Les États-Unis, démocratie impérialiste
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Description

Nés de la révolte de treize colonies britanniques, les États-Unis vont, en l'espace de deux siècles, s'approprier un continent, s'arroger un pouvoir de tutelle sur un hémisphère, puis partir à la conquête du monde. À aucun moment ou presque, ils ne doutent de leur bon droit, de la justice ou de la légitimité de leurs actions. Inscrit en germe dans l'affrontement des premiers colons avec les Indiens, l'impérialisme des États-Unis connaîtra plusieurs avatars : conquête de l'Ouest, interventionnisme politicomilitaire (…) et, plus près de nous, suprématie atomique et diktat du dollar.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2016
Nombre de lectures 7
EAN13 9782140014536
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait


Les États-Unis, Serge Ricard
démocratie impérialiste
Essai sur un dessein manifeste
Étrange et fascinant destin que celui des États-Unis. Nés de la Les États-Unis,
révolte de treize colonies britanniques contre la mère-patrie, ils
vont, en l’espace de deux siècles, au fi l de leur spectaculaire montée
en puissance, s’approprier un continent, s’arroger un pouvoir de démocratie impérialiste
tutelle sur leur « hémisphère », puis partir à la conquête du monde.
Étonnante et troublante mentalité que celle des Américains.
À aucun moment ou presque, ils ne doutent de leur bon droit,
de la justice, de la légitimité ou de la moralité de leurs actions, Essai sur un dessein manifeste
convaincus qu’ils sont, depuis leurs origines, de constituer un
peuple exceptionnel, investi d’une mission philanthropique de
portée universelle, confortés dans ce sentiment par d’éclatantes
réussites économiques, scientifi ques et technologiques.
À près de quatre siècles de distance, on retrouve intacte
l’extraordinaire suffi sance des « pères pèlerins » et de leurs émules,
bâtisseurs d’une cité exemplaire sous les yeux de l’humanité
admirative. Inscrit en germe dans l’affrontement des premiers
colons avec le monde « sauvage » des Indiens, dans l’institution de
l’esclavage et dans une éthique de l’effort et de l’enrichissement,
l’impérialisme des États-Unis connaîtra plusieurs avatars : conquête
de l’Ouest, guerre avec le Mexique, acquisition de dépendances
coloniales, expansion économique, interventionnisme
politicomilitaire et, plus près de nous, suprématie atomique et diktat du dollar.
Serge Ricard est agrégé d’anglais et professeur émérite d’histoire et civilisation
américaines à la Sorbonne Nouvelle (Université Paris III) où il a co-dirigé pendant
dix ans avec Pierre Melandri l’Observatoire de la politique étrangère américaine
(OPEA). Il a fait ses études à Davidson College (Caroline du Nord) et à la Sorbonne,
a enseigné aux universités d’Oran, de Montpellier, d’Aix-Marseille et d’Austin
(Texas). Deux fois chercheur Fulbright à Harvard (où il a effectué de nombreux
autres séjours), il a beaucoup écrit, en français et en anglais, sur le président
Théodore Roosevelt, la politique étrangère des États-Unis, l’impérialisme américain,
l’immigration et l’ethnicité. Auteur, directeur ou co-directeur de nombreux
ouvrages, il a notamment dirigé A Companion to Theodore Roosevelt (2011) pour
la collection « Blackwell Companions to American History » et récemment publié
Théodore Roosevelt et l’Amérique impériale (2016).
En couverture : A map exhibiting all the new discoveries in
the interior parts of North America. A. Arrowsmith [1802].
Library of Congress, Geography and Map Division.
ISBN : 978-2-343-09571-4
19,50
Serge Ricard
Les États-Unis, démocratie impérialiste
L ’ ai r e a n g l oph o n e





Les États-Unis,
démocratie impérialiste

Essai sur un dessein manifeste























L'Aire Anglophone
Collection dirigée par Serge Ricard

Cette collection entend s'ouvrir aux multiples domaines d'un vaste
champ d'investigation, caractérisé par la connexion idiome-culture,
auquel les spécialistes formés en langues, civilisations et littératures
dites “anglo-saxonnes” donnent sa spécificité. Il s'agira, d'une part, de
mieux faire connaître des axes de recherche novateurs en études
britanniques, américain-es et canadiennes et, d'autre part, de répondre
à l'intérêt croissant que suscitent les cultures anglophones d'Afrique,
d'Asie et d'Océanie — sans oublier le rôle de langue véhiculaire
mondiale joué par l'anglais aujourd'hui. A cette fin, les domaines
privilégiés seront l'histoire des idées et des mentalités, la sociologie, la
science politique, les relations internationales, les littératures de
langue anglaise contemporaines, le transculturalisme et l'anglais de
spécialité.

Dernières parutions

Nelcya DELANOË, Joëlle ROSTKOWSKI, La présence
indienne aux États-Unis. Anthologie d’un défi à l’oubli, 2015.
Michel MOREL, Éléments d’axiocritique. Prolégomènes à
l’étude du texte et de l’image, 2015.
Clémentine THOLAS-DISSET, Le cinéma muet américain et
ses premiers récits filmiques, 2014.
Marie-Claude FELTES-STRIGLER, L’indien millionnaire,
Renaissance d’une tribu, 2014.
Claire DELAHAYE, Serge RICARD, L’héritage de Théodore
Roosevelt : impérialisme et progressisme (1912-2012), 2012
John MULLEN, La chanson populaire en Grande-Bretagne
pendant la Grande Guerre (1914-1918), The show must go on,
2012.
Annie OUSSET-KRIEF, Les Juifs américains et Israël. De
l’AIPAC à JStreet, 2012.
Daniel GALLAGHER, D’Ernest Hemingway à Henry Miller.
Mythes et réalités des écrivains américains à Paris
(19191939), 2011.
Fiona McMAHON, Charles Reznikoff, Une poétique du
témoignage, 2011.
Emma RENAUD, Mary Beale (1633-1699). Première femme
peintre professionnelle en Grande-Bretagne, 2010. Serge RICARD


Les États-Unis,
démocratie impérialiste

Essai sur un dessein manifeste












Du même auteur

Théodore Roosevelt et la justification de l’impérialisme.
Aix-enProvence : Publications de l’Université de Provence, 1986.
Écritures hispaniques aux États-Unis : mémoire et mutations.
Aix-enProvence : Publications de l’Université de Provence, 1990. En
collaboration avec Yves-Charles Grandjeat, Elyette
AndouardLabarthe et Christian Lerat.
Théodore Roosevelt : principes et pratique d’une politique étrangère.
Aix-en-Provence : Publications de l’Université de Provence, 1991.
The Mass Media in America since 1945 : An Overview. Paris :
Armand Colin-Coll. U/Langues, 1998.
The ‘Manifest Destiny’ of the United States in the 19th Century :
Ideological and Political Aspects. Paris : Didier Erudition-CNED,
1999.
An American Empire : Expansionist Cultures and Policies,
18811917. Dir. Aix-en-Provence : Publications de l’Université de
Provence, 1990.
La politique étrangère des États-Unis. Dir. Nº 61. Revue Française
d’Études Américaines. Août 1994.
États-Unis/Mexique : fascinations et répulsions réciproques. Dir.
Paris : L’Harmattan, 1996.
États-Unis d’hier, États-Unis d’aujourd’hui : Mélanges en l’honneur
de Jean-Pierre Martin. Dir. Paris : L’Harmattan, 1999.
A Companion to Theodore Roosevelt. Dir. Malden, Mass. :
WileyBlackwell, 2011.
L’héritage de Théodore Roosevelt : impérialisme et progressisme
(1912-2012). Dir. Paris : L’Harmattan, 2012. En collaboration avec
Claire Delahaye.
Théodore Roosevelt et l’Amérique impériale. Rennes : Presses
e Universitaires de Rennes, 2016 [2 édition refondue et mise à jour de
Théodore Roosevelt : principes et pratique d’une politique étrangère.
Aix-en-Provence : Publications de l’Université de Provence, 1991].





© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www. harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-09571-4
EAN : 9782343095714




Cet essai, dans une version revue et augmentée, est publié avec
l’aimable autorisation en date du 30 juin 2009 des Publications de
l’Université de Provence Aix-Marseille 1 (PUP) qui l’avaient fait
paraître en 1991 comme première partie (« Les États-Unis, république
impérialiste ») de mon Théodore Roosevelt : principes et pratique
d’une politique étrangère.
Je rends ici hommage au professeur Bernard Sinsheimer (1921-2011)
à qui je suis redevable d’une relecture méticuleuse et de précieuses
corrections et suggestions.

Par souci de clarté et de maniabilité l’usage anglo-saxon a été adopté
avec un sommaire placé en tête de l’ouvrage.











SOMMAIRE


I. Imperium ex imperio : l’expansion comme mode
d’existence .................................................................................9
1. L’ère coloniale : un expansionnisme circonscrit ............. 12
2. La rupture d’avec l’Empire britannique :
un impérialisme débridé ...................................................... 19

II. La rhétorique de l’empire : le constat
d’« exceptionnalisme » et la prétention universaliste .......... 35
1. Les avatars du droit naturel ............................................. 35
2. Le problème indien ......................................................... 44
3. Le messianisme démocratique ........................................ 49
4. Variations sur la doctrine de Monroe .............................. 53

eIII. Le consensus expansionniste à la fin du XIX siècle ..... 67
1. Une société en mutation .................................................. 72
2. Les prémices de l’expansion outre-mer .......................... 79
3. La tentation impérialiste de l’Amérique au tournant du
siècle : convergence des motivations .................................. 85
4. La croisade cubaine, tremplin de l’expansion coloniale . 98
5. L’avènement d’une nouvelle puissance mondiale ......... 106
6. La politique de la « porte ouverte » en Chine, ou la
tentative de gagner sur tous les tableaux ........................... 120

CHRONOLOGIE ................................................................. 127

BIBLIOGRAPHIE ............................................................... 143

INDEX ................................................................................... 175

7I. Imperium ex imperio : l’expansion comme mode
d’existence


Étrange et fascinant destin que celui des États-Unis. Nés de
la révolte de treize colonies britanniques contre la mère-patrie,
ils vont, en l’espace de deux siècles, au fil de leur spectaculaire
montée en puissance, s’approprier un continent, s’arroger un
pouvoir de tutelle sur leur « hémisphère », puis partir à la
conquête du monde. Étonnante et troublante mentalité que celle
des Américains. À aucun moment ou presque, ils ne doutent de
leur bon droit, de la justice, de la légitimité ou de la moralité de
leurs actions, convaincus qu’ils sont, depuis leurs origines, de
constituer un peuple exceptionnel, investi d’une mission
philanthropique de portée universelle, confortés dans ce
sentiment par d’éclatantes réussites économiques, scientifiques
et technologiques. À près de quatre siècles de distance, on
retrouve intacte l’extraordinaire suffisance des « pères
pèlerins » et de leurs émules, bâtisseurs d’une cité exemplaire
1sous les yeux de l’humanité admirative . L’impérialisme des

1 Cf. « […] for wee must Consider that wee shall be as a Citty upon a Hill, the
eies of all people are uppon us […] ». (car nous devons considérer que nous
serons comme une cité sur la colline, les yeux de tous les peuples braqués sur
nous.) Le célèbre sermon, « A Modell of Christian Charity » (un modèle de
charité chrétienne), que John Winthrop prononça à bord de l’Arrabella en
1630 est cité, entre autres, dans Thomas G. Paterson and Dennis Merrill, eds.,
Major Problems in American Foreign Policy : Documents and Essays,
Volume I : To 1914, 4th ed. (1978 ; Lexington, Mass. : Heath, 1995), pp.
2930. Paraphrase de Matthieu 5 :14, la fameuse expression « Cité de Dieu »
figure parmi les leitmotive de la rhétorique puritaine. Voir, sur ce point,
JeanPierre Martin, Le Puritanisme américain en Nouvelle-Angleterre (1620-1693)
(Bordeaux : Presses Universitaires de Bordeaux, 1989), pp. 17, 19, n. 24, 129.
Toutes les citations de l’anglais dans le présent ouvrage ont été traduites par
son auteur, sauf rares exceptions explicitement mentionnées. Les erreurs
éventuelles lui sont donc imputables.
John Winthrop (1588-1649) est le plus éminent des fondateurs de la colonie
de la baie du Massachusetts (Massachusetts Bay Colony) dont il fut premier
gouverneur.
9










Les États-Unis, démocratie impérialiste
États-Unis — inscrit en germe dans l’affrontement des premiers
colons avec le monde « sauvage » des Indiens, dans l’institution
de l’esclavage et dans une éthique de l’effort et de
l’enrichissement — connaîtra plusieurs avatars : conquête de
l’Ouest, guerre avec le Mexique, acquisition de dépendances
coloniales, expansion économique, interventionnisme
politicomilitaire et, plus près de nous, suprématie atomique et diktat du
dollar. Sa spécificité tient aux conditions historiques de son
apparition, à la conjonction de la géographie et d’influences
parfois contradictoires, comme celles de la Réforme et de la
philosophie des Lumières. La mise en valeur de vastes
territoires pratiquement inoccupés et l’exploitation de leurs
immenses richesses ont habitué des générations d’Américains à
2l’abondance et créé l’illusion d’une prospérité sans fin ;
l’« exceptionnalisme » puritain a développé la croyance en une
destinée providentielle ; la fondation de la première nation au
monde se réclamant de principes universels de liberté, en
application directe de l’enseignement des Lumières, a accentué
la conviction d’unicité et d’exemplarité, tout en conférant à la
jeune république une mission universelle. Il a résulté de ces
trois facteurs — le géographique, le religieux, l’institutionnel
— deux particularités du caractère américain, l’optimisme et la
bonne conscience. L’Amérique a rarement été la proie du doute
3en matière d’expansion .
Ces certitudes morales vont très tôt servir de fondement à la
rhétorique justificative des conquérants du Nouveau Monde.
Dès le début du dix-septième siècle tous les ingrédients de base
de la future idéologie expansionniste sont perceptibles :
racisme, prosélytisme et militarisme. La supériorité de

2 Cf. David M. Potter, Les Fils de l’abondance ou le caractère national
américain [People of Plenty : Economic Abundance and the American
Character], trad. de Colette Mesnage (1954 ; éd. fr. Paris : Seghers-Vent
d’Ouest, 1966).
3 « Amérique » sera sciemment employé comme utile synonyme d’«
ÉtatsUnis » selon une pratique courante chez les historiens des États-Unis, mais
désapprouvée par les spécialistes de l’Amérique latine…
10










I. Imperium ex imperio : l’expansion comme mode d’existence
l’Européen blanc, chrétien, donc civilisé, est depuis des siècles
une évidence culturelle, sanctionnée de surcroît par les Saintes
4Écritures . Le sort du Peau-Rouge païen est de ce fait
irrémédiablement scellé au tout commencement de l’expérience
coloniale, tout comme celui du Noir, déraciné, asservi, humilié
— deux péchés originels que l’Amérique n’a jamais vraiment
consenti à expier. Au contraire de leurs homologues catholiques
français ou espagnols, les colons calvinistes de la
NouvelleAngleterre n’utiliseront pas la conversion des cœurs comme
instrument de conquête, sauf épisodiquement, au cours des rares
interludes pacifiques des trois ou quatre premières décennies ;
ils substitueront bien vite l’extermination à l’évangélisation, en
se persuadant qu’ils accomplissent mieux encore la volonté de
5Dieu en détruisant des suppôts de Satan . Néanmoins, si la
pratique devient vite celle du génocide, le discours politique
maintient la fiction de la conversion, ainsi que l’attestent par
exemple l’octroi de chartes ou la création en 1649, par le
Parlement, de la Société pour la propagation de l’Évangile en
6Nouvelle-Angleterre . Le prosélytisme puritain se laïcisera plus
tard en œuvre civilisatrice, les révolutionnaires de 1776 et leurs

4 Rappelons, par exemple, qu’au seizième siècle, le géographe oxfordien
Richard Hakluyt et d’autres prétendaient que les Anglais étaient prédestinés à
la conquête du Nouveau Monde, comme les Romains de l’Antiquité à celle de
l’Ancien. À propos de l’héritage impérialiste transmis par les premiers colons,
voir par exemple Alexander DeConde, This Affair of Louisiana (New York :
Scribner’s, 1976). Sur Hakluyt, voir Martin, Puritanisme américain, pp. 22,
38-39, 51, 200.
5 Élise Marienstras, Les Mythes fondateurs de la nation américaine : essai sur
le discours idéologique aux États-Unis à l’époque de l’indépendance
(17631800) (Paris : François Maspero, 1976), p. 161 ; Martin, Puritanisme
américain, pp. 54-56. Jean-Pierre Martin rappelle qu’au contraire du
catholicisme, le puritanisme est « une théologie de l’exclusion » aux
implications racistes et note que de ce fait sa nature même « explique l’échec
de ses missionnaires » (Martin, p. 56). Voir aussi Thomas F. Gossett, Race :
The History of an Idea in America (1963 ; New York : Schocken, 1971),
pp. 18-26.
6 Martin, Puritanisme américain, pp. 52-53.
11










Les États-Unis, démocratie impérialiste
descendants privilégiant les bienfaits concrets du progrès ou de
la démocratie plutôt que le salut des âmes.


1. L’ère coloniale : un expansionnisme circonscrit

• Le dix-septième siècle

L’existence des premiers colons, tout comme celle des
nombreux pionniers qui leur succéderont, sera profondément
affectée par le contexte conflictuel dans lequel elle s’inscrira.
C’est qu’au contraire d’autres implantations européennes, les
établissements anglais sont des colonies de peuplement.
Univers antagoniques, la civilisation blanche et le monde
barbare de l’Indien seront voués à l’affrontement meurtrier ;
tout les opposera, race, coutumes, valeurs, croyances, mode de
vie. Mais la source majeure de conflit sera l’appétit territorial
des puritains qui ne voudront voir qu’appropriation légitime
7dans la prétendue dépossession du Peau-Rouge . La violence est
donc au cœur de l’expérience américaine dès ses débuts ; elle
deviendra un fait de civilisation à l’issue de trois siècles
8d’expansion continentale .
On peut penser avec Daniel Boorstin que l’ère coloniale
façonna une certaine conception de la diplomatie et de la
défense, qu’elle conditionna les réactions ultérieures des
Américains aux événements internationaux. La constance de la
menace indienne, notamment, donna naissance à un art militaire
adapté au milieu, différant radicalement des conceptions

7 Cf. Marienstras, Mythes fondateurs, pp. 157-183.
8 Voir la trilogie de Richard Slotkin : Regeneration through Violence : The
Mythology of the American Frontier, 1600-1860 (1973 ; Norman : University
of Oklahoma Press, 2000 ; The Fatal Environment : The Myth of the Frontier
in the Age of Industrialization, 1800-1890 (1985 ; Norman : University of
Oklahoma Press, 1998 ; Gunfighter Nation : The Myth of the Frontier in
Twentieth-Century America (1992 ; Norman : University of Oklahoma Press,
1998).
12










I. Imperium ex imperio : l’expansion comme mode d’existence
européennes à la même époque. En Europe la guerre se
« civilisait », s’imposait des règles plus strictes, se
professionnalisait ; le droit international progressait et devenait
l’objet d’un consensus ; l’ouvrage de Grotius, De jure belli ac
pacis (1625-1631), au dix-septième siècle, puis celui de Vattel,
Le Droit des gens (1758), au dix-huitième, faisaient autorité.
Outre-Atlantique, les colons anglo-américains enduraient les
guerres indiennes et leur cortège d’horreurs, les
fermiersmiliciens de Nouvelle-Angleterre, de Virginie ou de
Pennsylvanie apprenaient à manier avec une égale dextérité la
charrue et le mousquet, plus tard le rifle. La milice coloniale,
armée improvisée et informelle de citoyens-soldats, avait pour
tâche de répondre à toute attaque surprise. Sa rapidité de
rassemblement n’avait d’égal que sa vitesse de démobilisation
une fois le danger écarté. L’absence de discipline,
l’individualisme, les particularismes, le désintérêt pour la
logistique et les transmissions compromettraient gravement
l’efficacité du système, notamment pendant la guerre
d’Indépendance. Cette tradition du guerrier à temps partiel
contribuerait à entretenir l’illusion d’une sécurité nationale
garantie par la capacité des citoyens à prendre les armes à tout
moment, le mythe d’une protection reposant sur les
compétences militaires innées de tout un peuple ; elle explique
pour partie l’amateurisme dont les Américains firent longtemps
preuve en matière de défense nationale, ainsi que leur crainte
d’une armée régulière et leur attachement au deuxième
9amendement de leur constitution .

9 Daniel J. Boorstin, The Americans, 3 vol. (New York : Random-Vintage,
1958-1973), I, The Colonial Experience, 341, 346-347, 352-357, 357-362.
Voir par exemple les griefs du commandant en chef, George Washington,
pendant la guerre d’Indépendance, dans Jared Sparks, The Life of Gouverneur
Morris, with Selections from his Correspondence and Miscellaneous Papers ;
Detailing Events in the American Revolution, the French Revolution, and in
the Political History of the United States, 3 vol. (Boston : Gray and Bowen,
1832), I, 150-154, 163-173.
Deuxième Amendement à la Constitution des États-Unis : « A well
regulated Militia, being necessary to the security of a free State, the right of
13










Les États-Unis, démocratie impérialiste
D’autres dangers que les Indiens menaçaient les colonies
anglaises. Le Nouveau Monde était le théâtre de rivalités
européennes ; Français, Hollandais et Espagnols faisaient une
âpre concurrence aux Britanniques. Pour chaque puissance tous
les moyens étaient bons pour agrandir son empire. Les
PaysBas contrôlaient la vallée de l’Hudson et l’Espagne la Floride,
tandis que la France, grâce à Samuel de Champlain, s’était
rendue maîtresse de la vallée du Saint-Laurent, clé du lucratif
commerce des peaux de castors. L’ampleur et la régularité des
bénéfices dépendaient de la neutralité des Indiens ; or
Champlain, avec peu de moyens, sut jouer admirablement de
l’animosité entre les Iroquois des Cinq Nations et les autres
tribus, en particulier les Hurons et les Montagnais. Les
« coureurs des bois » devinrent la cheville ouvrière de la
collecte des fourrures auprès des trappeurs indiens dont ils
10savaient si bien gagner la confiance . Frederick Jackson Turner
a noté que cette « Frontière du négoce » qui caractérisait la
présence française en Amérique du Nord était par nature
irréconciliable avec la « Frontière agricole » des fermiers
anglais et qu’elle avait la faveur des aborigènes dont elle
11respectait les terrains de chasse . Plus tard, Louis XIV resserra
l’emprise française sur le Canada en transformant ce qui n’était
qu’une région de comptoirs en colonie de la couronne, dotée
d’un gouverneur militaire et de structures inspirées de
l’absolutisme royal en vigueur dans la métropole. La
NouvelleFrance représenta bientôt le plus redoutable ennemi de la
Nouvelle-Angleterre et du New York. À la fin du dix-septième,
siècle les conditions d’un affrontement étaient réunies.
Frictions, incidents, combats et guerres deviendraient monnaie

the people to keep and bear Arms, shall not be infringed ». (Une milice bien
organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, il ne sera pas porté
atteinte au droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes.)
10 Samuel Eliot Morison, The Oxford History of the American People
(London : Oxford University Press, 1965), pp. 56-58.
11 Frederick Jackson Turner, The Frontier in American History (1920 ; New
York : Holt, 1962), pp. 13-14.
14










I. Imperium ex imperio : l’expansion comme mode d’existence
courante, colons français et britanniques constituant des enjeux
dans la formidable lutte d’influence à laquelle se livraient dans
le Nouveau Monde deux puissances européennes en quête de
pouvoir et de richesses. Les Français et leurs alliés indiens
allaient entreprendre le harcèlement permanent de zones
pionnières convoitées par le Roi Soleil, notamment au
12lendemain de la Glorieuse Révolution de 1688, lors de la
guerre de la Ligue d’Augsbourg, appelée « guerre du roi
Guillaume » en Amérique. La « petite guerre » des Canadiens
allait convaincre les habitants de la baie du Massachusetts de la
nécessité de détruire la puissance française à Québec, « cette
maudite forteresse, cause de tous nos malheurs », s’ils voulaient
vivre en paix. Cet objectif, résumé par le Canada delenda est de
Cotton Mather, les occuperait pendant quelque soixante-dix
13ans .

• Le dix-huitième siècle

Le traité d’Utrecht, qui mit fin à la guerre de la reine Anne
(1702-1713), ou guerre de la Succession d’Espagne, et par
lequel Louis XIV dut céder Terre-Neuve, la Nouvelle-Écosse,
ou Acadie, et la baie d’Hudson, inaugura une ère de paix, de
prospérité et d’expansion pour les colonies anglaises. Le Sud se
développa, de nouvelles villes apparurent, la vallée du
Shenandoah fut explorée, puis commença à se peupler, comme

12 Révolution dite « pacifique » malgré les sanglants combats que provoque
l’invasion néerlandaise de l’Angleterre, elle renverse Jacques II (Jacques VII
d’Écosse) et institue une monarchie constitutionnelle et parlementaire avec le
règne conjoint de sa fille Marie II et de son époux Guillaume III, prince
d’Orange, mettant ainsi fin au règne des Stuart.
13 Morison, pp. 106, 119-121, 122, 140 ; Robert Lacour-Gayet, Histoire des
États-Unis des origines jusqu’à la fin de la guerre civile (Paris : Fayard,
1976), pp. 92-93.
Cotton Mather (1663-1728, pasteur puritain d’une lignée célèbre
(John Cotton, Richard Mather, Increase Mather), écrivain prolifique et
pamphlétaire, joua un rôle de premier plan dans le procès des « sorcières de
Salem » en 1692.
15










Les États-Unis, démocratie impérialiste
le « piedmont » des Carolines et de Virginie. La création en
1733 de la Georgie, territoire tampon entre la Caroline du Sud
et la Floride, devait alimenter en partie le conflit de 1739 entre
la Grande-Bretagne et l’Espagne, baptisé plaisamment « guerre
de l’oreille de Jenkins ». La fondation d’une treizième colonie
répondait essentiellement à des motivations expansionnistes au
sein du Parlement de Londres, malgré les intentions
philanthropiques du général James Charles Oglethorpe. Par
ailleurs, l’affaiblissement de la position stratégique de la France
en Amérique du Nord après le traité d’Utrecht n’avait nullement
entamé l’agressivité et la combativité canadiennes, qui
s’appuyaient sur des troupes bien entraînées. De fait, la
progression vers l’ouest de la colonisation britannique menaçait
les communications françaises avec la Louisiane. Considérée
par Versailles comme défensive, la militarisation de la région
frontalière était perçue comme une provocation par Londres.
Lorsque la querelle avec l’Espagne se fondit en 1744 dans la
guerre de la Succession d’Autriche, opposant l’Angleterre et
l’Autriche à la France et à la Prusse, le bellicisme changea de
camp ; au cours de ce qui devint, sur le continent américain, « la
14guerre du roi Georges » , les miliciens du Massachusetts
s’emparèrent de la forteresse de Louisbourg sur l’île du
CapBreton, que le traité d’Aix-la-Chapelle de 1748 restitua à
l’ennemi. Par contre, l’acquisition de la Nouvelle-Écosse, que
la France ne désespérait pas de reconquérir, fut
irrémédiablement consommée en 1749 avec la déportation des
Acadiens dont l’hostilité à la Grande-Bretagne faisait obstacle
depuis trente-six ans aux efforts de Londres pour installer ses
propres colons. Triste épisode, dont les responsabilités sont
encore controversées de nos jours, qui vit la froide logique
15géopolitique l’emporter sur les considérations humanitaires .
On peut dire aujourd’hui, avec le recul, que l’avenir de
l’Ouest américain s’est décidé au cours du dix-huitième siècle,

14 Georges II, roi de Grande-Bretagne et d’Irlande.
15 Morison, pp. 154, 158-160. Selon S. E. Morison (p. 159), 6 000 à 7 250
Acadiens furent déportés. L’exode fut baptisé « Le Grand Dérangement ».
16










I. Imperium ex imperio : l’expansion comme mode d’existence
voire que son sort s’est joué pendant les sept décennies
précédant la guerre d’Indépendance. Trois puissances le
convoitaient, l’Angleterre, la France et l’Espagne, mais un
quatrième larron, inattendu, allait se l’approprier, la République
des États-Unis. Pourtant, dans les années qui suivent
Aix-laChapelle, les rivalités européennes s’exercent principalement
dans les Caraïbes, sésame de la richesse sucrière, alors que le
partage du continent ne préoccupe que les habitants du New
York et de la Nouvelle-Angleterre, soumis à la pression
francocanadienne sur leurs frontières septentrionale et orientale, et
ceux de la Caroline du Sud et de la Georgie, menacés au sud par
les Espagnols de Floride et leurs alliés indiens. Déjà la question
du devenir des terres de l’Ouest met aux prises Virginiens et
Canadiens dans la vallée de l’Ohio, région clé dont la France
veut s’assurer le contrôle pour ne pas voir la Nouvelle-Orléans
coupée de Montréal. Le Congrès d’Albany en 1754 et son plan
d’union — œuvre de Benjamin Franklin et de Thomas
Hutchinson — traduit les balbutiements d’une formule fédérale
et les prémices d’une politique d’expansion. L’échec de ce
projet de défense et de colonisation communes vient de ce que
ses auteurs ont raison trop tôt. Les particularismes locaux
continuent longtemps encore d’interdire toute forme efficace de
16solidarité .
La guerre de Sept Ans (1756-1763) apparaît comme
l’authentique prélude à la saga de l’Ouest. Comme le remarque
Samuel Eliot Morison, ce conflit est véritablement le premier à
atteindre des dimensions mondiales ; en Europe il voit la
Grande-Bretagne et la Prusse affronter une coalition qui
rassemble la France, l’Autriche, la Suède et quelques petits
États allemands, plus tard l’Espagne ; on va se battre sur
l’Atlantique, en Méditerranée, aux Caraïbes, dans l’océan
Indien, en Inde et même aux Philippines. Pour les
AngloAméricains, instruits par un siècle et demi d’hostilité quasi
permanente sur la Frontière, pour qui guerroyer est devenu une

16 Ibid., pp. 160, 161.
17










Les États-Unis, démocratie impérialiste
seconde nature, il s’agit tout simplement de la poursuite des
bonnes vieilles guerres intercoloniales et des alliances
francoindiennes (French and Indian Wars). Après les revers initiaux,
l’armée britannique va porter dans le Nouveau Monde des
coups décisifs à l’ennemi héréditaire. À partir de 1758, le
nouveau premier ministre anglais, William Pitt, parvient à
renverser le cours désastreux de la guerre. Géopoliticien de
génie, il comprend l’intérêt de conquérir le Canada et l’Ouest
américain et y consacre l’essentiel de la puissance militaire de
son pays. Pendant que la marine s’emploie à prévenir l’envoi de
renforts depuis la France, l’armée met à profit un rapport de
forces numériques extrêmement favorable à la
GrandeBretagne. Dès 1760 la déroute française en Amérique du Nord
est consommée, nonobstant la conspiration de Pontiac. Le traité
de Paris de 1763 consacre la disparition de l’empire gagné, pour
leur roi, par Samuel de Champlain et Robert Cavelier de La
Salle : la France recouvre la Guadeloupe et la Martinique en
contrepartie du Canada, ne conserve dans le nord-est que
SaintPierre-et-Miquelon et abandonne la Louisiane à l’Espagne pour
compenser la perte par celle-ci de la Floride et de Minorque,
cédées à la Grande-Bretagne. Le Mississippi devient alors
17frontière hispano-anglaise .
La nouvelle donne géographique allait entraîner à Londres
un effort de réorganisation de l’empire nord-américain. Le
gouvernement de Georges III se montrait soucieux de mettre
bon ordre à une expansion jusque-là anarchique. On notera à ce
propos la Proclamation de 1763, destinée à amadouer les tribus
indiennes et à geler provisoirement la progression vers l’ouest
en deçà des Alleghanys, au bénéfice du Canada, de la
NouvelleÉcosse et de la Floride. C’est peu de dire que la royale directive
resta lettre morte. George Washington lui-même, pour n’en

17 Ibid., pp. 163-170. Sans renforts d’outre-Atlantique, le Canada, avec une
population de 60 000, ne pouvait espérer tenir contre les colonies anglaises
qui totalisaient un million d’habitants (ibid., p. 165). Voir aussi Lacour-Gayet,
Histoire des États-Unis, pp. 92-111.
Pontiac : chef indien de la tribu des Outaouais.
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