Scythes, Sarmates et Slaves
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Description

Ce livre évoque une très longue histoire de contacts et d'échanges, du IXe siècle av. J.-C. aux XIIe-XIVe siècles de notre ère, qui concerne la plus grande partie des actuels pays slaves d'Europe centrale et orientale. Il fait le point sur les liens entre les peuples scythes et sarmates et les ancêtres des Slaves, une question qui suscite toujours débats et passions au moment où dans ces régions les identités sont redéfinies et les histoires nationales réécrites.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2009
Nombre de lectures 378
EAN13 9782296231450
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

PRÉSENCE UKRAINIENNE
L’Ukraine, aussi vaste et peuplée que la France, héritière d’une longue histoire intimement liée à celle du reste de l’Europe et d’une culture riche et diverse, demeure une inconnue pour le public occidental, longtemps habitué à ne la considérer que comme une partie d’un ensemble russe puis soviétique.
Fidèle à la vocation des éditions L’Harmattan, la collection Présence Ukrainienne se propose de faire découvrir les multiples facettes de ce pays à travers une documentation de qualité, comprenant aussi bien des études originales que des traductions et des rééditions de textes fondamentaux oubliés ou introuvables sur l’Ukraine.
Titres de la collection : -Iaroslav LEBEDYNSKY, Le Prince Igor, 2001. -Guillaume LE VABSEUR DE BEAUPLAN, Description d’Ukranie, 2002. Réédition du texte de 1661 ; introduction et notes de Iaroslav Lebedynsky. -Mykola RIABTCHOUK, De la « Petite-Russie » à l’Ukraine, 2003. Préface d’Alain Besançon, de l’Institut ; traduit de l’ukrainien par lryna Dmytrychyn et laroslav Lebedynsky. -Roxolana MYKHAÏLYK, Grammaire pratique de l’ukrainien, 2003. Traduit de l’ukrainien par Iaroslav Lebedynsky. -Iryna DMYTRYCHYN, Grégoire Orlyk, un Cosaque ukralnien au service de Louis XV, 2006. -Iryna DMYTRYCHYN, L’Ukraine vue par les écrivains ukrainiens, 2006. Sélection de textes, édition bilingue. -Prosper MÉRIMÉE, Bogdan Chmielnicki (fac-similé de l’édition de 1865).
Iaroslav LEBEDYNSKY, Ukraine, une histoire en questions, 2008. -Maroussia, 2009. Fac-similé de l’édition originale du classique de P. J. Stahl, avec le texte inédit de l’œuvre en français de Marko Vovtchok ; introduction d’Iryna Dmytrychyn.
Scythes, Sarmates et Slaves

Iaroslav Lebedynsky
Du même auteur (travaux relatifs à l’histoire de l’Ukraine)
Aux éditions de l’Harmattan :
Le Prince Igor, 2001.
[Introduction et notes pour :] Guillaume Le Vasseur de Beauplan, Description d’Ukranie, 2002.
Ukraine , une histoire en questions, 2008.
Aux éditions Errance :
Les Scythes, 2001.
Les Sarmates, 2002.
Les Cimmériens, 2004.
Les Cosaques, une société guerrière entre libertés et pouvoirs. Ukraine, 1490-1790, 2004.
Les Alains (avec V. Kouznetsov), 2 ème édition, 2005.
Les Nomades, les peuples nomades de la steppe des origines aux invasions mongoles, IXe siècle av. J.-C. - XIIIe siècle apr. J.-C, 2 ème édition, 2007.
Les Indo-Européens, faits, débats, solutions, 2 ème édition, 2009 [sous presse].
Chez d’autres éditeurs :
Histoire des Cosaques. Terre Noire, Paris, 1995.
© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296092907
EAN : 9782296092907
Sommaire
PRÉSENCE UKRAINIENNE Page de titre Page de Copyright INTRODUCTION I — MYTHES ET THÉORIES SUR L’ORIGINE « SCYTHIQUE » DES SLAVES II — LES RAPPORTS ENTRE PEUPLES SCYTHIQUES ET SLAVES D’APRÈS L’HISTOIRE ET L’ARCHÉOLOGIE III — L’EMPREINTE SCYTHIQUE CHEZ LES SLAVES CONCLUSION ANNEXES Les alphabets cyrilliques BIBLIOGRAPHIE
A la mémoire de Tadeusz Sulimàrski (1898-1983)
« Sous l’enveloppe des vieux Sarmates qu’ils n’ont pas encore déposée, ils conservent les âpres instincts de leurs aïeux. »
G. Boué, à propos des « Ruthènes » (Ukrainiens) des Carpathes, in La Hongrie historique, Paris, 1851.
INTRODUCTION
Partons d’un constat : durant plus d’un millénaire (IXe siècle av. J.-C. - premiers siècles de notre ère), une grande partie du territoire peuplé aujourd’hui de Slaves — principalement l’Ukraine et le sud de la Russie — a été dominé par des peuples de cavaliers nomades de langue majoritairement iranienne. Après les énigmatiques Cimmériens, les Scythes, Sarmates, Alains y ont vécu au contact des civilisations méditerranéennes classiques, grecque puis romaine, mais aussi de différents peuples « barbares » parmi lesquels devaient figurer les ancêtres des Slaves, dont le foyer primitif est habituellement localisé en Europe centre-orientale. Les derniers représentants de cet ensemble de peuples « scythiques » dans la région sont attestés jusqu’en plein Moyen Age.
Le prestige de ces peuples, bien connu par les sources antiques, a beaucoup pesé dans la recherche des origines des Slaves, particulièrement de ceux des Slaves Orientaux qui occupent désormais les anciennes « Scythie » et « Sarmatie ». Au cours des siècles, cet intérêt a inspiré de véritables mythes. L’exemple le plus achevé en est le Sarmatisme polonais, devenu à l’apogée de la Pologne classique une source d’inspiration culturelle et un programme politique. Cette mythogenèse a survécu à l’avènement des disciplines scientifiques, notamment de la linguistique qui a démontré dès le XIXe siècle que Scythes et Sarmates avaient parlé des langues iraniennes et non slaves ; elle connaît même une nouvelle jeunesse en Ukraine, en Bulgarie, en Croatie... à la faveur du besoin de racines et d’identité des peuples de l’espace post-communiste.
Mais tout en démentant l’idée simpliste d’une continuité directe entre les anciens peuples scythiques et les Slaves, la science moderne a mis en lumière bien des éléments qui suggèrent des rapports étroits et durables entre eux, et de fortes influences des premiers sur les seconds.
De ces rapports, de ces influences, l’inventaire n’est pas terminé. Leur importance dans la formation et l’évolution initiale des populations slaves est controversée. La question, d’ailleurs, est étudiée séparément dans le cadre de diverses disciplines (histoire, archéologie, linguistique, anthropologie physique, histoire culturelle et histoire de l’art...), dont les résultats sont rarement collationnés.
La présente étude propose une synthèse des connaissances, des hypothèses et des interrogations actuelles sur le problème.
Nous rappellerons d’abord les conceptions pré-scientifiques de la question, et évoquerons certains de leurs prolongements para- ou pseudo-scientifiques modernes.
Nous détaillerons ensuite les faits, tels que l’histoire et l’archéologie permettent de les reconstituer.
Nous examinerons enfin l’empreinte laissée par les peuples scythiques en milieu slave.
Nous proposerons, en conclusion, une évaluation du rôle réel des peuples scythiques dans le destin des Slaves.
Une difficulté classique de ce type de travail réside dans la nécessité de comparer entre eux des ensembles inégalement connus et qu’il convient ici de définir : les peuples scythiques d’Europe, et les Slaves.
Les premiers sont les populations de tradition nomade (certains groupes se sont sédentarisés à un stade de leur histoire) qui se sont succédé dans les steppes d’Ukraine et de Russie méridionale entre le début du ler millénaire av. J.-C. et le milieu du Ier millénaire apr. J.-C. - avec, comme on l’a dit, des survivances beaucoup plus tardives. Ces populations étaient apparentées par le mode de vie et la culture et, comme nous le savons aujourd’hui, par la langue. Leurs parlers se rattachaient en effet à la branche iranienne de la famille linguistique indo-européenne, plus précisément à son rameau dit oriental. Il faut souligner dès à présent que cette affiliation linguistique ne signifie absolument pas que ces peuples « venaient d’Iran », encore moins qu’ils parlaient, comme on peut le lire dans certains textes de vulgarisation, le persan ! Bien au contraire, la branche appelée « iranienne » de l’indo-européen s’est probablement individualisée à l’âge du Bronze dans les steppes eurasiatiques, et n’a gagné que plus tard le plateau iranien. Les peuples iranophones nomades des steppes dans l’Antiquité sont groupés sous la dénomination générale de peuples scythiques ou « Scythes » au sens large — dont les Scythes au sens strict n’étaient qu’une partie.
Les peuples scythiques d’Europe, qui nous intéressent ici, comprennent ces Scythes stricto sensu (VIIe-IIIe siècles av. J.-C.), les Sauromates (Vlle-IVe siècles av. J.-C.) puis Sarmates (IVe siècle av. J.-C. - Ve siècle apr. J.-C.), enfin les Alains (Alains nomades aux Ier-Ve siècles, puis leurs descendants sédentarisés). Pour des raisons qui seront détaillées plus loin, on peut vraisemblablement leur rattacher les nomades pré-scythes identifiés aux « Cimmériens » des sources antiques. Ce groupe de peuples est aujourd’hui éteint à la notable exception des Ossètes du Caucase central, qui prolongent une partie des Alains fixés dans la région après les invasions hunniques des IVe-Ve siècles.
Nos connaissances sur ces populations antiques sont abondantes mais fragmentaires. Elles n’avaient pas d’écriture, si bien que tout ce que nous savons de leur histoire provient de sources étrangères (assyriennes et surtout grecques pour les Cimmériens et Scythes, essentiellement romaines pour les Sarmates, etc.). Leurs cultures, inégalement évoquées par certaines de ces sources, sont mieux connues grâce à une très riche documentation archéologique.
Les Slaves, eux, sont l’ensemble des populations parlant à une époque donnée les langues qui forment la branche slave de la famille indo-européenne (donc des langues cousines des langues iraniennes). Leur entrée dans l’histoire a été extrêmement tardive, puisque les premières populations dont le caractère slave soit certain sont mentionnées par une source du VIe siècle apr. J.-C. - à propos d’évènements de la fin du IVe siècle. L’origine et l’histoire antérieure de ces premiers Slaves sont des sujets controversés. A part quelques allusions de textes antiques qui permettent, avec de grandes incertitudes, de remonter jusqu’au début de notre ère, la recherche emprunte surtout la piste archéologique et tente de retrouver, à travers certaines continuités culturelles (et aussi, dans la steppe boisée ukrainienne, la continuité du type physique), les ancêtres de ces Slaves qu’on peut identifier archéologiquement à partir du milieu du Ier millénaire.
On établit ainsi une chaîne rétrospective qui, d’après les spécialistes les plus optimistes, conduit jusqu’à l’âge du Bronze, vers 1500 av. J.-C. On ne peut en donner ici qu’une présentation très simplifiée. Partant des cultures apparentées de Prague-Kortchak, Pen’kivka et Kolotchine des Ve-Vlle siècles, qui représenteraient le massif slave encore peu différencié, on remonte à la culture de Kiev des Ille-Ve siècles et à certains types locaux de la culture contemporaine de Tcherniakhiv — celle-ci étant principalement l’expression archéologique de la domination gothe. La culture de Kiev s’enracine dans les sites de « post-Zaroubyntsi » (2 ème moitié du Ier — IIIe siècle), héritiers au moins partiels, comme l’indique leur nom, de la culture de Zaroubyntsi (IIe siècle av. J.-C. — 1 ère moitié du Ier siècle apr. J.-C.). Le territoire de cette culture relevait auparavant, aux VIIe-IIIe siècles av. J.-C., de l’aire des cultures « scythoïdes » de la steppe boisée ukrainienne, où les éléments scythes empruntés aux nomades masquent largement la culture d’origine de la population indigène (cf. chapitre II, 2). Les porteurs de ces groupes « scythoïdes » devaient descendre en partie de ceux de la culture antérieure de Tchornyï Lis (Xe-Vlle siècles av. J.-C.). Cette dernière pourrait être issue de la culture dite de Bilobroudivs’kyï Lis, dans la steppe boisée de la rive droite du Dniepr, aux XIIe-IXe siècles av. J.-C. L’ultime maillon identifiable de la chaîne est la culture de Komariv (vers 1650-1200 av. J.-C.), souvent associée à sa voisine occidentale de Trzciniec.

Illustration de la méthode archéologique rétrospective utilisée dans la recherche des origines slaves :
1-culture de Zaroubyntsi (IIe siècle av. J.-C. — 1 ère moitié du Ier siècte) ;
2-sites de « post-Zaroubyntsi » (2 ème moitié du Ier — IIIe siècle) ;
3-culture de Kiev (IIIe-Ve siècles) ;
4-culture de Kolotchine (Ve-Vlle siècles).
́[M. Kazanski, 1999, d’après P. N. Tret’iakov]
Bien entendu, on peut remonter au-delà de l’âge du Bronze et chercher les racines de ces cultures de Trzciniec-Komariv, notamment dans le grand ensemble chalcolithique de la « Céramique cordée », mais il est irréaliste d’espérer rencontrer des Proto-Slaves individualisés dans un passé aussi reculé.
Il va de soi que plus on recule dans le temps, plus ces identifications — qui représentent une sorte de consensus majoritaire actuel, mais sont loin d’être partagées par tous les spécialistes — sont incertaines. En outre, la continuité de types de poteries ou de pratiques funéraires, voire du type physique quand il est connu (diverses cultures avaient la funeste habitude d’incinérer leurs morts !) n’implique pas celle de la langue. Enfin, la très grande proximité, au sein de la famille indo-européenne, entre langues slaves et langues baltes (cf. chapitre III, 2) s’expliquerait, suivant certaines théories, par l’existence d’une longue communauté « balto-slave », dont les Proto-Slaves ne se seraient séparés que tardivement. Dans l’ensemble, cependant, on s’accorde à chercher les ancêtres des Slaves dans la partie septentrionale de l’Europe centre-orientale (on citera a contrario pour mémoire l’ouvrage de H. Kunstmann, 1996, qui ressuscite de vieilles théories migrationnistes et fait venir les Slaves d’Asie ; C’est l’un de ces livres paradoxaux, brillamment argumentés, mais qui heurtent le bon sens et prétendent anéantir les consensus péniblement élaborés par des générations de chercheurs).
Il en résulte, d’une part que dans l’Antiquité les peuples scythiques ont été en relation non avec les Slaves au sens historique du terme, mais avec des populations que l’on peut qualifier de « proto-slaves » ou même « proto-balto-slaves » ; d’autre part que l’identité et la localisation à différentes époques de ces Proto-Slaves sont en partie hypothétiques (les rapports tardifs entre les Alains du Don et les Slaves Orientaux à l’époque kiévienne sont un cas particulier).
Le décalage chronologique entre l’apogée des peuples scythiques et l’émergence des Slaves, ceux-ci entrant en scène au moment où ceux-là disparaissent en grande partie, a évidemment favorisé le développement des théories qui voyaient dans les Scythes ou Sarmates les « ancêtres » des Slaves. Pour le chercheur actuel, il recommande de porter une attention particulière à l’influence que ces peuples ont pu avoir sur la formation de la personnalité slave à ses premiers stades.

Note sur les alphabets employés dans l’ouvrage
On a utilisé ici les alphabets latin, grec et (surtout dans la partie linguistique, au chap. III, 2) cyrillique. En règle générale, le premier est employé pour toutes les langues normalement écrites en caractères latins (avec les signes diacritiques correspondant à chacune), pour les langues reconstituées telles que le slave commun ou l’indo-européen, et les langues iraniennes, turques, etc. Les langues slaves écrites en caractères cyrilliques (vieux-slave d’Eglise, slave oriental commun, russe, ukrainien, biélorussien, serbe, bulgare et macédonien) conservent leur graphie.
Nous avons transcrit les termes et noms ossètes en caractères latins, suivant la pratique courante en Occident.
Le lecteur trouvera en annexe des tableaux indiquant les transcriptions scientifiques et la prononciation approximative des caractères cyrilliques, ainsi que la translittération classique des caractères grecs.
Comme il est d’usage, les termes reconstitués sont signalés par un astérisque *.
En dehors des développements linguistiques, la plupart des noms slaves, iraniens et autres ont été transcrits«àla française » pour faciliter la lecture.
I — MYTHES ET THÉORIES SUR L’ORIGINE « SCYTHIQUE » DES SLAVES
« Dans le quatrième et cinquième siècles nous voyons disparaître le nom des Sarmates; celui des Slavons le remplace. C’était donc le même peuple, sous une dénomination nouvelle. Probablement les nations sarmatiques, opprimées par les Huns sous Attila, se réunirent-elles dans une nouvelle confédération à l’épogue de la destruction de l’empire hunnique; cette confédération prit le nom de Slaves. »
(C, Malte-Brun, résumant la théorie sarmate de l’origine des Slaves in P. C. Levesque, Histoire de Russie, Paris, 1812.
Ce premier volet est consacré aux idées anciennes et modernes qui présentent les Slaves comme les descendants ou héritiers des peuples scythiques.
Les communautés humaines sont comme les individus qui les composent : elles ont besoin d’ancêtres, que ce soit pour expliquer leur propre origine, se targuer d’une illustre lignée ou étayer de prétendus droits historiques. Les mythes (ou, à l’époque moderne, les théories d’apparence scientifique) qui répondent à ce besoin naissent dans des contextes politiques et culturels particuliers, et leur succès et leur longévité sont fonction de leur adéquation à ces situations, plus que de leur exactitude.

1-Les traditions littéraires médiévales
Les plus anciennes de ces conceptions sont l’œuvre de clercs médiévaux travaillant sur des sources classiques.

L’absence de traditions populaires anciennes
Il ne semble pas y avoir, chez les peuples slaves, de tradition populaire ancienne revendiquant une origine « scythique ». Faute de documentation, on ne peut assurer qu’il n’y en ait jamais eu : les premiers textes slaves ne remontent qu’au haut Moyen Age, et nous ne connaissons pas, par exemple, les mythes d’origine des tribus slaves de la première moitié du ler millénaire de notre ère. Mais il semble que l’idée d’une extraction scythe ou sarmate des Slaves, en tout cas sous les formes attestées à partir du Moyen Age, soient l’œuvre de lettrés plutôt que l’héritage d’une mémoire collective ancestrale. C’est que cette mémoire a été partout oblitérée, puis reconstituée sur d’autres bases, au moment de la christianisation (IXe-Xe siècles) et de l’alphabétisation des différents peuples slaves.
La chronique kiévienne médiévale (le Récit des années écoulées, rédigé, corrigé et complété entre 1039 et 1117 environ à Kiev) en offre un bon exemple. Son auteur principal, le moine Nestor, a conscience de la proximité linguistique des peuples slaves et du caractère relativement récent de leur divergence. L’ethnogenèse et l’histoire ancienne des Slaves sont contées à partir de sources bibliques (la légende des fils de Noé) et de chroniques byzantines.
A propos de la tribu slave-orientale des Oulitches, il est dit que leurs territoires, situés entre Dniestr, Danube et côte de la mer Noire, étaient appelés par les Grecs « Grande Scythie » . Il est clair, non seulement que Nestor n’établit ici aucun rapport direct entre ce nom et les Slaves, mais encore que cette mention de la « Scythie » est directement issue d’une source gréco-byzantine. Ailleurs, les Scythes sont vaguement assimilés aux Khazars et Bulgares (qui désignent ici les Proto-Bulgares nomades et non le peuple de langue slave méridionale !), jamais aux Slaves. Les Sarmates, qui allaient plus tard revêtir une telle importance dans l’imaginaire slave, ne sont pas cités — pas plus d’ailleurs qu’ils ne figurent dans la plus ancienne couche des légendes pseudo-historiques polonaises sur la fondation de la Pologne.

Les premières théories livresques
On trouve toutefois trace, à la même époque, d’une assimilation de certains Slaves aux anciens Sarmates par les clercs occidentaux.
La partie de la Mater verborum (dictionnaire encyclopédique hétérogène connu par un manuscrit qui daterait du XIIIe siècle) attribuée à l’abbé de Saint-Gall Salomon III (890-920) rapproche les Serbes ( Sirbi, Zirbi ) des Sarmates, en se basant sur la vague ressemblance de leurs noms.
Dans les Annales de Flodoard (fin du Xe — début du XIe siècle), ce sont les Tchèques de Bohême qui sont qualifiés de « Sarmates » ( Otto rex bellum adversus Sarmatas habuit , 958) ; Boleslav 1er le Cruel, duc de Bohême de 935 à 967, est appelé « prince des Sarmates » (... cum Burislao Sarmatarum principe, 955).
On sait que l’érudition antique, puis médiévale, utilisait couramment des noms archaïques pour désigner des peuples contemporains, soit que ces peuples aient été réellement considérés comme les descendants des porteurs de ces noms anciens, soit qu’ils aient occupé leur territoire ; c’est ainsi qu’aux Ve-Vle siècles, tant les Goths germaniques que les Huns venus d’Asie avaient été baptisés « Scythes » par des auteurs de langue latine. Dans le cas des Tchèques, il est difficile de dire si Flodoard les croyait issus des Sarmates, ou incluait la Bohême dans une ancienne « Sarmatie » comprenant toute l’Europe centrale.

2-Le Sarmatisme
C’est peut-être cette tradition déjà ancienne d’assimilation de Slaves à des Sarmates qui a inspiré, à la fin du Moyen Age, le « Sarmatisme » polonais.

Origines et développement du Sarmatisme
Les fondements du Sarmatisme ont été posés dès la fin du XVe et le début du XVIe siècle par Jan Dtugosz / Johannes Longinus dans son Histoire polonaise ( Historia polonica usque ad annum 1480 ), l’Italien de Pologne Philippe Buonacorsi « Callimaque » (1437-1496), puis surtout Maciej z Miechów dans son fameux traité géographique et ethnographique sur les «Deux Sarmaties » ( Tractatus de duabus Sarmatiis asiana et europeana et de contentis in eis, 1517).
L’idée d’un lien entre Sarmates et Slaves est théorisée de façon beaucoup plus précise par le prince-évêque Marcin Kromer dans son ouvrage monumental De origine et rebus gestis Polonorum libri XXX (1555). Exploitant — et interprétant avec une certaine liberté — les sources antiques qu’il connaît bien, Kromer expose que les « Sarmates slaves » seraient venus en « Sarmatie d’Europe » (la Pologne) depuis la « Sarmatie d’Asie » (ici : les steppes de la mer Noire) au moment des Grandes Invasions, occupant les terres laissées désertes par le départ vers l’Occident des Vandales et Burgondes. Les Polonais seraient leurs descendants les plus directs.
On trouve la même identification dans un poème de Jan Kochanowski, L’étendard ou l’investiture de Prusse ( Praporzec albo hold pruski, 1569). Le texte contient une description des Sauromates / Sarmates de l’Antiquité puisée notamment chez Hérodote. Il reprend la légende qui attribue l’origine des Sauromates à l’union d’un groupe de Scythes et des Amazones. Ces Sauromates « ont donné leur nom aux deux Sarmaties ». Ils menaient une vie nomade, sans châteaux ni villes, dans des tentes, élevant de vastes troupeaux. Ils étaient fameux des « Monts de Prométhée » (le Caucase) à la « mer Gluciale », et défiaient les Romains sur le Danube. Ils sont les ancêtres des peuples slaves, dont le poète donne une liste mêlant noms contemporains et antiques : Vénèdes / Wendes ( Wineci ), « Rossani », ancêtres du « ruski naród » (plutôt les « Ruthènes» — Ukrainiens et Biélorussiens — que les Russes ou Moscovites), Polonais, Tchèques, Bulgares, Slovaques, Serbes, Antes (cf. chap. II, 4), Bosniaques et Croates.
1569 est également l’année de l’Union de Lublin, qui fédère en une même Rzeczpospolita (« République» — au sens romain du terme), sous un même souverain électif, le royaume de Pologne et la grande-principauté de Lituanie, et transfère à la première les territoires ukrainiens de la seconde. Le Sarmatisme est, dès lors, non seulement une théorie historique universellement admise jusqu’au XIXe siècle — et dont des traces vivantes subsistent encore — mais une véritable « idéologie » patriotigue et étatique (F. Conte, 1986 ; S. Cynarski, 1968). C’est qu’il répond admirablement aux besoins intellectuels et même politiques de son temps.

L’idéologie de la Rzeczpospolita classique
Tout d’abord, les Sarmates, guerriers et conquérants, font des ancêtres rudes mais héroïques, très acceptables pour des Polonais à l’apogée de leur puissance. Ces derniers s’imaginent, ainsi que l’exprimera parfaitement un poète français, comme

« Un essaim glorieux de belles, de héros, Qui, successeurs polis des Sarmates sauvages, De l’antique Vistule honorent les rivages. » (J. Delille, L’homme des champs ou les Géorgiques françaises, 1804).
Les Sarmates ont le double avantage d’être (au contraire des Slaves) connus des sources antiques qui en donnent une image redoutable, et de rester suffisamment étrangers au monde classique méditerranéen pour flatter le patriotisme polonais et sa volonté particulariste. Les élites de la Rzeczpospolita ont beau être catholiques, humanistes et s’exprimer dans un latin parfait, elles n’en demeurent pas moins farouchement attachées à leurs propres traditions.
Ensuite, l’étendue des « Sarmaties » de l’Antiquité vient à point pour justifier l’expansionnisme de la Rzeczpospolita, en particulier vers l’est. La Pologne doit prendre la direction d’un ensemble européen plus vaste encore, comme l’exprime la devise-programme Polonia caput ac regina totius Sarmatiae, « la Pologne tête et reine de toute la Sarmatie », symbole de cette époque où la Pologne-Lituanie comprend la Biélorussie et l’Ukraine, et s’efforce même à certaines périodes de dominer directement ou indirectement la Moscovie.

Allégorie des victoires du roi de Pologne Jan Sobieski, fin du XVIIe siècle. Le roi, qui sauva Vienne des Ottomans en 1683, était surnommé en Occident Mars Sarmaticus, et nul ne doutait à l’époque des origines sarmates des élites de la Rzeczpospolita.
Enfin, le sarmatisme revêt aux XVIle-XVIlle siècles une dimension politique et sociale. Par un glissement qu’explique la nature aristocratique du régime en vigueur, les Sarmates sont présentés plus particulièrement comme les ancêtres de la noblesse polonaise (et accessoirement lituanienne, et « ruthène »), l’omnipotente et pléthorique szlachta. Ceci justifie non seulement la mission guerrière de « reeonquête » de « toute la Sarmatie », mais aussi le pouvoir et les privilèges de cette classe. On peut comparer cette idée aux théories développées un peu plus tard en France, par le comte Henri de Boulainvilliers (1658-1722), sur l’origine « franque » de la noblesse française, gouvernant par droit de conquête un tiers-état « gallo-romain ».
De ce fait, pour les élites dirigeantes, le Sarmatisme s’identifie pleinement au régime nobiliaire de la « Liberté d’or » qui repose sur l’élection et la limitation des pouvoirs du roi, la toute-puissance de l’aristocratie, et l’égalité théorique de tous les membres de cette dernière, du premier des magnats de la Cour au dernier des hobereaux de province. Les nobles sont attachés à leurs propres privilèges — vus comme des « libertés » s’opposant aux systèmes absolutistes des Etats voisins et surtout de la Moscovie — àleur culture et à leur foi, et à leur terre. « Le sarmatisme est une forme de culture de la classe dominante de la société agricole [...]. Le noble polonais [...] glorifie la vie à la campagne en considérant que la ville n’est pas digne de sa condition [...]. Il est convivial, aime raconter et écouter des histoires fantastiques, adore ses chevaux, se consacre à la chasse. Il est parfois un peu chauvin. C’est un être attaché à la tradition, à l’aise chez lui à la maison, aimant la vie large, impulsif [...]. C’est aussi un homme d’honneur... » (M. Kobierska, 1995).
Le Sarmatisme a influencé la culture et l’art — on parle notamment de « portrait sarmate » pour désigner les portraits baroques polonais. Il s’est traduit par des modes vestimentaires et militaires orientalisantes, très influencées par les contacts avec la culture des confins orientaux (ukrainienne, surtout cosaque) et celle des voisins et ennemis tatars et ottomans. Il est possible que l’origine orientale prêtée aux Sarmates eux-mêmes ait encouragé ces tendances. Le costume nobilaire, l’armement (surtout le sabre courbe karabela, d’évidente origine ottomane) sont des manifestations visibles de cet orientalisme « sarmate ». La spectaculaire armure (karacena) des hussards polonais, élite de la cavalerie, est une re-création délibérée de l’armure à écailles métalliques des anciens Sarmates, telle qu’elle est connue à l’époque par les bas-reliefs de la colonne Trajane de Rome.

La fin du Sarmalisme
Au XVIIIe siècle, l’affaiblissement de la Rzeczpospolita s’accompagne d’une critique du Sarmatisme qui, pour les partisans polonais de l’idéologie des Lumières, condensait tout ce qui selon eux avait conduit à cette situation. Pour ces esprits « avancés », le Sarmate devient le prototype de l’aristocrate conservateur, obstinément fermé aux modes occidentales et aux idées nouvelles, que dépeint un poème d’Adam Naruszewicz (1733-1796) :

« Aussi bien le brave Sarmate Ne mettait-il aucune hâte A envoyer à l’étranger Ses fils prendre l’esprit français ! ».
En 1785, la pièce de Franciszek Zabocki Sarmatyzm ridiculise son objet dépeint comme un provincialisme étroit. L’œuvre est d’ailleurs une démarque d’une comédie française de 1678, Les nobles de province, d’un certain Noël Lebreton de Hauteroche !
La destruction de l’Etat polono-lituanien à la fin du XVIIIe siècle, et la coupure progressive avec les territoires orientaux qui jouaient un grand rôle dans l’imaginaire « sarmate », portent un coup fatal au Sarmatisme. Celui-ci est même défini, dans le Dictionnaire de la langue polonaise publié à Varsovie par Samuel Linde en 1807-1814, comme une forme de «manque d’éducation ou de « grossièreté » : nieokrzesanie, grubiastwo (A. Wasko, Sarmatism..., 1997). Au même moment, les savants commencent à mettre en lumière la véritable appartenance ethnolinguistique des anciens Sarmates et l’absence de leurs traces en Pologne proprement dite.

Le Sarmatisme a inspiré des modes à la fois orientalisantes et antiquisantes. En haut : monture de sabre karabela, arme d’origine ottomane devenue aux XVIIe-XVIIIe siècles un attribut obligatoire du costume du noble « sarmate » ; en bas : cuirasse de hussard polonais à écailles métalliques karacena de la fin du XVIIe siècle, inspirée des armures sarmato-alaines des premiers siècles de notre ère. [Dessins de l’auteur]
On reprochera par la suite au sarmatisme d’avoir affaibli, par son obsession des libertés nobiliaires, le pouvoir d’Etat centralisé, d’avoir méprisé le commerce et l’industrie, et même d’avoir véhiculé de « dangereuses » conceptions ethniques qui auraient encouragé l’antisémitisme polonais. A l’inverse, les Romantiques polonais ont puisé aux sources « sarmates », identifiées à juste titre à l’apogée historique de leur pays, et toute une école patriotique y voit l’expression la plus parfaite de l’identité polonaise classique - ou plutôt de l’identité du complexe polono-lituano-ukraino-biélorussien des XVIe-XVIIIe siècles, dont la Pologne actuelle n’est que partiellement l’héritière. La célèbre trilogie de romans historiques publiée par Henryk Sienkiewicz en 1884-1888 ( Par le fer et par le feu Le déluge : Pan Wolodyjowski ) puise à ces sources « sarmates ». Et ce n’est pas par hasard que la revue historique et culturelle publiée par des émigrés polonais aux Etats-Unis s’appelle Sarmatian Review.
En anticipant un peu sur ce qui sera dit plus loin des théories modernes, il faut d’ailleurs signaler qu’en tant que mythe d’origine, le vieux Sarmatisme n’est pas tout à fait mort. Les historiens polonais ont eu autant de malàyrenoncer complètement que, par exemple, les historiens hongrois à leur propre mythe d’origine hunnique. La civilisation « lusacienne » de l’âge du Bronze a fourni à certains auteurs polonais du XXe siècle un mythe de remplacement, mais qui n’a jamais eu le caractère « national » et l’importance culturelle du Sarmatisme. On constate donc périodiquement d’intéressantes résurgences, comme dans l’œuvre de l’éminent archéologue Tadeusz Sulimirski. Dans son étude de 1970, qui fut longtemps la seule synthèse disponible sur les Sarmates historiques, il cherche à montrer que le Sarmatisme avait une base historique, et représentait aussi une véritable tradition populaire. Il attribue aux Sarmato-Alains un rôle déterminant dans la formation d’ethnies telles que les Croates et les Serbes, et fait des emblèmes clanico-héraldiques polonais (également employés en Ukraine, Biélorussie, Lituanie et Moldavie) les successeurs directs des tamgas nomades (cf. à ce sujet chap. III, 3). Et même le linguiste ossète V. Abaïev se laisse aller à rapprocher l’injure ossète kwydzy tug ! « sang de chien ! » de son exact équivalent polonais psia krew ! et se demande, en ne plaisantant qu’à moitié, si l’ancienne revendication d’une origine sarmate par les Polonais n’avait pas quelque base (V. Abaïev, 1995).

La déclinaison « ruthène » du Sarmatisme
Le Sarmatisme, qui concernait potentiellement tous les peuples slaves comme le rappelle le poème précité de Kochanowski, a connu des variantes locales. En Croatie, par exemple, Josip Mikoczy-Blumenthal soutint en 1797 à Zagreb une thèse sur l’origine sarmate des Croates. Mais c’est en Ukraine, sur le sol même de la vraie « Sarmatie européenne » de l’Antiquité, que le mythe sarmate a produit le développement le plus vigoureux.
La particularité du Sarmatisme ukrainien est d’invoquer plus spécialement les Roxolans, considérés comme l’un des grands ensembles tribaux sarmates de l’Antiquité. Au tournant de notre ère, Strabon (II, 5, 7) les localise dans la steppe ukrainienne orientale, entre Dniepr et Don, d’où ils devaient plus tard s’avancer jusqu’en Valachie. Le nom des Roxolans est rapproché de ceux de la Ruthénie ( PycЬ / Ruś ) et des « Ruthènes qui, à l’époque, désignent plus ou moins précisément, dans le contexte polonais, les territoires de l’ancienne Ruthénie kiévienne possédés par la Rzeczpospolita, et ses habitants ukrainiens et biélorussiens. Mais ce sont bien les Ukrainiens qui sont identifiés comme « Roxolans », tant par eux-mêmes que par les étrangers.
Cette identification semble s’être faite très tôt, dès la première phase de développement du Sarmatisme polonais. L’épouse ukrainienne (morte en 1558) du sultan ottoman Soliman le Magnifique est ainsi surnommée Roxelane (son nom turc est Hürrem). Dans la littérature, Stanislaw Orzechowski (1513-1566), originaire de Przemyśl / Peremychl’ sur l’actuelle frontière ukraino-polonaise, se surnomme lui-même « Roxolan ». Sebastian Fabian Klonowicz publie en 1584 un poème intitulé Roxolania qui chante les beautés de la « Ruthénie Rouge » ( Czerwona Ruś, un nom appliqué à la Galicie et, plus vaguement, au reste de l’Ukraine polonaise).

Portrait de leuriï Khmelnytsky, hetman des Cosaques d’Ukraine à trois reprises entre 1657 et 1681. Entre 1678 et 1681, il porta sous la protection ottomane le titre de « prince de Sarmatie », qui rappelle que les élites ukrainiennes avaient développé leur propre version du Sarmatisme. La pose et les attributs sont ceux du « portrait sarmate » polonais de l’époque baroque.
[Dessin de la fin du XVIIe ou du début du XVIIIe siècle provenant de l’atelier de peinture d’icônes du Monastère des Grottes à Kiev, Ukraine]
Au XVIIe siècle, l’emploi des termes « Roxolans » et « Roxolanie » est courant. Un aristocrate ukrainien peut s’intituler nobilis roxolanus , et la chancellerie suédoise désigne le pays sous le nom d’antiqua Roxolania (K. Uhryn, 1975). Szymon Zimorowic rédige en 1624 Les Roxolanes , c’est-à-dire les jeunes filles ruthènes à la noce .
L’idée sarmate pénètre aussi dans les cercles dirigeants des Cosaques d’Ukraine, qui tentent à cette époque de se faire reconnaître comme aristocratie militaire (I. Lebedynsky, Les Cosaques , 2004). Il est significatif que Iouriï Khmelnytsky, hetman en 1677 avec le soutien des Ottomans, ait été reconnu par eux « prince de Sarmatie ». En milieu cosaque, le Sarmatisme s’est combiné à un autre mythe d’origine, celui qui, sur la base d’une simple ressemblance phonétique, faisait descendre les Cosaques des Khazars, nomades turcophones du haut Moyen Age dans les chroniques d’époque kiévienne).
L’ Histoire des Ruthènes , manuel d’histoire patriotique ukrainienne de tradition cosaque rédigé au début du XIXe siècle, assimile plus ou moins les Scythes, Sarmates, Khazars, tous présentés comme les ancêtres des Slaves.

3-Le tournant du XIXe siècle et les théories contemporaines
Le XIXe siècle marque un tournant décisif dans la recherche sur les anciens peuples scythiques et leur place dans les origines slaves.

La science contre le mythe
Les progrès de la linguistique, puis de l’archéologie, la critique des textes classiques à la lumière de ces nouveaux acquis, condamnent en effet les anciens mythes, au moins sous leur forme la plus simpliste. En 1802, Jan Potocki ne les évoque même pas dans son Histoire primitive des peuples de la Russie . En 1818, Rasmus Rask peut encore classer dans une branche « sarmate » de la famille indo-européenne les langues slaves et baltes. Mais dès le début du XIXe siècle, J. Klaproth a démontré que les descendants des anciens Alains étaient les Ossètes iranophones du Caucase. A la fin du siècle, l’iranophonie des Scythes et des Sarmates est largement admise (travaux de K. Müllenhoff dans les années 1860, de V. Miller dans les années 1880...), et l’idée d’une continuité ethnique directe entre eux et les Slaves devient indéfendable. Les principaux historiens de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, comme le Russe Vassili Klioutchevski (1841-1911) ou l’Ukrainien Mykhaïlo Hrouchevsky (1866-1934), n’y croient plus. La théorie des origines sarmates ne se rencontre plus guère que dans des ouvrages de vulgarisation ou des travaux scientifiques consacrés à d’autres sujets et qui l’évoquent en passant (ainsi Albert Dauzat fait encore des Sarmates un « peuple slave » dans ses travaux de toponymie française des années 1930-50 !).

Le « scythisme » artistique russe
C’est pour cela que le « scythisme » russe de cette époque n’est jamais devenu une idéologie populaire et cohérente, et une force agissante, comparables au Sarmatisme polonais classique. L’intérêt pour les Scythes est suscité ou ranimé dans l’empire russe par les fantastiques découvertes faites, essentiellement en Ukraine, depuis l’annexion des steppes méridionales à la fin du XVIIIe siècle. L’art des steppes déconcerte puis impressionne. Mais même si certains commentateurs soulignent naïvement la ressemblance qu’ils croient discerner entre les nomades antiques — dont on a désormais des représentations réalistes — et les « moujiks » russes également barbus, le Scythe est moins invoqué comme ancêtre que comme modèle symbolique. Il incarne le rejet du classicisme, de l’ordre fastidieux et « bourgeois », éventuellement de l’Occident à l’égard duquel la Russie n’a cessé de balancer entre attraction et répulsion (cf V. Schiltz, 2001). Le poète Valeri Brioussov explore ce thème dès 1901, et la Suite scythe de Prokofiev (1914) l’est surtout par son modernisme agressif. Au moment de la révolution russe, ce Scythe imaginaire devient une référence pour des artistes et publicistes engagés, et qui en appellent à une nouvelle barbarie pour détruire le monde ancien. En 1917, sur la couverture du premier numéro de la revue Les Scythes , où Brioussov chante « les gens de la terre noire, de la charrue en or tombée du ciel [allusion à la légende d’origine des Scythes rapportée par Hérodote] et de la libre steppe », une sorte de sauvage à demi-nu, l’arc au poing, contemple d’un œil pensif le Colisée (!) en flammes. En 1919, Alexandre Blok publie son célèbre poème Les Scythes , où ces derniers sont dépeints comme une horde redoutable entre Europe et Asie :

« Les Scythes, c’est nous ! Les Asiates, c’est nous ! Avec notre œil avide et louche ! » (Trad. in V. Schiltz, ibidem ).
Au fil de la création d’un nouvel ordre soviétique, ce thème du Scythe contestataire et destructeur perd évidemment toute actualité.

Les aberrations du « scythisme » russe : devant le sauvage dénudé, qui brandit un arc et une flèche fantaisistes, brûle le Colisée de Rome ! Le « Scythe » n’est ici que l’antithèse symbolique de toute la culture ancienne à laquelle s’attaque la révolution russe. [Couverture du N° 1 de la revue « Les Scythes », 1917 ; d’après V. Schiltz, 2001]

Les théories du XXe siècle
Pour en revenir à la question historique des liens entre peuples scythiques et slaves, les anciens mythes n’ont pas disparu sans laisser des traces et inspirer des théories de remplacement. Beaucoup de ces théories se coulent dans les moules anciens et en constituent parfois le prolongement direct (ainsi dans le cas des origines « iraniennes » des Croates). Elles se présentent comme scientifiques — mais c’était déjà le cas des anciens mythes d’origine qui faisaient souvent appel aux connaissances de leur temps. Elles ont en commun de proposer une vision de l’origine de certains peuples slaves dans laquelle les Scythes, Sarmates et Alains (voire, comme on va le constater, d’autres peuples iranophones) jouent le rôle, soit d’« ancêtres » directs, soit d’élite dirigeante et organisatrice qui aurait imposé son identité à l’ensemble du groupe ethnique en formation. On en a cité un exemple à propos de la version modernisée du Sarmatisme proposée par T. Sulimirski. On en trouve des éléments dans les travaux des Russes émigrés M. Rostovtzeff (1870-1932) et G. Vernadsky (1887-1973), et une illustration plus récente et très élaborée dans ceux de F. Cornillot (dont l’un des essais porte ce beau titre évocateur : L’aube scythique du monde slave ).
Ces idées s’appuient principalement sur la comparaison des langues (lexique — avec la question des emprunts — , mais aussi morphologie et même, chez V. Abaïev, phonétique) et des mythes. Parmi les aspects originaux développés au XXe siècle figure l’attention portée aux Antes. Cet ensemble tribal connu du IVe au début du Vlle siècle dans la steppe boisée ukrainienne est présenté comme slave par les sources (cf. chapitre II, 4), mais portait un nom dont l’une des étymologies possibles est iranienne, et certains chercheurs y voient une population sarmato-alaine slavisée, ou, plus souvent, une population slave dominée par un groupe dirigeant iranophone.
Une autre vision de la question scythico-slave met l’accent, non sur ce rôle créateur et fertilisateur des nomades iranophones, mais au contraire sur la place qu’auraient eue les Proto-Slaves dans les cultures et les formations politiques des Scythes, Sarmates ou Alains. Dans l’historiographie soviétique, où l’idéologie marxiste-lénisniste était fortement colorée de patriotisme russe, on observe ainsi des velléités de « récupération » des Scythes pour doter les Slaves d’une anté-histoire prestigieuse.
Sous Staline, dans la foulée des théories fantaisistes de N. Marr (selon qui la parenté génétique entre langues avait moins de réalité que le niveau social auquel elles étaient parlées), Scythes et Slaves ont parfois été décrits comme deux « degrés de développement » d’une même réalité ethnoculturelle. Comme l’écrit V. Abaïev (1995) :
« Dans les années 1930 et 1940, alors qu’une incroyable confusion régnait chez nous à propos des questions ethnogénétiques, la conception “blokienne” [allusion au poème de Blok, cf. supra ] ressuscita, il est vrai sous un aspect quelque peu modifié. La formule “Les Slaves descendent des Scythes” fut remplacée par la formule “Les Slaves représentent un stade de transformation de ces mêmes Scythes” . »
Plus récemment, une confiscation de la culture scythe au profit des Slaves a été tentée par V. Rybakov (1981, 1987, etc.). Cet auteur part de la légende d’origine des Scythes (Hérodote, IV, 5), dans laquelle Kolaxaïs, fils cadet du roi primordial Targitaos, hérite des objets d’or tombés du ciel — dont une charrue et un joug. Comme il s’agit là d’un symbole agricole plutôt que nomade, Rybakov, par une série de sauts logiques que contestent la plupart des spécialistes, attribue la légende aux sédentaires de la steppe boisée, donc aux Proto-Slaves, auxquels il réserve également le nom de « Skolotes » qui était selon Hérodote l’autoethnonyme des Scythes.

La situation actuelle
Aujourd’hui, de nouvelles théories « scythiques » sur l’origine des Slaves prospèrent dans un contexte qui est celui de la grande libération de la recherche après l’écroulement du communisme en Europe centrale, orientale et balkanique. Durant des décennies, les sciences humaines avaient été soumises au carcan de l’idéologie marxiste (auquel s’ajoutait, pour les peuples non russes de l’Union soviétique et particulièrement les Ukrainiens, le poids du patriotisme russe dominant). A partir du début des années 1990, les chercheurs — vrais ou faux — ont pu s’exprimer comme ils le souhaitaient. Les travaux sur l’origine des peuples ont un écho particulier pour des populations longtemps privées de pans entiers de leur histoire et avides de retrouver ou réinventer des identités supposées « vraies ». Ce sont des préoccupations aussi nécessaires que légitimes. Mais à côté d’études scientifiques sérieuses (que l’on admette ou non leurs interprétations et leurs conclusions), elles ont donné lieu à tous les débordements imaginables. Dans tous les pays de l’ancienne zone de domination soviétique, des « savants patriotes » se sont ingéniés à prouver que leur peuple était aborigène sur son territoire actuel (ou l’avait glorieusement conquis), avait dominé un vaste empire à un moment ou à un autre, développé la culture la plus brillante de l’histoire de l’humanité, etc. Quand le cas paraît désespéré faute de sources historiques ou de traces archéologiques impressionnantes, une solution consiste à s’approprier une culture antique renommée — les Sumériens et les Etrusques bénéficiant d’une prédilection particulière !
Scythes et Sarmates sont, en milieu slave, des cibles privilégiées de ces élucubrations qui, présentées sous des formes plus accessibles au grand public, sont susceptibles d’engendrer de nouveaux mythes. La liste est longue des ouvrages « scientifico-populaires », comme on les appelle sur place, qui prétendent montrer que la Scythie antique préfigurait directement l’Ukraine actuelle (V. Petrouk, 2001), ou que les Slaves Orientaux peuplaient déjà la Scythie (Iou. Petoukhov et I. Vassilieva, 2009), etc.
En Croatie, le vieux Sarmatisme a été ranimé par des travaux que caractérise généralement une totale confusion entre iranophones de la steppe et « Iraniens » en général. Certains chercheurs présentent comme une certitude la provenance « asiatique » des Croates, dont les traces se trouveraient déjà dans les textes en vieux-perse de l’époque achéménide. En Bulgarie, l’idée généralement admise que les Proto-Bulgares qui ont donné leur nom au pays étaient, avant de se fondre dans la masse slave, des turcophones, est aujourd’hui concurrencée par des théories qui les font venir du Pamir et parler une langue iranienne...


Il est trop tôt pour dire si ces idées actuellement en circulation donneront naissance à de nouveaux mythes d’une importance comparable à celle de l’ancien Sarmatisme. Ce qui est curieux, c’est la façon dont la science moderne a pris le relais des vieux mythes et donné une nouvelle jeunesse à la notion de liens scythico-slaves intimes. Même en faisant la part d’exagération manifestes, ces idées sont si répandues, et ont fasciné tant de spécialistes de différentes disciplines, qu’on est inévitablement porté à penser qu’il n’y a pas de fumée sans feu.
C’est ce que nous allons à présent examiner.

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