La politique extérieure de Napoléon III
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Description

La politique extérieure de Napoléon III fut dynamique : victoires en Crimée, Congrès de Paris, affranchissement de l'Italie, le rattachement de Nice et de la Savoie à la France, l'expansion coloniale... Elle se solda toutefois par un échec causé entre autres par l'incompréhension du rôle de l'Autriche dans le système international, une malheureuse expédition au Mexique, et un manque de stratégie face à la puissance prussienne en pleine affirmation. La contradiction domine les débats des historiens autour de la personnalité de Napoléon III et de ses projets politiques.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2011
Nombre de lectures 109
EAN13 9782296471733
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La politique extérieure de Napoléon III
Gabriel Leanca (éd.)








La politique extérieure de Napoléon III
L’Harmattan
Ouvrage publié avec le soutien du
Conseil National de la Recherche Scientifique, Roumanie,
projet PNII-IDEI 2205/2008





























© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr


ISBN : 978-2-296-55542-6
EAN : 9782296555426
PRESENTATION
La politique extérieure de Napoléon III occupe une place particulière dans l’histoire des relations internationales. Celle-ci fut considérée fort justement comme une politique des nationalités, contribuant de façon décisive au remaniement de la carte de l’Europe. Conçue pour briser l’ordre international de 1815 et pour maintenir la France à la tête du Concert européen, la politique des nationalités ne signifia pas une ouverture sans limites du système international. En décryptant le sens de la politique de Napoléon III, Yves Bruley écrit à juste titre : « les empires intelligemment réformés, devenus respectueux des libertés et des identités locales, pouvaient donner aux nationalités une très large autonomie »1.
Mais l’histoire de l’Europe n’évolua pas comme l’aurait envisagé Napoléon III. Dès que le nationalisme fut devenu l’une des composantes principales de l’imaginaire des sociétés européennes, l’onde de choc frappa la légitimité des empires et aboutit à la formation des blocs diplomatiques et finalement à l’éclatement de la Première Guerre mondiale.
Pourtant, il serait injuste de présenter la politique extérieure de Napoléon III comme une étape embryonnaire du nationalisme radical en Europe. Si la création des nouveaux États ou de noyaux des futurs États indépendants est perçue par certains historiens comme un éloignement par rapport au système international viennois qui avait réussi à conserver la paix entre les Grandes Puissances pour une assez longue période, il ne faut cependant pas considérer le traité général de 1815 comme un mécanisme international parfait. Les positions de la Russie et de la France au sein du Concert européen et la rareté des points de convergence entre les deux puissances après 1830 ne pouvaient pas garantir la durabilité de la paix de 1815, et cela en dépit du rôle central joué par l’Angleterre dans les relations internationales après les guerres napoléoniennes. Les révolutions européennes et notamment la réouverture de la Question d’Orient en 1853 entérinèrent l’effondrement du système de 1815 et placèrent la France pour un certain temps à la tête du Concert européen.
Occupées par la Russie à la veille de la guerre de Crimée, les principautés de Moldavie et de Valachie retinrent l’attention de Napoléon III. À l’opposé de l’Angleterre qui voulut renforcer la puissance ottomane au nord du Danube, la France encouragea « une meilleure constitution des Principautés, afin qu’elles servent de rempart contre les invasions sans cesse renaissantes du nord »2.
Les principautés de Moldavie et de Valachie demeuraient dans l’Empire ottoman, mais, selon le plan français, seule leur union politique pouvait constituer une vraie barrière stratégique contre la Russie. Le traité de Paris institua la garantie collective des puissances sur les principautés et l’idée de consulter la population à l’égard de l’union s’imposa. Puisque ce projet remettait en question l’autorité de l’Empire ottoman au nord du Danube, la seule façon de le paralyser fut la suppression des unionistes des listes électorales avant le scrutin pour les Assemblées consultatives. À Iaşi, les manœuvres de l’administration locale, ainsi que les ingérences ottomanes et autrichiennes réussirent. Le camp unioniste et la diplomatie française parurent vaincus. Deux éléments s’avérèrent essentiels dans le sauvetage de l’idée de l’union de la Moldavie et de la Valachie : premièrement, les pourparlers franco-anglais du mois d’août 1857 qui eurent lieu à Osborne, là où Napoléon III convainquit le gouvernement britannique de demander à Constantinople l’annulation du scrutin organisé en Moldavie ; deuxièmement, l’élection d’Alexandru Ioan Cuza à Iaşi, puis à Bucarest en 1859, qui dépassa les calculs politiques des puissances, indiquant l’ancrage de l’élite politique des principautés dans un projet national et profondément modernisateur. C’est précisément dans ce contexte politique que les fondements des relations franco-roumaines furent établis.
S’explique ainsi pourquoi l’image en grande partie négative du Second Empire ne s’imposa pas en Roumanie, là où l’empereur jeta effectivement les bases du régime représentatif. Les relations 2 Discours de l’Empereur à l’ouverture de la Session Législative Extraordinaire de 1855 , franco-hongroises et franco-polonaises de l’époque confirment à leur tour cette image plurielle de Napoléon III et de sa diplomatie.
Sans tenter une réhabilitation du Second Empire, le colloque qui s’est tenu à Iaşi les 4 et 5 juin 2009 au Musée de l’Union a permis de revisiter plusieurs séquences de l’histoire des relations internationales. Le colloque a envisagé tout d’abord de donner plus de visibilité au cas roumain dans l’ensemble d’études qui portent sur la politique extérieure du Second Empire et d’intégrer celui-ci dans un contexte historique plus large, qui peut expliquer davantage certaines évolutions locales ou internationales.
En outre, l’organisation du colloque et la publication des actes ont eu pour but de relier d’une manière efficace les recherches poursuivies sur le Second Empire dans divers centres universitaires européens. Un tel sujet a permis de réunir des approches et des perspectives nationales et transnationales très différentes.
Sous le titre Le Quai d’Orsay et la crise polonaise de 1863 , Yves Bruley adopte une approche novatrice sur la politique extérieure du Second Empire. Sa contribution se focalise sur les hauts fonctionnaires du ministère, valorisant particulièrement les écrits d’Hippolyte Desprez, connu pour ses observations pertinentes sur l’Europe Centrale et Orientale. Le cas polonais permet à Yves Bruley de mieux définir la politique des nationalités, qui ne doit pas être conçue comme un redécoupage aveugle des frontières, mais comme un remaniement de la carte de l’Europe fondé sur la solution confédérative, notamment pour les cas de l’Italie et de l’Allemagne, et sur la réforme des empires ottoman, russe et habsbourgeois, pour les cas des nationalités de l’Europe Centrale et du Sud-Est.
Dans sa contribution provocatrice intitulée Bismarck, père de la Roumanie ? , Stéphanie Burgaud procède à une analyse détaillée des rapports entre les Grandes Puissances qui marquent l’avènement du prince Charles de Hohenzollern-Sigmaringen au trône de la Roumanie en 1866. Ce travail remet en question fort justement l’image de Napoléon III comme « protecteur des intérêts nationaux roumains » après la chute du prince Alexandru Ioan Cuza et ouvre la voie à une réévaluation du système international imaginé par l’empereur dans la deuxième décennie de son règne.
Mihai-Ştefan Ceauşu examine les relations franco-autrichiennes de la veille de la guerre de Crimée à l’union des principautés de Moldavie et de Valachie en 1859. Cette contribution indique qu’en dépit des points de convergence entre les deux puissances, notamment à l’époque de la guerre contre la Russie, leurs intérêts sont restés différents. L’affrontement diplomatique pour l’union des principautés de Moldavie et de Valachie analysé par Mihai-Ştefan Ceauşu en témoigne largement.
L’approche adoptée par Gheorghe Cliveti ( La politique rhénane de Napoléon III et la candidature Hohenzollern au trône de la Roumanie ) porte sur une analyse des interférences entre « la question roumaine » et « la question allemande » dans le contexte de la réorientation des relations internationales en Europe en 1866.
Selon Gheorghe Cliveti, c’est précisément l’évolution de « la question allemande » qui poussa Napoléon III à encourager les velléités ottomanes dans les principautés roumaines après l’arrivée de Charles de Hohenzollern-Sigmaringen à Bucarest.
Les contradictions de la politique impériale sont esquissées aussi par Romain Delmon qui conduit sa recherche sur l’expédition française au Mexique. Son analyse porte sur l’écart entre les ambitions politiques de Napoléon III et la conduite de l’expédition sur le terrain. Dans l’étude de Romain Delmon, trois axes ont été privilégiés : l’image du Mexique en France à la veille de l’expédition militaire, les moyens mis à la disposition pour cette intervention et les rapports entre le facteur militaire et le facteur politique qui influencèrent largement le sort de l’expédition.
Cédric Istasse a centré son intérêt sur la façon dont la diplomatie s’entrecroise avec la propagande, s’appuyant sur le cas de la remise des médailles honorifiques de Sainte-Hélène (1857) en Belgique, là où vivaient la plupart des anciens soldats de la Grande Armée, en dehors de la France. Si l’opération ne provoqua aucune tension entre la Belgique et son puissant voisin, elle ne passa pas inaperçue aux yeux d’une partie de la presse qui ne tarda pas à considérer la remise des médailles et la façon dont celle-ci s’est déroulée dans certains endroits comme un test de fidélité à l’identité politique belge.
Dumitru Ivănescu souligne l’importance des relations franco-roumaines à l’époque d’Alexandru Ioan Cuza. L’image de modèle que la France dégageait dans la jeune Roumanie à cette époque se remarque particulièrement. Les liens très serrés entre les représentants diplomatiques de France dans les principautés et le nouveau pouvoir de Bucarest sont aussi étudiés par Dumitru Ivănescu. Ainsi, Victor Place, le consul de France à Iaşi, fut pour un certain temps le principal conseiller politique d’Alexandru Ioan Cuza.
Sous le titre « Tout dépend de Paris » : la « question des principautés » vue par la diplomatie italienne (1856-1861) , Fabrice Jesné analyse « le triangle diplomatique franco-italo-roumain ».
Ainsi, aux intérêts nationaux communs qui rapprochèrent la Sardaigne et les principautés roumaines dans la seconde moitié de la cinquième décennie du XIXe siècle se sont ajoutés leurs rapports privilégiés avec la France. Fabrice Jesné décrypte fort justement les liens très étroits entre les trois pôles, mais aussi leurs positions individuelles, parfois opposées dans la nouvelle Europe qui surgit après la guerre de Crimée.
A son tour, Gabriel Leanca considère que le remaniement du système international viennois s’est produit sous l’influence de la politique orientale de Napoléon III. Alliée de l’Angleterre, mais non asservie aux fins politiques britanniques, adversaire de la Russie, mais non russophobe, la France de Napoléon III efface en 1856 la défaite diplomatique de 1840. Gabriel Leanca analyse les rapports entre la politique extérieure de Napoléon III et la diplomatie collective à cette époque et procède à une comparaison entre « la question des principautés » et « la question libanaise », comparaison qui témoigne de la vision géopolitique française à l’égard de l’Empire ottoman.
Dans sa contribution intitulée L’empereur, le roi et le pape : les contradictions d’une diplomatie triangulaire , Jean-Pierre Pantalacci a porté son intérêt sur l’unité italienne. L’auteur étudie d’un côté, l’engagement de Napoléon III auprès du Piémont-Sardaigne, qui allait assumer « le rôle de promoteur de l’unité italienne » et les liens entre l’empereur et le parti de l’ordre, qui poussaient vers un soutien illimité de la papauté face à la menace révolutionnaire, de l’autre côté. C’est donc ce contexte trouble qui entérine l’échec d’une confédération d’États en l’Italie que Napoléon III avait conçue comme une solution convenable pour les parties concernées.
Michaël Vottero a conduit sa recherche sur la peinture officielle à l’époque du Second Empire, s’appuyant sur l’exemple d’Isidore Pils dont les peintures ornent le musée impérial de Versailles. Isidore Pils s’inspire de la guerre de Crimée, mais il dépeint les manœuvres plus que les affrontements, les à-côtés de la guerre plus que la bataille proprement dite, comme l’indique avec justesse Michaël Vottero. Cette contribution indique également les rapports entre les représentations peintes de la guerre et la photographie de guerre qui trouve un exemple chez Isidore Pils qui n’avait pas visité les champs de bataille orientaux.
L’organisation du colloque et la publication des actes n’auraient pas été possibles sans l’appui de plusieurs institutions à qui nous tenons à exprimer notre gratitude. L’Ambassade de France en Roumanie (le Service de Coopération et d’Action Culturelle), le Centre Culturel Français de Iaşi, l’Agence Universitaire de la Francophonie, l’Ambassade de Belgique en Roumanie (la Délégation Wallonie-Bruxelles), l’Université Alexandru Ioan Cuza de Roumanie, la Direction de la Culture de la ville de Iaşi et le Musée de l’Union de Iaşi ont soutenu chaleureusement le renforcement de la collaboration scientifique francophone occasionnée cette fois-ci par une séquence de l’histoire commune franco-roumaine.



GABRIEL LEANCA
1 Yves BRULEY, Le Quai d’Orsay et la crise polonaise de 1863, dans ce volume.
2 juillet in La politique impériale exposée par les discours et proclamations de l’empereur Napoléon III, Paris, Éditions Henri Plon, 1868, p. 219
Yves BRULEY
LE QUAI D’ORSAY ET LA CRISE POLONAISE DE 1863
Les événements polonais et européens de 1863 sont bien connus, il ne s’agit pas d’en donner ici un nouveau récit, mais d’installer l’observateur – l’historien puis son lecteur – dans les coulisses du théâtre diplomatique, dans les bureaux du Quai d’Orsay, là où s’analysent les événements au fur et à mesure de l’arrivée des rapports, là où se préparent les dépêches diplomatiques, là où s’élaborent les solutions réalistes. Certes, ce n’est pas au Ministère des Affaires étrangères que se prennent les grandes décisions, mais il est toujours intéressant de déplacer le point de vue, d’interroger – par archives interposées – les acteurs de l’ombre, notamment les hauts fonctionnaires du Quai d’Orsay, afin de mieux comprendre à la fois les processus de décision et l’enchaînement des événements1.

La crise polonaise de 1863 avait eu un précédent dramatique, en 1830 et 1831, qui avait profondément marqué la génération arrivée aux responsabilités sous le Second Empire. Il ne s’agit pas seulement de Walewski, le fils polonais de Napoléon Ier devenu ministre des Affaires étrangères de Napoléon III, mais de l’ensemble de ces jeunes hommes – encore étudiants ou déjà diplomates en 1831 – qui représenteront la France sous Napoléon III.
Chateaubriand avait durement accusé le gouvernement de Louis-Philippe d’avoir « assisté à la prise de Varsovie où, comme chacun sait, tout était tranquille après la mort »2. Napoléon III, son ministre Drouyn de Lhuys et leurs agents diplomatiques avaient la volonté de faire mieux que Louis-Philippe. Comment l’ont-ils tenté ? A quoi ont-ils abouti ?

Avant de préciser quelle fut l’attitude de la France en 1863, dans un contexte bien différent de celui de 1831, il faut rappeler que l’attention de la diplomatie française à l’égard de la Pologne s’est manifestée dès les premières années du Second Empire. En mars 1855, lors des négociations de Vienne pendant la guerre de Crimée, Drouyn de Lhuys avait évoqué le sort futur des principautés roumaines et le contexte lui parut favorable pour parler aussi de la Pologne. Au moment de se rendre à Vienne, le ministre avait fait un détour par Londres et proposé à l’Angleterre d’ajouter aux conditions particulières à imposer à la Russie en cas de victoire des alliés, une clause sur la Pologne : l’exécution intégrale des traités de Vienne de 1815, favorables, comme on sait, à l’autonomie du royaume de Pologne, traités enfreints par la Russie depuis 18303. Mais le gouvernement anglais jugea que la proposition était inopportune, car elle risquait d’effrayer les Autrichiens. Les questions orientales dominaient le débat, et l’équilibre futur de la mer Noire, dont l’Angleterre espérait la neutralisation, comptait plus aux yeux des Anglais que le rappel de la question polonaise. En outre, il faut reconnaître que la proposition pouvait paraître peu politique au moment où l’on tentait de renforcer la coalition avec l’Autriche. L’affaire n’eut donc aucune suite, mais le Quai d’Orsay tenta de relancer ce thème en septembre 1855, au lendemain de la prise de Sébastopol. Sans plus de succès : les Anglais répondirent que la résurgence de la question polonaise risquait cette fois d’effrayer les Allemands.

L’année suivante, alors que l’Europe était réunie à Paris, et que Walewski était devenu ministre des Affaires étrangères, la Pologne fut évoquée en marge du Congrès. Après la signature du traité de Paris, Walewski et Clarendon abordèrent le sujet en privé avec le comte Orloff, représentant du Tsar au Congrès. L’entretien eut lieu le 9 avril. On rappela aux Russes les actes du congrès de Vienne pour obtenir le retour d’un régime constitutionnel et national en Pologne. Le plénipotentiaire russe répondit que les intentions du nouveau tsar, Alexandre II, étaient de rendre aux Polonais les avantages en question, mais qu’il n’était pas possible d’en parler publiquement au Congrès, pour ne pas donner le sentiment que son souverain agissait sous la pression de l’Europe.
Il valait mieux lui laisser le mérite de la spontanéité dans sa politique de réformes. Le Tsar promettait aussi une très large amnistie à l’occasion de son prochain couronnement. Devant ces assurances, Walewski et Clarendon renoncèrent à une déclaration sur la Pologne et firent confiance au souverain dont le règne s’annonçait comme réformateur après les excès de Nicolas Ier.
Alexandre II accorda en effet une amnistie et une autonomie limitée, sans toutefois revenir à la situation antérieure à 1830.
D’autres réformes furent entreprises en Russie même, et l’on ne désespérait pas, dans les milieux diplomatiques, de pousser l’émancipateur des serfs sur la bonne pente. Sur ces entrefaites, les événements survinrent en Pologne, à partir de 1861, dans une Europe qui venait de voir le principe des nationalités triompher de façon spectaculaire en Italie.
Le Quai d’Orsay pouvait suivre très précisément la succession des événements par les dépêches remarquablement informées du consul général de France à Varsovie4, d’abord Pierre de Ségur-Dupeyron, puis Eugène de Valbezen à partir de 1862.
Lorsque les affrontements sanglants commencèrent en 1861, le Tsar oscilla entre apaisement et répression, concédant la création d’un Conseil d’État et de conseils municipaux, ainsi que le rétablissement de l’Université de Varsovie. Mais les Polonais jugèrent unanimement que ces concessions étaient insuffisantes. Le 14 septembre 1861, Ségur écrivait, en conclusion d’une longue dépêche : « Tout semble annoncer qu’à moins d’une autonomie complète la Russie ne gouvernera jamais paisiblement la Pologne »5. Mais l’espoir de voir le Tsar y consentir un jour n’était pas perdu, lorsque l’insurrection de janvier 1863 éclata.



Ces événements furent d’abord perçus comme l’œuvre des « rouges », et de ce fait, le gouvernement français était décidé à rester spectateur. Non par indifférence, mais pour ne pas paraître prendre le parti des révolutionnaires contre la Russie, avec laquelle existait un rapport de confiance depuis 1856 (la mission du comte de Morny en Russie lors du couronnement d’Alexandre II) et surtout depuis 1857 (l’entrevue de Stuttgart entre les deux empereurs). La crise polonaise n’est devenue une crise internationale qu’après la signature de la convention militaire d’Alvensleben entre la Russie et la Prusse, unies pour écraser conjointement l’insurrection. L’initiative était venue de Bismarck, qui avait trouvé l’occasion de resserrer les liens entre la Prusse et la Russie en offrant au Tsar une alliance conservatrice contre « la révolution ».
Or, l’accord signé le 8 février 1863 transformait la nature de la question polonaise en l’introduisant dans la sphère de la diplomatie européenne. Le sous-directeur chargé du Nord au Quai d’Orsay, Hippolyte Desprez6, qui était en première ligne comme fonctionnaire chargé de rédiger la correspondance entre la France, l’Angleterre, l’Autriche, la Prusse et la Russie, raconte les événements dans ses souvenirs inédits. Il note d’abord que la convention d’Alvensleben fut une mauvaise surprise : « Ce fut la circonstance malencontreuse et tout-à-fait imprévue qui fit sortir le gouvernement impérial de sa réserve », écrit-il. A ce moment, ajoute-t-il, c’est avec la Prusse et non avec la Russie que la discussion diplomatique allait s’engager, car « on jugea qu’aucune considération pressante ne l’obligeait à conclure des arrangements qui, dans une certaine mesure, la rendaient solidaire de l’action répressive de la Russie »7. Voici, selon son récit, comment les événements s’enchaînèrent à la fin de l’hiver et au printemps de 1863 :
« L’Angleterre et l’Autriche s’étaient émues comme la France de l’insurrection qui se développait ; elles n’avaient pas jugé avec autant de sévérité que nous la conduite de la Prusse ; elles étaient disposées à adresser des représentations à la Russie elle-même. Le cabinet des Tuileries se rallia à leur sentiment, et on se lança dans la voie des communications officielles à Saint-Pétersbourg. Les Anglais et les Autrichiens n’étaient pas les moins vifs ni les moins pressants. On en vint à formuler un programme commun de mesures réparatrices que l’on proposait à la Russie comme base de négociations auxquelles on la conviait. […] Afin de faciliter les négociations, les cabinets suggéraient l’idée d’une trêve dont l’initiative serait laissée à l’Empereur de Russie, et que les Polonais seraient tenus d’observer sous leur responsabilité. Enfin, les trois cours proposaient de déférer ces négociations à une conférence qui serait formée des huit puissances signataires des traités de Vienne, c’est-à-dire des cinq grandes puissances ainsi que de l’Espagne, du Portugal et de la Suède. »8

La France avait bâti sur la question polonaise sa propre doctrine, qui ne manque pas d’intérêt. Au début de 1863, le Quai d’Orsay avait travaillé sur le problème juridique posé – la validité ou non de l’argument fondé sur les traités de Vienne – et sur les solutions à proposer. En sa qualité de sous-directeur du Nord à la direction des affaires politiques, Hippolyte Desprez fut mis à contribution et remis son rapport le 12 mai 1863, sous le titre :
« Pologne : projet de solution »9. L’alternative était, a priori, de réclamer l’exécution des traités de Vienne ou de nier leur validité.
L’auteur proposait une troisième voie, qui consisterait à réviser les traités de Vienne, dans la partie qui concerne la Pologne. En effet, le principe de « l’autonomie du royaume comprise en ce sens qu’il doit former un État distinct de la Russie, quoique placé sous la même couronne » avait été posé en 1815 mais sans que les précisions ni les garanties nécessaires à son application ne fussent données. Il fallait donc « suppléer à cet égard à l’imperfection des actes de Vienne ». La solution que proposait Desprez était de bâtir un compromis inspiré de la situation des principautés roumaines ou encore de l’Égypte, au sein de l’Empire ottoman, c’est-à-dire une vice-royauté confiée à un grand-duc tenant l’investiture du Tsar.
Cette solution offrirait aux Polonais des avantages non négligeables, sans contraindre la Russie à aucun sacrifice de dignité. Pour consolider cette œuvre, selon Desprez, le vice-roi pourrait être d’abord désigné à titre viager, en attendant de réclamer un jour l’hérédité, ce qui placerait, le moment venu, la Pologne rendue autonome sur la voie de l’indépendance10.

« Les cabinets de Paris, de Londres et de Vienne jugèrent sur les premiers indices que la Russie consentirait à s’entendre avec eux sur les événements de Pologne. Mais on s’aperçut bientôt que de part et d’autre, on s’était mépris sur la portée des paroles échangées tout d’abord. Dès que l’on en vint aux explications catégoriques, la divergence des vues se manifesta dans toute sa gravité. »11

La démarche conjointe des Français, des Anglais et des Autrichiens fut donc repoussée par la Russie, qui déclara que la question polonaise relevait des puissances co-partageantes et non des signataires de 1815. C’était opposer le système international du XVIIIe siècle à celui du XIX siècle. La situation était grave, il fallait répondre à l’argument russe, mais au moment où il aurait fallu défendre le principe du Concert européen, l’Autriche et surtout l’Angleterre ne voulurent pas s’associer à une nouvelle démarche souhaitée par la France et ne donnèrent pas de suite à leur première détermination :

« Le projet était goûté à Vienne, où, jusqu’à ce moment, on s’était, sans hésitation apparente, associé aux vues de la France ; mais à Londres, où l’on s’était montré tout d’abord plus résolu et plus ferme encore, on commençait déjà à fléchir. Lord Russell dont l’esprit ne s’était pas élargi au Foreign-Office, tenait avant tout à ne point paraître asservi à la politique de la France. Il fit échouer la proposition [ de réponse à la Russie ] de M. Drouyn de Lhuys. Chacun répondit à sa manière, et froissé de la façon dont la Russie s’efforçait d’éluder ses premières promesses, le gouvernement français donna libre carrière à ses jugements et à ses observations. Il écrivit (3 août 1863) au duc de Montebello, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, une longue dépêche où étaient exposés tous ses griefs, en accompagnant ce document d’un mémoire où le point de droit était élucidé par une discussion approfondie des clauses du traité de Vienne relatives à la Pologne. Etant donné que l’on se placerait ainsi sur le terrain des traités, nous avions, je crois, touché juste ; tous nos coups portaient ; mais la réplique du prince Gortchakoff, beaucoup plus longue encore, ne fut pas moins vive. Elle était la négation même du droit qu’invoquaient les puissances : ’S.M. l’Empereur Alexandre ne relève que de Dieu et de sa conscience pour l’accomplissement de ses devoirs à l’égard des peuples placés sous sa domination, et il n’a à rendre à l’Europe aucun compte de l’exercice qu’il fait de ses droits souverains’. »12

La diplomatie française se retrouvait isolée. Desprez ajoute : « La défaillance de l’Angleterre avait encouragé, au moment décisif, la résistance de la Russie, et du même coup, porté le découragement à Vienne. La France seule restait dans la logique du rôle que les circonstances l’avaient amenée à prendre. Les embarras n’en étaient pas moins grands ; tout au contraire »13. En effet, la démarche française eut un effet négatif. Le gouvernement russe la reçut comme une marque de défiance. L’entente franco-russe qui prévalait depuis l’entrevue de Stuttgart en 1857 était compromise. Du moment que le gouvernement anglais avait rapidement renoncé à s’engager plus avant, il était de bonne politique que la France, isolée, ne sacrifiât pas les relations qu’elle avait nouées avec la Russie. S’il y a eu une erreur commise par la France en 1863 dans la crise polonaise, ce n’est certes pas d’avoir pris part à la démarche commune avec les Anglais et les Autrichiens, mais d’avoir continué seule ce qui fut reçu par les Russes comme des remontrances déplacées. Mais la France s’estimait l’arbitre de l’Europe et jugeait normal de faire connaître son opinion dans toutes les crises, surtout lorsque tous les arguments de droit international étaient clairement en sa faveur.
Napoléon III attendit l’automne pour donner une nouvelle direction au débat. Il écrivit le 4 novembre 1863 à tous les souverains et chefs d’État d’Europe une lettre destinée à être publiée, dans laquelle il sortait du seul problème polonais pour appeler à tenir un congrès général destiné à résoudre toutes les questions pendantes en Europe. Dans ce texte souvent cité se trouve exprimée la pensée profonde de Napoléon III sur le Concert européen :

« Il est impossible [ disait-il ] de ne pas reconnaître que, presque sur tous les points, les traités de Vienne sont détruits, modifiés, méconnus ou menacés.
De là, des devoirs sans règle, des droits sans titre et des prétentions sans fin [...]. N’attendons pas, pour prendre un parti, que des événements soudains, irrésistibles, troublent notre jugement et nous entraînent, malgré nous, dans des directions contraires. Je viens donc vous proposer de régler le présent et l’avenir dans un congrès. Appelé au trône par la Providence et par la volonté du peuple français, mais élevé à l’école de l’adversité, il m’est peut-être moins permis qu’à un autre d’ignorer et les droits des souverains, et les aspirations des peuples [...]. Comme je suis le souverain auquel on prête le plus de projets ambitieux, j’ai à cœur de prouver, par cette démarche franche et loyale, que mon unique but est d’arriver sans secousse à la pacification de l’Europe. »14

Le lendemain, l’Empereur exposa au Corps Législatif son projet de congrès européen, réunissant à Paris un concert beaucoup plus large que les seules Grandes Puissances, et destiné à régler les questions polonaises, danoises, romaines, et orientales. La pensée était élevée et pouvait paraître habile : la Russie serait moins réticente à parler de la Pologne dans un congrès où elle pourrait reprendre l’avantage sur d’autres sujets. La France semblait avoir tout à y gagner. L’Italie et la plupart des petits États furent enthousiastes ; la Russie, l’Autriche et la Prusse firent des réponses dilatoires en demandant sur quelles bases on négocierait ; mais l’Angleterre déclina l’invitation. Pour Lord Russell, un tel congrès général risquait de faire surgir de nouvelles espérances et des aspirations impossibles à satisfaire, alors même que le Concert européen n’avait aucun moyen pratique d’imposer ses décisions.
Sans appui anglais, le projet ne pouvait avoir aucune suite.
Dans ses souvenirs inédits, Desprez dresse un bilan assez juste de la crise polonaise de 1863 :

« Primitivement, [ l’ ] unique désir [ du gouvernement français ] était d’obtenir l’exécution des promesses faites par le prince Orloff lors du congrès de Paris. Il ne visait nullement à faire naître une contestation entre le cabinet russe et nous, quand est parvenue la convention entre la Russie et la Prusse qui a donné au conflit un caractère européen.
Si, dans cette conjoncture, le gouvernement impérial a obéi à une arrière pensée, son calcul ne peut avoir été que de profiter de l’occasion offerte de marcher d’accord avec l’Angleterre et l’Autriche, et de resserrer ainsi les liens de l’ancienne alliance [ celle de la guerre de Crimée ]. M. Drouyn de Lhuys personnellement était resté très attaché à cette conception, et l’on peut supposer qu’elle ne fut pas sans influence sur sa conduite.
L’Angleterre, on l’a vu, nous avait de bonne heure abandonnés à nos propres inspirations après nous avoir entraînés ; finalement elle repoussait la combinaison d’intérêt général que l’Empereur avait mise en avant pour aider l’Europe à sortir d’embarras. »15


La France avait perdu la bataille diplomatique. À vrai dire, le projet de congrès avait pour fonction essentielle de permettre à la France de jouer son rôle préféré, celui d’arbitre de la politique générale en Europe, et pour fonction secondaire de permettre à Napoléon III de faire bonne figure devant le Corps législatif et devant l’opinion publique, très favorable aux Polonais et insatisfaite de l’impossibilité de faire progresser leur cause. Mais derrière le discours ambitieux mais incantatoire de l’Empereur en novembre 1863, la politique que Napoléon III aurait menée s’il avait pu faire entendre une voix modérée et pratique, n’était peut-être pas tellement éloignée de celle du Quai d’Orsay. Même si Napoléon III avait toujours été plus réticent que Drouyn de Lhuys sur l’intérêt de l’alliance entre Paris et Vienne, on ne trouve pas trace de différend majeur entre les deux hommes dans l’élaboration de solutions pratiques à proposer dans la crise polonaise.
En revanche, la crise polonaise fut la cause de tensions très vives parmi les ministres de Napoléon III. Ou plutôt, ce fut le premier prétexte choisi par le ministre d’État Eugène Rouher – qu’on allait surnommer « le vice-empereur » – pour tenter d’abattre politiquement son adversaire Drouyn de Lhuys, qu’il jugeait réactionnaire.
Dès sa promotion au Ministère d’État, le 18 octobre 1863, Rouher entendit surveiller, si ce n’est contrôler, la politique étrangère. Aussitôt nommé, il entra en campagne pour obtenir le renvoi de Drouyn de Lhuys. Dès le 14 novembre, saisissant l’occasion des difficultés de la diplomatie française dans la crise polonaise, Rouher écrivit à Napoléon III et lui demanda de nommer un nouveau ministre des Affaires étrangères :


« M. Drouyn de Lhuys […] ne continuerait-il pas à pousser trop loin ses illusions et sa crédulité envers le gouvernement autrichien et à favoriser ainsi cette politique cauteleuse et temporisatrice qui est le privilège de l’Autriche. Sera-t-il possible à notre collègue d’atténuer les défiances qui se manifestent dans ses rapports aigres-doux avec le cabinet anglais ? Puis, au milieu de ces myriades de grosses et de petites questions qui vont nous être posées, en réponse à la proposition de congrès, M. Drouyn de Lhuys aura-t-il la souplesse, le délié, la mesure, l’aménité nécessaire ? Enfin, au point de vue de cette teinte libérale nécessaire pour les négociations dans toutes les éventualités, comment pourrait-il l’imprimer à notre conduite ?
Représentant apparent sinon réel d’une réaction, affaibli par ses échecs successifs à Rome, en Amérique, à Saint-Pétersbourg, accusé à tort ou à raison des tendances autrichiennes excessives et aveugles, il ne pourra, à mes yeux, ni exercer les intimidations nécessaires, ni pratiquer les persuasions utiles. »16


La manœuvre échoua, pour cette fois. Rouher reprit l’initiative lors de la crise danoise en 1864, sans réussir davantage, puis au lendemain de Sadowa en juillet 1866, cette fois avec un succès complet. Mais cette prise de contrôle de la diplomatie impériale par Rouher contre le parti conservateur incarné par Drouyn de Lhuys ne doit pas tromper. S’il est indéniable que les amis de Rouher étaient partisans de l’unité italienne et ensuite de l’unité allemande, et qu’ils allaient à l’encontre des préférences du Quai d’Orsay, plus réticent à l’égard du principe des nationalités, il n’en faut pas déduire que les diplomates du Second Empire avaient une perception bornée des transformations en cours en Europe.

La diplomatie française, au Quai d’Orsay ou dans les ambassades à l’étranger, avait pleine conscience des sentiments nationaux et considérait le mouvement des nationalités comme l’un des phénomènes majeurs de l’Europe moderne. Les diplomates avaient aussi conscience, en raison de leur connaissance du « terrain », de la grande variété des situations et de la multiplicité des évolutions possibles. Ils savaient qu’en Italie ou en Allemagne le sentiment national n’avait pas détruit les identités régionales, dont il fallait tenir compte. La France, vieil État et vieille Nation, pouvait certes être un modèle, mais qui était et demeurait malgré tout une exception en Europe. Dans la plupart des cas, qu’il s’agît de l’Europe orientale, des Balkans, de l’Italie, de l’Allemagne ou de l’Empire d’Autriche, la solution la plus réaliste aux diplomates français n’était pas l’État-nation, mais, selon les cas, la confédération ou l’autonomie dans un empire réformé.
Dans le cas de nationalités dispersées en plusieurs États, une confédération, comme celles que la France voulut créer en Italie et voulut défendre en Allemagne, pouvait respecter les identités régionales particulières et maintenir les plus viables des États existants, tout en réalisant le légitime objectif de la nationalité. Au contraire, aux yeux des diplomates français, les unités nationales telles qu’elles se sont faites en Italie et en Allemagne, sous forme d’États unifiés, ne s’imposaient nullement sous cette forme pour satisfaire les sentiments nationaux.
Les empires intelligemment réformés, devenus respectueux des libertés et des identités locales, pouvaient donner aux nationalités une très large autonomie, comme la Roumanie, la Serbie ou l’Egypte dans l’Empire ottoman, ou plus tard la Hongrie dans la Double Monarchie. C’est le sens de la proposition de Desprez dans son rapport de mai 1863 sur la Pologne. Vu du Quai d’Orsay, il existait un moyen terme entre l’Europe de la Sainte-Alliance et l’Europe des États-nations indépendants. Une Europe où les nationalités aspirant à leur unité constitueraient des confédérations, où les nationalités émergentes jouiraient de l’autonomie dans le cadre d’Empires réformés, permettrait de satisfaire les aspirations nationales, au moins pour un temps, tout en préservant les traités issus des congrès de Vienne et de Paris, et donc à la fois le Concert européen et l’équilibre européen.
En 1863, la France avait perdu une bataille diplomatique aux lourdes conséquences politiques. Mais elle avait gagné la bataille de l’opinion publique en Pologne – ce qui n’est pas sans valeur à long terme, mais sans profit à court terme. En décembre 1863, un attaché du Ministère des Affaires étrangères français, de retour de Varsovie où il avait porté des dépêches au consulat général, fit un rapport précis des conversations qu’il avait eu en route avec un patriote polonais. Celui-ci lui parla de la France, « de la reconnaissance que les Polonais devaient à l’Empereur, qui avait fait pour eux tout ce qui lui était possible », et il ajouta :
« L’Angleterre déteste notre indépendance, parce qu’elle sait que la Pologne liée à la France par les souvenirs du Premier Empire doublera l’influence française de ce côté de l’Europe, et sera une 23 seconde France dans le Nord »17. L’Angleterre n’était certes pas la seule à craindre une « seconde France dans le Nord ». Dans l’immédiat, la question était de savoir qui allait encore craindre la première.

Annexe
Archives du Ministère des Affaires étrangères, Série : Correspondance Politique, Sous-série Russie, volume 231, f. 46-49.
Rapport d’Hippolyte Desprez, sous-directeur du Nord à la direction des affaires politiques, au ministre des Affaires étrangères, Drouyn de Lhuys, le 12 mai 1863.



Pologne : projet de solution




Il est admis en principe par la Russie elle-même, que les combinaisons essayées jusqu’ici en Pologne sont impuissantes pour y rétablir une tranquillité durable. Un tel aveu écarte d’avance le retour pur et simple à l’exécution des traités. Il est d’un autre côté, difficile, dans l’état actuel des choses, d’espérer de la part de la Russie l’abandon complet des traités. Il faudrait de plus graves événements en Pologne et une pression plus forte pour déterminer le cabinet russe à un pareil sacrifice. Mais entre ces deux termes extrêmes, il se présente une combinaison moyenne qui offrirait de sérieuses garanties à la Pologne, tout en ménageant la susceptibilité de la Russie : ce serait une révision des traités de 1815.

Pour y procéder, il conviendrait naturellement de s’inspirer dans une certaine mesure des traités eux-mêmes, d’en conserver l’esprit, mais d’en élargir la portée. Ils ont posé quatre principes essentiels auxquels il s’agirait de donner l’extension qu’ils comportent. Les quatre principes se résument ainsi :



1° L’autonomie du royaume comprise en ce sens qu’il doit former un État distinct de la Russie, quoique placé sous la même couronne et posséder des institutions nationales organisées d’après les conditions ordinaires du système représentatif.

2° L’extension intérieure du Royaume par l’annexion de ceux des anciens territoires polonais que l’Empereur Alexandre s’était réservé d’y réunir et principalement la Lithuanie.

3° Des institutions provinciales pour toutes les provinces polonaises appartenant à la Russie, à l’Autriche ou à la Prusse qui ne feraient pas partie du Royaume.

4° L’établissement d’un lien commun à toutes les parties composant la Pologne avant le premier partage, sous le rapport du transit et de la navigation des fleuves ou rivières ainsi que du régime douanier.

Les Polonais adressent deux reproches principaux à l’œuvre du Congrès de Vienne. En premier lieu, plusieurs des stipulations établies en leur faveur sont restées à l’état de lettre morte, notamment celle qui regarde l’extension intérieure promise au Royaume. Secondement, toutes ces stipulations étaient dépourvues dans le traité même de garanties propres à en assurer l’exécution. Il importait donc de reprendre chacun des quatre principes énoncés dans le traité de Vienne, de les réviser en leur donnant plus de précision et d’en tirer toutes les conséquences qui en découlent naturellement. Mais il serait surtout nécessaire d’entourer l’ordre des choses ainsi établi de garanties sérieuses étant là un point qu’il y a lieu d’éclaircir d’abord sauf à examiner plus tard le développement auquel les arrangements de Vienne pourraient se prêter.

Le danger pour les institutions dont la Pologne pourrait être dotée résulte avant tout de ce que les rapports de souveraineté entre la couronne de Russie et la nation polonaise n’ont pas été nettement déterminés. Il ressort sans doute du traité que l’Empereur de Russie gouvernera la Pologne en qualité de Roi, c’est-à-dire que le souverain de Pologne est distinct du souverain de Russie. Mais cette distinction fondée en droit n’a pas été suffisamment appliquée en fait. Des circonstances particulières la rendent même très difficile à mettre en pratique.

Le souvenir des luttes entre les deux pays est trop récent, les ressentiments sont demeurés trop vifs des deux parts, pour que le Roi de Pologne puisse se dépouiller entièrement des préoccupations de l’Empereur de Russie. Pour lui, la Pologne reste un royaume acquis par la conquête et qu’il faut gouverner dans l’intérêt de la Russie. Mais la difficulté de faire prévaloir dans la pratique la distinction stipulée en principe par les traités de 1815 est une preuve de plus de la nécessité de rechercher une combinaison propre à séparer définitivement dans la personne du souverain de la Russie et de la Pologne les deux intérêts qu’il entre dans l’esprit du traité de ne pas confondre.

Comment suppléer à cet égard à l’imperfection des actes de Vienne ? Est-il besoin de recourir à quelque expédient nouveau dans le système politique de l’Europe ? Nullement et la Russie a été la première (c’est un hommage que l’histoire lui doit), à recommander des transactions tout à fait propres à concilier des intérêts analogues à ceux en présence desquels les puissances sont placées aujourd’hui. Ne trouverait-on pas par exemple les éléments d’une telle transaction dans la situation faite aux principautés du Danube et à l’Egypte ?
Une vice-royauté serait confiée à un grand-duc tenant l’investiture de l’Empereur et Roi, offrirait aux Polonais des avantages qu’ils auraient tort de repousser et que la Russie, de son côté, pourrait accorder sans faire un sacrifice de dignité. Ce principe admis, il serait facile d’en déduire comme conséquence l’institution d’une armée nationale, question essentielle pour la Pologne, peut-être insoluble autrement ; et bientôt la similitude de la position nouvelle de la Pologne avec celle des principautés du Danube et de l’Égypte rendrait l’assimilation inévitable pour tout le reste. L’hérédité pourrait être conférée au vice-roi ; mais dût-il être nommé à titre viager comme le chef actuel du gouvernement dans les principautés-unies et même pour une période fixe, comme précédemment les hospodars de Moldavie et de Valachie, cette combinaison serait encore acceptable pour les Polonais ; car il est dans la nature de tout pouvoir d’une durée déterminée de chercher à devenir viager, pour aspirer ensuite à l’hérédité et tout pouvoir subordonné une fois devenu héréditaire est sur la voie de l’indépendance.

1 C’est la méthode qui a guidé mes travaux pour ma thèse de doctorat, à paraître en 2011 à Paris aux Éditions A. Pedone sous le titre Le Quai d’Orsay impérial. Diplomatie et diplomates sous Napoléon III.
2 François-René de CHATEAUBRIAND, Grands écrits politiques, Paris, Éditions de l’Imprimerie nationale, 1993, t. II, p. 645.
3 Cf. notamment la longue dépêche de Drouyn de Lhuys à Walewski, ambassadeur à Londres, Paris, le 26 mars 1855. CP Angleterre, vol. 700, f. 58 sq. Drouyn de Lhuys appuie son argumentation sur le fait qu’en 1814, le rattachement de la Pologne à la Russie avait considérablement renforcé cette puissance dans la partie orientale de l’Europe, mais que ce rattachement avait une « compensation nécessaire » qui fut précisée dans les traités de Vienne, en faveur de l’autonomie du royaume de Pologne. Drouyn de Lhuys écrivait ensuite : « Nous nous croyons pleinement fondés à rappeler aujourd’hui ce souvenir. Si la France a accepté et respecté scrupuleusement dans leurs stipulations les plus onéreuses pour elle, les traités de 1815, elle avait le droit d’espérer qu’ils seraient de même observés d’autre part dans les dispositions qui pouvaient lui être favorables ».
4 Ces dépêches ont été publiées par Irena KOBERDOWA, Raporty polityczne konsulów generalnych francji w Warszawie 1860-1864, Warszawa, Instytut historii polskiej Akademii Nauk, 1965.
5 Ibid. , p. 181.
6 Félix-Hippolyte Desprez (1819-1898), qui fit carrière au Quai d’Orsay de 1853 à 1880, avait d’abord été journaliste spécialisé dans les relations internationales, et notamment dans les questions de l’Europe centrale et orientale. A la fin des années quarante, il avait publié plusieurs articles sur le mouvement national polonais dans la Revue des deux mondes. Sa notoriété d’auteur lui avait permis d’entrer au Ministère des Affaires étrangères comme spécialiste de l’Orient.
7 Archives du Ministère des Affaires étrangères, série Papiers d’agents-archives privées, sous-série Desprez (Hippolyte), volume 20, fascicule 1, f. 63.
8 Ibid. , f. 63-66.
9 Le rapport est conservé dans la série CP Russie, vol. 231, f. 46 sq. Voir le texte intégral en annexe, édité d’après l’original de la main de Desprez.
10 Ibid. , f. 49.
11 Papiers Desprez, volume et fascicule cités, f. 67.
12 Ibid. , f. 70-72.
13 Ibid. , f. 75.
14 Texte publié dans la Politique impériale exposée par les Discours et proclamations de l’empereur Napoléon III, p. 399 et suiv., et dans l’Annuaire des Deux-Mondes 1862-1863, p. 954-955. Il est intéressant de signaler que le texte de cette lettre fut distribué, parmi d’autres documents, aux plénipotentiaires des conférences de La Haye en 1899, comme exemple de tentative de pacification.
15 Papiers Desprez, f. 83-84.
16 Lettre de Rouher à Napoléon III, Paris, le 14 novembre 1863, Archives nationales, 400AP 44, f. 3.
17 Le récit de voyage est anonyme. « De Paris à Varsovie », décembre 1863.
Archives du Ministère des Affaires étrangères, série Mémoires et documents, sous-série Russie, vol. 46, f. 30-45.
Stéphanie BURGAUD
BISMARCK, PERE DE LA ROUMANIE ?



C’est en ces termes volontairement provocateurs que je souhaite interroger les événements qui marquent l’histoire des principautés moldo-valaques entre la chute du prince Cuza en février 1866 et l’installation de Karl von Hohenzollern-Sigmaringen sur le trône de Roumanie au printemps.
Car l’intérêt manifesté depuis 1856 par l’Empereur Napoléon, les liens politiques et culturels entre Paris et Bucarest, noués alors, ont favorisé l’émergence d’une tradition historiographique qui fait de l’Empereur « le protecteur des intérêts nationaux roumains », suivant l’expression en usage.
Les partitions de l’Europe au XXe siècle, la fermeture des archives à l’Est ont puissamment contribué à la figer dans une vulgate d’autant mieux relayée en France que le cas roumain permettait aux historiens qui voulaient sortir Napoléon III de ses « légendes noires », d’argumenter en faveur du généreux « principe des nationalités ».
Aujourd’hui, les sources de l’action de deux des Grandes Puissances du temps, la Prusse et la Russie, sont ouvertes au chercheur. Elles doivent permettre d’analyser le sens de l’engagement diplomatique à Berlin et à Paris, de cerner les responsabilités de chacun, et notamment du ministre prussien Otto von Bismarck, dans la crise qui permet aux velléités roumaines de triompher. Ce faisant, le cas roumain peut aussi offrir une occasion d’éclairer le projet diplomatique global de Napoléon III et son principe organisateur.


I. LA CRISE ROUMAINE : SES RISQUES ET SES CHANCES


Pour les patriotes roumains


La chute d’Alexandre Cuza dans la nuit du 22 au 23 février 1866 est un événement peu ordinaire. C’est grâce à la protection française que le prince a su, depuis 1859, obtenir des faits accomplis ce que le traité de Paris, en plaçant les principautés de Moldavie et Valachie sous la tutelle des puissances garantes, lui avait dénié : un prince commun (1859), la fusion des administrations et des Divans (1861). Reste évidemment en suspens la question de la reconnaissance internationale de l’unité roumaine. Est-ce le sentiment d’avoir échoué sur ce point ou l’usure du pouvoir, à la camarilla venue le renverser, Cuza n’oppose guère de résistance. Et tous semblent alors convaincus que seul un prince étranger achèvera l’entreprise. Mais en confiant ainsi le sort de leur pays au gré des Grandes Puissances, les patriotes roumains remettent implicitement en jeu les acquis fragiles de la décennie passée.


Pour la Prusse bismarckienne


L’affaire éclate à un moment délicat pour Berlin. On se décide à la guerre lors du conseil de la couronne du 28 février1 où le roi Guillaume fait sienne la stratégie de son ministre. L’accord de Gastein de l’été 1865, en remettant le Holstein2 à l’administration de Vienne et le Schleswig à celle de Berlin (qui a acquis le Lauenburg par rachat), n’a pas désamorcé la crise, au contraire. Aux provocations autrichiennes, il faut une réponse militaire mais le but de guerre ne saurait se limiter aux seuls duchés. Le roi l’a accepté : il s’agira de la réorganisation de l’Allemagne du Nord. Pour une telle entreprise, il faut des alliés.
L’Italie et la France sont concernés au premier chef.
Début mars, le souverain prussien s’adresse donc à Napoléon III. Il lui rappelle qu’à l’automne dernier, à Biarritz puis Saint-Cloud, Bismarck et lui se sont entendus pour que le roi lui écrive « confidentiellement aussitôt que les circonstances (…) paraîtraient indiquer le besoin d’une entente plus intime et plus spéciale entre nos deux Gouvernements »3. La réponse est encourageante : l’Empereur a « l’intention formelle » « d’observer la neutralité »4.
Quant à l’Italie, son roi, Victor-Emmanuel, a confié dès fin janvier à l’ambassadeur prussien préférer « la solution armée à toute autre pour la Vénétie » avant de proposer à Berlin, par la voix de son ministre La Marmora, une alliance militaire5.
À la conférence européenne qui doit statuer sur le sort des Principautés danubiennes, il faudra donc que Berlin ménage les puissances dont elle attend soutien ou neutralité.
Mais le 21 février des bruits venus de la Seine assombrissent son horizon : l’Autriche cèderait à l’Italie la Vénétie contre les Principautés danubiennes et le Nord de la Bosnie6. Telle est la combinaison que Nigra, l’ambassadeur italien, évoque depuis Paris le 24 février7. Des Tuileries, il attend un soutien et de Londres, un laissez-faire. Berlin et Pétersbourg pourraient faire des difficultés, concède-t-il. Et encore la première devrait se satisfaire de voir le centre de gravité et d’intérêt de la puissance autrichienne se déplacer d’Europe centrale vers l’Europe orientale.
En réalité, une telle éventualité serait proprement catastrophique pour les visées de Bismarck : une fois le contentieux vénitien vidé, il y perdrait son allié de revers italien contre l’Autriche. Quant au gain éventuel des duchés danois (que prévoit le plan italien), non seulement il n’est pas son but de guerre mais il le priverait de son prétexte principal pour déclencher les hostilités. La Russie, elle, à qui ce plan n’octroie même pas de compensation ne peut y voir qu’un « casus belli »8 comme le font savoir rapidement ses dirigeants.


Pour les stratégies napoléoniennes


Quelques jours plus tard, Florence abandonne la partie 9 et renoue, à Berlin, le fil des négociations pour conclure le 20 mars « un traité d’alliance et d’amitié » assorti d’une « alliance offensive et défensive » dont les modalités et le calendrier sont à fixer10.
Ce n’est pourtant ni à Péterbourg ni à Berlin qu’il faut chercher les raisons de cet échec. C’est la principale intéressée dans cette affaire, l’Autriche, qui refuse cette combinaison d’échanges « pour laquelle l’Empereur Napoléon ne devrait pas se flatter de pouvoir nous gagner »11. Ce serait « un désaveu non moins grand pour l’Autriche qu’une guerre perdue contre la Prusse »12. Le 17 les Italiens en tirent les conséquences : « notre seul espoir se réduit à une guerre menée de concert avec la Prusse »13.
Et l’Empereur Napoléon, quel rôle joue-t-il dans cette affaire ? A-t-il pensé sacrifier l’unité roumaine à celle de l’Italie14 ?
Soutient-il les visées italiennes ?


A Biarritz, à l’automne passé, il a demandé à Bismarck si la Prusse avait, à Gastein, garanti à l’Autriche la possession de la Vénétie. Et à cette occasion il a explicitement avancé la possibilité que les principautés danubiennes puissent servir un jour à dédommager l’Autriche15. Pourrait-il alors laisser passer l’occasion d’une solution pacifique et négociée de la question italienne en février 1866 ? Les rapports de l’envoyé italien Nigra apportent une réponse sans ambiguïté : lorsqu’il propose le 28 que les troubles dans les principautés servent de prétexte à une occupation autrichienne qui, de provisoire, deviendrait permanente, le souverain n’élève aucune objection16.
Depuis le Quai d’Orsay, Drouyn, pourtant davantage engagé que son maître à soutenir les intérêts nationaux roumains, comme en témoignera son activité à la conférence, revient lui aussi à la charge à Londres le 6 mars, en faveur de la solution italienne17.
Mais le refus autrichien enterre pour l’heure la combinaison. Et le 23 mars Napoléon lâche à Nigra : « Ne vous faites pas d’illusion. L’Autriche ne cèdera la Vénétie que si elle y est contrainte par une guerre »18. Florence se voit ainsi encouragée à conclure une alliance avec la Prusse.
En mars il paraît bien difficile de reconnaître en l’Empereur des Français le protecteur des intérêts roumains. Quant à sa ligne concernant la Prusse, elle ne semble pas davantage favorable aux combinaisons qu’a échaffaudées Bismarck.



II. GENESE DE LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN


Une initiative française ou… prussienne ?


La candidature au trône roumain de Karl, fils de Karl-Anton von Hohenzollern-Sigmaringen, apparenté à la fois à la famille royale de Prusse et à celle de Napoléon III19, a-t-elle fait l’objet d’un accord tacite entre dirigeants français et prussiens ? A-t-elle été imposée par les premiers aux seconds ou le contraire ?
La réponse ne peut venir de la voix diplomatique officielle dans la mesure où les deux pays approuvent la décision prise par les puissances garantes réunies en conférence, soit l’élection d’un prince local par une assemblée réunie à Bucarest20. Les Œuvres complètes de Bismarck, publiées dans l’Entre-deux-guerres, confirment cette version : Berlin a désapprouvé l’initiative du jeune Karl même si par ailleurs Bismarck a pu la soutenir, à titre personnel. L’intéressé décrit, lui, le rôle décisif joué par le ministre prussien21. Mais sur la question de l’initiative, point de réponse claire. Depuis l’ouvrage de Paul Henry22 qui renvoyait à Bismarck la responsabilité d’une candidature (février-mars) que Napoléon, mis au courant (avril) aurait finalement tolérée puis facilitée (mai-juin), l’ouverture des archives allemandes apporte d’autres éléments.
L’affaire débute par la venue de l’émissaire roumain, Jean Bratiano, à Düsseldorf le 30 mars. Il affirme que Napoléon approuve sa démarche. En réalité, l’homme n’a pas lui-même rencontré l’Empereur lorsque la camarilla l’a envoyé à Paris pour trouver un candidat. C’est son compagnon, Jean Balaceano, qui est reçu pour un entretien d’ailleurs assez bref23.


Hortense Cornu joue un rôle plus certain. Fille de Madame Lacroix, une femme de chambre de la reine Hortense, elle a été élevée à Arenenberg en même temps que Louis-Napoléon qui lui garde son amitié. Puis elle a fréquenté les salons de la cour de Bade dont la Grande-duchesse n’est autre que Stéphanie de Beauharnais, la grand-mère du jeune Karl. C’est Hortense Cornu qui évoque son nom à l’émissaire en quête de souverain24. Quant à ses liens avec l’Empereur, il ne faut pas les exagérer ; rien qui fasse d’elle son éminence grise en tout cas !
Pourtant le discours de Bratiano semble suffisamment crédible pour que le père de Karl expédie un memorandum 25 au chef de famille, le roi Guillaume, concluant à l’accord de Napoléon. Trop facilement dupés pour ne pas être complices, les Hohenzollern ? C’est l’avis de Paul Henry qui rappelle que Paris ne s’exprime sur le sujet que le 13 avril26.
En réalité, dès le 2 du mois, l’ambassadeur prussien a télégraphié : le gouvernement provisoire des principautés aurait l’intention de proposer la couronne de Roumanie à un membre de la famille princière d’Hohenzollern ; Napoléon directement interrogé à ce sujet y serait favorable préférant « le prince de Hohenzollern à n’importe quel autre prince allemand »27. Il faudrait cependant que la démarche reste officieuse jusqu’à ce que « le roi l’accueille favorablement ». Les émissaires roumains ont bien mené leur affaire : si Bismarck veut amadouer l’Empereur avant de croiser le fer avec l’Autriche, il tient là une belle occasion.

Napoléon III pris de cours par Bismarck ?

Cette candidature offre aussi la possibilité de mettre un terme aux combinaisons d’échange auxquelles l’Italie ne semble pas vouloir aisément renoncer. À Vienne, elle plaide fin mars encore pour une cession de la Vénétie « moyennant une large indemnité combinée avec un accroissement territorial soit dans les principautés Moldo-Valaques, soit en Servie ( sic ), Bosnie-Herzégovine que l’Italie s’engagerait à procurer à l’Autriche par la voie des traités si c’était possible, et dans le cas contraire, par la voie des armes »28. Parallèlement, les négociations pour l’alliance militaire avec Berlin traînent en longueur.
La conversation décisive que Bismarck a avec Karl le 19 avril est une des pièces de la stratégie qu’il met en œuvre en réponse à cette menace, au même titre que la signature du traité prusso-italien le 8 avril. Face à son interlocuteur, il fait valoir trois éléments : il faut répondre à l’enthousiasme du pays qui l’« appelle à sa tête ! »29 ; le roi Guillaume ne s’opposera nullement à sa démarche si elle a toutes les apparences d’une initiative purement personnelle et officiellement désavouée par le pouvoir prussien30 ; il pourra s’appuyer sur la bienveillance de Napoléon III.


S’il n’a pas lancé la candidature Hohenzollern, il ne fait à présent aucun doute que Bismarck entend la promouvoir dans la mesure où elle peut servir ses plans stratégiques. C’est ce qu’il laisse entendre à son ambassadeur à Paris31.
De leur côté les Sigmaringen sont portés à croire et les émissaires roumains et Bismarck lorsqu’ils évoquent le soutien français. Ils entendent en effet le même son de cloche de proches du pouvoir : les 5 puis 13 avril, c’est l’entourage du ministre Drouyn de Lhuys qui fait connaître un avis favorable : « aucun choix ne pouvait être plus agréable à l’Empereur »32.
Il est vrai qu’à la fin du mois, le discours n’est plus si chaleureux ; on lui transmet même le 25 avril que « le grand avocat ne pouvait accepter la défense de cette cause »33.
Faut-il en conclure que l’affaire a été essentiellement portée par les émissaires roumains et leurs soutiens à Paris, Hortense Cornu qui ne relâche pas sa pression sur Karl34, le ministre Drouyn ? Ont-ils agi contre l’avis de l’Empereur ? A son insu ? Faut-il plutôt penser que Napoléon les a laissés faire à un moment où sa ligne en faveur d’une combinaison d’échanges semblait compromise ? S’il reprend la main fin avril, c’est qu’il a probablement autre chose en tête que placer un Hohenzollern à Bucarest.
Mais de son côté, Karl a pris sa décision ; le 2 mai, il fait savoir aux émissaires roumains qu’il accepte. Le 7 il obtient le congé du roi et le 11 le périple commence qui le mènera le 20 en terre roumaine, à Turnu Severin, et le 22 à Bucarest.
De facto , l’affaire échappe donc à l’Empereur ; elle semble à présent correspondre davantage aux plans bismarckiens. Encore faut-il bien comprendre que ni l’un ni l’autre n’ont vraiment en tête l’unité nationale roumaine ; les destinées roumaines sont subordonnées à de plus vastes intérêts stratégiques, d’un côté comme de l’autre.


III. POLITIQUE DES NATIONALITES ET POLITIQUE DE PUISSANCE


Le congrès, dernier avatar des plans d’échange

Au fond, Napoléon a fait connaître sa ligne dès le mois de mars en déclarant que « les changements territoriaux […] ne seraient réglés que par un congrès »35.
L’affaire roumaine, comme celle de Pologne en 1863, peut être l’occasion d’instaurer un nouvel ordre, un nouvel équilibre après une négociation générale.
C’est bien le sens de sa proposition début mai36 : les puissances réunies en concert délibèreraient sur quatre questions pendantes : la Vénétie, le Schleswig-Holstein, la réforme fédérale allemande et… l’avenir des principautés danubiennes37. Elles pourraient être résolues par le grand troc dont il est question depuis l’hiver.


Ce faisant, il ne fait aucun doute que l’Empereur érige un nouvel obstacle aux velléités d’indépendances roumaines38 ce qui est en soi un démenti aux tenants d’une romantique politique des nationalités. La théorie de Paul Henry des deux options successives : d’abord entente avec l’Autriche et solution négociée du problème vénitien au détriment des principautés danubiennes, puis entente avec la Prusse, solution militaire du problème vénitien, et installation d’un Hohenzollern à Bucarest comme gage de coopération, ne paraît pas plus pertinente. Il semble plutôt qu’il garde pour ligne constante la convocation d’un congrès dont il serait l’arbitre. Ainsi, durant les tractations avec Vienne en mai, pour l’amadouer, il propose à Metternich la neutralité française et italienne en cas de conflit avec Berlin39. D’autre part, même après le traité franco-autrichien du 12 juin, Paris ne s’engage dans aucun camp ; l’Empereur pense que le rôle d’arbitre sera suffisant pour lui gagner quelques compensations sans avoir à tirer l’épée du fourreau et quel que soit le vainqueur.

Comment cette menace est écartée…
…pour le profit de Bismarck

La proposition de congrès de mai n’a pas le même degré de dangerosité pour Berlin que les plans de l’hiver. D’abord, pour prix de sa participation, elle a obtenu de l’Empereur non seulement les duchés de l’Elbe mais aussi « le règlement d’au moins l’hégémonie nord-allemande »40. Ensuite s’il faut procéder à un échange, les principautés, tombées dans l’escarcelle prussienne, peuvent être mises sur la table. A peine Karl von Hohenzollern a-t-il atteint Bucarest que Bismarck considère avoir « éventuellement, en laissant complètement tomber les revendications des Hohenzollern sur la Roumanie, à disposition, un objet de compensation pour un futur arrangement territorial »41.
Ce ne sont donc pas les Prussiens qui font échouer le congrès. Les Autrichiens, quant à eux, l’acceptent sous conditions.
Malgré quelque coquetterie42, ils seraient prêts à admettre une cession de la Vénétie. Mais le prix est élevé : « La Vénétie ne peut être cédée à l’Empereur Napoléon que si nous avons la Silésie entre les mains »43.
Là est le véritable danger pour Bismarck. Est-ce avec l’aide de la Russie, dans laquelle la vulgate a longtemps vu l’adjuvant principal de sa politique d’unification44, qu’il l’écarte ?
Nos recherches ont fait la lumière sur ce point. Le ministre des Affaires étrangères, Alexandre Gortchakov, conseille au Tsar Alexandre d’accepter le congrès ; le règlement collectif des questions pendantes, même orientale , lui paraît préférable aux aléas de la volonté de puissance prussienne, puisque la Russie n’est pas capable « de mettre 200000 hommes en ligne à tout événement »45, écrit-il. Quant aux plans d’échange, s’il refuse toujours une tractation italiano-roumaine, il ne condamne pas formellement, par exemple, une annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche.
En réalité, Gortchakov pourrait se saisir de l’occasion du congrès pour faire valoir les desiderata russes en Orient. Car la Russie a elle aussi des motifs d’insatisfaction depuis que le traité de Paris, qui a mis fin à la guerre de Crimée en 1856, a restreint considérablement ses droits de souveraineté sur la Mer Noire. Dans cette perspective de négociations générales, Gortchakov ne fait pas mystère qu’on préfère voir la Silésie plutôt que l’Ouest des Balkans sous sceptre Habsbourg46. Il connaît donc le prix fixé par Vienne et serait prêt à l’accepter.
C’est finalement Napoléon III qui joue un rôle décisif. Il refuse de voir ainsi l’Autriche étendre son influence en Allemagne.
Cela éclaire la façon dont il conçoit le congrès. Il ne s’agit nullement d’une simple redistribution territoriale dans laquelle la France pourrait glaner sa part de compensations, mais bien de construire un nouvel équilibre politique dont la France serait le pivot. Faute d’être assurée d’obtenir ce qu’elle convoite, Vienne refuse donc de prendre pour base de discussion la cession47. Le 6 juin, l’échec du congrès est entériné.


… et celui de la Roumanie


Napoléon peut à présent sourire à la réussite de Karl qui, dans la lettre qu’il lui adresse, affirme avoir suivi son exemple en répondant aux vœux des populations. Comme monnaie d’échange, la Roumanie a perdu son intérêt48.
Ce changement est perceptible à la Conférence. Tandis que la Prusse affiche ignorance et désapprobation officielles face au coup de force Hohenzollern49, la France y joue un rôle modérateur.
Grâce au refus obstiné de Drouyn d’intervenir militairement, toutes les puissances finissent l’une après l’autre, par se rallier, d’abord à la non-intervention, puis à la reconnaissance de ce nouveau fait accompli. La Russie déclare aux deux dernières séances reprendre sa liberté50 ; cette atteinte au traité de Paris est un précédent dont elle pourrait user bientôt pour son propre compte. Lâchée par tous, seule la Porte attend son heure. Mais la victoire prussienne, puis l’insurrection crétoise auront raison d’elle aussi. A la mi-octobre 1866, elle accepte de reconnaître Carol Ier comme prince d’un territoire indépendant mais qui reste soumis au tribut.


IV. CONCLUSION


Le déroulement de l’affaire roumaine entre février et juin 1866 donne au fond raison aux principaux intéressés. En confiant le sort de leur nation au jeu des puissances, ils profitent de leurs divergences d’intérêts pour faire triompher les leurs. Ils en profitent mais ils les suscitent également comme le montre la genèse de la candidature Hohenzollern qui fait ressortir l’initiative roumaine et l’habileté des émissaires.
Dans ce jeu, ils bénéficient d’appuis de circonstance : celui de l’Autriche qui ne veut pas de ces territoires (en février, en mai), celui de la Russie qui refuse tout autant cet agrandissement de sa rivale en Europe sud-orientale (de février à mai), etc.
Le rôle de Bismarck est évidemment décisif : il donne au futur souverain la possibilité d’agir – et même le plan pour le faire – tout en subordonnant, cela va sans dire, son destin et celui de la Roumanie, à ses plans pour l’Allemagne.
C’est peut-être finalement Napoléon qui sert le moins la cause roumaine en 1866. Sa priorité est l’ouverture d’une négociation internationale qui redessine l’équilibre stratégique de l’Europe et les territoires roumains sont un objet de cette négociation, en aucun cas sa fin. On s’étonne donc que certaines biographies des plus récentes, telle celle de Pierre Milza, véhiculent toujours les mêmes poncifs sur le « champion des nationalités »51 qui se serait « promis de faire un sort à l’Europe de 1815 et de libérer les peuples asservis (…) »52, en s’appuyant, entre autres, sur le cas roumain. Cet auteur n’écrit-il pas : « la nationalité roumaine a triomphé grâce à la protection de l’Empereur des Français (…) qui ne se démentira pas (…) sauvant l’unité roumaine après la mort de Cuza en 1866 (…) »53 ?
Faut-il alors conclure que les Roumains sont un cas particulier dans la politique des nationalités car en 1866 Napoléon pense tenir l’occasion de régler la grande affaire du règne, l’unité italienne ? Autrement dit, les Roumains ne l’auraient-ils cédé qu’à une plus « grande » nationalité ?
Plutôt que d’en faire un apax dans la politique impériale, pourquoi ne pas utiliser la question des principautés pour reconstruire la logique de son projet diplomatique ? L’analyse des questions polonaises en 1863, roumaines en 1866, luxembourgeoises en 1867 et surtout de la politique allemande des Tuileries montre que la priorité est certes de détruire l’ordre de Vienne, mais pour mieux reconstruire un nouvel équilibre.
C’est en ce sens qu’un redécoupage territorial sur la base des nationalités peut être un principe organisateur de son projet : il aurait pour vertu de créer des ensembles équilibrés, qui satisfassent les revendications nationales, sources précisément de déséquilibres.
Il apporterait de nouveaux alliés à la France, au premier rang desquels l’Italie et l’Allemagne, indispensables dans la vision de l’Empereur d’un ordre européen, fondé sur le concert des puissances54.




1 Voir Kronratsprotokoll , 28/02/1866, in Erich BRANDENBURG, Otto HOETZSCH, Hermann ONCKEN (dir.), Die auswärtige Politik Preussens, 1858-1871. Diplomatische Aktenstücke , Oldenburg, Stalling, vol. VI, 1939, p. 611-616, n° 499.
2 Après une guerre victorieuse menée contre le Danemark en 1864, les deux puissances allemandes administraient jusqu’alors en commun les trois duchés ethniquement mixtes (peuplés de Danois et d’Allemands) de Schleswig, Holstein et Lauenburg.

3 Voir Hermann ONCKEN, Die Rheinpolitik Napoleon III von 1863 bis 1870 und der Ursprung des Krieges von 1870187/1, t. I, Osnabrück, Biblio-Verlag, 1967, n° 35.
4 Empereur Napoléon III au roi Guillaume Ier, 7/03/1866, Id. , n° 38.
5 Usedom (ambassadeur) à Bismarck, Florence, 24/02/1866 (télégramme), Die auswärtige Politik Preussens , vol. VI, n° 485.
6 Bismarck à Redern (ambassadeur à Saint-Pétersbourg), 21/02/1866 in Friedrich THIMME (dir.), Bismarck. Die gesammelte Werke , Berlin, 1928, vol. 5 ( Politische Schriften 1864-1866), n° 245.
7 Nigra à La Marmora, 24/02/1866, I Documenti Diplomatici Italiani. Ed. Ministero degli Affari Esteri. Commissione per la pubblicazione dei documenti diplomatici. Prima Serie : 1861-1870, Rome, 1980, vol. 6 (16/05/1865-19/06/1866), n° 330.

8 Gortchakov (ministre des Affaires étrangères) à Oubril (ambassadeur à Berlin), (1) 13/03/1866, GARF ( Gosudarstvenyj Arkhiv Rossijskoj Federacii , fds. 828 (Gortchakov), unité 1437 (Lettres de Gortchakov (18) 30/01/1866-(29/03) 10/04/1866), p. 238.
9 Usedom à Guillaume Ier, 17/03/1866, Die auswärtige Politik Preussens , vol. VI, n° 575.
10 Barral (ambassadeur italien à Berlin) à La Marmora, 20/03/1866, Luigi CHIALA, Ancora un pop’ piu di luce sugli eventi politici e militari dell’anno 1866 , Florence, Éditions G. Barbéra, 1902, p. 76-77.
11 Mensdorff (ministre des Affaires étrangères) à Metternich (ambassadeur à Paris), 1/03/1866 cité in Paul HENRY, L’abdication du Prince Cuza et l’avènement de la dynastie de Hohenzollern au trône de Roumanie. Documents diplomatiques , Paris, Éditions Félix Alcan, 1930, n° 88.
12 Mensdorff à Revertera (ambassadeur à Pétersbourg), 2/03/1866, Il problemo Veneto e l’Europa, 1859-1866. Raccolta di documenti diplomatici a commemorare il centenario dell’unione di Venezia e del Veneto allo stato italiano , Venise, Éd. Istituto Veneto di Scienze, Lettere ed Arti, 1966, vol. 1, n° 467 .
13 « la nostra sola sperenza si riduce quindi ad una guerra d’accordo colla Prussia », Nigra à La Marmora, 17/03/1866, I Documenti Diplomatici Italiani… , vol. I/6, n° 397.
14 Pour le spécialiste allemande des plans d’échange, cela ne fait aucun doute. Voir Martin SENNER, Die Donaufürstentümer als Tauschobjekt für die österreichischen Besitzungen in Italien (1853-1866) , Stuttgart, Steiner-Verlag, 1988, p. 227.
15 Bismarck au Roi Guillaume Ier, Biarritz, 11/10/1865, Gesammelte Werke… , vol. 5, n° 190.
16 Nigra à La Marmora, 1/03/66, I Documenti Diplomatici Italiani… , vol. I/6, n° 347.
17 Drouyn de Lhuys à La Tour d’Auvergne (ambassadeur à Londres), 6/03/1866, HENRY, op. cit ., n° 109, p. 220-221.
18 « Non fatevi illusioni. L’Austria non cederà la Venezia se non forzata dalla guerra . », Nigra à La Marmora, 23/03/1866, I Documenti Diplomatici It

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