En marche vers Compostelle
239 pages
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Description

L'auteur avait conscience que l'essentiel du sable s'était déjà écoulé dans la partie inférieure du "sablier de sa vie". En chemin, il a découvert que le mental tient un rôle insoupçonné. Marcher sur le Chemin de Compostelle est une aventure humaine moderne exaltante. Ce livre est le témoignage d'un homme qui a décidé de prendre du temps sur sa vie pour marcher sur les traces de Saint-Jacques. Une introspection qui lui a permis d'échanger avec des personnes de diverses origines, de saisir d'autres idées, de découvrir de nouveaux paysages... de vivre intensément chaque instant ! Un ouvrage à emporter sur les chemins de Saint-Jacques, mais aussi ailleurs...

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 53
EAN13 9782812933936
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Michel Fontaine


En marche vers Compostelle





















En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© De Borée , 2017
© Centre France Livres SAS, 2016
45, rue du Clos-Four - 63056 Clermont-Ferrand cedex 2








À Marie-Odile, mon épouse et ma compagne de marche. À nos enfants, Laurent, Bertrand, David, Nicolas. À nos petits-enfants, Armel, Justine, Louise, Tom, Antonin, Victoire, Adèle, Paul.







Préface

Le Chemin de la Confiance
Jean-Pierre RAFFARIN


Merci à Michel Fontaine de me faire revivre une des plus belles aventures que, à ce jour, j’ai connue.
La vie sépare souvent le chemin et la destination, les moyens et la fin, la volonté et la paix…
L’harmonie entre les deux est rare.
Sur le chemin, Compostelle est toujours là, dans la blessure qui fait craindre l’abandon, dans le regard de celui qui se fait doubler, dans la joie de l’étape où l’on va retrouver les forces d’aller au bout… L’arrivée est dans chaque pas.
Jamais le chemin ne se fait oublier, même dans les endroits les plus émouvants, les paysages le plus touchants, dans les cathédrales les plus consolantes dans les rencontres les plus joyeuses, le chemin à ses fidèles porte-paroles, les genoux, les pieds, le dos, …
La destination chemine, le chemin vit.
On est jamais seul en chemin, il y a ceux dont l’ange gardien, qui marche à côté, est particulièrement bavard, il y a ceux qui dans le silence donnent de la profondeur à leurs pensées, il y a aussi ceux, les plus heureux, qui ne pensent pas et que le chemin téléguide…
Michel Fontaine a raison : le chemin est une société, c’est ainsi que je comprends sa description. C’est la société la plus égalitaire que je connaisse, pas de protocole, pas de statuts, pas de richesses, un égale un, une ampoule égale une ampoule, une bonne bière égale une bonne bière, un sourire, une prière, … tout est fraternité.
Celui qui a fait le vœu de faire le chemin si le ciel le guérissait, celui qui cherche à surmonter un malheur, celui qui prépare son mariage avec celle de son cœur, celui qui commence comme randonneur et qui finit pèlerin, … BON Tous, nous sommes différents et cependant dans la société du « chemin » nous sommes tous égaux.
Le chemin fait grandir. Et plus tard quand la vie restreint nos horizons il est toujours là pour nous aider à voir plus large, à penser plus profond.
On n’oublie jamais « le champ de l’étoile », la joie du Finistère grâce à laquelle on surmonte les peurs du monde.
Cette marche, comme ce livre, nous donne l’essentiel, la confiance. ULTREIA !







Avertissement de l’auteur



L’écriture n’est pas une activité évidente pour moi ; Je ne suis pas journaliste (bien que j’aie travaillé dans la presse quotidienne 1 mais en qualité de metteur en pages), ni, loin s’en faut, écrivain. Au cours de ma vie professionnelle, j’ai participé à la réalisation technique de nombreux ouvrages, « mettant en scène » et donnant du « volume » aux textes et photos remis par les auteurs à l’éditeur, mais jamais je ne suis intervenu dans l’écriture, la partie noble ; j’étais du côté technique, celui moins glorieux, bien qu’indispensable, de la fabrication concrète d’un livre.
Plus souvent le nez dans les livres que les yeux devant la télé, j’ai toujours aimé lire, autre façon de m’évader. Mes lectures sont éclectiques. La lecture, ce vice impuni ! Heureusement car je suis un incorrigible récidiviste.
Au cours de mes voyages, j’ai toujours dans la poche un carnet sur lequel je prends des notes quotidiennement, dans le but de me remémorer les lieux et dates et de m’y retrouver dans mes photos. J’ai procédé de la même manière pour ce « pèlerinage », sans aucune intention d’en faire un livre. Je ne voulais pas subir une telle contrainte fastidieuse qui aurait mobilisé mon esprit et m’aurait éloigné de mon idée de prendre du recul, de m’échapper sur le Chemin.
De bons copains et des associations diverses m’ont demandé de leur faire un exposé sur notre « aventure jacquaire ». Pour le préparer, j’ai consulté mon carnet, les souvenirs sont revenus, j’ai réécrit et développé mes notes au propre, enrichi et agrémenté mes récits et témoignages pour essayer de les rendre plus vivants. En revoyant mes photos, des détails ont ressurgi, de sorte que l’ensemble s’est étoffé au point de représenter un certain « volume » susceptible d’être publié, mon objectif étant d’apporter le témoignage d’un pèlerin lambda.
Certaines anecdotes développées dans ce livre ont été personnellement vécues, d’autres m’ont été contées, le plus souvent le soir à l’étape, par des pèlerins parfois en mal de communication après plusieurs semaines de solitude. J’ai écouté leurs épanchements, toujours poliment et toujours très intéressé par les expériences d’autres « congénères ». J’ai aussitôt noté, sur place, quelques anecdotes et mésaventures qui m’ont paru originales et qui ont retenu mon attention par leur caractère insolite, amusant, jamais sordide. Il s’agissait d’écouter, de noter et de témoigner ! Certains faits, vécus comme des aventures exceptionnelles par des pèlerins embarqués dans la même démarche que moi, ne méritaient pas de tomber dans l’oubli. D’une part, je n’ai aucune certitude que ces faits se soient déroulés exactement comme ils m’ont été rapportés et, d’autre part, je ne peux, au jour de l’écriture, que faire confiance à mes notes… et à ma mémoire ! Par souci de discrétion et de respect à leur égard, la plupart des noms et prénoms des protagonistes ont été changés et certaines circonstances modifiées, de sorte qu’il est parfaitement impossible de les identifier et le rapprochement avec toute personne existant ou ayant existé ne serait que pure coïncidence. On pourrait admettre que ce soit des « souvenirs », sachant que d’une part il y a le roman, la pure fiction et, d’autre part, le récit implacable mais, au milieu, pourraient se glisser les « souvenirs reconstitués » !
Pour le récit du déroulement de nos étapes, j’ai essayé de ne pas respecter un canevas figé, pour éviter la litanie d’une énumération trop monotone. Je n’ai pas trouvé d’autre formule plus satisfaisante que celle de narrer chronologiquement les étapes. La diversification des situations, par définition différentes chaque jour, m’est venue en aide, pour ne pas tomber dans une routine lancinante.
À travers ce livre, mon souhait est seulement de témoigner de ce que j’ai vu, entendu, senti, touché, goûté, ressenti, tous mes sens en éveil, et tenter de vous transmettre le maximum de ces informations que mon corps et mon esprit ont enregistrées, en tant que pèlerin sur ce mythique Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. « Partir c’est mourir un peu. Écrire c’est vivre davantage. » André Comte-Sponville.
Dans ce livre, vous ne trouverez pas de renseignements « touristiques », ce n’est pas le but de mes propos ; d’excellents guides existent sur le marché. Certes, je donne quelques renseignements pratiques et certaines informations utiles, à titre purement indicatif. Je ne suis en rien un quelconque spécialiste des randonnées, juste un amateur averti par l’expérience de celles que j’ai pratiquées. C’est donc juste mon avis !
Avant d’écrire un livre, il faut d’abord l’avoir vécu. Donc que ces quelques pages – témoignage vivant – soient pour vous une incitation à entreprendre cette belle et inoubliable aventure humaine. J’en serais très heureux !




1 . J’y ai rencontré des personnages hors du commun dont l’un, Jean Miot journaliste originaire du Berry, devenu président du Figaro et ensuite de l’AFP, m’a particulièrement marqué, par sa culture éclectique, son imperturbable bonne humeur, son esprit vif, sa grande disponibilité et son art de vivre. Lorsque nous prenions un verre ensemble, il déclamait amicalement : « Pour toi Fontaine, ce ne sera que de l’eau, pour moi mi- vin, mi- eau (Miot). » Il vient de nous quitter à 77 ans !








Prologue



Les motivations d’un défi
Quand je cherchais à justifier mon désir d’effectuer ce pèlerinage, j’évoquais toutes sortes de motivations, parmi lesquelles dominait celle de me lancer un défi physique et moral, pour me tester, me confronter à moi-même, à mon âge (le troisième, bien entamé), me prouver qu’il n’était pas trop tard, obnubilé par la peur de n’être plus en mesure de réaliser une performance physique de ce type. On ne choisit pas sa vie, on la vit. J’avais conscience que l’e ssentiel du sable s’était écoulé dans la partie inférieure du sablier de ma vie . En chemin, je découvrirai que le moral tient un rôle insoupçonné.
À l’instar de ma démarche, la cinquantaine arrivée, quand je m’estimai alors « installé » dans ma vie professionnelle et familiale – et donc plus disponible –, je décidai de m’engager envers les plus nécessiteux afin de leur donner un peu de ce que la chance… et surtout beaucoup de travail m’avaient permis d’acquérir. J’ai alors participé, pendant un mois chaque fois, durant plusieurs années, à des raids humanitaires en Afrique de l’Ouest pour donner du temps et de la présence, apporter des services à des populations démunies. Je voulais faire une action qui ait un sens !
Aurais-je dû, au lieu de cela, consacrer plus de temps à ma famille et surtout à mes enfants, des grands garçons qui, bien que devenus adultes et à l’abri du besoin matériel, avaient sans doute encore besoin de côtoyer leur père ? À l’époque je ne le pensais pas ; ils avaient fini leurs études et trouvé du travail ; ils étaient autonomes et indépendants ; ils avaient leur vie à construire et je ne devais pas m’en mêler. Je devais leur laisser le champ libre pour se frotter aux dures réalités. Plus tard, en avançant en âge, j’ai souvent regretté cet éloignement qui, dans mon esprit, n’était surtout pas de l’indifférence. N’ayant pas eu de modèle, j’ai sans doute été maladroit…
L’existence du Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle m’était connue depuis ma jeunesse : originaire de Poitiers, je savais que son itinéraire passait par cette ville – j’ignorais à l’époque qu’il existait d’autres tracés – et on entendait souvent parler du fameux « Pas de saint Jacques » à Buxerolles 2 , dans la banlieue de l’agglomération poitevine. De plus, un lycée privé catholique porte le nom de « Saint-Jacques-de-Compostelle ».
Au cours de ma vie d’adulte, je n’avais jamais ressenti le besoin d’approfondir ma connaissance sur ce Chemin et encore moins d’envisager de le parcourir. Dans mon entourage familial, social ou professionnel, je n’avais connu personne qui eût vécu cette expérience et je n’ai pas souvenir d’avoir entendu un quelconque témoignage sur ce sujet.
La seule personne que j’avais côtoyée pendant près de trente ans dans ma vie professionnelle et qui pratiquait régulièrement la randonnée à un haut niveau était un comptable. À maintes reprises, il m’avait entretenu de ses marches sur les sentiers de nos belles contrées, sans que cela ne déclenchât en moi un quelconque intérêt ; je l’écoutais poliment me parler de sa passion qui, malgré l’estime que j’avais pour lui, me laissait totalement indifférent. Bizarrement, j’avais seulement retenu les explications de sa randonnée sur le fameux GR 20 en Corse. Le récit qu’il m’avait fait de cette expérience m’avait indiscutablement marqué. Pourquoi ? Sans doute pour la difficulté de ce chemin réputé et par les anecdotes fameuses qu’il en avait rapportées.
Les seules activités physiques que je pratiquais – régulièrement – consistaient, en premier lieu, en un footing en compagnie de Claude Moreau, personnalité très connue et appréciée de Poitiers et de la région dans les milieux sportifs, patronaux, associatifs et ensuite politiques. Nous partions tôt le mardi matin courir autour du terrain de golf de Poitiers-Châlons, situé aux environs immédiats de la ville et, côté pratique, tout près de mon bureau. Ce rendez-vous hebdomadaire, qui perdura près de dix années, est vite devenu une institution et je garde un excellent souvenir de ce parcours agréable dans un cadre bucolique. Bien qu’un peu plus âgé, Claude, en grand sportif, respectant une hygiène de vie adaptée, m’imposait un bon train et au sprint il ne lâchait rien. Il était un ami devenu un client, autant qu’un client devenu un ami. Absorbés par la quotidienneté dévoreuse de nos agendas, surtout pour lui, devenu une personnalité de premier plan avec de nombreuses responsabilités locales et nationales, nos rapports se sont naturellement espacés.
Puis advint un autre footing, le dimanche matin, en compagnie d’un ami, Michel Marcireau, rencontré à la Jeune Chambre économique, avec lequel nous courions dans cette magnifique forêt de Vouillé, où j’habitais alors (à dix-huit kilomètres de Poitiers). À l’occasion, mon fils David, un vrai sprinter – il avait été champion scolaire de quinze cents mètres –, nous accompagnait et nous imposait un rythme qui n’était plus de notre âge, nous démontrant le poids de nos années avec l’insolence (ici tout affectueuse) de la jeunesse qui défie les « vieux ». Il est vrai que nous avions déjà atteint la cinquantaine. Ce rendez-vous dominical a duré quelques années, il est venu progressivement remplacer celui du mardi matin et a cessé à cause de notre déménagement au centre-ville de Poitiers.
C’est à cette époque que, me plaignant du mal au dos, mon médecin me conseilla d’abandonner le footing au profit du vélo ou de la marche. Par la suite, je partais seul de la maison du centre-ville pour marcher ou faire un peu de vélo le long du Clain, jusqu’à Saint-Benoît, empruntant un sentier qui passait par le Pont-Neuf, pour déboucher sur la Promenade des Cours. N’ayant plus de partenaire pour m’encourager à persévérer et le mal au dos se faisant plus rare, j’ai de moins en moins pratiqué cette activité.
En arrivant en ville, j’ai bien essayé de suivre quelque temps mon épouse qui fréquentait assidûment une salle de gymnastique, mais je n’ai pas supporté bien longtemps ni l’ambiance des hommes « bodybuildés » exhibant crânement leurs muscles quand passait une « nana », ni surtout le désagrément de transpirer en étant renfermé entre quatre murs ; je suis un peu claustrophobe et j’ai besoin d’air, d’espace et de verdure.
Et puis l’heure de la retraite « administrative » a sonné et nous avons déménagé plein sud, du côté de Vallauris, près de Cannes. Marie-Odile a immédiatement adopté une nouvelle salle de gymnastique et j’ai voulu retenter l’expérience en la suivant ; là, c’était pire : nous étions cloîtrés dans un sous-sol ! L’horreur pour moi ! Je n’ai pas tenu le temps de mon forfait. Marie-Odile, aujourd’hui, est toujours fidèle à cette même salle…
J’ai essayé le vélo, vite abandonné : ici, à part le bord de mer encombré, il n’y a que des côtes. Heureusement, la grande forêt de La Valmasque est toute proche de notre domicile et de nombreux chemins et petits sentiers y sont bien entretenus, de quoi satisfaire un marcheur qui va vite penser à évoluer vers l’échelon supérieur de « randonneur ». La topographie s’y prête bien : peu de terrains plats, quelques gentils dénivelés, des sentiers où l’on peut s’égarer et se retrouver en pleine nature, et cela tout près de la ville.
D’une marche de une heure par semaine le dimanche matin avec ma femme, j’ai progressivement adopté une fréquence de deux, puis de trois fois, en passant ensuite à deux heures à chaque sortie. Au début, ma partenaire avait beaucoup de difficulté à me suivre plus de une heure ; aujourd’hui, quatre ans après, sur le Chemin de Compostelle ou sur le Chemin de Stevenson 3 (que nous venons de terminer) à bientôt soixante… ans – elle ne me pardonnerait pas de donner son âge, même si elle ne le fait pas ! –, elle marche six à huit heures par jour et chaque jour consécutif pendant deux semaines. Quand on veut dans sa tête… !
Je ne crois pas trop au hasard, mais à la destinée. C’est ainsi qu’un jour, un ami de longue date, Michel Peltier, originaire de Poitiers et habitant maintenant la région lyonnaise où il coule des jours heureux, avec sa charmante épouse, Liliane…, tous les deux jeunes retraités, me « brancha » sur la randonnée, la vraie, celle de quinze à vingt kilomètres par jour. Au cours de quelques balades, il me poussa à le suivre lors des escapades qu’il faisait dans le Sud ; je compris alors que je n’avais pas le niveau pour me lancer dans un parcours de plusieurs jours. Pourtant j’y pensais de plus en plus et la marche me devint de semaine en semaine, indispensable. La stimulation par l’adrénaline ? À mon âge (année érotique), je voulais me tester et me prouver que je n’étais pas encore complètement « foutu ». Et tout naturellement, c’est le Chemin de Compostelle qui s’imposa.
Par des amis communs, j’appris alors qu’un poitevin, originaire de Vendée, que j’avais beaucoup fréquenté – et apprécié – au cours de ma vie professionnelle, associative et amicale, étant devenu veuf, s’était lancé dans cette aventure. Sans doute fut-il motivé par cette dernière raison… Mais je n’eus aucune information sur son parcours, ni aucun récit sur son expérience, la distance et « l’aspirateur du quotidien » n’étant pas de nature à rendre les échanges réguliers. Un autre ami, également rencontré à la Jeune Chambre économique de Poitiers, ayant exercé toute sa carrière dans le milieu bancaire – jusqu’à y obtenir un poste enviable –, s’était lancé, la retraite venue, dans ce pèlerinage fameux. Revu quelque temps après notre périple, il m’apprit qu’il en avait effectué la totalité en plusieurs fois, dont un parcours avec son frère ; mais j’ai peu retenu de ses récits, le temps imparti ayant été trop court pour accéder à des explications complètes. Ainsi, mon désir de découvrir ce Chemin n’a pas été dicté par l’envie de faire comme Untel par mimétisme, ou suivre l’expérience d’un autre. Je n’ai reçu aucune étincelle d’un pratiquant qui aurait suscité en moi un enthousiasme débridé ou qui m’aurait transmis un virus incurable, dont la seule thérapie aurait été la pratique immédiate.
Un élément déclenchant se produisit quand mon fils, décelant mon intérêt pour cette expérience, m’offrit le livre d’Alix de Saint-André En avant, route ! Deux lectures plus tard, j’étais atteint par le virus. Merci à David et à cette auteure, pèlerine récidiviste qui a su m’enthousiasmer au point de me décider, irrémédiablement, à me lancer sur ce Chemin mythique.

Place de la religion dans ma démarche
Ma famille est catholique, comme l’ensemble des familles d’origine rurale de la campagne poitevine, mais, à l’instar des autres, pas très pratiquante ; baptême, catéchisme, première communion, confirmation, mariage (tout au moins mon premier), sans oublier les obsèques, ont été dignement respectés par tous les membres de ma grande famille selon les rites d’alors de l’Église. J’en garde globalement plutôt d’excellents souvenirs, lorsque la famille était réunie (ce qui à l’époque n’était pas fréquent) et qu’une fête traditionnelle était organisée autour de tous ces événements.
Sans être trop assidu, adulte, j’ai continué à fréquenter l’église aussi souvent que mes autres activités me le permettaient. Avais-je vraiment la foi, étais-je un vrai croyant ? Je ne me posais même pas la question. Cela ne relève pas forcément de la croyance mais du besoin de préserver un héritage structurant. J’avais été élevé dans cette tradition religieuse et je la respectais. Cela ne heurtait pas ma façon de voir le monde qui m’entourait, et que je découvrais au fur et à mesure que j’avançais en âge, et que mes déplacements devenaient plus fréquents dans mon pays et dans d’autres, de confessions différentes (Afrique puis Asie et Amérique).
J’avais à peine vingt et un ans quand je me suis marié une première fois – avec la permission de ma mère, car, à cette époque, Giscard n’était pas encore au pouvoir et l’âge de la majorité était de vingt et un ans – en passant bien évidemment à la mairie ET à l’église… Saint-Jacques de Châtellerault, (prémonition ?) où se trouve une magnifique statue polychrome de l’apôtre souvent montrée dans les livres. Un sacrement qui est refusé aux « remariés ». Pourquoi ? Mon second mariage a donc été « seulement » civil.
Le divorce est banni par l’Église. D’un point de vue ecclésial, tant que le partenaire de la première union est encore en vie, un second mariage est impossible. Jésus a dit (Évangile selon saint Jean) : « Quand Dieu créa l’humanité, Il les fit homme et femme. » (…) « Tous deux ne feront plus qu’un. » Ce que Dieu a uni, l’homme ne le sépare pas.
Le mariage civil n’est apparu qu’à la fin du XVII e siècle ; la discipline ecclésiale basée sur le dogme de l’indissolubilité s’imposait alors. Le XIX e siècle a connu une première évolution des mœurs conjugales, fortement développée au siècle dernier ; pourtant, aujourd’hui encore, un « divorcé remarié » qui se repent, se convertit, accepte de faire pénitence – et dont le premier mariage est définitivement et irrémédiablement terminé –, et qui a des obligations vis-à-vis d’enfants nés d’un second mariage, se trouve dans une impasse 4 .
En dehors des cérémonies familiales, associatives ou amicales, j’ai peu assisté à la messe. Pourtant, j’aime entrer dans une église, pour me mettre à l’abri de ce monde de bruit et de fureur, y déambuler posément, m’y recueillir, réfléchir et y prier à ma manière, directe et sans artifice. Une église est un lieu unique, magique, impressionnant par son imposante architecture évidemment, mais surtout par la présence de tous ses symboles et le calme serein qui y règne. Je ne connais pas un lieu comparable pour se « poser quelques instants ». Lorsque je suis touriste, je ne manque jamais de passer par l’église locale et d’y « brûler » un cierge en prononçant toujours la même prière dédiée à mes enfants et à mes petits-enfants. Une façon d’être en « communion » avec eux.
Aujourd’hui, retraité depuis plusieurs années, je reste sensiblement dans le même état d’esprit. L’homme a besoin de se raccrocher à quelque chose et ne doit pas tout renier de son passé éducatif et spirituel. Je vais vers Dieu, seul, sans intermédiation… et à pied. Pourtant, il m’arrive d’avoir raisonnablement des doutes – heureux celui qui n’en a pas ! –, et de me définir parfois comme un « catholique agnostique », de penser comme si Dieu existait et parfois d’agir comme si Dieu n’existait pas , à l’instar de Jean d’Ormesson. Dans son dernier ouvrage, Guide des égarés (Gallimard), il écrit : « Dieu, absent et présent, est notre seule espérance. Et, en vérité, dans la beauté, dans la joie, dans la justice, dans l’amour, la seule réalité. » Ainsi, l’important, c’est Dieu, qu’il existe ou pas ! « Il n’y a pas de Foi sans doute et pas de doute sans Foi. »
La France a été la « fille aînée » de l’Église et pourtant, aujourd’hui, elle semble le pays européen le plus détaché de la religion. C’est en France que la philosophie des Lumières s’est développée, mais maintenant elle est certainement un des pays les plus individualistes. Aujourd’hui, le terme « spiritualité » est défiguré au point d’être perçu comme une rêverie par ceux qui refusent l’ampleur de la réalité. « Beaucoup, parmi les marcheurs, partent en quête d’une spiritualité personnelle et se disent, à leur retour, très fortement marqués par ce voyage initiatique effectué sur une longue route ponctuée de chapelles romanes, de sources, de montjoies 5 , d’antiques croix de pierre qui servaient autrefois d’éléments de repères à des cohortes de pèlerins pour la plupart analphabètes . Recueil, J. Pruvost et P. Lançon, Études aveyronnaises.
Selon l’idée pascalienne, insistant sur le fait que « La religion est le domaine du cœur », c’est le cœur qui sent Dieu et non la raison, voilà ce qu’est la foi, Dieu sensible au cœur et non à la raison. Dans une formule inoubliable, Pascal s’exprime ainsi : « Certes, le cœur seul est loin d’être dépourvu de raison, seulement il a ses propres raisons que là encore la raison ne connaît point ; on le sait en mille choses. »
Depuis toujours on a connu deux Églises, celle investie par le matérialisme sous couvert d’une « caritas » expansive, semée à tous vents. Cette Église a disparu au début du XX e siècle. L’autre Église s’en tient à sa vocation première de volonté de transcendance qui, depuis la nuit des temps, a voulu interpréter les signes du divin éparpillés dans un univers que nous cherchons à comprendre et à apprivoiser, au travers des mythes ancestraux, pour donner un sens à notre humaine condition. Pour ce faire, nous avons créé des rituels et des rites sans lesquels il n’est pas possible de méditer ou de prier. « C’est ainsi que l’on peut dire que les rites sont une voie d’accès à une ascèse de l’éveil, au moyen de l’analogie et du symbole ; ils sont destinés à nous conduire vers ce qui nous dépasse, l’éternel et l’inconnaissable. » Lionel Levesque.
Il me semble que les chrétiens de mon enfance campagnarde, dont il est de bon ton de moquer l’ancien monde et l’ancienne morale, étaient tout aussi respectables que les chrétiens modernes dont un gros bataillon ne croit même plus en Dieu et ont fondé une nouvelle religion hédoniste adaptée à chaque cas particulier.
L’homme étant le seul être vivant conscient de sa mort, il a toujours été à la recherche de réflexions, de justifications qui l’ont amené à s’inventer des dieux et à créer des religions pour se convaincre qu’il existe, au-delà de sa propre vie actuelle, une autre vie après la vie terrestre ; son rêve étant d’être assez fort pour affronter la mort, une mort dont il espère qu’elle soit un paisible coucher de soleil.
Être catholique, même avec des convictions religieuses molles, aller à confesse, se libérer de toute sa culpabilité, avoir un prêtre qui vous dit que tout vous est pardonné, vous débarrasse de vos péchés, de vos mauvaises actions et, ainsi, vous permet de repartir de zéro… et autant de fois que nécessaire… se confier à un inconnu dans l’ombre, est-ce mieux que d’aller voir un psychologue ?
Je respecte hautement ceux qui sont farouchement pour ou contre une religion, je leur demande seulement d’être plus tolérants avec ceux qui vivent leur foi dans la religion de leur choix, j’ai bien dit « de leur » choix. « Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent ». André Gide.
Voilà succinctement quelle est ma position de l’instant, qui peut varier sensiblement en fonction de circonstances extrêmes, sans jamais devenir une religion « à la carte ». À la recherche de la Paix sur terre et de l’Amour entre les hommes, je ne peux souscrire « béatement », les yeux fermés, à la totalité des démarches d’une religion, fût-ce la mienne, celle que j’ai reçue en héritage. Les croyances sont multiples et si complexes !




2 . Buxerolles, située sur le Chemin, était le lieu d’un culte voué par les pèlerins à une mystérieuse pierre. Au Moyen Âge, ils empruntaient la voie romaine et s’arrêtaient ici pour se recueillir sur une étrange empreinte, encore visible de nos jours. Sur un rocher calcaire, on peut voir deux marques distinctes : l’une correspondrait à l’empreinte du pied de l’apôtre Jacques le Majeur et l’autre à celle de son bâton. L’eau de pluie recueillie dans ces cavités était considérée comme miraculeuse. Aujourd’hui, dans cette ville qui s’est fortement développée dans la banlieue de Poitiers, un quartier, une zone d’activités et une rue portent le nom du « Pas de Saint-Jacques », c’est dire l’importance de ce lieu pour le patrimoine local.


3 . Robert-Louis Stevenson (1850-1894), écrivain écossais (L’Ïle au trésor) avec son ânesse Modestine traversa les Cévennes, en 1878. Partant de le Monastier-sur-Gazeille et allant jusqu’à Saint-Jean-du Gard. Aujourd’hui c’est le GR70.


4 . Pour Dieu qui est miséricorde, cette situation est impossible. Si Dieu pardonne à un pénitent, pourquoi l’Église ne peut-elle pas faire de même ? Si des assassins peuvent être pardonnés et avoir accès aux sacrements, pourquoi un divorcé remarié ne le pourrait pas ? Le pape Jean-Paul II, après la tentative d’assassinat du 13 mai 1981 dont il a été victime, n’a-t-il pas pardonné publiquement à celui qui avait attenté à sa vie, allant même jusqu’à lui rendre visite dans sa prison ? Réflexion inspirée par une interview du cardinal Walter Kasper, théologien allemand et publiée dans Le Point, n° 2180.


5 . On appelait autrefois « montjoie » un amas de pierres entassées là pour marquer les chemins. Les pèlerins avaient coutume de faire des « montjoies » avec des monceaux de pierres ; ensuite, des croix y étaient souvent plantées.








Petit historique du Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle



Quand je pensais à ce célèbre « Chemin », c’était surtout des questions qui me venaient à l’esprit ; ayant constaté qu’il en était de même pour bon nombre de mes amis, pèlerins ou pas, je vous propose de tenter de répondre 6 à quelques-unes d’entre elles, qui me paraissent essentielles pour comprendre l’engouement de cette grande randonnée unique et mythique.

Qui était saint Jacques ?
Vous connaissez tous cet apôtre… Je vais rappeler succinctement sa vie, selon le Nouveau Testament ; il est le seul apôtre dont la mort est citée dans ce document.
Tout d’abord, ne confondons pas saint Jacques le Majeur et l’autre, saint Jacques le Mineur.
Jacques de Zébédée (mort en 42), ou saint Jacques le Majeur, apôtre, évangélisateur des Espagnes et martyr, est fêté le 25 juillet. Les années jubilaires sont celles où le 25 juillet (la Saint-Jacques) est un dimanche, en mémoire du jour de la découverte du tombeau de l’apôtre.
Et Jacques d’Alphée (mort vers 44), ou saint Jacques le Mineur , appelé « frère du Seigneur », apôtre, cousin de Jésus – étant le fils d’Alphée et de Marie Cléophas, la sœur de la Vierge Marie –, premier évêque de Jérusalem et martyr ; il est fêté le 3 mai. Il est l’auteur de l’Épître de Jacques qui porte son nom dans le Nouveau Testament.
Jacques le Majeur (sans doute parce qu’il était l’aîné) était fils de Zébédée et de Marie Salomé et frère de Jean l’Évangéliste. D’une famille de juifs de Galilée dont les hommes étaient pêcheurs sur le lac de Tibériade ; les deux frères se trouvaient dans la barque de leur père et réparaient les filets quand Jésus, passant sur le rivage, leur dit : « Suivez-moi . » Ils le suivirent. Jésus leur donna alors le nom énigmatique de « Boanergès », qui signifie « fils du Tonnerre ». Cette dénomination, tel un cri de ralliement, entraînera l’enthousiasme des conquérants catholiques quand ils lanceront la Reconquista contre les Maures occupant l’Espagne. Jacques et Jean seront les apôtres les plus proches de Jésus. Jacques, comme Jean, espérait la première place auprès du Maître ; il y gagnera l’annonce de son martyre : « Ma coupe, vous la boirez . » Jésus ne ménageait pas ceux à qui il accordait sa confiance privilégiée ; Jacques but la coupe du Seigneur.
Jésus les conduisit sur une haute montagne et, d’après l’Évangile selon saint Matthieu, il fut, avec Pierre et Jean, un témoin privilégié de la Transfiguration, à l’instant où les enveloppa soudainement une nuée lumineuse de laquelle s’échappa la voix de Dieu, leur déclarant : « Celui-ci est mon fils bien-aimé, écoutez-le. » Les évangélistes Marc et Luc rapportent également cet épisode important de la vie de Jésus.
Avant son arrestation, Jésus, conscient de son destin, en proie à l’angoisse de sa mort, avait demandé à ces trois mêmes apôtres, ses plus fidèles disciples, ses préférés, de l’accompagner au jardin des Oliviers pour veiller et prier une nuit entière ; c’est la scène de l’Agonie rapportée également dans l’Évangile selon saint Matthieu. Étienne, lapidé, eut la place de premier martyr. Jacques le suivra de peu.

Pourquoi ce pèlerinage porte-t-il le nom de saint Jacques ?
Jacques avait prêché en Judée, puis, un an après la crucifixion de Jésus, il partit en Espagne pour porter la parole du Christ dans la région de la Galice où il resta en tout quatre années. De pécheur, il était devenu « pécheur d’hommes ». Face aux difficultés pour convaincre les populations, alors sous le joug des Sarrasins – selon les Catalogues apostoliques , il aurait eu seulement neuf disciples –, il décida alors de rentrer à Jérusalem où il fut décapité aux environs de la Pâque en 42, par ordre du roi Agrippa Ier. Homme très pieux et dernier roi juif de Judée, il régna trois ans seulement. Petit-fils d’Hérode le Grand, Agrippa Ier – dit aussi Hérode-Agrippa –, fut le premier hérodien à pénétrer dans le Temple, usant de sa prérogative pour y nommer les grands prêtres ; il accusa Jacques de ne plus suivre la Torah et il fit également emprisonner Pierre pour la même raison.
Ses disciples auraient récupéré son corps et l’auraient embarqué sur un navire et, après sept jours de navigation, l’auraient déposé à El Padrón, l’antique Iria Flavia, en Galice.
Le tombeau de marbre de Jacques, dont on aurait perdu la trace jusqu’au IX e siècle, aurait été miraculeusement retrouvé aux alentours de l’an 813, par l’ermite Pelagius – lequel vivait dans les bois près de la future ville de Compostelle – qui aurait reçu la révélation de son emplacement dans son sommeil… Guidé par une « pluie d’étoiles », il découvrit un tumulus dans un lieu nommé depuis « Campus stellarum », « Champ des étoiles », origine du nom « Compostelle », là où on le vénère encore aujourd’hui. Aussitôt avisé, le roi Alphonse II y fit édifier trois églises, l’une dédiée à saint Jacques, bâtie à l’emplacement de cette découverte et abritant ses reliques, une autre dédiée à Jean-Baptiste et aussi le monastère de l’ermite San Pelagius.
Une autre tradition jacobéenne évoque l’invention du tombeau sans tête. La récupération de la tête de Jacques s’inscrit dans la tradition typique du vol de reliques : vers 1100, lors d’un pèlerinage à Jérusalem, Maurice Bourdin, moine bénédictin d’Uzerche devenu archevêque de Braga – nord du Portugal actuel –, aurait subtilisé la tête de l’apôtre Jacques dans une église de la ville sainte, mais elle fut rapidement récupérée par l’évêque de Compostelle.
L’invention de ses reliques apparaît comme une vraie opportunité à un moment crucial de l’histoire espagnole, celle de la Reconquista des royaumes musulmans de la péninsule Ibérique par les souverains chrétiens. Jacques est alors représenté en cavalier chevauchant un blanc destrier, portant étendard blanc frappé d’une grande croix rouge, fendant littéralement de son épée les Maures qu’il trouvait sur son passage, d’où le terme de « Matamore », le tueur de Maures. Sa fougueuse apparition donna l’avantage aux combattants chrétiens reconnaissant en lui le plus « bouillant » des apôtres du Christ. Durant toute la Reconquista , saint Jacques allait être le symbole et le patron de la lutte contre les infidèles, les musulmans.
La légende dit aussi qu’il sauva l’âme de Charlemagne et c’est saint Jacques qu’aurait imploré Saint Louis, le roi capétien Louis IX, sur son lit de mort à Tunis, lors de la huitième croisade.
Un autre attrait moins connu du pèlerinage réside dans le fait que les Templiers, se réfugiant au Portugal en empruntant le Chemin de l’Apôtre, auraient caché dans des chapelles et autres refuges religieux, tout au long de leur route, l’essentiel de leur trésor. La romancière historique Mathilde Asemi le prétend dans ses écrits en 2000.

Origine et développement de ce Chemin
Avec Jérusalem et Rome, Compostelle devint l’un des plus célèbres pèlerinages de la chrétienté au Moyen Âge et encore de nos jours. Selon le Chemin entrepris, les pèlerins portent des noms différents :
– Les Romieux (ou Romeux, Roumieux), vers Rome (l’apôtre Pierre) ;
– Les Paumiers , vers Jérusalem (l’apôtre Jean) ;
– Les Jacquets , vers Compostelle (l’apôtre Jacques).
Les pèlerins de ces trois villes chrétiennes sont désignés sous le terme « peregrini ».
Le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle prend son essor au Moyen Âge à partir de l’annonce de la découverte miraculeuse de ce tombeau. Il connaît alors un démarrage rapide : d’abord pèlerinage local, il est progressivement fréquenté par des pèlerins et voyageurs d’autres pays, encouragés par la multiplication des légendes et des prodiges, et favorisé par la perte du Royaume de Jérusalem qui rend alors impossible le pèlerinage en Terre sainte.
L’idée que des infrastructures spécifiques, en particulier des hôpitaux, aient été systématiquement développées pour les pèlerins est une erreur, mais des structures d’accueil ou des auberges étaient parfois créées à cet effet.
Un ordre militaire lui est dédié, l’Ordre de Santiago – Santiago est la contraction de Sant et Iago, qui peut se traduire par saint Jacques. Cet ordre est créé vers 1160 pour participer à la Reconquista de l’Espagne occupée par les Sarrasins, et non pour la protection des pèlerins, comme il est souvent affirmé à tort.
Les restes de saint Jacques dans la cathédrale sont dispersés dans plusieurs reliquaires jusqu’à ce qu’ils soient réunis dans son tombeau mentionné à la fin du XV e siècle dans un Catalogue des reliques. Pourtant, en 1534, un chanoine de la cathédrale confesse que le peuple est abusé en « faisant vénérer une chose qui n’est pas ici ». En 1601 a enfin lieu l’ouverture tant réclamée de la sépulture, mais le tombeau est vide… En 1879, miracle ! On retrouve le corps disparu… Après une enquête controversée, le pape Léon XIII officialise, en 1884, la reconnaissance du tombeau de saint Jacques par l’Église.
Sous l’influence du pèlerinage de Compostelle, l’apôtre est souvent représenté en pèlerin, debout, portant la tenue traditionnelle du jacquet, avec le bourdon de pèlerin (le bâton), la besace, la calebasse (gourde), le mantelet (grande cape) et le chapeau de feutre à larges bords orné d’une coquille Saint-Jacques.
Attention, si cette représentation inclut un chien, il s’agit non pas de saint Jacques, mais de saint Roch. Parfois aussi, il porte une épée en souvenir de son martyre ; parfois encore, on le représente en tueur de Maures, armé d’une épée, monté sur un cheval blanc.
Comme vous vous en doutez, il existe plusieurs versions, certaines contradictoires, de ces faits et dates. Cependant, il faut bien faire un choix pour ne pas se perdre et risquer de s’égarer. Le pape Calixte II, dans ses écrits (vers 1140) intitulés Les Bienfaits de saint Jacques, rejette tous les autres récits, et considère celui-ci comme authentique. J’ai choisi de me ranger à sa sagesse et à son érudition. Il invite à prendre le Chemin en ces termes : « Venez donc en pèlerinage qui est rupture avec les vices, mortification des corps, exaltation des vertus, rémission des péchés, chemin des justes, amour des saints, foi en la résurrection, éloignement de l’enfer et rapprochement des cieux… Il refrène les désirs charnels, il purifie l’esprit, incite l’homme à la contemplation, humilie les superbes, béatifie les humbles, aime les pauvres, hait la fortune née de l’avarice. »
À propos de la coquille, il déclare : « Il y a dans la mer de Saint-Jacques des poissons qui ont sur deux côtés des protections en forme de coquille, entre lesquelles se trouve un poisson analogue à l’huître. On les nomme communément « petits nids ». Les pèlerins qui reviennent de Saint-Jacques-de-Compostelle les fixent à leurs capes en l’honneur de l’apôtre et rapportent chez eux le signe de ce périple. »
« Dans l’Antiquité, la coquille est un symbole de la conception et de la fécondité, elle est l’attribut de Vénus, la déesse de l’Amour et de la Beauté, représentée sortant nue et vierge d’une coquille. Donc, rien à voir avec l’apôtre saint Jacques. D’autre part, bien avant la découverte du tombeau de l’apôtre, on a retrouvé, à Paris, dans les tombes d’un cimetière mérovingien des coquilles placées près des dépouilles mortelles. Peut-on y voir une analogie avec un pèlerinage qui serait le passage de la vie à la mort, la coquille étant devenue l’emblème de tout pèlerin terrestre ? Notons que l’empereur Charles IV, en visite à Paris en 1377, se rendant en pèlerinage à Saint-Maur-des-Fossés, reçoit, parce qu’il est pèlerin, des coquilles de la part du roi. Et n’oublions pas que les pèlerins du Mont-Saint-Michel reviennent aussi avec des coquilles apportant la preuve qu’elles ne sont pas seulement réservées à ceux de Compostelle. La coquille était alors un symbole préservant des mauvais sorts et des maladies. » Éditions Gisserot
C’est Guillaume Rondelet, en 1554, qui emploie pour la première fois le terme « coquille Saint-Jacq ues » , dans une classification de son Histoire entière des poissons. Il précise que, selon les régions, cette espèce est désignée sous différents noms ; en galicien, cela se dit « vieira », sans aucune référence à saint Jacques.
« Depuis le XII e siècle, les pèlerins repartent de Compostelle avec la coquille qui se vend comme souvenir de leur passage ; les marchands leur en expliquent toute la symbolique : les lignes en éventail, disposées comme les doigts d’une main, seraient la représentation des « œuvres » – dans le sens charitable et travail personnel – que le pèlerin doit accomplir. Peu à peu, la coquille s’est imposée comme l’attribut le plus représentatif de ce pèlerinage. La coquille est devenue le symbole officiel et on la retrouve partout – sur les bornes et poteaux indicateurs sur les itinéraires. Aujourd’hui, il n’est plus besoin d’arriver à Saint-Jacques-de-Compostelle pour accrocher sa coquille à son équipement, elle est en vente dès le départ et tout le long du Chemin. Elle est un signe distinctif fort pour les jacquets et la coutume veut qu’à la vue de la coquille « la charité devienne devoir ! » J.-P. Gisserot
Nous avons acheté nos coquilles, avant de partir, lors d’une vente de charité au profit d’une jeune handicapée.
La co(q)uille du typographe, terme apparu en 1723, comme synonyme de faute d’imprimerie n’a aucun rapport avec Compostelle.
En arrivant à Santiago , après un si long périple, le pèlerin pense enfin en avoir fini avec le Chemin, mais il n’a pas encore atteint son vrai but. Il s’égare dans les ruelles de la vieille ville à la recherche de la cathédrale. Il découvre alors que toutes les rues convergent vers la grande place del Obradoiro où il se retrouve alors perdu sur l’immense parvis de La Cathédrale à l’architecture spectaculaire, avec ses deux flèches, son escalier à double rampe et son imposante façade surchargée de sculptures. L’apôtre l’attend à l’intérieur !
Elle fut détruite en 997, lors de la mise à sac et la destruction totale de la ville par Al-Mansour, (« le victorieux », en arabe), calife de Cordoue, surnommé le « champion du djihâd », qui mena en Galice une guerre impitoyable contre les Chrétiens. Arrivé devant le tombeau de saint Jacques, il aurait dit à ses soldats de respecter les reliques de l’apôtre, au motif qu’il était, comme lui, un descendant d’Abraham qui, rappelons-le, était aussi bien le père des Juifs (par Isaac), des Arabes (par Ismaël) et des Chrétiens (par Jésus) et vénéré par tous. Abraham, nous dit la Bible, est mort « vieux et rassasié de jours », béni de Dieu et des hommes. De fait, contrairement à la cathédrale qui fut totalement saccagée, le tombeau resta intact malgré le symbole puissant qu’il représentait pour les ennemis du Calife (les Chrétiens) ; le moine chargé de sa surveillance fut même épargné. La cathédrale fut reconstruite entre 1078 et 1188, consacrée en 1211, et profondément modifiée au fil des siècles (styles roman, gothique, Renaissance, baroque). On peut y admirer, entre autres, le portique de la Gloire et, dans le chœur, la statue de saint Jacques.
Son riche patrimoine et son histoire ont déterminé l’Unesco à inscrire, sur la liste du Patrimoine mondial, la vieille ville de Saint-Jacques-de-Compostelle (1985), puis le Camino francés (1993), en raison de leur valeur universelle exceptionnelle.
Les deux visites de Jean-Paul II, en 1982 et 1989, et le classement, en 1987, du Chemin de Saint-Jacques par le Conseil européen comme premier « Itinéraire culturel européen », ont créé un véritable revival pèlerin qui attire vers la capitale galicienne et les reliques de saint Jacques des centaines de milliers de marcheurs renouant avec le culte jacquaire médiéval.

Quel est le tracé de ce Chemin ?
De très nombreuses routes mènent à Saint-Jacques-de-Compostelle car les pèlerins du Moyen Âge, qui ont fait la grandeur et la renommée de ce Chemin, partaient de chez eux et allaient de sanctuaire en sanctuaire, au gré des saisons. Il existe néanmoins en France quatre grands itinéraires, où les villes, qualifiées aujourd’hui de points de départ, étaient plutôt des lieux de rassemblement. Précisons qu’il était plus prudent de voyager en groupe car les attaques de brigands ou de gens malfaisants, – des faux pèlerins appelés des « coquillards » – étaient monnaie courante à cette époque.
Mgr Godescalc, parti du Puy-en-Velay en 950, fut le premier évêque français à rejoindre Saint-Jacques-de-Compostelle. D’après le premier guide « officiel », écrit par le moine poitevin Aymeri Picaud qui se rendit à Compostelle en 1130, considéré comme le vrai premier pèlerin et qui publia son aventure intitulée Iter pro peregrinis ad Compostellam , il existe quatre Chemins dits « de Compostelle », prenant leur origine jusque dans le nord de l’Europe, et se réunissant en un seul : à Puente la Reina , en Espagne, conduisant tous les pèlerins jusqu’à Santiago . Leur point de départ en France avait pour références les noms des grands sanctuaires qui étaient des buts de pèlerinage déjà réputés et devenus ensuite des points de ralliement de pèlerins partis de bien plus loin :
– Arles, Saint-Gilles-du-Gard, Saint-Guilhem-le-Désert, Montpellier, Saint-Thibéry, Toulouse, le Somport ;
– Le Puy, Conques, Moissac ;
– Vézelay, Saint-Léonard, Périgueux ;
– Orléans (Paris), Tours, Poitiers, Saint-Jean-d’Angély, Saintes, Blaye, Bordeaux, Belin, Sorde, Bayonne.


Carte « La Caminade/Sentier de France ».

Le Camino francés – ainsi dénommé parce qu’il fallait traverser le territoire des Francs avant de franchir la barrière naturelle que constituent les Pyrénées – s’étire de Puente la Reina (Navarre) à Saint-Jacques-de-Compostelle (Galice).
Actuellement, c’est le plus mythique mais aussi le plus cosmopolite et le plus fréquenté – parfois à l’excès – des itinéraires en Espagne. Véritable empreinte laissée dans le paysage, il constitue, depuis la Reconquista , un axe structurant les territoires, au long duquel de nombreuses localités se sont implantées.
Le Camino francés fut un véritable vecteur de peuplement et de développement économique, grâce aux ponts, routes et hôpitaux que firent édifier les rois de Castille et d’Aragón.
C’est à partir des années 1970 que ce pèlerinage un peu oublié connut un véritable revival .
Depuis, la fréquentation, d’année en année, est constante augmentation.
En 2015, 54 329 pèlerins « déclarés » sont passés à Saint-Jean-Pied-de-Port – soit environ 1 000 de plus que l’année précédente –, et 262 459 sont arrivés à Compostelle, contre 237 889 en 2014, se répartissant ainsi :
– Moins de 30 ans : 28,5 % ; 30 à 60 ans : 55 % ; plus de 60 ans : 16,5 % ;
– Pour seule motivation religieuse : 38 % ; pour motivations religieuse et culturelle : 54 % ; pour seule motivation culturelle : 8 %.
À partir de Roncevaux on rencontre principalement des étrangers, parfois venus de loin : Venezuela, Japon, Australie, Canada, Corée du Sud, Brésil…
« Ultreïa ! » crient les jacquets, depuis toujours, même si personne ne connaît vraiment ni l’origine ni la signification de ce mot que tout le monde du Chemin comprend, quelle que soit sa langue ! Pour certains auteurs, ce mot vient du latin « ultra » ; pour d’autres, son origine serait grecque ou hébraïque, ou née de chansons populaires.
La prière des pèlerins de Compostelle à Saint-Jacques fut créée, en 1990, sur le Chemin par trois pèlerins dont Léonard, le fondateur de l’Hospitalité Saint-Jacques à Estaing. Elle fut reprise ensuite par « l’Église du Chemin du Puy » et figure notamment sur le Guide spirituel du pèlerin , édité par l’Hospitalité Saint-Jacques et les Prémontrés de Conques :
« Donne-nous bonne route et beau temps. Fais qu’en compagnie de ton saint ange nous puissions parvenir heureusement au lieu que nous voulons atteindre et, à la fin, au port du salut éternel… Fais que, parmi toutes les vicissitudes de ce voyage qu’est cette vie, nous soyons toujours sous ta protection et ton assistance. »




6 . Les informations ont été puisées à des sources diverses et parfois controversées. À chacun sa vérité !








Notre Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle



Pourquoi choisir le Chemin de Saint-Jacques alors qu’il existe en France aujourd’hui plus de 30 000 km de sentiers balisés ? À cause du virus de Saint-Jacques qui nous a profondément infectés ; nous n’avons pas pris le Chemin, c’est le Chemin qui nous a pris, telle une attraction forte et mystérieuse. Comment expliquer à ceux qui ne l’ont pas vécu que le Chemin a pour effet, sinon pour vertu, de faire oublier les vraies raisons qui nous ont conduits à nous y engager. « Pourquoi êtes-vous allé à Santiago ? J’ai bien été en peine de répondre. Ce n’est pas un signe de pudeur, mais plutôt de profonde perplexité. On est parti, voilà tout » , a écrit Jean-Christophe Rufin, dans son ouvrage Immortelle Randonnée . Nous partageons cette idée !

Pourquoi sommes-nous partis du Puy-en-Velay ?
Quand, avec Marie-Odile, la décision a été prise de nous lancer dans l’aventure du Chemin de Compostelle, un seul point de départ s’est imposé : Le Puy-en-Velay, pourtant distant de quatre cent cinquante kilomètres de chez nous ; aucune autre option ne nous est venue à l’esprit. Nous ne voulions surtout pas partir à pied de notre résidence actuelle, c’était trop compliqué : pas ou peu de sentiers repérés pour rejoindre le grand Chemin.
Nous aurions pu partir d’Arles, par la Via Tolosana (ou Via Egidiana ), plus proche de la maison, ou encore emprunter l’itinéraire qui passe dans notre région d’origine, par Poitiers. L’occasion de revoir la famille et les amis… C’était Le Puy, sans doute à cause de la forte présence du sacré que nous y avions ressenti à la lecture d’ouvrages et de récits ; c’est comme ça, on n’a même pas évoqué les autres possibilités et rien ni personne ne nous a influencés. C’est du Puy-en-Velay que sont partis les premiers pèlerins connus. En nous décidant pour ce point de départ, voulions-nous les imiter ou les honorer ? Cette route fut la première à être classée Sentier de Grande Randonnée et, dans le TopoGuide de la Fédération française de la randonnée pédestre, elle est désignée comme « la plus attachante à parcourir par la beauté sauvage de certains tronçons et la majesté des grands monuments de foi qui la jalonnent ». Pour nous, c’était le point de départ évident, ne serait-ce que par respect historique.
Les pèlerins d’autrefois partaient souvent animés d’une foi naïve, mais enthousiasmés par de grandes espérances. Transformés aujourd’hui, en « marcheurs sur le Chemin de Compostelle » , partant pour une aventure personnelle et parfois égoïste, avec leurs petits problèmes d’une toute autre nature et leurs légers tracas matériels, ils pratiquent une randonnée qu’ils nomment « pèlerinage » . L’essentiel étant de ressentir, au plus profond d’eux-mêmes, cette façon de marcher, hors de l’espace-temps.
« Partir, est avant tout sortir de soi, briser la croûte d’égoïsme qui essaie de nous emprisonner dans notre propre moi.
Partir, c’est cesser de tourner autour de soi-même, comme si on était le centre du monde et de la vie.
Partir, c’est ne pas se laisser enfermer dans le cercle des problèmes du petit monde auquel nous appartenons, quelle que soit son importance.
L’Humanité est plus grande et c’est elle que nous devons servir.
Partir, ce n’est pas dévorer des kilomètres, traverser des mers ou atteindre des vitesses supersoniques, c’est avant tout s’ouvrir aux autres et découvrir, aller à leur rencontre, s’ouvrir aux idées y compris celles qui sont contraires aux nôtres.
C’est avoir le souffle d’un bon marcheur ! »
Dom Hélder Câmara

On peut retenir trois façons de faire le pèlerinage : par dévotion pure, pour accomplir un vœu, pour faire pénitence . Il n’est pas interdit de combiner les trois raisons. La plupart des pèlerins finissent par admettre qu’il s’agit d’une démarche personnelle de spiritualité, en quête de sens, de réflexion et d’espoir, orientée vers la foi. Pour certains, c’est un « réveil spirituel », pour d’autres plutôt un « éveil spirituel ».
Partis randonneurs, nombre de marcheurs se sont déclarés pèlerins à l’arrivée.
Le pèlerin, pour être reconnu comme tel, doit posséder un document, « Le Passeport du pèlerin », véritable lettre d’accréditation, la crédentiale ou créanciale :
– La crédentiale, document laïc, est délivrée par les Associations des amis de Saint-Jacques ;
– La créanciale est délivrée par l’Église, auprès de l’évêché ou du curé de votre paroisse, ou à la sacristie de la cathédrale des villes de ralliement et de départ.
Ce carnet du pèlerin est demandé dans les hébergements situés tout le long du Chemin, aussi bien en France qu’en Espagne – obligatoire pour accéder aux gîtes municipaux – et dans les principaux sites du pèlerinage. Il permet de traverser les territoires en attestant de sa condition de pèlerin et d’y faire figurer le tampon de l’étape et la date de passage. Grâce à ce document signé, en contrepartie d’un engagement du pèlerin à respecter la nature, les sites traversés, et à se comporter en toutes circonstances en individu responsable, la population est invitée à lui porter assistance.






En présentant ce passeport complété de ses tampons d’étapes (2 par jour sur les cent derniers kilomètres), le pèlerin se verra délivrer à la Oficina de los Peregrinos , située près de la cathédrale, le certificat religieux d’accomplissement du pèlerinage : la fameuse « Compostela », rédigée en latin. Il en existe deux sortes : la classique et celle qui certifie votre kilométrage en fonction de toutes vos étapes. Notre Compostela affiche 1 515 km.
Il est admis, dans certaines circonstances, de faire le chemin avec un âne pour porter tous les bagages (des hébergements spéciaux sont organisés à cet effet) ou à vélo (2 étapes sont alors effectuées dans la même journée).
Avec mon épouse, nous avons effectué la totalité des 1 515 km en cinq fois : trois en France et deux en Espagne. Soit un total de 62 jours et 417 heures effectives de marche (hors pauses). Nous portions dans notre sac les nécessités quotidiennes : deux litres d’eau chacun, le casse-croûte du midi, une bouteille Thermos d’eau chaude, une trousse de premier secours et médicaments, des vêtements de rechange et de pluie, d’un poids total d’environ 10 kilos pour moi et 6 pour mon épouse. Tout le reste : chaussures légères pour l’étape, vêtements de rechange en fonction de la météo, réserves de nourriture, et tout ce que des seniors prévoyants (souvent un peu trop) se doivent d’avoir à leur portée, était regroupé dans un sac acheminé, d’étape en étape, par un service efficace. Précisons que nous avons effectué nos parcours au printemps et à l’automne, saisons incertaines quant à la météo et, par ce fait, il était judicieux d’avoir les vêtements les mieux adaptés… pour des seniors.
Sur la plupart des parcours, nous avons confié la réservation des hébergements à « Sentiers de France », organisme associatif spécialisé – compétent et efficace – qui nous a assuré le meilleur rapport qualité/prix, d’autant plus facilement qu’à chaque fois nous étions sur le Chemin en période basse saison ou demi-saison, donc avec des tarifs de circonstance. Pour nous, après six à huit heures de marche, il était hors de question de courir à la recherche d’un logement hypothétique. Nous avons rencontré maintes fois ce cas de pèlerins épuisés à l’arrivée d’une étape, qui devaient se taper encore des kilomètres pour espérer ne pas dormir à la belle étoile ! En Espagne, où il n’est pas admis de réserver son hébergement à l’avance, les jacquets partent avant la levée du jour, parfois leur lampe frontale allumée, pour arriver les premiers et espérer ainsi avoir non seulement une place, mais aussi le moins mauvais lit (ou celui du haut ou du bas, selon leur préférence) et de l’eau chaude pour la douche ; les autres se contenteront de ce qui reste, soit parfois pas grand-chose. Nous n’avons pas voulu entrer dans cette « compétition », incompatible à nos yeux avec la solidarité et l’esprit fraternel qui doivent régner dans ce pèlerinage.
Les puristes pourront me rétorquer que le vrai pèlerin est celui qui part de chez lui sans attache, sans autre but que celui de rejoindre Compostelle, sans prévision d’étape et de s’arrêter selon son bon vouloir ou celui permis par sa condition physique. Il se retrouve ainsi à la merci des disponibilités d’hébergements, dont parfois la rareté l’amène aussi à se rabattre sur des maisons d’hôtes et des hôtels. Je comprends et je respecte hautement cet état d’esprit. Avec quelques décennies de moins, ce choix aurait certainement été le nôtre !
Comme dans toute activité humaine, la randonnée et celle de Compostelle n’échappent pas à des codes, des rites : le pèlerin de Compostelle se doit de se comporter comme s’il était pauvre, d’aspect négligé, le visage rude marqué par la fatigue, les hommes avec la barbe et la chevelure hirsutes (comme à la télé) et les femmes sans fard ni maquillage. Le code vestimentaire : pantalon de toile avec grandes poches, polaire de teinte foncée avec col roulé ou ouvert, écharpe portée négligemment ; pour les chaussures, le confort semble primer sur la mode ; quant aux capes, les couleurs vives dominent, et c’est bien compréhensible. Pour ma part, je ne suis pas du tout « dans le coup » : je suis habillé avec de vieux vêtements démodés, qui ne sont vraiment plus tendance depuis un sacré bout de temps, mais ils sont propres et pas déchirés et conservent une solidité et un confort pas toujours égalés avec des équipements modernes, mais, hélas, ils sont généralement plus lourds ; ils terminent souvent leur dernier voyage sur une randonnée car je n’aime pas les jeter sans qu’ils aient été bien usés et alors ils servent de chiffons aux hébergeurs.
L’autre rite consiste à agir et à se comporter, surtout en communauté, comme si l’on était pauvre, comme un pèlerin des temps anciens. Outre l’accoutrement, il faut dépenser le moins possible, voire tenter d’obtenir gratuitement gîte et couvert. Deux pèlerines de nationalité suisse, que nous avons côtoyées souvent, qui ne semblaient pas être dans le besoin, étaient championnes pour se faire inviter à manger ou à dormir : était-ce parce qu’elles étaient du sexe féminin ? Pour les adeptes de ce comportement, cela relève d’un vrai sport ! On peut le comprendre pour ceux qui partent plusieurs semaines, voire plusieurs mois, de chez eux et qui, par nécessité, doivent être attentifs au contrôle de leur budget quotidien. Par mimétisme ou pour « faire bien, comme un vrai de vrai », on rencontre cette attitude même chez ceux dont le budget ne semble pas être un souci. Ainsi, entre eux, ils se vantent ; c’est à celui qui aura payé le moins cher telle ou telle prestation d’hébergement ou de nourriture. C’est (peut-être) louable, mais cette « compétition », pas toujours imposée par la nécessité, ne contribue pas beaucoup à soutenir l’économie des campagnes traversées. Ceux qui paient plein pot chambres ou maisons d’hôtes, hôtels, restaurants, bistrots et autres petites épiceries aident directement au maintien d’une activité et des emplois locaux qui, sans eux, auraient disparu. Les gîtes municipaux, qui consentent des prix anecdotiques pour leurs prestations, ne doivent leur existence et leur sauvegarde qu’à coups d’aides et de subventions. Le passage de tous les pèlerins – plus ou moins pauvres ou plus ou moins riches – apporte, pour le moins, de l’animation et de la vie bien utiles aux bourgades traversées. Le choix des hébergements et des comportements ne se fait pas uniquement en fonction de ses possibilités financières, mais aussi avec son désir d’apporter son humble contribution au maintien d’activités des zones rurales, pour que nos campagnes ne deviennent pas des déserts abandonnés.
Tous les pèlerins, quels qu’ils soient, parcourent le même Chemin, connaissent les mêmes problèmes de santé ou de fatigue, rencontrent les mêmes difficultés sur les sentiers escarpés ou boueux, subissent la même météo, et se perdent autant. Ils ont les mêmes joies et les mêmes peines, ils sont donc semblables. Pas de discrimination ! Tous connaissent les « 3 P », ennemis du pèlerin : les Pieds – le moindre bobo mal soigné peut compromettre la poursuite du Chemin –, le Poids – du sac et des équipements – et la Pluie – souvent de la partie en demi-saison. Comme la plupart des marcheurs, nous avons eu à les affronter tous les trois, surtout la pluie…
Avec mon épouse, notre volonté était de pratiquer la plus grande variété possible d’hébergements en fonction des étapes : passant de la chambre d’hôtes aux gîtes individuels – nous n’avons plus l’âge du dortoir collectif –, aux petits hôtels zéro étoile ou auberges rurales, et quelques hôtels de centre-ville et, en Espagne, dans un parador – ancien bâtiment historique transformé en hôtellerie –, pour vivre, à chaque fois, une expérience différente. Pour nous ce fut globalement une belle réussite.









Première partie

Le Chemin français « La Via Podiensis »

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Parcours 1 : Le Puy-en-Velay à Espalion
Parcours 2 : Espalion à Condom
Parcours 3 : Condom à Saint-Jean-Pied-de-Port







Parcours 1 : Le Puy-en-Velay à Espalion



Nous sommes arrivés sur place en voiture, la veille de notre départ, en début d’après-midi, afin de disposer de temps pour visiter la ville et la cathédrale et aussi pour ressentir l’ambiance avant le grand saut. Sachant que le départ se faisait au cœur de la ville, nous avions réservé un hôtel en conséquence. Nous avons laissé la voiture au dernier sous-sol du parking souterrain municipal qui consent, aux pèlerins et randonneurs, un tarif préférentiel de longue durée.
La visite du Puy-en-Velay a commencé aussitôt par la ville haute. Ce quartier, comme l’ensemble de la cité, est calme, net, sans nuisance apparente de la délinquance urbaine que l’on retrouve maintenant en général dans toute agglomération. La cathédrale, de style roman, est curieusement construite, avec une volée de cent trente-quatre marches sur sa façade et de curieux piliers soutenant des arcades, à l’arrière. À la sacristie, nous remplissons un formulaire pour nous faire délivrer à chacun une « créanciale du pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle », véritable passeport du pèlerin, qui reçoit sur place son premier tampon témoignant de son départ de la cathédrale Notre-Dame du Puy et sans lequel il n’aurait pas vraiment ce statut.

La Vierge noire
Visitant cette cathédrale, nous avons été surpris d’y trouver une Vierge singulière : la statue est de couleur noire. D’après certaines sources, elle aurait été rapportée d’Orient et offerte par Louis IX au retour de la septième croisade. Mais, à ce jour, on n’a toujours pas d’explications sur sa couleur et le mystère reste entier. Examinant cette statue en bois de cèdre, un géologue, en 1778, a démontré qu’à l’origine elle n’était pas de cette couleur : c’est au début du XVI e siècle qu’elle aurait été peinte en utilisant des bandelettes de toile utilisées à cette époque pour la réfection des statues anciennes. Pourquoi le noir ?
Cette couleur pourrait trouver son origine dans le fait qu’alors l’Église catholique était confrontée à une fréquentation moindre des sanctuaires de pèlerinages et à la remise en cause du culte de la Vierge Marie. La couleur brune évoquant la Terre sainte et sa reconquête par les croisés, on pourrait penser que la statue a ainsi été repeinte dans l’espoir de redonner de l’ardeur aux croyants. En juin 1794, elle a été brûlée par les révolutionnaires ; aujourd’hui, c’est donc une réplique qui est exposée.
La ville haute, dans le quartier de la cathédrale, est très typique de l’époque médiévale, avec ses dédales de petites rues pavées, ses étals de dentelles, ses boutiques artisanales. Une forte présence jacquaire est palpable. De là-haut, une vue splendide sur la cité et les surprenants pitons et rochers volcaniques, certains couronnés de statues. Une ambiance reposante et mythique !
Partout dans la ville haute, c’est la préparation fiévreuse de la fameuse Fête Roi de l’Oiseau, qui honore le tir à l’arc, manifestation festive grandiose qui respire la Renaissance, le XVI e siècle. Après un dîner léger vite expédié (avec les fameuses lentilles du Puy au menu), nous ne résisterons pas à une seconde visite de ce quartier unique. À la nuit tombée, nous apprécierons les illuminations mettant en valeur la ville haute et les statues qui coiffent les pitons.

Le Puy-en-Velay à Saint-Privat-d’Allier, mercredi 18 septembre.
À sept heures, nous sommes présents à l’intérieur de la cathédrale, avec nos sacs à dos, accompagnés d’autres pèlerins, pour recevoir la bénédiction du prêtre. Une trentaine assistera à cette cérémonie, les autres resteront à l’écart. Chacun se présente en donnant son prénom, son point de départ et son point d’arrivée espéré sur le Chemin. Un assistant nous remet une petite médaille à l’effigie de la Vierge protectrice, chargée de veiller sur nous tout le long de notre pèlerinage 7 . Puis l’immense porte principale s’ouvre en grand pour l’occasion, afin d’accorder le passage des nouveaux pèlerins qui descendent les marches de cette cathédrale, point de départ d’un pèlerinage vieux de un millénaire. La descente s’effectue dans un silence presque total, l’émotion est palpable, c’est un instant magique, unique. Un regard complice avec Marie-Odile et nous comprenons, main dans la main, sans échanger un seul mot, en effectuant nos premiers pas dans ce pèlerinage, que nous allons vivre quelque chose d’inédit.
À cette hauteur, notre regard se perd au loin sur un panorama grandiose englobant, dans le jour naissant, la beauté des monts du Velay qui attendent notre ascension. Après avoir rejoint la place Plot, place du marché, photo-souvenir sous la plaque qui marque le point de départ de la « Via Podiensis », et c’est parti ! On ne risque pas de se tromper de direction : il suffit de suivre la nuée de pèlerins s’élançant dans la rue Saint-Jacques (!). À cet instant, nous ignorons jusqu’où nous serons capables d’aller, nous n’avons pas fixé de but ; ce qui importe ce n’est pas d’arriver, mais d’aller vers… Compostelle, de suivre scrupuleusement les fameux traits blanc et rouge du GR 65, pour rester physiquement sur le bon Chemin.
Un premier pèlerin, d’une bonne cinquantaine d’années, marchant seul, engage la conversation. Il a prévu de rallier Compostelle en deux mois, à cause de « problèmes », sans évoquer lesquels et nous nous gardons bien de le lui demander… Je suis impressionné par une telle décision ! Avant de partir, je n’avais pas imaginé qu’à notre époque des pèlerins partaient pour plusieurs mois, loin de leur famille, de leur maison, de leurs obligations, de leurs amis.
Comme s’il s’agissait d’un marathon, les sportifs, les jeunes et les mieux entraînés, ou les « obsédés » de la performance, imposent un rythme vite abandonné par les autres dès que ça grimpe. Et ça grimpe dur, et longtemps, pour sortir de la ville et après aussi… Pour nous, l’excuse de nous retourner pour admirer le panorama d’ensemble sur Le Puy et ses environs est souvent avancée et le nombre de photos prises est proportionnel aux premières difficultés à trouver la bonne cadence. Pourquoi ne pas admirer de si belles vues et même s’y attarder le temps de reprendre son souffle ? Laissons aller les pèlerins TGV qui ne souhaitent pas perdre leur temps dans des futilités. On dirait qu’ils n’ont qu’un seul objectif : arriver le plus tôt possible pour choisir le meilleur hébergement. Pour nous, c’est réservé.
Maintenant, la colonne des pèlerins s’étire longuement, des petits groupes de même niveau se forment ; Marie-Odile sympathise avec deux pèlerines qui échangent à haute voix, ne pouvant s’empêcher de parler malgré le souffle coupé, ce qui ralentit leur progression, mais la parole semble leur faire oublier la difficulté. Je marche de concert avec un jeune médecin de Lyon, en attente de mutation. On s’arrête souvent, on a les « jambes coupées » par ce démarrage brutal… qui durera près de trois heures !
Nous abordons enfin une rampe en pente douce, il était temps ! Nous n’avions jamais démarré avec un si grand dénivelé au cours de nos récentes randonnées. Un regard croisé avec Marie-Odile, qui a abandonné ses « pipelettes », m’indique qu’elle aussi ressent un léger coup de blues, qui disparaît après une petite pause. Un fort vent de face se lève, ce qui ne nous facilite pas la marche. Les pèlerins ne représentent plus une longue file, ils sont disséminés, nous sommes seuls jusqu’à l’arrêt déjeuner, vers treize heures, dans un petit snack placé « curieusement » au bon endroit, du côté de Montbonnet , où sont déjà installés quatre « collègues », dont une jeune Allemande qui galère avec la langue de Molière. Judicieusement, un bureau de poste est installé tout près, avec des boîtes d’expédition de différentes tailles, pour permettre aux pèlerins trop optimistes sur leur capacité à porter un sac à dos trop lourd de renvoyer chez eux le surplus de bagages, constaté après avoir parcouru une vingtaine de kilomètres. Belle initiative !
L’après-midi, on continue de grimper, certes moins fortement, en compagnie du jeune médecin et de l’étudiante allemande que nous avons aidée auprès du serveur pour passer sa commande au snack ; pas d’autres pèlerins à l’horizon… Nous traversons une superbe forêt de sapins et arrive le dernier tronçon qui s’avère être une forte descente, dans une sente creuse remplie de racines et de gros cailloux ; c’est en fait le lit d’un torrent heureusement à sec. Cette descente abrupte est très pénible, on en vient à regretter les montées de la matinée. On risque la chute à chaque pas. La météo, agréable depuis ce matin, semble vouloir se détériorer si l’on se fie aux gros nuages noirs qui vont nous amener quelques gouttes en arrivant à l’auberge, au bout de cette première étape éprouvante de vingt-quatre kilomètres.

Saint-Privat-d’Allier à Saugues, jeudi 19 septembre.
C’est une première pour nous, de nous lancer, dès le lendemain matin, pour une autre journée entière de marche. Notre entraînement ne comportait pas plus de trois demi-journées à la suite. Il y a quelque appréhension, vite évacuée. Nous partons sous un ciel encombré de gros nuages gris menaçants. Il fait frais, humide, et seulement sept degrés. Nous rattrapons des pèlerins différents de ceux d’hier, ne souhaitant visiblement pas cheminer en groupe. Ce sera souvent le cas : les pèlerins, en effet, sont plutôt solitaires, juste en couple ou avec une petite poignée d’amis ; pas de groupe constitué ; les échanges sont d’une banalité affligeante, à croire que nous sommes des pestiférés. Par la suite, nous comprendrons parfaitement cette attitude que nous adopterons également, sauf à l’étape où les langues se délient devant un verre et autour de la table. Le besoin de communiquer reprend vite quand on est en communauté, même non choisie.
Nous montons inexorablement pendant dix-sept kilomètres dans de splendides paysages de forêts et de prairies. À Monistrol-d’Allier , achat d’un casse-croûte et de boissons et nous continuons encore à nous élever dans des forêts de sapins. Nous traversons une contrée remplie des méfaits de la célèbre « bête du Gévaudan », qui aurait dévoré de nombreux habitants, femmes et enfants de tous âges, pendant le règne de Louis XV. Une énorme statue de ce terrifiant animal dont la légende a franchi, depuis plus de deux siècles, les frontières de la région trône à l’entrée de Saugues .
Une pancarte indique que Saugues est à cinq kilomètres ; c’est réconfortant, d’autant que nous entamons une descente en pente douce qui nous dévoile de somptueux panoramas à 180°, sous un ciel qui n’a pas osé gâcher notre journée. Une finale tout en douceur, confirmée par un accueil, une qualité de services et des prestations inimaginables dans une auberge campagnarde. Fait rarissime sur le Chemin pour mériter d’être signalé !

Saugues à Saint-Alban-sur-Limagnole (les Faux), vendredi 20 septembre.
Aujourd’hui c’est une étape longue mais sans dénivelé brutal qui nous attend.

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