L
257 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

L'Espagne de Franco pendant la Seconde Guerre mondiale

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
257 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Le 18 juillet 1936, le général Franco lance les opérations militaires de la Guerre Civile espagnole, qu'il gagne le 1er avril 1939 grâce à l'aide de Mussolini et surtout de Hitler. Quelques mois plus tard, il accueille Himmler - chef de la Gestapo - tandis que sa propre police enferme des réfugiés français dans le camp de Miranda, et qu'une légion de volontaires espagnols part se battre auprès de l'Allemagne sur le Front de l'Est. Mais en avril 1943, Franco revient à la neutralité officielle, veut s'allier à Churchill en 1944. En juillet 1945, il livre Pierre Laval à la France.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2007
Nombre de lectures 266
EAN13 9782296177444
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Histoire de la défense
Collection dirigée par Sophie de Lastours
Cette collection se propose d’étudier les différents aspects qui composent l’histoire de la défense. La guerre, la technologie, la sécurité n’ont cessé de se transformer, de se construire et même de se détruire les unes par rapport aux autres. Elles sont en perpétuelle mutation. L’apparition de nouvelles menaces a toujours conduit les sociétés à tenter de s’adapter avec plus ou moins de succès et parfois à contre-courant des idées reçues.
Des questions seront soulevées et des réponses données, même si beaucoup d’interrogations demeurent. L’histoire, la géographie, le droit, la politique, la doctrine, la diplomatie, l’armement sont tous au cœur de la défense et interfèrent par de multiples combinaisons.
Ces sujets contribuenl à poser les défis et les limites du domaine de la défense à travers le temps en replaçant les évènements dans leur contexte. On dit par exemple que dans ce XXIe siècle naissant, les guerres entre Etats sont en train de devenir anachroniques au bénéfice de conflits tribaux ou religieux, mais seules des comparaisons, des études détaillées qui s’étendent sur le long parcours de l’histoire permettront de le vérifier.
Déjà parus
Jean-Louis BEAUFILS, Journal d’un fantassin: campagnes de France et d’Orient (1914-1919), 2006.
Jean-Paul MAHUAULT, Légionnaires et bâtisseurs, le grand « 5 » (1883-2000), 2006.
Marc DÉFOURNEAUX, De l’esprit de Munich au syndrome de Bagdad, 2006.
Hartmut PETRI, Journal de marche d’un fantassin allemand, 1941-1945, 2006.
Raymond H.A. CARTER, Le tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, 2005.
Vineent PORTERET, État-nation et professionnalisation des armées, 2005.
Daniel RICHEZ, Mes camarades de barbelés, 2005.
Fabrice SALIBA, Les Politiques de recrutement militaire britannique et française (1920-1939). Chronique d’un désastre annoncé, 2005.
Jean-Philippe ROUX, L’Europe de la Défense. Il était une fois.... 2005.
Marc DEFOURNEAUX, Force des armes, force des hommes, 2005.
L'Espagne de Franco pendant la Seconde Guerre mondiale

MARCELIN DÉFOURNEAUX
Sommaire
Histoire de la défense Page de titre Du même auteur Page de Copyright Avant-propos Préface PROLOGUE Chapitre 1 - Año de la victoria Chapitre 2 - “Une, Grande, Libre” Chapitre 3 - Neutralité Chapitre 4 - Gibraltar à l’Espagne ! Chapitre 5 - Non-belligérance Chapitre 6 - Revendications de l’Espagne Chapitre 7 - Division bleue Chapitre 8 - Un million de poitrines Chapitre 9 - Neutralité ( bis )... Chapitre 10 - Miranda Chapitre 10 - Pour qui sonne le glas ? Chapitre 12 - Wolfram Chapitre 13 - L’espoir Chapitre 14 - Sur la corde raide... Chapitre 15 - Quand donc serai-je roi ?... Annexes
Du même auteur
Juana de Arco y la Francia de su tiempo , EPESA, 1946.
L’Espagne de Franco, Hachette, 1948 (sous le pseudonyme de François Mirandet).
Les Français en Espagne aux XI e et XII e siècles, PUF, 1949.
La vie quotidienne au temps de Jeanne d’Arc, Hachette, 1952.
Pablo de Olavide, l’« afrancesado », PUF, 1959.
L’inquisition espagnole et les livres français au XVIII e siècle, PUF, 1963.
La vie quotidienne en Espagne au Siècle d’Or, Hachette, 1964.
© L’Harmattan 2007
5-7 rue de l’École Polytechnique ; Paris 5 e www.librairieharmattan.com harmattanl@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
9782296036796
EAN : 9782296036796
Avant-propos
Marc Défourncaux a publié deux ouvrages 1 dans la collection que je dirige. Dans le second, il mentionne le livre écrit par son père sur l’Espagne de Franco — en l’occurrence pendant la Seconde Guerre mondiale — publié en 1948 sous le pseudonyme de François Mirandet. J’ai tout de suite été intéressée par le sujet, car j’avais eu l’occasion de recueillir des témoignages antagonistes sur cette période, et je n’ignorais pas que la jeune école d’historiographie espagnole renouvelait aussi ses travaux à la lumière d’archives devenues consultables quand elles n’avaient pas été détruites.
Je ne pensais pas a priori que la republication de ce livre pourrait prendre place au sein d’une collection d’histoire de la défense. Mais son contenu, son ton et les perspectives sur lesquelles il ouvrait m’ont vite convaincue du contraire: l’auteur, dès son prologue, annonçait en effet le rôle prépondérant que la Seconde Guerre mondiale avait joué dans l’histoire de l’Espagne depuis 1939. Ainsi, en 1941, le Caudillo réclamait Gibraltar, le Maroc français, l’Oranais et une partie de la province d’Alger, revendications difficiles à satisfaire, ce qui lui permettait de louvoyer et d’adopter une politique attentiste. Puis il changeait ensuite sa politique extérieure en fonction des victoires militaires des protagonistes du conflit, et leur octroyait son soutien verbal en fonction de leurs réussites au front. Enfin, en 1944, “les frictions de plus en plus sérieuses qui se produisent entre Anglo-Saxons et Russes apportent un aliment de choix à la propagande phalangiste” et permettent à Franco de glisser du pro-nazisme vers l’affichage d’un anti-communisme qui sauvera effectivement son avenir politique.
Il s’agit donc bien ici d’histoire de la défense, et je suis satisfaite d’avoir pu, munie de l’autorisation de la maison Hachette, enrichir cette collection de ce nouveau titre.
Sophie de Lastours Directrice de la collection “Histoire de la défense”
Préface
En 1948 parut aux éditions Hachette un livre intitulé L’Espagne de Franco, chronique écrite in situ par un certain François Mirandet. Cette Espagne était née le 1 er avril 1939 à l’issue d’une guerre civile de près de trois ans qui avait vu la victoire des “blancs” sur les “rouges”, et à l’aube du déclenchement d’une autre guerre qui allait embraser le monde: la Seconde Guerre mondiale.
Contrairement à tous les augures, le régime franquiste allait survivre à cette guerre mondiale et durer, au total, plus de trente-six ans, jusqu’à la mort de son chef le 20 novembre 1975. Pendant tout ce temps, il allait susciter une littérature extrêmement abondante. Mais dans sa grande majorité, cette littérature a traité de la politique intérieure du régime, beaucoup plus que de sa politique extérieure et de sa posture militaire. La grande originalité du livre de François Mirandct est d’avoir décrit, dans la position d’un acteur engagé et avec la rigueur d’un historien, la politique extérieure de ce régime face aux péripéties de la Seconde Guerre mondiale. Cette politique est généralement perçue d’une façon assez simpliste par le grand public français, pour qui elle se résume à un soutien idéologique inconditionnel à l’Allemagne, concrétisé par une aide effective plus ou moins camouflée. Cette perception est fondamentalement exacte, mais elle est beaucoup trop simpliste pour décrire la réalité d’une politique qui fut un modèle d’ambiguïté pragmatique et cauteleuse ; ce que résumait le bandeau sous lequel parut le livre de François Mirandet en 1948 : “Sur la corde raide”.
C’est ce livre qui est réédité ci-après. Écrit au présent, il demeure toujours aussi actuel. Il n’a vieilli que sur un point: à l’époque de sa parution, en effet, le déroulement de la guerre mondiale — et même de la guerre civile espagnole - était toujours présent dans l’esprit des lecteurs, moyennant quoi l’auteur se contentait de quelques allusions pour se référer à tel ou tel épisode particulier qui conditionnait son récit. De la même façon, les personnages les plus importants qu’il citait étaient connus de tous, et des notions telles que les phalangistes ou les carlistes étaient compréhensibles par tous, si bien qu’il était a priori inutile (voire ridicule) de donner des explications détaillées les concernant.
Mais, quelques décennies plus tard, beaucoup de ces évidences ont cessé d’être évidentes. C’est pourquoi, dans la présente réédition, le texte initial (intégralement respecté) est complété par une série d’annexes destinées d’une part à expliciter les allusions devenues trop elliptiques, d’autre part à décrire brièvement le contexte historique, politique et militaire de l’époque. Enfin, le titre même du livre a été précisé: “L’Espagne de Franco pendant la Seconde Guerre mondiale ”.


“François Mirandet” était un pseudonyme. Derrière lui se cachait Marcelin Défourneaux, ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé d’histoire. Il se trouvait en poste à Varsovie le 1 er septembre 1939, lorsque l’Allemagne de Hitler envahit la Pologne, et il avait réussi à s’enfuir in extremis. Il avait alors vingt-sept ans et était dégagé de toute obligation militaire pour un important défaut de vision. Alors, comme la guerre civile venait de s’achever en Espagne au moment où la guerre mondiale débutait en Pologne, son ministère le muta tout simplement de Varsovie à Madrid pour y rouvrir l’Institut français.
En Espagne, à ce moment-là, la situation des Français est particulièrement difficile après la défaite de juin 1940 face à l’Allemagne. Dans l’ensemble, la communauté française en Espagne accueille favorablement l’arrivée au pouvoir du maréchal Pétain, qui a laissé un bon souvenir en tant qu’ambassadeur à Madrid. En 1940, seule une minorité de Français critique l’attitude de Vichy, et il est alors difficile d’agir en Espagne en faveur de de Gaulle. Mais lorsque la France Libre organise une Délégation à Madrid, Marcelin Défourneaux se met à son service. Il rédige d’abord des rapports sur les tendances de la presse nationale, parce qu’elle reflète fidèlement les positions du gouvernement espagnol. Ensuite, il envoie ces rapports à Alger, qui a besoin de savoir s’il peut compter sur la “bienveillance” du gouvernement espagnol.
Le rôle de Marcelin Défourneaux au sein de la Délégation du Comité français de Libération nationale (CFLN) ne s’arrête pas là. Il participe activement, en effet, au réseau qui se met en place pour aider les clandestins français qui fuient le régime de Vichy, et tentent de traverser l’Espagne pour rejoindre Londres ou Alger. Or, de nombreux clandestins se font prendre par la Guardia civil et croupissent de longs mois dans le camp de concentration de Miranda, avant de pouvoir espérer en sortir. Défourneaux fait également partie de ceux qui, au sein de la délégation du CFLN et de la Croix-Rouge, s’efforcent d’améliorer le sort des prisonniers de ce camp. Et puis, le professeur d’histoire héberge, parfois, discrètement, des agents secrets du CFLN qui traversent l’Espagne pour se rendre en mission en France. Il les renseigne sur la situation et les conseille sur les moyens les plus sûrs de poursuivre leur route. La Nation lui rendra témoignage, dans sa nomination dans l’ordre de la Légion d’Honneur, de l’action ainsi menée “en aidant des Français qui traversaient l ‘ Espagne pour se rendre de France en Afriqiue du Nord et d ’ autres se rendant en France en mission ”. “[Il] fut à l’avantgarde de notre petite équipe [...], notre ”porteur d’espérance”. [Il] se dévoua sans compter , et sans fuir les risques, au service des ”évadés de France ”, arrivés au début dans des conditions dramatiques, voués à la clandestinité”, indiquera plus tard la notice nécrologique établie par le directeur de l’Institut français de Madrid.
Le 29 janvier 1945, grâce à l’action qu’il a menée pour la France Libre, Marcelin Défourneaux obtient une carte de membre du corps diplomatique, en tant qu’Attaché de Presse auprès de l’Ambassade de France à Madrid. Dès lors, il dispose de moyens plus importants pour organiser une “contre-propagande” en faveur de la France. Il en profite pour diffuser des films qui présentent la Résistance française, en réponse à la presse espagnole qui l’a tant dénigrée. Il essaie aussi de faire connaître aux Espagnols la réalité des camps d’extermination nazis.


C’est à cette époque qu’il éprouve le besoin d’expliquer pourquoi, après la disparition des régimes d’Hitler et de Mussolini, la dictature de Franco est toujours en place. Le 25 mars 1946, juste après la fermeture de la frontière entre la France et l’Espagne, il signe un contrat avec l’éditeur Hachette pour écrire un livre qui doit sortir sous le titre L ’ Espagne durant la guerre. C’est son premier livre publié en France. C’est un livre critique à l’égard de la dictature de Franco, et la volonté de le publier est incontestablement celle d’un opposant à ce régime. L’objet du livre, annoncé dès le préambule, va totalement à l’encontre du discours officiel du régime franquiste qui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, tente de faire oublier qu’il était dans le camp de l’Axe et qu’il n’a strictement rien d’une démocratie.
Mais Marcelin Défourneaux ne veut pas risquer de se faire expulser ni attirer des ennuis aux établissements français en Espagne. C’est pourquoi il publie ce livre sous le pseudonyme de “François Mirandet” : “François” comme Français et “Mirandet” comme Miranda. En fin connaisseur des pratiques de la censure espagnole, il ne se contente pas de cette précaution. Il sait que, lorsque le livre sortira en France, l’ambassade d’Espagne à Paris cherchera à découvrir qui est en le véritable auteur. C’est pourquoi il s’évertue à brouiller les pistes. Dans le premier chapitre du livre, Año de la victoria, François Mirandet écrit à la première personne pour signifier qu’il est entré en Espagne en mars 1940 après quelques années d’absence ducs à la guerre civile, alors que Marcelin Défourneaux est arrive à Madrid en octobre 1939 en n’ayant jamais été en Espagne auparavant. Puis, par la suite, François Mirandet abandonne l’utilisation du “je” parce que Marcelin Défourneaux n’en a plus besoin : ce n’est plus de lui dont il est qucstion ; l’objet du livre, c’est l’Espagne de Franco.
En 1947, lorsque Marcelin Défourneaux achève la rédaction de son livre, les autorités espagnoles s’intéressent à lui pour une tout autre affaire. En avril, la police a trouvé une grenade et des tracts de propagande anti-franquistcs au Lycée français de Madrid. Plusieurs enseignants français sont alors soupçonnés de complicité avec les élèves espagnols mis en cause. Parmi eux Marcelin Défourneaux. La police espagnole le présente alors comme “une personne rusée d ’ une grande intelligence”, qui est opposée au régime de Franco. “C’est un élément de grande valeur sur les questions de la presse et de la propagande , ayant écrit plusieurs articles hostiles à Franco et à l’Espagne dans les journaux de son pays [...] Il est affilié depuis déjà de nombreuses années au parti radical socialiste, très exalté et antifasciste”. L’engagement politique de Marcclin Défourneaux est peut-être exagéré par les autorités franquisies : il ne militait - semble-t-il - dans aucun parti politique français. Cela étant, les qualités intellectuelles et les convictions politiques qui lui sont reconnues ne font aucun doute.
À la dernière page de son livre, l’historien prend une ultime précaution. Après le point final, il prend le soin de préciser: “Paris, février 1948”, laissant entendre que François Mirandet est rentré en France au moment où la frontière des Pyrénées a été réouverte. Or, à cette date, Marcelin Défourneaux vit à Madrid, et c’est bien parce qu’il a l’intention d’y rester qu’il s’entoure de toutes ces précautions.
De fait, il n’a pas été inquiété pour la publication de son livre. Il faut dire qu’en février il abandonne le titre d’Attaché de Presse pour celui d’Attaché d’Information de l’Ambassade de France à Madrid. Cette promotion rend encore plus difficile une expulsion. Il est, en effet, impossible aux autorités franquistes de s’en prendre au titulaire d’un passeport diplomatique sans la moindre preuve.
Marcelin Défourneaux reste ainsi en Espagne jusqu’en 1962, date à laquelle il est rappelé par les autorités françaises pour cnscigner à l’Université de Toulouse. Juste avant son départ, il est mis en cause pour avoir facilité le tournage d’un film qui fait scandale des deux côtés des Pyrénées. En effet, il apporte son soutien à Frédéric Rossif lorsque celui se présente en Espagne pour tourner des séquences du documentaire anti-franquiste Mourir à Madrid . Toujours habile, Marcelin Défourneaux n’est pas inquiété. Les autorités espagnoles pensent que Rossif a trompé l’Attaché d’Information de l’Ambassade de France sur ses intentions, et Marcelin Défourneaux peut continuer d’aller régulièrement en Espagne jusqu’à la tin de sa vie alors que Rossif, lui, a été interdit de séjour en Espagne à partir de 1962...
Marcelin Défourneaux n’a jamais révélé qu’il était l’auteur de l’Espagne de Franco parce qu’il voulait continuer à se rendre en Espagne. Il décède en France le 10 avril 1975. Peu de temps avant Franco...
Hélène Liogier

Docteur en Histoire.
Auteur d’une thèse sur Le Cinéma Français en Espagne (1939 — 1975)
PROLOGUE
“Entendez-moi bien, Monsieur, me disait un Espagnol en 1940. Notre guerre civile a été la répétition générale de la guerre actuelle. Nous avons servi de cobayes aux tanks, aux avions, aux explosifs allemands. C’est chez nous qu’Hitler et Mussolini ont éprouvé non seulement la puissance de leurs armes, mais encore la faiblesse politique de leurs adversaires d’aujourd’hui. Ne vous étonnez donc pas que, pour nous, votre guerre apparaisse comme la continuation de la nôtre. Danzig, le corridor polonais, c’est un peu loin pour nous. D’ailleurs, nous savons moins de géographie encore que les Français, qui, dit-on, en savent peu. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas le sort de quelques provinces d’Europe centrale, dont les neuf dixièmes des Espagnols connaissent à peine le nom ; c’est le fait que nos vainqueurs sont dans l’un des deux camps en lutte, et que vous, vous êtes dans l’autre.
- Sans doute ; c’est là votre point de vue de républicain qui attend sa revanche.
- Mais ne croyez pas que le point de vue que j’expose soit celui des républicains seulement. Chez leurs adversaires, si les sympathies vont vers l’autre camp, les réactions sont de même nature. Pour l’Espagne, la victoire des puissances de l’Axe signifierait le maintien et le renforcement du régime franquiste ; leur défaite doit avoir comme conséquence nécessaire sa disparition. Comment voudriez-vous que Franco survive un seul jour à l’effondrement de ses deux maîtres en dictature ?”
Le destin de Mussolini s’est achevé dans la boue et le sang. Hitler s’est enseveli sous les ruines de l’Allemagne. Le général Franco gouverne toujours l’Espagne et a victorieusement résisté aux anathèmes lancés contre lui. À quoi attribuer cette miraculeuse survie ? Suprême habileté politique ou concours extraordinaire de chances ?
Les pages qui suivent tentent de répondre à cette question en considérant le problème espagnol en fonction des événements internationaux. L’origine du régime franquiste, sa structure, ses transformations, enfin son maintien au-delà du terme que toutes les prévisions lui assignaient, ne peuvent s’expliquer que par le déroulement et les remous de la politique mondiale. Après avoir joué à son profit des avantages acquis, avant 1939, par les États totalitaires, le régime franquiste a bénéficié, au lendemain de la victoire alliée, du renversement de situation qui a substitué la Russie soviétique à l’Allemagne dans le rôle d’antagoniste des Anglo-Saxons.
Le rôle prépondérant que les événements extérieurs ont joué dans l’histoire de l’Espagne depuis 1939 explique la part importante que nous avons faite, dans cet ouvrage, aux réactions espagnoles face à la Seconde Guerre mondiale.
Chapitre 1
Año de la victoria
Mars 1940. Sur la rive droite de la Bidassoa, quelques réservistes montent la garde. Uniformes délavés, dont on n’arrive plus à deviner s’ils furent kaki ou bleu horizon. L’armement est à l’avenant : un jeune officier prend un fusil des mains d’un soldat et me le montre avec un sourire amer et résigné :
“Fusil Gras, modèle 1874 ; on a vidé les magasins pour nous...
- Vous n’avez pas d’armes automatiques ?
- Quelques mitrailleuses et fusils-mitrailleurs répartis tout au long de la frontière, de Cerbère jusqu’ici.
- Et les effectifs ?
- Insignifiants.
- Vous ne craignez pas une attaque éventuelle, venant de l’autre côté ?
- Évidemment ; je ne sais pas très bien avec quoi nous l’arrêterions, d’autant plus que les Espagnols possèdent, depuis leur guerre, d’excellentes armes modernes. Mais je n’ai pas l’impression que ceux qui sortent de la guerre civile aient la moindre envie de “remettre ça” pour l’instant.
- Franco ne leur demandera peut-être pas leur avis, et il doit bien quelque reconnaissance à ses amis allemands.
- Oui, et le spectacle que nous donnons ici doit être pour lui assez encourageant. Ce qui nous sauve, au moins provisoirement, c’est que, si les canons se sont tus sur les champs de bataille d’Espagne, la moitié du pays attend de pouvoir prendre sa revanche sur l’autre. Et l’intervention de l’Espagne dans notre guerre fournirait peut-être une trop belle occasion. Cela, les dirigeants espagnols le savent bien. Vous pourrez d’ailleurs en juger, puisque vous franchissez la frontière.”
À l’autre extrémité du pont international, tout n’est qu’uniformes neufs, discipline, rigidité. Le commandement espagnol de frontière tient évidemment à accentuer le contraste. Au moment où j’arrive devant les bâtiments de la douane s’opère la relève du poste de garde. Des soldats, casqués à l’allemande, exécutent leurs mouvements dans un style mécanisé. Lorsqu’on a connu, avant 1936, ces invraisemblables défilés de troupes vêtues de haillons et chaussées d’espadrilles, on se rend compte que l’Espagne a du moins gagné une chose à sa guerre civile : elle s’est donné une armée d’apparence moderne.
Les formalités de frontière sont longues. À côté du policier espagnol en uniforme, qui me pose quelques questions, se tient, impassible et muet, un personnage en civil, vêtu de gris clair.
“Un agent de la Gestapo, me glisse mon voisin à l’oreille, il y en a comme cela à tous les postes frontières.”
Les douaniers opèrent minutieusement, avec la plus extrême correction. Davantage qu’aux cigarettes, aux parfums et aux bas de soie, ils s’intéressent à la production intellectuelle en provenance de l’étranger. Des différents hebdomadaires emportés pour le voyage, seul Gringoire trouve grâce ; les autres journaux me sont enlevés. Il en est de même de l’ouvrage de Rauschning : Hitler m’a dit... Je proteste avec véhémence :
“Mais pourquoi ?
- Ouvrage interdit en Espagne.”
Un de mes compagnons de voyage, un ingénieur belge, a suivi la scène d’un oeil amusé.
“On voit que vous ne connaissez pas encore la censure espagnole. Savez-vous ce que l’on a voulu me confisquer à mon dernier passage ? Une édition illustrée des Lettres de mon Moulin. Un douanier soupçonneux, ayant ouvert le livre à la page du Curé de Cucugnan, a subodoré qu’il devait s’agir de littérature antireligieuse. Il a fallu recourir au contrôleur pour me faire restituer le volume. ”
Nous avons franchi les deux kilomètres qui séparent le pont international de la petite ville d’Irun, et les traces navrantes de la guerre civile apparaissent de toutes parts. Au long de la rue principale, il ne reste pas une seule maison intacte ; la plupart ne sont que décombres, et l’herbe commence à croître parmi les ruines. Sur les quelques pans de murs restés debout se détachent des inscriptions fraîches, qui livrent à la méditation des passants de fortes maximes signées Franco ou José Antonio : Une nation divisée est une nation perdue - L’Espagne est pour tous les Espagnols . Qu’en pensent les vaincus ? Un peu plus loin, à un carrefour, un panneau de bois annonce : Route de guerre n° 1. Car le gouvernement a imaginé d’organiser des circuits touristiques à travers les principales zones de combat. Tout rappelle la guerre ; rien n’annonce l’apaisement et l’oubli.
Le matériel ferroviaire, déjà bien médiocre autrefois, porte, lui aussi, les stigmates de la lutte, Le train qui doit nous emporter à Madrid est composé de wagons disparates, presque tous en bois. Malgré la nuit tombée, les compartiments de troisième classe sont à peine éclairés. Le problème de l’obscurcissement en temps de guerre a été résolu de façon radicale : la plupart des lampadaires sont brisés ou vides ; de-ci de-là des fils électriques pendent au plafond. Les compartiments de première, mieux éclairés, montrent des banquettes maculées et parfois à demi enfoncées. Cependant, de l’autre côté du quai, un wagon postal fraîchement peint porte en lettres métalliques dorées l’inscription FRANCO, FRANCO, FRANCO, qui provoque quelques sourires sur le visage des Français qui la déchiffrent.
Dans le même compartiment que moi ont pris place, outre l’ingénieur belge, deux officiers espagnols et deux civils — vraisemblablement des commerçants. Ceux-ci échangent des souvenirs sur la période de guerre civile. L’un d’eux a vécu caché à Madrid pendant trois ans ; l’autre, après s’être réfugié dans une légation étrangère, a réussi à quitter la capitale et à rejoindre, à travers la France, sa famille qui se trouvait en vacances dans le pays basque lorsque éclata le “glorieux mouvement national”. Les deux officiers parlent de la campagne militaire qui, six mois plus tôt, a abouti à l’écrasement de la Pologne, et évoquent certains épisodes de la guerre d’Espagne, où s’est révélée la supériorité du matériel allemand. Bientôt la conversation se fait générale, et chacun se lance dans des pronostics sur l’évolution prochaine du conflit européen. Tous tombent finalement d’accord pour prévoir que, tôt ou tard, la France et l’Angleterre seront acculées à demander la paix. Mon compagnon belge et moi affectons de ne pas comprendre l’espagnol, pour échapper à la crispante envie de riposter à quelques propos sur la “pourriture” des pays démocratiques adversaires de l’Allemagne.
L’aube se lève lorsque le train arrive à la station de l’Escorial. La masse grise du palais de Philippe II se détache vaguement dans le jour encore incertain. Quelques kilomètres encore, et nous entrons dans ce qui fut, pendant trois ans, le théâtre de la “bataille de Madrid”. Là s’était développée, avant 1936, toute une banlieue de résidence avec ses villas blanches surmontées de roues éoliennes élevant l’eau des puits. De tout cela, il ne reste plus que ruines. Les maisons éventrées montrent le squelette de leur architecture ; les moulins ne sont plus que des carcasses noires où pendent des ailes de métal balancées par le vent.
“Ce sont des avions français qui ont fait cela”, dit une voix à mon oreille.
Je me retourne et me trouve face à face avec l’un des voyageurs espagnols de mon compartiment. Je hausse les épaules. À quoi bon répondre, évoquer ceux qui sont morts sous les balles allemandes ou italiennes dont, tout à l’heure, lui-même vantait l’efficacité. Celui qui me parle appartient au clan des vainqueurs. Si le sort de la guerre avait été autre, à ma place, peut-être, un voyageur allemand s’entendrait dire : “C’est vous qui avez fait cela.”
À mesure que nous approchons de la capitale, la désolation s’accentue. Le quartier de la Cité universitaire, dont chaque immeuble fut transformé en blockhaus, est complètement ravagé. Enfin, nous entrons dans la gare du Nord, qui conserve toutes les cicatrices de la bataille : charpentes métalliques tordues, verrières brisées, bâtiments criblés de mitraille.
Le centre de Madrid paraît, en revanche, avoir peu souffert, et c’est une heureuse surprise pour qui revient dans la capitale, car, pendant trois années, les communiqués des belligérants n’ont cessé d’insister sur l’ampleur des bombardements et sur la gravité des destructions qu’ils ont provoquées. Aux environs de la Puerta del Sol, siège du ministère de l’Int’erieur, quelques maisons se sont effondrées sous des bombes d’avion, et rien n’a été fait encore pour relever ou déblayer les ruines. Mais, dans les autres quartiers centraux, on a peine à trouver la trace des bombardements d’artillerie ou d’aviation. Plus fréquents sont les témoignages des fusillades et des petites batailles de rues qui ont marqué, dans la capitale même, les débuts de l’insurrection franquiste. Certaines façades sont toutes constellées de traces de balles ; çà et là le rideau de fer d’un magasin ou d’un entrepôt, tordu et percé, conserve le souvenir de quelque tragédie particulière, perdue dans la grande tragédie de l’Espagne : quelques hommes, retranchés ici, ont-ils vendu chèrement leur vie ? Ou bien ce lieu a-t-il vu le dénouement d’un de ces paseos sanglants, d’un de ces enlèvements suivis d’une exécution sommaire qui furent fréquents au début de la “période rouge” ?
Il faut revenir à la périphérie de la ville pour retrouver l’impression du champ de bataille. Les quartiers qui surplombent le Manzanares et font face à la Cité universitaire s’offraient comme objectif aux canons des troupes “nationales”. Ils ne comportent pas une seule maison intacte, et le parc qui les prolongeait vers la rivière a été littéralement tondu par la mitraille.
Cependant, m’explique l’ami espagnol qui me guide, la vie continuait quasi normale sous la menace constante des bombardements. À quelques centaines de mètres de la ligne de feu, où les tramways amenaient les combattants, les cinémas fonctionnaient, les ménagères faisaient leur marché. De temps à autre, une bombe ou un obus fauchait quelques personnes faisant queue à l’arrêt d’un tram ou devant une salle de spectacle ; une maison parfois s’effondrait, ensevelissant ses habitants ; puis la vie reprenait, rythmée par le grondement de la canonnade et le cri des sirènes.
Nous arrivons enfin à ce qui était le front de Madrid. La vaste avenue qui conduit à la Cité universitaire est bordée par des restes de fortins et de tranchées. De part et d’autre de la route, des écriteaux ont été plantés ; ils disent simplement : Ellos, Nosotros (“Eux”, “Nous”).
“Eux”, c’étaient les défenseurs de Madrid, les “rouges” ; “Nous”, c’étaient les hommes de Franco, arrivés sous les murs de Madrid quelques semaines seulement après le début du soulèvement, mais qui, pendant trois ans, furent arrêtés aux portes de la capitale. Entre les uns et les autres, la largeur de la route constituait le no man’s land à travers lequel s’échangeaient les coups de fusil, les injures et les quolibets. Et l’on se rend compte ici du singulier aspect qu’a revêtu souvent cette guerre d’Espagne, guerre domestique, où s’affrontaient moins des unités organisées que des hommes.
“À combien estimez-vous le nombre des victimes de la guerre civilc ? demandai-je à mon guide.
- Cela dépend.
- Cela dépend de quoi ?
- Si vous entendez par “victimes de la guerre” ceux qui sont tombés sur les champs de bataille dans des combats réguliers, leur nombre ne s’élève pas à un demi-million, chiffre déjà énorme pour un pays de vingt-trois millions d’habitants. Mais si vous comprenez sous ce terme tous ceux qui ont été fusillés, avec ou sans jugement, tous ceux qui ont été massacrés lors de la reprise d’une ville ou d’un village par l’un ou l’autre parti, vous pouvez aisément doubler ce chiffre.”
Chapitre 2
“Une, Grande, Libre”
Les traces morales de la lutte sont plus profondément marquées que les traces matérielles. Sur Madrid pèse une anormale tristesse ; la ville, jadis si exubérante, semble repliée sur elle-même. Il n’est sans doute pas une seule famille où la guerre n’ait laissé quelque deuil. Nombreuses sont celles qui ont eu à déplorer des morts dans l’un et l’autre camp, et qui, dans le débat entre les “rouges” et les “blancs”, ne peuvent que garder une douloureuse impartialité.
Toute conversation dérive bientôt vers les atrocités qui ont donné à la guerre civile un caractère inexpiable.
“Dans cette maison était installée une tchéka. C’est là que mon père a été torturé ; c’est de là qu’il est parti pour la “promenade” ( paseo ) dont il n’est pas revenu. — ”J’avais deux frères ; l’un se trouvait à Madrid lorsque éclata l’insurrection de juillet 1936. Il fut naturellement incorporé dans l’armée républicaine et trouva la mort dans les premiers combats de la Cité universitaire. L’autre était avocat à Oviedo, et s’était affilié à la Phalange ; il a disparu au début d’août 1936, et nous n’avons jamais pu retrouver sa trace. Sans doute a-t-il été exécuté dans la période trouble qui a précédé l’occupation de la ville par les nationalistes.”
Ce que la terminologie officielle appelle la “Libération”, c’est-à-dire la reconquête de certaines villes par les armées franquistes, s’est traduit par des excès qui ne le cédaient en rien à ceux qu’avaient commis précédemment les “rouges” : de petites villes, qui avaient opiniâtrement résisté jusqu’au bout, furent livrées aux troupes maures qui les mirent à sac. Haines politiques et rancunes privées trouvèrent l’occasion de s’assouvir sans danger. Certaines bourgades sortirent plus qu’à moitié dépeuplées de cette double série de proscriptions, qui en firent des villages de veuves et d’enfants. C’est là surtout, dans les petites villes et les villages, que l’on peut mesurer le tragique héritage moral de la guerre. Dans une capitale, la soif de revanche garde un caractère général et se dissout en quelque sorte dans l’anonymat ; ici, au contraire, les haines sont personnelles, et le désir de vengeance est orienté vers des buts précis. Chacun sait ce qu’a fait son voisin dans ces années terribles.
“Vous voyez cette maison, de l’autre côté de la rue, me disait une paysanne de la Sierra de Gredos, c’est là qu’habite l’assassin de mon fils. C’est lui qui présidait le “tribunal” qui l’a condamné à mort, parce qu’il était affilié à l’UGT (Union générale des Travailleurs). Aujourd’hui, il est chef local de Phalange, et personne n’oserait s’en prendre à lui. Mais quand viendra la segunda vuelta... ”
Combien d’Espagnols attendent ainsi la segunda vuelta, le second tour, qui leur permettra de régler les comptes pendants ? Quand l’Espagne sortira-t-elle de ce cercle de haines et de vengeances ?


“Eux”, “Nous” : ces deux mots qui s’opposent sur les panneaux plantés devant les tranchées de la Cité universitaire ne sont-ils pas le symbole même de la situation de l’Espagne au lendemain de la guerre civile ? Le canon s’est tu depuis quelques mois, mais l’Espagne reste aussi profondément divisée que lorsque les deux moitiés d’elle-même s’affrontaient sur les champs de bataille, et tout contredit la devise que s’est donnée la nouvelle Espagne : Une, grande, libre.
Sans doute cette opposition n’est-elle pas immédiatement sensible pour l’étranger qui vient de franchir la frontière. Partout s’étalent des affirmations de concorde et d’unité. Mais le slogan du régime est contredit non seulement par la situation faite aux vaincus, mais par les divergences qui, au lendemain même de la victoire, sont apparues dans le camp des vainqueurs.
Le soulèvement militaire de 1936 a groupé, derrière les chefs militaires qui en prirent l’initiative, des éléments disparates unis par une commune répulsion contre l’anarchie et les lamentables excès qui marquèrent les derniers mois de la république espagnole. La nécessité de donner un chef unique à l’insurrection amena — après la mort accidentelle du général Sanjurjo, tué dans un accident d’aviation — la Junta de généraux, constituée à Burgos, à désigner le général Franco comme chef de l’État espagnol en même temps que généralissime des armées “nationales”. Que cette désignation fût fonction des circonstances exceptionnelles que traversait l’Espagne, et n’impliquât point la prolongation indéfinie des pouvoirs du “Caudillo”, nul n’en doutait alors. À de multiples reprises, au cours des années suivantes, les généraux qui composaient la Junta ont discrètement rappelé au généralissime qu’en lui déférant alors une autorité nécessaire ils n’avaient pas entendu la lui confier à perpétuité.
Une grande partie des chefs de l’armée voyaient, dans une restauration monarchique, la conséquence logique de la victoire nationaliste. L’infant Don Juan, fils d’Alphonse XIII, avait sanctionné cette interprétation en offrant ses services — non acceptés par Franco — à la cause des “rebelles”. Lorsqu’il apparut que Franco n’entendait point céder à d’autres la tâche périlleuse de gouverner l’Espagne, la déception fut grande chez les partisans de la monarchie “légitime”.
Elle fut plus grande encore chez les “carlistes”, qui avaient renouvelé leur vieille tradition insurrectionnelle contre le gouvernement républicain, coupable d’attenter aux libertés locales et de persécuter l’Église. Les unités de requetés portant comme emblème la boina (béret basque) rouge, eurent un rôle essentiel sur les champs de bataille, où leur ardeur les plaça souvent à la pointe des combats. Mais ils constituaient, dans le camp nationaliste, un élément dangereux par son esprit particulariste. L’habileté de Franco fut, en avril 1937, d’intégrer les traditionalistes au sein du parti unique à tendance totalitaire, qui prit comme programme celui de la Phalange. Aussi, bien qu’elle ne représentât au moment où éclata l’insurrection qu’un groupement d’importance et de force secondaires, la Phalange recueillit tous les bénéfices du fameux “décret d’unirication” du 19 avril 1937 ; elle devint la base du régime auquel elle apporta son idéologie et sa doctrine.
Idéologie et doctrine sans nulle originalité. José Antonio Primo de Rivera, fils du dictateur qui avait gouverné l’Espagne de 1923 à 1930, et fondateur de la Phalange, fit preuve de plus de courage dans sa vie que de vigueur dans sa pensée. Les discours qu’il prononça et les articles qu’il écrivit entre 1933 et 1936 — Bible du Phalangisme — sont surtout une suite de déclamations sonores contre la démocratie, malfaisante invention française, et contre un certain Jean-Jacques Rousseau — un Rousseau caricatural et diabolique, à l’usage des catéchismes — rendu responsable de tous les maux qu’a soufferts l’humanité, et plus particulièrement l’Espagne, depuis un siècle et demi. Les phrases redondantes que, depuis la victoire franquiste, répète la radio espagnole au début de chacune de ses émissions, en les annonçant d’un solennel “José Antonio a dit... ”, sont généralement de médiocres aphorismes qui ne dépareraient pas une anthologie de l’éloquence électorale.
Le manque d’originalité du régime phalangiste se traduit par le constant démarquage des formules, des institutions, des modes mêmes, du fascisme italien ou du national-socialisme allemand. Il leur a emprunté non seulement la conception totalitaire de l’État, le système du parti unique appuyé sur une milice armée, mais jusqu’au salut “bras en haut”, rendu obligatoire par décret. Aux chemises noires italiennes, aux chemises brunes nazies, ont répondu les chemises bleues de la Phalange. L’Espagne nouvelle s’efforce d’adapter à son usage toute la mise en scène extérieure, les grandes concentrations de masses humaines, les défilés aux flambeaux, les manifestations spectaculaires, toute cette discipline automatique, tout cet unanimisme de commande si étranger à l’âme individualiste de l’Espagne, et qui suscite d’ironiques commentaires chez les ennemis du régime.
La glorification posthume — l’apothéose pour mieux dire — de José Antonio a donné lieu, à l’automne 1941, à l’une de ces premières démonstrations à grand spectacle. Le gouvernement a décidé de transférer à l’Escortai, panthéon des rois d’Espagne, les restes du “Fondateur” exécuté en 1936 à Alicante, après un procès qu’il soutint avec une parfaite fermeté d’âme. D’Alicante, où il reposait jusque-là, son cercueil a été transporté à dos d’homme en un lent cortège qui poursuivait sa route la nuit à la lueur des torches. Pendant dix jours, la presse n’a été occupée que du compte rendu des cérémonies organisées au passage de cette procession funèbre, et qui ont culminé en une grande manifestation de deuil officiel lors de l’arrivée du convoi dans la capitale. Enfin, en une dernière étape nocturne, le corps du Fondateur a été porté à l’Escorial, où il a reçu les honneurs qu’aucun souverain n’avait obtenus. Tandis que Charles Quint et Philippe II reposent de chaque côté du chœur, c’est au pied même du maître-autel qu’ont été inhumés les restes de José Antonio.
À cette manifestation symbolique répondent des réalités plus concrètes : pendant toute la fin de l’année 1939 et dans les premiers mois de 1940, une série de décrets pris de la seule autorité du Caudillo donnent un caractère “définitif” aux institutions créées pendant la guerre civile, et consacrent la mainmise de la Phalange sur un certain nombre d’attributions essentielles de l’État.
La Phalange — dont Franco est “chef national” — régularise elle-même son organisation. Au sommet se trouve une Junta politique composée d’une vingtaine de membres, et qui doit connaître de tous les grands problèmes de politique intérieure et extérieure. Le Caudillo en a donné la présidence à son beau-frère, Ramón Serrano Suñer, avocat de talent, qui incarne, aux yeux de l’opinion, la germanophilie la plus outrancière. Le Conseil national de Phalange , dont les membres sont également choisis par le chef de l’État, constitue, à côté de la Junta, organe exécutif, une sorte de parlement phalangiste appelé à traiter de toutes les grandes questions d’intérêt national. En fait, aucun de ces deux organismes ne jouera, dans la politique générale de l’Espagne, le rôle important qui lui est accordé en principe.
Beaucoup plus importants, par leur action pratique, sont les différents “services” phalangistes qui font parfois double emploi avec des services d’État existant antérieurement. La Délégation des Ser vices extérieurs , chargée d’organiser la propagande espagnole à l’étranger (et ainsi de “faire du renseignement” au profit de la Phalange), se trouve en constante rivalité avec les services diplomatiques normaux ; les Services d’Informatian et d ‘ Investigation constituent une police politique travaillant pour le compte du Parti. Un peu plus tard, la Délégation d ’ Éducation nationale s’annexera un certain nombre d’attributions relevant jusque-là du ministère de l’Intérieur et du ministère de l’Instruction publique.
La Phalange a le monopole de l’action sociale, grâce à deux organismes : le Secours social (qui s’appela d’abord à la façon allemande Secours d’hiver ) et la Phalange féminine. Celle-ci a comme “chef” Pilar Primo de Rivera, sœur du “Fondateur”. Enfin, la formation de la jeunesse est confiée à la Délégation des organisations de jeunesse dans laquelle sont encadrés les jeunes gens jusqu’à l’âge de seize ans. Ici encore, l’imitation des modèles étrangers est patente : aux balillas italiennes répondent les flechas espagnoles. Ces organisations de jeunesse, qui donnent une formation militaire à leurs membres, préparent leur intégration à la Milice phalangiste, organisation paramilitaire totalement indépendante de l’armée régulière, et que les chefs de celle-ci regardent avec une certaine méfiance.
La vie locale, comme la vie nationale, est encadrée par le Parti : chaque province a son chef provincial de Phalange, qui cumule ses fonctions avec celles de gouverneur civil, ce qui lui donne une autorité considérable. Chaque “pueblo”, jusqu’au plus petit, a sa section de Phalange, avec un “chef local”, que l’absence de toute possibilité de réaction de la part des adversaires du régime transforme souvent en un tyranneau de village.
Mais le moyen d’action le plus efficace que possède la Phalange est le contrôle presque absolu qu’elle s’est fait attribuer sur la vie économique et les classes ouvrières, par l’intermédiaire des syndicats. Le mouvement phalangiste se présente comme inspiré d’un haut idéal social également éloigné du marxisme et du libéralisme capitaliste : “Nous répudions, dit son programme, le système capitaliste, qui se désintéresse des besoins du peuple, déshumanise la propriété privée et agglomère les travailleurs en masses informes, favorisant la misère et le désespoir. Notre sentiment spirituel et national répudie également le marxisme. Nous orienterons l’élan des classes populaires, aujourd’hui dévié par le marxisme, vers l’exigence de leur participation directe à la grande tâche de l’État national.”
Cette “orientation” s’est faite sous la forme autoritaire. En prenant l’appellation de “national-syndicaliste”, le nouvel État a paru moins soucieux de faire des syndicats un organisme de défense ouvrière qu’un moyen de surveillance des classes populaires. Il n’existe qu’une seule organisation syndicale, celle de la Phalange, à laquelle l’affiliation est obligatoire. Mais la plupart des ouvriers se sentent étrangers à une vie syndicale à laquelle ils ne participent que passivement, les dirigeants syndicalistes étant, à tous les degrés, nommés directement par les autorités du Parti, et choisis parmi ceux dont l’orthodoxie politique est de bon aloi.
Mais la Phalange peut prétendre avoir ainsi le monopole de la représentation des classes travailleuses. À ce titre, elle intervient, à travers les “syndicats verticaux”, dans tous les domaines de l’activité économique : production, répartition, fixation des prix et des salaires. Le résultat est de permettre à la Phalange et aux syndicats, en fixant les prix à la production et les prix à la consommation, de prélever une notable contribution sur l’ensemble du revenu national.


L’exploitation de la victoire commune au profit quasi exclusif de l’un des vainqueurs — et non le plus efficace, au dire de ses adversaires — provoque de vifs mécontentements chez les autres participants de la “croisade”, qui se voient relégués au second plan et obligés de s’incorporer à un ordre nouveau fort différent de celui pour lequel ils avaient cru combattre. Les plus amers sont les requetés, officiellement intégrés, par le décret d’avril 1937, dans le parti unique qui a pris le nom de Phalange espagnole traditionaliste, mais qui ne se sentent aucune communauté intellectuelle avec la doctrine phalangiste dont les tendances totalitaires heurtent leur sentiment catholique. En outre, la politique strictement centralisatrice du nouvel État espagnol est en opposition avec leur attachement aux traditions et aux libertés locales. Si la Communion traditionaliste ne possède, dans la capitale et dans la majeure partie du territoire espagnol, que des forces très réduites, il en est tout autrement dans les provinces basques et navarraises, où le sentiment particulariste est demeuré très vif et où la Phalange est particulièrement impopulaire. En dépit du caractère étroit et rétrograde de leurs conceptions politico-sociales, les carlistes bénéficient, dans tout un large secteur d’opinion, du prestige que leur a valu leur courage dans la guerre et leur désintéressement (plus ou moins forcé) dans la paix. Les incidents assez fréquents entre phalangistes et requetés réjouissent toujours le public, en dépit du silence dont les couvre la presse.
Les royalistes “orthodoxes”, qui souhaitent la restauration de la monarchie au profit de l’infant Don Juan, second fils d’Alphonse XIII (le fils aîné, Jaime, a renoncé à ses droits), sont dans une situation plus équivoque. Plus “politiques” que les rerquetés, ils se rendent bien compte de la difficulté d’une restauration immédiate, qui pourrait conduire au renouvellement des événements de 1931. Franco a soin de faire entendre que, lorsque l’heure sera venue, lorsque la situation intérieure de l’Espagne sera consolidée, il laissera la place à la monarchie. Mais il entend que le futur monarque conserve les principes et les institutions dus au régime national-syndicaliste et garde à la Phalange un rôle éminent dans l’État. Or ni le prétendant, ni les partisans convaincus de la monarchie n’acceptent une pareille hypothèque, qui serait lourde à porter. Dans ces conditions, les monarchistes apportent une collaboration qui n’est pas exempte de réticences. Eux non plus ne ménagent pas leurs critiques à la Phalange et à ses dirigeants.
Une des forces du monarchisme réside dans les cadres supérieurs de l’armée : la plupart des généraux et des colonels, formés dans les écoles militaires avant 1931, restent fidèles au principe monarchique. En revanche, les officiers des grades inférieurs, aspirants, lieutenants, capitaines, sont ardemment franquistes. C’est sur les champs de bataille de la guerre civile qu’ils ont conquis leurs galons. Officiers de fortune, d’un niveau technique et intellectuel souvent médiocre, ils se rendent compte que tout changement de régime entraînerait probablement une réduction des effectifs pléthoriques de l’armée, et risquerait de leur coûter leur situation. Or, si les soldes militaires sont très peu élevées, il existe d’importantes compensations : l’intendance fournit un abondant ravitaillement, dont une partie peut être revendue au marché noir et fournir un supplément de revenu appréciable.
Dans le camp des vainqueurs figure aussi la majeure partie de la bourgeoisie industrielle et commerçante, qui, par réaction contre les troubles sociaux de la période républicaine, a appuyé de ses vœux — et aussi de son argent — le glorieux mouvement national. C’est un homme d’affaires catalan, Juan March, qui s’est fait le bailleur de fonds des “nationalistes” et a servi d’intermédiaire entre eux et les grands établissements de crédit étrangers. Curieux type d’aventurier moderne, à propos de qui un ministre de la République avait déclaré en plein Parlement : “Il faut que la République en finisse avec M. March, sinon M. March en finira avec la République”. C’est la République qui a perdu le match...
Mais le monde des affaires espérait que la victoire franquiste amènerait, avec le rétablissement de l’ordre intérieur, le retour, au moins partiel, à la liberté économique. Or il s’est trouvé immédiatement ligoté par l’appareil interventionniste établi au profit de la Phalange et de ses syndicats. La satisfaction qu’il éprouve de ne trouver en face de lui qu’une masse ouvrière forcément docile est atténuée par les obstacles qu’oppose la légalité nouvelle à toute initiative en matière économique. Tout n’est pas égoïsme, du reste, dans l’attitude des gens d’affaires, des directeurs d’entreprises, des grands exportateurs qui boudent le régime. Ils se souviennent de la prospérité économique que le conflit de 1914-1918 a apportée à l’Espagne, grâce à une neutralité effective qui lui a permis d’être le fournisseur de tous les belligérants. La nouvelle guerre mondiale ne pourrait-elle pas être, pour l’Espagne, si elle gardait une attitude strictement neutre, “une bonne affaire” ?
L’Église catholique cspagnole — exception faite du petit groupe des catholiques basques — s’est rangée résolument derrière Franco. On ne saurait s’en étonner, si l’on songe aux tribulations qu’elle a subies sous la République, si l’on se rappelle les incendies d’églises et de couvents, et la persécution parfois atroce connue par le clergé dans la zone “rouge”. De son côté, le régime franquiste affecte, à l’égard de l’Église, la plus profonde vénération : “Notre mouvement, dit le programme de la Phalange, incorporera le sentiment catholique à la reconstruction nationale”. Cette incorporation s’est traduite par la restitution à l’Église catholique de son rang de religion d’État. “L’Église et l’État mettront en accord leurs attributions respectives, sans que soit admise aucune ingérence qui aille au détriment de la dignité de l’État”.
En dépit de cette formule restrictive, l’Église jouit d’une situation privilégiée, et son action dépasse largement le domaine proprement religieux. Non seulement ses biens lui ont été restitués, mais elle s’est vu confier, concurremment avec la Phalange, la formation morale de la jeunesse. Le clergé exerce un étroit contrôle sur les écoles publiques, dans lesquelles l’enseignement religieux est obligatoire à tous les degrés. Le crucifix est exposé dans toutes les salles d’écoles, dans tous les tribunaux, dans tous les bureaux officiels. L’assistance aux offices est une obligation pour les détenus des prisons comme pour les recrues de l’armée. L’État se fait l’exécuteur des sentences lancées par les prélats contre les ouvrages jugés suspects du point de vue dogmatique ou moral : il existe ainsi, en fait, une censure religieuse qui double la censure gouvernementale. Enfin, le curé joue, dans le ressort de sa paroisse, le rôle d’un fonctionnaire de l’ordre moral ; son satisfecit est exigé, au même titre que celui du chef local de Phalange, pour postuler certains emplois publics ou pour bénéficier de certaines mesures d’assistance.
La majeure partie du clergé — le clergé des campagnes surtout, d’un niveau intellectuel assez médiocre — a accepté avec joie cette “réparation” qui prend trop souvent l’aspect d’une revanche. Cependant, dans la haute hiérarchie catholique, et dans certains ordres religieux plus ouverts au sens des réalités, la sollicitude excessive du pouvoir à l’égard de l’Église n’est pas sans créer une certaine inquiétude. On se souvient du tribut de sang que l’Église espagnole a payé comme rançon de la situation privilégiée qu’elle occupait depuis des siècles, et l’on craint que la même cause détermine tôt ou tard les mêmes effets.
Un autre motif maintient en défiance une partie des hauts dignitaires du clergé : la doctrine phalangiste apparaît trop proche, par bien des points, des théories totalitaires condamnées à plusieurs reprises par la papauté. Ces condamnations n’ont fait l’objet d’aucun commentaire dans la presse, mais certains prélats les ont soulignées, soit du haut de la chaire, soit dans des instructions pastorales, en laissant clairement entendre que leur portée pouvait s’étendre au domaine intérieur espagnol.
Le plus ardent des prélats anti-phalangistes est l’archevêque de Séville, cardinal Scgura, homme autoritaire et peu propre aux compromissions. Ses démêlés avec les autorités locales de la Phalange, qui ont commencé dès la mise en place des nouveaux organismes officiels, font la joie des adversaires du Parti. Au printemps 1940, à l’occasion du premier anniversaire de la victoire franquiste, la Phalange a entrepris de faire peindre ou graver, sur les murs des églises, les noms de ceux qui, selon la formule consacrée, sont “morts pour Dieu et pour l’Espagne”. Cette initiative n’a rencontré généralement aucun obstacle de la part des autorités ecclésiastiques, mais à Sévillc elle a donné lieu à un sérieux conflit. À la demande du gouverneur phalangiste, l’archevêque a répondu que, “selon le canon 1178, il avait une grave obligation d’empêcher que l’église soit utilisée pour tout ce qui s’écartait de la sainteté à laquelle elle était destinée” et il a fait savoir que, s’il était passé outre à son interdiction, il lancerait contre les coupables les plus graves condamnations canoniques. Et le droit canon l’a emporté...
Les rapports de l’Espagne et de la papauté comportent également une part d’équivoque. Le régime affecte le plus profond respect à l’égard du chef de l’Église universelle. Mais la presse n’hésite pas à tronquer certaines déclarations pontificales jugées inopportunes. Au surplus, un grave problème reste pendant entre le gouvernement espagnol et le Vatican : l’Espagne désirerait obtenir la conclusion d’un Concordat qui donnât au chef de l’État le droit de désigner les évêques et archevêques. Le Vatican se refuse à cette solution, ce qui fait qu’en 1940 bon nombre de diocèses, dont le prélat est d’ecédé, restent sans titulaire.
Mais ces difficultés et ces controverses, que la censure a soin de dissimuler au public, ne sont connues que des initiés. Pour l’ensemble de l’opinion, il apparaît que l’Église apporte un soutien inconditionnel au général Franco, et qu’elle sanctionne de son autorité morale l’organisation et la politique du régime. Il est bien certain, du reste, que les excès mêmes de la guerre civile ont provoqué, surtout dans les classes bourgeoises, un renouveau de foi catholique, dont bénéficie indirectement le nouvel ordre politique.
Quelles que soient d’ailleurs les fissures qui, dès la fin de la guerre civile, sont apparues dans le bloc des vainqueurs, il est un facteur qui assure la cohésion des éléments hétérogènes qui y figurent : la haine des “rouges”, la crainte de cette segunda vuelta à laquelle aspirent les vaincus.


Il est fort difficile, surtout pour un étranger, de se faire une idée de ce que représente, au début de 1940, l’opposition au régime. Officiellement, tout le monde est franquiste, et la presse a pour principal emploi de vanter l’union qui s’est opérée derrière le Caudillo, et de convaincre les Espagnols qu’ils sont entrés, grâce à lui, dans une ère de prospérité, de félicité et de grandeur telle que l’Espagne n’en connut plus depuis le temps où le soleil ne se couchait pas sur les terres du roi catholique. Tout ce que décide, tout ce que fait le gouvernement est marqué du cachet de la plus haute sagesse, et la langue espagnole, cependant si riche en adjectifs, n’a pas assez d’épithètes laudatives pour célébrer les vertus et les réussites du nouveau régime.
Obtenir de l’homme de la rue une appréciation sincère de la situation est chose impossible : la crainte tient les bouches cousues. La répression n’est pas terminée et la loi châtie le fait de murmurar (rouspéter). D’ailleurs, ceux qui furent les animateurs de la résistance républicaine contre la rébellion franquiste — aussi bien les exaltés responsables des excès qui marquèrent l’année 1936, que les modérés qui tentèrent de discipliner les forces de la République — ne sont plus là. Ils sont morts, ou en prison, ou en exil. Ceux qui, par extraordinaire, ont pu sauver leur vie et leur liberté, se savent l’objet d’une surveillance toute spéciale et évitent tout propos compromettant. Ce n’est que progressivement qu’on peut pénétrer dans la réalité profonde du pays.
Combien y a-t-il de détenus dans les prisons d’Espagne ? Les chiffres les plus divers — et les plus invraisemblables — circulent dans le public. Tel vous parle sans sourciller de deux ou trois millions de prisonniers, ce qui, pour un pays de vingt-trois millions d’habitants, serait une proportion vraiment exorbitante. Il semble plus probable d’admettre le chiffre, déjà raisonnable, de quatre à cinq cent mille. Ce qui ne fait pas de doute, c’est l’énorme inflation pénitentiaire dont souffre l’Espagne. Si certaines prisons, en particulier la fameuse Cárcel Modelo de Madrid, ont été victimes de la guerre, elles ont été largement remplacées, quant à leur capacité, par d’autres locaux : des couvents, des écoles, des édifices industriels, et même des appartements, ont été transformés en centres de détention. Le gouvernement a bien décidé la mise en liberté provisoire des détenus purgeant des peines inférieures à douze ans de prison (c’est-à-dire de ceux à qui l’on n’a pu reprocher que des peccadilles), mais, comme la police opère quotidiennement de nouvelles arrestations, l’effectif des prisons ne diminue guère.
Les tribunaux ne peuvent travailler au même rythme que les services de la Sûreté générale. Aussi, la majeure partie des détenus sont-ils encore en prévention, et certains n’ont pas subi encore le moindre interrogatoire sur les faits qui leur sont reprochés. Les catégories les plus variées se côtoient dans les cellules et dans les cours, car la distinction entre “politiques” et “droit commun” reste fort incertaine. Le délit de rébellion englobe tous ceux qui, par la parole, la plume ou les armes, se sont opposés au soulèvement franquiste ; des intellectuels — médecins, avocats, professeurs, journalistes — restés fidèles jusqu’à la fin à la République sont rassemblés pêle-mêle avec les criminels, les profanateurs d’églises et de tombeaux, toute la tourbe dont l’action incontrôlée a lourdement pesé sur le destin de la Deuxième République espagnole.
Bon nombre de détenus, ayant appartenu aux partis républicains modérés, ont le privilège de cumuler deux temps de prison : incitercérés au temps de la dictature rouge comme suspects de modératisme, ils n’ont été délivrés, au moment de la “libération”, que pour être remis sous les verrous quelques jours plus tard par la police franquiste, en raison de leurs antécédents politiques.
Mais les prisons sont loin de contenir tous ceux qui ont à rendre des comptes au nouveau régime. Le nombre des détenus est très inférieur à celui des gens placés en liberté provisoire, et soumis à toutes sortes de mesures restrictives de leurs mouvements et de leur activité : interdiction de sortir de leur lieu de résidence sans un sauf-conduit spécial, prohibition d’exercer non seulement des emplois publics, mais encore certaines professions privées. S’il fallait admettre, comme le proclament les voix officielles, que nul n’a été frappé en raison de ses opinions politiques, et que toutes les condamnations répondent à des délits passibles du droit commun, Madrid rendrait largement des points à Cayenne.
Pour “liquider les responsabilités nées de la guerre civile”, les tribunaux ordinaires ne suffiraient pas, en dépit de la qualification de droit commun donnée à beaucoup de délits de nature politique. Ce sont les conseils de guerre qui jugent le crime de “rébellion” selon les règles du Code de justice militaire, et qui portent des sentences sans appel.
Combien de condamnations capitales ont été dictées depuis la libération ? Aucun chiffre n’a été donné, mais, au voisinage de certaines prisons, le bruit des feux de peloton constitue encore fréquemment le lugubre réveille-matin des habitants. D’autres meurent silencieusement sous l’étreinte affreuse du garrot — vieille méthode espagnole.
Le Tribunal spécial pour la répression du communisme et de la maçonnerie , créé en février 1940, constitue la pièce la plus originale de l’appareil répressif espagnol. Le décret d’institution de ce tribunal comporte un exposé des motifs qui ne manque pas de saveur : les francs-maçons sont accusés d’avoir été la cause de tous les malheurs de l’Espagne depuis l’installation du premier roi Bourbon sur le trône de Madrid ; c’est à eux qu’est due la perte de l’Empire colonial cspagnol ; ce sont eux qui sont responsables de toutes les guerres civiles qui ont désolé l’Espagne durant tout le siècle dernier ; ce sont eux, enfin, qui ont provoqué la chute de la dictature du général Primo de Rivera.
La loi déclare que franc-maçonnerie et communisme ne constituent qu’un seul et même délit, et considère comme circonstance aggravante le fait d’avoir appartenu aux degrés supérieurs de l’ordre maçonnique. Toutefois, l’abjuration et la dénonciation d’autres “coupables” pourront être une raison absolutoire. Par sa procédure, le tribunal tient le milieu entre le conseil de guerre et l’inquisition : c’est un général qui le préside, mais le procureur demande à l’accusé s’il a eu connaissance de l’Encyclique pontificale excommuniant les francs-maçons... De plus, un énorme candélabre contenant un cierge éteint rappelle à l’accusé la sanction dont le frappe l’Église. Le minimum de la peine est un emprisonnement de douze années, entraînant la privation des droits civiques et l’inaptitude à tous les emplois publics.
Enfin, tout au bas de la hiérarchie des réprouvés, figure la masse innombrable des “épurés”, de ceux à qui il est impossible de reprocher aucun acte concret tombant sous le coup des lois pénales, mais qui, en raison de leur idéologie, sont frappés de multiples incapacités : interdiction de séjour dans la capitale, exclusion de certaines fonctions publiques ou privées. Quantité de médecins, d’avocats, de professeurs se trouvent ainsi empêchés de gagner normalement leur vie, et constituent un monde de déclassés où fermente la haine du régime.
Quant aux masses populaires, elles semblent complètement inertes, tout absorbées par le difficile problème de l’existence quotidienne. Un an après sa “libération”, Madrid donne encore l’impression d’une ville assiégée : les boutiques sont vides ou garnies seulement de quelques boîtes de conserve de poisson ; les denrées de première nécessité manquent ou se vendent à des prix inabordables au consommateur moyen — car, tandis que le coût de la vie ne cesse de monter, le gouvernement a décrété le maintien des salaires au taux de 1936. Si l’on évite par prudence les conversations politiques, la situation économique fournit matière à des commentaires acerbes, et il n’est pas rare d’entendre affirmer, dans les quartiers populaires, que Madrid était mieux approvisionné aux pires moments de la guerre civile qu’il ne l’est depuis la victoire franquiste.
C’est contre la Phalange que se porte surtout l’exaspération produite par la difficile situation économique, puisque c’est elle qui règle, par l’intermédiaire des syndicats, la répartition des produits. Bien vite l’opinion populaire a associé l’interventionnisme économique de la Phalange au développement du marché noir — ou, de son nom espagnol, du straperlo.
Il y aurait une belle étude sémantique à faire sur les origines et l’évolution du mot straperlo, qui, avec ses dérivés — straperlismo  : pratique du straperlo , et straperlista  : celui qui vit du straperlo — restera sans doute dans la langue espagnole et sera quelque jour accepté par l’ Académie de la Langue dans son dictionnaire... Il faut remonter jusqu’aux temps de la République pour en retrouver l’origine première. Le chef du gouvernement, Alexandre Lerroux, avait la réputation de se montrer peu scrupuleux en matière financière et de fermer les yeux sur certaines pratiques douteuses de son entourage. Or il se trouva que trois hommes d’affaires, répondant aux noms de Strauss, Pérez et Lôpcz, introduisirent en Espagne un jeu de roulette d’un système nouveau, qu’ils se proposaient d’installer dans certains casinos et auquel ils avaient donné un nom dérivé des leurs : straperlo . Le Conseil des ministres, appelé à se prononcer sur leur projet, autorisa d’abord l’installation du straperlo au casino de Saint Sébastien ; puis, craignant les interprétations de la malice populaire, annula l’autorisation concédée. Mais certains ministres éprouvèrent le désir d’essayer, au moins une fois, le nouveau jeu, et organisèrent une partie discrète dans le palais du gouvernement. L’histoire s’ébruita, et l’opposition, trop heureuse de prendre le gouvernement en flagrant délit, essaya de donner à cette affaire la proportion d’un gros scandale. Le mot de straperlo devint le synonyme d’opération clandestine et douteuse, en sorte que, lorsque les circonstances amenèrent le développement du marché noir, le terme de straperlo s’y appliqua d’office.
Or, en matière de marché noir, l’Espagne avait quelques bonnes années d’avance sur les autres pays, au moment où éclata la Seconde Guerre mondiale. Le rationnement rigoureux auquel avait été soumise la zone rouge pendant la guerre civile avait déterminé naturellement l’apparition d’un commerce clandestin. Lorsque le nouvel État espagnol entreprit de réorganiser la vie économique, le marché noir était déjà florissant. Le mécanisme interventionniste placé entre les mains de la Phalange, loin d’en amener la résorption, ne fit en quelque sorte que le légaliser : au-dessus des straperlistes “détaillants”, les organismes répartiteurs devinrent les fournisseurs et les principaux bénéficiaires du commerce clandestin en gros.
Le résultat est d’accroître l’animosité populaire à l’égard des organisations phalangistes. Il n’est pas de bulo (faux bruit) qui, pour extravagant qu’il soit, ne trouve créance, dès l’instant qu’il attribue à un personnage officiel un enrichissement scandaleux fondé sur le commerce clandestin. Ce ressentiment est d’autant plus vif que le contraste est plus grand entre les différentes classes sociales. Si les magasins sont vides, les restaurants de luxe regorgent de clients, et il n’est pas de semaine, pendant l’année 1940, qui n’en voie s’ouvrir de nouveaux. Cependant, la misère la plus noire règne dans les quartiers périphériques, où des familles entières vivent dans d’infects taudis construits avec les débris des maisons détruites par la guerre. Malgré les mesures prises périodiquement par les autorités, les mendiants foisonnent dans les rues, et s’il se trouve parmi eux beaucoup de professionnels et de simulateurs, le cœur saigne parfois devant le spectacle d’enfants dormant demi-nus sous les porches ou au bord des trottoirs.
Bientôt ce peuple affamé trouvera une explication complémentaire à sa misère : s’il n’y a pas de pain ni d’huile en Espagne, c’est que toute la récolte part vers l’Allemagne et l’Italie, à qui le gouvernement franquiste paie en nature l’aide reçue pendant la guerre civile. Ainsi s’associent étroitement l’hostilité au régime et l’espoir de trouver, dans la guerre qui commence, l’occasion d’une revanche.
Chapitre 3
Neutralité
Le 3 septembre 1939, lendemain de l’entrée en guerre de l’Angleterre et de la France contre l’Allemagne, le général Franco a signé un décret de neutralité : l’Espagnc déclare rester étrangère au conflit des grandes puissances qui s’affrontent.
Neutralité obligée. L’ébranlement économique produit par la guerre civile rendrait impossible une intervention active dans la lutte, ou risquerait de rendre cette intervention plus périlleuse qu’efficace pour son alliée, si l’Espagnc se rangeait délibérément aux côtés de l’Allemagne. D’ailleurs, le gouvernement espagnol a de bonnes raisons à offrir pour justifier son inaction : n’cst-cc pas sur le sol ibérique que s’est déroulée la première phase de la lutte entre les démocraties et les puissances totalitaires ? L’Espagne n’a-t-elle pas déjà payé son tribut de sang à la cause de l’ordre nouveau ?
Il est une raison qu’évitent soigneusement d’évoquer les voix officielles ou officieuses chargées d’expliquer à l’opinion le pourquoi de l’attitude espagnole : c’cst la situation intérieure du pays. Sans doute les vaincus d’hier sont-ils bien incapables de reprendre les armes de leur seule initiative. Mais quelle magnifique opportunité s’offrirait à eux si le gouvernement franquiste engageait les hostilités avec la France et l’Angleterre ! Des encouragements précis et matériels pourraient ranimer la guerre intérieure et faire de la péninsule espagnole un “abcès de fixation” dans le conflit qui commence. Qu’advicndrait-il si les autorités françaises fournissaient des armes aux quelque deux ou trois cent mille républicains espagnols qui se sont réfugiés sur le sol français, après la débâcle des armées gouvernementales ?
Mais la neutralité à laquelle est tenue l’Espagne ne peut ressemblcr à celle qu’cllc avait observée durant la Première Guerre mondiale. Les vainqueurs d’aujourd’hui peuvent-ils oublier qu’ils ont conquis le pouvoir grâce à l’aide de l’Allemagne ? Les vaincus peuvent-ils renoncer à l’espoir que suppose pour eux une défaite des armées hitlériennes ? Supputer les chances de succès des belligérants, n’est-ce pas discuter les chances de durée du régime franquiste lui-même ?
Ainsi, même s’il n’existait pas, de la part des gouvernants cspagnols, un sentiment naturel de gratitude à l’égard du Troisième Reich, le souci de leur propre avenir leur interdirait de garder une attitude impartiale. Cette partialité comporte d’ailleurs des nuances. Au sein même du gouvernement, elles s’incarnent dans l’opposition entre le colonel Bcigbcdcr, ministre des Affaires étrangères depuis août 1939, et Serrano Suner, ministre de l’Intérieur, et président de la Junta politique de la Phalange.
Les deux hommes s’opposent fortement, au physique comme au moral : Beigbeder, grand, robuste, le visage mobile et expressif, a une spontanéité qui manque complètement à son rival. Cclui-ci, mince et d’apparence débile, offre le contraste d’un visage très jeune et d’unc chevelure précocement blanchic ; mais ce visage, qui veut être impénétrable, cache sous une impassibilité voulue une passion froide et des rancunes acharnées.
Bcigbcdcr, dont la carrière militaire s’est faite en grande partie au Maroc (où il a entretenu de bonnes relations avec les autorités de la zone française de protectorat), a davantage de sympathie pour les Alliés que pour l’Allemagne, et l’inimitié que, comme monarchiste, il porte à la Phalange, le renforce encore dans ces sentiments. Il croit à une guerre longue, où l’Allemagne finira par avoir le dessous. S’il n’est pas indifférent aux bénéfices que l’Espagne, pourrait, éventuellement, tirer d’une victoire allemande, il estime qu’il est, en tout cas, trop tôt pour prendre une position définie que l’évolution des événements pourrait rendre périlleuse. Son point de vue est partagé par la majeure partie des membres du gouvernement, et, semble-t-il, par Franco lui-même : la tactique la plus sûre est de “voir venir” ; il est opportun de cultiver les sympathies que l’Espagne peut trouver à Berlin. Quelques entorses à la stricte neutralité pourront être opportunes, afin de s’assurer, le jour du règlement final, une part du butin ; mais il ne faut pas dépasser les bornes au-delà desquelles l’Espagnc risquerait d’être entraînée dans un conflit armé que, de toute évidence, elle ne serait pas en condition de soutenir.
Scrrano Suñer, au contraire, mise à fond sur la carte allemande. Non point qu’il soit un admirateur inconditionnel du régime national-socialiste, dont certaines tendances heurtent ses sentiments de catholique. Mais il estime que l’avenir sera fait par l’Allemagne, et que l’intérêt de l’Espagnc est de témoigner résolument sa sympathie à la cause nazie. Par surcroît, Serrano Suner est farouchement hostile à la France et à l’Angleterre, qu’il accuse d’être responsables de la mort de ses deux frères, tombés sur les champs de bataille de la guerre civile. Or ses fonctions de président de la Junta politique et sa parenté avec le Caudillo lui assurent une influence qui dépasse le cadre de son ministère ; et les premiers succès militaires allemands ont renforcé sa position et affaibli celle de ses adversaires. Enfin, il a dans ses attributions le contrôle et l’orientation de la presse : c’cst lui qui “fait l’opinion” et élabore la vérité “officielle”.


Les journaux de Madrid, de même que ceux des capitales provincialcs, diffèrent peu, dans leur aspect, de ceux de l’époque antérieure. Quelques-uns, tel le vieil organe monarchiste ABC , ont survécu à la tourmente. D’autres quotidiens, portant des titres nouveaux — Arriba , Ya , Madrid — rappellent par leur aspect les journaux d’avant guerre sur les presses desquels ils s’impriment ; en effet, les anciens journaux républicains ont été placés sous séquestre, et leur matériel mis à la disposition de la presse nouvelle issue de la victoire franquiste. Madrid s’est substitué au Heraldo de Madrid, Informaciones a remplacé le quotidien socialiste Claridad, Ya a pris la succession de El Debate , journal des conservateurs catholiques.
Mais, si l’aspect de la presse est resté à peu près le même, l’esprit et le ton ont changé. Les journaux, autrefois si vivants et si variés, ne reflètent plus qu’un seul point de vue : celui de la Direction générale de Presse, c’cst-à-dirc celui du ministre de l’Intérieur.
Bien que l’on distingue, en principe, la “prcssc du Mouvcmcnt” de la presse dite “indépendante”, l’une et l’autre sont entièrement soumises à l’autorité de la Direction générale. C’cst elle qui nomme et destitue les directeurs et les rédacteurs en chef, c’est elle qui répartit le papier entre les journaux — incomparable moyen de pression et de sanction — c’est elle qui exerce la censure, c’est elle qui lance les mots d’ordre et orchestre les campagnes de presse. Un traitement de faveur est naturellement réservé à la presse du Mouvement qui, outre son organe central Arriba , possède un quotidien dans chaque capitale provinciale. Les journaux phalangistes disposent d’un contingent supérieur de papier, et se voient parfois réservcr la primeur ou l’exclusivité de certaines informations. Ils jouissent en outre d’un énorme avantage matériel : grâce à la caisse du Parti et aux subventions qu’ils reçoivent, ils ignorent les difficultés financières qui assaillent parfois les autres quotidiens.
Mais, en ce qui concerne le contenu et l’orientation politique, il serait vain de chercher quelque différence appréciable entre les deux catégories de journaux. À peine peut-on noter dans les journaux catholiques un moindre enthousiasme dans l’exaltation des valeurs “éternelles” de la Phalange. Quant aux jugements sur la situation internationale, ils sont rigoureusement identiques dans l’une et l’autre presse, et reflètent le même souci de “neutralité” style 1940.
Pour ceux que cette conception nouvelle de la neutralité pourrait surprendre, Arriba a jugé nécessaire d’expliquer combien elle était supérieure à celle qui fut observée durant la Première Guerre mondiale. Alors “on avait laissé circuler à travers l’Espagne tous les mensonges et les raisonnements captieux des belligérants”... on avait vu “lcs intellectuels espagnols mettant leur plumc au service de passions étrangères”. Mais ces temps sont révolus : “Dans un régime comme le nôtre, l’appréciation des faits et des opinions appartient uniquement à ceux qui commandent, ce qui assure leur stabilité, leur efficacité et leur clarté dans l’ordre de la vérité”. Ainsi seront épargnés aux Espagnols les tourments de l’incertitude, les scrupules de conscience en face de thèses contradictoires : à tous, le gouvernement, par la voix de la presse, dispensera la Vérité.
Il est interdit aux journaux de reproduire d’autres informations en provenance de l’étranger que celles qui lcur sont transmises par l’agence de presse officielle EFE, et ces informations sont préalablement l’objet d’un sérieux filtrage. Cette précaution initiale n’empêche pas les quotidiens de subir ensuite le contrôle de la censure, qui s’applique à tous les articles, quel que soit le sujet dont ils traitent. Les journaux reçoivent constamment des consignes écrites destinées à “orienter” leurs commentaires, dans le sens de la vérité, bien entendu. La Direction de Presse détermine l’importance rclative qui doit être donnée aux différentes informations, la largeur des titres, le nombre de colonnes, le type de caractères qui doit être employé dans chaque cas.
Toutes ces précautions ont officiellement pour but d’empêcher les “propagandes intéressées” de troubler la sérénité des jugements espagnols, et d’assurer à la presse une complète impartialité dans ses appréciations. En fait, il apparaît trop clairement que les différents filtrages imposés à l’information sont à sens unique, et n’opposent aucun obstacle à la propagande allemande. Le DNB est le grand fournisseur de nouvelles de l’agence EFE, et tandis que l’on émet fréquemment des doutes sur la véracité des informations fournies par Reuter ou Havas, l’opinion du DNB est toujours présentée comme l’expression de la vérité absolue. L’ambassade d’Allemagne — qui dispose d’un important budget de “propagande” — se charge d’accentuer encore les bonnes dispositions de la presse. Son attaché de presse, Hans Lazar, israélite originaire d’Europc centrale, tient table ouverte et organise de brillantes réceptions en l’honneur des directeurs et rédacteurs de journaux. Toute une équipe de journalistes convaincus ou faméliques lui apportent la collaboration intéressée de leur plume, et les directeurs de certains journaux savcnt qu’ils pourront trouver chez lui le remède aux difficultés financières qu’ils connaissent parfois : une bonne “chronique de Berlin” — rédigée souvent dans le bureau de Lazar — un vibrant commentaire au plus récent discours du Führer, seront la contrepartie de subsides généreusement octroyés.
L’ambassade d’Allemagne dispose à Madrid d’un journal entièrement à sa solde, lnformaciones. Le journal est le chantre officiel de toutes les vertus germaniques, et célèbre avec le même lyrisme la science allemande, la douceur allemande, la piété allemande. lnformaciones se distingue par son art des titres sensationnels, qui lui assure une assez grande diffusion même dans des milieux populaircs, dont les sentiments sont loin de correspondre à ceux de ses inspirateurs.
À l’égard des informations ou commentaires d’origine berlinoise, la censure se montre largement compréhensive — de même qu’elle l’est à l’égard des innombrables brochures de propagande dont les services allemands inondent le marché espagnol depuis le début de la guerre, en dépit de la rareté du papier. Mais M. Lazar n’assure pas seulement à ses écrivains appointés une juste rémunération, il fournit aussi à ses éditeurs le papier nécessaire.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents