Le gouvernement impérial et la guerre de Sécession (1861-1865)
148 pages
Français

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Description

Si, prenant en compte le renforcement des échanges commerciaux entre l'Europe et le Nouveau Monde, Napoléon III s'inquiète des dommages que cause la guerre de Sécession à l'économie française, il perçoit aussi nettement les bénéfices à retirer d'un conflit qui pourrait modifier profondément les équilibres géopolitiques sur ce continent. Il ressent donc le besoin d'intervenir dans ce conflit qui déchire l'Amérique malgré la désapprobation de ses ministres des Affaires étrangères...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2011
Nombre de lectures 44
EAN13 9782296800670
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le gouvernement impérial
et la guerre de Sécession
(1861-1865)
Collection Histoire, Textes, Sociétés
dirigée par Monique Clavel-Lévêque et Laure Lévêque


Pour questionner l’inscription du sujet social dans l’histoire, cette collection accueille des recherches très largement ouvertes tant dans la diachronie que dans les champs du savoir.
L’objet affiché est d’explorer comment un ensemble de référents a pu structurer dans sa dynamique un rapport au monde. Dans la variété des sources – écrites ou orales –, elle se veut le lieu d’une enquête sur la mémoire, ses fondements, ses opérations de construction, ses refoulements aussi, ses modalités concrètes d’expression dans l’imaginaire, singulier ou collectif.

Déjà parus

Laure Lévêque (éditeur), Paysages de mémoire. Mémoire du paysage , 2006.
Laure Lévêque (éditeur), Liens de mémoire. Genres, repères, imaginaires , 2006.
Monique Clavel-Lévêque, Le paysage en partage. Mémoire des pratiques des arpenteurs, 2006.

Stève Sainlaude


Le gouvernement impérial

et la guerre de Sécession

(1861-1865)

L’action diplomatique


L’H ARMATTAN

© L’H ARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54142-9
EAN : 9782296541429

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
« C’est une grande et sainte mission, bien digne d’exciter l’ambition des hommes, que celle qui consiste à apaiser les haines, à guérir les blessures, à calmer les souffrances de l’humanité en réunissant les citoyens d’un même pays dans un intérêt commun, et en accélérant un avenir que la civilisation doit amener tôt ou tard. »


Louis Napoléon Bonaparte. Extinction du paupérisme , 1844.
INTRODUCTION
L’élection du président Abraham Lincoln, le 6 novembre 1860, sert de détonateur à un conflit qui va déchirer, pendant quatre ans, la fédération américaine. Vue d’Europe cette sécession des Etats serviles, dont le bruit se perd pourtant dans les limbes du monde occidental, captive les observateurs. Une première raison à cette emprise vient du souvenir de la guerre d’indépendance {1} . Jadis, aux côtés des colons américains la France a œuvré à l’édification de l’Union et elle se sent concernée par sa possible disparition. D’autre part, ceux qui portent un intérêt au conflit conçoivent que la crise pourrait modifier profondément les équilibres géopolitiques outre Atlantique. Ils s’inquiètent aussi des risques qu’elle fait courir aux économies européennes, une appréhension qui résulte du renforcement de l’interdépendance du monde occidental. C’est sans doute pourquoi, alors qu’elle survient concomitamment à la question italienne, à l’insurrection polonaise, à la guerre du Danemark et aux tensions austro-prussiennes, la guerre de Sécession suscite chez les diplomates, mais aussi dans la presse et l’opinion française éclairée, un intérêt passionné qui peut sembler disproportionné au regard des événements européens.
Le premier d’entre ces observateurs est l’Empereur lui-même que le Nouveau Monde n’a jamais laissé indifférent. Dès les années 1840 il nourrit pour lui d’ambitieux projets nés d’une imagination fertile qui redessine l’intérieur du continent en faisant la part belle à la latinité. Comploteur malheureux, pendant son incarcération à Ham il se penche sur le sort de l’Amérique centrale pour laquelle il rêve de développement économique et de prospérité. D’un canal opportunément tracé au Nicaragua entre les deux océans, il entrevoit un pont reliant l’Europe à l’Asie d’où émergerait un pôle commercial dispensant de justes rétributions aux hommes de cette terre. Son étude aux accents saint-simoniens l’amène à développer une vision plus large qui épouse les contours de l’Amérique latine en général, et du Mexique en particulier, dont il croit possible d’enrayer l’abaissement, sinon la décadence.
Louis-Napoléon Bonaparte le conspirateur, devenu Napoléon III l’Empereur, n’abandonne pas ses chimères et envisage de leur offrir une concrétisation. Le souverain, qui se juge porté par un destin singulier, pense détenir les clés du redressement général de ces vestiges de l’empire espagnol. Mais une menace pèse sur ce grand dessein. Au nord, une page de l’histoire des jeunes Etats-Unis vient de s’écrire dans les territoires à l’ouest de la Louisiane que le premier Napoléon leur a cédée au début du siècle. Après avoir fait main basse sur le Texas, le Nouveau-Mexique et la Californie ils ont atteint le Pacifique et l’Empereur s’inquiète du regard qu’ils portent désormais vers le sud du Rio Grande. Pour préserver ce monde latin qui lui est cher, il est taraudé par l’idée d’endiguer leur expansion méridionale.
Dans ce contexte, la guerre de Sécession qui déchire l’Union surgit à point nommé. Face à cette situation inédite Napoléon III ne peut demeurer simple spectateur ; il lui faut saisir cette occasion inespérée d’autant plus que la conflagration survient à un tournant du régime, celui où ses ambitions majorent leur amplitude par des expéditions lointaines. Sa politique mondiale effleure les lisières de l’Asie ou de l’Afrique, tout autant que les terres insulaires du Pacifique et de l’Océan indien. Dans ce schéma global, tandis qu’opportunément l’Amérique se déchire, le Nouveau-Monde trouve toute sa place pour que s’exerce l’influence française.
Quelle posture diplomatique la France doit-elle adopter ? Le gouvernement impérial est confronté à un dilemme : la révolte semble légitime puisqu’un Etat doit pouvoir quitter une union à laquelle il a librement consenti d’adhérer. Cependant, le moyen employé, qui consiste à s’opposer d’emblée à une élection démocratique, et l’objet du soulèvement, qui cherche à préserver l’esclavage, rendent délicat le choix diplomatique. Donner quitus au nouvel Etat, dont l’existence est contestée par le gouvernement du Nord, reviendrait à préjuger du bien-fondé de sa création et de sa pérennité. Attribuer une légitimité à un gouvernement hostile à celui considéré jusqu’alors comme légal, et avec lequel la France ne déplore aucun différend, prendrait dès lors l’aspect d’une intervention, pour ne pas dire d’une ingérence, dans les affaires américaines.
Une autre complication vient du décryptage des informations, car cette décision suppose une vision claire des événements. Or la guerre passe par plusieurs phases qui ne sont pas toutes faciles à saisir. Il faut y ajouter le temps de réception des dépêches qui n’encourage pas la réactivité, une nouvelle en annulant parfois une autre. Gardons toujours présent à l’esprit que, sans compter le temps de débarquer le courrier et de l’acheminer à destination, il faut près d’un mois pour faire l’aller-retour entre le vieux continent et le Nouveau-Monde {2} . Enfin, difficulté supplémentaire, la concomitance des événements européens interdit de se consacrer pleinement à ce dossier et oblige à le remiser régulièrement au second plan des préoccupations du moment.
Dans un premier temps le gouvernement français cherche à apporter plusieurs réponses juridiques à des situations différentes et, en premier lieu, au statut à conférer aux deux gouvernements et aux combattants. De surcroît, tout en prenant en compte les règles de navigation à accorder aux bâtiments neutres, il lui faut réfléchir aux prescriptions pour l’accueil des navires des belligérants dans les ports de France et aux conditions d’exercice du blocus des côtes du Sud par le pouvoir fédéral. Les hostilités se prolongeant, durant l’automne et l’hiver 1862/1863 la France propose son entremise pour tenter d’accorder les points de vue des adversaires tandis que Napoléon III se laisse gagner par l’idée de reconnaître le Sud.
Bien que certaines questions développées dans ce livre aient déjà fait l’objet d’études {3} , il nous a semblé nécessaire de rester au plus près de la source d’information, c’est-à-dire à la fois des archives diplomatiques françaises et américaines (on peut le déplorer, la sélection et l’examen de ces données conduisent parfois l’historien, qui suit sa propre logique interprétative, à altérer involontairement le sens de certains propos et se méprendre sur certaines actions). Le lecteur profite ainsi d’un exposé circonstancié appuyé sur des références précises. Il trouve aussi une bonne illustration des relations qu’entretient le souverain avec le Quai d’Orsay. La diplomatie personnelle de Napoléon III, ce « secret de l’Empereur » {4} , se heurte régulièrement à l’opposition déterminée de ses deux ministres des Affaires étrangères. Ainsi, la politique américaine du Second Empire durant la guerre de Sécession constitue-t-elle indubitablement un archétype des rapports entre Napoléon III et les responsables de la diplomatie française.
CHAPITRE 1 : LA NEUTRALITE FRANCAISE
Le 12 avril 1861, lorsque débute la guerre de Sécession, il ne s’agit plus pour la France d’observer avec passivité la dislocation de la fédération américaine. En effet, les contrecoups que le conflit peut engendrer la contraignent à arrêter une position diplomatique. Des bâtiments français cinglent dans les eaux territoriales américaines et, à l’inverse, les navires des belligérants risquent de faire relâche dans ses ports. La guerre de Sécession constitue ainsi la première expérimentation du droit international maritime des temps modernes.
I. LA DECLARATION DE NEUTRALITE ET SES CONSEQUENCES
A. Le droit de belligérance
Avant que la nouvelle de la chute de Fort Sumter ne soit connue, le Quai {5} affirme sa volonté de demeurer étranger au conflit tant qu’une issue pacifique peut encore être trouvée. Le ministre des Affaires étrangères, Edouard Thouvenel, met en garde ses agents contre tout geste qui pourrait être interprété en faveur de l’un ou l’autre camp et leur conseille de s’abstenir de démarches qui ne seraient pas impérieusement commandées par l’intérêt du commerce des nationaux français {6} . Il espère que la raison finira par triompher et qu’un compromis sera obtenu. Il propose ses bons offices à Faulkner, le chef de la légation des Etats-Unis en France, pour « seconder le rétablissement d’une entente » {7} .
Cependant, trois faits marquants obligent brusquement le gouvernement impérial à se positionner par rapport au conflit. Il y a d’abord l’arrivée à Paris, le 27 avril, de la nouvelle de la chute de Fort Sumter, événement qui marque le début de la guerre de Sécession {8} . Elle est suivie de celle, début mai, du ralliement de la Virginie à la Confédération. Parmi les Etats entrés en dissidence celui des premiers présidents des Etats-Unis est sans doute celui qui marque le plus les consciences {9} . Enfin, le 19 avril 1861, Abraham Lincoln, nouveau chef de l’exécutif {10} , déclare les ports des Etats rebelles en état de blocus. Il n’est désormais plus possible de croire que la guerre civile n’aura pas lieu puisque les deux camps, soumis à deux pouvoirs hostiles, viennent de démontrer leur détermination à laisser parler les armes.
Devant cet état de fait, le cabinet britannique souhaite prendre une initiative diplomatique. Il estime que la guerre civile est une « guerre régulière ». Avant même la publication de sa déclaration de neutralité, le 13 mai 1861, il reconnaît au Sud le droit de belligérance {11} . Côté français on se montre plus circonspect. Le ministère confie à un comité d’experts le soin de tirer les leçons de la situation nouvelle survenue en Amérique. Celui-ci rend ses conclusions début mai et le rapport qu’il commet va former la base de la politique française à l’égard de l’Union déchirée {12} . Un état de guerre est observé ; ne serait-ce que dans les propres intérêts de la France Thouvenel préconise de faire évoluer la position diplomatique. N’ayant pas à interférer dans le conflit, ni à se prononcer par rapport aux griefs qui sont ceux des Etats du Sud pour se séparer de l’Union, le ministre des Affaires étrangères envoie ses instructions à tous ses consuls pour les inviter à pratiquer une stricte neutralité entre les deux belligérants :

« Le gouvernement de l’Empereur ne pouvait rester indifférent au spectacle des dissidences qui se sont produites au sein des Etats-Unis. Ses sentiments, autant que la politique traditionnelle de la France, le portaient à souhaiter que l’Union américaine pût sortir saine et sauve de la crise qui menaçait son intégrité […]. Or, il n’est malheureusement plus possible de se dissimuler que le moment est venu pour lui que les efforts tentés dans le principe pour arriver à une conciliation patriotique ont fatalement échoué et qu’aujourd’hui les deux parties de l’Union sont déjà en état de guerre ouverte. Le gouvernement français ne peut se prononcer sur le fond du problème pour savoir si le Sud a ou non le droit de se séparer de la Confédération […]. Mais, en présence d’une situation dont le développement désormais inévitable doit entraîner, pour les intérêts étrangers engagés aux Etats-Unis, les dangers qui sont la conséquence ordinaire d’un état de guerre, il a dû se demander quel était le caractère qu’il avait lieu de reconnaître aux partis en lutte : il a pensé que, lorsqu’une portion aussi considérable de l’Union américaine avait placé à sa tête un gouvernement […] une autorité distincte, il était conforme à la stricte impartialité qu’il était décidé à garder vis-à-vis de tout le monde, de voir dans cette autorité un gouvernement de fait et de traiter, dès lors, l’une et l’autre des parties contractantes comme deux belligérants ordinaires. En établissant ainsi, dès ce moment, sa qualité de neutre, une obligation impérieuse lui incombe, celle de sauvegarder auprès des deux belligérants, comme il aurait à le faire dans toute autre guerre, les intérêts de ses nationaux. » {13}

C’est le 10 juin 1861, un mois après la déclaration de neutralité anglaise que la France émet la sienne {14} . On peut s’étonner qu’il se soit écoulé autant de temps entre les deux déclarations. Lyons, le ministre du Royaume-Uni à Washington, suspecte que ce délai a été délibérément observé pour laisser les Britanniques subir le plus gros de la colère du gouvernement Lincoln {15} . Ce n’est pas une hypothèse absurde car, on l’a vu, dès la mi-mai le gouvernement français est fixé sur la conduite à tenir. Cependant, il est tout aussi envisageable que le cabinet impérial ne souhaite pas se précipiter car cette décision ne peut que mécontenter le Nord. En effet, en se tenant à équidistance des deux belligérants, France et Angleterre s’opposent d’emblée au gouvernement fédéral qui nie toute légitimité au combat de son adversaire. De plus, la France fait le choix de pas s’allier au Nord avec lequel elle entretenait, jusqu’à présent, des rapports de bonne entente.
De surcroît, ce qui provoque l’ire de l’administration Lincoln est la combinaison de la déclaration de neutralité avec une reconnaissance du droit de belligérance conféré au Sud. Cette association procure au message délivré une résonance particulière. Elle démontre, tout d’abord, qu’il ne s’agit pas d’une rébellion au sein d’un Etat mais bien d’une guerre opposant deux antagonismes. Le gouvernement impérial considère qu’il est incontestable que les insurgés contrôlent une partie du territoire national, qu’ils sont soutenus par une fraction importante de la population et combattent à l’aide d’une armée organisée qui présente un minimum de symétrie avec les forces adverses. Dès lors il ne fait pas de différence quant aux droits dont disposent militairement les adversaires {16} . De plus, en sous-entendant qu’ils exercent sur cette partie de l’Union des droits apparents de souveraineté, la reconnaissance de belligérance accorde, en même temps, un gouvernement aux révoltés (Thouvenel parle d’un « gouvernement de fait » {17} .
Pour autant, ne concluons pas que la France regarde les opposants de la même façon. En obtenant le droit de belligérance le parti insurgé acquiert certes une qualité mais celle-ci est temporaire, car limitée à la durée du conflit, et partielle, car bornée à l’application du droit de la guerre {18} . Le pouvoir légal reste celui de Washington puisque la Confédération n’est pas reconnue en tant qu’Etat. La France admet que la Confédération existe mais seulement comme combattant. Il y a un pouvoir légitime et des adversaires à ce pouvoir.
D’autre part, ce n’est pas la guerre civile qui amène la reconnaissance de belligérance mais le fait que la France estime que ses intérêts exigent une définition de ses rapports avec les combattants. Parce qu’il pratique avec l’Union des échanges économiques essentiels, le gouvernement impérial comprend qu’il ne peut obvier aux effets néfastes des opérations militaires. Thouvenel écrit à Mercier, son ministre à Washington, que les déclarations de neutralité faites par la France et par l’Angleterre sont produites uniquement en vue des dangers qu’un conflit maritime, entre les deux parties de l’Union, pourrait entraîner pour le commerce des tiers {19} . La décision apparaît donc comme une mesure de circonstance. Nonobstant elle prélude à une action ultérieure.
En effet, la belligérance confère une autorité morale et a presque un effet constitutif {20} . Attribuer un tel statut à des combattants n’est donc pas insignifiant et on peut supposer que la reconnaissance de belligérance va ouvrir la porte à une future reconnaissance diplomatique de la Confédération {21} . Cependant, pour le Quai, il n’y a pas d’automaticité entre les deux. Le 12 mai 1861 Thouvenel rencontre Sanford, le ministre des Etats-Unis en Belgique, et précise qu’il ne faut pas se méprendre ; son gouvernement n’a aucun désir de donner son approbation aux Etats confédérés, au contraire {22} . Son remplaçant est sur la même ligne. Courant 1863 Drouyn de Lhuys déclare à Adolphe Barrot, l’ambassadeur de France en Espagne, qu’interpréter l’octroi de la qualité de belligérants aux Etats confédérés du Sud comme une approbation de leur indépendance établirait une confusion fâcheuse. Pour le ministre ce sont « deux questions distinctes » {23} .
Plus le conflit se prolonge, plus il est clair que la situation du Sud sur le papier n’est pas celle sur le terrain. La Confédération s’étend sur un vaste territoire mais le contrôle-t-elle pour autant alors que le blocus, et l’offensive fédérale à l’Ouest, limitent ses mouvements ? De plus, son territoire subit les assauts répétés des troupes nordistes et il est susceptible d’être envahi à tout moment. Elle possède certes un gouvernement mais sa survie est commandée par la situation militaire. Un Etat s’est constitué ; pourtant la « nation sudiste » manque de se différencier de celle du Nord. Si dans les premières semaines des hostilités on peut penser que la reconnaissance de belligérance précède de peu la reconnaissance diplomatique {24} , cela devient de moins en moins vrai avec la prolongation de la guerre. Le statut d’Etat souverain est refusé aux Confédérés tant qu’ils n’ont pas amené le gouvernement Lincoln à renoncer à les faire réintégrer l’Union. Il s’agit d’une reconnaissance conditionnelle dont la concrétisation s’éloigne à mesure que le conflit se prolonge {25} .

La reconnaissance de belligérance provoque le courroux du gouvernement fédéral pour lequel il ne peut y avoir de droit de belligérance puisqu’il n’y a pas de guerre officialisée {26} . La sécession est une insurrection qui doit être écrasée par le gouvernement légitime. Pour Washington la prise de position des puissances européennes est une intervention directe dans les affaires américaines. Le secrétaire d’Etat Seward fait savoir à son représentant à Paris, W. L. Dayton, toute sa désapprobation à ce que les Etats confédérés soient reconnus comme un pouvoir belligérant par des nations qui tiennent les Etats-Unis en amitié. Il adresse de sévères remontrances aux agents français et britanniques à Washington {27} . Tout au long des mois qui suivent Seward encourage régulièrement Dayton à amener le gouvernement impérial à faire marche arrière {28} . Selon lui ce ne sont pas ses victoires mais la reconnaissance de belligérance qui pousse le Sud à résister car elle lui donne l’espoir de recevoir un jour un hypothétique soutien de la part des puissances européennes {29} . Le gouvernement fédéral cherche ainsi des causes exogènes aux difficultés qu’il rencontre à faire plier le Sud. Le 25 mars 1862, Dayton rencontre Napoléon III. L’Empereur déplore la crise que la prolongation de la guerre occasionne à l’économie française. Dayton réitère les propos du secrétaire d’Etat : le seul moyen d’arrêter la guerre est de retirer aux rebelles le droit de belligérance ; selon lui l’insurrection s’effondrera alors immédiatement {30} . Deux mois plus tard Dayton s’adresse à Thouvenel dans les mêmes termes {31} . La question de la belligérance sera lancinante et empoisonnera durant tout le conflit les rapports entre la France et le gouvernement de l’Union.
Le gouvernement français accorde peu d’importance aux reproches qui lui sont adressés outre-Atlantique car il est conscient que des considérations de politique intérieure dictent la conduite du cabinet fédéral. Paris considère cette réprobation comme une rodomontade de Washington à destination de son opinion publique pour rejeter toute ouverture qui serait adressée au Sud. De plus, France et Angleterre se sentent renforcées dans leur choix puisque d’autres puissances européennes, comme les Pays-Bas ou l’Espagne, les imitent {32} . D’autre part, les Américains sont mal placés pour critiquer ce qui, du même coup, atténue la portée de leurs reproches. Comme le souligne Thouvenel ne sont-ils pas nés d’une révolution {33} ? Il ajoute que la déclaration de blocus faite par Lincoln, le 19 avril 1861, contient déjà une reconnaissance indirecte du droit de belligérance aux Etats du Sud car elle présuppose que le droit de la guerre maritime est appliqué. Les pays tiers ne font, dès lors, que prendre connaissance de cet état de guerre {34} . Quatre ans plus tard son remplaçant reprendra cet argument pour justifier cette décision {35} .
Il est difficile à Seward de s’opposer à la reconnaissance de la belligérance du Sud quand son gouvernement observe, à son encontre, les usages qui président aux hostilités entre nations indépendantes. Outre le blocus, le Nord pratique l’échange des prisonniers ou suspend les armes après une bataille pour enterrer les corps. Si les Etats-Unis traitent avec le gouvernement sudiste dans l’intérêt de leurs soldats ils ne peuvent pas, en même temps, contester aux neutres de vouloir agir dans l’intérêt de leurs nationaux et de leur commerce. Il n’empêche, l’excès des propos tenus par le secrétaire d’Etat, même s’il s’explique par un contexte politique déterminé, démontre que Washington n’hésitera pas à user d’une position résolue pour examiner les relations qu’entretiennent les puissances avec la Confédération.

La position française rencontre un écho favorable dans la presse qui, dans son ensemble, approuve la déclaration de neutralité. Même Le Temps, organe pourtant le plus éloigné de la politique impériale, note que la France n’est pas isolée puisque l’Angleterre, l’Espagne ou la Hollande ont aussi rédigé une telle déclaration {36} . C’est la question de la belligérance qui divise les rédacteurs. Pour certains, « soumettre au même traitement le pavillon d’un gouvernement et celui d’un parti » est une offense au gouvernement légalement élu {37} ; d’autres jugent qu’il y aurait atteinte à la neutralité si le droit de belligérance n’était pas reconnu au Sud, car ses corsaires seraient considérés comme des pirates {38} , ou considèrent qu’on aurait dû d’abord s’intéresser aux devoirs des belligérants {39} . Beaucoup d’organes reprennent l’argument de l’attitude passée du gouvernement fédéral pour justifier la décision française {40} .
B. Quels contacts diplomatiques entretenir avec le Sud ?
Le refus de la France de reconnaître la Confédération conduit chacun des deux gouvernements à ne pas envoyer de représentant auprès de l’autre. Ce sont donc les consuls, plus particulièrement celui de Richmond lorsque cette ville est choisie comme capitale du nouveau pouvoir {41} , qui assurent les contacts avec le gouvernement Davis. A l’inverse Pierre Rost {42} , le premier envoyé de la Confédération en France, ne reçoit que le titre « d’émissaire ». En 1862 John Slidell le remplace en tant que « commissionnaire des Etats confédérés en France ».
En mars 1861, dès le début du mandat de Lincoln, le secrétaire d’Etat Seward prévient les chancelleries occidentales que recevoir des envoyés sudistes serait considéré comme un acte inamical à l’endroit des Etats-Unis car ce serait, dans l’esprit de son gouvernement, leur donner quitus pour l’action injustifiée qu’ils viennent de commettre {43} . Le 24 avril 1861, Sanford, le ministre américain en Belgique qui assure l’intérim de la légation des Etats-Unis en France avant l’arrivée du nouveau ministre plénipotentiaire, obtient une entrevue avec Thouvenel. Il lui remet un pli de Seward qui le prie de ne pas accueillir les envoyés de la Confédération qui viennent d’arriver en Europe. Bien qu’il regrette le coup porté à l’Union par la sécession, Thouvenel répond qu’il accordera officieusement une entrevue à Pierre Rost {44} . Cette attitude déclenche chez le chef de la diplomatie américaine une colère dont il est coutumier. Il transmet aux bons soins de Mercier, le ministre de la France à Washington, une nouvelle lettre, cette fois en forme de mise en garde avec un risque consécutif de rupture des relations diplomatiques {45} . En juin, à la suite de la rencontre entre Thouvenel et Rost, Dayton est reçu au Quai. Le nouvel agent du gouvernement fédéral redit au ministre l’opposition de son gouvernement à ces entretiens mais Thouvenel maintient la ligne de conduite qu’il a fixée. Il explique que cela ne signifie en rien un choix en faveur des Etats sécessionnistes ; son but est simplement de s’enquérir de la situation en Amérique et la rencontre n’a qu’un but informatif. Rost ne s’est pas présenté comme un envoyé du Sud car, dans ce cas, il n’aurait pas été reçu {46} .
La France a-t-elle franchi la ligne rouge en dialoguant avec des hommes ouvertement hostiles à l’Union ? Il semble bien que non. La reconnaissance de belligérance implique que les Sudistes forment un gouvernement local de facto, ce qui conduit à entretenir avec eux des relations qui ne revêtent aucun caractère officiel, ne portant que sur les questions intéressant la poursuite de la guerre civile et le règlement provisoire des intérêts des tierces puissances {47} . C’est bien le cas de l’entrevue entre Thouvenel et Rost. Thouvenel ne peut ignorer l’émissaire des Sudistes lorsqu’il accepte, parallèlement, de s’entretenir avec le représentant de l’Union. Comme il le souligne, l’inverse « constituerait une sorte d’intervention diplomatique » et une rupture de la neutralité {48} . Quant au contenu de la conversation il ne peut prêter à confusion. La quête de renseignements, l’expression de remarques sur les conséquences du conflit pour l’Europe ou encore les observations émises sur les droits des neutres ne peuvent être interprétées comme une prise de parti. Si bien que le 7 février 1862, lorsque Thouvenel reçoit Slidell, le nouveau délégué de la Confédération observe que le mot même de « reconnaissance des Etats confédérés » n’est jamais prononcé par son visiteur {49} .
On peut ajouter qu’il en va de même pour les agents français qui travaillent dans les Etats du Sud. Si des échanges ont lieu entre les représentants de la France et les responsables des Affaires étrangères de la Confédération le luxe de précautions employé témoigne de l’attention accordée au strict respect de la neutralité. Il faut dire que le gouvernement fédéral a explicitement indiqué qu’il ne souffrira pas que les puissances européennes prennent contact avec les leaders confédérés {50} . Ainsi, lorsqu’en avril 1862 Mercier, le représentant de la France à Washington, entreprend de se rendre à Richmond, il sollicite l’accord exprès du secrétaire d’Etat Seward. Ce dernier, trop heureux de trouver un émissaire pour sonder les vues de son homologue confédéré, lui obtient un laisser-passer pour franchir les lignes {51} . Il tente de se faire accompagner par un diplomate jugé favorable au Nord {52} . Enfin, comble de la circonspection, le Quai fait savoir qu’il n’a pas donné son accord à cette rencontre. Il précise qu’elle relève d’une initiative personnelle ayant pour objet de « faire valoir auprès du gouvernement confédéré les raisons qui devraient le déterminer à rentrer dans l’Union et le convaincre de l’impossibilité où il se trouve de prolonger sa résistance » {53} . On ne peut aller plus loin dans la prudence.

La neutralité sera mal vécue par les autorités de la Confédération. Le message que Jefferson Davis adresse à son Congrès, le 12 janvier 1863, en témoigne. Il considère la politique de l’Europe déséquilibrée et juge qu’elle donne satisfaction aux « prétentions mal fondées des Etats-Unis » {54} .
C. Le retrait du droit de belligérance ; une nouvelle friction
La fin de la guerre de Sécession amène à reconsidérer l’octroi du droit de belligérance aux Confédérés mais encore faut-il s’accorder sur le moment de son dénouement. Alors qu’à la fin du mois de mars 1865 l’issue est proche, le secrétaire d’Etat Seward, anticipant la défaite définitive des Sudistes, souhaite que les puissances européennes ne reconnaissent plus aux Confédérés le droit de belligérance. Bigelow, qui gère la légation des Etats-Unis – Dayton est décédé en décembre – rapporte les propos de Seward à Drouyn de Lhuys, le ministre des Affaires étrangères. Bien que ce dernier convienne que la situation militaire des Etats du Sud s’est aggravée, il maintient le statut qui leur est jusqu’alors conféré arguant que le Nord continue à leur reconnaître ce droit puisqu’il traite leurs prisonniers selon les lois de la guerre {55} . Pour être conforté dans sa position, Drouyn de Lhuys sonde le gouvernement britannique à ce sujet. Après s’être entretenu avec Lord Russell, le chef de la diplomatie britannique, l’ambassadeur de France au Royaume-Uni prévoit que le gouvernement anglais ne se montrera pas plus disposé que celui de l’Empereur {56} .
Au cours du mois d’avril 1865 les nouvelles de la chute de la capitale confédérée, puis de la reddition de Lee, parviennent en Europe {57} . De ce fait, il est admis qu’il est mis un terme à la résistance militaire du Sud. Bigelow invoque la déclaration de Lincoln, du 11 avril 1865, qui s’accompagne d’une mise en demeure adressée aux puissances maritimes de l’Europe pour qu’elles retirent enfin aux Etats confédérés le droit de belligérance {58} . Pourtant, le Quai maintient sa décision. Il la justifie par les combats qui se poursuivent encore. Cette explication ne convainc personne tant il ne fait aucun doute que les événements qui sont survenus dans la première quinzaine d’avril mettent un point final à la guerre {59} . Le 10 mai 1865, Bigelow soumet une requête officielle et en profite, maladroitement, pour mettre le gouvernement impérial en accusation. Il rappelle combien, à ses yeux, la concession de la belligérance a pénalisé l’Union {60} et se demande pourquoi la France persiste encore à la reconnaître aux « fragments éparpillés » ( fragments scattered ) de l’insurrection. Il met en évidence le mécontentement produit par la poursuite d’une politique « si préjudiciable aux intérêts américains » {61} .
A la mi-mai, considérant que la guerre est achevée, une note au ministre recommande de lever la clause contestée. Elle préconise de donner satisfaction au vainqueur pour renouer les fils d’une relation qui s’est dégradée. Elle juge que le maintien des prescriptions par rapport aux belligérants n’est plus indispensable puisque la position respective des adversaires a été profondément modifiée par les récents succès du Nord {62} . Néanmoins le ministère ne suit pas ces avis. Il invoque, cette fois, la position britannique qui conditionne la levée du droit de belligérance à celle du droit de visite que les Fédéraux appliquent aux navires neutres {63} . Là encore l’argument apparaît fallacieux. En effet, la flotte commerciale française est très peu concernée par l’état de guerre en Amérique puisque les marchandises sont, pour l’essentiel, transportées par les navires de l’Union ou de la Grande-Bretagne. Comparativement à sa voisine, elle ne souffre donc pas de ces inspections inopinées. Mais l’objection émise par les Anglais pour lever la belligérance lui offre un prétexte pour faire traîner les choses.
Cependant, alors qu’en Europe on vient d’apprendre la capture de Jefferson Davis et la reddition de toutes les armées rebelles, la politique britannique évolue. La Grande-Bretagne finit par accepter de retirer le droit de belligérance au Sud sans conditionner cette mesure à l’exclusion de la pratique du droit de visite. Lord Russell, le responsable du Foreign Office , estime qu’il ne faut pas persister dans cette obstination à observer un état de guerre là où il n’y en a plus. Le 30 mai 1865 il le fait savoir à son ambassadeur à Paris {64} . La France attend le 8 juin pour adopter la même attitude {65} .

On peut s’interroger sur la volonté du Quai de différer cette démarche quand, en Amérique, les ultimes événements ont depuis longtemps clarifié la situation militaire. On peut observer qu’après la reddition du général Lee, général en chef des armées confédérées {66} , il s’est écoulé deux mois pour que la France retire aux sécessionnistes le statut de belligérants. Les arguments évoqués par le ministère pour expliquer l’ajournement de cette décision apparaissent comme des prétextes pour gagner du temps. On peut conjecturer que cette dérobade s’explique par la situation politique aux Etats-Unis qui apparaît incertaine au gouvernement impérial depuis l’assassinat de Lincoln, en avril, qui s’est aussi accompagné d’un attentat (manqué) contre le secrétaire d’Etat Seward {67} . Or la disparition de ces acteurs pourrait amener une nouvelle équipe à prendre en main la politique étrangère de l’Union, laquelle pourrait faire preuve de moins de mansuétude à l’égard du nouveau régime de Maximilien que la France vient d’installer au Mexique. Jusqu’à ce qu’il soit sûr de la politique que compte appliquer Washington à l’égard de ce pouvoir, Drouyn de Lhuys ne veut pas abandonner cette monnaie d’échange, un donnant, donnant diplomatique justifié par les rumeurs d’expéditions de troupes venues de l’Union rapportées par les diplomates {68} . Lorsque Drouyn de Lhuys reçoit les assurances de son ministre à Washington que les Etats-Unis conserveront une position de neutralité bienveillante à l’égard de l’empire de Maximilien, il s’empresse d’en avertir son agent à Mexico {69} . Il n’est dès lors plus question de conserver une posture diplomatique que les faits ont rendu depuis longtemps caduque.
II. LA DECLARATION DE PARIS ET SON APPLICATION DURANT LA GUERRE DE SECESSION
A. La France, les Etats-Unis et les trois premiers articles de la déclaration de Paris
1. La recherche d’une garantie pour les neutres

La guerre de Sécession constitue le premier test des nouvelles règles maritimes énoncées, le 16 avril 1856, par la déclaration de Paris. Le texte introduit, en effet, de notables modifications dans le droit maritime international qui, par voie d’adhésion, doivent s’étendre aux autres puissances {70} . Il est perçu comme une avancée et un progrès pour la civilisation moderne puisque, désormais, le commerce en temps de guerre est encadré et ceux qui le pratiquent protégés.
Le premier article interdit la course : les corsaires seront désormais traités en pirates et pendus après capture. C’est donc la fin de la traditionnelle distinction entre la saisie légale, sous couvert d’un Etat, et la saisie illégale, qui relève de l’initiative individuelle {71} . S’y ajoutent des articles sur la navigation des neutres. L’article 2, le « pavillon neutre couvre la marchandise », signifie que les bateaux non belligérants, qui transportent des biens ennemis qui ne sont pas de la contrebande de guerre {72} , sont exemptés de confiscation. C’est un principe reconnu depuis le XVIII e siècle, contrairement à l’article suivant qui stipule qu’inversement la marchandise neutre à bord d’un navire ennemi ne peut pas non plus être saisie. L’article 3 constitue une règle inédite puisqu’il abolit la confusion encore courante à l’époque entre la propriété des Etats et celle des particuliers {73} . Enfin, le quatrième article concerne les mesures de blocus. Pour être reconnu un blocus doit être « effectif » c’est-à-dire maintenu par une force suffisante pour interdire l’accès au littoral ennemi {74} .
La déclaration de Paris est un événement considérable car la Grande-Bretagne, première puissance maritime mondiale, finit par abandonner une conception dont elle s’est longtemps réclamée, à savoir considérer que les biens ennemis sont ennemis où qu’ils soient {75} . La France, au contraire, n’est pas en contradiction avec elle-même puisqu’elle s’accorde avec une tradition juridique - la liberté du pavillon neutre - qu’elle a forgée à partir de la guerre d’Indépendance américaine {76} . A l’époque, les jeunes Etats-Unis se rallient à cette intellection {77} . Par principe, les Etats-Unis sont donc favorables aux articles de la déclaration de Paris.
Pourtant ils vont refuser de s’associer au texte. Plusieurs raisons l’expliquent qui peuvent paraître contradictoires lorsqu’on les rapproche. Le gouvernement américain de l’époque refuse de souscrire au premier article car il estime avoir trop besoin des navires corsaires pour compenser l’infériorité numérique de sa flotte de guerre (les Etats-Unis ne possèdent en effet ni marine, ni armée permanente) {78} . En même temps, position apparemment antinomique, Washington fait une contre-proposition qui subordonne son approbation. Les Etats-Unis accepteront d’abolir la course si les puissances adoptent le principe d’inviolabilité de la propriété privée maritime, car l’abolition de la course laisse malgré tout aux marines de guerre des belligérants la faculté de capturer les navires de commerce {79} . Washington adopte donc une position absolue, mais la Grande-Bretagne a fait un effort considérable et il est difficile d’aller plus loin. C’est ce qui explique que, seuls parmi les puissances maritimes, les Etats-Unis refusent de souscrire à la déclaration. De toute façon, compte tenu de leur tradition diplomatique qui les pousse à ne s’associer à aucune alliance ou accord international, ils considèrent sur le fond que la restriction est incompatible avec leur souveraineté. La déclaration de Paris n’étant obligatoire que pour les contractants, les Etats-Unis ne sont pas tenus de s’y conformer.
Avec la guerre de Sécession, le problème se pose de savoir quelle sera l’attitude du Nord et du Sud envers les neutres. C’est pourquoi, comme nous l’avons vu, l’état de guerre est reconnu par la France et la Grande-Bretagne pour obliger les combattants à respecter les lois de la guerre à l’égard des produits convoyés. Il s’agit d’obtenir une garantie pour les marchandises neutres transportées à bord des bateaux des belligérants et celles appartenant aux belligérants transportées à bord des navires neutres. Etant donné le contexte militaire, l’Angleterre souhaite amener les Etats-Unis à adopter les articles 2 et 3 de la déclaration de 1856. Le 7 mai 1861, le ministre des Affaires étrangères, Edouard Thouvenel, exprime à l’ambassadeur de Grande-Bretagne son total accord avec la proposition britannique et fait parvenir à son agent, à Washington, un mémorandum qui rappelle le droit maritime tel qu’il a été énoncé lors du Congrès de Paris {80} . Il en adresse une copie au consul à La Nouvelle-Orléans en espérant que, si le Nord accepte ces garanties, le Sud, qui souhaite une reconnaissance internationale, suivra lui aussi {81} . Ce sera aussi valable pour les corsaires qui, pourvus de commissions régulières par l’un ou l’autre des adversaires, seront considérés comme faisant partie des forces navales des Etats en guerre et donc soumis aux mêmes règles que les bâtiments de guerre à l’égard des neutres.

2. Le danger d’une adoption complète

Le vœu du ministre des Affaires étrangères paraît exaucé puisque le secrétaire d’Etat Seward envoie une note aux représentants des Etats-Unis en Europe où il se dit prêt à accéder à la totalité de la déclaration du Congrès de Paris {82} . Mercier, le ministre de la France à Washington, fait connaître à Thouvenel le changement intervenu dans la position américaine {83} . Cependant, Thouvenel relève qu’une adhésion à l’ensemble des articles pose problème. Le ministre des Affaires étrangères soupçonne que ce brusque changement dissimule une stratégie pour interdire aux Sudistes de recourir à la course prohibée par l’article premier de la déclaration de Paris. En acceptant que le Nord souscrive à cet article et pas le Sud, la France et la Grande-Bretagne feraient preuve d’un point de vue déséquilibré à l’encontre d’un des belligérants pour qui le recours à la course est un moyen de pallier son infériorité {84} . C’est pourquoi Thouvenel privilégie l’acceptation des articles 2 et 3, opinion à laquelle son homologue britannique finit par se rallier {85} .
Puisque le président Jefferson Davis, en délivrant ses lettres de marque pour la course, a ardemment recommandé de consacrer « la plus scrupuleuse attention par rapport aux neutres » {86} , Thouvenel invite son consul à La Nouvelle-Orléans à se transporter à Montgomery pour obtenir l’aval du gouvernement sécessionniste pour l’adoption des articles 2 et 3 de la déclaration {87} . En même temps Thouvenel demande qu’une démarche similaire soit effectuée par les agents de la France et de la Grande-Bretagne à Washington {88} .
La difficulté vient des conditions que les deux parties en lutte mettent à leur ralliement aux articles 2 et 3 de la déclaration. Si le secrétaire d’Etat Seward affirme à l’agent du gouvernement impérial à Washington que l’adhésion des Etats-Unis aux articles 2 et 3 ne pose pas problème {89} , il conditionne son approbation à l’ajout, à la déclaration, d’une interdiction par les corsaires, mais aussi par les flottes de combat, de s’emparer de la propriété privée des navires ennemis qui serait déclarée insaisissable en pleine mer. Thouvenel fait remarquer qu’il s’agit de la même proposition que les Etats-Unis ont soumise aux autres puissances en 1856 {90} . Argument de poids pour faire fléchir les deux capitales, Washington met dans la balance un assouplissement du blocus, une hypothèse qui séduit les Britanniques {91} . De son côté, le secrétaire d’Etat de la Confédération, Judah Benjamin, accepte les articles 2 et 3 de la déclaration de Paris mais formule comme exigence, outre le maintien de la course, que l’Angleterre et la France autorisent les navires du Sud à vendre leurs prises dans leurs ports, ce que la déclaration de neutralité leur dénie {92} .
Dans ces conditions il devient difficile de trouver un arrangement et il faut convaincre au plus vite Londres qui s’apprête à signer une convention avec les Etats-Unis conforme à la déclaration de Paris {93} . Comme Thouvenel n’a reçu aucune proposition de la part de William Dayton, le représentant de l’administration fédérale, le gouvernement britannique suspend sa signature, suit la prudence de Paris et réclame qu’une démarche similaire soit entreprise auprès de la France {94} . Dans sa réponse à Flahaut, Thouvenel évoquant la convention parle de « piège » {95} . Finalement les Britanniques, persuadés de ne rien arrêter, rejettent la proposition du gouvernement fédéral {96} . Dayton réitère, cette fois auprès de Thouvenel, sa proposition que les Etats-Unis adhèrent à la déclaration de Paris. Le ministre lui répond que les protocoles du Congrès de Paris interdisent aux puissances, qui ont signé cette déclaration, toute négociation séparée sur l’application des droits maritimes en temps de guerre qui différeraient de l’accord du 16 avril 1856. En conséquence, il recommande à Dayton d’associer dans sa proposition les autres puissances signataires {97} .
Après l’été 1861, le début des hostilités interdit à la situation d’évoluer. Thouvenel estime qu’à présent il est trop tard pour ouvrir des négociations ; un accord si tardif ne pourrait plus engager le Sud en raison du conflit en cours et de la position de neutralité des deux puissances. Il clôt toute discussion {98} . Seward déplore l’attitude de Thouvenel qui conduit la France et l’Angleterre à ne pas regarder les corsaires du Sud comme des pirates {99} . En février 1862 il regrettera encore que l’accession au traité de Paris, offerte à un gouvernement pourtant favorable au droit des neutres, ait été repoussée {100} .
Essayons d’analyser les positions respectives de chacun. Contrairement à son adversaire, le gouvernement fédéral est en contradiction {101} : il refuse au Sud de lui accorder le droit de course, qu’il a pourtant souhaité conserver en 1856 lorsqu’il exigeait, pour les mêmes raisons que le Sud à présent, de pouvoir compenser l’infériorité de sa flotte de guerre {102} . Priver le Sud du recours aux corsaires permettrait de mieux l’étrangler. Les puissances qui ont reconnu au Sud le droit de belligérance ne peuvent pas, en condamnant la course, le priver des moyens qui pourraient, dans une certaine mesure, compenser son désavantage. Il s’agit bel et bien de respecter un certain équilibre au nom de la neutralité. Il n’en reste pas moins que l’usage de la course n’est pas du goût des autorités françaises et c’est davantage par souci d’impartialité que par préférence que ce choix est approuvé {103} .
La France, comme la Grande-Bretagne, préfèrent donc se concentrer sur les deux articles suivants concernant les neutres et sécuriser le commerce transatlantique. Mais l’intransigeance de Washington à ne pas abandonner l’article 1, tout comme les conditions mises par le Nord, comme le Sud, qui profitent du rapport de force qui leur est favorable, échouent à épargner aux neutres les affres du conflit {104} . La diplomatie européenne a donc subi un revers sur cette question mais il n’est pas sûr qu’en 1861 elle ait vraiment pris la mesure de ses conséquences. En effet la faiblesse de la flotte sudiste d’une part et surtout le blocus d’autre part, ont pu faire accroire que cette situation ne se présenterait pas.
B. Le blocus
1. Le refus d’un « blocus de papier »

Le gouvernement français n’est pas surpris par la mise en place d’un blocus des ports du Sud. Dès le mois de janvier 1861 Mercier, qui représente la France aux Etats-Unis, évoque l’hypothèse que le Nord recourt à cette solution pour contraindre le Sud à abandonner ses projets de sécession {105} . Le 19 avril 1861, une semaine après l’attaque de Fort Sumter, Lincoln publie sa proclamation pour mettre en état de blocus les ports de la Caroline du Sud jusqu’au Texas, « conformément aux lois des nations qui prévoient des cas semblables » {106} . Cette déclaration laisse présager que Washington compte se conformer aux règles fixées par l’article 4 de la déclaration de Paris. Comme nous l’avons vu plus haut, il stipule que, pour être réglementaire, un blocus doit être « effectif » c’est à dire assuré par une force suffisante {107} .
Le problème va être, tout d’abord, de définir ce qu’on entend par « blocus effectif » car la déclaration de Paris s’est contentée de principes théoriques sans évoquer les moyens pratiques. Faut-il lire la déclaration stricto sensu, c’est à dire une impossibilité d’accéder aux côtes ? Auquel cas, si on reprend les propos de Lincoln, on s’aperçoit que dans son esprit le blocus n’est appliqué qu’aux seuls ports. D’autre part qu’entend-on par « force suffisante » ? Est-ce la surveillance constante tout le long du littoral de navires chargés de faire respecter le blocus ou bien peut-on accepter la présence ponctuelle d’une escadre qui sillonnerait les abords maritimes et dont l’efficacité serait, dans ce cas, plus virtuelle que réelle ? Le blocus doit-il intercepter tous les navires qui quittent le territoire de la Confédération ou est-il encore reconnu si un certain nombre de ceux-ci réussissent à le forcer ? Dans ce dernier cas combien faut-il de briseurs de blocus pour passer de l’effectif au non effectif ?
Contrairement à l’anglo-saxonne, la conception française retient la définition stricte de la notion de blocus {108} . Lors du « blocus continental » mis en place par Napoléon I er pour gêner le commerce britannique, la France démontre qu’elle entend bien le terme par une impossibilité d’accéder au continent {109} . Contrairement aux Anglo-Saxons, pour lesquels il suffit qu’il se trouve une force maritime suffisante pour intercepter les communications dans le voisinage d’un port ennemi, les Français exigent une occupation matérielle telle que les navires neutres ne puissent passer entre les vaisseaux bloquants sans être atteints par leurs projectiles {110} . Le 1 er août 1861, Napoléon III le rappelle avec force au général James W. Webb : « Veillez à ce que votre blocus soit effectif ! J’espère qu’il n’est pas vrai que vous allez le négliger. Ce serait mauvais ; cela me mettrait dans l’embarras. » {111}
Au début de l’été 1861 le gouvernement fédéral, ne pouvant mobiliser immédiatement sa flotte, décide de faire passer une résolution pour décréter certains ports fermés au commerce étranger non par des navires mais par la loi. Il s’agit d’un blocus sur le papier, une mesure illégale car contraire à l’article 4 de la déclaration de Paris. Elle suscite une réaction très vive de la part de Thouvenel qui se refuse à accepter l’idée d’un blocus fictif {112} . Le texte est pourtant déposé devant le Congrès qui le vote durant la seconde semaine de juillet. Lorsque l’information parvient à Londres, fin juillet, le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, Lord Russell, adresse ses instructions à son ambassadeur à Paris pour obtenir une protestation de la part des deux puissances {113} . Paris partage la désapprobation de Londres {114} et le fait savoir, le 12 août, au gouvernement fédéral {115} . Finalement, devant la détermination des deux Etats, le secrétaire d’Etat Seward annonce, quatre jours plus tard, qu’il n’est pas prêt à appliquer la résolution mais l’épisode n’est pas sans conséquence pour l’image d’efficience du blocus qu’il souhaite donner.
A la fin de l’année 1861 France et Grande-Bretagne réagissent de nouveau lorsque le gouvernement fédéral se propose de couler une vingtaine de vieux vaisseaux de pêche pour défendre l’accès au port de Charleston {116} . Le recours au stone boat fleet est vivement condamné par les Français, comme les Britanniques, qui dénoncent sans réserve cette entrave définitive à la libre circulation qui infligerait un dommage irrémédiable non seulement à l’ennemi mais aussi à tous les neutres. Cependant, Thouvenel demeure très mesuré et refuse à son agent sur place d’imiter son collègue britannique par une protestation formelle {117} .
La décision de mettre en état de blocus les ports du Sud est abondamment commentée par la presse française. Sans surprise, les journaux à tendance républicaine ou libérale ne doutent pas de la détermination du Nord à appliquer la mesure. Ils font remarquer que les Etats-Unis n’ont pas attendu la déclaration de Paris pour se prononcer contre les blocus fictifs. Lors de la guerre contre le Mexique ils ont exigé des blocus effectifs {118} . Cependant, ils s’accordent pour insister sur l’imprécision de la déclaration de 1856 qui manque de stipulations précises pour fixer les modalités qui prescriront la fermeture efficace des accès {119} . Mais l’affaire de la stone boat fleet réveille les antagonismes. La presse se divise sur la légitimité de la mesure. Le Moniteur , qui publie les bulletins officiels du gouvernement, critique ouvertement la fermeture du port de Charleston, tandis que d’autres journaux conservateurs parlent d’un « acte de vandalisme et de barbarie » {120} . La presse libérale, au contraire, n’y voit rien à redire et juge que c’est une façon comme une autre de faire respecter le blocus {121} .

Ainsi, nous pouvons considérer que, par deux fois, le gouvernement fédéral a laissé entrevoir les difficultés qu’il rencontre à se conformer scrupuleusement aux conditions fixées par la déclaration de Paris. Pour le gouvernement impérial c’est une preuve de l’embarras qu’éprouve Washington à rendre le blocus parfaitement hermétique sur tous les points de la côte. Cependant, cette constatation traduit moins dans l’esprit des diplomates un aveu de faiblesse du Nord qu’une utilisation plus rationnelle des moyens dont il dispose. Pour entraver la circulation à l’entrée de Charleston, le recours à des épaves peut lui permettre de délaisser la Caroline du Sud pour se concentrer ailleurs, à des endroits bien plus stratégiques, comme La Nouvelle-Orléans, et subséquemment mieux organiser la capture des navires en direction et en provenance de la Confédération. Les statistiques vont venir démentir ces suppositions.

2. Un blocus « ineffectif »

Il est inutile d’entrer dans le débat qui oppose les historiens à propos de l’efficacité du blocus {122} . Seules doivent nous préoccuper les impressions des contemporains de l’événement ; elles influent nécessairement sur la détermination de la politique à l’égard de la guerre civile. Le blocus est-il à leurs yeux effectif ? Question importante parce qu’elle concerne, comme nous l’avons vu, un point de droit international qui légitime la reconnaissance du blocus par les puissances maritimes et aussi permet de fournir une explication à la raréfaction du coton {123} .
Durant l’année 1861 les conclusions des rapports des consuls convergent pour estimer que le blocus peut être une arme redoutable que déploie le Nord. En mai, Alfred Paul, le consul de France à Richmond, estime un peu vite que « le blocus des ports de l’Etat de Virginie s’effectue de la manière la plus rigide » {124} . En août, constatant que le gouvernement confédéré a du mal à doter les forces sudistes d’armes pour chacun de ses soldats, il entrevoit les effets du blocus qui « se font sentir vivement depuis quelques semaines » {125} . Dès l’arrivée de la correspondance ses conclusions sont reprises par Thouvenel {126} . Comme les commentaires s’appuient sur des présomptions, il semble difficile d’apprécier avec exactitude l’homogénéité du blocus et des rumeurs se font jour.
Il y a une réalité incontournable, la trop grande étendue de côtes à surveiller. Même s’il n’y a que huit ports à garder, il ne faut pas être grand clerc pour subodorer que le blocus sera très difficile à faire respecter d’Alexandria au Rio Grande, sur 3 546 miles, 189 embouchures de baies, fleuves ou rivières {127} . Cette incapacité à contrôler l’ensemble des rivages du Sud est soulignée très tôt par les diplomates {128} . Ils se plaisent à relever que la marine fédérale ne dispose que de trente-trois bâtiments pour remplir cette tâche apparemment impossible {129} . Et puis, le moment de la journée, ou la saison, peut amener une interruption des patrouilles alors que, progressivement, les forceurs de blocus sudistes naviguent de nuit ou par temps de brouillard. Peu à peu ils apprennent à se camoufler en peignant en gris les coques pour qu’elles se confondent avec l’océan et recourent à de l’anthracite sans fumée. Il est à prévoir que l’hiver les brouillards et le mauvais temps rendront la surveillance plus difficile {130} .
Les consuls transmettent régulièrement à leur gouvernement les statistiques des forceurs de blocus que s’empressent de leur fournir les autorités de Richmond. Les données sont claires et mettent en évidence que seules les embarcations lentes ont une chance d’être capturées. Les clippers profilés, rapides, construits le plus souvent en Grande-Bretagne, entrent dans un port confédéré avec de la contrebande de guerre pour y charger du coton, puis en ressortent pour se rendre aux Bermudes, à Cuba, aux Bahamas ou Nassau qui constitue leur quartier général {131} . Porter ces chiffres à la connaissance de Paris et Londres devrait les amener à s’interroger sur la consistance du barrage mis en place par le Nord.
A l’automne 1861 Alfred Paul, le consul à Richmond, reconsidère ses analyses de l’été précédent. Dressant un bilan des mouvements de navigation à partir des ports du Sud depuis la mise en place du blocus par le Nord, il met en évidence la facilité des entrées et des sorties de navires {132} . Le 7 novembre 1861 la prise de Port Royal par les Fédéraux, le meilleur port naturel au sud de la côte atlantique, n’inverse pas le constat. A Charleston le consul indique que le blocus reste très poreux {133} . Au printemps 1862, la conclusion de ces agents est sans appel : ils estiment que les navires qui ont voulu forcer le blocus l’ont fait avec une grande facilité {134} . Une analyse englobant les trois premières années de guerre va dans le sens d’une très grande porosité du blocus. Le consul à Charleston, estime que de novembre 1861 à mars 1864, « sur les quatre cent vingt-cinq tentatives de forcer le blocus faites par les steamers, trois cent soixante-trois ont réussi ». Il ajoute que « la moyenne des voyages accomplis par chaque navire est de cinq » {135} . 85 % de réussites qui permettent au président de la Confédération, dans son discours de janvier 1863, de parler d’un « prétendu blocus » et d’un « monstrueux faux-semblant » {136} .
Au printemps 1862 le ministère des Affaires étrangères est parfaitement conscient que le respect de l’article 4 de la déclaration de Paris ne peut être que théorique. Dès janvier 1862 Thouvenel subodore les difficultés qu’éprouve le Nord à maintenir un blocus effectif des ports du Sud {137} . Les informations délivrées par les consuls, auxquelles s’adjoignent les témoignages des commandants des navires français qui croisent le long des côtes américaines, confortent ses présomptions {138} . A cela s’ajoute l’action des émissaires de la Confédération qui multiplient les démarches auprès du Quai pour remettre au ministre la liste des briseurs de blocus {139} ; une action relayée par celle des propagandistes favorables à la cause de la Confédération, tel E. de Leon, qui éditent des brochures où ils dévoilent la facilité avec laquelle ils voyagent dans l’Atlantique pour gagner les ports du Sud {140} .
Tout ceci conduit le ministère des Affaires étrangères à commander un rapport détaillé pour savoir quelle conclusion tirer de tous ces renseignements au regard du droit maritime. Il lui est remis en mars 1863 par Villefort, le directeur du service du contentieux, qui juge « suspectes » les sources qui mettent en doute l’efficacité du blocus {141} . Pour autant Villefort, arguant de l’insuffisance de navires de guerre pour assurer cette tâche et de l’action des forceurs de blocus, parvient à la conclusion que les Fédéraux pratiquent un blocus partiel en se portant sur les points qui leur paraissent les plus menacés. De ce fait, « la manière dont ils exécutent le blocus laisse à l’Europe une porte ouverte pour justifier son intervention quand elle le voudra » {142} . La question qui se pose à la France est donc de savoir si elle doit reconnaître plus longtemps la légalité d’un blocus qui ne respecte pas à la lettre un texte auquel quarante-trois pays ont souscrit.

3. Reconnaître le blocus ?

Dès l’été 1861 les consuls français prédisent que la non effectivité du blocus sera l’argument principal qu’agitera le Sud pour susciter des complications diplomatiques entre le Nord et les puissances européennes {143} .

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