Le Sénégal, quelles évolutions territoriales ?
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Description

Au Sénégal, territoires et sociétés sont en pleine mutation, aussi bien dans les villes que dans les territoires ruraux du littoral. Dans cette pluralité des approches territoriales, la provincialisation apparaît comme une alternative qui peut corriger les faiblesses de la décentralisation. Le problème est comment l'aborder pour qu'elle soit cohérente ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2012
Nombre de lectures 127
EAN13 9782296505605
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Études africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Dernières parutions

N’deye Maty Sene, Le commerce des produits maritimes et fluviaux au Sénégal de 1945 à nos jours , 2012.
Tiéman DIARRA, Santé, maladie et recours aux soins à Bankoni, Niarela et Bozola (Mali). Les six esclaves du corps , 2012.
Tiéman DIARRA, Paludisme, cultures et communautés. Le cri du hibou , 2012.
André SAURA, 1975, une année sans pareille à Madagascar , 2012.
Coordonné par Céline LABRUNE-BADIANE, Marie-Albane de SUREMAIN et Pascal BIANCHINI, L’école en situation postcoloniale , 2012.
Jérôme TOUNG NZUE, Elites et compromission en Afrique. Légitimation d’un système et sous-développement au Gabon , 2012.
Joachim E. GOMA-THETHET, Histoire des relations entre l’Afrique et sa diaspora , 2012.
Amadou OUMAROU, Dynamique du Pulaaku dans les sociétés peules du Dallol Bosso (Niger) , 2012.
Marc-Laurent HAZOUMÊ, Développement du Bénin. L’éducation au cœur de l’« Émergence » , 2012.
Andoche BAVUINDISI MATONDO, Le système scolaire au Congo-Kinshasa. De la centralisation bureaucratique à l’autonomie des services , 2012.
Djibril DIOP, Urbanisation et gestion du foncier urbain à Dakar. Défis et perspectives , 2012.
Hygin Didace AMBOULOU, Histoire des institutions judiciaires au Congo , 2012.
Serge TCHAHA, La francophonie économique. Horizons des possibles vus d’Afrique , 2012.
Godwin TETE, Histoire du Togo. Le coup de force permanent (2006-2011) , 2012.
Ulrich Kévin KIANGUEBENI, Le droit du patrimoine culturel congolais , 2012.
Cyriaque Simon-Pierre AKOMO-ZOGHE, Les esclaves Bantu de Colombie, Evangélisation et acculturation , 2012.
Hygin Didace AMBOULOU, Pratique et déontologie notariales en droit positif , 2012.
Hopiel EBIATSA, La monarchie de droit ancestral TEKE. Sacralité et autorité , 2012.
Titre
Sous la direction de
Christian Thierry Manga






Le Sénégal,
quelles évolutions territoriales ?







L ’ H ARMATTAN
Copyright

© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-98384-7
EAN : 9782296983847
Ont contribué à cet ouvrage*
Dr. Christian Thierry MANGA
Docteur en Géographie, associé au Laboratoire GEOSUD, UMR IDEES, 6266 CNRS, Université de Rouen.

Dr. Momar DIONGUE
Docteur en Géographie de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense.

Mr. Marcel MENDY
Doctorant en Géographie du développement, Laboratoire SEDET, Université Paris 7 Denis DIDEROT.

Dr. Ndeye Astou NIANG
Docteur en Géographie, associé au Laboratoire GEOSUD, UMR IDEES, 6266 CNRS, Université de Rouen.

Dr. Seydou KANTE
Docteur en Géographie politique, Géopolitique et Diplômé de l’Institut d’Administration des Entreprises de Paris (IAE), Université de Paris-IV Sorbonne.

Mr. Adama BALL
Doctorant en Géographie, Laboratoire GEOSUD/MTG, UMR IDEES, 6266 CNRS, Université de Rouen.

Dr. Christian Nala MINGOU
Docteur en Aménagement de l’espace, Urbanisme, Chercheur-associé au Lab’Urba (EA 3482), Institut d’Urbanisme de Paris (IUP), Université Paris-Est Créteil (UPEC).

Coordination : Christian Thierry MANGA
Sommaire Couverture 4e de couverture Études africaines Titre Copyright Ont contribué à cet ouvrage Sommaire Introduction PREMIERE PARTIE - ACTEURS ET MUTATIONS DES TERRITOIRES URBAINS ET RURAUX Chapitre 1 - Dynamique des espaces centraux et acteurs économiques au Sénégal. Le cas de Saint-Louis. Chapitre 2 - Les périphéries rurales et la métropolisation : mutations et dynamiques territoriales. Le cas de Dakar Chapitre 3 - Vers une urbanisation touristique de la Petite Côte sénégal aise : l’exe mpl e de l’axe Saly-Portudal-Ngaparou-Somone. DEUXIEME PARTIE - MONDIALISATION ET DYNAMIQUES SOCIO-ECONOMIQUES Chapitre 4 - Gestion durable de la pêche artisanale sénégalaise et développement local face à la mondialisation Chapitre 5 - Les Spécificités de l’émigration sénégalaise vers les Etats-Unis en comparaison avec celle orientée vers la France. TROISIEME PARTIE - ENJEUX SOCIO-POLITIQUES ET DYNAMIQUES TERRITORIALES Chapitre 6 - Les élections locales, baromètre de la citoyenneté ? Chapitre 7 - « Provincialisation » au Sénégal : entre nécessité et pertinence pour la décentralisation Conclusion Sénégal aux éditions L’Harmattan Adresse
Introduction
Christian Thierry MANGA*
Définis à travers leur caractère multifonctionnel et multiculturel, les sociétés et territoires africains actuels peuvent apparaître comme étant ceux de la complexité. Ils sont caractéristiques des sociétés et territoires contemporains oscillant entre le local et le global par le fait des processus de mondialisation. Le Sénégal, pays le plus occidental de l’Afrique, est fortement atteint par ces dynamiques contemporaines. Ses territoires et sociétés sont en perpétuelle mutation avec de nouveaux enjeux économiques, politiques, territoriaux et sociétaux sans cesse renouvelés. Ces enjeux bouleversent les logiques d’organisation et de fonctionnement jusqu’alors prédominantes et connues, en se réinventant constamment par de nouveaux acteurs. Se pose alors la question des interactions entre territoires et acteurs dans les processus d’évolution, d’organisation et de développement local du Sénégal, en particulier, et de l’Afrique subsaharienne, en général. Si le cinquantenaire de l’accès à l’indépendance que vient de célébrer le Sénégal est une date mémorable et historique (2010) pour le pays, il remet au cœur du débat scientifique la récurrente question de l’appréhension de ses territoires et sociétés. Cette question multidimensionnelle touche plusieurs problématiques transversales qui sont intrinsèquement et principalement liées à ces processus d’évolution territoriale et sociétale, notamment :
– celle de la dynamique des espaces et territoires locaux (urbains ou ruraux) par le fait de nouvelles politiques territoriales comme celles de la provincialisation ou encore par le fait de l’émergence de nouveaux acteurs de la société civile − acteurs économiques, touristiques − dans les processus d’urbanisation ;
– celle des stratégies économiques et sociétales de la société sénégalaise locale et immigrée en réponse à la mondialisation et à la globalisation ;
– celle de la pertinence et de la cohérence des politiques adoptées en matière de gouvernementalité, de démocratie et de développement participatif.
Sur la dynamique des espaces et territoires locaux, on peut concevoir que la définition des politiques d’organisation territoriale a été portée successivement par le colonisateur et le pouvoir public sénégalais à travers les différents gouvernements qui se sont succédé. Les héritages et les imprimés de ces politiques sont, par ailleurs, visibles à travers l’architecture organisationnelle et gestionnaire (gestion administrative) territoriale qui apparaît comme une réplique constante du modèle français. Dans cette dynamique, la décentralisation, acte fort de la structuration territoriale engagée depuis les indépendances et consolidée par les lois 96.06 et 96.07 du 22 mars 1996 devient un enjeu de gestion territoriale. En effet, elle donne aux territoires locaux une visibilité et une existence institutionnelle et administrative sur lesquelles peuvent s’appuyer les différents pouvoirs nationaux (politique, économique, sociale, collectivités locales…). Depuis la mise en place de « l’ acte 1 de la décentralisation », le Sénégal a fait le choix d’une politique forte de décentralisation, construite sur un découpage constant et incessant de son territoire. Si celui-ci est, sur le plan politique, un acte fort de démocratie participative, son effet dans la création des territoires économiquement pertinents reste à totalement convaincre. D’ailleurs, le projet de provincialisation qui pourrait apparaître comme « l’acte 2 de la décentralisation » est l’occasion pour l’Etat sénégalais de corriger cette supposée faiblesse économique. Seulement, le projet, en lui-même, pose un double dilemme :
– reprendre les configurations territoriales des anciens royaumes traditionnels du Sénégal (Cayor, Baol, Sine et Saloum, Walo, Fouta, Gabou, Boundou) ou les « régions naturelles » (Casamance, Sénégal-Oriental, Petite Côte, région du fleuve, région du centre, presqu’île du Cap-Vert) ? Ce qui pourrait être économiquement pertinent, mais pas forcément en adéquation avec le découpage territorial actuel ;
– s’appuyer sur la structuration territoriale actuelle au risque de créer des doublures territoriales, sans intérêt économique, qui finalement feront qu’alourdir la subdivision territoriale déjà très disséquée ? Dans ce cas, le projet pourrait perdre tout son sens et ne serait qu’un poids supplémentaire dans la gestion territoriale.
Sur le plan géographie politique, la relecture des imprimés politiques donne l’impression d’une effervescence socio-politique qui s’affirme de plus en plus comme l’expression d’une recomposition sociale et institutionnelle, prise dans le contexte de démocratisation. Instaurées depuis la colonisation, sous la base de compromis mutuels, les relations entre le religieux, le social et le politique semblent se renouveler sous une forme beaucoup plus démocratique. Adama Ball voit dans ce renouvellement, le glissement de la démocratie selon une logique de majorité active dans les choix des responsables qui suscite l’implication de la société civile, des organisations communautaires de base, de la presse en tant que des leviers indispensables à la promotion de la bonne gouvernance.

Dans ce contexte de dynamique et de forte recomposition politique et territoriale, le challenge du projet de provincialisation, serait de trouver la meilleure configuration qui permettrait aux territoires provinciaux de jouer ce rôle de collectivité territoriale de niveau intermédiaire qui semble encore manquer à la décentralisation sénégalaise (Acte 1 particulièrement). Ce challenge pourrait également consister à réformer la fiscalité directe locale, sans pour autant occulter les aspects politique et démocratique de la question.

Si dans la perception des territoires du Sénégal la structuration est du domaine du politique, les évolutions internes qui les animent sont déterminées, elles, par les actions des populations dans leurs différentes conceptions : économique, sociale, religieux et politique. Les différentes configurations qui se dessinent rendent compte de l’évolution des espaces. Dans les grandes agglomérations du pays comme Dakar et Saint-Louis, les configurations urbaines évoquent un besoin d’ouverture et de conservation d’un héritage urbain où se mêlent sans cesse des contradictions urbanistiques. Comme toutes les grandes agglomérations africaines, leurs espaces sont confrontés à de fortes pressions démographiques qui rendent leur appropriation très concurrentielle. Cette forte pression sur des espaces, où l’aménagement n’est pas toujours maîtrisé, déstructure le tissu urbain qui épouse des formes hétérogènes, voire protéiformes. La combinaison du régulier et de l’irrégulier ou encore du formel et de l’informel renseigne les différentes stratégies des populations et acteurs locaux (différentes couches sociales de la population, acteurs économiques…) et apparaît comme une constante de ces villes. Dans les espaces urbains de prédilection, par exemple, les mourides 1 ont longtemps instauré leur domination en créant une forte économie solidaire qui a su exploiter la fibre religieuse, celle du mouridisme. Mais aujourd’hui, ces derniers semblent être concurrencés par un autre acteur international, la Chine, qui use de sa puissance économique et de ses bas prix pour s’implanter durablement et exploiter au maximum les prérogatives offertes par la mondialisation. Et pendant que les villes sénégalaises se colorient avec l’arrivée d’acteurs économiques internationaux et l’émergence d’une nouvelle classe bourgeoise qui accentue la fragmentation sociale existante, les espaces ruraux et halieutiques du littoral sénégalais, notamment ceux de la Petite Côte sont atteints par un fort urbanisme touristique qui a fini par dénaturer le paysage naturel des villages sérère et lébou : Ngaparou, Toubab Dialaw, Somone, Saly… Avec le développement du tourisme, ils sont devenus des espaces très convoités à de multiples enjeux, doublement exposés à la spéculation foncière et à l’afflux massif de nouveaux arrivants attirés par le charme et le cadre de vie, mais aussi par le marché de l’emploi que génère celui-ci. Pour les populations locales dépendantes des activités que leur offre leur environnement − pêche, agriculture −, cette mutation des espaces de vie s’accompagne d’un recyclage des secteurs d’activités, concomitant au développement du tourisme : agent hôtelier et touristique, guide, activités artistiques, commerciales,… Cette compétition pour l’accès à l’espace littoral a aussi engendré des conséquences socio-économiques majeures sur les conditions de vie des communautés côtières qui dépendent de la pêche artisanale et de l’agriculture.

Par ailleurs, il faut aussi noter que dans ces mutations des territoires du littoral sénégalais, le tourisme n’est pas le seul facteur ayant influé sur les dynamiques des espaces et des activités. La surexploitation des ressources et des territoires de pêche a fortement atteint les activités économiques traditionnelles des populations, notamment la pêche artisanale et la commercialisation des produits halieutiques. Cette situation a engendré des évolutions et des mutations dans les stratégies de survie des populations côtières. La menace qui pèse sur l’épuisement des ressources halieutiques et la dégradation de l’environnement marin rendent de plus en plus problématique l’avenir des territoires de pêche. La recrudescence de la paupérisation ne laisse pas souvent le choix aux populations qui, à défaut d’une vraie alternative, se recyclent dans des activités parallèles comme l’acheminement, par voie maritime, des candidats à l’immigration créant ainsi des points de départ de l’immigration clandestine. Devant de telles difficultés, les politiques de gestion de la pêche et des territoires littoraux sont mises en cause : non application de la réglementation du code de la pêche promulgué par le gouvernement sénégalais, laxisme sur le contrôle et la gestion de la pêche industrielle, forte emprise des industries d’exportation de produits halieutiques sur le marché local, manque d’implication des collectivités locales dans l’encadrement des acteurs et de la gestion des ressources.

La forte menace qui pèse sur le littoral sénégalais a ainsi fini par atteindre de nombreuses consciences qui, par conséquent, semblent s’accorder sur le fait qu’il faut trouver des solutions pérennes à ces problèmes. Sauf que les réalisations concrètes du gouvernement sénégalais tardent à suivre, ce qui a poussé les populations locales à prendre des initiatives pour sauvegarder leurs propres intérêts et garantir leurs revenus. Des politiques de gestion durable des zones de pêche, accompagnées de stratégies locales comme alternatives à la mondialisation du marché, se développent de plus en plus dans les localités du littoral. Et bien qu’encore timides, ces initiatives citoyennes sont souvent des réponses efficaces aux préoccupations des populations locales.

Un autre aspect important de la compréhension des interactions entre territoires et acteurs dans la société sénégalaise, c’est la manière dont ces communautés se comportent et évoluent en dehors du territoire national, notamment dans les territoires d’immigration. Les réseaux que mettent en place ces formes d’organisation communautaires contribuent à l’insertion des sociétés et des territoires d’origine dans la globalisation. L’affirmation des communautés sénégalaises, à travers l’appartenance sociale, ethnique et religieuse dans les pays d’immigration, est une nouvelle forme de socialisation. Cette nouvelle force sociale a mis en place un système d’organisation qui a permis à ces communautés migrantes de s’approprier leurs nouvelles terres d’accueil et de les interpréter dans le sens de leurs symboles et de leurs projets de société, démontrant ainsi une capacité d’adaptation extraordinaire par rapport aux nouveaux enjeux de la société occidentale. C’est par le biais des associations parentales, ethniques et/ou religieuses qu’elles réussissent à coordonner les relations entre les divers systèmes d’organisation, les réseaux d’échanges et de liaisons à travers lesquels passent les processus de migration et d’intégration des communautés migrantes.

Si l’on s’intéresse, plus précisément, au cas de la diaspora mouride du Sénégal, on se rendrait compte que les réseaux d’accueil de cette communauté socio-religieuse semblent être très opérationnels. La plupart des membres de la confrérie ont installé, dans presque tous les grands pays d’immigration (Etats-Unis, Italie, France, etc.), des maisons communautaires : les « maisons de serigne touba ». En effet, pour créer une passerelle culturelle et garder le lien avec le territoire d’origine, « la diaspora mouride à l’étranger a donc pensé qu’il était nécessaire d’avoir un local dans les pays où il y a une forte communauté mouride » . 2 Et comme l’indique Ndione B (2008), c’est dans ces communautés très puissantes, organisées en associations ou en mouvements de daahira 3 , comptant plusieurs milliers de membres et portant un véritable projet de société et de solidarité, que se font l’organisation et l’insertion en aval des nouveaux venus. C’est d’ailleurs ce qu’illustre l’organisation de la communauté mouride des Etats-Unis, qui associe dans ses activités le culturel, le religieux et l’économique. « Little Sénégal » à Harlem dans le downtown de Manhattan est un exemple de cette stratégie mouride à créer un local dans ses principaux pays d’immigration.
1 (Vient de l’arabe mûrid). Dans la mystique musulmane, ce terme désigne l’aspirant ou le postulant à l’initiation mystique. Au Sénégal, il désigne exclusivement les membres d’une confrérie fondée par Amadou Bamba. Les Mourides constituent l’une des confréries importantes, voire la plus importante confrérie soufie sécrétée par le milieu noir africain. Le centre religieux des Mourides est Touba où se trouve l’une des plus grandes mosquées d’Afrique. Le fondateur de la confrérie est le marabout Ahmadou Bamba (1853-19 juillet 1927). Malgré son pacifisme, le pouvoir colonial français lui créa moult problèmes. Chaque année, les Mourides commémorent l’exil de Bamba : c’est le Magal, célébré dans la ville sainte Touba et qui rassemble chaque année pas moins de 2 millions de pèlerins. Les Mourides constituent 31% de la population sénégalaise.
2 Ndione B., (2008). Territoires urbains et réseaux sociaux : les processus de migration internationale dans les quartiers de la ville sénégalaise de Kaolack. African Diaspora, Volume 1, Numbers 1-2, pp. 110-133.
3 Daahira : association à vocation religieuse et sociale regroupant des disciples d’une même confrérie soit sur la base des allégeances maraboutiques, soit sur la base du lieu où ils se trouvent.
PREMIERE PARTIE ACTEURS ET MUTATIONS DES TERRITOIRES URBAINS ET RURAUX
Chapitre 1 Dynamique des espaces centraux et acteurs économiques au Sénégal. Le cas de Saint-Louis.
Christian Thierry MANGA*
La ville africaine dans sa conception actuelle apparaît comme le théâtre de l’accumulation des différentes politiques urbaines portées par les acteurs publics qui se sont succédé : colonisateur et différents gouvernements. Qu’elles soient subies ou voulues, elles ont toutes en commun le fait d’avoir créé une dissemblance dans la structuration de la ville africaine. L’armature de la ville africaine très disparate évoque sans doute le manque de cohésion des politiques urbaines qui ont eu du mal à s’harmoniser. L’un des problèmes de la ville africaine c’est de n’avoir pas pu imposer un modèle urbain rigoureux et pérenne qui saurait répondre aux prérogatives de son évolution et de son développement. Sous la pression socio-démographique et les aléas du sous-développement, le tissu urbain se déstructure, épousant des formes très hétérogènes, voire laxistes, à certains endroits. Dans les villes sénégalaises comme Dakar et Saint-Louis, l’organisation de la ville autour d’un centre traditionnel fort semble ne pas s’effriter, mais atteinte dans la conception de sa trame par une certaine irrégularité. Elle indique des villes en constante contradiction, partagées entre un besoin d’ouverture et de conservatisme d’un héritage urbain et architectural traditionnel. L’imbrication du formel et de l’informel ou encore du régulier et de l’irrégulier dans les centres urbains semble être une constante des villes sénégalaises et africaines. Cette dissemblance observable dans les espaces centraux, économiques et commerciaux est le fruit d’une gestion urbaine non maîtrisée qui a échappé au pouvoir public. La libéralisation du marché économique et la faiblesse des « Etats-nations » ont créé l’émergence de nouveaux acteurs économiques locaux à l’exemple des « modou-modou » et des « baol-baol ». Elles laissent le champ libre à toute sorte de spéculation sur les espaces de prédilection de la ville, notamment ceux dits centraux, économiques et commerciaux. Progressivement, ceux-ci passent aux mains des nouveaux entrepreneurs de la société civile qui, par le biais des stratégies communautaires et économiques, ont réussi à imposer leur domination. Cinquante ans après les indépendances, l’entrée dans l’ère de la mondialisation ouvre de nouvelles prospectives en matière de recherche urbaine sur les dynamiques des espaces de prédilection de la ville (espaces centraux, économiques et commerciaux) et les stratégies communautaires des acteurs.

Ainsi, partant du postulat de base qui veut que la spatialisation soit la concrétisation de l’image que la société se fait d’elle-même, l’urbain dans les grandes villes sénégalaises, telles que Dakar et Saint-Louis, ne peut être que la conséquence des stratégies communautaires et des politiques en place conditionnées par l’appropriation et la dynamique des espaces. Les espaces centraux, économiques et commerciaux, en tant que espaces de prédilection, sont au cœur de cette problématique. Ils suscitent un intérêt indéniable dans la compréhension du fonctionnement des métropoles africaines face aux nouveaux enjeux économiques, sociaux, géopolitiques et culturels des sociétés contemporaines : mondialisation, territorialisation, multiculturalisme. Leur dynamique se caractérise par une centralité à structure linéaire dirigée vers les nouveaux pôles d’attraction économique et commerciale : Sor pour Saint-Louis ; Sandaga et Colobane pour Dakar. Cette nouvelle tendance urbaine qui se manifeste dans les villes sénégalaises ne peut être appréhendée qu’à partir de l’analyse :
– des différentes caractéristiques des espaces urbains ;
– de l’émergence des acteurs locaux et leurs stratégies d’implantation ;
– des impacts socio-économiques et de la recomposition des territoires centraux.

La ville de Saint-Louis est située au nord-ouest du Sénégal à 300 km de la capitale Dakar. Ancien comptoir français, elle appartenait à la vallée du fleuve Sénégal (région naturelle), aujourd’hui correspondant administrativement aux régions de Saint-Louis et de Matam. Chef lieu de Saint-Louis, la ville épouse les contours de la commune. Sa superficie urbanisée est estimée à environ 652 hectares, soit une augmentation de 55 hectares depuis 1973. Elle est composée de trois grandes parties couvrant un ensemble de 23 quartiers dont 17 officiels : la Langue de Barbarie, l’Île de Ndar et la partie continentale, faubourg de Sor et les environs, qui constitue le reste de la ville.

– La Langue de Barbarie : elle est un véritable rempart naturel contre l’océan Atlantique. Elle constitue en même temps la frontière avec la Mauritanie au Nord, en sa partie "terrestre". Cette partie est constituée par trois grands quartiers qui eux aussi sont divisés en sous-quartiers : Gokhu Mbathie, Ndar Toute (Haut Ndar-Toute et Bas Ndar-Toute), Guet-Ndar (Haut Guet-Ndar et Bas Guet-Ndar).

– L’Île de Ndar : elle constitue le centre-ville où sont concentrés les principaux équipements administratifs, les monuments historiques et autres infrastructures privées et publiques de grande importance : la Gouvernance, la police centrale, l’Hôtel de ville, l’hôpital principal, la poste centrale, les hôtels… C’est la partie la plus ancienne de la ville. L’Île de Ndar est naturellement protégée par les bras du fleuve, que seul le pont Faidherbe, situé à l’Est, relie à la terre. Elle est divisée en trois secteurs : le Haut-Nord, le Nord-Centre, et le Sud.

– Le reste de la ville « terre ferme » : le reste de la ville constitue la partie continentale de Saint-Louis. C’est dans celui-ci que se fait l’extension de la ville. Il englobe les quartiers de Sor (Sor-Ouest, Sor-Diagne, Sor-Est-Marméal ou Darou), Diamaguène, Léona, Eaux-Claires-Diaminar, Balacoss, Diawling, Ndiolofène (Ndiolofène Nord et Ndiolofène Sud), Diouck, Khor, Dakar-Bango, Ngallèle-Maka, Pikine (Pikine I et Pikine II dont une grande partie est aujourd’hui absorbée par les marécages du fleuve de Saint-Louis). Cette partie de la ville est confrontée à l’urbanisation accentuée et à un déficit spatial, en raison de l’importance des zones " non oedificandi" .

La spécificité de la ville de Saint-Louis, par rapport au reste du pays, dépend en grande partie de la diversité physique du site. Beaucoup de contrastes existent en ce qui concerne le climat, l’hydrographie, la topographie, la géomorphologie et le relief. Ces contrastes qui ont largement influencé l’implantation européenne, car constituant un rempart naturel à l’accès à la ville, jouent encore un rôle déterminant dans l’évolution spatiale urbaine (concentration au niveau des zones habitables et occupation croissante des zones " non oedificandi "). Entre la partie la plus ancienne de la ville − l’Île de Ndar − et la plus récente − la partie continentale − la différence est perceptible du point de vue architectural et urbanistique.
1. Genèse, implantation, et construction des espaces centraux
Le développement urbain est un processus spatial continu, celui « par lequel des hommes s’agglomèrent en nombre relativement important sur un espace relativement restreint », pour développer des activités productrices non agricoles (commerce, industrie…). (C. Coquery-Vidrovitch, 1993, p. 25). Comme le souligne C. Coquery-Vidrovitch (1993, op.cit.), la genèse d’une ville est souvent liée à la création d’un centre urbain fonctionnel. C’est pourquoi il est fréquent d’entendre parler de villes historique, commerciale, administrative, industrielle, touristique ; de capitale, de métropole, d’agglomération, ou encore de « ville neuve », selon le facteur qui a le plus contribué au façonnement de celle-ci. En Afrique, l’héritage urbain a façonné la structure des grandes villes, en instaurant un centre traditionnel qui est devenu successivement centre administratif et économique. Le modèle de la ville est celui qui s’organise autour d’un centre urbain principal où se développe la centralité urbaine. Dans les anciennes villes sénégalaises, telles que Saint-Louis, Dakar et Ziguinchor, ce centre urbain est un centre historique, hérité de l’époque coloniale : l’Île de Ndar pour Saint-Louis, le Plateau pour Dakar et le quartier Escale pour Ziguinchor.

Si l’on prend la ville de Saint-Louis qui est le modèle typique des premières villes africaines, la genèse du processus urbain s’est faite sur l’Île de Ndar, dont les atouts géographiques ont poussé les Français à l’édification d’habitats protégés par un fort. Très tôt déjà, au 17 ième siècle, des raisons mercantiles et de sécurité ont poussé les Français à s’installer sur l’Île de Ndar. Ils construisirent en 1659, un fort fortifié autour duquel naquit la ville de Saint-Louis. Les premières tentatives d’aménagement virent le jour au 19 ième siècle et seront accélérées en 1895 avec son érection en capitale de l’AOF (Afrique occidentale française). En 1928, un plan en damier est adopté et l’Île de Ndar est dotée d’infrastructures économiques et administratives : infrastructures commerciales (magasins de traite au bord du quai Roume, les maisons bordelaises Maurel et Prom en 1816, la chambre de commerce en 1869, la capitainerie du port), administratives (Gouvernance, Palais de justice, Mairie…), éducatives (l’école des otages en 1865), religieuses (la Cathédrale, la grande Mosquée), de communication (pont Faidherbe en 1865)… Avec l’aménagement de l’Île de Ndar, la disposition spatiale de la ville autour d’un centre urbain avait fini par être créée et définie. Un plan en damier, un tracé orthogonal, des rues goudronnées, une architecture de bâtisses bien précise donnaient à ce centre urbain le cachet d’une ville française du 19 ième siècle. La première moitié du 20 ième siècle fut la période pendant laquelle la centralité urbaine s’est dessinée autour de l’Île de Ndar pour des besoins mercantilistes. Comme la plupart des anciennes villes coloniales, le commerce mercantile a joué un rôle prépondérant dans la structuration urbaine. Le pouvoir centralisant de celui-ci a abouti à une révolution, aussi bien dans l’organisation du système commercial que dans la hiérarchie des espaces de vie. A chaque catégorie de population et d’espace est assignée une fonction bien définie. La naissance des premières villes sénégalaises, telles que Saint-Louis et Dakar, est soumise à une fragmentation socio-spatiale de leurs espaces urbains, doublée de ségrégation. Cette politique ségrégative a engendré des disparités spatiales qui ont fait de l’Île de Ndar (lieu de prédilection des Occidentaux) un centre urbain très équipé d’infrastructures, par opposition au reste de la ville. C’est dans ce climat que va se développer la première centralité urbaine de l’Île de Ndar. Elle résulte plutôt du développement des activités administratives et commerciales qui s’accroissent grâce à l’ouverture croissante de nouveaux magasins le long des voies principales du Nord-Centre de l’Île (avenue Charles de Gaulle, Blaise Diagne…). Par ailleurs, la prolifération des activités mercantiles, associée aux besoins de contrôle de la sous-région − Afrique occidentale française − à partir de Saint-Louis, va élargir et augmenter la fonction centrale de l’Île de Ndar. Il nécessite l’ouverture de nouvelles voies de circulation pour relier la ville au reste des territoires conquis et exploitables. Le trafic ferroviaire est créé entre Dakar et Saint-Louis (264 km de chemin de fer) et inauguré en 1885. Très vite, l’Île de Ndar devient le centre urbain d’un territoire qui dépasse largement les frontières de la ville. Un statut qu’elle gardera jusqu’au transfert de la capitale à Dakar en 1958. Cependant, l’organisation interne de son espace est soumise à une spécialisation de type « zoning ». Trois espaces différents se dégagent : le Haut-Nord de l’Île, le Nord-Centre et le Sud de l’Île.
La colonisation, qui affirme la très longue occupation européenne, a déclenché le processus urbain au sein duquel la ville de Saint-Louis s’est construite. Celui-ci s’est articulé, au fil du temps, en fonction des politiques urbaines et des acteurs intervenants :
– la politique urbaine coloniale française ;
– la politique urbaine étatique avec la concentration des pouvoirs de décision, intervenue au lendemain des indépendances ;
– la politique urbaine locale, stimulée par les politiques de décentralisation et de déconcentration des pouvoirs de décision, mais aussi par la globalisation du marché économique avec la participation de plus en plus effective des acteurs locaux.
1.1. Centralité endogène (urbaine) de l’Île de Ndar et le pouvoir colonial

1.1.1. Notion de centralité

Dans le dictionnaire de l’urbanisme et de l’aménagement , P. Merlin et F. Choay (2000) définissent la centralité comme « l’action d’un élément central sur sa périphérie ». Elle dépend du pouvoir d’attraction ou de diffusion de cet élément qui repose à la fois sur l’efficacité du pôle central et sur son accessibilité 4 ; l’accessibilité étant une condition majeure. Selon la loi de Reilly 5 , reposant sur la conclusion des recherches empiriques, sur les zones d’attractions commerciales des villes, la centralité peut être unique – agglomération − ou polynucléaire – conurbation − . Elle varie en fonction des changements techniques, économiques ou politiques et peut être dirigée par une politique volontaire d’aménagement du territoire ou non. Frédéric Teulon, l’évoque dans un sens très large comme étant « la propriété de ce qui est au centre ou un centre », à l’exemple des zones d’influence urbaine. Pour P. Georges et F. Verger (2009, p. 65), « elle s’applique aux noyaux d’affaires et d’intervention économique majeure qualifiés de centres, exerçant leur influence sur un environnement plus ou moins étendu, désignés par le terme de périphérie : application à différentes échelles ». H. Lefebvre (1972, p. 238) définit la centralité en cristallisant deux approches qu’il considère comme indissociables : l’urbain et le social. Selon lui, la centralité est « une forme, celle du rassemblement, de la rencontre, de la simultanéité. De quoi ? De tout ce qui peut se réunir, se rencontrer, se rassembler. La forme vide peut et doit se remplir. Aussi, chaque époque, chaque période, chaque mode de production a-t-il suscité (produit) sa centralité propre : centre politique, commercial, religieux etc. Actuellement, la centralisation se veut totale. Elle concentre les richesses, le pouvoir, les moyens de la puissance, l’information, la connaissance, la "culture" etc. Bref : tout. Pourtant, les centralités ont toujours péri et disparu, soit par excès, autrement dit par "saturation", soit par défaut, par incapacité d’appeler tel "événement", soit enfin par assaut des exclus, rejetés vers les périphéries. Tel de ces processus n’empêche pas tel autre ». 6 Cette dernière approche d’Henri Lefebvre résume la dynamique de la centralité, telle qu’elle évolue dans les grandes villes africaines, notamment celles du Sénégal. Elle montre de surcroît la complexité qui entoure cette notion. Explicitement, on peut déceler plusieurs expressions de la centralité :
– la centralité « exogène », qui est liée au rôle que jouent certaines villes dans les relations suprarégionales ;
– la centralité « endogène », liée aux systèmes de relations que noue un centre urbain avec sa zone d’influence ;
– la centralité « d’agglomération » ou « interne », regroupant l’ensemble des fonctions liées à la concentration sur place de la population urbaine ;
– la centralité « radio-concentrique », liée à la concentration sur un lieu de tous les secteurs d’activités ;
– la centralité « commerciale », liée à l’attractivité du pôle commercial ;
– la centralité « urbaine », liée au pouvoir d’attraction d’un pôle urbain. Celui-ci pouvant être économique, commercial, culturel, administratif, financier, technologique, politique ;
– la centralité « administrative », liée à la concentration sur un lieu des services administratifs.

A Saint-Louis, comme partout ailleurs en Afrique, la centralité urbaine est généralement synonyme du centre-ville. C’est le phénomène de la concentration des activités administratives, économiques et commerciales au niveau du centre urbain qui le fait systématiquement centre économique, commercial, administratif et politique. Cette concentration des activités dans un seul espace urbain engendre un déséquilibre entre celui-ci et le reste de la ville, entre le centre urbain et sa périphérie.

1.1.2. Une centralité urbaine radio-concentrique façonnée par le pouvoir colonial

L’organisation spatiale et économique de l’Île de Ndar a scindé l’espace en différentes parties, ayant chacune un rôle bien spécifique dans le développement et la gestion urbaine. Si le Sud de l’Île est plutôt orienté vers l’habitat, le Nord est destiné aux activités économiques, tandis que le Nord-Centre est spécialisé dans les activités à vocation administrative et commerciale. La centralité urbaine de la ville de Saint-Louis s’est construite tout au début sur l’Île, le long du fleuve, sur le quai Roume et autour de la Gouvernance où s’effectuaient les principales activités économiques, notamment commerçantes. Les rues et le quai étaient bordés de maisons de commerce, de magasins de traite et de maisons bordelaises, tenus le plus souvent par de jeunes entrepreneurs français, venus faire fortune dans le commerce de la gomme arabique, de l’or et de l’arachide. Dans ces espaces, bien aménagés et fréquentés, se sont formés les premiers maillons de la centralité. Une centralité occupée et contrôlée par l’administration coloniale qui exerçait sur ces lieux stratégiques son droit de veto. « C’est le "Gouvernement" avec à son centre l’Hôtel du Gouverneur devant lequel s’ouvre à l’Ouest la place Faidherbe encadrée par deux puissantes casernes à arcades. Nous sommes là dans le centre-ville où sont rassemblés les bureaux, les maisons de commerce, les pharmacies, les hôtels, le palais de justice, le lycée et l’église style restauration. De part et d’autres du "Gouvernement" deux quartiers, "le Sud" et "le Nord" s’ordonnent selon un plan en damier dont la rigueur ne laisse rien au hasard » (C. Camara, 1968, p. 17).
Parallèlement à l’expansion de la colonisation et à l’urbanisation de la ville, le centre des affaires se développe progressivement au nord, le long des grands axes de circulation et aux alentours des édifices administratifs (Gouvernance, palais de justice, Hôtel de ville...). On constate alors un décalage progressif de la centralité urbaine vers l’intérieur de l’Île. Elle se dessine alors le long des quais Roume, de la rue Blaise Diagne, et de la rue André Lebon, actuelle rue Khalifa Ababacar Sy, où on retrouve 80% des commerçants européens. Cependant, les rues Brière, de Lisle et de France étaient moins commerçantes. Dans cette partie de l’Île, on rencontrait les boutiques et les infrastructures les plus importantes, les plus célèbres, toutes tenues par de puissants commerçants ou par des sociétés françaises. A l’exception de la société Buhan et Teiseire localisées au sud, on pouvait voir l’alignement des plus grandes sociétés internationales de la place, à l’exemple de Maurel et Prom, Devése, Chaumet, Petersen, Peyrissac, Lacost et compagnies, mais également, la C.F.A.O (compagnie française de l’Afrique occidentale), NOSOCO (nouvelle société commerciale), SCOA (société commerciale de l’Ouest africaine), et plus tard Printania et Afridex (société africaine d’importation et d’exploitation). 7 Cette occupation des espaces centraux par des sociétés françaises n’était que le résultat d’une ségrégation soutenue par le colonisateur. Au nom du principe des terres vacantes et sans maître, la colonie exerce son droit de veto sur le foncier, et prend possession des terres qui l’intéressent, réduisant de la même occasion toutes chances aux populations autochtones de s’installer sur les lieux de prédilection de la ville. La « transposition » du droit foncier français, en Afrique, a totalement écarté les autochtones du centre-ville. 8 Les réglementations foncières appliquées dans les quatre communes du Sénégal − Gorée, Dakar, Rufisque, Saint-Louis − étaient souvent très contraignantes pour les populations locales. En revanche, elles permettaient de mieux contrôler les transactions et d’officialiser les possessions des Occidentaux, notamment celles des commerçants, entrepreneurs et sociétés français. Comme le dit A. Diop, « l’accaparement des instruments de domination, d’exploitation du contrôle de la centralité par les Européens puis par leurs intermédiaires libano-syriens s’est effectué progressivement au même moment que s’est intensifié le processus d’exclusion et d’infériorisation des autochtones. La zone de domination par excellence est le centre dont les instruments spatiaux ont été mis en place par le système colonial » (A. Diop, 2010, p. 178).

La sédentarisation européenne dans les centres urbains des quatre communes a quelque peu stimulé un nouveau commerce local, spécialisé dans la satisfaction des besoins immédiats. Ce type de commerce, moins important que le premier, est occupé en grande partie par les Libano-Syriens et les Marocains qui se limitent au début dans le commerce de produits de première nécessité. Comme le souligne C. Camara, ce « commerce de proximité » ne pouvait en aucun cas inquiéter la concurrence européenne. Il n’a pas tant bouleversé l’organisation spatiale de l’Île qui répondait à un ordre bien spécifique, celui de l’origine et de l’appartenance sociale. « Sans qu’il soit rigoureux, un certain ordre spatial s’observe dans l’implantation des boutiques en relation avec l’origine des commerçants : le commerce européen est en général installé au port et au centre-ville ; viennent respectivement, en allant vers le Nord, les Marocains, les Libanais puis les Maures » (C. Camara, op.cit., p.149).

Les choix politiques et urbains du colonisateur ont façonné la première centralité endogène de la ville de Saint-Louis. Comme dans les premières villes nées à cette époque, la vocation assignée aux espaces centraux, économiques et commerciaux répondait à des besoins mercantilistes et de conquête. « Pour Faidherbe, Saint-Louis, placée au centre de la conquête coloniale, devait jouer un rôle de premier plan dans l’expansion des idées françaises. La ville devait, par son charme, être le symbole de la civilisation face à la "barbarie" de l’Afrique » (Ibid., p. 54). C’est pour cela que son évolution sera fortement assujettie aux perturbations intervenues dans ces domaines. En effet, la centralité s’est forgée à partir de la superposition de plusieurs pouvoirs politiques, économiques et socioculturels se renforçant mutuellement et résultant de la combinaison de plusieurs variables significatives : infrastructures de base, équipements politiques et administratifs, commerciaux (A. Diop, op.cit., p. 178).

Figure 1 : Répartition des acteurs et identité de la centralité endogène de l’Ile à l’époque coloniale

A Quartier Nord de l’Ile


B – Quartier Sud de l’Ile

Source : C. Camara, 1968.

1.1.3. Dégradation du système économique colonial

Après les heures de gloire du système économique colonial (1902-1930), celui-ci se dégrade progressivement avec les bouleversements politiques intervenus au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Les politiques d’humanisation et d’instruction des années 1950 ont provoqué une prise de conscience des Africains quant à la participation économique, sociale et administrative au développement de leur territoire. La reconnaissance et l’intégration des premières élites africaines dans l’administration coloniale vont totalement bouleverser l’orientation économique coloniale. Les premières conséquences urbaines apparaissent avec la création de « communes mixtes » 9 édictées entre 1920 et 1930. Les besoins des populations locales étant de plus en plus exigeants, le marché local prend progressivement de l’ascendant sur le commerce mercantile colonial. Les commerces occidentaux n’étant pas destinés à ce type de marché, il s’ensuit une dégradation systématique des édifices commerciaux occidentaux dans le Nord-Centre de l’Île, et une prise de relais progressive des Libano-Syriens, des Marocains et des Maures.

A partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, s’amorce une transition dans l’occupation des espaces centraux, économiques et commerciaux, qui va durer jusque dans les années 1965. Celle-ci s’accélère en 1960, avec la fin de la colonisation et le début des indépendances. A Saint-Louis, elle coïncide avec la perte de sa fonction de capitale de l’AOF (Afrique occidentale française) et de la Mauritanie (1957-1958). Le départ et/ou le licenciement des fonctionnaires et des Français ou Européens (plus de 52% de l’effectif total), qui jusque-là étaient les principaux clients des commerçants occidentaux, sonnent la fin de l’hégémonie française ou occidentale dans l’occupation des espaces centraux. Dans une telle conjoncture politique, administrative et économique de décolonisation, la « NOSOCO et la SCOA ferment, tandis que la CFAO réduit considérablement son activité dans la région du fleuve. Les maisons bordelaises suivent leur exemple. Elles vendent leurs « factories » aux anciens gérants ou les transforment en "gérances libres" » (C. Camara, op.cit., p. 143). Et comme le dit l’auteur, en 1957, sur l’ensemble des commerces occidentaux qui existaient à l’époque coloniale, seulement prés de cinq ont pu résister à la crise : il s’agit de Maurel et Prom, Peyrissac, Buham et Teisseire. Néanmoins, ils ont vu leur taux de production et leurs chiffres d’affaires baisser considérablement. 10 Cette transition va se poursuivre, puisqu’en 1964, sur les cinq commerces importants qui restaient en 1957, deux seulement maintenaient un semblant d’activité. Maurel et Prom continue ses échanges, tandis que Peyrissac demeure encore. Les trois autres, tels que Buhan et Teisseire, ont cédé toutes les opérations aux Africains, si elles ne les ont pas purement et simplement fermées.

Dans la structure spatiale du centre économique et administratif, les commerces occidentaux se raréfient tandis qu’en apparaissent de nouveaux, dont les propriétaires sont des Libanais, des Marocains, ou des Maures. L’activité économique et commerciale de la population locale dans l’Île était encore très négligeable, comparée aux autres. On les rencontrait dans les quartiers périphériques de Sor et de Guet Ndar, qui n’étaient encore que des petites bourgades, où ils détenaient le plus souvent de petits commerces, qualifiés de commerces banals (une petite table dressée devant la maison, une petite cantine ou boutique). Le départ des grandes compagnies et commerçants occidentaux des centres-villes sénégalais a plus profité aux commerçants libano-syriens, marocains et maures qui ont pu racheter une bonne partie des commerces et propriétés au détriment des populations locales moins fortunées. Cette nouvelle occupation des espaces centraux, économiques et commerciaux donne une nouvelle image aux centres-villes. A Saint-Louis, celle-ci est beaucoup plus populaire et « contrairement à l’époque coloniale où le centre urbain de l’île était le domaine du commerce de luxe et de gros, maintenant on assiste à un mélange de toutes sortes de boutiques y compris l’écharpe maure » (Ibid., p. 150). Cette transition, bien que courte, revêt un caractère très symbolique dans l’évolution des espaces centraux, économiques et commerciaux des villes sénégalaises. En effet, elle marque le début de leur libéralisation et la possibilité des populations locales à y accéder.
1.2. Les effets de la centralité étatique et l’évolution des espaces centraux au lendemain des indépendances
Les indépendances ont occasionné un bouleversement total du système urbain précédent, et la mise en place d’un nouveau système politique, économique et social. Celui-ci se résume à la centralisation et à la concentration des pouvoirs de décision au sein de l’Etat. Sur le plan urbain, l’héritage patrimonial colonial non affecté fut érigé en propriétés publiques ou privées de l’Etat. La loi 64-46 du 17 juin 1964 sur le domaine national touche toutes les terres non immatriculées, soit plus de 95% de l’ensemble des terres, celle 76-66 du 2 Juillet 1976 portant Code du domaine de l’Etat instaure les biens et droits mobiliers et immobiliers qui appartiennent à l’Etat. A défaut d’avoir la main mise sur l’ensemble des entreprises et des grands commerces étrangers, de nouvelles compagnies publiques sont, soit créées, soit soutenues par l’Etat qui veut en finir avec le système précédent. L’OCA (office de commercialisation agricole) par exemple, fut une initiative de Senghor en 1963 pour rompre avec le commerce colonial. Son but principal était de contrôler le commerce de l’arachide en amont et en aval de la production. Pour promouvoir l’expansion des entreprises publiques, l’Etat facilite leur accès aux marchés intérieur et extérieur, et met à leur disposition des infrastructures nécessaires : suppression des taxes, facilité aux crédits, occupation des espaces privilégiés dans les centres-villes. Autant de faveurs qui anéantissent et défavorisent les entreprises privées. Cette situation dégage une nouvelle tendance dans l’appropriation des espaces centraux de l’Île. Les grandes firmes, comme la NOSOCO et la S.C.O.A, ferment définitivement. L’épicerie Roux connaît, en premier lieu, une baisse qui réduit son chiffre d’affaires à 15 millions en 1962, contre 100 millions en 1957. Cela représente un déficit de 75% de son chiffre d’affaires en cinq ans ; une tendance qui l’amène à la faillite en 1964. Les Libano-Syriens, qui occupaient les axes routiers du Nord après le départ des Européens, voient leurs intérêts commerciaux menacer par la concurrence. Ils décident alors de déménager vers le sud de l’Île encore peu occupé. Quant aux marocains, leur déplacement se fait d’est en ouest, c’est-à-dire de la rue Brière de l’Isle à la rue commerçante André Lebon. Le centre-ville (Nord-Centre de l’Île), devient lieu de prédilection de l’Etat et de ses administrateurs qui usent souvent abusivement du statut public pour s’accorder des privilèges. Ce qui a comme conséquence, la création d’un système opaque d’appropriation des espaces centraux, économiques et commerciaux. L’orientation politique de l’Etat, au lendemain des indépendances, a écarté progressivement du centre-ville les commerçants étrangers (les Libano-Syriens, les Marocains et les Maures) laissant la place à l’élite sénégalaise.

Les indépendances furent dures pour les investisseurs étrangers qui doivent faire face aux entreprises publiques subventionnées et soutenues par l’Etat. Pour échapper à cette crise, les commerçants étrangers se convertissent au commerce traditionnel et de demi-luxe, accessible à une grande partie de la population locale. D’autres, comme les compagnies internationales, vont jusqu’à opérer une mutation brutale et complète, afin de s’adapter à la conjoncture politique et aux exigences du marché africain. C’est le cas de Printania, la SOSECOD (société sénégalaise de commercialisation pour le développement), l’AFRIDEX (société africaine d’importation, de distribution, et d’exportation). « L’instabilité des formes d’activités commerciales, leur émiettement, semble correspondre à l’arrivée dans la cité de consommateurs aux moyens réduits et précaires » (Ibid., p. 160).

Pendant cette période, la centralité urbaine a encore connu des mutations spatiales qui ont engendré l’ouverture de nouveaux pôles secondaires sur la Langue de Barbarie et sur certains axes routiers, notamment au Sud de l’Île et sur Sor. Au niveau spatial, il s’est amorcé un processus d’extension et d’élargissement de la centralité au-delà de l’Île.
2. Emergence des acteurs locaux
2.1. Le contexte de l’émergence des acteurs locaux
Les politiques d’ajustement structurel et de libéralisation des années 1980 ont réduit le monopole de l’Etat dans le contrôle des espaces centraux : réduction du rôle directement joué par le gouvernement dans les activités économiques, suppression du contrôle et de la subvention des prix, libéralisation des taux de change, levée totale ou partielle des contrôles sur le change, promotion du rôle du secteur privé et mise en sourdine des structures réglementaires et des actions gouvernementales. Elles laissent le champ libre à la concurrence et à l’intervention des acteurs privés et locaux. Jusqu’à ce stade de l’évolution des espaces centraux, les acteurs locaux de l’informel ne se définissent pas encore comme de véritables acteurs pouvant bouleverser le processus d’appropriation de la centralité. Leur présence dans les espaces centraux n’était pas encore décisive, mais timide. Ils étaient encore noyés par le pouvoir public et les entreprises privées et étrangères. Cet ordre sera très vite bouleversé, car le secteur informel devient une alternative à la crise économique et environnementale intervenue à cette époque.

Les années d’après sécheresse, associées à la crise politique et financière du pouvoir public, sont à l’origine de la conjoncture économique qui a frappé le pays au début des années 1980. Le secteur primaire et le monde rural furent les plus touchés en raison de leur fragilité. 11 Cette situation provoque un exode massif vers les grandes villes du pays, telles que Dakar et Saint-Louis, où la plupart des populations se convertissent progressivement à l’activité commerciale. Ils sont originaires du Ferlo, du Sine-Saloum, du Baol, du Cayor et étaient, soit des agriculteurs, des éleveurs ou des pêcheurs. En fonction de leur appartenance et de leur activité, on leur donne le nom de « modou-modou » ou de « baol-baol ». Ils évoluent dans le commerce de détail, tout en côtoyant les grands commerces, les entreprises privées et parapubliques appartenant en général à des hommes d’affaires qui ont souvent profité du laxisme des autorités pour se faire fortune et investir dans leurs propres affaires. Le désengagement de l’Etat et la crise économique qui ont laissé un champ libre aux initiatives locales ont créé les conditions de l’émergence de nouvelles pratiques et de nouveaux rapports à l’espace urbain, à la politique et au cadre de vie. Jean-Marie Mignon 12 parle de cohabitation des légitimités dans la gestion des villes sénégalaises, notamment à Dakar et à Saint-Louis. Une gestion qui est de plus en plus tachée soit d’acteurs locaux organisés en confrérie, soit de l’influence des sociétés civiles sur l’évolution institutionnelle.

Dans les villes sénégalaises, la perte du monopole économique de l’Etat a provoqué une occupation anarchique des espaces centraux ; de partout se développent de petits commerces, de petites activités. Un appauvrissement croissant du secteur informel s’affirme dû à la masse rurale qui s’est convertie au commerce de proximité avec des moyens financiers très précaires. Le développement du secteur informel a donné une nouvelle tendance à la centralité, créant ainsi un déséquilibre structurel des espaces centraux. La dimension sociale et spatiale de l’urbain est en relation avec le jeu des acteurs. Leur emprise est visible au niveau des lieux privilégiés (centres-villes, espaces économiques…) traditionnellement contrôlés par l’acteur public. Longtemps écartée des espaces centraux, la société civile s’est intégrée en créant sa propre dynamique économique, celle des acteurs de l’informel. Sur le plan spatial, elle participe à la recomposition des espaces centraux, en imposant sans cesse de nouvelles dynamiques à la centralité urbaine. En effet, si l’appropriation des espaces centraux, économiques et commerciaux est appréhendée comme un enjeu de conquête pour les nouveaux acteurs, elle provoque sans doute un dualisme auquel participe une diversité d’acteurs locaux. Chacun, usant de sa propre stratégie, à l’exemple de la confrérie mouride qui s’est tournée vers les structures religieuses, pour y créer des groupes économiques et sociaux très solidaires. En effet, les politiques de globalisation et de décentralisation ont stimulé l’émergence d’une nouvelle vague d’acteurs économiques dans les espaces urbains. Ils s’identifient à une communauté ethnique ou religieuse, comme c’est le cas des Guet-Ndariens, des « baol-baol » et des « modou-modou ».
2.2. les Guet-Ndariens
Les Guet-Ndariens sont les habitants de Guet-Ndar, faubourg situé sur la Langue de Barbarie. Ils sont un peuple autochtone de pêcheurs wolof. En 1982, la communauté guet-ndarienne était forte d’environ 13000 habitants, entassés sur 0,17 km ² . 13 Elle disposait de véritables atouts pour s’imposer dans l’environnement urbain et se positionner comme un acteur incontournable de la ville de Saint-Louis : importance des ressources halieutiques (10000 à 20000 tonnes, pendant les deux premières décennies de l’indépendance, 8613 tonnes en 1980, 7450 tonnes en 1983), une main d’œuvre suffisante, de puissants réseaux de solidarité de diverses natures (familiales, solidarités liées aux métiers de la mer, solidarités socioculturelles), une aire de commercialisation très vaste qui couvrait non seulement toute la région de Saint-Louis, mais aussi Dakar, Kaolack Fatick et Linguère. Dans une ville où les structures politiques, économiques, spatiales et sociales étaient encore fragiles, la communauté guet-ndarienne aurait pu s’imposer dans l’appropriation des espaces centraux, si elle avait réussi à développer un pôle économique puissant et viable, c’est-à-dire faire de la ville de Saint-Louis un port de pêche de renommée nationale et internationale. Mais le manque d’organisation et d’infrastructures (marasme de l’économie guet-ndarienne locale), dû à une exploitation partielle, à une stagnation de leur activité (production de la pêche), à une « désertion » des pêcheurs vers d’autres pôles de pêche, sera leur véritable obstacle. Aujourd’hui, leur domaine de prédilection n’a pas beaucoup évolué (très fine extension spatiale). On les retrouve toujours concentrés dans le quartier de Guet-Ndar, « mal assimilable au reste de la ville » (O. Diop, op.cit.). En dépit du secteur de la pêche traditionnelle, qu’ils ont toujours occupé, leur présence est quasi inexistante dans le reste des activités économiques. Leur influence dans les espaces centraux, économiques et commerciaux est presque nulle.
2.3. Les « modou-modou » et les « baol-baol »
A cette communauté de pêcheurs saint-louisiens qui n’ont pas su s’organiser et conquérir l’espace urbain, s’ajoute une autre communauté, celle des « baol-baol » et des « modou-modou ». Cette communauté a choisi le secteur informel où elle a développé toute une stratégie économique et sociale de conquête des espaces centraux. Grâce à leur sens des affaires et à leur solidarité, les « baol-baol » et les « modou-modou » ont mis en place un système d’organisation économique très complexe et structuré. Ces derniers, par des mécanismes de reproduction et par des systèmes d’organisation sociale, se définissent en classes capitalistes indépendantes et autonomes, capables de s’opposer aux élites gouvernementales et aux administrateurs de l’Etat. C’est par le biais des relations parentales, ethniques et/ou religieuses qu’ils réussissent à coordonner les relations entre les divers systèmes d’organisation, des réseaux d’échanges et de liaisons à travers lesquelles passent tous pouvoirs de domination, qu’ils soient économiques, sociaux ou spatiaux. Le phénomène « modou-modou » et « baol-baol » fascine autant qu’il est controversé. D’aucuns le considèrent comme une réussite de l’insertion des acteurs locaux dans l’économie du pays, d’autres sont plutôt perplexes, en raison de son caractère informel et de sa faible émulation pour le développement.

2.3.1. Les origines de la communauté

La communauté des « modou-modou » par ses origines, vient de la confrérie des mourides. Une confrérie très organisée qui se regroupe autour de son chef spirituel, le khalife général des mourides, basé dans la grande cité religieuse de Touba et dont l’actuel est Serigne Cheikh Maty Lèye Mbacké, 14 petit-fils de Cheikh Ahmadou Bamba Khadimou Rassoul, le fondateur du mouridisme. Les « baol-baol », quant à eux, sont originaires du Baol, ancien « bassin arachidier », qui aujourd’hui couvre une partie de la région de Fatick, voire kaolack (Fatick, c’est majoritairement le Sine et Kaolack le Saloum).
Les « modou-modou » et les « baol-baol » ont connu leurs débuts dans le monde rural. Anciens agriculteurs, ils se sont très tôt lancés dans le commerce de l’arachide. Déjà à l’époque coloniale, ils s’illustraient en prenant le monopole de la production de l’arachide. Cette communauté qui a toujours évolué dans la sphère de la concurrence a, malgré le pouvoir colonial et étatique, fondé sa réussite sur le travail, la solidarité, la religion (l’islam), et le " ndiguel" 15 .

– Première génération de « modou-modou » et de « baol-baol »

La première vague d’exode rural des « modou-modou » et « baol-baol » vers Saint-Louis a eu lieu après la Seconde Guerre mondiale, dans les années 1945. La plupart étaient des anciens ruraux ou des transporteurs qui avec le déclin de la gomme et la fin de l’exportation des arachides à Saint-Louis se sont reconvertis dans le commerce urbain. Déjà en 1960, les plus érudits s’identifiaient dans le commerce de demi-luxe au côté des Libanais et des Maures, après avoir maîtrisé la filière de l’arachide. Ils n’étaient pas très nombreux, mais appartenaient à de véritables dynasties familiales affiliées à de grandes familles maraboutiques. Regroupés en « coopération des commerçants » (importante quotataire de riz), ils ont créé, dès 1960, un « lobby » de solidarité leur permettant d’assurer le contrôle du commerce saint-louisien. Cette coopération regroupait en moyenne 20 membres très actifs, tous de confession mouride, dont les plus populaires sont : Mbaye Gueye, Khalif Niasse, Mamadou Ndiaye, Moldio, Souleymane Gueye Diop, El hadj Momar Sourang, Thiémokho Coulibaly, Mouhamadou Bamba Sourang, Birama Diéye. Ils étaient plus assimilés à des hommes d’affaires mourides bien " réseautés" dans le système économique de l’époque qu’à de simple « modou-modou » et « baol-baol » qui ont fait leur début dans le commerce informel. Cette première génération est celle qui a entamé l’appropriation de la centralité en occupant, en toute discrétion, des points stratégiques du centre-ville de l’Île. Cependant, nombre d’entre eux vont quitter la ville dans les années 1970 à 1980 avec l’aggravation de la crise, pour se réfugier à Dakar ou à Touba. C’est, par exemple, les cas de Mbaye Gueye, Khalif Niasse, Mamadou Ndiaye, Moldio ou encore de Souleymane Gueye Diop.

– Deuxième génération de « modou-modou » et de « baol-baol »

La deuxième génération est celle que l’on connaît aujourd’hui. Elle fait son apparition avec la crise économique et environnementale (sécheresse) des années 1970. Originaire du monde rural, les « modou-modou » et « baol-baol » de la deuxième génération s’appuient sur le soutien de leurs aînés qui cherchent à développer le commerce informel. La plupart d’entre eux vont faire leurs débuts dans la distribution, le commerce de détail, le transport urbain ou comme simple artisan (menuisier, commerçant, bijoutier, ébéniste…). Victimes de la crise des années 1970-1980, ils entament un exode rural vers le monde urbain et international (Saint-Louis, Dakar, Rufisque, Gorée…) à la recherche d’emplois et de nouvelles activités. Ils se heurtent au début à « l’ostracisme des citadins, aux quolibets des lettrés et des intellectuels et aux abus de l’administration » 16 qui les considèrent comme des « caw-caw » 17 , très faiblement instruits, peu alphabétisés n’ayant, aucun savoir-vivre moderne. Sur le plan économique et de l’entreprenariat, leurs débuts n’ont pas aussi été faciles, car « brimés par les maisons de commerce d’origine coloniale, confinés par le Naar-Beyrouth (commerçants libanos-syriens) au détail et au demi-gros, délaissés par les banques, d’affaires » (M. Ndiaye, 1998). Ils ont trouvé sur place des acteurs dont le statut politique, social, économique et financier était largement supérieur. Il s’agissait le plus souvent de l’Etat qui détenait encore, malgré la crise, quelques lobbies ou encore d’entrepreneurs privés, d’administrateurs civils, d’hommes d’affaires, de commerçants libano-syriens, marocains et maures. Face à cet environnement urbain dominé d’intellectuels, de bureaucrates, de fonctionnaires, d’hommes d’affaires bien placés, ils se rabattent sur le commerce informel, se fiant seulement à la communauté et à leur foi. Ils mettent alors en place une grande organisation de plus de 70 000 membres, dispersés dans tout le pays. Une organisation dont le but est de se protéger contre les agressions de l’appareil étatique et le monde citadin, mais aussi de s’entre-aider mutuellement. Ils se marginalisent, créant leur propre communauté de petits commerçants et d’hommes d’affaires. C’est de là qu’est venu le nom de « modou-modou » qui est « une déformation abréviative de Mouhamadou ou Ahmadou, en référence à leur guide spirituel fondateur de la confrérie du mouridisme, Cheikh Ahmadou Bamba » (M. Ndiaye, ibid.). Comme le montre l’auteur dans son ouvrage, « les moodu-moodu ou l’éthos du développement au Sénégal » 18 , l’affirmation de la communauté mouride dans la sphère économique est inséparable de trois facteurs : la faillite de l’Etat, celle du système scolaire, et la libéralisation qui a ouvert des pans entiers de l’économie aux acteurs privés.

2.3.2. Le processus d’occupation des « modou-modou » et des « baol-baol »

N’ayant pas les moyens d’accéder au centre-ville de l’Île, la plupart des « modou-modou » et « baol-baol » ont commencé par occuper les espaces fragiles de moindre envergure. Le site choisi était géographiquement stratégique, car situé à proximité du centre-ville, juste en amont du pont Faidherbe, au carrefour des deux routes nationales (la route de Sor et la nationale N2 qui va vers Dakar). Sur celui-ci, étaient implantées à l’époque coloniale la gare ferroviaire puis la gare routière de Saint-Louis. Ces deux infrastructures facilitent le commerce de détail, généralement proposé aux voyageurs. A mesure que l’activité commerciale autour de ce site devenait importante, l’espace prenait l’aspect d’un « marché indigène » informel. La construction d’édifices commerciaux, bien que précaires au début, indique une volonté de développer à cet emplacement, un espace commercial et économique. Les « modou-modou » qui ont réussi entre-temps dans les affaires ouvrent de plus en plus des commerces destinés à la population locale ou se lancent dans le transport urbain. Ainsi, se construit, petit à petit, le premier pôle commercial et économique « modou-modou » et « bao-baol » de Saint-Louis. Celui-ci est très accessible à la population locale qui avait jusque-là du mal à accéder aux commerces de luxe de l’Île avec ses pâtisseries, ses librairies, ses épiceries, ses magasins. Cette situation perdure jusqu’à la fin de la colonisation, période pendant laquelle l’Île de Ndar (centre-ville) connaît son plus grand déclin tant au niveau politique, administratif qu’économique : transfert de la capitale de l’AOF en 1957 puis celle du Sénégal à Dakar 1958, détachement de la Mauritanie avec le Sénégal à la même époque (transfert de la capitale mauritanienne à Nouakchott), départ des Européens, de l’administration coloniale et gouvernementale, chute du budget annuel de fonctionnement. 19

Le déclin de la ville de Saint-Louis fragilise le centre urbain de l’Île qui ne maîtrise plus son espace économique. Quelques « modou-modou » et « baol-baol » de la première génération ont réussi à accéder au commerce de gros et de demi-gros de l’Île, mais aussi à bâtir une certaine renommée économique, politique ou administrative. L’arrivée de la deuxième génération va intensifier le processus d’occupation spatiale de la centralité à partir du noyau commercial et économique de Sor. Déjà en 1985, on constate la présence croissante des édifices commerciaux « modou-modou » et « baol-baol ». Ces derniers remplacent les Libano-Syriens et les Marocains dans le commerce de l’Île. Ils sont aussi présents dans le secteur de l’art et de la bijouterie. On les évalue à environ 12% (des commerces) dans le centre urbain, contre 52% pour les Libano-Syriens, les Marocains et les Maures. Mais le confinement de l’espace de l’Île, non extensible, et la disposition des rues n’ont pas facilité le développement du commerce informel. Ils seront des obstacles à l’épanouissement de l’activité économique « modou-modou » et « baol-baol ». La plupart des « modou-modou » et « baol-baol » qui y sont installés n’ont fait que reprendre les anciens magasins (espace économique et commercial du Nord et Nord-Centre de l’Île). Plus que l’extension, c’est le changement d’acteurs qui caractérise la dynamique de la centralité de l’Île. Aujourd’hui encore, celle-ci reste concentrée sur les rues du Nord, soit 69% de l’ensemble des activités économiques et administratives enregistrées sur l’Île. Le Sud de l’Île est plutôt orienté vers l’habitat, les infrastructures économiques et administratives de grandes envergures sont peu nombreuses par rapport au reste de la ville. Il totalise seulement en moyenne 31% des infrastructures urbaines de l’Île. Quant aux acteurs locaux, ils représentent environ 68% dont 59% de « modou-modou » et de « baol-baol ». En 1987, sur l’ensemble des commerçants de Saint-Louis, on comptait seulement en moyenne 3 Européens, 6 Marocains, 4 Libanais, aucun Syrien et pas plus de 12 Maures (C. Camara, op.cit). Au fur et à mesure que les magasins des Maures, des Libano-Syriens et des Marocains disparaissaient du paysage urbain, ceux des « modou-modou » et des « baol-baol » prenaient leurs places. En 1989, le problème sénégalo-mauritanien, qui a provoqué la révolte anti-maure, achève la présence de ces derniers dans l’espace urbain saint-louisien.

2.3.3. Les stratégies commerciales et économiques des « modou-modou » et des « baol-baol »

Conscients du fait qu’ils ne pouvaient pas encore accéder aux espaces stratégiques de la ville, ils s’installent d’abord dans les zones les plus défavorisées et aux périphéries des centres urbains où ils mettent en place une stratégie commerciale très efficace, accessible à la population la plus défavorisée. Ils développent ainsi le commerce de proximité et celui de domicile, en sillonnant les rues des quartiers populaires pour aller à la rencontre de la population locale. Dans l’entretien que nous a accordé M. Souleymane Fall, commerçant au marché de Sor, il témoigne que la majeure partie des grands commerçants et hommes d’affaires « modou-modou » et « baol-baol » ont fait leurs débuts dans le commerce ambulant. Avec un petit capital qui dépasse rarement les 50 000 francs CFA (76 euros), les apprentis commerçants achètent des produits de première nécessité (produits de beauté, produits électroniques…), les revendent ensuite à des prix très abordables, généralement inférieurs à ceux des Maures et des Libano-Syriens. Il arrive le plus souvent qu’ils donnent leurs articles à crédit aux populations ne pouvant pas payer dans l’immédiat la totalité de la somme. Dans ce type de crédit, le mode de payement n’est pas contraignant, mais très souple. Il suffit de verser chaque jour une certaine somme, le plus souvent dérisoire, jusqu’à épuisement total du crédit. Ce système de crédit est connu sous le nom de « beutjeuk » ; nom péjoratif wolof qui signifie « au jour le jour ». Parallèlement au commerce ambulant, ils organisent des marchés hebdomadaires dans les quartiers, une ou deux fois par semaine : marché dibeer (dimanche), marché adjouma (vendredi), marché ngélaw (en plein air). Ce type de commerce leur permet de sillonner l’ensemble des quartiers et d’être opérationnel pendant toute la semaine en attendant l’acquisition d’une échoppe qui les stabilise et les sédentarise. Ce système de commerce a connu un très grand succès au sein d’une population locale qui a vu son pouvoir d’achat baisser considérablement, au lendemain de la crise économique. Ils ont pu ainsi pallier le problème de desserte et l’insuffisance de zones commerciales aménagées.

L’orientation des « modou-modou » et des « baol-baol » dans le secteur de l’informel se cultive généralement très tôt dans les daaras 20 . Les jeunes talibés (disciples) des daaras, qui ont achevé leur formation coranique, sont orientés dans ce secteur économique pour acquérir leur première autonomie financière et sociale. C’est une stratégie d’insertion professionnelle à la vie active. Les apprentis commerçants sont secondés par un tiers de la communauté qui les fait travailler et les ravitaille en marchandises. Ce dernier ne tire généralement aucun intérêt immédiat des premières ventes de ces apprentis commerçants ou du moins partiellement, si ce n’est que d’étendre son réseau de commerce et de distribution avec ces nouveaux marchés. En revanche, les apprentis commerçants doivent, après chaque vente, reverser les sommes obtenues et garder une partie des bénéfices récoltés. Ce qui leur permet de constituer un capital. Les « modou-modou » et les « baol-baol » instaurent ainsi leurs propres mécanismes de financement et de crédit. Financement à partir duquel ils vont pouvoir mettre en place leur propre commerce ou émigrer vers l’occident ou les autres pays africains à la conquête de nouveaux marchés.

Dans ce climat de dualisme économique et spatial des marchés locaux, les Maures et les Libano-Syriens, soumis à l’intensité de la concurrence « modou-modou » et « bao-baol », seront les premières victimes. Résistant de plus en plus difficilement à l’envahissement de ces derniers, ils seront contraints d’abandonner les espaces centraux, économiques et commerciaux leur laissant la place. Partout dans les villes sénégalaises, s’élève une nouvelle vague de commerçants, qui par sa puissance et sa stratégie commerciale, domine successivement les centres économiques stratégiques. La dispersion, de plus en plus importante des « modou-modou » et des « baol-baol » dans l’ensemble du pays et dans le monde entier, avec l’ampleur de l’émigration vers l’occident, fait appel à une nouvelle stratégie d’organisation commerciale qui s’inscrit dans la politique de mondialisation et de globalisation du marché économique. Une politique qui vise à mettre en place, dans les villes, des noyaux commerciaux mourides, proches du pôle commercial de Touba (capitale du mouridisme, conçue comme lieu de référence des « modou-modou »), à partir desquels va s’organiser l’ensemble des activités économiques régionales, nationales et internationales. Cette stratégie de domination et d’organisation qui s’inscrit dans les nouvelles politiques du marché est bien élucidée par A. Diaw (2002) qui parle de « territorialité en construction entre le local et le global ». A Saint-Louis, plus de 75% des commerçants « modou-modou » et « baol-baol » ont un partenaire à Dakar ou à Touba. Ils travaillent en réseaux très structurés, en s’appuyant sur l’appartenance religieuse et familiale.

La politique d’appropriation des « modou-modou » et des « baol-baol » est basée sur l’union qui fait leur force. En nette collaboration avec leurs frères de la diaspora, ils ont formé un lobby très fort où il est très difficile d’adhérer en tant que membre étranger à la confrérie mouride. Par des slogans et des signes religieux qu’ils affichent aux devantures de leurs commerces en guise de remerciement et de reconnaissance à leurs guides spirituels, ils déclinent ainsi leur identité religieuse et sociale pour attirer une clientèle à 90% musulmane. Ce système est un moyen très puissant de propagande et de « marketing religieux » qui a séduit la population locale et propulsé le commerce « modou-modou » et « bao-baol ». Cette perception ressort dans nos enquêtes de satisfaction, car en dehors des prix bas évoqués, la plupart de nos enquêtés affirment être attirés par l’assurance d’avoir des produits en conformité avec les préceptes de la confrérie et de l’islam.

Le « marketing religieux et social » des « modou-modou » et « baol-baol » a beaucoup coûté aux autres concurrents, qui ont vu leur clientèle baisser de manière considérable. Ainsi, partout dans les villes sénégalaises, les centres commerciaux sont envahis par ces acteurs locaux ou tout simplement transférés progressivement vers leurs nouveaux lieux de déploiement économique. L’expansion commerciale des « modou-modou » et des « baol-baol » a affecté progressivement les avenues principales et les carrefours, créant ainsi dans les villes sénégalaises une nouvelle centralité linéaire. Selon M. Ndiaye, il n’existe pas une ville du Sénégal dont l’artère principale qui concentre la centralité linéaire ne soit ornée d’une présentation commerciale, dont les signes ne soient des indices d’appartenance à la confrérie mouride. Tout ceci montre qu’il s’agit, en effet, d’une véritable société d’accaparement, symbolisée par l’Union Nationale des Commerçants et Industriels du Sénégal (UNACOIS) qui s’impose de plus en plus en réseaux aux ramifications politiques et religieuses. (M. Ndiaye, op.cit.) Cette réussite de la communauté mouride est pour certains un signe de faillite du modèle d’ascension sociale par l’école « occidentale ». Elle montre jusqu’à quel point celui-ci n’est plus réellement dans l’imaginaire sénégalais un vecteur de promotion sociale et de valeurs nationales. C’est la revanche des opprimés qui ont longtemps subi les méfaits coloniaux et étatiques, mais aussi des diplômés et des agrégés. Elle sonne ainsi le glas du modèle économique senghorien dont la continuité s’est faite avec Abdou Diouf (le socialisme sénégalais) (M. Ndiaye, Ibid.).

En plus de cette organisation locale, il y a aussi l’organisation avec le monde extérieur mouride qui a aussi joué un rôle déterminant dans l’expansion économique et sociale des « modou-modou » et des « baol-baol ». Un émigré « modou-modou » investit rarement en dehors de son pays d’origine. Ils sont à l’origine de 72% des transferts d’argent venant de l’étranger ; une somme considérable de plusieurs milliards de francs CFA, investie le plus souvent, soit dans le commerce, soit dans l’immobilier ou dans le transport. Celui-ci est généralement confié à un membre de la famille ou à un confrère de la même confrérie qui en assure la gestion.
3. Approche territoriale des « modou-modou » et des « baol-baol » et recomposition des espaces centraux, économiques et commerciaux
3.1. Stratégie d’occupation et de domination spatiale des « modou-modou » et des « baol-baol »
Les méthodes d’intervention des acteurs locaux, notamment les « modou-modou » et les « baol-baol », ne répondent généralement pas à une approche urbanistique, qu’elle soit idéologique ou technique. Leur mode d’intervention sur les espaces centraux et la façon dont ils appréhendent l’urbain, indiquent qu’ils se définissent dans un concept de libéralisation de l’espace qui accueille toute sorte de dualisme spatial. Une approche plutôt pragmatique qui s’intègre dans une logique « d’urbanisme libéral » plus souple, dont l’intérêt premier est l’exploitation radicale des espaces. Dans une structure urbaine centralisée, comme celle de Saint-Louis où les équipements sont concentrés au sein d’un même espace qui est le centre-ville (centre économique, centre administratif, centre politique), l’accaparement des secteurs fonctionnels induit à l’appropriation de la centralité. Les mouvements d’investissement et de déploiement économique des « modou-modou » et des « baol-baol » s’inscrivent dans une stratégie de pouvoir par une meilleure visibilité économique, religieuse et politique : valorisation et revalorisation des espaces centraux, économiques et commerciaux par propagande religieuse, socialisation et marquage identitaire de l’espace. Cette stratégie consiste à afficher sur leurs commerces (boutiques, magasins, ateliers, cantines, restaurants) et transports (taxis, bus, cars rapides) les marques de leur identité religieuse, comme par exemple les noms, les portraits ou les photos de leurs marabouts, de Touba ou d’autres lieux de pèlerinage : bus Serigne Touba, pharmacie Daroukhoudoss, atelier Cheikh Amadou Bamba, restaurant Mame Diarra… Ce mode d’affichage de l’identité religieuse est complété par les cantiques religieux, à savoir les khassaïds qu’ils mettent en boucle dans leurs commerces. Sur un ensemble de 130 commerces de « modou-modou » et de « baol-baol » enquêtés en 2007, sur les avenues de Sor et de l’Île de Ndar, 84 portent les imprimés symboliques de l’identité mouride. Cela représente environ 65% des commerces. A Saint-Louis, les marques de l’identité mouride ornent les commerces des grandes rues commerçantes et les marchés − marché de Sor, marché de Guet-Ndar, avenue Charles de Gaulle, Blaise Diagne, route de Sor −.

Tableau 1 : Représentation des acteurs selon les différentes avenues de l’Île de Ndar, 2002-2007 .

Source : Enquête Christian Manga

Figure 2 : Groupes d’acteurs sur l’Île de Ndar, 2002-2007

Source : Christian Manga, 2012
3.2. Nouvelle centralité commerciale sur Sor et développement urbain
Sur le continent, « terre ferme », la présence du marché a stimulé une nouvelle centralité commerciale sur la route de Sor. Cette nouvelle centralité construite par les « modou-modou » et les « baol-baol » est symptomatique d’une politique urbaine ségrégative. « A la dispersion dans les périphéries, à la ségrégation qui menace les rapports sociaux s’oppose une centralité qui accentue ses formes, en tant que centralité de décisions. De l’observation de cette dualité découle la caractérisation suivante du centre urbain : c’est le lieu de simultanéité des éléments de l’inventaire urbain (objets, gens) fixés et séparés dans la périphérie selon un ordre redondant. La rencontre de ces éléments fournit un désordre et une information maximale, donc une complexification par rapport à la périphérie » (L. Devisme, 1998, p. 33). De cette centralité s’en est suivie une politique de décentralisation et de déconcentration des infrastructures administratives, scolaires, et économiques. Cette situation prend de plus en plus d’ampleur avec l’expansion de la ville et l’arrivée croissante de nouveaux commerçants, de sociétés privées et parapubliques. Sachant que l’évolution spatiale dans les villes africaines suit généralement un processus horizontal, celle de la centralité est à l’image de cette dynamique. Le pôle économique, qui couvre le marché, la gare routière, le stade, la gendarmerie, le lycée Charles de Gaulle, a connu le même processus d’extension que celui de la ville. A la différence de celui de l’Île, celui-ci n’est pas réoccupé, mais créé à partir du vivier central qui est le marché et la gare de Sor. « Les marchés ne tiennent leur centralité que de l’espace. […] La fonction d’échange est parfaitement acentrique, et si elle produit du centre, c’est parce qu’elle suppose de la concentration. Les marchés ne répètent aucune structure centralisatrice de fond : ils peuvent être vus comme des lieux d’exposition du multiple à lui-même » (J.-S. Bordreuil, 2000, p. 18). Avec la prolifération des commerces et l’implantation croissante de nouvelles activités économiques, l’extension spatiale du pôle économique et commercial se fait à partir de deux voies nationales déclenchant ainsi une centralité linéaire qui n’a cessé de s’élargir de jour en jour au détriment de l’Île. Aujourd’hui, l’évolution spatiale de la centralité se fait le long de l’avenue Charles de Gaulle et de la Nationale N2 où sont concentrés les commerces et les transports. De part et d’autre de ces deux axes routiers jusqu’à une largeur de 50 m des voies, les espaces sont occupés par des commerces de toutes sortes, allant du marchand ambulant au petit détaillant jusqu’au grossiste et au banquier. La juxtaposition des magasins et des étalages témoigne de la « suroccupation » de la voirie. L’espace étant arrivé à saturation, l’expansion s’est poursuivie vers l’intérieur en occupant les rues transversales secondaires.

Tableau 2 : Représentation des acteurs sur la route de Sor, 2002-2007

Source : Enquête Christian Manga

Figure 3 : concentration des acteurs et infrastructures sur Sor

Source : Christian Manga, 2012

Figure 4 : Représentation schématique de la concentration des acteurs sur la route de Sor

Source : Christian Manga, 2012

La nouvelle centralité linéaire de type commercial, qui se développe le long de ces deux voies, accueille quotidiennement plusieurs milliers d’individus, dont « le rassemblement des objets dans les boutiques, vitrines, étalages devient raison et prétexte de rassemblement des gens » (H. Lefebvre, 1968, p. 135). Sur le plan économique, ce pôle d’attraction de Sor génère un capital supérieur à 100 000 francs CFA/jour, tiré de la fiscalité. 21 Mamadou Diouf (2000), explique cette performance par le fait qu’à Saint-Louis, comme dans toutes les autres villes du Sénégal, les secteurs privés et parapublics sont considérés comme des secteurs en panne, à cause du manque d’infrastructures, du manque d’entreprises, de la hausse des taxes, de la mauvaise politique de suivi et de gestion du patrimoine national et privé. Le secteur informel est le seul qui a tendance à fonctionner et produit en moyenne 2 à 3 fois plus de ressources que les deux autres réunis (public et privé).

Grâce à leur puissance financière puisée du secteur informel et de l’émigration, les « modou-modou » et les « baol-baol » ont investi massivement dans le foncier et l’immobilier. Ils font partie de cette infime couche de la population sénégalaise capable d’accéder au foncier et à l’habitat du centre-ville dont le coût est extrêmement élevé. 22 Cette emprise sur les espaces urbains leur a valu le titre de « nouveaux bâtisseurs de la ville » ou « nouveaux entrepreneurs de la ville sénégalaise » . L’identité actuelle de la centralité urbaine dans les villes sénégalaises est façonnée en partie par cette communauté qui oriente son évolution selon ses attentes économiques. Cela explique cette tendance d’évolution spatiale linéaire le long de la route de Sor et de la nationale N2 qui accueillent le nouveau centre urbain. Le déplacement de la centralité de l’Île vers Sor est un fait urbain qui s’intensifie avec le pouvoir de ces acteurs locaux. Il modifie l’approche spatiale de la centralité urbaine par le passage d’une centralité endogène radio-concentrique à une centralité linéaire. La structure urbaine de type « monocentrique » organisée autour du centre de l’Île s’est déstructurée avec l’arrivée des « modou-modou » et des « baol-baol ». Elle évolue vers une structure de type polycentrique, dont les nouveaux centres sont les pôles commerciaux de cette communauté. La centralité linéaire qui se construit le long des axes commerciaux et économiques a impulsé une nouvelle dynamique urbaine. Deux centres urbains se dégagent : celui de l’Île et celui du pôle de Sor construit entre les deux avenues principales, le marché de Sor, et l’ancienne gare routière. Ils sont caractérisés par la concentration des infrastructures urbaines et leur forte attractivité et fréquentation. Cependant, la centralité de Sor se différencie de celle de l’Île. Car sur celle-ci, le strip commercial assure la fonction usuelle de centralité sans en donner l’urbanité, et l’imitation d’un centre historique ancien qu’elle n’est pas capable de reproduire (L. Devisme, op.cit., p. 79).

Figure 5 : Evolution spatiale de la centralité

Source : Christian Manga

Le rapport entre centralité et développement urbain dégage une certaine corrélation qui met en avant l’évolution spatiale. Entre l’évolution de la nouvelle centralité et l’expansion spatiale de la ville, il existe une similitude qui fait penser que l’une est déterminée par l’autre. La centralité urbaine de Sor a créé un espace de convergence urbaine où se rattachent d’autres activités, autres que celles économiques et commerciales.

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