Ar Mor, marins, ports et bateaux de Bretagne
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Ar Mor, marins, ports et bateaux de Bretagne

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En 1931, le Gallois Peter Frederick Anson fait paraître un recueil intitulé « Mariners of Brittany, Marins de Bretagne », dont il est à la fois l’auteur et l’illustrateur.


Henri Queffélec (1910-1992) est tombé sous le charme des dessins à la plume qui illustrent l’ouvrage. Anson, en effet, a dessiné des scènes parfois oubliées depuis et des lieux dont beaucoup ont radicalement changé. Surtout, il a su fixer l’esprit de ces scènes et de ces lieux ; son témoignage est inestimable.


Pour accompagner les dessins d’Anson, les mettre en perspective — « en contre-point » — alors que plus de quarante ans se sont écoulés (la première édition d’Ar Mor est datée de 1975), Henri Queffélec reprend la plume, pour « veiller, autant qu’il est en nous, au salut de l’Armor »... Un ouvrage balançant entre passé et modernité du dernier quart du XXe siècle.


Ar Mor, marins, ports et bateaux de Bretagne n’était plus disponible en édition de qualité depuis de nombreuses années, le voici à nouveau disponible, tout juste 40 ans après sa première édition. Il est ici présenté avec un avant-propos d’Eric Auphan, président de l’Association des Amis d’Henri Queffélec.

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Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9782824051604
Langue Français
Poids de l'ouvrage 68 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Tous droits de traduction de reproduction
et d’adaptation réservés pour tous les pays.
Conception, mise en page et maquette : © Éric Chaplain
Pour la présente édition :
© EDR/ÉDITIONS DES RÉGIONALISMES ™ — 2015
EDR sarl : 48B, rue de Gâte-Grenier — 17160 CRESSÉ
ISBN 978.2.8240.0584.3
Malgré le soin apporté à la correction de nos ouvrages, il peut arriver que nous
laissions passer coquilles ou fautes — l’informatique, outil merveilleux, a parfois des ruses
diaboliques... N’hésitez pas à nous en faire part : cela nous permettra d’améliorer les
textes publiés lors de prochaines rééditions.
2henri queffélec
AR MOR
Marins, ports
et bateaux de Bretagne
Illustrations originales de Peter F. Anson

34AVANT-PROPOS
ui veut comprendre les îles du Ponant aujourd’hui ne peut faire l’impasse
sur leur histoire et leur géographie si particulières. À ce titre, les meilleurs Qtémoignages littéraires sur la vie dans ces petits mondes insulaires entre
1850 et 1950 nous sont offerts par l’écrivain brestois Henri Queffélec (1910-1992).
Ce grand connaisseur des « travailleurs de la mer » y situa en effet l’action de six
de ses romans les plus célèbres.
Les Éditions des RÉgionalismes s’attachent depuis 2013 à rééditer l’œuvre
abondante et protéiforme (plus de quatre-vingt-dix ouvrages de toute sorte) de cet
eauteur majeur dans le domaine du roman maritime au XX siècle. La publication
de la « trilogie de l’Ancien Régime et la Révolution » est désormais achevée : Un
(1) (2) (3)recteur de l’île de Sein , Un homme d’Ouessant et La mouette et la croix . La fin
(4)d’un manoir constituait une « perle rare », bretonne mais non insulaire. Et Ils
(5)étaient six marins de Groix... et la tempête proposait une vision conradienne de la
(6)funeste tempête de 1930. Les îles de la miséricorde représentait le premier volet
(7)de la « trilogie moléno-ouessantine ». Celle-ci s’est poursuivie avec Le phare ,
(8)en attendant La lumière enchaînée .
eLa réédition d’Armor, pour le 40 anniversaire de sa parution, revêt un double
intérêt, à la fois ethnologique (à travers le texte d’Henri Queffélec) et
iconographique (à travers les dessins de Peter Anson). En effet, au siècle dernier, une
figure énigmatique a fait le lien entre Écosse, pays de Galles et Bretagne : il s’agit
de Peter Frederick Anson.
Né à Portsmouth le 22 août 1889 d’un père officier de la Royal Navy, il rejoint à
21 ans la communauté bénédictine anglicane de l’abbaye de Caldey, qui se convertit
au catholicisme romain en 1913. Il participe en 1921 à la fondation de « l’Apostolat
(9)de la mer » et quitte alors son monastère pour devenir aumônier des marins .
(1) Quefélec (Henri) : Un recteur de l’île de Sein, 1944, réédition Éditions des Régionalismes, Cressé,
e2014 (édition du 70 anniversaire), avec une préface d’Éric Auphan, 170 pp., 21 cm.
(2) Quefélec (Henri) : Un homme d’Ouessant, 1953, réédition Éditions des Régionalismes, Cressé,
e2013 (édition du 60 anniversaire), avec des bois gravés de Jean Chièze et une préface d’Éric Auphan,
172 pp., 21 cm.
(3) Quefélec (Henri) : La mouette et la croix, 1969, réédition Éditions des Régionalismes, Cressé,
2013, avec une préface d’Éric Auphan, 242 pp., 21 cm.
(4) Quefélec (Henri) : La fn d’un manoir, 1944, réédition Éditions des Régionalismes, Cressé, 2014
e(édition du 70 anniversaire), avec une préface d’Éric Auphan, 178 pp., 21 cm
(5) Quefélec (Henri) : Ils étaient six marins de Groix... et la tempête, 1979, réédition Éditions des
Régionalismes, Cressé, 2015, avec une préface d’Éric Auphan, 226 pp., 21 cm.
(6) Quefélec (Henri) : Les îles de la miséricorde, 1974, réédition Éditions des Régionalismes, Cressé,
e2014 (édition du 40Auphan, 238 pp., 21 cm.
(7) Quefélec (Henri) : Le phare, 1975, réédition Éditions des Régionalismes, Cressé, 2015 (édition
edu 40Auphan, 226 pp., 24 cm.
(8) Quefélec (Henri) : La lumière enchaînée, Presses de la Cité, 1976, 286 pp., 24 cm, réédition à
eparaître Éditions des Régionalismes, Cressé, 2016 (édition du 40 anniversaire), avec une préface
d’Éric Auphan.
(9) Il raconte cette expérience très enrichissante dans The sea apostolate in Ireland et The apostleship
of the sea in England and Wales.
5 (10)C’est à ce moment-là qu’il s’installe en Écosse . En 1970, il revient à Caldey où la
communauté met à sa disposition une petite tourelle immédiatement voisine des
bâtiments du monastère. De là, tout proche de sa communauté d’origine, il peut
(11)voir la mer en permanence et se consacrer à la peinture . Il meurt le 10 juillet
1975 à Sancta Maria Abbey, non loin d’Edimbourg, à l’âge de 86 ans. Figure à peu
près inconnue en France et souvent jugée « excentrique » en Grande-Bretagne,
Peter Anson a tout de même été fait chevalier de l’Ordre de Saint Grégoire par
le pape Paul VI en 1966 en reconnaissance de son œuvre au service des marins.
L’abbaye de Caldey, qui se trouve dans une île privée au pays de Galles, est
accessible grâce à un service régulier de bateaux (en été uniquement) à partir de Tenby,
edans le comté de Pembroke. Site monastique attesté depuis le V siècle, cette île
s’avère une véritable pépinière de missionnaires. C’est ici qu’à l’école de
SaintIltud se forment les saints bretons qui vont évangéliser l’Armorique : Saint Gildas,
Saint Pol, Saint Samson. Caldey représente donc un exemple très intéressant de
(12)christianisme insulaire, au même titre que Iona dans les Hébrides intérieures
(13)et Lindisfarne dans le Northumberland .
Peter Anson a publié pas moins de 35 livres consacrés aux rapports entre « foi
(14)chrétienne et milieux maritimes » . Il s’est passionné en particulier pour le
(15) (16)monde des pêcheurs , aussi bien ceux des îles britanniques que ceux de la
(17)péninsule Armoricaine . Malheureusement, ses ouvrages n’ont jamais été traduits
(18)en français et sont devenus totalement introuvables .
En 1931, Mariners of Brittany est édité simultanément en Grande-Bretagne (à
(19)Londres), aux Etats-Unis (à New York) et au Canada (à Toronto) . L’auteur s’y
montre à la fois un écrivain à la plume perspicace, un dessinateur au croquis saillant
et un fervent amoureux de la mer bretonne. Séduit par cet « homme de bonne
foi » (selon ses propres termes), Henri Queffélec décide de lui rendre hommage
en reprenant ses dessins pour illustrer Armor : marins, ports, bateaux de Bretagne
(10) D’abord à Portsoy, puis à Harbour Head, près de Macduf (comté de Banf, au nord d’Aberdeen),
deux petits ports sur la côte nord-est, entre Fraserburgh et Elgin. Il s’intéresse alors aux pêcheurs de
la région : son livre intitulé Fishing boats and fsher folk on the east coast of Scotland paraît en 1950
(l’introduction précise : « Harbour Head, Macduf, Banfshire, October 1949 »). Il publie ensuite The
Scottish fsheries : are they doomed ? et Harbour Head : maritime memories. Il se consacre également
à la peinture. En 1967, il s’établit à Ferryden, face à Montrose, au sud d’Aberdeen.
(11) L’introduction de Underground catholicism in Scotland (1622-1878), qu’Anson fait publier en
1970, précise : « Caldey Island, of Tenby, Pembrokeshire ». L’auteur a également consacré un petit
opuscule à ses coreligionnaires : The Benedictines of Caldey.
(12) Accessible en bateau depuis l’île de Mull.
(13) Accessible en voiture à marée basse.
(14) Anson a livré le fruit de ses réfexions en 1954 dans Christ and the sailor : a study of the maritime
incidents in the New Testament.
(15) Voir Fishermen and fshing ways.
(16) Voir Fishing boats and fsher folk on the east coast of Scotland et British sea fshermen.
(17) Voir Mariners of Brittany.
(18) À l’exception de The brothers of Braemore (voir infra), les seuls ouvrages consultables se trouvent
à Londres, non à la British Library, mais à la Westminster Library. Il s’agit, par ordre chronologique,
de The religious orders and congregations of Great Britain and Ireland (1949), Fishing boats and
fsher folk on the east coast of Scotland (1950), The call of the cloister (1955), Bishops at large (1964)
et Underground catholicism in Scotland (1622-1878) (1970).
(19) Anson (Peter Frederick) : Mariners of Brittany, 1931
6 (20)qui paraît en 1975, l’année même de la mort d’Anson . Les deux ouvrages sont
aujourd’hui épuisés, de même que la réédition sous le titre Marins de Bretagne
(21)lancée sur le marché en 1994 par les éditions L’Ancre de Marine à Saint-Malo .
L’heureuse initiative des Éditions des Régionalismes vous permet de découvrir
aujourd’hui la parfaite harmonie entre la prose queffélécienne et le trait ansonien.
Mais l’aspect le plus original de la démarche créatrice du moine gallois se trouve
résumé dans une utopie aussi riche dans son contenu qu’enrichissante dans sa
lecture : c’est en tout cas le jugement que portait Henri Queffélec sur The brothers
(22)of Braemore, petit bijou de littérature insulaire daté de 1960 . Malheureusement,
il est pratiquement impossible aujourd’hui de se procurer cet ouvrage, passé
complètement inaperçu au moment de sa parution. En 1962, Hélène Lubienska
de Lenval en fournit une analyse et quelques extraits sous le titre Des hommes
(23)attentifs à Dieu dans La Vie Spirituelle (revue publiée par les éditions du Cerf) .
Un exemplaire original est offert par Anson lui-même à la bibliothèque de Caldey
Abbey en 1971. Au cours d’un voyage, Pierre-Yves Jourda (1936-2007), alors
recteur de l’île d’Arz, a pu en faire une photocopie qu’il nous a fort aimablement
(24)transmise en 1989 . Actuellement, cet essai, aussi court (61 pp.) que dense, n’a
toujours pas été traduit en français et n’est pas disponible en France.
L’action se situe dans une île celtique largement mythique : l’auteur nous indique
simplement qu’elle se trouve au nord de l’Écosse (donc dans l’archipel des
Orcades ou celui des Shetland) et qu’il a promis aux frères de Braemore, membres
laïques d’une communauté bénédictine, de garder le secret sur l’emplacement
(25)exact de leur île . Nous apprenons p. 12 que « the oratory had been dedicated
to Saint Brendan the Navigator », mais les îliens ne souhaitent pas voir leur île se
transformer en site touristique : « the last thing they wished was their island should
(26)ever become as world-famous as Caldey or Iona » (p. 50) . Pour décourager les
explorateurs impénitents, Anson ajoute in fine : « There are thousands of islands
round Scotland, and the one I have described in these pages has features borrowed from
many which I have visited in the past thirty years. Hundreds of them possess a close
family likeness ». Toutes ces précautions ne sont que des artifices de style : bien
malin qui repérerait Braemore sur une carte même détaillée ! À vrai dire, cette
(20) Quefélec (Henri) : Armor : marins, ports, bateaux de Bretagne, Les Quatre Seigneurs, Grenoble,
1975.
(21) Ibid. : Marins de Bretagne, L’Ancre de Marine, Saint-Malo, 1994, 259 pp., 31 cm.
(22) Anson (Peter Frederick) : The brothers of Braemore, Campion Press Limited, Londres-Dublin,
Royaume-Uni-Irlande, 1960, 61 pp., 18 cm.
(23) Lubienska de Lenval (Hélène) : « Des hommes attentifs à Dieu », revue La Vie Spirituelle, Le
Cerf, 1962
(24) C’est lui qui ft connaître cette utopie à son ami Henri Quefélec, et c’est à lui que nous devons
la plupart des renseignements biographiques concernant Peter Frederick Anson.
(25) On peut noter qu’il existe un hameau du nom de Braemore perdu dans le nord-est des Highlands,
entre Portsoy, où Anson résidait, et Scrabster, d’où l’on embarque pour les îles. Sans doute est-ce lui
qui a prêté son nom au titre de l’ouvrage, l’auteur ayant eu nécessairement l’occasion de passer dans
ce secteur durant son ministère auprès des marins pêcheurs des petits ports de la côte est.
(26) Le plus célèbre des abbés d’Iona fut Saint Colomba (521-597), moine irlandais qui évangélisa
l’Écosse.
7imprécision confère au récit un caractère surnaturel qui met en valeur l’originalité
des thèses défendues par l’écrivain.
Compte tenu des dates, il semble probable que Peter Anson souhaite fournir
une réponse positive au tableau négatif brossé par William Golding dans Lord of
(27)the Flies . L’idée centrale de l’œuvre est ce que l’auteur nomme « the philosophy
of the fringe », conception développée aux pages 27 et 28 : « ...in the center of
civilization, life was withering away... human life was centripetal, having its sources at the
circumference, and that it drove inward towards congestion and death ». Anson inverse
un modèle centrifuge traditionnel (centre / périphérie : le centre est la vie qui
rayonne sur la périphérie immédiate ; la périphérie lointaine est la mort) pour un
modèle centripète unique en son genre (périphérie / centre : la périphérie est la
vie qui se perd vers le centre ; le centre est la mort).
Pour lui, il ne faut pas chercher à vivre dans le centre de la civilisation (les
événements historiques sont temporels et font que les hommes oublient leur destinée :
selon Raymond Aron, « les hommes font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils
font »). En revanche, il faut vivre sur les marges de la civilisation (la grandeur
naturelle est intemporelle et fait que les hommes peuvent approcher la connaissance
spirituelle, la seule qui s’inscrit dans la durée). Il ne s’agit pas d’être misanthrope
(comme Beethoven qui, en proclamant : « J’aime mieux un arbre qu’un homme »,
refuse la source de l’énergie centrifuge), mais bien au contraire de se montrer
philanthrope (pour retrouver les sources essentielles de l’énergie centripète).
Ainsi, grâce à un rapprochement intéressant, Anson justifie la valeur mythique
de la montagne et de la mer comme symboles de l’infini : Braemore apparaît
comme un prolongement du Mont-Cassin ; l’île n’est plus une périphérie isolée,
mais un centre vital. Il explique de cette manière l’échec de ceux qui voient l’île
comme un refuge loin du monde temporel, et non comme une ouverture sur le
monde spirituel : « For they had not come here to find God ; their quest of solitude
was merely negative ; a running away from something, not a running after something »
(p. 47). La portée du livre dépasse largement le domaine de la fable moralisante :
la description de cette communauté insulaire laïque, mais « attentive à Dieu »,
qui trouve en elle-même son propre élan vital, ressemble à une représentation
idyllique des sociétés chrétiennes des îles de l’Armor. Mais depuis un demi-siècle,
l’appel irrésistible du centre, le continent, l’emporte sur la sérénité des périphéries,
les îles. Pour l’instant, les frères de Braemore restent les protagonistes heureux
(28)d’une utopie narrative .
(27) Golding (William) : Sa Majesté des Mouches, 1954. Dans le titre français, le jeu de mot initial
disparaît, puisqu’il n’y a plus d’allusion à « The Lord of the Isles », le chef du clan des Mac Donald,
qui régnait sur toutes les Hébrides depuis sa forteresse d’Eilean Mor dans le Loch Finlaggan dans
l’île d’Islay.
(28) On peut noter que ce petit livre est malheureusement tombé dans l’oubli le plus total même en
Grande-Bretagne, puisque la petite communauté religieuse qui s’est établie dans un îlot de l’archipel
des Orcades en 1998 et à laquelle Pierre-Yves Jourda a eu l’occasion de rendre visite au cours d’un
de ses nombreux voyages dans les îles écossaises en ignorait jusqu’à l’existence !
8Achevons cette présentation en rappelant notre double dette envers Henri
Queffélec et Pierre-Yves-Jourda. Le premier, rencontré en 1987 dans un restaurant
de la place Denfert-Rochereau, nous communiqua sa passion des îles bretonnes
et nous permit d’entrer en contact avec le second, rencontré en 1992 dans son
presbytère d’Hoëdic. Ce dernier nous poussa sur les traces de Peter Anson vers les
îles celtiques (Caldey, Iona, Lindisfarne), dont notre tour n’est pas encore achevé.
Nous avons découvert enchanté moult îles irlandaises (dont les Aran, les Blasket
et les Skellig) et écossaises (dont les Hébrides intérieures et extérieures), mais
les Orcades et les Shetland conservent encore tous leurs secrets.
Dans son introduction écrite il y a 40 ans, Henri Queffélec précisait : « Les
dessins de Anson ont acquis une valeur qui se joue du temps. La sûreté de leurs traits, leur
jovialité sans fadeur, font de ces pièces à conviction pour une heure précise dans le jadis
et le naguère de la vie d’un port et d’une civilisation maritime des souvenirs, tendres
et beaux ». Et il ajoutait : « Je n’ai jamais rencontré Peter Anson, mais la photographie
que j’ai de lui, prise en 1972, ne permet pas de se tromper sur la qualité de l’homme ».
Pas plus que mes glorieux aînés, l’écrivain seigneur des mers Henri Queffélec et
le moine recteur des îles Pierre-Yves Jourda, je n’ai pu rencontrer Peter Anson,
ce moine pêcheur de poissons, de mots, d’images et d’âmes. J’espère cependant
ne pas avoir démérité dans ce portrait bref mais empathique d’une personnalité
attachante. Pour lui comme pour moi, « l’initiation à l’âme bretonne a commencé
(29)dans le port de Toulon » .
(30)Éric AUPHAN
(29) Pour une bibliographie complète de Peter Anson, voir Auphan (Éric) : «Une utopie insulaire dans
les brumes écossaises : The brothers of Braemore, de Peter Frederick Anson (1960) ». Communication
eprononcée lors du 4 Congrès International de la Utopian Studies Society sur le site de l’Université
Européenne de Madrid, du 25 au 29 juin 2003. Parution dans le n° 3 de la revue Utopia and utopianism
(2009, p. 203-209).
(30) Éric AUPHAN est professeur d’Histoire en classes préparatoires littéraires au lycée La Pérouse
à Brest. Il est diplômé de Sciences Po Paris, agrégé de l’Université et docteur en Histoire. Sa thèse
(publiée en 1998) portait sur Les îles de la mer d’Ouest : Approche historique des sociétés insulaires
de l’Armor d’après le témoignage de la littérature régionale. Il participe au salon d’Ouessant depuis
sa création en 1999 et a co-dirigé les trois volumes de la Bibliographie des îles de Bretagne parus en
2000, 2001 et 2002. Il est également président de l’Association des Amis d’Henri Quefélec . À ce titre,
il a co-organisé les deux colloques internationaux consacrés à l’écrivain brestois en 1999 et 2010.
Enfn, il s’intéresse depuis longtemps à l’analyse flmique et est responsable de la rubrique « Cinéma »
dans la revue Historiens et Géographes depuis 2004.
910AVANT-PROPOS
(édition de 1975)
vançant dans un quartier parisien où il n’était pas revenu depuis des
années, Baudelaire éprouvait l’amertume de ne pas s’y reconnaître.A La forme d’une ville
change plus vite, hélas !, que le cœur d’un mortel...
Le souci de parer à une telle déception chez les grands amis de la côte bretonne
est à l’origine de ce livre.
Donner en contrepoint les dessins à la plume, véritables « choses vues », dont
le Gallois Peter Anson illustrait en 1930 son Mariners of Brittany, avec une étude
qui s’appuie en fin de compte sur le paysage actuel de l’Armor, devrait faciliter
une prise de conscience. En même temps que des différences formelles entre
les sites d’hier et d’aujourd’hui, et nous dirions volontiers plus et plutôt que ces
différences, le lecteur n’aura-t-il pas la chance de saisir les traits d’une Bretagne
quasi intemporelle ?
La finition d’un tel livre, pas plus que d’un bateau, n’était chose légère... Il se
pourrait que très tranquillement la réalité nous ait joué un tour. Tandis que l’éditeur
et ses collaborateurs, travaillant sur un ouvrage où l’iconographie tenait un rôle
essentiel, procédaient à de lentes et difficiles options de gravures, et
d’emplacements de gravures, cette réalité courait la poste. L’Armor a précipité son évolution.
Sans cesse, et dans tous les domaines, la Bretagne maritime a fait parler d’elle. De
la sombre histoire des mâts de Tabarly, l’homme du Morbihan, dans la course des
voiliers autour du monde, aux forages pétroliers en mer d’Iroise dont le début
va coïncider avec la sortie de ce livre, quelle liste d’événements !
À Dieu Vat. Dans plusieurs passages d’Armor le lecteur pourra constater un
décalage entre le texte et la réalité immédiatement actuelle. C’est le port de pêche
de Lorient qui reprend la tête devant Concarneau, ce sont les îles de Sein et de
Molène dont le dépeuplement s’accélère... Que cela n’entraîne aucun trouble.
La sérénité des images d’Anson y aidera. La marche inéluctable de la vie et du
temps ressemble à l’avancée d’un bateau en haute mer sous les étoiles. Toujours,
toujours l’espace.
Entre tellement de possibles, toujours une route qui se démêle...
Veillons, autant qu’il est en nous, au salut de l’Armor.
1112INTRODUCTION
l arrive constamment, dans les marines de guerre et de commerce, qu’un bateau
reçoive un nom qui ait déjà été porté. Par un, plusieurs, de nombreux navires.I Dans cette relancée du nom, gouvernements et Compagnies ont souvent
égard à la poésie d’un adjectif ou d’un substantif, au souvenir laissé par un homme
ou une femme, non moins, ou beaucoup plus, qu’au désir de montrer les marines
fidèles à leur passé, les pays à une culture. Il n’importe. Le fait prend quand même
pour un bâtiment la valeur d’une filiation mystique. Il est rare que les armateurs
ou les décorateurs ne se soucient pas de l’illustrer. Ils accoutument plutôt de
rassembler avec honneur, dans un local du bord, des tableaux ou des photographies
qui représentent le, les navires, ayant porté le même nom sur la mer mouvante.
Ou des documents qui les concernent. Soigneusement encadrée, une page d’un
vieux livre raconte l’exploit, l’aventure d’un d’entre eux. Sur un coussin de velours,
voici les jumelles d’un de leurs capitaines.
Les marins, mieux que la moyenne des hommes, sentent la continuité du monde
et que rien ne naît de rien. L’onde prolonge l’onde et pas une vague ne déferle
au hasard.
***
En 1931, deux maisons d’édition, l’une anglaise, l’autre américaine, faisaient paraître
simultanément à Londres, à Toronto et à New York, un essai intitulé MARINERS
OF BRITTANY, Marins de Bretagne.
L’auteur s’appelait Peter F. ANSON, un Britannique du pays de Galles passionné
de mer et de pêche marine et dont l’initiation à l’âme bretonne avait commencé...
dans le port de Toulon. C’est ce qu’il confiait dans la dédicace de trois pages,
écrite en français, qu’il faisait de son livre à ses « chers amis des Côtes d’Armor,
de Saint-Malo à Saint-Nazaire ». Et la page du titre avait souligné auparavant qu’il
était l’auteur à la fois du texte et des illustrations.
La remarque n’était pas de simple forme. Les dessins à la plume qu’Anson
revendiquait pour siens occupaient un bon tiers de la place : types de bateaux,
esquisses de ports, silhouettes d’hommes et de femmes. Fidèle à l’art magistral
des Britanniques dans la minimisation des mérites, il justifiait cette abondance,
révélatrice d’un besoin et d’un talent, comme n’étant qu’une série d’esquisses,
destinées à dire en clair tout ce qu’un texte anglais déroberait à un public
ignorant de cette langue.
« Vous comprendrez donc ces pages, même écrites en anglais », déclarait-il à
ses marins, « car vous y trouverez toujours quelque dessin qui vous parlera une
langue que vous savez... ».
1931. Il y a de cela, ainsi, quarante-quatre ans. Quarante-quatre années pendant
lesquelles, au lendemain d’un épouvantable conflit mondial, une telle fièvre devait
saisir la planète. Avait-on jamais assisté, dans la durée d’une génération, à un
bouleversement pareil des peuples et des techniques ? Les philosophes l’ont nié.
Ils ont parlé d’un « emballement », d’une « accélération » de l’histoire. L’Europe,
13le « vieux continent », fut secouée dans ses profondeurs. La France que les
économistes tenaient pour un pays foncièrement agricole, la « douce France » des
« coteaux modérés », allait devenir en deux décennies une grande puissance
industrielle, une qui appartenait au groupe de tête des nations « développées ».
Les marins de Bretagne, que Peter F. Anson se plaisait à nommer, non sans
exagération, les plus conservateurs de tous (Les pêcheurs ghanéens du Togo eussent
mieux mérité le titre), n’ont pas échappé à la tourmente. Leurs ports, leurs bateaux,
se sont considérablement transformés.
Anson, tandis qu’il rédigeait le texte de son livre, était le premier à sentir
qu’il serait bientôt dépassé. Il ne prévoyait certes pas en 1931 tout ce qui allait
survenir d’ici 1975 mais, comme Pierre Loti, il éprouvait, devant certains faits,
certaines évolutions, une crainte divinatrice. C’était elle, d’ailleurs, qui le poussait
à écrire. L’homme sage doit noter la mémoire de ce qui est appelé à disparaître.
Et, pour fortifier, authentifier ses dires, il joignait le dessin à la parole écrite. J’AI
VU CECI. ET ENCORE CECI. ET CECI ENCORE. MOI, PETER ANSON, HOMME
DE BONNE FOI.
Alors que nous reprenons pour l’essentiel, avec des mots de 1975, le thème qui
avait excité voici une quarantaine d’années chez un Britannique du pays de Galles
le sens de l’observation, l’intuition psychologique, la bienveillance et l’instinct de
communion avec les hommes et avec la beauté, il nous a paru qu’il serait à la fois
rationnel et pieux de révéler au public l’illustration de l’ouvrage paru en 1931.
Notre livre n’est pas un « MARINERS OF BRITTANY II ». Nous avons étendu le
domaine et usé d’un titre plus long : « Armor, marins, ports, bateaux de Bretagne ».
Des photographies toutes récentes ont charge de témoigner qu’il ne s’agit pas ici
d’un travail archéologique sur l’effort naval de la Bretagne.
Mais...
... mais les dessins de Anson ont acquis une valeur qui se joue du temps. La
sûreté de leurs traits, leur jovialité sans fadeur, font de ces pièces à conviction
pour une heure précise dans le jadis et le naguère de la vie d’un port et d’une
civilisation maritime des souvenirs, tendres et beaux, « for all seasons ». Il serait
vain presque toujours de chercher à les faire cadrer, détail par détail, avec la
réalité contemporaine, car les ports où ils ont été conçus et tracés ont changé
de lignes, les bateaux de pêche ont renoncé à la voile et le diesel a remplacé la
vapeur, les costumes des hommes de mer et leurs silhouettes se sont comme
renouvelés et pourtant ces images sollicitent l’attention beaucoup plus que des
objets de musée. Elles restituent avec une telle adresse et une telle candeur une
atmosphère qui, elle, ne s’est pas enfuie : l’ambiance de naturel, de tranquillité
sauvage, qui frappe encore tous les visiteurs dans les ports de pêche du nord et
du sud de la Bretagne et qui naît du sentiment d’une familiarité originelle entre
l’homme et la mer.
Où que nous allions sur la côte bretonne, en filigrane au moins dans les
paysages nous lisons un passé, une histoire. L’instant présent est solidement tenu en
main par la durée. Tout passe, et aussi tout demeure... Anson le Gallois a ressenti
14intensément ce paradoxe et cette richesse et ses doigts de dessinateur ont su
les traduire.
Un musicien ne s’inquiète pas trop de savoir à quel siècle remonte le poème
qui lui inspire une mélodie, dès lors qu’il subit comme toujours vivant le charme
contenu dans les paroles.
Il ne s’agit pas ici, tout à fait, de la même combinaison artistique. Lorsque nous
plaçons le texte qui va suivre en un parallèle inattendu avec les gravures d’une
époque dépassée, nous songerions à un contrepoint. Anson et moi, nous jouons
tous deux, à peu de chose près, sur le même grand thème.
***
J’ai dit tout à l’heure : « ANSON, HOMME DE BONNE FOI ».
Je souhaiterais avec ardeur que le même titre pût m’être décerné. La passion
qui m’anime aussitôt que j’évoque la Bretagne et la mer et les services éclatants
qu’elles se sont rendus ou se rendent l’une à l’autre, ne contredit pas la passion
de la vérité.
Anson le Gallois, Anson le boulingueur, a composé, outre MARINERS OF
BRITTANY, un FISHERMEN AND FISHING WAYS, Pêcheurs et méthodes de pêche, qui,
malgré un objet sensiblement plus étendu puisqu’il porte sur une expérience acquise
« le long des rivages des deux hémisphères », garde les dimensions du premier
livre. J’ai constaté, avec humour (?), qu’ils commencent tous deux de la même
manière, l’ancienne rhétorique eût dit qu’ils avaient le même incipit : « This book
makes no pretence to be... », « Ce livre n’a pas la prétention d’être... » ; et dans le
premier cas Anson se défend d’avoir voulu faire « un guide ou une histoire navale
de la Bretagne », dans le second, « une étude exhaustive des pêches maritimes ».
À l’exemple d’Anson, un grand sage, qui aura concilié de très bonne heure la
vocation religieuse et l’amitié pour la mer, ses hommes et ses navires,
pouvonsnous dire que Marins, ports, bateaux de Bretagne « n’a pas la prétention » non plus
d’être une thèse d’allure scientifique ni une somme ? Le rêve n’en est pas absent,
comme il ne quitte guère le regard des pêcheurs bretons, quelle que puisse être
désormais l’ampleur de leurs connaissances techniques. La mer n’a pas pénétré,
elle ne pénétrera jamais à fond dans le « brave new world » du profit pour le profit.
Les superpétroliers, les méthaniers, les thoniers-senneurs congélateurs peuvent
sortir de grands chantiers industriels, ils restent des œuvres d’art, des œuvres pour
le plaisir des yeux autant que pour l’exercice d’une fonction, au même titre que
les trières d’Athènes ou les bisquines de Cancale. Disant ces choses, je n’affabule
pas, je me conforme au réel. Je cite l’Encyclopœdia Universalis :
« Au delà des sciences et techniques dont elle suppose la connaissance, Varchitecture
navale reste un art par les choix difficiles qu’elle impose à chaque stade des projets pour
atteindre en définitive non seulement au meilleur équilibre économique et technique de
ses ouvrages, mais aussi à l’harmonie de leurs formes ».
Avec les déserts, les montagnes, les grands fleuves, les grandes forêts, les mers
appartiennent à cette réserve de beauté naturelle, autrefois surabondante, qui aide
l’homme à se procurer une vie digne d’être vécue. Les rivages et les bateaux de
15Bretagne appellent un langage où le lyrisme trouve place plus aisément que dans
une étude sur le notariat ou sur les maladies du pancréas.
Ici encore, Anson ouvre la voie. S’il se prémunit, né Britannique, contre les
grandes effusions, il ne laisse pas, sans arrêt, de parler avec le cœur, et de louer, de
célébrer, les spectacles ou les hommes qu’il décrit. J’ai relevé, dans le long passage
consacré par lui à la criée de Lorient-Kéroman, une expression typique... Anson
s’est pris d’enthousiasme pour tous les poissons, toutes les bêtes de la mer que
des capitaines courageux ont ainsi rassemblés, collection de formes toutes plus
belles les unes que les autres, et, après avoir énuméré en les appelant par leur
nom différentes variétés, il ajoute avec bonhomie : « ... and many another strange
fish whose English names I cannot recall », « ... et bien d’autres poissons étranges
dont je ne peux pas me rappeler les noms anglais ». La richesse de la mer défie
le vocabulaire quotidien et parfois il importe moins d’en dresser la nomenclature
que de vibrer pour elle en confessant qu’elle est la plus forte.
Dans ce livre qu’un nouvel écrivain compose lui aussi avec son humeur et son
élan propres, Anson demeure présent non seulement par une impressionnante
série d’illustrations qui sont de lui et qui ne négligent à peu près aucun des sites
marins les plus émouvants, ou les plus significatifs, de la Bretagne, mais, de façon
moins visible mais aussi nette, par l’influence qu’ont exercée sa personne et son
exemple. Nous aimons en Bretagne à nommer les Gallois nos cousins. Mais c’est
une affection toute fraternelle que le cousin Anson a montrée envers les marins
de tous les secteurs de Bretagne et je me sens pour lui plein de reconnaissance.
Par lui, par les dessins et des phrases de sa création, tous les amis de la mer à
Londres, New York et Toronto, auront été mis à même dès 1931 de connaître et
d’aimer les pêcheurs de la province bretonne comme un des plus grands peuples
maritimes du monde, un des plus ingénument habiles dans l’art de courir sur les
sentiers et les routes de l’océan et de supporter ou d’apprécier la solitude marine.
Combien il me devient plus facile, dans le sillage de Anson, de louer des
compatriotes !
Trois coups de sirène, ici, en l’honneur du cousin. Dans l’abbaye bénédictine où
il vit aujourd’hui, sur la petite île Caldey — toute proche de la terre galloise mais
quand même une île aussi réellement que Sein, Molène ou Hoedic — puissent les
vents les lui porter à une heure où ne sonnent pas les cloches.
Je n’ai jamais rencontré Peter Anson, mais la photographie que j’ai de lui, prise
en 1972, ne permet pas de se tromper sur la qualité de l’homme. Assis contre
le bordé à l’avant d’un bateau de pêche en bois, une amarre entre les mains, un
grand béret sur la tête, rasé pas trop bien, impassible dans un gros veston de drap
froissé et où luisent des taches, le voici tel qu’en lui-même, tel qu’il ne paraissait
pas aux yeux quarante ans plus tôt quand il hantait les petits ports de Bretagne,
mais certainement il avait déjà cette flamme un peu malicieuse dans le regard, et
cette sûreté, cette bonté, cette force dans tout l’être. Un loup de mer et un homme
de Dieu. Prêt sur le champ à donner un coup de main pour la manœuvre comme
à tenir le propos qui réconforte, à partager un quignon de pain ou un silence.
MARINERS OF BRITTANY, « Marins de Bretagne... ». Aussi bien dans le livre de
16Anson que dans le nôtre, « marin » s’entend avant tout du pêcheur en mer. Si
l’on y réfléchit, c’est déjà en ce sens que Botrel employait le mot dans le premier
couplet, tant de fois entonné par des équipages, de la Paimpolaise :
Quittant ses genêts et sa lande,
Quand le Breton se fait marin,
En allant aux pêches d’Islande...
Il y a peut-être un abus de principe dans cette confusion. Comme la langue maritime
se pique d’exactitude, certains, sans purisme excessif, pourront le déplorer. Qu’il
navigue sur un bateau de guerre, sur un caboteur ou sur un chalutier, un marin
est toujours un marin, la silhouette d’un bateau de pêche n’accompagne pas ipso
facto dans l’esprit l’audition du terme et la preuve en est que les registres d’état
civil, volontiers pointilleux, éprouvent le besoin de le compléter presque toujours :
« Marin de commerce », « marin de l’Etat », ou « marin-pêcheur ».
Bien sûr... Il ne convient pas non plus de s’embrouiller dans les feux de file et
il apparaît finalement comme normal et sain, quand on étudie la valeur maritime
d’une population côtière, de mettre l’accent sur la pêche. Anson n’était pas le
premier, nous ne serons pas le dernier, à le faire. Jean Merrien le Breton, qui a tant
sillonné les eaux de Y Armor et fréquenté ses ports et ses criques, a répété sans
cesse que les meilleurs connaisseurs de Bretagne en matière maritime étaient ses
pêcheurs. L’on ne sache pas que les plus grands plaisanciers de l’heure présente
disent autre chose.
Je regrette (?) de démentir ces Messieurs du « milieu » de Marseille ou de Naples,
mais la pêche, avec la chasse, a le droit au titre de plus vieux métier du monde.
Longtemps, les hommes l’ont pratiquée sans même savoir qu’elle était un métier,
pour satisfaire leur faim ou leur curiosité avant d’en faire commerce. Elle a précédé,
beaucoup servi à créer et à développer, l’art de la navigation. Elle a été le premier
procédé de lecture ou de déchiffrage de l’univers marin et l’inconscient collectif
de l’humanité ne l’oublie pas. La psychologie bretonne des profondeurs livre des
images de pêche. Le plaisancier lui-même se laisse prendre au jeu et combien de
fois, croisant dans les coureaux de Groix ou en baie de Douarnenez, laisse-t-il
traîner une ligne parce que pêche est premier emploi du temps à la mer et que
les parages le proclament.
Les marinas les plus sophistiquées n’y changeront rien, la technique ne refait
pas la Genèse ni le cœur de l’homme. Le quincaillier en vacances qui s’aventure à
tâter le bar d’un rocher du pays des abers, s’offre la chance, pour peu qu’il laisse
tranquille son transistor et suive sa rêverie, d’une redécouverte d’une province
et aussi du bonheur.
1718PREMIÈRE PARTIE :
(1)NOTRE MAÎTRE LE LIEU L’Armor
L’ÂME BRETONNE ET LA MER
TERRIENS ET MERRIENS
’imagerie populaire universelle veut que la Bretagne soit le pays de la mer,
le pays des caps découpés et des plages et des longues pluies qui montent Lde la mer, comme elle veut que le Breton soit un mélancolique aux yeux
bleus désœuvré quand il ne navigue pas.
Beaucoup plus respectable que ces poncifs issus d’un mauvais romantisme et
entretenus par les agences touristiques, j’ai entendu chanter au Nouveau-Brunswick,
dans un port de cette incroyable Acadie qui n’a aucun tracé géographique, mais
un hymne national — l’Ave Maris Stella, — et un drapeau — le blanc bleu rouge
français, orné du Sacré-Cœur, — une complainte qui avait franchi l’océan depuis
combien de lustres. Elle sentait la fabrication artisanale de bon aloi :
La mer est mon domaine,
Je suis fls de Breton...
Entendre ce langage à des milliers de milles du « pays », par des gens qui ont
subi tant de malheurs au long de leur histoire, une histoire inséparable de la mer
et des navires, excite l’imagination. Ce ne peut pas être un hasard si comme cela,
brusquement, un peu partout dans le monde, un homme qui écoute prononcer
le mot Bretagne songe à un peuple de marins.
Le nom de Jean Merrien était un pseudonyme. Le véritable nom de famille était
« de Fréminville », nom bien connu des historiens de Bretagne. Heureux de le
porter, le ressentant d’autre part comme une gêne dans la carrière littéraire,
Jean de Fréminville choisit pour nom de plume un toponyme de la côte bretonne
(Merrien est un tout petit port aux environs de Concarneau) dont la première
syllabe aurait charge d’indiquer tout de suite la farouche passion marine de l’auteur,
cependant que son frère Claude, qui se destinait au journalisme politique, adoptait
le nom de Claude Terrien.
Les deux jeunes hommes durent bien rire de s’être ainsi comme réparti les
ressources de la planète. À moi, Claude, l’étendue des terres. À moi, Jean, les océans.
Au fond d’eux-mêmes ils se sentaient aussi bretons l’un que l’autre. Aussi
consubstantiellement les fils charnels et spirituels de la vieille province qui tend son mufle
de promontoires et de rades à l’ouest de la France.
Merrien. Terrien. Ils s’amusaient du jeu de mots, n’empêche que leur plaisanterie
familiale était révélatrice d’une certaine vérité.
Nous avons tous appris, en étudiant la géographie de la France, que la Bretagne
se divisait en deux zones très distinctes : Armor, le pays de la mer ; Argoat, le pays
(1) À tout seigneur tout honneur : nous avons emprunté ce titre à l’excellent écrivain vendéen Jean Yole.
19Goélette de cabotage.
du bois ou de la forêt. Et on nous enseignait aussi, seconde manière de présenter
la division, qu’une « ceinture dorée », qui longeait la mer au nord, au sud et à
l’ouest, s’opposait en Bretagne à un intérieur montagneux et beaucoup moins riche.
La réalité nuance et complique les choses. Elle ne se soucie guère, quant à elle,
d’être définie.
La péninsule bretonne, qui n’est jamais très large même sur ses « marches »,
possède un réseau considérable de « rivières à marée » que le flux envahit deux
fois par jour loin dans les terres et parfois jusqu’au pied de l’échine «
montagneuse » médiane, et malgré leur faible hauteur il n’est pas un de ses sommets
principaux — le Signal de Toussaines, le Ménez-Mikel, le Ménez-Bré — d’où l’on
n’aperçoive par temps clair l’océan ou la lumière des grands phares qui le gardent.
Il fut une époque, au début de la dernière guerre, où la formule d’« îlot breton »
devint à la mode. Ne signifiait-on pas ainsi au premier chef que toute la Bretagne
vivait en contact permanent avec la mer ?
La proximité de la mer ne suffit pas à donner aux hommes le « virus » maritime.
La terre, aussi, appelait en Bretagne les yeux et l’âme. En cette même époque
où l’on parlait avec insistance de « l’îlot breton », il s’en fallait de beaucoup que
chaque mâle de l’Armorique fût un marin, ou un futur marin. Les « merriens » sans
doute étaient nombreux et quelques-uns, un chiffre non négligeable, venaient de
l’intérieur, mais beaucoup plus nombreux encore étaient les « terriens » et parmi
eux une forte proportion habitaient les bourgs et les hameaux de la côte.
Sociologiquement, économiquement, une telle situation n’était pas malsaine.
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