Cameroun : les crises majeures de la présidence Paul Biya
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Description

Pendant les dix premières années du mandat présidentiel de Paul Biya, trois crises majeures secouent le Cameroun : une crise politique, une crise économique et une crise de "démocratisation". Elles mettent à jour des dysfonctionnements importants, et la "politique du renouveau" du Président est contestée. En découlent des mutations sociopolitiques et économiques profondes ébranlant un temps le régime, qui parvient finalement à les surmonter. Cet ouvrage revient sur la genèse, les manifestations et les modes de stabilisation de ces crises.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2007
Nombre de lectures 470
EAN13 9782336268323
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa
Déjà parus
André MBENG, Recueil de chansons épiques du peuple bassa du Cameroun , 2007.
Souraya HASSAN HOUSSEIN, Économie du développement et changements institutiannels et organisationnels , 2007.
André Julien MBEM, L’Afrique au cœur de l’Europe. Quel projet pour le Nouveau Monde qui vient ?, 2007.
Djibo HAMANI, L’Islam au Soudan Central, 2007.
William BOLOUVI, Quel développement pour l’Afrique subsaharienne ? , 2007.
Simon-Pierre E. MVONE NDONG, Bwiti et christianisme, 2007.
Simon-Pierre E. MVONE NDONG, Imaginaire de la maladie au Gabon , 2007.
Claude KOUDOU (sous la direction de), Côte d’Ivoire : Un plaidoyer pour une prise de conscience africaine , 2007.
Antoine NGUIDJOL, Les systèmes éducatifs en Afrique noire. Analyses et perspectives , 2007.
Augustin RAMAZANI BISHWENDE, Ecclésiologie africaine de Famille de Dieu , 2007.
Pierre FANDIO, La littérature camerounaise dans le champ social , 2007.
Sous la direction de Diouldé Laya, de J.D. Pénel, et de Boubé Namaïwa, Boubou Hama-Un homme de culture nigérien , 2007. Marcel-Duclos EFOUDEBE, L’Afrique survivra aux afropessimistes , 2007.
Valéry RIDDE, Equité et mise en œuvre des politiques de santé au Burkina Faso , 2007.
Frédéric Joël AIVO, Le président de la République en Afrique noire francophone , 2007.
Albert M’PAKA, Démocratie et société civile au Congo Brazzaville, 2007.
Anicet OLOA ZAMBO, L’affaire du Cameroun septentrional. Cameroun / Royaume-Uni , 2006.
Jean-Pierre MISSIÉ et Joseph TONDA (sous la direction de), Les Églises et la société congolaise aujourd’hui , 2006.
Cameroun
Les crises majeures de la présidence Paul Biya

Bouopda Pierre Kamé
© L’Harmattan 2007
5-7 rue de l’École Polytechnique ; Paris 5 e www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fi-
9782296030831
EAN : 9782296030831
REMERCIEMENTS
Le sujet de cet ouvrage m’est venu le soir du vendredi 28 avril 2006 au café littéraire le Cannibale à Yaoundé, lors d’un débat amical et instructif sur mon précédent livre intitulé « La quête de libération politique au Cameroun : 1884 — 1984 ».
Je tiens pour cette raison à remercier sincèrement tous les participants à ce débat riche d’enseignements. D’abord Augustin Fouda, l’ordinaire des lieux. Ensuite Dr Francis Mveng, le modérateur du débat. Puis entre autres, Hélène Zoung-Kanyi, Laura Nzudie, Paul Eric Djomgoué, Mbanga Kack, Me Sébastien Song, Me Joachin Nnomo Bella, Me Charles Guini, Christian Wangué, Fabien Nkot, Paulin Mballa, Thierry Kepeden, Dr Désiré Mbarga, Dr Bob Otto et Kamdem Kamé Olivier.
Suzanne Kala Lobe, Haman Mana, Alain Foka, Gaston Kelman, Valère Epée, Jean Materne Ndi, Frorentin Noche et Gisèle Onguéné Manga n’étaient pas présents au débat du Cannibale. Mais durant cette période, nos échanges fréquents, rudes et non complaisants m’ont beaucoup inspiré. Je les en remercie amicalement.
Je remercie enfin tous mes proches que je choisis délibérément de ne pas nommer pour assumer seul la responsabilité de ce livre que je dédie à mes enfants.
Bopika
Sommaire
Etudes Africaines - Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa Page de titre Page de Copyright REMERCIEMENTS Dedicace INTRODUCTION LA SUCCESSION PRESIDENTIELLE LA CRISE POLITIQUE LA CRISE ECONOMIQUE LA CRISE DEMOCRATIQUE BIBLIOGRAPHIE AUTRES SOURCES INDEX ANNEXES
A mes enfants Simo Frédérick, Kamé Dominique et Kwengoua Alexandrine
INTRODUCTION
Une décennie de crises. Ce constat s’impose à l’observation des dix premières années de la magistrature présidentielle de Paul Biya. De 1982/83 à 1992/93, trois crises majeures, qui éprouvent le président de la République, surviennent en effet au Cameroun : une crise politique, une crise économique, et une crise démocratique, ou plus exactement, une crise de démocratisation.
Ces crises emboîtées et interdépendantes, se manifestent par des dysfonctionnements importants des systèmes politique et économique camerounais, qui dès lors, peinent à assurer leur fonction d’épanouissement humain et social. La valeur ajoutée de la « politique du renouveau » prônée par le président Paul Biya en est affectée. Son modèle de gouvernement est contesté. Les gouvernants sont en procès dans la société. En somme, durant la première décennie de la présidence Paul Biya, la société camerounaise est en mouvement et impulse des mutations sociopolitiques et économiques profondes qui ébranlent le régime politique du « renouveau » au Cameroun. Mais celui-ci parvient, malgré tous les tumultes politiques et sociaux, à surmonter ce cycle de crises déstabilisantes.
Cet essai ambitionne de rendre compte de la genèse, des manifestations et des modes de stabilisation des crises d’ampleur nationale auxquelles le président Paul Biya a été confronté après son accession à la magistrature suprême au Cameroun. Ces crises profondes, qui démarrent toutes et, se stabilisent pour deux d’entre elles, durant les dix premières années de sa présidence, s’apparentent singulièrement à des phénomènes d’hystérésis, tant leurs effets se ressentent encore de nos jours. C’est dire que le temps du commencement et de la stabilisation de ces crises ne délimite pas le temps de l’analyse de leurs manifestations. C’est questionner aussi implicitement la pertinence de l’hypothèse de la disparition présumée des causes initiales de ces dérèglements systémiques, après leur stabilisation. C’est donc s’interroger sur la stabilisation durable de ces crises.
Identifier et analyser les évènements et les processus générateurs des crises majeures de la présidence Paul Biya ; décrire leurs manifestations institutionnelles et sociales ; parcourir les multiples voies empruntées pour leur stabilisation. Cette approche paradigmatique est celle de cet ouvrage dont l’une des utilités escomptées est de donner un éclairage sur les modes opératoires qui ont permis au président de la République de surmonter ou de stabiliser ces crises importantes.
La crise politique est la première qui affecte la présidence Paul Biya. Elle se déclare au premier semestre de l’année 1983. La rivalité institutionnelle entre Paul Biya, le président de la République, et Ahmadou Ahidjo, le président de l’Union nationale camerounaise (Une, parti unique), engendre un dysfonctionnement important des pouvoirs publics au Cameroun. Cette rivalité grave au sommet de l’Etat, détermine dans un premier temps, des clivages et des oppositions irréductibles au sein du parti et de l’appareil d’Etat. Elle dégénère ensuite en conflit ouvert avec des épisodes orageux entre leurs soutiens respectifs, et dramatiques pour le pays. Une transition ratée suit une succession réussie et inspire un processus de relégitimation et de refondation politique. Celle-ci s’opère d’une part, à travers l’élection présidentielle anticipée de janvier 1984, et d’autre part, à travers le projet d’un nouveau régime politique, dont les fondations sont posées à Bamenda au mois de mars 1985. La conquête de la légitimité populaire en 1984 et, la promotion du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc, nouveau partie unique) en 1985, permettent ainsi au président Paul Biya de stabiliser la crise politique qui affecte le Cameroun durant les années 1983 et 1984.
A partir de l’année 1986, la crise économique emboîte la crise politique qui ne lui est pas totalement étrangère. Elle se manifeste à l’échelon de la nation par des contre-performances macroéconomiques qui compromettent le progrès social continu, que le modèle économique agricole du Cameroun assure depuis deux décennies, et cela malgré des chocs pétroliers, malgré des chocs climatiques, et malgré la détérioration tendancielle des cours des matières premières agricoles. Autrement dit, le modèle économique historique du « libéralisme planifié » et du « développement autocentré » se dérègle au milieu des années 80, après 20 ans de succès. L’économie camerounaise rentre durablement en récession à partir de l’année 1986. Le chômage se développe, les populations s’appauvrissent, le besoin de financement de la nation augmente, l’endettement extérieur de l’Etat suit, et les finances publiques se dégradent sensiblement. Parvenu au rang des pays à revenus intermédiaires au début des années 80, le Cameroun est déclassé quelques années après, et contraint, pour bénéficier de l’appui économique et financier des bailleurs de fonds internationaux, à mettre en œuvre des réformes structurelles socialement douloureuses. Les réformes économiques entreprises depuis la fin des années 80 traduisent en définitive le ralliement du Cameroun au modèle économique du libéralisme mondialisé, avec la promotion concomitante d’un système productif privé, d’une ouverture accrue de l’économie nationale, et d’une régulation publique minimale. Cette mutation économique, dont les fondements sont largement exogènes, est encore en œuvre aujourd’hui avec des résultats qui indiquent un redressement de la conjoncture économique nationale. C’est donc, dans une large mesure, le ralliement au modèle économique du libéralisme mondialisé qui permet au « régime du renouveau » de surmonter la crise économique et d’enrayer la régression sociale au Cameroun.
La crise démocratique survient en 1990, alors que la crise économique culmine. C’est une crise du processus de démocratisation officiellement en œuvre au Cameroun depuis le Congrès fondateur du Rdpc en 1985 à Bamenda. La vitesse et les modalités du processus de démocratisation conçu par le « régime du renouveau » sont violemment rejetées par la société camerounaise qui exprime, dans une conjoncture de régression sociale et de répression politique, le souhait d’une accélération du processus. Les libertés politiques, les droits de l’homme et l’Etat de droit, apparaissent a posteriori comme les principales valeurs dont la corruption, à la fin des années 80, engendre les dérèglements sociaux qui précipitent le Cameroun dans une crise de démocratisation.
Maître Yondo Black Mandengue, Albert Mukong et d’autres Camerounais, envisagent au début de l’année 1990 d’interpeller publiquement le « régime du renouveau » pour l’inciter à sortir du discours rhétorique sur la démocratisation et à rétablir concrètement le multipartisme que les constitutions successives du Cameroun prévoient depuis l’indépendance en 1960. Leur projet est découvert et incriminé judiciairement. C’est le début de « l’affaire Yondo Black » qui mobilise, entre autres, l’ensemble du Barreau et la totalité de la presse privée du Cameroun dans la défense des libertés politiques, des droits de l’homme, de l’Etat de droit et du multipartisme. L’adoption d’un modèle de «pluralisme ouvert », c’est-à-dire l’instauration du multipartisme au Cameroun, est l’enjeu principal de cette mobilisation civique qui d’une part, déborde le « régime du renouveau » sur l’un de ses thèmes fondateurs, et d’autre part, met en péril l’autorité de l’Etat par maints aspects.
Dans un premier temps, le « régime du renouveau » oppose à ce mouvement en faveur du multipartisme, l’alibi opportuniste de l’immaturité de la nation camerounaise. Le modèle du « pluralisme fermé », c’est-à-dire, l’expression d’une diversité politique au sein du parti unique, est en effet l’option d’origine du « renouveau ». Mais très vite, le « régime du renouveau » se ravise sur ce point, et entreprend effectivement d’accélérer la réinstauration du multipartisme au Cameroun à travers un toilettage de certains textes organiques par voie législative. Cette modalité unilatérale de mise en œuvre du processus de démocratisation est contestée par la Coordination de l’opposition politique naissante qui préconise l’ouverture d’une Conférence nationale souveraine pour refonder la démocratie au Cameroun. Cette divergence de vues détermine un affrontement politique irréductible entre le « régime du renouveau » et la Coordination de l’opposition, parasite le processus de démocratisation et paralyse durant des mois l’économie camerounaise, déjà largement en récession. La convocation d’une Conférence tripartite (pouvoirs publics, partis politiques, société civile) du 30 octobre au 17 novembre 1991 et, l’organisation des élections pluralistes des mois de mars et octobre 1992, ouvrent la voie à une sortie de crise. C’est donc le recours au dialogue républicain, c’est-à-dire, le dialogue dans le respect des lois de la République et l’expression d’une nouvelle légitimité politique qui, permettent la stabilisation de la crise démocratique au Cameroun.
En définitive, les crises majeures de la présidence Paul Biya, apparaissent comme des crises de transition. En d’autres termes, les crises importantes de la présidence Paul Biya naissent de transitions ratées ou non anticipées : transition d’hommes, transition de systèmes politiques, transition de systèmes économiques.
La crise politique du début des années 80 est en effet la manifestation d’une transition ratée à la tête de l’Etat entre Ahmadou Ahidjo et Paul Biya. La crise de démocratisation du début des années 90, est la manifestation d’une transition non anticipée entre deux états du système politique camerounais (parti unique et multipartisme). Enfin, la crise économique, qui se révèle en 1986, s’explique aussi en grande partie par la libéralisation inattendue de l’économie camerounaise.
La flexibilité idéologique et l’adaptation politique d’une part ; la légalité actes et la légitimité des acteurs d’autre part ; ressortent comme les principales ressources et exigences mobilisées par le président Paul Biya pour stabiliser les crises importantes auxquelles il a été confronté. La flexibilité idéologique et la faculté d’adaptation sont des atouts en période de transition non anticipée parce qu’elles facilitent les « examens » et les stratégies de rattrapage. Par ailleurs, la référence à la légalité et à la légitimité permet d’inscrire toutes les transformations sociales dans un cadre étatique sous contrôle.
Ainsi, la naissance du Rdpc en 1985 et les réformes institutionnelles des années 90 illustrent la flexibilité idéologique et la faculté d’adaptation politique du président Paul Biya. Ces évènements initialisent en effet des processus de refondation politique (changement de régime politique, changement système politique), c’est-à-dire, à chaque fois, la construction et la pose des piliers porteurs d’un édifice politique inspiré par une idéologie et des pratiques nouvelles. On retrouve à la fin des années 80, cette flexibilité et cette faculté d’adaptation dans la conduite des politiques économiques d’ajustement structurel initialement pourfendues.
Sur un autre plan, la redéfinition des contenus des processus de transformation sociale d’une part ; l’initialisation et la conduite et des processus électoraux d’autre part ; témoignent dans chacun des cas du souci de la légalité des processus et de la légitimité des acteurs qui les conduisent.
Les modes opératoires du président Paul Biya dans la stabilisation des épreuves importantes auxquelles il a été confronté, intègrent bien évidement, une dimension politique instrumentale et opportuniste, comme chez tous les gouvernants au pouvoir. Elles sont, malgré cet aspect, caractéristiques des traits dominants qu’on retrouve habituellement en conjoncture de crise, dans la gouvernance des systèmes politiques matures, stables et générateurs potentiels de progrès social et de bien être.
LA SUCCESSION PRESIDENTIELLE

Les aménagements constitutionnels
Le sujet de la succession présidentielle ne suscite sans doute pas de controverses durant les travaux du Comité consultatif constitutionnel au mois de janvier 1960. Le parlementarisme est à l’époque le régime politique standard pour les leaders politiques au Cameroun. Il faut constituer et diriger une majorité parlementaire pour convoiter la fonction exécutive de Premier ministre. Bien que prestigieuse, la fonction présidentielle demeure, en régime parlementaire, essentiellement honorifique.
Le régime présidentialiste qui est proposé pour avis au Comité consultatif constitutionnel 1 , à travers le projet de loi constitutionnel du gouvernement, est une innovation juridique inspirée des récentes institutions de la V e République française. Personne, y compris les promoteurs de ce texte, n’a encore conscience de la force de l’imperium qu’il confère à l’institution présidentielle. Le président de la République est « la clé de voûte » de ces institutions politiques. C’est à l’usage que la classe politique camerounaise en prend réellement conscience. Dès lors, le sujet de la succession présidentielle recèle des enjeux dignes d’intérêt politique. Il sera au rendez-vous de la plupart des révisions constitutionnelles engagées par le président Ahmadou Ahidjo.
Dans un premier temps, les aménagements constitutionnels relatifs à la succession présidentielle sont inspirés par la doctrine juridique en la matière. La question de la succession présidentielle est alors politiquement précoce. Lorsqu’elle devient progressivement un sujet de préoccupation pour le président Ahmadou Ahidjo, les aménagements constitutionnels engagés pour ce faire sont des commodités destinées à maîtriser la promotion présidentielle d’un Dauphin politique.

Le temps du conformisme
Le 1 er janvier 1960, la proclamation de l’indépendance du Cameroun sous administration française ouvre une période de fondation institutionnelle. A l’Onu, à l’occasion des débats qui débouchent le 13 mars 1959 sur l’adoption de la résolution 1349 par l’Assemblée générale 2 , le Premier ministre Ahmadou Ahidjo s’est engagé à élaborer et à soumettre à référendum une nouvelle constitution. Ce processus constituant s’initialise le 31 octobre 1959 avec la désignation des membres du Comité consultatif constitutionnel appelé à se prononcer sur le projet de loi constitutionnelle. Tous les groupes parlementaires de l’Assemblée législative du Cameroun (Alcam) sont représentés dans ce Comité (l’Union camerounaise (Uc), les Paysans indépendants (Pi), les Démocrates camerounais (De), l’Union des populations du Cameroun (Upc) et le Mouvement d’action nationale (Manc)). Des personnalités, représentant « les intérêts économiques, sociaux et traditionnels », ou ayant des « compétences particulières », sont également désignées dans ce Comité par le gouvernement. Le 16 janvier 1960, Ahmadou Ahidjo, Premier ministre, chef de l’Etat, transmet le projet de loi constitutionnelle de son gouvernement au Comité qui émet un avis favorable au terme de ses travaux. Le 21 février 1960, le texte constitutionnel du gouvernement amendé par le Comité est adopté par voie référendaire à une majorité de 60% des suffrages exprimés. Le 4 mars 1960, la première constitution du Cameroun est promulguée. La procédure constituante retenue dans l’établissement de cette constitution mobilise les principales opérations qui la valident.
L’économie des dispositions qui encadrent la vacance de la présidence de la République dans la constitution du 4 mars 1960 s’inscrit dans une conjoncture sociopolitique pluraliste et contraignante pour le futur président de la République. Ces dispositions sont consignées dans l’article 13 de la constitution du 4 mars 1960 :
«Art. 13 : Le président de la République est élu pour cinq ans.
Toutefois, lorsque le mandat du président de la République expire moins de six mois avant la fin de la législature, il est prorogé de plein droit jusqu’à la réunion de la nouvelle Assemblée.
Le président de la République est rééligible.
L’élection a lieu au premier tour à la majorité absolue des votants, au second tour à la majorité relative.
L’élection a lieu sur convocation du gouvernement, vingt jours au moins et cinquante jours au plus avant l’expiration des pouvoirs du président en exercice.
En cas de vacance de la présidence de la République pour quelque cause que ce soit, les pouvoirs du président de la République sont exercés de droit par le président de l’Assemblée nationale à l’exclusion de ceux prévus à l’article 14 ci-dessous 3 . Le scrutin pour l’élection du nouveau président a lieu vingt jours au moins et cinquante jours au plus après l’ouverture de la vacance.
Avant son entrée en fonction, le président de la République prête solennellement serment devant l’Assemblée nationale dans les formes fixées par une loi organique. »
Ainsi, en cas de vacance de la présidence de la République, l’intérim est assuré par un élu aux pouvoirs limités, et des élections sont organisées dans un délai relativement court pour combler la vacance présidentielle. Dans la lettre et l’esprit, cette disposition constitutionnelle est un standard dans les institutions des régimes politiques dits présidentialistes 4 . Nous sommes au commencement de la première république du Cameroun indépendant. L’heure est à l’intronisation présidentielle d’Ahmadou Ahidjo. La question de sa succession n’est pas d’actualité. Sauf imprévus regrettables, les dispositions constitutionnelles qui régissent la succession présidentielle n’ont aucune portée effective à court terme. Ce sujet sera, en temps opportun, corrigé dans le sens qu’il convient.
Après les référendums des 11 et 12 février 1961 dans les territoires camerounais sous administration britannique 5 , une période de réformes institutionnelles s’ouvre au Cameroun dans la perspective de la réunification. Il s’agit de réviser la constitution du 4 mars 1960 pour prendre en compte la réunification du Cameroun indépendant depuis le 1 er janvier 1960 avec le Cameroun méridional 6 qui ne sera plus sous la tutelle des Nations unies à partir du 1 er octobre 1961. Une négociation institutionnelle s’ouvre entre Ahmadou Ahidjo, président de la République du Cameroun 7 , et John Ngu Foncha, Premier ministre du Cameroun méridional 8 . Les dispositions constitutionnelles relatives à la succession présidentielle changent à l’issue de cette négociation qui s’achève à la conférence de Foumban au mois de juillet 1961. Le 1 er septembre 1961, la loi n° 61-24, « portant révision constitutionnelle et tendant à adapter la Constitution actuelle aux nécessités du Cameroun unifié », adoptée par l’Assemblée nationale 9 du Cameroun et la chambre des élus du Cameroun méridional, est promulguée. Elle institue la République fédérale du Cameroun, comportant l’Etat du Cameroun oriental (Cameroun indépendant le 1 er janvier 1960) et l’Etat du Cameroun occidental (Cameroun méridional). La nature et la forme de ces nouvelles institutions confèrent au régime politique de la République fédérale du Cameroun le caractère d’un régime présidentiel.
Le 1 er octobre 1961, la tutelle des Nations unies est levée sur le Cameroun méridional et c’est la naissance de la République fédérale du Cameroun. Ahmadou Ahidjo est le président de la République fédérale du Cameroun, et John Ngu Foncha en est le vice-président (cumulativement avec ses fonctions de Premier ministre du Cameroun occidental 10 ) en vertu de certaines dispositions constitutionnelles transitoires. Des clauses nouvelles de la constitution encadrent la succession présidentielle. Elles figurent dans l’article 10 de la loi n° 61-24 du 1 er septembre 1961 :
«Art. 10 : Le président de la République fédérale est élu pour cinq ans. Il est rééligible.
L’élection a lieu à la majorité des suffrages exprimés. Elle a lieu vingt jours au moins et cinquante jours au plus avant l’expiration des pouvoirs du Président en exercice.
En cas de vacance de la Présidence pour quelque cause que ce soit, les pouvoirs du président de la République fédérale sont exercés de droit par le vice-président jusqu’à l’élection d’un nouveau président.
Le scrutin pour l’élection du nouveau président a lieu vingt jours au moins et cinquante jours au plus après l’ouverture de la vacance. Le président prête serment dans les formes fixées par la loi fédérale. »
Avec ces nouvelles dispositions, l’intérim présidentiel demeure, comme dans la constitution du 4 mars 1960, assurer par un élu (le vice-président de la République) jusqu’à l’élection d’un nouveau président de la République. L’absence de restrictions des pouvoirs de l’intérimaire (comme dans la constitution du 4 mars 1960) se justifie ici par le mandat électif que le vice-président (l’intérimaire) partage avec le président de la République fédérale, puisqu’ils sont élus sur la même liste 11 (Art. 9 Al. 1).
Le mécanisme retenu ici intègre cependant des dispositions qui privent le vice-président du statut de successeur constitutionnel.
Habituellement en régime présidentiel, notamment en raison de l’élection d’un « ticket », la vacance de la présidence de la République est de plein droit comblée par le vice-président jusqu’au terme du mandat présidentiel en cours. Ce principe n’est pas retenu dans la loi constitutionnelle n° 61 - 24 du 1 er septembre 1961. La vacance de la présidence de la République initie à brève échéance (20-50 jours suivant la constatation de la vacance), l’organisation d’une nouvelle élection présidentielle. Le vice-président de la République, bien qu’élu sur le « ticket » présidentiel, est ainsi privé du droit mécanique de succession en cas de vacance de la présidence de la République. C’est une disposition plutôt démocratique, puisque le peuple souverain est consulté en cas de vacance présidentielle. Mais elle permet aussi de priver le vice-président de la République du statut de successeur constitutionnel du président de la République fédérale. Il reste que la période d’intérim offre malgré tout au vice-président de la République, qui dispose sur cette période de toutes les prérogatives présidentielles, l’opportunité de consolider de facto sa position institutionnelle dans la perspective des élections présidentielles anticipées. La solution retenue, bien que précautionneuse, demeure malheureusement un optimum de second rang pour celui dont la maîtrise des voies d’accès à la magistrature présidentielle est une préoccupation.
Le 22 octobre 1969, le président Ahmadou Ahidjo annonce, dans un discours à l’Assemblée nationale fédérale, le dépôt sur son Bureau d’un projet de loi portant réforme de la constitution du 1 er septembre 1961. Ce projet de loi est voté par l’Assemblée nationale fédérale, et promulguée ensuite le 10 novembre 1969. C’est la « loi n° 69-LF-14 du 10 novembre 1969, modifiant et complétant certaines dispositions des articles 10, 11, 15, 24, 39 et 44 de la constitution du 1 er septembre 1961 ». L’article 10 (nouveau) est le suivant :
«Art. 10 : Le président de la République fédérale est élu pour cinq ans. Il est rééligible.
L’élection a lieu à la majorité des suffrages exprimés. Elle a lieu vingt jours au moins et cinquante jours au plus avant l’expiration des pouvoirs du président en exercice. En cas de vacance de la présidence par décès ou par incapacité physique permanente constatée par la Cour fédérale de justice saisie à cet effet par le président de l’Assemblée nationale fédérale, les pouvoirs du président de la République sont exercés de plein droit par le vice-président jusqu’à l’élection du nouveau président. En cas de vacance de la Présidence par démission, la démission ne devient effective que le jour de la prestation de serment du nouveau président.
Le scrutin pour l’élection du nouveau président a lieu vingt jours au moins et cinquante jours au plus après l’ouverture de la vacance. Le président prête serment dans les formes fixées par la loi fédérale. »
A travers cette révision constitutionnelle, il apparaît que la succession présidentielle, qui y figure entre autres, est un réel sujet de préoccupation pour le président Ahmadou Ahidjo. Il pourrait difficilement en être autrement. La conjoncture politique des années 60 en Afrique est en effet meublée de coups d’Etat 12 . Avec cette révision constitutionnelle, la distinction entre la vacance qui est nécessairement accidentelle (décès, incapacité physique permanente) et la démission (acte volontaire) est dorénavant explicite. L’article 10 (nouveau), par le recours au pouvoir législatif et à l’autorité judiciaire dans la procédure de validation de la vacance, semble être conçu pour contrarier certains cas de débarquement involontaire du président de la République. Quant à la démission du président de la République, il est entendu qu’elle n’ouvre pas de période de vacance à la tête de l’Etat puisqu’elle « ne devient effective que le jour de la prestation de serment du nouveau président ».

Le temps des commodités
Le 10 mai 1972, deux jours après une communication à l’Assemblée nationale fédérale dans laquelle il annonce sa décision « de consulter, par voie de référendum, le peuple camerounais souverain et maître de son destin, sur l’institution immédiate d’un Etat unitaire », le président Ahmadou Ahidjo s’adresse à la nation à l’occasion de l’ouverture officielle de la campagne référendaire :
« Camerounaises, Camerounais,
Mes chers compatriotes,
Vous le savez : c’est le 20 mai prochain que vous êtes appelés à vous prononcer sur le projet de constitution que je soumets au référendum du peuple camerounais et qui, à la fois, met fin à l’organisation fédérale de l’Etat et institue un Etat unitaire, sous la dénomination de République unie du Cameroun.
(...) »
Ce message ouvre la deuxième période de fondation institutionnelle du Cameroun depuis son indépendance le 1 er janvier 1960. C’est en effet le deuxième référendum constitutionnel depuis celui du 21 février 1960. Contrairement à la procédure constituante qui a abouti au texte du 4 mars 1960, le projet de constitution 13 soumis à référendum le 20 mai 1972 ne fait l’objet d’aucune discussion partisane ni d’amendement. C’est un projet gouvernemental qui porte l’empreinte personnelle du chef de l’Etat, chef du gouvernement fédéral. Il est adopté à une majorité de 99% des suffrages exprimés à l’issue du référendum. Le 2 juin 1972, la deuxième constitution du Cameroun est promulguée. Elle institue la République unie du Cameroun. Les dispositions qui y traitent de la vacance présidentielle figurent à l’article 7 :
« Art. 7 : Le président de la République est élu pour cinq ans au suffrage universel. Il est rééligible. L’élection a lieu à la majorité des suffrages exprimés. Elle a lieu vingt jours au moins et cinquante au plus avant l’expiration des pouvoirs du président en exercice.
Le président élu prête serment dans les formes fixées par la loi. En cas d’empêchement temporaire, le président de la République charge un ministre de son choix d’exercer ses fonctions dans le cadre d’une délégation expresse. En cas de vacance de la présidence de la République pour cause de décès, de démission ou d’empêchement définitif constaté par la Cour suprême, les pouvoirs du président de la République sont exercés de plein droit jusqu’à l’élection du nouveau président, par le président de l’Assemblée nationale, si ce dernier est à son tour empêché d’exercer ces pouvoirs, par son suppléant suivant l’ordre de préséance à l’Assemblée.
Le président de la République par intérim - le président de l’Assemblée nationale ou son suppléant - ne peut modifier ni la constitution, ni la composition du gouvernement. Il ne peut recourir au référendum. Il ne peut être candidat aux élections organisées pour la présidence de la République. Le scrutin pour l’élection du nouveau président de la République doit impérativement avoir lieu vingt jours au moins et quarante jours au plus après l’ouverture de la vacance. »
Les dispositions juridiques, qui encadrent la vacance présidentielle dans la constitution du 2 juin 1972, demeurent orthodoxes dans l’ensemble. Des restrictions au pouvoir de l’intérimaire à la présidence de la République sont cependant renforcées. Il ne peut se porter candidat aux élections présidentielles organisées pour combler la vacance. Par ailleurs, les restrictions relatives à sa charge de gouvernement sont logiquement réintroduites, en raison de la suppression de la fonction de vice-président et la disparition concomitante du principe de l’élection d’un « ticket » présidentiel. Autre nouveauté, le président de l’Assemblée nationale n’est plus sollicité dans la procédure de validation de la vacance. C’est la Cour suprême qui constate la vacance sans que les modalités de sa saisine soient précisées.
L’innovation instructive dans cette nouvelle constitution, c’est la faculté que le président de la République a de confier, par délégation expresse, ses fonctions à un ministre de son choix lorsqu’il est temporairement empêché. C’est du reste le président de la République qui, dans ce cas de figure, apprécie son indisponibilité temporaire. C’est probablement lui qui apprécie aussi l’opportunité de rendre public son indisponibilité temporaire. Cette disposition innovante dévoile les pistes que le président Ahmadou Ahidjo explore dans la perspective de la maîtrise de sa succession à la présidence. En la matière, l’idéal en définitive c’est de pouvoir désigner un successeur qu’on aurait éventuellement testé en situation sur une longue période.
Le sujet de la succession présidentielle revient officiellement dans l’actualité politique du Cameroun au deuxième Congrès ordinaire de l’Unc, qui se tient du 11 au 15 février 1975 à Douala. Après son investiture pour sa 4 e candidature à la présidence de la République, le président Ahmadou Ahidjo s’adresse ainsi aux congressistes le 14 février 1975 :
« (...) Dans le cadre de ce souci d’efficacité, je saisis l’occasion pour vous informer de ma décision de demander à l’Assemblée nationale une modification de la constitution afin de créer un poste de Premier ministre. Je tiens cependant à le dire sans équivoque : le régime camerounais continuera à être un régime présidentiel.
(...)
Je tiens également à préciser tout de suite ceci : il ne s’agit pas, en la personne du Premier ministre ou des Premiers ministres éventuels, de choisir un Dauphin pour la succession.
Si dieu nous prête vie, ce choix s’effectuera un jour avec le Comité central du parti car, en effet, il appartient au parti d’assurer la succession et, par conséquent, la continuité de notre action.
(...) »
es dénégations appuyées du président Ahmadou Ahidjo sur la désignation d’un Dauphin politique, à travers la nomination future d’un Premier ministre, ne sont pas crédibles. Dans la même déclaration aux congressistes, le président Ahmadou Ahidjo manifeste justement sa lassitude du pouvoir après 17 ans à la tête de l’Etat. Dans ce contexte, tous les congressistes de Douala perçoivent son projet de révision constitutionnelle comme l’initialisation du processus concret de la désignation de son successeur à la présidence de la République.
Le projet de révision de la constitution est adopté par l’Assemblée nationale et promulgué ensuite le 9 mai 1975. L’article 7 de la loi n° 75-1 du 9 mai 1975, portant modification de la constitution du 2 juin 1972, recense les nouvelles dispositions qui régissent la vacance présidentielle :
« Art. 7 : Le président de la République est élu pour cinq ans. Il est rééligible. L’élection a lieu à la majorité des suffrages exprimés. Elle a lieu vingt jours au moins et cinquante au plus avant l’expiration des pouvoirs du président en exercice. En cas d’empêchement temporaire, le président de la République peut charger le Premier ministre ou en cas d’empêchement de celui-ci, un autre membre du gouvernement d’exercer ses fonctions dans le cadre d’une délégation expresse. En cas de vacance de la présidence de la République pour cause de décès, de démission ou d’empêchement définitif constaté par la Cour suprême, les pouvoirs du président de la République sont exercés de plein droit jusqu’à l’élection du nouveau président, par le président de l’Assemblée nationale, si ce dernier est à son tour empêché d’exercer ces pouvoirs, par le Premier ministre.
Le président de la République par intérim ne peut modifier ni la constitution, ni la composition du gouvernement. c) En cas de vacance de la présidence par démission, celle-ci ne devient définitive que le jour de la prestation de serment du nouveau président élu. Le scrutin pour l’élection du nouveau président a lieu vingt jours au moins et cinquante jours au plus après l’ouverture de la vacance.
Le président de la République prête serment dans les formes fixées par la loi. »
Le Premier ministre, nommé par le président de la République, est clairement identifié, en deuxième recours, comme un intérimaire à la présidence en cas de vacance involontaire. Pour la première fois au Cameroun, une personnalité non élue peut assurer la vacance présidentielle. La création de la fonction de Premier ministre n’imposait pourtant pas cette innovation qui trahit les intentions du président Ahmadou Ahidjo. Il s’agit bien de parvenir à aménager les institutions pour légaliser la désignation d’un Dauphin politique. La révision constitutionnelle du 29 juin 1979 consacre ce processus juridique d’institutionnalisation du Dauphin politique :
« Art. 7 : Le président de la République est élu pour cinq ans. Il est rééligible. L’élection a lieu à la majorité des suffrages exprimés. Elle a lieu vingt jours au moins et cinquante au plus avant l’expiration des pouvoirs du président en exercice. En cas d’empêchement temporaire, le président de la République peut charger le Premier ministre ou en cas d’empêchement de celui-ci, un autre membre du gouvernement d’exercer ses fonctions dans le cadre d’une délégation expresse. En cas de vacance de la présidence de la République pour cause de décès, de démission ou d’empêchement définitif constaté par la Cour suprême, le Premier ministre est immédiatement investi des fonctions de président de la République pour la période qui reste du mandat.
Il prête serment dans les formes prescrites par la loi, en cas d’urgence, devant le Bureau de l’Assemblée nationale, assisté de la Cour suprême.
Il nomme un nouveau Premier ministre et peut modifier la composition du gouvernement. c) En cas de vacance de la présidence par démission, celle-ci ne devient définitive que le jour de la prestation de serment du nouveau président élu. »
Le président Ahmadou Ahidjo vient de s’octroyer le pouvoir de nommer indirectement à un mandat électif. En cas de vacance à la présidence de la République, le Premier ministre, désigné par le président de la République, succède constitutionnellement à celui-ci pour le restant de son mandat. Dans l’hypothèse d’une démission, le président de la République, en raison de la disposition figurant à l’alinéa c), conserve la maîtrise totale de la promotion effective de son Dauphin à la magistrature présidentielle.

Le processus politique
L’élection d’Ahmadou Ahidjo à la présidence de la République le 5 mai 1960 est perçu comme un exploit politique. Qui l’eût cru, il y a encore quelques années ? Personne au sein de la classe politique camerounaise. Malgré ses fonctions de Premier ministre depuis le mois de février 1958 ; malgré sa coalition parlementaire majoritaire à l’Assemblée législative du Cameroun (Alcam) ; malgré son partenariat fort avec la France, autorité administrante du territoire. En somme, malgré l’étendue de ses ressources politiques. Quoi qu’il en soit, dans le contexte politique du début de l’année 1960, Ahmadou Ahidjo est logiquement élu président de la République du Cameroun. Il demeure 22 ans à cette fonction avec un imperium, qui au moment de son départ, force le respect.
Une décennie est pourtant nécessaire au président Ahmadou Ahidjo pour conquérir l’autorité politique qui lui est contestée et disputée au début des années 60. Par la suite il est seul au gouvernail ; fixant les caps, choisissant les itinéraires, composant les équipages. Au fil du temps, il s’affranchit des instances dirigeantes du parti. La personnalisation du choix de son Dauphin politique en est l’illustration la plus emblématique.

La conquête de l’imperium
En 1960, la conjoncture sociopolitique, héritée de la période récente de la tutelle, est contraignante pour Ahmadou Ahidjo. Des régions entières sont en rébellion contre le pouvoir central depuis plus de deux ans. Ahmadou Ahidjo n’est pas encore le président de la République du Cameroun au moment de l’élaboration, de l’adoption et de la promulgation de la constitution du 4 mars 1960. Les premières élections à l’Assemblée nationale du Cameroun indépendant sont prévues le 10 avril 1960. Le scrutin de l’élection à la présidence de la République est à venir. Il en est de même pour la levée de la tutelle des Nations unies sur les territoires camerounais sous administration britannique. Ce sont des rendez-vous susceptibles de fragiliser politiquement Ahmadou Ahidjo. Il a intérêt à la conciliation politique.
Avec l’avènement de la République fédérale le 1 er octobre 1961, les contraintes politiques enserrent davantage le président Ahmadou Ahidjo. John Ngu Foncha, le vice-président de la République fédérale, Premier ministre du Cameroun occidental, dispose de ressources politiques propres non négligeables. C’est un partenaire indépendant qui est incontournable dans la conduite des projets de la réunification et de la promotion d’un parti unique au niveau national. Dans ce contexte, Ahmadou Ahidjo est plus que jamais obligé de ménager son principal partenaire politique dans l’attende d’une conjoncture politique moins contraignante, ou plus favorable à l’extension de son emprise. C’est l’institutionnalisation de la réunification et l’avènement de l’Union nationale camerounaise (Une) qui offrent au président Ahmadou Ahidjo l’opportunité de conforter ses prérogatives empiriques et légales aux dépens de celles du vice-président John Ngu Foncha.
L’institutionnalisation de la réunification à travers la République fédérale, valorise en définitive l’échelon fédéral aux dépens des échelons fédérés. L’institution présidentielle en sort renforcer dans son prestige et dans ses attributions constitutionnelles.
L’avènement de l’Unc dilue, pour sa part, le pouvoir de contrôle des partenaires du président Ahmadou Ahidjo sur leurs ressources politiques propres. Ce processus se fait de surcroît dans des conditions politiques très défavorables pour le vice-président John Ngu Foncha.
En effet, au Cameroun oriental, l’Union camerounaise (Uc) du président Ahmadou Ahidjo parvient, au besoin par la contrainte, à imposer son hégémonie. Au Cameroun occidental, le Kamerun national democratic party (Kndp) du vice-président John Ngu Foncha est par contre diminué par sa scission interne 14 et la résistance que le Cameroon peoples national congres (Cpnc) d’Emmanuel Endeley lui oppose dans sa tentative d’annexion.
Ainsi, à la fin de l’année 1966, Ahmadou Ahidjo trône impérialement à la tête de l’Etat fédéral, comme à la tête de l’Unc. John Ngu Foncha l’assiste désormais dans sa mission 15 (Art. 8.2). Comparativement aux Premiers ministres 16 des Etats fédérés, John Ngu Foncha n’a aucune attribution constitutionnelle propre. C’est un affaiblissement politique qui consolide de façon collatérale l’imperium du président Ahmadou Ahidjo.
Dans le contexte de la fin des années 60, le président Ahmadou Ahidjo apparaît clairement au niveau national comme le leader incontesté sur l’échiquier politique du Cameroun. Il est le chef de l’Etat fédéral et le chef du gouvernement fédéral. Dans ces positions à la tête de l’Etat fédéral, il façonne les carrières administratives et ministérielles. Il est aussi le président national de l’Une. Les élus à l’Assemblée nationale fédérale et aux Assemblées des Etats fédérés reçoivent désormais leurs investitures des instances dirigeantes de l’Une présidées par Ahmadou Ahidjo. La conjoncture politique est dorénavant plus accommodante. Il peut envisager de gouverner à son gré et de veiller plus librement à sa succession à la présidence de la République.

Le choix du Dauphin
Louis Kemayou Happi, président de l’Assemblée nationale (avril 1960 — avril 1962), est le premier intérimaire constitutionnel d’Ahmadou Ahidjo à la présidence de la République. Il est du Front populaire pour l’unité et la paix (Fpup). L’Union camerounaise (Uc) du président Ahmadou Ahidjo soutient sa candidature à la présidence de l’Assemblée nationale après les élections législatives du 10 avril 1960. Les considérations liées à sa capacité à assumer profitablement une période de vacance présidentielle n’influencent aucunement son choix pour cette fonction. Le sujet de la succession présidentielle n’est pas à l’ordre du jour en avril 1960. C’est plutôt celui de la conquête de la présidence de la République qui préoccupe Ahmadou Ahidjo à cette date. Ce sera fait le 5 mai 1960.
Après l’avènement de la République fédérale, c’est John Ngu Foncha, le vice-président de la République fédérale, Premier ministre du Cameroun occidental, qui est en situation d’assurer l’intérim présidentiel en cas de vacance. Il ne doit aucune de ses positions institutionnelles à Ahmadou Ahidjo, le président de la République fédérale. La répartition fonctionnelle qui prévaut à la tête l’exécutif fédéral est le produit d’un accord politique 17 négocié à la conférence de Foumban au mois de juillet 1961. C’est encore un accord politique entre l’Uc et le Kndp qui permet l’investiture du « ticket » Ahidjo-Foncha à la première élection présidentielle au suffrage universel direct le 20 mars 1965. Dans ces contextes juridique et politique, la maîtrise du choix d’un successeur à la présidence de la République échappe en grande partie au président Ahmadou Ahidjo. Cette situation perdure jusqu’à l’élection présidentielle du 28 mars 1970, soit durant près de 9 ans.
A la naissance de l’Une le 1 er octobre 1966, ce sont ses instances exécutives présidées par Ahmadou Ahidjo, qui accordent les investitures du parti aux différentes élections nationales et locales. Le 23 février 1970, le Bureau politique national de l’Une investit le « ticket » Ahidjo-Muna à l’élection présidentielle du 28 mars 1970. Salomon Tandeng Muna est alors Premier ministre 18 du Cameroun occidental, fonction occupée depuis le 11 janvier 1968. A la suite d’une révision de commodité de la constitution du 1 er septembre 1961, Salomon Tandeng Muna est autorisé, contrairement à John Ngu Foncha, à cumuler les fonctions de vice-président de la République fédérale et de Premier ministre du Cameroun occidental. La docilité politique du nouveau vice-président de la République fédérale est la contrepartie de cette bienveillance d’Ahmadou Ahidjo. Salomon Tandeng Muna, qui a conscience de sa rente de situation, est un partenaire accommodant. Il est dorénavant l’intérimaire constitutionnel en cas de vacance de la présidence de la République. C’est la première personnalité politique choisit par le président Ahmadou Ahidjo qui dispose de cette prérogative constitutionnelle. Il conserve cette prérogative jusqu’à la réforme constitutionnelle du 29 juin 1979. Mais dès le 30 juin 1975, une autre personnalité politique d’envergure rentre dans le sillage de la succession présidentielle au titre de Premier ministre. En effet, depuis la révision du 9 mai 1975, le Premier ministre est, en second recours, l’intérimaire constitutionnel en cas de vacance de la présidence de la République.
Le 30 juin 1975, Paul Biya, ministre d’Etat secrétaire général de la présidence de la République, membre du Comité central 19 de l’Unc, est nommé Premier ministre. C’est la première personnalité nommée à cette nouvelle fonction extrêmement convoitée à l’époque. Paul Biya a de nombreux atouts personnels en 1975. Il est par ailleurs soutenu par des collaborateurs influents du président Ahmadou Ahidjo. C’est un proche et discret collaborateur 20 du président de la République depuis le mois de décembre 1967. Sa nomination à la primature le propulse au devant de la scène publique nationale. Il est dès lors perçu comme le Dauphin politique du président Ahmadou Ahidjo. Dans l’opinion publique, aussi bien au Cameroun qu’à l’étranger, sa valeur ajoutée relative se décline en plusieurs points : il est francophone, jeune, chrétien du sud, technocrate expérimenté, compétent, intègre, fidèle, loyal, non sectaire, etc. Il n’a pas la qualité d’un élu. Mais son capital de sympathie dans l’opinion publique est une ressource politique facilement convertible en voix électorales. Ce profil sociopolitique ne déplait manifestement pas au président Ahmadou Ahidjo qui multiplie les marques d’attention et de confiance politique envers le Premier ministre Paul Biya. Ainsi, le 30 juin 1979, au lendemain de la réforme constitutionnelle du 29 juin 1979, qui fait du Premier ministre le successeur constitutionnel du président de la République, le président Ahmadou Ahidjo nomme de nouveau Paul Biya dans la fonction de Premier ministre pour que les nouvelles dispositions relatives à la vacance présidentielle (articles 5 et 7) lui soient dorénavant applicables. Paul Biya est officiellement le Dauphin constitutionnel d’Ahmadou Ahidjo à partir du 30 juin 1979. Il est confirmé dans cette position au mois de juillet 1980 après la reconduction d’Ahmadou Ahidjo à la présidence de la République à l’issue de l’élection présidentielle du 5 avril 1980. Lors du Congrès de la « maîtrise » au mois de février 1980, le Premier ministre Paul Biya est promu 3 e vice-président du Comité central. Le Dauphin politique et constitutionnel, est préparé et désormais prêt pour sa promotion effective à la magistrature présidentielle.

L’accession de Paul Biya à la magistrature suprême
Comme pour Ahmadou Ahidjo en 1960, l’accession de Paul Biya à la magistrature suprême est perçue comme un exploit politique. Il est pourtant la deuxième personnalité de l’exécutif depuis la fin de la fédération en 1972. Il est le successeur constitutionnel d’Ahmadou Ahidjo depuis plus de trois ans. Un an auparavant, le mode de succession présidentielle prévu au Cameroun a profité au Premier ministre Abdou Diouf, le nouveau président du Sénégal. En somme, la promotion présidentielle de Paul Biya est prévisible à la fin des années 70 et au début des années 80. Soit ! Mais c’est tout même, une performance politique dans l’environnement incertain et intriguant du pouvoir sous la présidence d’Ahmadou Ahidjo.
L’idée que le président Ahmadou Ahidjo puisse volontairement quitter le pouvoir n’est pas majoritairement admise au Cameroun. Sa démission largement médiatisée ne suffit pas, au demeurant, à accréditer la thèse d’un départ volontaire. Quoi qu’il en soit, le jeudi 4 novembre 1982, le président Ahmadou Ahidjo annonce personnellement sur les antennes du poste national en début de soirée, sa démission de ses fonctions à la tête de l’Etat. Surprise, inquiétudes, angoisses.
Le samedi 6 novembre 1982, après sa prestation de serment à 10 heures, Paul Biya accède à la magistrature suprême, conformément à l’article 7.b de la Constitution du 2 juin 1972, révisée par la loi 79-02 du 29 juin 1979. Allégresse !
L’une des successions présidentielles les plus redoutées en Afrique subsaharienne se produit en définitive légalement, dans le calme, la joie et la sérénité.

La démission du président Ahmadou Ahidjo
« Camerounaise, Camerounais, mes chers compatriotes,
J’ai décidé de démissionner de mes fonctions de président de la République unie du Cameroun. Cette décision prendra effet le samedi 6 novembre à 10 heures.
En cette circonstance capitale, je voudrais du fond du cœur remercier toutes celles et tous ceux qui, depuis bientôt vingt-cinq ans, m’ont accordé leur confiance et apporté leur aide dans l’accomplissement de mes lourdes tâches à la tête de l’Etat.
Je voudrais tout particulièrement remercier les militants de notre grand Parti national l’Unc de leur soutien total, constant et inébranlable.
S’il reste beaucoup à faire dans la grande et longue œuvre de construction de notre cher et beau pays, nous avons ensemble accompli après l’indépendance, la réunification et l’unification, des progrès considérables dans tous les domaines.
Notre pays dispose d’atouts importants.
L’unité nationale consolidée, des ressources nombreuses, variées et complémentaires, une économie en expansion continue, des finances saines, une justice sociale en amélioration, une population laborieuse et une jeunesse dynamique, de solides et fructueuses relations d’amitié et de coopération en Afrique et dans le monde.
J’invite toutes les Camerounaises et tous les Camerounais à accorder sans réserve leur confiance et à apporter leur concours à mon successeur constitutionnel Monsieur Paul Biya. Il mérite la confiance de tous à l’intérieur et à l’extérieur.
Je vous exhorte à demeurer un peuple uni, patriote, travailleur, digne et respecté.
Je prie Dieu Tout-puissant afin qu’il continue à assurer au peuple camerounais la protection et l’aide nécessaire à son développement dans la paix, l’unité et la justice. Vive le Cameroun. »
C’est par cette déclaration radiodiffusée dans le journal national du soir du jeudi 4 novembre 1982 que le président Ahmadou Ahidjo rend publique sa décision de démissionner de la présidence de la République.
Cette démission n’ouvre pas de vacance présidentielle. Dans sa déclaration, le président Ahmadou Ahidjo précise que sa démission prend effet le surlendemain à 10 heures. Autrement dit, elle prend effet avec la prestation de serment du nouveau président de la République. Constitutionnellement, c’est le Premier ministre. Mais alors, il se peut qu’un nouveau Premier ministre soit nommé dans l’intervalle ? lmpossible ! Dans sa déclaration, Ahmadou Ahidjo désigne nommément son successeur constitutionnel sans du reste évoquer sa qualité de Premier ministre. Il rappelle aussi les moments forts qui ont marqué sa carrière politique : l’indépendance, la réunification, l’unification. Il inspire la feuille de route de son successeur : s’appuyer sur les acquis et les atouts pour poursuivre la « longue œuvre de construction » du Cameroun. Paul Biya, son successeur constitutionnel, prête serment avec la même perspective à l’esprit.

La prestation de serment du président Paul Biya
Le samedi 6 novembre 1982, le Premier ministre Paul Biya prête serment devant le Bureau de l’Assemblée nationale et les membres de la Cour suprême conformément à l’article 7.b de la Constitution du 2 juin 1972, révisée par la loi 79-02 du 29 juin 1979. Nul besoin d’introduire ou de commenter. Le nouveau président de la République unie du Cameroun parle. Ecoutons le :
« Monsieur le président de l’Assemblé nationale,
Je voudrais tout d’abord vous remercier des propos aimables et réconfortants que vous venez de prononcer pour me souhaiter la bienvenue dans cette auguste enceinte,
Je voudrais également remercier, Mesdames Messieurs les députés, pour l ’accueil chaleureux et patriotique que vous me réservez en ce jour au Palais de l Assemblée nationale,
Monsieur le président de l’Assemblée nationale,
Monsieur le président de la Cour suprême,
Mesdames et Messieurs les députés,
Messieurs les membres de la Cour suprême,
Au lendemain du message historique que S. E. Ahmadou Ahidjo, président de la République unie du Cameroun, président national de l’Union nationale camerounaise, a adressé avant-hier à la nation, et alors que le peuple camerounais, surpris, attentif et méditatif, cherche encore à comprendre l’évènement, je viens, au nom des exigences de la loi, du bon ordre des choses et de la continuité de l’Etat, de prêter serment devant vous et, au-delà, devant la nation tout entière.
Vous le savez bien, à vrai dire, ce serment s’inscrit dans le droit fil de celui que, le 5 mai 1980, le président Ahmadou Ahidjo, après tant d’autres serments, avait prêté devant vous.
En cette circonstance solennelle et émouvante, circonstance sans précédent dans l’histoire de notre jeune nation, l’heure est à l’hommage, avant d’être à l’engagement et à l’expression de la fidélité. En effet, à mon illustre prédécesseur, mieux, à celui dont j’ai eu l’insigne honneur d’être pendant des années, le collaborateur, je dois un grand et vibrant hommage empreint de déférence et d’admiration. Digne et prestigieux fils de ce pays, père de la nation camerounaise, artisan de son unité et de son développement, le président Ahmadou Ahidjo se sera révélé à nos yeux comme un géant de l’histoire camerounaise, de l’histoire africaine, de l’histoire tout court.
A ce titre, sa brillante carrière d’homme d’Etat demeure, pour tous les Camerounais, un motif de fierté et un exemple d’engagement et de patriotisme. Devant vous et devant la nation, au moment où il quitte sa haute charge dans la dignité et l’honneur, je voudrais lui adresser, en mon nom personnel et au nom de la nation tout entière, les plus chaleureuses félicitations et l’assurance de notre loyalisme et de notre sympathie.
Mais, il n’y a sûrement pas meilleure manière de lui témoigner notre sympathie et notre loyalisme que de suivre son exemple, de suivre ses pas. Aussi, dans le cadre de ce serment, j’entends situer l’action des années à venir sous le double signe de l’engagement et de la fidélité.
L’engagement, d’ordre constitutionnel, est la réaffirmation du serment que je viens de prêter. J’entends alors, avec l’aide de toutes les Camerounaises et de tous les Camerounais, et en ma qualité de président de la République, chef de l’Etat et chef de gouvernement, m’acquitter de ce devoir sacré que m’impose la constitution : à savoir, veiller à son respect, comme à l’indépendance, à la souveraineté, à la sécurité et à l’unité de l’Etat, assurer la conduite des affaires de la République. Mon illustre prédécesseur n’a jamais failli à ce devoir. Je n’y faillirai point.
Quant à la fidélité, d’ordre politique, elle est celle à un homme, S. E. Ahmadou Ahidjo, celle à un peuple, le peuple camerounais, celle à des options.
S’agissant en particulier des options, qui sont celles de l’Unc depuis sa naissance, et dont l’application et les résultats font du Cameroun cet îlot de paix, d’unité, de stabilité, de justice et de progrès dans un monde aux prises avec les affres de l’instabilité, de la violence et de la pénurie, ces options, dis-je, je les rappelle, parce que les circonstances l’exigent, et pour m’en porter garant.
Ces options sont et demeurent, à l’intérieur, l’indépendance et l’unité nationales, la paix, le développement économique, social et culturel à travers nos choix de libéralisme planifié, de développement autocentré, de justice sociale et de maîtrise.
Elles sont, en Afrique, la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats, le respect de leur souveraineté et de leur intégrité territoriale, l’unité et la solidarité africaines, la lutte résolue et irréversible contre les derniers bastions du colonialisme et les méfaits de l’apartheid en Afrique australe, le développement du continent.
Elles sont, sur le plan international, la paix entre les nations, le nonalignement — j’entends un non-alignement authentique — et la coopération — j’entends une coopération rénovée — dans la perspective d’un nouvel ordre économique mandial plus juste et plus stable.
Dans le cadre de ces options de politique extérieure, le respect de nos engagements et notre attachement aux organisations internationales, je pense notamment à l’Udeac, et à l’Oua, au Mouvement des pays non-alignés et à l’Onu — ce respect et cet attachement demeurent constants.
Voilà, Mesdames et Messieurs les députés, Messieurs les membres de la Cour suprême, les orientations qui doivent continuer à guider l’action du gouvernement de la République tout au long du mandat en cours.
La grande et longue œuvre de construction nationale, si bien conçue et si bien menée par S. E. Ahmadou Ahidjo, est une œuvre de tous et pour tous. Elle doit demeurer telle. Elle implique, dans les temps durs que nous vivons, à la fois la rigueur dans la gestion, la persévérance dans l’effort vis-à-vis des manœuvres et action internes ou externes de démoralisation, de démobilisation ou de déstabilisation.
J’invite donc, de manière solennelle, toutes les Camerounaises et tous les Camerounais à réaffirmer dans les faits, leur attachement à cette grande œuvre d’unité, de paix et de progrès, et à s’y maintenir résolument avec la légitime ambition de demeurer un grand peuple, un peuple uni et travailleur, un peuple aspirant à la prospérité et à la justice, un peuple ayant foi en son avenir, un peuple enfin jaloux d’être maître de son destin à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières. En ce qui me concerne, avec la confiance de la collaboration de tous, je puis assurer que je m’y emploierai avec toute la force de mon patriotisme et de mon engagement. Vive le Cameroun ! »
Une nouvelle magistrature présidentielle est inaugurée. En présence d’Ahmadou Ahidjo, avec une autorité, une audace et une majesté surprenantes, le nouveau président de la République place cette nouvelle magistrature « sous le double signe de l’engagement et de la fidélité ».
L’engagement, dit-il, est « d’ordre constitutionnel ». Quant à la fidélité, elle est « d’ordre politique ».
L’engagement lui inspire le devoir sacré de veiller, à l’exemple de son « illustre prédécesseur », au respect scrupuleux de la constitution, source première de sa légitimité présidentielle.
Sa fidélité politique apparaît plus partagée ou diluée. Elle renvoie à la fois à Ahmadou Ahidjo, au peuple camerounais et aux options de l’Unc dont il est l’un des principaux dirigeants. Ce n’est pas le lieu, ni le moment de décliner explicitement ses différences. Le moment viendra où la déclinaison de la politique du renouveau sera plus opportune. Pour l’heure, il faut investir dignement et consensuellement la fonction présidentielle.
Après cette prestation de serment, le président Paul Biya rejoint, dans une allégresse populaire généralisée, le Palais de l’unité 21 , sa nouvelle résidence officielle. Dans l’après midi, John Ngu Foncha, ancien vice-président de la République fédérale du Cameroun, premier vice-président du Comité central, Chancelier des Ordres nationaux, remet les insignes de Grand Maîtres des Ordres nationaux au nouveau président de la République. Après cette cérémonie, les Corps constitués de la République font acte d’allégeance au nouveau président.
Dans le journal radio du soir les cinq premiers décrets présidentiels sont lus. Ils ont notamment pour objet de combler la vacance de la primature dont le précédent titulaire est devenu président de la République. Le premier décret présidentiel nomme ainsi Bello Bouba Maïgari, Premier ministre. Le second nomme à la fois Samuel Eboua, ministre d’Etat chargé de l’Agriculture en remplacement de Félix Tonyé Mbog nommé ministre du Travail et de la Prévoyance sociale ; Désiré Engo, ministre de l’Economie et du Plan en remplacement de Bello Bouba Maïgari devenu Premier ministre ; Aminou Oumarou, ministre des Affaires étrangères ; Elisabeth Tankeu, vice-ministre de l’Economie et du Plan. Le troisième décret présidentiel nomme Sadou Daoudou, secrétaire général de la présidence de la République avec rang et prérogatives de ministre d’Etat, en remplacement de Samuel Eboua devenu ministre d’Etat chargé de l’Agriculture ; et Daniel Kamgueu, secrétaire général adjoint de la Présidence de la République avec rang de ministre. Le quatrième décret présidentiel nomme Acha Mofor, secrétaire général des services du Premier ministre en remplacement d’Adolphe Moudiki. Le cinquième décret présidentiel nomme Adolphe Moudiki, conseiller technique à la présidence de la République.
Paul Biya possède les attributs de Chef d’Etat et exerce les prérogatives présidentielles. Il est le deuxième président de la République au Cameroun depuis la levée de la tutelle des Nations unies en janvier 1960 et octobre 1961.
LA CRISE POLITIQUE

La transition ratée
« Mesdames, Messieurs,
Chers compatriotes et chers camarades,
Six mois se sont maintenant écoulés depuis que, par un processus démocratique voulu par le peuple camerounais, J’assume les plus hautes charges à la tête de l’Etat.
Six mois se sont écoulés depuis la succession harmonieuse intervenue le 6 novembre, et qui a illustré de manière si admirable la valeur et la solidité de nos institutions, l’attachement à celles-ci d’un peuple mûr, fier de montrer au monde à cette occasion, sa capacité de maîtriser son propre destin ; fier de manifester dans un grand élan patriotique sa volonté de poursuivre dans la paix, la cohésion et la concorde, les objectifs fondamentaux de l’œuvre de construction nationale ; bref fier d’être Camerounais. (...) » 22
Six mois après son accession à la magistrature suprême, le président Paul Biya n’évoque ni le nom, ni l’œuvre d’Ahmadou Ahidjo, lors du discours de clôture de la tournée de prise de contact qu’il prononce à Yaoundé le Il juin 1983. Quatre mois plus tôt, le 9 février 1983 à Bamenda, à l’occasion du discours d’inauguration de cette tournée de prise de contact avec les populations du Cameroun, Ahmadou Ahidjo a encore droit à quelques marques d’attention:
« (...)
Enfin, j’aimerais remercier tous les militants de notre grand parti national pour leur dynamisme, leur soutien sans réserve et leur loyalisme total à nos institutions. Je vous remercie également pour votre loyalisme au Chef de l’Etat, de même qu’au président national du parti, le camarade Ahmadou Ahidjo, premier leader et premier architecte de la nation.
(...) » 23
En l’espace de quelques mois, les rapports entre Paul Biya, le président de la République, et Ahmadou Ahidjo, le président de l’Union nationale camerounaise (Unc), se sont en fait considérablement dégradés. Une transition politique ratée menace la succession présidentielle réussie. « La querelle de l’Etat et du Parti » est au cœur de la controverse qui oppose Paul Biya et Ahmadou Ahidjo durant ce premier semestre de l’année 1983. Cette controverse détermine un besoin d’émancipation politique chez le président Paul Biya, qui dans un premier temps, s’exprime à travers le refus d’une présidence sous tutelle. Ce besoin d’émancipation politique alimente par ailleurs une rivalité institutionnelle qui rappelle la compétition politique entre André Marie Mbida et Ahmadou Ahidjo au sein du premier gouvernement de l’Etat sous tutelle du Cameroun qui siège du mois de mai 1957 au mois de février 1958.

Le refus d’une présidence sous tutelle
La succession présidentielle du 6 novembre 1982 n’est pas une alternance politique. Proche collaborateur de l’ancien président de la République depuis de nombreuses années, troisième personnalité de l’Etat sur le plan protocolaire, Paul Biya est l’un des principaux inspirateurs de la politique du régime d’Ahmadou Ahidjo. Malgré ce profil professionnel, la promotion présidentielle de Paul Biya est vécue comme une alternance politique par la majorité des Camerounais. C’est l’expression libérée des demandes que la société camerounaise refoule depuis deux décennies. Spontanément, les Camerounais investissent malgré lui le président Paul Biya d’une mission de changement fondamentalement incompatible avec l’esprit de continuité dans lequel Ahmadou Ahidjo inscrit sa succession. Répondre aux besoins de changement que la société camerounaise exprime à son arrivée à la présidence de la République c’est en grande partie renier l’orientation politique de celui dont-il achève à sa demande le mandat. Ignorer ces demandes de changement longtemps refoulées c’est compromettre l’accès à une source de légitimité libératrice de la tutelle de son prédécesseur. Le président Paul Biya croît trouver dans le mot d’ordre du « changement dans la continuité » la solution à son dilemme.
Le président Paul Biya convoque pour le 11 novembre 1982, son premier Conseil ministériel. Les termes de sa communication à ce Conseil ministériel, rejoignent les thèmes récurrents dans les discours de son prédécesseur à cette période :
« (...)
A cet effet, selon les traditions de notre vie publique et afin de respecter les engagements du président de la République, vis-à-vis de la nation, j’attends de vous la rigueur dans la direction de vos départements respectifs, rigueur dans la préservation de la sécurité publique, la sauvegarde de la concorde nationale, la promotion du développement, rigueur qui doit se traduire au jour le jour par une autorité ferme, mais empreinte de bienveillance et de sollicitude à l’égard des personnels placés sous vos ordres, et par l’animation permanente et efficace de vos services et des secteurs correspondants de l’activité nationale. (...)
J’attends également de vous une collaboration de tous les instants et sans faille qui implique disponibilité et participation dynamique et constructive à la conduite des affaires de la nation.
(...)
Cette même collaboration doit imprégner, à tous les échelons de l’Etat et de l’administration, les rapports avec l’Une, notre grand parti national, garante de nos options et de nos actions en faveur de l’unité nationale et du développement dans la paix et la justice sociale.
J’attends aussi de vous une gestion saine et efficace des services et du patrimoine publics.
(...)
En résumant cette déontologie des hauts responsables publics, je vous invite à continuer à cultiver, avec conviction et constance, le sens de l’Etat, qui est aussi celui de l’intérêt général, et grâce auquel les membres du gouvernement et l’administration qu’ils dirigent sont entièrement engagés, dans une abnégation et un dévouement exemplaires, dans la grande œuvre de construction du Cameroun et de promotion du mieux-être des Camerounais. (...) » 24
Le 19 novembre 1982, c’est-à-dire quelques jours après son premier Conseil ministériel, le président Paul Biya préside le 5 e Conseil national de l’Unc 25 en sa qualité de 2 e vice-président du Comité central, muni d’une délégation générale du président national. Pour esquisser les orientations de sa polit-que, il s’inspire lors de ce Conseil de la thématique de la maîtrise du développement énoncée par son prédécesseur lors du Congrès de Bafoussam au mois de février 1980 :
« (...)
Aussi importe-t-il, tant aujourd’hui et demain qu’hier, que le Parti, le Peuple et l’Etat mobilisent en permanence leurs énergies pour de nouveaux engagements, maintiennent en éveil leur vigilance et leur capacité de progrès. De quoi d’autre peut-il s’agir sinon de maîtrise : maîtrise politique par un meilleur encadrement des hommes ; maîtrise économique par la rationalisation de l’action et la rigueur; maîtrise éthique par la moralisation des comportements.
S’agissant en particulier de la maîtrise éthique, faite d’honnêteté, de probité, d’intégrité, de conscience professionnelle et de justice, elle doit tendre à faire du Cameroun une société saine, harmonieuse, solidaire dans ses luttes comme dans la jouissance des fruits du développement. Une société débarrassée de maux tels que le laxisme, l’affairisme, les fraudes, les détournements, la corruption, le favoritisme, le népotisme et l’arbitraire.
Il y a là pour notre jeune nation, un grave défi à relever. Ce sera l’œuvre non seulement du gouvernement et du parti, mais aussi de la nation tout entière, et notamment de ses élites.
Voilà quel Cameroun bâtir, voilà quelle société forger et entretenir ! C’est ma ferme et constante conviction qu’attachés aux mêmes idéaux, vigilants sur la préservation de nos précieux acquis et résolument engagés dans la poursuite de notre révolution pacifique, nous pouvons gagner le grand pari de la maîtrise, en modelant la société camerounaise en vue d’un développement solidaire et harmonieux, propice à l’épanouissement de tous, dans l’unité et la paix, dans le cadre d’un Etat fort et prospère. Cette unité, cette paix, et cette prospérité, faut-il encore le souligner, constituent une oeuvre de longue haleine à laquelle nous sommes tous conviés. Aussi importe-t-il que nous serrions davantage les rangs pour y conduire pleinement notre cher et beau pays. » 26
Dans son discours de fin d’année, le 31 décembre 1980, le président Ahmadou Ahidjo s’exprime approximativement dans les mêmes termes :
« (...)
Dans ce contexte, la maîtrise de tous les facteurs intégrables dans l’équation du développement s’impose comme une exigence, exigence qui implique le triple souci ; d’abord, de la moralisation du libéralisme, c’est-à-dire la rigueur, la régulation, le contrôle dans le déploiement de ses mécanismes ; ensuite, de la pratique de la prospective pour une vision anticipatrice pour déterminer les probabilités, esquisser les possibilités, définir des préférences ; enfin, de la participation démocratique en vue de l’humanisation de la planification.
(...)
La maîtrise c’est l’effort de canaliser le changement par l’identification des besoins essentiels et non l’obsession d’accumulation matérielle et financière qui empêche la promotion d’une politique de meilleure redistribution des revenus en vue d’un développement endogène équilibré et harmonieux. La maîtrise c’est une stratégie de développement qui maintient les hommes dans leur milieu naturel, (...). La maîtrise c’est la promotion des changements structurels internes qui permettent, sinon de résister aux finalités des échanges extravertis des circuits traditionnels, du moins de les mettre au service de notre développement (...) En un mot c’est la rationalisation du libéralisme.
(...) »
De ces deux discours sur la nécessité pour le Cameroun du début des années 80 de maîtriser son développement économique et social, c’est celui du président Paul Biya qui est audible pour les Camerounais. Ce discours exprime une continuité, mais il est perçu comme novateur. Dans ces conditions, le président Paul Biya n’a pas besoin d’énoncer une politique de changement pour l’incarner. De même, Ahmadou Ahidjo n’a pas besoin de s’opposer à une politique non énoncée pour être identifié comme le conservateur archaïque qui freine le changement. Le président Paul Biya baigne dans l’Etat de grâce. Ahmadou Ahidjo est victime de l’usure du pouvoir. Plusieurs aspects de son régime sont d’ores et déjà librement en débat à Yaoundé dans les cercles mêmes du pouvoir. Sa responsabilité directe est sournoisement évoquée dans les aspects répressifs et rétrogrades du régime. Sa politique de discrimination positive, au profit notamment de sa région d’origine, est ouvertement critiquée. Les propos du président Paul Biya sur l’exigence de la rigueur et de la moralisation sont retranscrits à Ahmadou Ahidjo comme des critiques en règle des régimes de facilités et de privilèges qu’il aurait institué au profit des ressortissants de sa province d’origine.

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