La Guerre des mots : 14-18 dans les Parlements européens
198 pages
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Description

Alors que le conflit entraîne une restriction des libertés publiques et empêche la tenue d'élections, les parlements demeurent seuls susceptibles de maintenir la représentation de la nation. Comment se sont-ils adaptés aux impératifs de la guerre ? Se sont-ils soumis aux exigences militaires et civiles ? Ont-ils réussi à maintenir leurs activités ? Ces contributions nuancent les appréciations souvent négatives portées sur les différents parlements en France, en Allemagne, en Italie et en Turquie, et évaluent les effets du conflit sur la représentation parlementaire dans années vingt.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2009
Nombre de lectures 69
EAN13 9782336253183
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La Guerre des mots : 14-18 dans les Parlements européens

Fabienne Bock
© L’HARMATTAN, 2008
5-7, rue de l’École-Polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1 @wanadoo.fr
9782296077157
EAN : 9782296077157
Parlement[s]
Revue d’histoire politique
Revue publiée par le Comité d’histoire parlementaire et politique et les Éditions Pepper/L’Harmattan trois fois par an.
Créée en 2003 sous le titre Parlement(s), Histoire et politique, la revue a changé de sous-titre en 2007 pour affirmer sa vocation à couvrir tous les domaines de l’histoire politique, sous la plume de chercheurs confirmés et de jeunes doctorants. Chaque numéro est constitué de trois moments : la partie [Recherche] regroupe des articles inédits soumis à un comité de lecture, la partie [Sources] est le lieu de publication de sources orales ou écrites éclairant le dossier thématique, la séquence [Lectures] présente les compte-rendus d’ouvrages.

Retrouvez la liste des numéros parus, à paraître, la procédure de soumission d’articles et les conditions d’abonnement en fin de volume.
La présentation détaillée des normes éditoriales et les sommaires complets de tous les numéros sont disponible sur la page Parlement(s) du site du CHPP :
www.parlements.org
Les numéros sont en vente à l’unité (éditions papier et PDF) sur le site de L’Harmattan :
www.editions-harmattan.fr
Les articles sont en vente à l’unité sur la plate-forme Cairn (accès gratuit aux sources et aux compte-rendus, gratuité intégrale après 3 ans) :
www.cairn.info
En couverture : « La rentrée de la Chambre. Le Poilu au député : Nous avons fait notre besogne, nous autres... A votre cour ? », couverture du supplément illustré du Petit Journal, 21 décembre 1919.
Éditions Pepper - L’Harmattan Comité de rédaction
Directeur de la rédaction - Jean Garrigues Rédactrice en chef- Noëlline Castagnez Rédacteur en chef adjoint - Alexandre Borrell Secrétaire de rédaction - Alexandre Niess
Éric Anceau, Marie Aynié, Frédéric Attal, Walter Badier, Christophe Bellon, Noëlle Dauphin, Frédéric Fogacci, Sabine Jansen, Anne-Laure Ollivier, Renaud Tauzin, Olivier Tort, Ludivine Vanthournout. Le comité de lecture est constitué du comité de rédaction, élargi à l’occasion à des membres du comité scientifique.
Comité scientifique
Sylvie Aprile, Jean-Jacques Becker, Bruno Benoît, Serge Berstein, Fabienne Bock, Jacques-Olivier Boudon, Catherine Brice, Patrick Cabanel, Jean-Claude Caron, Dominique Chagnollaud, Jean-Pierre Chaline, Olivier Chaline, Alain Delcamp, Olivier Forcade, Jean El Gammal, Jérôme Grévy,Sylvie Guillaume, Jean-Marc Guislin, Bertrand Joly,Bernard Lachaise, Marc Lazar, Jean-Pierre Machelon, Pascal Perrineau, Gilles Richard, Jean-Pierre Rioux, Nicolas Roussellier, Jean Ruhlmann, Jean-François Sirinelli, Maurice Vaïsse, Éric Vial, Olivier Wieviorka, Michel Winock.
Correspondants étrangers
Marc Angenot (Montréal), Constantin Buse (Bucarest), Maria Sofia Corciulo (Rome), Sandro Guerrieri (Rome), Rainer Hudemann (Sarrebruck), Horst Möller (Munich), Philip Nord (Princeton), Gaetano Quagliarello (Rome), Maurizio Ridolfi (Viterbe), Paul Smith (Nottingham), Henk Te Velde (Leiden), Robert Tombs (Cambridge)
Directeur de la publication - Denis Pryen
Développement - Sonny Perseil
Maquette - Colin Pénet
Sommaire
Page de titre Page de Copyright Parlement[s] - Revue d’histoire politique Éditorial [Recherche]
Présentation Le Parlement français et la Première Guerre mondiale Le scandale des embusqués. Le Parlement français dans la tourmente (1914-1918) Les Régions libérées à la Chambre : des textes et des hommes (1916-1925) L’État, le parti et les parlementaires turcs face au génocide arménien (1908-1916) « Parlement et gouvernement sont une seule et même chose. » Prorogation des sessions parlementaires et recours aux commissions de contrôle en Italie (1914-1918) Les débats sur la guerre sous-marine et la neutralité américaine au Reichstag 1914-1917 La guerre au Reichstag: la génération du front entre en politique ?
[Sources]
Le député Viollette défend les prérogatives parlementaires en matière d’économie de guerre
[Varia] Pierre Biétry (1872-1918), un parlementaire iconoclaste
Biétry parlementaire (février-juin 1906) Biétry rival de Jaurès
Paul Painlevé., le savant et le politique
La science, filière d’accès à la fonction parlementaire L’innovation et la défense, de précoces spécialisations politiques L’ombre portée du savant sur la carrière du leader politique
La déclaration de politique générale a-t-elle vécu ?
Le facteur temps Le facteur confiance 2007 : une nouveauté dans la V e République
[Lectures] [Résumés/Abstracts] Numéros parus Procédure de soumission des contributions Abonnement
Éditorial
L’année 2008 a vu la fièvre commémorative envahir le travail des historiens, et la revue Parlement(s) n’a pas échappé à la contagion. Mais nous avons tenté de combattre cette maladie mémorielle par le seul vaccin vraiment efficace, celui de l’innovation scientifique. C’est pourquoi, après Mai 68, nous abordons le thème de la « Grande Guerre » dans une perspective originale, celle de la vie parlementaire.
Sous la direction de Fabienne Bock, dont chacun connaît les travaux pionniers sur le « parlementarisme de guerre », une équipe de chercheurs français et étrangers nous offre un dossier tout à fait inédit sur les mécanismes, les représentations et les grandes thématiques de la délibération en temps de crise, aussi bien en France qu’en Allemagne, en Italie et dans l’Empire ottoman.
Dans une approche fonctionnaliste, Nicolas Roussellier (Sciences Po) souligne le contraste entre la vitalité du nouveau parlementarisme inventé en 1914 et la représentation négative qui en a été faite, tandis que Carlotta Latini (Camerino) démonte la mécanique d’un parlementarisme italien sous contrôle gouvernemental.
Du côté de l’histoire des débats et des représentations, Charles Ridel (Évreux) s’intéresse aux ambiguïtés du « Parlement des embusqués », à la fois accusé et accusateur. Alexandre Niess (Orléans) analyse la question des « régions libérées » pendant et après la guerre. Associé à Vahakn Nadrian (Arlington), il montre comment l’idée du génocide arménien s’est imposée dans la vie politique turque. Torsten Oppelland (Iéna) étudie les débats du Reichstag sur la guerre sous-marine, conduisant à l’abdication fatale des partis face à l’état-major. Enfin, Nicolas Patin (Paris Ouest) montre l’arrivée de la « génération du front » au Reichstag, dans l’immédiat après-guerre, et les conséquences politiques et idéologiques de ce tournant parlementaire.
Trois articles « varia complètent ce numéro de Parlement(s). Les deux premiers se situent dans une approche biographique, Christophe Maillard (Paris Ouest) s’intéressant au cursus parlementaire de « l’iconoclaste» Pierre Biétry, fondateur avant la Grande Guerre du syndicalisme jaune, tandis qu’Anne-Laure Anizan (Sciences Po) analyse la carrière de Paul Painlevé, un savant en politique, devenu dans l’entre-deux-guerres une figure de référence de la nébuleuse républicaine. Quant à l’article de Pascal Marchand (Toulouse III), qui clôt ce volume, il montre, en s’appuyant sur l’analyse lexicale des déclarations de politique générale sous la V e République, que les évolutions récentes confirment l’hypothèse d’une présidentialisation.
Ce dossier inédit sur la Grande Guerre, ainsi que les trois «varia » qui l’accompagnent, confirment, s’il en était besoin, la diversité et la richesse des approches possibles sur le champ d’histoire politique qui est le nôtre, autour de la délibération.
Jean Garrigues, professeur à l’université d’Orléans, président du CHPP
[Recherche]
Fabienne Bock Présentation
Nicolas Roussellier Le Parlement français et la Première Guerre mondiale
Charles Ridel Le scandale des embusqués. Le Parlement français dans la tourmente (1914-1918)
Alexandre Niess Les Régions libérées à la Chambre : des textes et des hommes (1916-1925)
Vahakn N. Dadrian et Alexandre Niess L’État, le parti et les parlementaires turcs face au génocide arménien (1908-1916)
Carlotta Latini « Parlement et gouvernement sont une seule et même chose. » Prorogation des sessions parlementaires et recours aux commissions de contrôle en Italie (1914-1918)
Torsten Oppelland Les débats sur la guerre sous-marine et la neutralité américaine au Reichstag (1914-1917)
Nicolas Patin La guerre au Reichstag : la génération du front entre en politique ?
Présentation
Fabienne Bock
Professeur à l’université de Paris-Est Marne-la-Vallée Laboratoire « Analyse comparée des pouvoirs » (Paris-Est) Fabienne.Bock arobase univ-mlv.fr

« Faites un roi, ou bien faites la paix » écrivait le socialiste Marcel Sembat peu avant que n’éclate la guerre de 1914. Il exprimait ainsi son peu de confiance dans la capacité des régimes parlementaires - et particulièrement celui de la III e République - à diriger un pays en guerre. Pacifiste, il agitait la menace d’un renversement de la République parlementaire pour convaincre l’opinion et les dirigeants politiques d’oeuvrer pour la paix. Pourtant force est de constater que les institutions parlementaires ont survécu au conflit dans tous les pays qui les avaient mises en place dans les décennies précédant le conflit, alors même que la guerre qui ravageait l’Europe dépassait, tant par sa durée que par la mobilisation totale qu’elle imposait, tout ce que les hommes du début du XX e siècle — et Sembat en premier - avaient pu imaginer. En Grande-Bretagne, en France, en Italie, en Allemagne, les institutions n’ont pas été modifiées, aucune dictature ne s’est imposée. S’ils n’ont pas été consultés sur l’entrée en guerre - à l’exception du Parlement italien en 1915 — les Parlements ont été convoqués dans les tous premiers jours du conflit pour voter les crédits de guerre et ils se sont ensuite réunis avec une assez grande régularité jusqu’à la signature de l’armistice 1 . Cependant quand ils ont abordé la question du pouvoir durant la guerre, les historiens ont d’abord porté leur attention sur l’irruption d’un nouvel acteur, le pouvoir militaire, sur ses liens avec l’exécutif civil, et ils ont mis l’accent sur le déplacement du centre du pouvoir qui s’est ainsi opéré au détriment du législatif et de sa fonction de contrôle des gouvernements. Ce phénomène n’est nullement contestable et l’analyse globale des États belligérants ne peut évidemment pas être envisagée sans que soit prise en compte cette reconfiguration des pouvoirs. Il n’en est pas moins licite de prêter attention à ce qu’a été la vie parlementaire dans un moment où toute expression démocratique étant considérablement limitée par la promulgation — dès les premiers jours du conflit - de lois très restrictives des libertés publiques et par l’impossibilité durant 4 ans d’organiser des élections, les Parlements restaient les seules instances qui pouvaient maintenir une certaine représentation de la nation. Dès lors on doit s’interroger sur les modalités de leur adaptation aux impératifs de la guerre patriotique, de leur soumission ou de leur résistance aux diktats des militaires ou aux exigences des gouvernements civils, de leur capacité à maintenir une activité législatrice et à contrôler l’exécutif.
Depuis quelques années, des études sont d’ailleurs venues nuancer les appréciations assez négatives portées sur les différents Parlements et révéler quelques paradoxes. Le rôle du Reichstag en particulier a été reconsidéré : l’étude très fine de Torsten Oppelland s’inscrit dans l’analyse des prises de positions par lesquelles le Parlement allemand tente de s’approprier la fonction de contrôler le Chancelier que lui refusait la constitution impériale et donc de « parlementariser », à la faveur de la guerre, la constitution du Reich.
De même, Carlotta Latini, tout en reprenant la formule « Parlement et gouvernement sont une seule et même chose» et en signalant la mauvaise volonté de l’exécutif à convoquer la Chambre des députés, insiste sur le rôle des commissions parlementaires de contrôle et sur le laboratoire institutionnel et juridique qu’a constitué la vie politique italienne durant la Grande Guerre.
Pour la France, Charles Ridel montre comment les débats sur la question des « embusqués » et la législation qui en découle révèlent la volonté des députés de participer à la conduite de la guerre mais aussi la prise en compte des accusations dont ils sont l’objet dans une partie de la presse et sans doute de l’opinion publique. Cette manifestation d’antiparlementarisme corrobore les conclusions de Nicolas Roussellier qui relève que, si le Parlement n’a pas démérité durant le conflit, son rôle n’a pas été reconnu : il a perdu la bataille de l’image et l’antiparlementarisme n’a connu de répit ni pendant ni après la guerre. En ce 90 e anniversaire de l’armistice, l’Assemblée Nationale affiche sur son site un hommage à Clemenceau et la liste des députés tombés durant le conflit ; elle met aussi en ligne le compte-rendu des séances des Comités secrets de 1916. Peut-être n’est-ce pas tout à fait suffisant pour restaurer le prestige du Parlement... d’hier et d’aujourd’hui.
Dépassant la stricte période de la guerre, Alexandre Niess analyse la représentation à la Chambre et au gouvernement des Régions libérées et les mesures prises à leur égard entre 1916 et 1925. À travers une enquête extrêmement fouillée, il montre comment la question et les hommes qui la portent se démarquent d’abord du reste de la représentation nationale mais perdent dès 1924 leur spécificité.
Ce sont aussi des hommes qui ont fait la guerre qu’on retrouve siégeant dans les Parlements européens au cours des années 1920 et 1930. Partant d’un affrontement qui opposa en 1932 Goebbels au SPD qu’il qualifiait de « parti de déserteurs », Nicolas Patin s’est interrogé sur l’expérience de guerre des députés au Reichstag durant la République de Weimar, la moitié des 1600 députés élus entre 1919 et 1932 ayant participé aux combats et 200 d’entre eux ayant laissé des témoignages écrits. Croisant statistique et prosopographie, Nicolas Patin montre toute la complexité de ce rapport à la guerre et de son expression au Reichstag. On ne peut que souhaiter que des études analogues soient menées sur les autres pays.
Enfin, c’est avec un intérêt tout particulier qu’on suit l’étude de Vahakn N. Dadrian et d’Alexandre Niess sur «l’État, le parti et les parlementaires turcs face au génocide arménien ». L’historiographie de la Grande Guerre s’est largement concentrée sur le front occidental et bien des études mériteraient d’être entreprises sur les fronts d’Orient. Quant au Parlement turc, il est bien peu connu. L’approche longue de la question du génocide arménien — 1908-1916 - et du rôle joué par les parlementaires turcs dans ce crime ouvre donc un champ nouveau dont on ne peut que souhaiter qu’il soit largement exploré dans l’avenir.
Le Parlement français et la Première Guerre mondiale
Nicolas Roussellier Maître de conférences à l’IEP de Paris et HDR. roussellier arobase noos.fr

D’évidence, le Parlement de la III e République avait tout à redouter d’une guerre. 2 Les risques qui pesaient sur lui étaient nombreux et convergents : la restriction de la liberté et de la publicité de ses débats, au nom du principe du secret, la diminution du temps de ses sessions, la pénurie générale d’informations sur les opérations militaires, la dictature du haut commandement et, plus généralement, le renforcement de l’exécutif. En théorie pourtant, le Parlement avait un moyen simple pour éviter la relégation au rang de simple spectateur : en utilisant la loi sur l’état de siège du 3 avril 1878 3 il pouvait siéger en permanence et par-là même exercer un contrôle étroit sur les actes du pouvoir exécutif, sanctionner les abus éventuels, participer au premier rang à la mobilisation de la nation et à l’effort de guerre 4 , un peu sur le modèle conventionnel. S’il rejeta un tel recours et accepta sa mise à l’écart pendant les cinq premiers mois de la guerre, c’est peut-être qu’une majorité de parlementaires, gauche comprise, avait intériorisé le nationalisme d’avant-guerre, au moins en partie, et accepté ainsi un nouveau partage des tâches entre les pouvoirs publics. La nation ne faisait plus la guerre par l’intermédiaire de son Parlement comme du temps de la République jacobine mais comptait sur la double efficacité du pouvoir exécutif civil et du commandement militaire.
Si les deux chambres eurent un début de guerre pour le moins difficile, elles surent pourtant réagir assez vite et s’organiser de manière remarquable à partir du mois de janvier 1915, dès leur retour en session ordinaire. C’est là l’un des apports fondamentaux de la thèse de Fabienne Bock : l’invention d’un « parlementarisme de guerre » qui permit aux deux assemblées de se replacer au cœur de l’effort de guerre. Et, si l’on fait le bilan en 1918, le Parlement avait incontestablement apporté une contribution de premier plan à la Victoire ; par le contrôle exercé sur les services administratifs et notamment les services de l’administration militaire, par son œuvre législative illustrée par la « chasse » aux embusqués, par le maintien d’un débat politique qui permit l’évolution des orientations politiques (par exemple la définition de buts de guerre modérés) et l’ajustement de la composition des gouvernements, par son esprit général de mobilisation enfin. D’ailleurs, le simple fait d’avoir évité tout écroulement ou tout changement du régime, contrairement à ce qui s’était passé lors des guerres d’invasion précédentes (en 1814 et 1815 puis en 1870), signale le rôle décisif du Parlement en temps de guerre. La guerre n’avait pas accouché d’une monarchie ni même d’une forme plus ou moins républicaine de dictature temporaire de salut public.
Le problème, c’est que ce bilan, plutôt à l’avantage des assemblées, ne fut jamais véritablement établi. Ni par les contemporains, ni vraiment par la suite. À elles seules, les actions du parlement ne firent pas sens ; elles contredisaient un changement général de la « culture politique » des Français, un changement aussi diffus et difficile à saisir que redoutable par ses effets ; l’esprit public n’était plus favorable au parlementarisme. Face aux chefs militaires, face au pouvoir exécutif emmené par Clemenceau, le Parlement avait perdu une bataille essentielle : celle de son image. C’est donc dans ce contraste entre la « réussite » de son parlementarisme de guerre et la dégradation de son image publique qu’il faut tenter de comprendre la place du Parlement entre 1914 et 1918.

L’épreuve des premiers mois
L’effacement volontaire fut la première épreuve à laquelle dut faire face le Parlement. Cette mise en retrait apparaît d’abord comme la rançon d’un échec ; celui de 25 ans de débats sur les moyens de préparer le régime parlementaire à l’éventualité d’une guerre. Un quart de siècle de discussions qui n’avaient abouti à aucun résultat 5 . Les propositions avaient pourtant été nombreuses puisque même le fameux Eugène Pierre, secrétaire général de la Chambre des députés pendant quarante longues années de 1885 à 1925 6 , avait avancé la sienne en 1890, sans plus de succès que les autres 7 . Il y avait là comme un impensé de la tradition républicaine. En bonne théorie démocratique le pouvoir civil devait primer le pouvoir militaire, mais, faute d’avoir rien prévu le Parlement laissait dans la pratique une très large latitude au commandement militaire en cas de conflit 8 .
Certes l’effacement parlementaire reposait sur l’hypothèse d’une guerre courte, et c’était dans ce cadre que la majorité des députés et des sénateurs acceptait la « dictature » de l’état-major. Ce fut dans ces circonstances que l’esprit d’Union sacrée entraîna les deux assemblées au début de la guerre. Lors de la séance du 4 août, elles votèrent non seulement leur ajournement 9 mais aussi le renoncement à tout véritable contrôle sur les dépenses de guerre 10 . Les chambres voulaient montrer l’exemple du sacrifice et les parlementaires pratiquaient une forme d’autocensure en acceptant de se retirer de la scène politique ; ils avaient intériorisé l’antiparlementarisme qui avait fortement progressé avant la guerre 10 . Ajoutons que la critique du parlementarisme par des parlementaires eux-mêmes venait surtout des rangs de la droite ; conservateurs, anciens révisionnistes et nationalistes mêlés. Le spectacle des divisions inhérent au régime parlementaire devait attendre, selon eux, le retour de la paix.
Il ne faudrait cependant pas exagérer l’image d’un effondrement des assemblées. Cet effacement était de nature plus publique que politique ; bon nombre de parlementaires continuèrent d’agir en coulisses et alimentèrent la traditionnelle marmite à rumeurs. Leurs critiques étaient d’ailleurs dirigées aussi bien contre le Gouvernement 11 que contre le commandement militaire. Ils n’attendaient pas la fin des hostilités pour tenter d’intervenir au cœur de l’effort de guerre 12 . Si, sur le plan symbolique, les services de la Chambre et du Sénat avaient dû obéir aux injonctions de l’état-major et quitter la capitale pour Bordeaux, il semble bien que la fuite forcée ne concernait pas la majorité des députés et sénateurs . Certains étaient retournés dans leur circonscription pour se placer au milieu de leurs concitoyens et jouer le rôle d’organisateur civil et de lien entre la population et les autorités militaires 13 . D’autres préférèrent rester à Paris pour former des contre-pouvoirs. Deux groupes en particulier se constituèrent, celui des « représentants de Paris » et celui des « départements envahis » ; ils revendiquaient haut et fort le droit de rester dans la capitale et d’agir pour la défense nationale soit auprès de Gallieni, le gouverneur militaire de Paris (qui comptait aussi autour de lui des députés mobilisés 14 et se posait en rival de Joffre), soit pour organiser une collecte en faveur des réfugiés. Les enjeux symboliques étaient au cœur de la démarche : les parlementaires ne voulaient pas laisser le champ libre aux militaires, car ils estimaient que leur place était auprès de leurs concitoyens. Lieu même où s’incarnait la nation politique, le Parlement n’aurait pas dû céder face à la peur d’une invasion ennemie. Dès que cela fut possible, les assemblées s’empressèrent de regagner Paris 15 .
Il semble que la rancœur des parlementaires à l’égard de l’état-major fut largement partagée, bien au-delà de la gauche nostalgique du modèle de la Convention. Selon plusieurs témoignages, la fuite à Bordeaux raviva l’antiparlementarisme alors que les assemblées n’avaient guère eu le choix 16 . Aussi, le président de la Chambre, Paul Deschanel, un modéré par excellence, n’hésita pas à s’en prendre à la dictature de Joffre dès son discours de rentrée à la Chambre, le 14 janvier 1915 17 .
L’atout maître des assemblées pendant ces mois difficiles fut les retombées de la lutte menée par le Gouvernement contre la « dictature » de Joffre. Dans ce combat, le pouvoir exécutif avait besoin d’un allié et donc des assemblées pour faire pression sur le commandement militaire. Le Parlement en retira plusieurs avantages que cela soit sur le statut des députés mobilisés, sur la mise en place du contrôle parlementaire aux armées ou bien encore sur la renonciation par le pouvoir exécutif du droit de clôture des sessions 18 . C’est aussi ce qui explique le long bras de fer qui aboutit à la démission finale en octobre 1915 du ministre de la Guerre, Millerand, critiqué pour la protection rigide qu’il offrait aux militaires contre les intrusions des civils. Tous ces succès parlementaires prouvaient que, bien loin de voir le pouvoir exécutif se renforcer au détriment du pouvoir législatif, la guerre avait pour conséquence le renforcement commun des deux pôles du pouvoir civil face au pouvoir des militaires. La culture parlementaire qui unissait gouvernants et membres des assemblées jouait à plein, même si elle était plus accentuée à gauche qu’à droite.
Parmi les succès remportés par les assemblées, l’un fut décisif à bien des égards : celui qui permettait aux parlementaires mobilisés de participer pleinement à la vie des assemblées sans être tenus de rester à leur poste dans les armées. Placés à des échelons et sur des théâtres d’opération extrêmement divers, les parlementaires mobilisés - au nombre de 235 en février 1915 19 — devinrent une source essentielle d’information sur le déroulement des opérations militaires, même si la majorité d’entre eux se trouvait à l’arrière, en position relativement protégée, plutôt que sur le front 20 . Avec le nouveau cours pris par la guerre, sa durée, son intensité, l’ampleur effroyable des pertes, les parlementaires ne pouvaient plus se contenter d’attendre la fin de la dictature provisoire accordée à l’état-major au mois d’août 14. Ils invoquaient de plus en plus leur responsabilité morale devant le pays. Ils continuaient de se rassembler dans de larges majorités lors des scrutins publics en séance mais, dans les couloirs et très probablement au sein des groupes, ils discutaient de plus en plus les décisions de l’état-major et remettaient en cause les faiblesses du Gouvernement (outre celle du ministre de la Guerre, Alexandre Millerand celle du ministre des Affaires étrangères, Delcassé jusqu’en octobre 1915).
Ce fut dans ce contexte que les députés mobilisés purent jouer un rôle essentiel. L’ensemble du personnel parlementaire - à commencer par les personnages « consulaires » du régime placés à la croisée des réseaux politiques et militaires — put tirer profit de ces informations et les transformer en moyen de pression pour intervenir dans la définition même de la conduite de la guerre. De l’expédition d’Orient à laquelle Joffre était hostile jusqu’à la critique des offensives meurtrières, le personnel parlementaire et politique sut reprendre du poil de la bête face au pouvoir militaire entre l’année 1915 et la crise de 1917. Jouant sur les dissensions tactiques et stratégiques entre chefs militaires (le conflit Joffre-Sarrail par exemple), les politiques intégrèrent dans les jeux de pouvoir et d’influence la hiérarchie militaire beaucoup plus que celle-ci ne put s’imposer au milieu politico-parlementaire et tenter de le « militariser » (comme ce fut le cas en Allemagne).
Mais pour pouvoir revenir sur le devant de la scène, après les mois de dictature de l’état-major, le Parlement devait trouver des solutions nouvelles. Il devait pouvoir innover et faire sentir son poids. Ce fut l’enjeu de l’année 1915, à partir de la réunion des chambres en session ordinaire, au mois de janvier.

Inventer un nouveau régime parlementaire
Pendant les deux années où fonctionna le « parlementarisme de guerre » (F. Bock), les assemblées tentèrent et réussirent partiellement un remarquable processus d’adaptation aux conditions inédites posées par la guerre, guerre longue, totale, mobilisatrice de la nation entière.
Ce « parlementarisme de guerre » se caractérisa par deux éléments : la montée en puissance du rôle des commissions et le retour en force du contrôle politique exercé par les chambres sur le Gouvernement ; le premier élément intervenant à partir de 1915, le second entre 1916 et 1917 par l’organisation des comités secrets.
Des études exhaustives et détaillées manquent encore aujourd’hui pour juger du rôle exact des commissions parlementaires pendant la guerre et surtout de l’efficacité de leur travail. Certaines archives ont d’ailleurs tout simplement disparu 21 . Deux points cependant paraissent établis. Les commissions parlementaires jouèrent un rôle dans le contrôle de l’effort de guerre. Les deux commissions de l’Armée, à la Chambre et au Sénat, produisirent des rapports techniques détaillés, portant aussi bien sur les munitions, les armes de toutes sortes, les dysfonctionnements des services de santé et de ravitaillement que sur des questions relevant du commandement militaire (la répartition des effectifs entre l’armée du front et une armée de réserve, la question des
troupes coloniales, le renforcement de l’armée d’Orient etc.) 22 . Les commissions allèrent même plus loin : elles obligèrent les services administratifs du ministère de la Guerre à prendre des sanctions contre des fonctionnaires jugés défaillants 23 . Et dans le cas de la chasse aux « embusqués », la commission de l’Armée joua un rôle décisif pour la confection du texte de la loi 24  ; elle batailla ferme contre le ministère de la Guerre (Millerand) persuadé que ses circulaires étaient suffisamment efficaces et qui refusait de passer par une loi 26 .
Si l’ensemble de ce travail fut à la fois considérable et remarquable, il resta cependant largement méconnu du grand public. Certains comme le général Pédoya, président de la commission de l’Armée de la Chambre jusqu’au début de 1917, tentèrent de le faire connaître, mais en vain. Pour bien juger de la force du parlementarisme de commission, il aurait fallu mettre en balance les interventions des commissions parlementaires d’un côté et la puissance des administrations de guerre de l’autre, ensemble de comités, consortiums et commissions baptisées
par Pierre Renouvin « formes du Gouvernement de guerre » 25 . En ce sens, si le travail de Fabienne Bock a apporté une lumière décisive sur la capacité du Parlement à tirer son épingle du jeu, il n’en reste pas moins que la croissance des organismes de guerre avait considérablement renforcé l’État administratif. La montée en puissance de celui-ci fut bien plus spectaculaire que la capacité d’adaptation des assemblées parlementaires, toujours prises par les enjeux de pure politique et gênées par la pauvreté de leur personnel administratif 26 . La guerre a poussé l’État à se moderniser, à prendre contact avec les représentants de la société civile (milieux patronaux et syndicalistes) et à jeter les prémices d’une nouvelle gouvernance. Face à la conversion de l’ancien État libéral, les assemblées se sont donc retrouvées sous-dimensionnées par rapport à l’ampleur de la tâche et au besoin de contrôler un État devenu protéiforme.
Les assemblées pouvaient en revanche mieux gérer le registre plus classique du contrôle politique exercé sur les ministres et sur les gouvernements successifs. Là aussi, on retrouve en première ligne le rôle des commissions. Elles multiplièrent les auditions des présidents du Conseil et des ministres ou sous-secrétaires d’État. C’étaient elles qui assuraient la survie du droit d’interpellation (même si certaines interpellations continuaient d’avoir lieu en séance). De décembre 1914 à novembre 1918, la seule commission sénatoriale de l’Armée procéda à 125 auditions de membres du Gouvernement. En témoigne l’importance de ses archives avec 22 volumes de procès-verbaux et 2 cartons de procès-verbaux d’auditions 27 . De son côté la commission de l’Armée de la Chambre entendit 42 fois le ministre de la Guerre ou le président du Conseil entre janvier 1915 et novembre 1916. Elle publia 64 rapports tous envoyés au Gouvernement 28 . Enfin, grâce au compromis défini à l’été 1915 (de juin à août) entre les groupes de gauche et Viviani, les commissions furent les instruments privilégiés du contrôle parlementaire aux armées. Ce fut parmi elles que l’on choisit les parlementaires autorisés à mener des enquêtes d’information. Certaines de ces investigations eurent lieu dans les usines de l’arrière mais d’autres purent se dérouler sur place. L’objectif était de vérifier la bonne utilisation des armes et des munitions 29 . En janvier 1915, la commission de l’Armée de la Chambre se contentait de demander un droit de contrôle auprès des administrations centrales à Paris et auprès des usines de l’arrière. Une fois les rapports sur les armes et les munitions publiés, elle réclama au début du mois de mai un contrôle sur place des programmes d’armement dont elle estimait partager la paternité.
Les conditions concrètes des missions parlementaires continuèrent d’être l’objet d’un bras de fer constant avec le GQG mais le principe était dorénavant acquis. Le pouvoir civil, aiguillonné par le Parlement, l’avait imposé au commandement militaire. À partir de juillet 1916, le système se stabilisa : la commission de l’Armée avait le droit de désigner 20 délégués permanents chargés tour à tour des différentes missions. L’un des plus actifs parmi eux fut Abel Ferry, député des Vosges et neveu de Jules Ferry, mort en septembre 1918 dans l’exercice de ses fonctions. Sous l’impulsion de Painlevé, un véritable statut de l’exercice du contrôle parlementaire aux armées fut adopté le 21 octobre 1917 ; il marquait l’aboutissement des efforts (mais aussi des compromis) des parlementaires 30 . Ce n’était pas la Convention mais ce n’était pas rien non plus.
Le rôle des commissions dans le contrôle politique avait cependant des limites. Par rapport à un véritable débat d’interpellation, les auditions en commission ne permettaient pas la mise en jeu du mécanisme de responsabilité politique des membres du Gouvernement. Les critiques pouvaient nourrir une atmosphère de crise, entraîner une diminution de la confiance, mais l’abcès n’était jamais véritablement crevé. Un débat en commission ne pouvait avoir la fonction classique d’une crise ministérielle du temps de paix.
De plus, le rôle des grandes commissions (l’Armée, les Affaires étrangères, le Budget) entraînait les frustrations des parlementaires de second rang. Face à des événements de première gravité, le contrôle par les commissions s’avérait impuissant. Le Parlement en tant qu’institution globale risquait d’apparaître comme incapable de reprendre son rôle d’incarnation de la Patrie en danger, celui d’une « nation assemblée » assez forte pour tancer et sanctionner gouvernants et généraux défaillants. Lors de la bataille de Verdun commencée le 21 février 1916 et qui dura dans sa phase la plus active jusqu’au mois de juin, les parlementaires voulurent à la fois obtenir une information accessible à tous et poser la question de la responsabilité du Gouvernement. Ils voulaient pouvoir faire le bilan de ce gigantesque combat et surtout juger les fautes commises dans la phase de préparation illustrée notamment par la mauvaise mise en défense du site et de la région 31 . Au début de la bataille, Briand obtint un ajournement des interpellations tout en devant concéder la promesse d’organiser un débat une fois l’engagement terminé 32 . Très vite, on se dirigea vers la formule des comités secrets. Le premier eut lieu entre le 16 et le 22 juin 1916.
Ce fut par cette organisation des comités secrets que de véritables débats d’interpellation purent enfin avoir lieu. Leurs résultats furent importants. Ils contribuèrent directement à l’affaiblissement du gouvernement Briand puis finalement à sa chute 33 , de même pour ses successeurs, Ribot 34 et Painlevé. En ce sens, les comités firent rejouer les divisions politiques et favorisèrent le retour à l’indispensable formation des majorités politiques : ils furent le prélude à l’émergence d’une majorité nouvelle, séparée des socialistes, et sur laquelle Clemenceau pu s’appuyer de manière beaucoup plus efficace que ses prédécesseurs. Mais par ses « succès » même, les assemblées butaient constamment sur la limite qui empoisonna tout le parlementarisme de guerre : comment exercer un rôle efficace en termes de contrôle du Gouvernement, ce qui passait forcément pas des discussions, des divisions et des risques de crise politique, tout en essayant de conserver l’image d’un Parlement patriote et fidèle à l’Union sacrée ? Le Parlement qui faisait du vrai et du bon travail échoua à le faire savoir : il échoua sur le plan de l’image.
Au total, les comités secrets qui purent satisfaire un moment la soif d’informations des parlementaires, se retournèrent virtuellement contre le régime parlementaire tout entier. La campagne de la presse de droite le faisait bien sentir. Les comités avaient à la fois rythmé et accéléré, de juin 1916 à octobre 1917, le double affaiblissement du Gouvernement et du pacte politique de l’Union sacrée. Les votes publics qui les concluaient masquaient la faiblesse des combinaisons ministérielles. Soulevant la question des buts de guerre, des mutineries 35 , des propositions de paix et du coût humain exorbitant de la guerre, la succession des comités aboutit à la rupture de l’Union sacrée avec le départ des socialistes (à l’automne 1917 mais déjà en partie au printemps) et à la première crise ministérielle enregistrée à la suite d’un vote de rejet de la question de confiance posée par le gouvernement Painlevé le 13 novembre 1917. Fait significatif, le vote portait sur l’ajournement de plusieurs interpellations ; il dévoilait au grand jour la division interne des principaux groupes politiques (républicains de gauche, radicaux, radicaux-socialistes). En ce sens, le parlementarisme semblait avoir rétabli à cette date tous ses « droits », y compris celui de la dispersion et de la confusion politique, mais il le faisait dans l’atmosphère de crise morale qui caractérisait le pays en 1917.
Bien des parlementaires, députés ou sénateurs, confrontés au risque de la défaite militaire doublée d’une crise du régime, devinrent hostiles aux comités secrets 36 , s’ils ne l’étaient pas depuis le départ. Certains, surtout à droite, rejetaient les revendications maximalistes du contrôle parlementaire aux armées. Pour toutes ces raisons, le rôle du Parlement dans cette guerre, qui avait changé de visage en 1917, se devait d’être redéfini sur de nouvelles bases. Ce fut là le cœur de l’expérience Clemenceau.

Y a-t-il eu une « dictature » Clemenceau ?
Il faut commencer par se méfier des idées-reçues quand on aborde le cas Clemenceau. Son gouvernement de guerre entre 1917 et 1918 ne fut pas une expérience anti-parlementaire. Car, jusque-là, le Tigre avait été une sorte de super parlementaire de guerre, très éloigné de l’attitude de la droite demandant respect et obéissance envers le commandement militaire, interprétant l’Union sacrée comme une chape de plomb posée sur le droit de discussion et de division. Clemenceau fut, entre 1914 et 1917, un champion des commissions parlementaires, un partisan et praticien du contrôle aux armées, un défenseur du droit pour les chambres de siéger en permanence. Il fut en fait le premier à profiter du « parlementarisme de guerre » pour y trouver les fondements de sa nouvelle popularité puis pour accéder au pouvoir.
En cumulant la présidence de la commission des Affaires étrangères et celle de l’Armée (élu en remplacement de Freycinet, sénateur de la Seine, le 5 novembre 1915 37 ), Clemenceau avait participé au renforcement du rôle des commissions, notamment par l’intermédiaire des auditions des ministres. Grâce à ces fonctions, il avait pu bénéficier, plus qu’un autre, de la possibilité d’obtenir des informations militaires sur place. Il avait effectué de nombreuses visites aux armées et sa popularité auprès des poilus commença dès cette époque 38 . Grâce à son autorité personnelle et à ses bonnes relations avec certains chefs militaires, il avait obtenu des facilités pour se rendre dans la zone de l’avant si jalousement protégée par le GQG. D’ailleurs, Clemenceau avait constamment dénoncé les lenteurs et les erreurs des « bureaux ». Là aussi, il s’agissait d’une ancienne tradition parlementaire, plutôt située à gauche : considérer que le Parlement est le seul organe capable d’insuffler l’énergie du patriotisme au reste de la nation alors que l’Administration, engluée dans l’inertie et l’inefficacité, en est incapable. Comme beaucoup d’autres parlementaires, Clemenceau avait notamment pris pour cible les lenteurs des services de santé du ministère de la Guerre. Il avait pris fait et cause pour toutes les mesures susceptibles d’améliorer la condition du soldat.
Clemenceau à la tribune du Sénat n’avait jamais reculé devant la nécessité de porter sur la place publique la critique du haut commandement, sauf quand les opérations militaires étaient en cours. Il n’avait pas hésité à demander des sanctions rapides et sévères contre les généraux considérés comme médiocres. Là aussi, il s’agissait d’une thématique qui rejoignait l’action parlementaire des groupes de gauche au moment où la droite considérait que rien ne devait affaiblir l’image des chefs militaires. Une fois au pouvoir, avec l’aide du général Mordacq, Clemenceau mit en pratique ce qu’il avait préconisé (retraite forcée pour les généraux jugés trop âgés, sanctions prises après le succès des offensives allemandes du printemps 1918).
De tous ces points de vue, Clemenceau avait donc fait sienne l’idée selon laquelle le Parlement, par la publicité de ses débats, par la qualité de son contrôle exercé sur l’action du Gouvernement, y compris sur les aspects les plus techniques des mesures administratives, par la mise en jeu constante des responsabilités tant gouvernementales que militaires, était et devait être le cœur de la démocratie en guerre. La raison immédiate de son avènement appartient elle aussi pleinement à l’histoire parlementaire, tout en le rapprochant cette fois des groupes de droite (et même de la campagne menée par l’Action française et la presse de droite depuis l’extérieur du Parlement). Selon ses principaux biographes 39 , son discours au Sénat du 22 juin joua le rôle décisif: ses violentes attaques dirigées contre le ministre de l’Intérieur Louis Malvy, accusé de protéger des milieux pacifistes et révolutionnaires, d’entretenir des relations bienveillantes avec eux, provoquèrent, un mois plus tard, la démission de celui-ci. De là une longue crise politique et ministérielle qui dura plus de deux mois, affaiblissant le gouvernement Ribot, débouchant ensuite sur l’échec du gouvernement Painlevé.
Le Clemenceau «parlementaire» des années 1914-1917 ne devint pas du jour au lendemain un « dictateur » antiparlementaire. Président du Conseil, il continua de jouer le jeu du contrôle des commissions qu’il avait tant défendu. Il accepta de se rendre à de nombreuses auditions. Il continua de défendre le contrôle parlementaire aux armées qui, du reste, était mieux accepté par les militaires, le modus operandi étant dorénavant bien défini 40 . Surtout, après avoir récusé la procédure des comités secrets (qui avait fini par décevoir de nombreux parlementaires), il ne cessa de mettre en jeu sa responsabilité politique devant le Parlement, en séance publique. Pour la seule Chambre des députés, entre novembre 1917 et la fin de l’année 1918, huit débats de politique générale furent suivis d’un vote de confiance 41 . Cette mise en jeu n’allait d’ailleurs pas sans risques, le résultat n’étant pas forcément gagné d’avance. Le 4 juin 1918, le Gouvernement se présentait devant la Chambre alors qu’une nouvelle offensive allemande jetait à nouveau l’effroi dans tous les esprits 42 . Il fallut une grande performance oratoire de Clemenceau pour l’emporter et obtenir le vote de confiance
Cependant, il faut bien le reconnaître, « l’expérience » Clemenceau introduisait aussi une nouveauté. Celle-ci reposait sur la combinaison d’un fait majoritaire (une majorité politique d’Union sacrée restreinte) et d’une popularité personnelle du président du Conseil auprès de l’opinion publique. Clemenceau pouvait ainsi gouverner sa majorité d’une manière nouvelle. Il utilisait la question de confiance comme une forme de chantage politique : les assemblées parlementaires n’osaient prendre le risque de renverser un président du Conseil aussi populaire. Clemenceau utilisait ainsi la question de confiance pour faire voter les projets de loi préparés par son gouvernement et pour faire repousser sine die les interpellations les plus gênantes. C’était aussi un moyen qui lui permettait de discipliner en permanence sa majorité politique unie par le combat contre les socialistes et contre les tentations pacifistes.
Ceci dit, l’histoire ne se termine pas là. L’expérience Clemenceau ne marque pas le début d’une sorte de longue montée en puissance du pouvoir exécutif et d’une longue descente aux enfers du Parlement. Car, dès 1919, les assemblées prirent leur revanche. À la suite des longs mois de disette parlementaire correspondant à la conférence de la Paix et à la mainmise de l’exécutif sur le déroulement des négociations, la majorité montra plusieurs signes d’affaiblissement. Contrairement à ce que l’on écrit souvent, les élections de novembre 1919 ne furent pas une sorte de plébiscite centré sur la personne et la politique de Clemenceau. Au lendemain des élections législatives, la principale revendication de la majorité du Bloc national, elle même très composite, fut la restauration des droits du Parlement, manière indirecte de s’attaquer au Tigre et à son entourage. Clemenceau dut subir en l’espace de quelques mois, entre novembre 1919 et janvier 1920, à la fois la réduction de sa majorité puis, en forme d’estocade finale, l’échec de sa candidature à l’élection présidentielle, le vote étant secret. L’heureux élu, Paul Deschanel, avait été pendant toute la guerre, comme président de la Chambre, le défenseur des droits du Parlement.

En conclusion, le bilan que l’on peut faire du Parlement dans l’épreuve de la guerre est fortement contrasté. Il est certainement important de dire, après le travail de Fabienne Bock, que les assemblées parlementaires surent faire le dos rond face au risque d’une dictature de guerre. Mieux que cela : elles parvinrent à s’adapter aux conditions nouvelles et à inventer un « parlementarisme de guerre » ; elles eurent à leur actif plusieurs succès notables comme le contrôle sur l’armement par les commissions, le contrôle sur place auprès des armées et la définition de buts de guerre modérés par l’entremise des débats en comités secrets. Plusieurs parlementaires gardèrent le souvenir et la fierté de ce que le Parlement avait fait pour assurer et stimuler l’effort de guerre, tel Maurice Viollette qui écrivait quinze ans après les faits : « Il n’est pas douteux que nous ne nous sommes tirés d’affaire en 1915 que sous les mises en demeure répétées de la Chambre et du Sénat » 43 .
Ceci dit, il ne faudrait pas qu’une « réhabilitation » du rôle du Parlement devienne â son tour une cause d’aveuglement historiographique. Car, aussi notable que soit la réussite du travail parlementaire, elle doit aussi être confrontée au travail de transformation et de modernisation de l’État administratif. Ces mutations interviennent en dehors du Parlement, et dérouleront leurs conséquences contre le Parlement dans les deux décennies suivantes ; elles transforment le régime parlementaire bien avant les changements de Constitution de 1946 et de 1958. Enfin, il ne faut surtout pas négliger l’impact des facteurs liés à l’opinion publique. Le fait que le Parlement ait vraiment « travaillé » pendant la guerre tout en n’étant pas crédité de ce rôle doit être considéré comme significatif en lui-même. Le Parlement a perdu la bataille des images. Il souffrait d’ailleurs dès avant 1914 d’un déficit de légitimité intellectuelle. Les juristes, les essayistes ou les journalistes de l’époque ne se bousculèrent pas pour faire un bilan de l’œuvre du Parlement en guerre, soit pour en restaurer l’image, soit pour tenter de dégager un jugement équitable 44 . Il est significatif que les publications de la Dotation Carnegie pour la paix n’aient pas prévu ou pas réalisé un volume consacré à l’œuvre de la représentation nationale 45 . Nulle part ou presque on trouverait dans l’après-guerre, un éloge ou une défense du Parlement. Les propositions de réforme des institutions étaient déjà foisonnantes à cette époque mais elles allaient toutes dans le sens d’un renforcement de l’exécutif ou d’une transformation du Parlement sur le modèle de la représentation des intérêts.
On ne peut donc plus dire que la Première Guerre mondiale ait marqué le retrait ou le déclin du Parlement. Mais on doit souligner combien l’idée du régime parlementaire, régime de la prise de décision par l’acceptation de la discussion et de la division, avait dorénavant perdu de son aura. À droite, on disait que le régime avait gagné la guerre malgré le Parlement (le Parlement étant d’ailleurs coupable du manque de préparation ayant coûté l’invasion du territoire de 1914). À gauche, on cherchait à regagner le terrain perdu dans la confusion de l’Union sacrée et de son prolongement voulu par le Bloc national : le temps de guerre, à tous égards, ne pouvait être érigé en référence politique positive. Dans les centres, le centre-droit comme le centre-gauche, accaparés par les fonctions gouvernementales et les jeux parlementaires, l’éloge public du parlementarisme dont ils étaient pourtant les grands bénéficiaires n’était plus de mise. Malgré quelques tentatives isolées, les assemblées ne profitèrent pas des leçons du parlementarisme de guerre (par exemple pour confirmer et approfondir le renforcement des commissions) ; elles ne surent pas se moderniser et laissèrent la modernisation institutionnelle se faire contre elles. Elles finirent par sombrer en 1940.
On s’explique dès lors que le Parlement de 14-18 soit tombé dans l’oubli en dépit de son rôle incontestable. Cet oubli est prolongé aujourd’hui par la rareté des travaux historiques. Il reste bien des choses à éclaircir par exemple sur le rôle des commissions, sur l’impact et le déroulement des comités secrets, sur la place de parlementaires les plus en vue de la période (des biographies politiques d’Abel Ferry, de Renaudel, de Dalbiez ou d’autres manquent encore), sur le rôle des parlementaires dans leur circonscription (relations avec les autorités militaires, rôle dans les différents organismes d’aide et de secours) ou sur le décompte exact et détaillé des parlementaires soldats (type de participation à la guerre, durée etc.). Amis de l’histoire politique et parlementaire, à vos claviers !
Le scandale des embusqués. Le Parlement français dans la tourmente (1914-1918)
Charles Ridel Docteur en histoire, professeur au lycée Léopold Sédar Senghor d’Evreux charles.ridel-arobase free.fr

La séance du 4 août 1914 constitue un rare moment d’unanimité parlementaire. Alors que la lecture du message de Raymond Poincaré sur « l’Union sacrée » recueille des salves d’applaudissements, les dix-huit projets de loi gouvernementaux sont adoptés sans discussion par une Chambre qui accepte par ailleurs de s’ajourner. Le président du Conseil René Viviani ne peut que saluer l’esprit de discipline des députés en déclarant : « chacun de vous n’est pas le représentant de sa circonscription, mais le représentant de la France [...]. Maintenant, [...], faisons face à notre destin ; soyons des hommes. 46 Guère complaisant à l’égard de ses collègues, le député Maurice Barrés y va également de son compliment : cette journée, écrit-il dans LÉcho de Paris, est le « sommet de la perfection parlementaire » 47 . Quelques mois après pourtant, le Parlement ne bénéficie plus des mêmes faveurs d’une opinion publique convaincue que les représentants de la nation, et les députés en particulier, sont au cœur d’un nouveau scandale. En préférant siéger plutôt que de combattre, non seulement les élus de la Nation ne se sont pas comportés en « hommes », mais surtout ils n’ont jamais autant représenté les intérêts de leur « circonscription » plaçant ici et là, dans quelque poste protégé ou éloigné du front, leurs électeurs dans l’espoir d’une reconnaissance future. Dépassées les épithètes désobligeantes de « chéquards » et « quinze mille », les députés sont désormais des « embusqués » et des « embusqueurs ».
Omniprésente dans la plupart des sources du conflit 48 , cette tenace accusation a longtemps miné au-dehors la crédibilité parlementaire lorsqu’elle n’a pas provoqué, au-dedans, de nombreux incidents de séance. Paradoxalement, elle n’en constitue pas moins l’aiguillon et le levier principal de l’intervention croissante du Parlement dans le contrôle de la guerre, notamment dans un domaine capital aux yeux de l’opinion : l’utilisation et l’affectation des effectifs mobilisés.

Le Parlement, une « grande agence d’embuscade » 49 ?
Comment expliquer qu’Abel Ferry, député exemplaire, ait pu écrire dans ses carnets en octobre 1917 : « on se sent honteux d’être député » 50  ?

Les obligations militaires des députés : un sujet de discorde permanent. Une note de synthèse du contrôle postal aux armées résume bien, en mars 1916, le reproche des soldats à l’égard des parlementaires : « les députés qui ne sont pas au front et que leur âge y appellerait sont sévèrement jugés » 51 . Ces critiques visent moins les sénateurs (la chambre haute ne compte que 11 mobilisables sur un effectif total de 300 sénateurs, soit 3,7 %) que les députés dont 291 sur 602 (soit 48,5 %) sont mobilisables en août 1914.
S’il y a évidemment beaucoup d’excès dans ces accusations, force est de constater qu’elles trouvent leur origine dans l’obstination des intéressés eux-mêmes à éluder la question du statut du parlementaire en guerre, notamment lors du vote des lois de mobilisation de 1905 et 1913 qui consacraient l’égalité de «l’impôt du sang» entre les citoyens 52 . En août 1914, l’incorporation des parlementaires repose sur un compromis de 1906 : ces derniers disposent d’un sursis d’appel de huit jours avant de rejoindre leur unité. Sur les 291 députés mobilisables, 148 ont été mobilisés après ce délai (soit 51 %) à des postes variés en fonction de leur classe d’âge 53 . La plupart mènent une guerre anonyme dans des hôpitaux ou des services de l’intérieur, en bénéficiant de facilités pour leur avancement ou leur solde cumulable avec leurs indemnités. Avantages que l’opinion publique ne tarde pas à considérer comme d’insupportables privilèges. Les rumeurs redoublent aussi depuis que les parlementaires ont quitté le camp retranché de Paris pour suivre le Gouvernement à Bordeaux où leur comportement ne serait pas toujours en accord avec l’esprit de sacrifice qui anime les soldats plus au Nord. En janvier 1915, avec la rentrée parlementaire et le conflit qui s’installe, la question du statut militaire du parlementaire se pose de nouveau. C’est le général Joffre qui met un terme aux tergiversations en proposant aux parlementaires, soit de prendre un congé durant toute la durée du conflit afin de siéger, soit de conserver leur poste aux armées. À en croire Abel Ferry, le choix de siéger s’impose sans peine, et pour des motifs peu glorieux : « les chambres, note-t-il, se mobilisent pour ne pas être mobilisées. » 54 Seuls 36 députés préfèrent le devoir des armes, soit 12 % des 291 députés mobilisables d’août 1914. On est loin des taux de prélèvement observés parmi les citoyens anonymes 55 .
Cependant fallait-il accepter, au nom de l’égalité devant l’impôt du sang, un rôle de figuration dans un dépôt de l’arrière ou comme GVC (Garde des Voies de Communication), ou bien, déroger à la loi pour fournir un travail parlementaire et politique plus utile à la défense nationale ? Ne valait-il pas mieux utiliser les qualités d’organisateur d’Albert Thomas, né en 1878 - donc mobilisable - et député de la Seine depuis 1910, aux plus hautes responsabilités gouvernementales en tant que sous-secrétaire d’État à l’Artillerie et aux Munitions à partir de mai 1915, puis au ministère de l’Armement à partir de décembre 1916, que de les voir sous-exploitées dans un obscur service militaire de l’arrière front ou de l’intérieur ? En fait, cette question des députés mobilisés ne fait qu’annoncer une tendance nouvelle de la Grande Guerre, mal comprise par l’opinion : les exigences économiques du conflit ont conduit les autorités à retirer nombre de mobilisés de la zone des armées pour fournir un travail plus utile à la guerre d’usure à l’intérieur. D’ailleurs, au moment où les députés choisissent de siéger, le ministère de la Guerre rappelle par milliers les ouvriers mobilisés pour les affecter dans les usines de l’arrière. Malgré l’évidence des besoins de la guerre moderne, la question des députés-soldats reste une source d’incidents parlementaires. Tout représentant qui a fait le choix d’exercer ses fonctions politiques plutôt que de remplir ses obligations militaires s’expose à une attaque ad bominem du camp adverse. À l’image de Victor Dalbiez, l’auteur de la première loi contre les embusqués, au sujet duquel Le Cri de Paris note perfidement qu’il a été envoyé « au front, à Biskra, en Algérie. » 56

Le Parlement, une « machine à piston » ?
« Le député [...] doit partager son temps entre trois besognes principales : courir, promettre, écrire. [...] Un bon député, qui reçoit une lettre d’électeur, doit en écrire aussitôt trois. Une à l’administration compétente, pour transmettre la demande de l’intéressé. Une à l’intéressé, pour l’avertir qu’il a transmis sa demande. Une seconde au même, pour lui faire connaître la réponse de l’administration compétente. [...] Le Parlement ne règne pas, ne gouverne pas, il écrit. Le régime qui préside à nos destinées n’est ni la République, ni l’Empire, ni la Royauté, ni l’autocratie, ni la démocratie - c’est la correspondance. [...] L’électeur qui dépose un bulletin dans une urne, [...], a le souci de confier à un professionnel le soin de régler des intérêts dont il n’a pas lui-même le maniement. [...] Un député n’incarne pas la nation, il expédie ses affaires. » 57
Voici quelques morceaux choisis des préjugés antiparlementaires colportés par Robert de Jouvenel, l’auteur de La République des camarades . Or, nombreux sont les témoignages, d’horizons divers de surcroît, qui pointent de la même manière les ambiguïtés de la démocratie représentative en guerre.
Le Cri de Paris veut le démontrer en publiant, en avril 1915, les résultats de l’enquête d’un collaborateur qui, posté de 9 h à 12 h 30 à la porte du ministère de la Guerre de Millerand, aurait vu défiler quarante-deux députés et sénateurs. Avec une moyenne de cinq à six embusqués à recommander, la revue compte 1 700 embusqués à caser par semaine 58 . Même le Président de la Chambre ne montrerait pas l’exemple puisque Gallieni note dans ses carnets à la date du 11 janvier 1916 : « Visite de Deschanel pour des recommandations » 59 . Les chiffres sur l’ampleur de cette pratique sont impressionnants. Selon Louis Marcellin, les services ministériels de Millerand ont réceptionné 240 recommandations quotidiennes 60  ; le chiffre s’élève à 300 au moment où Gallieni prend les clés du ministère de la Guerre en octobre 1915 61 . Malgré la circulaire du 4 novembre 1915 de Gallieni qui interdit toute recommandation dans les procédures de mutation, la pratique n’en continue pas moins. Son successeur au ministère de la Guerre, le général Roques, aurait reçu 90 000 lettres de recommandation en huit mois.
Ces lettres, il n’est pas rare d’en trouver dans les archives. La suivante est envoyée au ministre de la Guerre le 29 novembre 1917 par le député de Vendée Victor Rochereau : « J’ai l’honneur d’appeler votre bienveillante attention sur Herbereau Fernand, du 128 e Régiment d’infanterie, classe 1916, trépané le 20 mai 1917. Je vous demande de bien vouloir me dire si cette blessure grave, contractée par ce militaire, le dispense d’être envoyé au front de nouveau. » 62 Celle-ci, datée du 27 novembre 1917, émane d’un sénateur des Landes: « Monsieur le Ministre [de la Guerre], j’ai l ’ honneur d’appeler d ‘ une façon toute spéciale votre bienveillante attention sur Monstearr Jean-baptiste Descazeaux, adjudant qui désire à la fin de son cours être envoyé au Maroc. Veuillez agréer Monsieur le Ministre l’assurance de ma haute considération. » 63 Détail intéressant, une grande partie de cette lettre est pré-imprimée (en italiques), les quelques vides servant aux informations personnelles sur le mobilise. Une preuve sans doute du caractère systématique de ce genre de démarche.
Avouons qu’il est difficile d’interpréter ces recommandations. Le désir de s’éloigner des dangers du front semble manifeste. Mais s’agit-il de soldats prêts à tout pour s’embusquer ou simplement soucieux de s’informer sur les modalités d’une mutation légale et d’en accélérer l’issue ? Toutefois d’autres sources montrent que le soutien parlementaire est délibérément recherché par ceux qui visent un poste de l’arrière. Un contrôleur postal le constate en mai 1916 : « On semble chercher en ce moment à faire agir les députés, principalement pour les permissions agricoles. Des renseignements sont demandés sur les démarches à faire, sachant que les camarades en ont obtenues. » 64 Autre exemple, celui de ce soldat qui attend de sa femme les démarches suivantes en avril 1916 : « Fais ce que tu pourras pour me faire venir [...] ou va trouver M. Morin, le député, et dis lui que tu es malade, seule avec tes 4 enfants, car véritablement je ne suis pas à ma place. » 65 Ces lettres ont l’intérêt de souligner l’énorme pression épistolaire et politique des Français sur leurs représentants. Les contraintes de la guerre vécue ont tendance à transformer le mandat parlementaire en mandat impératif.
Les milliers de questions écrites posées par les députés ne sont-elles pas une autre illustration de cette pression venue d’en bas ? Ce système des questions écrites est institué en 1915 dans le but de diminuer le nombre d’interpellations et d’alléger les séances parlementaires. Le ministre questionné doit publier sa réponse sous les huit jours dans le Journal Officiel. Pour beaucoup ce système louable est néfaste à plus d’un titre. D’abord, le nombre sans cesse croissant des questions écrites immobilise quantités de fonctionnaires, embusqués en puissance, dans les ministères. Louis Marcellin indique que l’année 1915 a donné lieu à 6 921 questions écrites 66 . Dans un article du 4 février 1916, Joseph Reinach les estime à 8 046 et déplore le fait qu’elles immobilisent des « équipes entières d’officiers, dont ce n’est pas vraiment le métier » 67 et sont surtout motivées par un « pur intérêt électoral » 68 . Toujours est-il que face à ces pressions insistantes, l’exercice d’un mandat électif en temps de guerre repose sur un subtil équilibre politique comme en témoigne la correspondance de guerre du député Maurice Barrès.

Grandeurs et servitudes de la fonction élective : l’exemple du député Maurice Barrès
Entre 1914 et 1918, Maurice Barrès est au centre d’une intense activité épistolaire : 15 362 lettres écrites par des soldats ou civils lui sont en effet parvenues, s’adressant autant au chroniqueur, à l’académicien qu’au député du I er arrondissement. Le député Barrès est placé dans une posture paradoxale et inconfortable : celle de débusqueur et d’embusqueur.

Le devoir de débusquer. Maurice Barrès député « débusqueur », c’est ainsi qu’une grande partie de ses correspondants le voient en effet. Notons que les lettres adressées au député Barrès s’inscrivent souvent dans une démarche cathartique : lui écrire ses récriminations contre les embusqués semble soulager, profondément. Un correspondant confesse : « [...] cela m’étouffait, je voulais extérioriser. Maintenant que je l’ai fais [sic] je me sens mieux. » 69 Néanmoins, les plaintes s’accompagnent de détails très précis. Un sergent GVC 70 l’invite à délaisser les visites du front afin de parcourir les dépôts de l’arrière « infestés » par les embusqués : « vous en repartiriez avec une moisson de notes à produire en haut lieu. » 71 On lui donne des noms de rue ou d’individus, pour qu’il constate de visu les abus. Ainsi un témoin le convie à observer les parades d’automobilistes embusqués « rue Royale, près de la Madeleine, vers une heure de l’après-midi. » 72 Des lettres de délation s’épanchent sur le parcours d’embusqués anonymes ou contre des députés qui abuseraient de la recommandation. Ainsi, en octobre 1914, un correspondant de Riom accuse Étienne Clémentel d’avoir embusqué son second fils, de la classe 1915, dans un bureau. Quelques mois plus tard, en mai 1915, une nouvelle lettre semble confirmer les agissements du député auvergnat : « le plus grand embusqueur du département rr 73 aurait placé ses deux fils dans un hôpital militaire. Signalons encore cette plainte du commandant du dépôt du 8 e régiment d’artillerie à Avord, dans le Cher. Un poste privilégié semble-t-il pour observer les méfaits du clientélisme politique en pleine Union sacrée :

« Il y a des moments où je suis découragé par toutes ces turpitudes [...] répondant à toutes les demandes des députés qui ont des phénomènes à proposer. Il y en a même qui ne les proposent pas mais qui ordonnent de les nommer dans un délai déterminé. Ils ne doutent de rien. » 74
Si ces correspondants écrivent à Barrès, c’est qu’ils espèrent convertir leurs doléances en projets concrets. Les lecteurs lui demandent d’ouvrir une campagne vigoureuse contre les embusqués en mobilisant toutes ses ressources. Ces lettres sont autant de pièces à conviction que Barrès doit lire, conserver et, le cas échéant, publier dans sa chronique de L’Écho de Paris. Il lui est aussi conseillé de « profiter de la séance parlementaire pour en finir avec [cette] question irritante. » 75

L’injonction de recommander. Or, dans le même temps, des correspondants attendant d’autres services du député Barrès en lui demandant une recommandation afin d’obtenir une affectation loin des premières lignes. Ces requêtes peuvent s’inscrire dans la légalité en vertu de circulaires dont les termes sont rappelés à Barrès. En fait, beaucoup souhaitent court-circuiter la voie hiérarchique jugée trop lente et incertaine pour accélérer le cheminement de leur dossier de mutation. D’autres demandes semblent bien plus équivoques et correspondent à l’unique volonté de s’éloigner du front. Le malaise est parfois perceptible, comme dans le cas de ce soldat : « Mais à peine si j’osais m’adresser à vous, craignant que je ne sache assez bien m’expliquer et que vous croyez que ce serait quelque chose de l’embusqué que je vous demanderais, pas du tout je suis trop patriote pour chercher à m’effacer devant mon devoir. » 76 Quelles que soient leurs arrière-pensées, ces hommes présentent à Barrès de nombreux motifs — ou alibis — pour justifier leur retour à l’arrière : incapacité physique à poursuivre le combat ; compétences techniques plus utiles à l’arrière ; charges familiales. Le poids du deuil revient souvent dans les argumentaires, en particulier dans cette lettre émouvante d’un père de famille qui déplore la mort de quatre de ses cinq fils : la recommandation attendue de Barrès pour affecter le dernier fils de la classe 1917 dans les COA (Commis et Ouvriers militaires d’Administration) a pour objectif vital de « sauver les débris d’une famille honorable et durement éprouvée. » 77 Barrès, père d’un fils unique mobilisé, pouvait-il rester insensible à ce genre de tourment ? Si le recours au pathos se comprend, les correspondants usent parfois du chantage électoral. Barrès apparaît alors en partie prisonnier de sa fonction élective. Rues Étienne Marcel, Jean-Jacques Rousseau, Saint-Honoré, ou quartier des Halles : c’est bien la topographie électorale du I er arrondissement qui apparaît lorsque l’on s’arrête sur les adresses soigneusement recopiées par les correspondants ou les exergues choisis (« Mon cher député »). Certains solliciteurs sont d’anciens électeurs de Nancy (Barrès y fut député de 1889 à 1893) ou rappellent, assez pesamment parfois, leur fidélité électorale. Ce père qui demande l’affectation de son fils dans l’aviation signe ainsi sa requête « un vieil électeur du I er arrondissement ». 78 Ce soldat du 54 e régiment d’infanterie qui sollicite Barrès afin de reprendre la tête de son commerce exige la réciprocité des services rendus : «Je suis électeur de votre quartier. Lorsque vous avez fait appel à mon suffrage j’y ai répondu. » 79 C’est aussi en sa qualité de successeur d’Edmond Archdéacon que Barrès est appelé par une jeune femme demandant le passage de son frère fantassin dans l’administration : « Si M. Archdéacon vivait encore, il aurait fait ce qu’il aurait pu pour mon frère. Pourrais-je vous demander de bien vouloir le remplacer ? » 80

La réponse de Maurice Barrès. Les réclamations contre les embusqués, les lettres de délation ou les souhaits de publication manifestés par les correspondants ne sont pas exaucés par Barrès qui, à aucun moment durant le conflit, ne semble s’être distingué par un discours ou une interpellation à la Chambre sur ce problème. Par ce refus, le député Barrès courrouce et s’aliène même une partie de son lectorat. En 1915, un commandant de dépôt s’indigne de l’inaction de Barrès, alors président de la Ligue des Patriotes : « Il n’est pas admissible que le Président de la Ligue des Patriotes ne prenne pas la direction du mouvement avec tous les moyens dont il dispose. [...] Si l’auteur de ces lignes ne voit pas le Président entreprendre cette campagne, il ne croira plus à rien. » 81 Les réticences de Barrès à organiser une campagne contre les embusqués sont surtout politiques. Il perçoit cette question des embusqués comme une menace directe sur la fragile alliance scellée en août 1914. Trop conscient de l’irritabilité de ses concitoyens, Barrès ne veut pas réitérer la triste expérience de sa campagne sur les allocations de guerre : « L’inconvénient de ma campagne, c’est qu’en donnant du ressentiment à des souffrances, elle peut les irriter, je veux dire les aggraver et même les prolonger dans l’imagination de ceux qu’elles n’atteignent pas. » 82
Au sujet des demandes de recommandation, que

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