Travers de routes
76 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Travers de routes , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
76 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Des premiers voyages d’un jeune homme curieux au témoignage d’un humanitaire en proie au doute, à l’impuissance et à l’euphorie, ces huit récits relatent des instants marquants d’une vie ordinaire de terrain dans des pays bouleversés (Rwanda, Libéria, Erythrée, Angola, Kurdistan turc, Afrique du sud, Pakistan).
Si certaines anecdotes portent à sourire, les faits vécus ébranlent profondément le lecteur au fur et à mesure que tombent ses illusions ; l’auteur prévenant dès le départ que « voyager, c’est voir le monde tel qu’il est et non pas comme on voudrait qu’il soit ».
Tant dans la force des émotions qu’il véhicule et des réflexions qu’il engage, que dans l’écriture qui permet de les révéler ; Travers de routes est un livre remarquable, de ceux dont les lecteurs resteront imprégnés.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9791093552149
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Travers de route Traces [4] Damien Personnaz éditions de la Rémanence (2014)
{_genre_label}: {_genre} -->

Découvrez nos autres parutions :
www.editionsdelaremanence.fr
À ma fille, Elsa.
   Certainss’étonnent qu’ayant vécu en un pays d’Europe plus de trente ans,
il ne me soit jamais arrivé d’en parler.
J’arrive aux Indes,j’ouvre les yeux et j’écris un livre.
   Ceuxqui s’étonnent m’étonnent.
 
Henri Michaux, Unbarbare en Asie .
Avant-propos
 
 
   Ces histoires, vécues entre 1979 et 1997,sont-elles obsolètes ?
   Depuis quelques années, des effluves du passéchatouillent mes narines et ressurgissent comme des odeurs lancinantes detuyauterie. Est-ce la malédiction de la cinquantaine, cette décennie où l’ons’aperçoit qu’il n’y a plus de temps à perdre à mesure que s’installent lesrides, le gras et les amertumes ?
   Chaque fois, durant dix-huit ans, le départvers l’aéroport mêlait jubilation et boule au ventre. Partir seul au Libéria,au Rwanda, en Angola – ces pays de l’urgence silencieuse – me tordait lesboyaux. Vouloir prouver aux autres, et à soi-même, que l’on vaut quelque chosemotivait inconsciemment ces départs. Chaque voyage constituait une petite victoire ;il transformait le gars naïf et hardi que j’étais, souple dans sesdéplacements, mais un peu raide dans ses convictions, en un homme adouci, plusnuancé dans ses propos.
 
   En ce temps-là, le monde était manichéen :les fieffés nantis et les gentils pauvres, les gauchos vertueux et les salescapitalistes, les culs-bénis et les mécréants. Vérités assénées qui toutespuaient la mauvaise foi de ceux qui croient savoir, mais qui ont, en réalité,la frousse de vérifier sur place à quoi ressemblent réellement la violence desghettos ou les contrées saturées de fièvre. Les idéologies de salon et lescertitudes artificielles de ceux qui n’ont traversé ni méridien ni latitude nevalent rien. Trop simplistes, donc suspectes. Il est raisonnable de se méfierdes savants enfermés dans leur bibliothèque, qui parlent au nom des opprimés dela Terre, eux qui n’ont jamais mis le nez ailleurs que dans leurs manuels, bienau chaud dans leurs pantoufles et leurs réseaux. Je sentais bien qu’au-delà desstatistiques et des sentiers battus, il y avait de vrais hommes et de vraiesfemmes, des cultures prometteuses, des idées différentes, des points de vueinconnus. De la souffrance, oui, mais aussi de la joie, de la complicité et dupartage. Sans parler de la bonne musique et des horizons vierges. Et puis,surtout, ailleurs, on pouvait encore « s’éclater ».
   Il fallait donc vérifier cela.
 
   Voyager, c’est voir le monde tel qu’il est etnon pas comme on voudrait qu’il soit. Pourtant, je n’ai fait que passer.D’abord en touriste, en voyageur, en dilettante curieux et las d’une Europeflapie, continent sur lequel j’avais vécu une trentaine d’années routinièresfaites de réussites et d’échecs, et dont je ne savais plus grand-chose à forcede trop la connaître. Ensuite en humanitaire, pour des institutionsinternationales. Là, les termes de référence étaient toujours les mêmes :témoigner des résultats de la folie meurtrière des hommes, de leurssouffrances, mettre un corps, un visage et une âme sur des chiffres abscons totalisantdes victimes pas toujours innocentes. La réalité est complexe. Ce constatalimente la confusion. Les écrits et les images trompent facilement.
   Alors, on s’étonne. Comment peut-on écrire surdes pays en paix, en convalescence ou en guerre alors qu’on n’y fait quepasser ? N’y a-t-il pas là une vague imposture ?
   Si partir me comblait à la fois d’excitation etd’angoisse, revenir me laissait triste et décalé. Moins présomptueux surtout.Après la découverte, le désarroi. Le déphasage était trop important. Rien àraconter, donc silence. On biaise, on distille des anecdotes, des bribes,quelques trucs drôles. Ils rient, posent des questions, s’intéressent un peu,se lassent vite, bâillent discrètement. Et on passe à autre chose. C’estnaturel. D’ailleurs, je passais moi aussi à autre chose. Naturellement.
 
   Ces récits sont rédigés à la première personne.Toutefois, le « je » n’est pas le sujetprincipal. Les personnages sont tous réels : Lama Francis, Ernestine,Michael, la femme du Libéria ou les enfants érythréens ont existé et existentpeut-être encore. Ces histoires ont bel et bien eu lieu, telles que je les aivécues. Relégués dans des archives au grenier, des carnets de notes, des photosun peu passées, des articles et des rapports jaunis ont consignéscrupuleusement ces impressions et ces rencontres.
   Scrupuleusement ? Pas vraiment. Tout ceque j’ai publié à l’époque constitue une demi-vérité ou un demi-mensonge. Ilm’était interdit de me répandre si je ne voulais pas passer pour un « non-professionnel ».Un peu de cœur était bienvenu, oui, pour faire pleurer dans les chaumières, leslarmes n’étant jamais très loin du porte-monnaie. Mais en réalité, l’honorableinstitution qui salarie son « messager », son rapporteur, son témoin,n’a cure de ses émotions et de ses états d’âme. Le superviseur biffe à toutevitesse ces « niaiseries » qui n’intéressent pas le public-cible.Quand on est payé pour rendre compte, il est incongru de mélanger le nobleobjectif de la mission avec l’insipide subjectivité du missionnaire.
   Il faut aider les victimes, car les victimesportent toujours une auréole. Et c’est ainsi que le credo commun destiers-mondistes d’autrefois et des institutions internationales d’aujourd’huiconsidèrent que les opprimés ou les victimes sont toujours de bonnespersonnes. Je n’en suis pas convaincu. La vérité est qu’elles sont parfoispassées maîtres dans l’art de geindre ou de manipuler les bons sentiments ou lamauvaise conscience de ceux qui sont censés leur porter secours. La surenchèrejoue aussi son rôle : on est moins enclin à aider une victime qui se taitqu’une victime qui se lamente haut et fort. Par ailleurs, un opprimé peutpasser rapidement dans le camp des bourreaux. Constat qui dérange, mais constatquand même. Il faut aider, bien sûr, mais n’être pas dupe.
 
   Ce recueil est donc la face cachée de ce quej’ai écrit il y a longtemps. Il rassemble des instantanés de ma réalité« objective », vécus à des moments précis, avec ces« niaiseries » censurées ou autocensurées. Travers de routes décrit ainsi les cahots en chemin d’un jeune homme curieux pétri d’illusions.Avec du recul, il tente aussi, et surtout, de témoigner sur ses moments dedoute, d’impuissance, d’euphorie, qui constituent l’ordinaire de l’humanitaireen mission dans ces pays (temporairement) anéantis.
   La mémoire est comme un château hanté. Il fautrappeler ses esprits, écouter jusqu’au bout ce qu’ils ont à nous dire pourqu’ils puissent enfin disparaître, libérés.
 
Juin 2014 .
Upington – 1978.
 
 
   La discrimination raciale, issue de lapolitique de développement séparé (ou apartheid) sévit en Afrique du Sud, paysle plus riche du continent africain.
 
 
   Gorge sèche, gourde vide et route déserteboycottée par les automobilistes, jamais, non jamais, je n’atteindraiJohannesburg avant la fin de la journée.
   La périphérie des villes d’Afrique du Sud nedéroge pas à la règle : morne et moche. Celle d’Upington n’a donc rien deremarquable : un panneau indicateur tremblote sous le vent sec, unepoignée d’arbustes rabougris s’étiole aux pieds d’eucalyptus malingres, unentrepôt envahi par des pneus usagés, une station-service en contrebas et uneroute abandonnée qui soubresaute sous la chaleur. Ce spectacle m’est désormaisfamilier. Du Cap à Durban, de Bloemfontein à Mbabane, de Lüderitz à Upington,quatre mois d’errance solitaire parcourus en stop en Afrique australe m’ontenseigné la patience sous un ciel changeant et un vent atrabilaire. Mais ladélivrance d’une voiture qui enfin ! s’arrête , larencontre éphémère mesurée en kilomètres avec un autochtone bienveillant,bavard, muet, ombrageux, accueillant, la brève et intense complicité unissantdeux univers étrangers sous le saint patronage de la route ont – et c’est unecertitude maintenant établie – transformé l’adolescent confus en jeune adulteconscient de la fragilité de ses convictions.
   J’ai parfois partagé des nuits claires avecl’Étoile du Sud, emmitouflé dans un sac de couchage, planqué derrière desarbres chétifs, en compagnie d’oiseaux, de chips, de sandwiches mous et de cocatiède vite assiégés par des bataillons de fourmis. J’ai joué au bridge jusqu’àl’aube avec trois flics rubiconds de Pietermaritzburg qui m’avaient pêché surun banc de la gare routière. J’ai confondu les villes de Vryhead et Volkrust , perdant un temps précieux sur le chemindu Swaziland. En Namibie, j’ai rencontré des nazis dans un bar de Lüderitz. AuCap, lors d’une virée exceptionnelle dans un ghetto noir, j’ai réalisé que lacouleur de ma peau blanche suffisait à susciter la haine.
 
*
 
   Quelques mois plus tôt, je claque la ported’une université de province et ses légions de théories mouvantes selon lesmodes et les chapelles. J’abandonne les cours magistraux, dégote un boulotinepte dans une grande entreprise pétrolière et planifie ce voyage avecl’enthousiasme de mes vingt ans. J’inquiète surtout mes parents avec des motscomme « espace, liberté, expériences, route et rencontres », puiséschez Jack London. Pas d’itinéraire, aucun plan précis. Je dispose d’un passeportmuni d’un visa de six mois et d’une seule adresse, celle de Rosemary, uneex-fille au pair qui s’était occupée de mes frères et moi à Biarritz. Mariéedepuis avec un pasteur anglican chargé de mettre en place une églisemultiraciale, ils viennent de s’établir dans une banlieue aisée du Cap.
Ce choix déchaîne l’incompréhension de mes amis.  Onaurait compris la quête du Nirvāna et la fumetteau Népal, la transe mystique dans un ashram ou les khlongs de Bangkok. À la fin des années 70, l’Afrique du Sud figure au palmarès despays parias. Il provoque, au pire, l’hystérie des militants de gauche, aumieux, un froncement de sourcils désapprobateur de la société bien-pensante,celle de mon entourage immédiat.
En 1978, l’Afrique du Sud est raciste dans sa Constitution,anticommuniste primaire et génère l’instabilité chez ses voisins nouvellementindépendants ou en voie de l’être. Elle considère les Chinois comme des Noirset les Japonais comme des Blancs, fait du business avec Israël – son jumeauparia – et snobe les conciliabules internationaux. L’apartheid d’un côté, leboycott de l’autre, même si des ponts entre ces deux pôles subsistent en douce.Les méchants Blancs contre les bons Noirs, telle était la vérité édictée parl’intelligentsia. Une vérité absolue qui puise sa doctrine dans un fourre-toutpétri de mauvaise conscience issue du colonialisme et assaisonnée d’une pincéede culpabilité niaise version Case de l’oncle Tom .
   Je subodorais que tout cela était vrai, mais jeme foutais de la politique de gauche, de droite, raciste ou pas. Franchement,je voulais dénicher un pays insolite, voilà tout, et remplacer mon existence endents de lait par de l’aventure et de l’adrénaline. Je voulais voir, certespour mieux comprendre, mais aussi, certainement, pour prendre du bon temps.
   Quatre mois de kilomètres et de rencontres avecdes inconnus sympathiques ou bougons n’ont en rien édulcoré cette visionraciste et ténébreuse du pays de l’apartheid. J’ai observé la complexité decette nation, la bêtise de ce système absurde et alambiqué, la richessearrogante de la minorité blanche, la pauvreté de la majorité noire,main-d’œuvre bon marché et corvéable à merci. Constat indéniable. Pourtant, aumilieu de cela se sont greffées des précisions inattendues et impertinentes.J’ai rencontré des Blancs pauvres, des Noirs riches, des Indiens rusés, desmétis mis au ban de part et d’autre, des campagnes splendides qui auraient pufacilement nourrir toute cette population et sa descendance. J’ai rencontré degentils et généreux fermiers boers ainsi que de vrais cons, des Noirs racisteset des Blancs qui ne l’étaient pas trop, ou un peu, ou beaucoup, oupassionnément. La diversité des scénarios a rendu floue la frontière entre lavérité encadrée et la réalité subtile.
   Partir, en ces temps-là, signifiaitl’isolement. Pas d’internet, pas de mails, pas de réseaux sociaux et untéléphone hors de prix dès que l’on quittait son indicatif interurbain. Maiscomme le pèlerin qui revient de Compostelle, j’ai trouvé ma voie. Cent soixantejours à côtoyer l’injustice, plus cent soixante jours à me colleter avecmoi-même, le pouce levé dans la solitude des carrefours, ont engendré ladécision de toute une vie : celle de voyager et d’aider. Dorénavant, monexistence allait s’articuler autour de ces deux verbes du premier groupe.D’ailleurs, pas plus tard que la veille, j’avais envoyé une lettre de Karasburg informant officiellement mes parents, d’une plumefervente que j’espérais émancipée, l’état de mon nouveau statut de jeune adultede vingt ans.
 
*
 
   En attendant, la gourde est vide, il fait chaudet je suis toujours en rade à Upington.
   Je traîne mon sac jusqu’à la station-service oùje compte acheter une bouteille d’eau et un casse-croûte mou au goûtanglo-saxon. Un camion s’arrête au même moment dans un bruit de locomotive àvapeur. Un chauffeur noir en descend et se dirige vers la station en étirantles bras. Cela me donne une idée. J’entre, j’achète de l’eau et reviens meposter près du poids lourd. ...

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents