’est le sort de nombreux projets limités dans le temps qui ne reçoivent plus de financement des ONG après trois ou cinq ans.
Mais pour le moment, j’y suis. Ces questions fondamentales reviendront assez vite, sauf qu’en attendant, je reste. Et ces visites sont le moteur de mon quotidien. J’en garde d’ailleurs plusieurs souvenirs marquants.
Par exemple, les missions catholiques foisonnent encore et mes tournées me font découvrir différentes facettes qui ne se résument pas au seul devoir d’évangélisation. Lors de ces visites, je rencontre des pères qui se considèrent comme des « bushmen » : des religieux engagés qui délaissent la messe au profit d’une réunion pour une coopérative ou pour un crédit collectif ; des pères sensibles à la dignité humaine dont ils font la promotion par des projets concrets. À cette époque de Vatican II, et à la différence de certains prêtres assassinés en Amérique centrale et du Sud, ceux-ci, également adeptes de la « théologie de la libéralisation », ont les coudées franches pour s’impliquer autrement dans les communautés.
Dans un autre village situé au bord de la rivière Black Volta, je tombe sur une scène hallucinante, digne d’un tableau de Jérôme Bosch. Un homme, de toute évidence aveugle, tâtonne le sol avec son bâton, il se dirige vers son champ à labourer. Ce n’est pas parce qu’on ne voit plus qu’on n’a plus de bras ! semble-t-il dire. Un gamin passe près de lui, il échange quelques mots avec l’homme, puis finit par lui demander : Je vous amène ? Le plus naturellement du monde, l’homme accepte l’invitation et le voilà qui accélère le pas, la canne tirée par l’enfant. À peine une dizaine de mètres plus loin, deux autres villageois, dans la même condition eux aussi, profitent du service et forment ainsi une chaîne fort singulière ! Cette image, que je garderai toujours dans mon cœur, m’a émue. Criante d’humanité, de compassion et de sollicitude, elle me revient encore parfois en tête et me fait sourire.
Cependant, si trois aveugles étaient réunis ce jour-là par la même solidarité, ce n’est pas tellement grâce au hasard. Il faut savoir que les terres qui bordent la Black Volta sont riches et généreuses. Le mil y pousse rapidement et les récoltes d’ignames sont excellentes. Sauf que la population doit cohabiter avec un ennemi qui, lentement, peut lui faire perdre la vue. Proliférant dans les roseaux des rivières, une mouche noire transmet un parasite qui envahit l’organisme, produisant des larves. Ces microfilaires ont, entre autres, la capacité de s’infiltrer sous la cornée, et même dans la rétine. La maladie qu’elles transmettent se nomme l’« onchocercose », ou la cécité des rivières. Aujourd’hui, elle est complètement éliminée au Ghana et dans plusieurs pays d’Afrique : un comprimé par année pendant dix ans élimine les parasites dans la population traitée, à quoi s’ajoutent des épandages d’insecticides.
Quand on s’y met, on y arrive.
Malheureusement, l’instabilité politique de plusieurs pays ralentit le contrôle de la maladie. En 2020, elle demeure quand même la deuxième cause de cécité dans le monde, affligeant 500 000 personnes et en mettant 120 millions d’autres à risque.
Durant ces visites de villages, on me prend souvent pour le médecin ou l’infirmière d’une clinique mobile. Je conduis une camionnette blanche qui ressemble à une ambulance. Mais je rappelle qu’à cette époque, je n’ai que mes premiers soins de patrouilleuse de ski pour toute formation médicale. Je ne peux rien faire d’autre que d’inviter les gens à se rassembler autour du spectacle, durant lequel je contemple le ciel avec ses millions d’étoiles et je réfléchis, de longues heures, à mon avenir. Face à autant d’indigence et d’impuissance, l’appel de la médecine devient de plus en plus présent. Mes études vont bifurquer : j’ai besoin de contribuer à la santé des gens, à leur guérison, à leur bien-être. Et chaque observation me rapproche de plus en plus de ce désir.
Par exemple, un jour, on m’amène auprès d’une jeune fille très souffrante, étendue sur une natte à même le sol, à l’ombre d’un arbre. Des mouches, qu’elle repousse de temps en temps du revers de la main, tournent autour d’une plaie suintante exposée à la cheville. Horreur ! Un long ver en sort. Patiemment, les proches de la jeune fille enroulent plusieurs fois le ver sur une allumette. C’est ma première rencontre avec le ver de Guinée, ou dracunculose, la maladie du « petit dragon », documentée depuis trois mille ans. Cette pauvre fille l’a contractée sous forme de larves en buvant de l’eau stagnante. Pendant un an, la femelle s’est développée dans son corps jusqu’à devenir adulte, fécondée par un mâle qui ne survit pas à l’accouplement. Elle circule alors sous la peau en cherchant une sortie, généralement dans le bas de la jambe ou à la cheville, pour pondre ses œufs à l’extérieur. Elle perce un trou dans la peau et apparaît au grand air. Le seul traitement consiste à l’extirper très doucement, de un à deux centimètres à la fois, en l’enroulant sur un bout de bois, processus qui peut prendre des semaines. Durant cette manœuvre, il faut souhaiter que le ver ne se casse pas, car cela entraînerait non seulement une réaction très douloureuse au niveau du membre affecté, mais aussi un retour à la case départ. En d’autres mots, l’envahisseur, qui survit parfaitement à la rupture, se replie ailleurs dans l’organisme pour ressortir on ne sait quand par un autre point sur la peau. Tout le processus d’extraction est alors à recommencer.
En 1983, trois millions et demi d’individus répartis dans vingt pays, dont dix-sept en Afrique, souffraient de cette terrible maladie. En 2017, grâce aux efforts de nombreux organismes (notamment la fondation de l’ancien président américain Jimmy Carter) et en filtrant simplement l’eau, il ne restait que huit victimes, toutes au Tchad. C’est la deuxième maladie, après la variole, que l’humanité parvient à éradiquer. Et sans médicament ! Seulement avec de l’hygiène, de l’éducation, du dévouement et de la volonté politique.
Il y a quelques années, des protecteurs du ver de Guinée ont voulu alerter le public sur l’éradication de cette espèce vivante. Noble cause, décidément ! Ont-ils déjà vu la souffrance de ses victimes ? Ils seront heureux d’apprendre que le ver, qui n’avait jusqu’alors que l’humain pour réservoir, s’est tourné vers le chien pour se perpétuer…

Midi, le ciel gris et triste est si bas qu’on pourrait le chatouiller. L’air sec et le ciel azur du Togo me manquent. Seule au volant de la camionnette, je cherche le village qui me servira de base pour la prochaine semaine. Je trouve difficile d’être toujours de passage, alors que je chéris les liens, comme ceux que j’ai tissés avec mes élèves au Togo. Prise dans mes pensées avec ce petit coup de cafard, je réalise que je ne sais plus où je suis rendue. La piste, habituellement bordée de cases, est déserte. Suis-je perdue ? Je note des mouvements au loin, je vais pouvoir me renseigner. Méprise ! Une quarantaine de singes, surtout des femelles avec des bébés sur le dos, traversent la voie à toute vitesse. Deux gros mâles protecteurs me bloquent le chemin en s’assurant de bien exposer leur rutilante dentition. Bien en sécurité dans le véhicule, je m’émerveille ! Ce moment exotique me fait du bien et met un baume sur ma grisaille passagère.
La réalisation d’un projet un peu fou viendra elle aussi ensoleiller la fin de mon séjour. Deux ans plus tôt, j’avais quitté le Togo affaiblie par l’hépatite et chagrinée d’avoir « abandonné » les élèves avec qui j’avais développé une si belle complicité. J’espérais ardemment y retourner. Avant de partir pour le Ghana, je m’étais mis en tête de convaincre le frère Bernard, une fois sur place, de faire la route avec moi. Ces deux pays sont voisins et, sur la carte routière, à vue d’œil du moins, le projet semblait possible. Optimiste, et avec l’espoir réel que je pourrais faire une visite surprise à mes étudiantes, j’ai acheté pour elles, au Québec, cent trente paires de petites culottes. Un luxe qu’elles ne peuvent certainement pas s’offrir dans leur brousse isolée.
Grâce à l’esprit aventurier du frère Bernard, mon projet s’est réalisé quelques semaines avant que je quitte le Ghana. Lui et moi partons donc par les routes de gravelle, nous empruntons des pistes sablonneuses et rencontrons de longs et pénibles passages aux douanes (parfois des heures à attendre). Frère Bernard est généreux et téméraire, et grâce à lui, les retrouvailles avec mes chères élèves sont réjouissantes et fort touchantes. En prime, je reçois une explosion spontanée de chants et de danses provoquée par mon petit cadeau. Ça vaut de l’or !
Les petites culottes ne sont pas le seul luxe dans les parages. Vous êtes-vous déjà demandé, mesdames, que faire si vous n’aviez ni serviettes hygiéniques, ni tampons, ni réceptacle pour absorber le flux menstruel ? Avant de partir pour ces voyages, je faisais des cauchemars à l’idée d’oublier ces précieux objets, car ce ne sont pas des articles faciles à trouver sur place. En fait, ça n’existe tout simplement pas… Un jour, je demande à une sœur africaine de la mission de quoi se servent les femmes durant leurs règles. Pour réponse, elle me montre un tissu rouge exclusivement destiné à cet usage. À mon tour, je lui montre un tampon. Elle est estomaquée et doute de l’efficacité d’une si petite chose. Quelques jours plus tard, elle me demande d’en faire l’essai. Au petit matin, elle manifeste un enthousiasme fou. Elle ne peut croire à un objet aussi utile. Je lui en refile quelques-uns. Je lui aurais donné une moto qu’elle n’aurait pas été aussi heureuse !
Mes histoires de tampons ne s’arrêtent pas là. À quelques jours de mon départ définitif, les préparatifs vont bon train : je lave mes vêtements qui prennent trois jours à sécher, je les repasse pour éliminer les parasites laissés par les mouches, j’emballe quelques souvenirs, et me voilà prête. Nous avons 500 kilomètres à parcourir pour nous rendre à Accra, soit deux bonnes journées de route. Nous arrêtant dans une mission pour nous désaltérer, nous apprenons que la route est coupée. Le pont qui devait enjamber une rivière, dont le lit est praticable en saison sèche, n’a pas été terminé à temps pour la saison des pluies. Notre camion s’engage tout de même dans la rivière où il s’immerge jusqu’au-dessus des portières. Le moteur, évidemment, se noie. Nos jeunes, peu enthousiastes à l’idée de s’engager dans une eau brune et malodorante, réussissent, après de nombreuses poussées, à sortir notre camionnette de l’eau.
Je capte la scène avec mon appareil photo, emballée d’assister à un tel effort collectif. Cette grande joie s’éteint à la seconde où je vois s’échapper une tonne d’eau par les portières. Mes valises ! Le linge est maintenant souillé de cette eau infecte. MES TAMPONS ! Non seulement je n’ai plus aucun linge de rechange, mais je devrai accepter les serviettes hygiéniques géantes de la maternité de la prochaine mission qui nous accueille pour la nuit. Je suis si désespérée que je songe quelques secondes à faire sécher les tampons entre deux livres…
Mais, dans quelques jours, je serai de retour à la maison et il est fort à parier que, malgré le confort retrouvé, je serai nostalgique de ce séjour si intense.


CHANGEMENT DE CAP
Montréal (Québec), fin des années 1970
Je retourne à mes cours d’anthropologie à McGill avec un accent anglais-pidgin qui fait bien rire mes profs. J’ai tendance à tomber dans le mimétisme au contact d’autres accents. Et j’assimile inconsciemment la communication non verbale, comme en témoignent mes gesticulations de salutations particulièrement joyeuses !
Plus sérieusement, l’expérience ghanéenne m’a convaincue que pour être vraiment utile, je devais acquérir des connaissances plus « techniques », tout en gardant mon intérêt pour l’étude des sociétés. C’est vers la santé, bien sûr, que mon choix s’est porté. Je m’inscris au cégep en technique infirmière, et à la maîtrise en anthropologie du développement à l’Université de Montréal. Je n’ai pas les prérequis pour faire médecine et je suis sûre, de toute façon, de n’avoir aucune chance.
Mais deux semaines avant la rentrée scolaire en septembre, une visite chez mon gynécologue, docteur Boyd, va changer ma vie. So, Danielle, what are you doing these days? Bien au courant de mes escapades au Togo et au Ghana, il s’emballe en entendant ma réponse. No way, nursing! Go for medicine! You’ll be much more independent! Il m’a tellement gonflé la tête que je change ma planification initiale et consacre l’année suivante à cumuler les prérequis que je n’avais pas 1 .
Et ça a marché.
À mon immense joie, la faculté de médecine de l’Université McGill m’accepte dans un programme de cinq ans. Je vais en suer un coup. Pour m’encourager, je regarde une photographie d’une femme souriante du nord du Ghana, et je lui répète : J’arrive . Cette photo, je la conserverai longtemps, et même si le temps a fini par la détruire, elle reste dans ma mémoire.
J’apprendrai assez rapidement que les seules connaissances médicales sont loin de suffire.
Il est clair qu’une fois les pieds en faculté de médecine, j’allais profiter de toutes les occasions pour faire des stages à l’étranger, ce que permet alors l’Université McGill. La diversité humaine m’attire, ce doit être écrit quelque part dans mon code génétique. Je veux aussi apprendre dans des milieux où l’on doit se débrouiller avec des moyens limités. Car mon but, une fois mes études terminées, est de donner à mon tour.


1. Aujourd’hui, la formation très clinique des IPS (les infirmières praticiennes spécialisées) m’aurait probablement permis de suivre mon plan A !


LA MÉDECINE AU PAYS DE PINOCHET
Chiloé (Chili), 1979
Le 11 septembre 1973, le coup d’État du général Pinochet contre le président Allende a provoqué l’exode de milliers de Chiliens vers le Québec. Osvaldo Nunez, futur député du Bloc québécois à Ottawa, était au nombre des réfugiés avec sa femme Zaida et leurs deux jeunes enfants. Osvaldo travaillait au Chili pour le gouvernement d’Allende. Je l’ai connu au Canada lors d’une conférence sur les multinationales. Nous sommes devenus amis. Osvaldo et Zaida ont partagé avec moi leurs expériences douloureuses et leurs connaissances. Le drame chilien m’est devenu familier, surtout après que j’ai participé à des soirées de collectes de fonds pour les prisonniers politiques, où les violoneux québécois côtoyaient les musiciens chiliens ! Et cinq ans après le coup d’État, je m’envolais pour le pays d’Allende, devenu le pays de Pinochet.
Étudiante en deuxième année de médecine, j’ai trouvé un stage d’observation de trois mois auprès d’une jeune équipe de médecins et de sages-femmes dans un petit hôpital d’Achao, situé dans l’archipel de Chiloé. L’hôpital est tout au sud du Chili, littéralement aux antipodes de Montréal.
Là-bas, je rencontre des gens qui m’accueillent d’un : Canada ? Ah oui, c’est là qu’il y a la police montée avec son habit rouge et son grand chapeau ! Les Chiliens, me dit-on, ne ratent jamais une émission d’information très populaire diffusée en fin de soirée, qui leur fait faire le tour du monde en images. Je fais remarquer à un collègue docteur que plusieurs reportages présentés par cette émission semblent légitimer le coup d’État en mettant l’armée en valeur… Pour toute réponse, il tourne les talons. Il ne m’adressera plus la parole. J’apprendrai plus tard qu’il a déjà soigné Pinochet et qu’il est en très bons termes avec lui.
Dans le train de nuit qui m’emmène de Santiago vers Puerto Montt, je discute avec ma voisine de siège, une bourgeoise qui me raconte avoir travaillé au renversement d’Allende. Elle admet maintenant que Pinochet y va trop fort sur la droite et qu’elle n’aime pas les extrêmes. Elle me recommande de ne pas parler aux gens des classes inférieures à la mienne, puis elle enchaîne avec cette observation : Les gens de Chiloé , me dit-elle avec certitude, sont paresseux et idiots ! Je mets fin à la conversation en lui répondant : Vamos a ver (On verra bien).
De Puerto Montt, qui est la porte de la Patagonie chilienne, j’emprunte deux traversiers entre les îles de l’archipel de Chiloé pour débarquer à Achao, là où est situé l’hôpital où je passerai trois mois.
Tout mon espagnol, très basique, me vient de l’ Assimil sans peine : une vieille méthode, mais qui m’a été utile pour mes premiers échanges. Voulant rapidement m’améliorer, je lis tous les soirs la revue chilienne HOY , munie d’un dictionnaire. Moins d’un mois plus tard, je suis capable de comprendre les blagues et d’en faire, ce qui facilite nettement mon intégration.
Les médecins que j’accompagne sont tous de jeunes diplômés qui doivent travailler obligatoirement en « région éloignée » avant de pouvoir se spécialiser. Ils sont tous aussi accueillants les uns que les autres avec moi. On m’appelle Daniella ; je suis cette jeune Canadienne qu’ils ont prise sous leur aile. Il faut dire que le soir, après le travail, on fait la fête. Ça crée des liens ! Je suis fière de leur montrer mes aptitudes à danser le rock’n’roll et, en prime, à exécuter quelques figures acrobatiques. En retour, ils me font entrer dans la troupe de danse locale où l’on m’initie à la cueca chilota , sorte de danse en couple dont toute la gymnastique consiste à tourner autour de son partenaire en agitant un mouchoir au-dessus de sa tête pour le charmer.
Quand l’hiver se termine au Québec, il commence ici. Il n’y a cependant pas de neige, mais les matins sont froids. Je n’ai jamais autant gelé que dans ces maisons de bois mal isolées et dépourvues de système de chauffage ! Les insulaires, leur poncho de laine grossière sur le dos, ont la vie particulièrement dure. La dictature militaire a privatisé les soins de santé, au grand dam du personnel médical qui ne refuse personne. Les hôpitaux doivent s’autosuffire et manquent cruellement de ressources. Les patients démunis offrent de payer la consultation en nature avec des pommes de terre, des carottes ou du poisson. Le docteur Quinteros, le directeur de l’hôpital, se demande bien comment il va chauffer l’hôpital ou acheter les médicaments avec ce genre de rémunération. La plupart des patients n’ont même pas les moyens de se payer le voyage vers l’hôpital, qui peut prendre trois jours de bateau. Alors on oublie les soins spécialisés qui coûtent encore plus cher ! Tant pis pour le glaucome de l’un qui n’a pas d’argent, il deviendra aveugle ; tant pis pour cette femme atteinte d’un cancer du col de l’utérus, qu’on traite avec du bleu de méthylène.
Le matin, je marche de ma pension à l’hôpital en passant par le bord de la mer. Trajet trop court par beau temps, quand surgissent les pics enneigés de la majestueuse cordillère des Andes qui suit la côte en parallèle. Mais, milieu maritime oblige, ce plaisir est bien rare, car ce paysage extraordinaire disparaît pendant des jours sous la brume ou la pluie. La déprime ! L’hôpital tourne alors au ralenti puisque les insulaires qui ont besoin de consulter ne peuvent pas prendre la mer, seule voie de communication entre les îles de l’archipel, une croisière qui dure entre quinze et vingt heures.
Puis, un soleil splendide se montre à nouveau et de gros voiliers de bois aux larges voiles de coton délavé nous amènent nos malades. J’examine les patients avec Oscar, un des médecins, et je fais les suivis de grossesse avec Angelica, la sage-femme, qui est devenue une grande amie. Elle me fait assister à tous les accouchements. Affectueusement, elle appelle ses patientes la gorda (la grosse), expression qui passerait moins bien à Montréal. Mais Angelica démontre un professionnalisme et une humanité sans pareils. De retour au Québec, je ne peux que regretter que notre puissant corps médical retarde encore la reconnaissance de cette profession. Il faudra attendre encore vingt ans ! Mais enfin, aujourd’hui, rares sont ceux qui remettent en cause la grande utilité des sages-femmes dans notre système de santé.
Un beau matin, docteur Quinteros m’offre de partir en tournée médicale dans les îles habitées des environs. Du temps d’Allende, un navire-hôpital visitait régulièrement les insulaires. Aujourd’hui, le service est réduit à un passage aux quatre mois, ce qui est nettement insuffisant vu le peu de moyens qu’ont les insulaires pour se déplacer. Ce service est maintenant repris par les carabineros – une institution militaro-policière –, qui ont rebaptisé le bateau Once de Sep tiembre , en souvenir du coup d’État de Pinochet, le 11 septembre. On visite Talcan, Najahue, Chuit et vingt autres îles aux vallons verdoyants qui me font penser à celles qui parsèment le Saint-Laurent, avec leurs maisonnettes en bois et les bocages délimités par de simples planches. On se déplace à cheval ou dans des charrettes tirées par des bœufs. Aucun quai pour recevoir les visiteurs, on doit rejoindre la rive en chaloupe. Là, un volontaire me permet de garder les pieds au sec en me portant sur son dos.
Nos hôtes désignent la maison choisie pour abriter la « clinique du jour ». Nous nous installons dans une chambre à coucher pendant que les patients s’entassent dans la cuisine pour attendre leur tour. Dans cette demeure froide et humide, je sens le vent pénétrer entre les planches des murs. Un long fil électrique relie la maison à une batterie de voiture qui alimente le téléviseur. C’est leur contact avec le monde extérieur, qui leur permet de voir les nouvelles du soir. De nombreux enfants, parfois pieds nus dans ce froid d’hiver, souffrent d’affections pulmonaires. Pour arriver à écouter leurs poumons, nous devons « déballer » les petits. En effet, il faut dénouer les multiples nœuds des ficelles qui retiennent des bouts de tissus en laine, faute de vêtements d’enfants. Les familles sont pauvres ; d’un côté, les hommes doivent s’exiler en Argentine durant des mois pour aller travailler dans les mines, et de l’autre, les femmes restent seules à s’occuper de tout.
Nous examinons une jeune femme enceinte de plusieurs mois. Lors d’une visite précédente, un médecin a laissé cette note à son dossier : Femme de 24 ans enceinte de trois mois, nie toute relation sexuelle, mari travaille en Argentine. Diagnostic : le Trauco . On m’explique que le « Trauco » est une créature mythologique chilote. En fait, c’est un être petit et hideux aux pieds déformés et coiffé d’un chapeau conique végétal qui se cache en forêt et séduit les passantes par son haleine magique. Ce « diagnostic » atypique ou original permettrait-il de garder intact l’équilibre dans la famille au retour du mari ?
Le midi, on nous prépare un repas de roi. Le poulet fraîchement sacrifié, les pommes de terre en quantité, de belles pommes pour dessert. Je remarque une dame qui pourrait facilement passer pour une Crie du Québec ; elle est en fait Huilliche, un groupe ethnique appartenant à la culture mapuche. Ce visage me rappelle que le peuplement initial des Amériques a commencé il y a vingt mille ans par des nomades venus d’Asie à travers le détroit de Béring. Jusque-là, j’avais surtout vu des insulaires aux origines espagnoles. Aujourd’hui, les Mapuche réclament leurs terres ancestrales dans un climat particulièrement tendu avec les autorités gouvernementales.
Après la clinique, on nous invite près du poêle à bois dont j’apprécie drôlement la chaleur. On m’offre le maté, la boisson préférée des Sud-Américains, une infusion amère qu’on boit avec une paille.
Enfin, le soir, nous retournons dormir à bord. Nous bavardons avec les carabiniers. L’un d’eux nous dit que si les gens sont pauvres, c’est par paresse . Préjugé tenace ! Le célèbre caricaturiste Rufino l’exprime bien dans un dessin que j’ai conservé, paru dans la revue HOY en mai 1975 : J’ai une maladie sociale , dit son personnage. Je suis pauvre .
Le lendemain, une couche de glace recouvre le bateau, alors c’est avec grande prudence qu’en sortant de ma chambre je pose le pied sur le pont pour passer à la cabine où nous mangeons. Le médecin superviseur me l’a rappelé assez souvent : Si tu tombes, c’est fini ! Cette eau glaciale te tuera, on n’aura pas le temps de te sauver.
En route pour une autre île, un bateau de pêcheurs nous accoste. Ohé ! J’ai mal à l’oreille ! Des mains vigoureuses m’aident à monter à bord. Le médecin examine le patient en combinaison de plongée. Oh ! les belles otites ! C’est la revanche des oursins qu’il va régulièrement pêcher dans les profondeurs océaniques. En échange de comprimés d’antibiotiques, il nous offre sa dernière prise. Alors, Daniella, tu en veux ? Mes collègues se délectent de cette chair molle, mais l’animal n’est pas encore mort ! Cette invitation me ramène des années en arrière, alors que dans ma banlieue de Québec, j’ai reçu la visite de mon parrain, le géographe Louis-Edmond Hamelin. Il rentrait de Russie. Parmi tous les récits captivants de ce voyage en pays « ennemi » (nous étions alors en pleine guerre froide), l’épisode qui fascinait le plus l’enfant que j’étais, c’est celui où il devait manger un animal vivant. Notant mon air de dégoût, il m’a dit : Danielle, tu ne pourras jamais voyager si tu n’es pas prête à manger ce qu’on te propose . J’ai vite rejeté cette terrible prédiction : ben voyons donc, il doit bien y avoir du pain partout ! Alors, Daniella ? Tu veux goûter à l’oursin, oui ou non ?
Non merci !
Un soir, ancrés près d’une île, mes amis médecins et moi empruntons la chaloupe pour une escapade entre nous, sans les carabiniers. En l’absence de toute pollution lumineuse, la Voie lactée se déploie dans la nuit pour notre seul plaisir. Comme il arrive souvent dans ce genre de circonstances, les grandes questions philosophiques émergent. Puis, ce sont les confidences, et la conversation aboutit sur la chute d’Allende. Après six semaines ensemble, mes amis se sentent maintenant assez en confiance avec moi pour évoquer librement cet épisode tragique. C’est un peu de ma faute s’il a fallu tout ce temps, car j’avais commencé par leur dire, à la blague, que j’étais agente de la CIA. Ils se sont d’abord méfiés.
Le coup d’État de 1973 a fait plus de trois mille morts. Parmi eux, il y avait de très jeunes adolescents. Deux cent cinquante mille Chiliens ont pris le chemin de l’exil, dont sept mille se sont retrouvés au Canada. Et là, sur la plage, à l’abri des carabiniers et sous la bienveillance des étoiles, les victimes s’incarnent peu à peu, prennent des noms, leurs visages se dessinent.
Ma cousine a été violée dans le stade où on a enfermé de nombreux jeunes.
Mon frère a été tué dans la cour de son collège. Il n’avait que dix-sept ans.
Mon oncle a été jeté à la mer du haut d’un hélicoptère. On n’a jamais trouvé son corps.
Moi, à ce moment-là sous les étoiles, j’ai vingt-deux ans. Je ne connais que la sécurité de mon pays. Oui, j’ai vu l’armée à Québec durant l’éphémère crise d’Octobre. Mais ma cousine n’a pas été violée, mon frère n’a pas été assassiné, mon oncle n’a pas été jeté à la mer. Me voilà avec des jeunes de mon âge qui ont connu cette violence absurde et qui sont encore sous surveillance. Lorsque plus tard je serai de retour à Santiago, je sentirai l’effet de cette répression alors qu’au milieu de la soirée, durant une fête, on frappe à la porte. Un silence de mort s’abat aussitôt sur les convives. Non, ce n’est pas la police. Mais cette peur paralysante qui nous empêche de respirer pendant quelques secondes, ce n’est pas ma réalité.
Depuis mon arrivée, je guette les pièges et les dangers de cet État policier. Je vois Angelica discuter amicalement avec un carabinier qu’elle connaît bien. Mais comment peut-elle échanger avec « l’ennemi » ? Nous sommes très loin de Santiago. Le jeune carabinier est un sympathique fils du pays qui accomplit son travail de routine, comme il le faisait sous Allende. Pinochet n’a pas réussi à en faire un monstre.
On peut visiter un pays sans connaître ses drames. L’année précédente, en 1977, j’avais sillonné les routes du Guatemala en Westfalia avec mon premier chum. Nous avions admiré les beautés stupéfiantes du pays sans nous soucier des horribles histoires qui l’avaient marqué, jusqu’à ce que nous prenions en autostop une jeune étudiante guatémaltèque. Elle nous avait raconté comment l’armée, traquant les guérilleros, massacrait par milliers des villageois innocents, là, pendant que nous y étions. Une guerre civile déchirait le pays depuis vingt ans et sévirait pendant vingt ans encore. Le plus long conflit des Amériques. Mon ancien amoureux et moi, nous n’avions rien vu de tout cela.

En participant aux travaux de la ferme, un garçon de onze ans est victime d’un accident. Trois de ses doigts sont si mutilés que les médecins n’ont d’autre choix que de les amputer. Avec un contrôle inouï, aucune larme dans ses grands yeux noisette, il dit : Allez, faites ce que vous avez à faire.
J’observe ces médecins généralistes en milieu isolé qui doivent faire des chirurgies d’urgence, comme c’est le cas pour cet enfant qui s’est blessé parce qu’il est obligé de faire des travaux dangereux pour survivre. Ces médecins réalisent aussi des ligatures de trompes, des césariennes et des appendicectomies. Je m’imagine acquérir les mêmes habiletés parce que j’ai fermement l’intention d’orienter ma carrière vers les pays en développement, où ces situations sont courantes.
Le Québec est devenu l’un des endroits dans le monde où les filles ont le plus de pouvoir et d’occasions de s’émanciper. Mais à cette époque où, moi, j’amorçais la vingtaine, la femme n’avait pas encore acquis autant de liberté. Adolescente, j’étais fâchée de ne pas pouvoir devenir pompière et irritée parce que mon frère était toujours épargné de la corvée de vaisselle. Aujourd’hui, les femmes sont majoritaires en faculté de médecine. À l’époque, je faisais partie d’une cohorte dont le pourcentage de femmes était de facto limité à 30 % et où on demandait en entrevue préadmission si on avait l’intention de se marier !
Mais nous étions quand même loin de la discrimination qui persistait ailleurs dans le monde, où la femme n’avait aucun droit. D’ailleurs, au Québec, les réfugiés chiliens ont dû s’adapter aux gains du féminisme, et bien des couples n’ont pas tenu le coup quand la femme découvrait qu’elle pouvait être traitée autrement. Ce Chili très catholique et patriarcal est encore très lent à reconnaître aux femmes leurs droits fondamentaux. À preuve, ce n’est qu’en 2004 que le divorce y a été légalisé.
Aujourd’hui, au Chili, des mobilisations sans précédent, initiées par des étudiantes universitaires, s’organisent pour dénoncer les agressions sexuelles et réclamer l’égalité hommes-femmes dans la Constitution.


TRAGÉDIE EN AMAZONIE
Indiana (Pérou), 1979
Au terme de ma deuxième année d’études de médecine, je dois rejoindre une religieuse, infirmière québécoise de brousse, à Indiana, en Amazonie du Pérou, pour un stage d’un mois en santé primaire. Séjour planifié depuis des mois. Mais deux semaines avant le départ, ma mère développe des symptômes inquiétants. Son médecin, le docteur Flegel, qui est mon prof en médecine interne, me dit : Pars ! Il faut du temps pour passer toutes les investigations ! Je te contacterai si ça tourne mal.
Je quitte ma mère le cœur en bouillie, pensant à cette infirmière qui m’attend en organisant des tournées dans les villages.
Le vol de nuit entre Miami et Iquitos est l’un des plus inconfortables que j’ai connus, mais peut-être aussi l’un des plus drôles ! Un agent de bord crie dans le micro des numéros de bingo, espérant sans doute distraire ses passagers des violentes secousses causées par une tempête tropicale. Nouméro uno beeee ! Je n’ai pas gagné, mais la stratégie a réussi : aucun mal de l’air !
À 4 h du matin, nous atterrissons enfin à destination, et c’est sous une pluie diluvienne que je cours avec les autres passagers vers le terminal. Je suis trempée jusqu’aux os, mais ce n’est pas bien grave, car je suis enveloppée par cette chaleur tropicale familière qui me rappelle la douceur de mes séjours en Afrique. Je suis heureuse, après tout, de commencer une nouvelle expérience.
Ces belles émotions sont vite remplacées par une inquiétude croissante quand je réalise que personne n’est au rendez-vous.
Une aubergiste française installée au Pérou, qui était ma voisine dans l’avion, constate mon désarroi. Elle m’offre de me conduire chez les Franciscains, des Québécois installés à dix minutes de voiture de l’aéroport, où je serai certainement bien reçue. Elle m’accompagne jusqu’à une grille cadenassée et bordée de murs de deux mètres de hauteur. Je tire le cordon d’une grosse cloche une fois, deux fois, trois fois. Sous un large parapluie, une ombre s’avance et j’entends sur un ton colérique : C’EST QUI ÇA ? Je quitte à regret mon ange gardien pour suivre ce fantôme nocturne qui me conduit à une petite chambre austère. Une table, une chaise, un crucifix, un lit. Je m’y écrase, essayant de digérer la seule phrase qu’il m’a adressée, au sujet de mon stage avec la religieuse infirmière que je dois retrouver : J’ai entendu dire que la sœur est repartie à Montréal car sa mère est malade.
J’aurais dû faire pareil.
Le lendemain, à la cafétéria, je cherche un plan B et repère deux infirmières québécoises qui repartent le jour même vers leur village d’attache, à cinq heures de bateau sur l’Amazone. Elles refusent que je les accompagne, ne voulant pas prendre la responsabilité d’une étudiante.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents