Un modèle collectiviste martiniquais
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Description

La SICA de Fond Saint-Jacques est la première et la plus ancienne société d’intérêt collectif agricole de la Martinique. Sa naissance, en 1957, se situe à un moment crucial de l’histoire de la Martinique, ex-vieille colonie qui peine à endosser son tout nouveau statut de département d’Outre-Mer. Depuis douze ans, les mutations se succèdent et s’accélèrent dans tous les domaines : rural, social, anthropologique, économique, politique... C’est une nouvelle étape pour le monde des campagnes martiniquaises et celui qui gravite autour de la « Transat » et du transport maritime, dont l’influence ne cesse de croître.


En plaçant la vie quotidienne de la SICA au centre de cet ouvrage, Guy Flandrina fait un choix judicieux à au moins deux titres. En interrogeant les acteurs de l’époque, il souligne l’urgence de sauver de l’oubli ce qui peut l’être. Par l’étude des archives qu’il a su aller chercher, il analyse un modèle dont l’efficacité ne s’est jamais démentie en soixante ans d’existence. Au passage, le lecteur attentif saura y voir un hommage appuyé à un modèle de développement qui conserve plus que jamais sa pertinence dans la conjoncture actuelle.


Et puisque ces dernières années, les anciennes colonies francophones des Antilles-Guyane ont entrepris d’écrire elles-mêmes leur histoire contemporaine, ce travail est aussi une précieuse contribution à cette – trop tardive ? – entreprise collective.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9791093143446
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Guy F landrina
Un modèle collectiviste martiniquais
La S ICA de Fond Saint-Jacques

2020
Sommaire
Préface
Un univers à ne pas oublier !
Avant-propos
Préambule
Une première historique
Première partie : La croix, le glaive, la terre, les fers
Du sucre, du rhum… du sang, des larmes
La vie paysanne en Martinique au début du  XX e  siècle
Conscience en marche
Intégration politique, phagocytage économique
Seconde partie : Saint-Jacques, alea jacta est !
Naissance de la première S ICA
Essaimage de S ICA
À qui profite le… fruit ?
Mutations économiques et sociales
Femmes dockers néantisées
L’esprit est là, les revenus fantômes…
Le canal historique ciblé
Les moniteurs de a première heure
Communion et racines
La réussite de la S ICA , reflet des efforts de chacun
Les Demoiselles de la chapelle
Haut lieu de rayonnement intellectuel
Conclusion
Community wealth building
SOS, le navire fait… or
Utopie régénératrice
La corde qui soutient le pendu
Gare au trou de mémoire !
Postface
Des témoins privilégiés
Les S ICA dans la casse sociale
En conclusion
S ICA et M ANA , mano en mano
Annexe
Statuts originels de la S ICA de Fond Saint-Jacques
Lexique et abréviations
Sources et documentation bibliographique
Livres
Journaux et revues
Rapports et procès-verbaux
Archives
Crédits iconographiques
Notes
Iconographie
Résumé

En couverture : cette sculpture monumentale en aluminium, intitulée Hospitalidad Guayaquileña, est exposée sur l’avenida de las Américas, dans le nord de la ville de Guayaquil, en Équateur. Conçue par le maire, Jaime Nebot, et sculptée par l’artiste Edgar Cevallos, elle a été inaugurée par la municipalité en 2018. La hauteur des mains est de 12 mètres, sur une base de 10 mètres. Cshacune d’elles pèse environ 8 tonnes. ©Edgar C EVALLOS /Photo Guy F LANDRINA 2019.
Du point de vue de l’auteur de ce livre : « Cette œuvre équatorienne n’est pas seulement une poignée de mains symbolisant une rencontre avec l’autre. Elle est aussi l’expression d’une fraternelle solidarité en mouvement ».
Le bonheur individuel se doit de produire des retombées collectives, faute de quoi, la société n’est qu’un rêve de prédateur. Daniel P ENNAC
Préface
Un univers à ne pas oublier !
En 2018, c’est avec fierté que plusieurs coopérateurs ont fêté les soixante ans de leur outil de travail, soixante ans d’efforts, de sacrifices, de réussites et de soucis : la plus ancienne S ICA de la Martinique.
Conçue en 1957, puis mise en place en janvier 1958, la S ICA du Fond Saint-Jacques conserve encore aujourd’hui un dynamisme remarquable et continue de cultiver sa particularité. Cette étude, qui comble un vide, appréhende le contexte de la période où, à la fin des années cinquante et au tournant des années soixante, commence une nouvelle mutation du monde rural martiniquais.
Mais pour mieux comprendre et cerner le monde paysan du début des années soixante, il faut remonter loin en arrière.
En 1958, quand éclôt la S ICA du Fond Saint-Jacques, il n’y a que cent dix ans que l’esclavage a été aboli et que le monde post-esclavagiste des campagnes a accumulé transformations, retournements, bouleversements, conversions, métamorphoses, c’est-à-dire de bien multiples et rapides mutations.
La première transformation est venue du mouvement économique contemporain de la fin de la servitude. Cette secousse économique engendra la construction des dix-sept usines centrales entre 1843 et 1871. On vit, sur ces trente années, naître de nouvelles familles rurales de petits propriétaires ex-esclaves ou anciens libres de couleur désirant agrandir leurs parcelles. Ces nouveaux propriétaires paysans fondaient beaucoup plus leurs activités sur la production vivrière, sur les secondaires cultures d’exportation et l’activité artisanale, pour lesquelles ils et elles étaient fournisseurs des marchés des bourgs et des hameaux. Mais ils et elles ravitaillaient pour une certaine part en canne à sucre les nombreuses petites distilleries et sucreries traditionnelles.
Le deuxième retournement vint des trois graves crises capitalistes mondiales qui frappèrent le sucre de canne entre 1884 et 1905. Ce fut, dans le pays, une série de faillites, le déclin ou la mort de petites sucreries et minimes distilleries vendues aux enchères, le poids accru des grandes usines centrales qui rachetèrent les petites exploitations endettées, réamorçant ainsi concentration et remembrement agraire. Ce fut, conséquemment, l’exode rural vers les gros bourgs, le port de Fort-de-France ou l’émigration vers le canal de Panama. On vit s’affaiblir considérablement la production du café et du cacao et l’on assista à la disparition de fait de la culture du coton et du tabac. Ces productions perdaient leur statut de cultures secondaires d’exportation ; elles devenaient des provisions de la consommation locale voire simplement familiale, dont les petites exploitations, avec la fabrication de la farine de manioc, se faisaient désormais les pourvoyeurs. Le paysage rural en fut fortement marqué, mais pareillement la structure sociale de la population rurale. Enfin, ce fut tout de même l’essor du « rhum z’habitant » (c’est-à-dire le rhum agricole), fabriqué par les distilleries mieux loties dont beaucoup appartenaient aux mulâtres. Aux côtés des grands planteurs, ceux-ci formaient une des couches de la paysannerie riche, les uns et les autres se distinguant de la masse des paysans pauvres.
En troisième lieu, d’autres rebondissements et bouleversements en grand nombre se produisirent dans la période allant du début de la Grande Guerre (1914) à la fin de la Seconde Guerre mondiale (1945). Ce fut tout d’abord, jusqu’en 1921, une période éblouissante pour le rhum, véritable produit stratégique lors de la guerre de tranchées et de position en France. Utile pour le ravitaillement de la troupe mobilisée et nécessaire pour les hôpitaux, son exportation fit exploser la fortune des grands planteurs. La culture de la canne connut, en ce temps-là, des sommets florissants.
Mais la conjoncture changea avec les mesures législatives françaises, à commencer par le contingentement du rhum de 1922 et 1924. Dès 1925, le nombre de distilleries avait diminué drastiquement. Les salaires furent fortement grignotés et les luttes sociales se multiplièrent. Avec le contingentement de la production du sucre en 1933, les années trente vinrent prolonger la crise de la décade précédente. La célèbre Marche de la faim de février 1935 enflamma le climat social d’une Martinique enfoncée dans le marasme agricole.
Puis la Seconde Guerre mondiale amplifia les problèmes. Il ne s’agissait plus de la conjoncture de 1914-1918 ; plus rien ne se vendait à cause du blocus maritime. Les stocks s’étaient accrus, mais les matériels et les équipements des usines, des distilleries et des exploitations étaient peu utilisés et parfois en état de quasi-abandon.
Tout au long de ces trente années, la petite paysannerie s’endetta lourdement. D’autres petits paysans souffrirent de la faim de terres tandis que quelques fonctionnaires, dont beaucoup d’instituteurs, la nouvelle couche montante de l’élite noire et mulâtresse, s’investirent sur de petites exploitations. C’est dans ce cadre que le Conseil général engagea en 1931, pour la petite paysannerie, la parcellisation du domaine de Fond Saint-Jacques, qui était propriété de la colonie et située sur le territoire du maire de Sainte-Marie, par ailleurs président du Conseil général, Joseph Lagrosilliere. La fin de la guerre ne vit pas d’amélioration du sort du petit monde rural.
Quatrièmement, une dure conversion s’imposa dans la période de 1945 à 1960. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale et de la grave dégradation économique à l’époque de l’amiral Robert, l’économie essentiellement agricole, reposant sur la monoculture de la canne à sucre, eut du mal à se relever. Les exportations vers la France et les circuits commerciaux ayant été interrompus pendant six ans, le matériel, par manque de rentrée d’argent frais, sous-utilisé et mal entretenu, était devenu pour une large part obsolète. Malgré une timide volonté de reprise et les aides gouvernementales, les grands propriétaires fonciers békés et les usiniers (békés et investisseurs européens) n’y croyaient plus.
Entre 1948 et 1960, l’agonie de l’économie sucrière et de la vieille économie de plantation s’afficha : les hectares plantés en canne passèrent de 12 000 à 5 000 (soit une baisse de plus de 58 %) tandis que l’effectif des ouvriers de la filière canne passait de 38 000 à 22 000 (soit une diminution de près de 42 %). Le monde de l’habitation et de la plantation était à l’agonie. Dans ces mêmes douze années, le nombre des distilleries se réduit considérablement, passant de 185 à 30, et les grandes usines centrales battent de l’aile, se réduisant de 16 à 8. Dès lors, les restructurations font rage (mécanisation, nouvelles méthodes culturales…), éliminant les petits distillateurs et petits paysans et les poussant, ainsi que les ouvriers agricoles au chômage, à un immense exode rural vers Fort-de-France et les gros bourgs comme le Lamentin.
Puis de nouvelles tendances se dessinèrent. Les plus affûtés des grands propriétaires terriens, les békés, se reconvertirent. Ceux qui investissaient encore – ou en partie ! – dans l’agriculture, utilisaient une quotité de leurs capitaux pour d’autres cultures d’exportation, en particulier la banane. Cependant, malgré la forte tendance à la concentration foncière et une reprise du remembrement, il y eut ce mouvement apparemment contradictoire de ces grands propriétaires qui procédèrent à des parcellisations partielles de leurs domaines ou de morcellement de leurs propriétés. Il s’agissait souvent de conserver de petits producteurs capables d’alimenter en cannes ce qui restait des usines, des sucreries et des distilleries.
En chiffres absolus, la population des campagnes chute de plus de moitié entre 1940 et 1960, par l’effet de l’exode rural touchant non seulement les ouvriers agricoles les plus durement frappés par les fermetures d’usines et de distilleries, mais aussi les petits paysans. Le monde rural s’enfonce dans un grand malaise et se sent laissé pour compte du grand chambardement de l’après-1945. En 1960, la population martiniquaise n’est désormais plus majoritairement rurale.
Dans cet ouvrage, Guy Flandrina montre comment s’ouvre une nouvelle étape pour le monde des campagnes martiniquaises. Il nous parle des expériences antécédentes de parcellisation et de morcellement des grandes propriétés, qui aboutissent à celui du domaine du Fond Saint-Jacques. Il nous décrit les différents types de propriétés et les rapports entre les diverses couches sociales présentes à la campagne, dans l’industrie et les ports où les femmes dockers sont néantisées.
Il développe les différentes options – mutualistes, socialistes, communistes – de ces coopérateurs dans les nouveaux schémas agricoles entre réforme foncière ou réforme agraire, auxquelles il intègre les contraintes du transport maritime et la place des organismes de crédit et d’expertise.
Par ce patient travail, remarquablement documenté, qui est aussi un pointage et un début d’inventaire des opérations de parcellisation et de morcellement des propriétés agricoles, Guy Flandrina ouvre la voie aux chercheurs de l’avenir. Car au-delà de la plume du journaliste et de l’essayiste, nous nous sommes réjouis de trouver, au fil de ces pages, une vraie démarche d’historien, soucieux de contextualiser les problématiques qui ont conduit à la création du domaine du Fond Saint-Jacques, puis de la S ICA qui porte son nom.
Nous y apprenons que le domaine vient de la spoliation de la communauté Kalinago (les « Caraïbes ») en 1658, qui vingt ans plus tôt avait été confinée aux terres de la Cabesterre (côte atlantique) par le traité de partage de l’île entre les « François et les salvages » puis massacrés à l’instigation des pères dominicains qui ont précédé les Jésuites et par les colons des environs du Fort Saint-Pierre. Le fonds Saint-Jacques, qui doit son nom à la mémoire du gouverneur Jacques du Parquet, est le triple symbole de l’élimination des Kalinagos, du rôle du clergé dans la conquête coloniale, et surtout de l’implantation définitive des Français en Martinique.
Mais ce qui reste le plus attachant dans cet écrit du soixantième anniversaire de cette S ICA , c’est la profusion de témoignages d’acteurs hommes et femmes de courage, dont, en leur temps, on a trop peu mesuré la force, la richesse et l’importance de l’engagement. Ces remontées de souvenirs et d’expériences sont une part inestimable de cet ouvrage.
Les lectrices et lecteurs de cette passionnante enquête ne pourront qu’en tirer de précieux enseignements. Que cette étude suscite encore l’envie d’aller plus loin et de poursuivre : c’est le meilleur éloge que l’on fera à Guy Flandrina.
Gilbert P AGO Agrégé d’histoire
L’important n’est pas ce que l’avenir nous réserve, mais ce que nous faisons du présent. Grégoire L ACROIX
Avant-propos
La rédaction de ce livre est le résultat d’une rencontre entre le président de la S ICA de Fond Saint-Jacques, Guy Renard, son conseil d’administration, des adhérents et l’auteur.
L’année 2018 fut celle des 60 ans de cette S ICA , la première et la plus ancienne de la Martinique. Une opportunité, donc, de se plonger dans le passé d’une structure qui a façonné tant le travail des hommes que le profil agroéconomique d’une région, voire de la Martinique tout entière.
N’étant pas historien de formation, il m’apparaît tout de même pertinent de considérer le journaliste comme un historien du quotidien. On ne peut ignorer que ce que la presse consigne aujourd’hui sera, dans le futur, une base de travail pour les chercheurs. Cet ouvrage est, dès lors, conçu comme le défrichage d’une voie, dans l’objectif de laisser des traces. Le drame de cette coopérative aurait pu être la quasi-inexistence d’archives publiques littérales ou leur très mauvais état de conservation quand elles sont privées.
De l’oralité à l’écriture
À ce titre, la mémoire des aînés se révèle un précieux encrier duquel il convient d’extirper des faits qui ont jalonné aussi bien leur parcours que celui des diverses instances, afin de les confronter, de les recouper et de les exposer. En somme, il importe de favoriser l’expression, pour une période donnée, de vécus comparés et d’organiser la transition de l’oralité vers l’écriture d’une Histoire mesurée à l’aune des textes… quand ils existent.
Mais les travaux de ce type exigent une réelle diligence car, en la matière, le temps est l’ennemi. Par exemple, la moyenne d’âge des personnes rencontrées pour la réalisation de cet ouvrage est de… 87 ans ! Certains de ces témoins, n’auront pu attendre sa parution pour tourner la dernière page de leur vie.
L’urgence sonnait donc à notre plume.
Ce travail a bénéficié du précieux concours de multiples témoins de l’époque. Ils m’ont ouvert leurs portes en conscience, ont épanché leur cœur en confiance, sollicité leur mémoire pour l’Histoire et livré leurs documents privés.
Ces personnes d’expérience m’ont fait partager leur vision du temps passé et aussi du sombre présent des coopératives, sans désespérer de l’avenir. Elles attendent, comme une extrême-onction, que l’on vienne recueillir leurs dernières confessions.
Nos aïeux sont le tabernacle de ceux qui ont pour religion d’ancrer un peuple dans son devenir, en expliquant le chemin déjà parcouru afin de mesurer, avec autant d’humilité que d’enthousiasme, toute l’ampleur de ce qui reste à faire… [-i-]
Guy Flandrina
Éduquer, c’est apporter du contenu […], c’est créer des réciprocités, c’est proposer à chacun d’être l’un des dépositaires du trésor collectif, d’être de ceux qui l’enrichiront, d’être aussi face à la génération suivante, un passeur de témoin. Albert J ACQUARD
Préambule
Une première historique
Le 12 janvier 1958, la première S ICA − société d’intérêt collectif agricole − de la Martinique voyait le jour. Son berceau : le domaine de Fond Saint-Jacques à Sainte-Marie. Depuis, elle a fait école. De multiples structures sur le même modèle ont été créées et ont connu des fortunes diverses… Soixante ans plus tard, elle est toujours là et célèbre même son bel âge.
Pour bien saisir l’intérêt majeur de ce haut lieu de l’Histoire martiniquaise, un coup d’œil dans le rétroviseur s’impose.
Le 12 juin 1931, Joseph Lagrosillière, père du socialisme en Martinique et président du Conseil général, opte lors d’une délibération de cette collectivité, pour le morcellement du domaine de Fond Saint-Jacques. Mais que l’on ne s’y méprenne pas ! Si cette décision est importante, elle n’est pas révolutionnaire pour autant. Il ne s’agit pas d’une réforme agraire, mais seulement de la parcellisation d’un domaine agricole comme il y en a eu tant d’autres en Martinique  [1] .
L’intervention du Crédit social Antilles-Guyane, le C RÉDITAG , ancêtre de la S ATEC – Société d’assistance technique et de crédit social d’Outre-Mer –, permettra de lotir certains grands domaines que leurs propriétaires, selon Francis Bour  [2] , « acceptent partiellement de morceler en petites exploitations de quelques hectares ». Il en est ainsi, par exemple de l’anse Couleuvre au Prêcheur, de bois Séguineau au Lorrain ou encore de l’usine de Sainte-Marie dans le secteur de Reculée. De son côté, « la direction de l’usine du Galion ayant décidé de céder 80 hectares environ de terres incultivables mécaniquement (dans le secteur Haut Galion, sur la route de Vert-Pré au Robert) à certains de ses ouvriers qui en sont déjà les occupants, il y a lieu de favoriser l’accession de ceux-ci à la propriété »  [3] .
Très lucide quant à cette volonté de multiplication de l’accession à la propriété de petits cultivateurs, le parlementaire martiniquais Victor Sablé  [4] soulignera à la tribune de ­l’Assemblée nationale  [5] que la réforme foncière « n’est pas seulement destinée à combler le vœu de nouveaux propriétaires, mais à donner un dynamisme accru à l’économie antillaise ». Car « notre époque de fer ne se prête plus à l’utopie qui consiste à rêver de faire de chaque paysan, même d’Outre-Mer, une sorte de doux philosophe, cultivant son jardin en paix, à l’abri des secousses du monde actuel ».
Ayant posé le principe des règles qui doivent prédominer en la matière, l’intervenant indique « qu’il faudra concilier l’accession à la propriété du plus grand nombre avec la perspective de modernisation de l’infrastructure, les nécessités de la coopération agricole et les garanties économiques du transport et de la vente sur le marché local comme sur les marchés extérieurs, des récoltes à provenir des terres nouvellement mises en valeur ». Et Victor Sablé ne se privera cependant pas d’une remarque, sinon d’une critique, en soulignant tout de même que « les transformations de la technique, de la science et de l’organisation professionnelle en matière agricole ont fait prévaloir, dans tous les pays, la doctrine du remembrement sur celle du morcellement, de l’action concertée sur celle de l’initiative individuelle ». L’habileté de cette phrase, parachevant son constat, lui aura sans doute épargné les foudres de la gauche.
Cela dit, Francis Bour  [6] attire, lui aussi, l’attention de ses collaborateurs sur « ces opérations de lotissement [qui], si elles devaient se développer sans organisation et en laissant les nouveaux propriétaires à eux-mêmes, se traduiraient, presque inévitablement, par une diminution des hauts rendements auxquels peuvent atteindre les grandes exploitations organisées industriellement ». Et le président du C RÉDITAG d’ajouter : « L’encadrement des nouveaux producteurs de ces lotissements doit avoir pour effet de maintenir la productivité à un niveau satisfaisant et d’abaisser les prix de revient ».
Francis Bour et Victor Sablé ne se trompent pas, comme le souligne une analyse du Conseil général, quant à la parcellisation de Fond Saint-Jacques : « L’aspect de ce lotissement où la paysannerie martiniquaise eut trouvé le maximum de facilités n’est pas celui de la prospérité »  [7] .
L’institution départementale est convaincue que « les raisons de cet état de choses semblent pouvoir se trouver dans les faits que le petit propriétaire nouvellement installé s’est trouvé abandonné rapidement à lui-même : il était mal préparé techniquement, dépourvu de moyens matériels suffisants, incapable d’écouler seul à des prix intéressants la production souvent inoportune à laquelle il avait consacré ses activités »  [8] .
Dès lors, les conséquences s’avèrent calamiteuses : « Certains furent contraints de vendre leurs lots, et quelques-uns furent rachetés par des fonctionnaires locaux ; d’autres ouvriers saisonniers de l’usine de Sainte-Marie les conservèrent sans toutefois les exploiter rationnellement »  [9] .
À une autre échelle, le député Victor Sablé aura bien compris − quelque trente années plus tard, après la décision du Conseil général − que si le gouvernement français veut bien réaliser des aménagements, voire des réformes foncières dans les anciennes colonies, il n’entend pas remettre en cause les propriétés latifundiaires des nouveaux départements érigés par la loi du 19 mars 1946. L’avocat n’est pas sans savoir que « l’abolition de l’esclavage ne s’est pas accompagnée d’une réforme profonde du régime de la propriété, pas plus qu’elle n’avait entraîné une réorientation de l’économie martiniquaise. De plus, le régime impérial, régime d’autorité, régime conservateur, consolida l’économie de monoculture et la grande propriété.
Ainsi, en 1870 retrouve-t-on, comme avant 1848, une mince couche de grands propriétaires blancs, les “békés”, détenteurs de l’essentiel des terres, et une masse importante de main-d’œuvre noire à laquelle se sont ajoutés les immigrants indiens ».
Aussi, le 18 juillet 1961, Victor Sablé prend la parole à l’occasion d’un projet de loi relatif au régime foncier des départements d’Outre-Mer, déjà adopté par le Sénat. Ce texte voudrait « améliorer (dans les D OM ) la situation des populations agricoles en modifiant les conditions de l’exploitation agricole et en facilitant l’accession des exploitants à la propriété rurale ». Ce projet se situe dans le droit fil de la loi de programme votée une année auparavant. Mais le député martiniquais le juge « sans prétention » et ajoute même : « tout le monde est d’accord pour reconnaître qu’il valait mieux renoncer au titre redondant de “réforme agraire”.
Cependant, portant atteinte à la conception romaine du droit de propriété et au régime foncier issu de la colonisation, il pourrait constituer dans l’histoire des Antilles, si faible qu’en soit la portée, mais avec des crédits correspondants, un élément d’équilibre social, un facteur de progrès économique et, par conséquent, à l’époque  [10] où nous sommes, une nécessité politique ».
Ernest Moutoussamy, député guadeloupéen, rappelle  [11] qu’à l’occasion de ce même débat parlementaire du 18 juillet 1961 relatif au régime foncier des D OM , « Aimé Césaire en profite pour attirer l’attention du gouvernement sur le problème crucial de la réforme agraire aux Antilles. Il démontra le caractère féodal de la structure agraire en Martinique ». En effet, le député-maire de Fort-de-France souligne, à l’attention des autres parlementaires français, qu’« un peu plus de 360 grandes propriétés occupent 74 % de la surface cultivable et qu’un seul groupe social, celui des blancs créoles, détient plus de 60 % de ces terres ».
C’est le même Aimé Césaire qui précise : « Si, dans le domaine qui nous préoccupe, la vérité c’est la réforme agraire, si, dans ce domaine, l’idéal à atteindre c’est la vraie réforme agraire, j’ai bien peur que votre loi ne fasse plus de mal que de bien et qu’en définitive elle n’apparaisse aux populations, aux yeux desquelles on aura fait miroiter une espérance qui ne sera pas tenue, que comme un hommage du vice à la vertu, ce qui est, Monsieur le ministre, la définition classique de l’hypocrisie ». Et le député, par ailleurs enseignant, se fait didactique : « Qu’est-ce qu’une réforme agraire ? C’est pour le moins l’amputation des grands domaines et l’accession à la propriété rurale rendue possible à une paysannerie sans terre ».
Mais ici, la réalité est tout autre, comme le souligne l’élu qui, naguère, siégeait parmi ses pairs du parti communiste français : « on constate aux Antilles un puissant mouvement qui tend à la concentration des terres ; ce mouvement, nous le connaissons bien : c’est la loi d’airain du capitalisme par le jeu de laquelle en dix ans 6 000 petits propriétaires martiniquais ont été éliminés ».
Les terres issues de la prise de possession de la Martinique par les premiers colons seront transmises à leurs descendants sans qu’aucun gouvernement, toutes couleurs (politiques) confondues, n’y trouve à redire. Le maintien du monopole foncier de cette oligarchie aura, incontestablement, contribué à maintenir sa domination sur l’économie de l’île.
Comme nous le verrons au chapitre « Intégration politique, phagocytage économique » (p. 64), bien que ces actions n’expriment pas une volonté politique coordonnée, l’instauration en 1957 du C RÉDITAG en Martinique et la signature du traité de Rome, au cours de la même année, répondent à des objectifs tout de même communs. En effet, nombre d’ambitions du traité rejoignent celles de l’État français, comme assurer de meilleures conditions de relèvement des niveaux de vie, conduire à un développement accéléré des productions et des échanges et par suite, à une amélioration des conditions de travail.
Dès lors, la contribution du C RÉDITAG [-i-] , puis de la S ATEC , se révéleront d’une grande efficacité dans le développement et l’amélioration de la production agricole par la vulgarisation des techniques, par une éducation plus pratique des individus qui les amènera, durant près de trois décennies, à tirer le meilleur parti des ressources locales.
Pour parvenir à une certaine cohérence entre les objectifs fixés par les pouvoirs publics et la réalité du terrain, le C RÉDITAG s’appuiera sur des expériences déjà menées dans l’Hexagone avec des moyens, traditionnels là-bas, mais non éprouvés ici. Il s’agit de la mutualité, du crédit, de la coopération, de l’enseignement et de la vulgarisation en milieu rural auprès de personnes adultes.
Il puisera également dans la solide expertise et de réelles analyses de l’environnement agronomique et sociologique menées par les hommes de son assistance technique pour asseoir le succès de son entreprise.
Ces derniers motivent d’ailleurs les raisons qui les ont amenés à opter pour l’installation de la première coopérative de la Martinique à Fond Saint-Jacques. Selon eux, ce lotissement « présente l’avantage d’être contigu à une zone particulièrement dense de petits exploitants agricoles […]. Il est en outre prolongé par l’ancien lotissement Ferme de Saint-Jacques et bordé au nord par le futur morcellement Charpentier »  [12] .
Les enquêtes menées sur le terrain par les techniciens du C RÉDITAG font également ressortir que les cultivateurs déjà propriétaires dans la zone concernée « semblent vivement souhaiter d’être replacés dans un cadre économique leur permettant d’augmenter la productivité de leur sol »  [13] .
Dès lors, les techniciens proposeront de commencer leur action d’assistance dans la commune de Sainte-Marie et qu’au départ leur intervention soit « limitée au cadre des anciens lotissements Fond Saint-Jacques et Ferme Saint-Jacques, dont l’ensemble constitue une zone homogène ». En attendant que le C RÉDITAG trouve sa propre façon de fonctionner (autonomie de gestion ou pas, telle est la préoccupation de ses dirigeants), décision est prise de commencer les activités d’assistance technique à la communauté de Fond Saint-Jacques en juillet ou en août 1957.
Pour ce faire, trois axes prioritaires sont dégagés  [14]  : mettre en place un « animateur à Fond Saint-Jacques ou en résidence à Sainte-Marie » ; doter ce dernier « d’un matériel sommaire : 1 véhicule 2 CV Citroën, 1 tracteur diesel outils portés, 3 appareils de traitement phytosanitaires (atomiseurs) lui permettant d’assurer rapidement quelques travaux à façon » ; louer aux domaines une « partie des lots dits réservés (10 hectares environ) sur lesquels seront installées les pépinières… ainsi que le bâtiment actuellement inoccupé de Fond Saint-Jacques (La Purgerie) qui sera aménagé à usage des magasins et garage ».
Le budget prévisionnel de l’assistance technique est arrêté à 29 960 000 francs.
C’est donc dans ce contexte que vient au monde la petite S ICA de Fond Saint-Jacques. Bien que le C RÉDITAG se soit penché sur son berceau et accompagne ses premiers pas, ses débuts seront difficiles. En effet, quoique le monde rural ait une longue tradition de solidarité – du koudmen  [15] pour soutenir une famille en situation difficile ou un voisin dans le besoin – la culture de la coopération, de l’association, de la mise en commun des moyens de production et de commercialisation n’est pas encore entrée dans les mœurs.
Ce sera là une part importante du travail que devront accomplir les pionniers de la S ICA de Fond Saint-Jacques. [-i-]
L’humanité repose sur un lit incommode. Quand le dormeur est trop meurtri, il se retourne, c’est la guerre ou l’émeute. Puis il se rendort pour quelques siècles. André M AUROIS Les silences du colonel Bramble (roman)
Première partie LA CROIX, LE GLAIVE, LA TERRE, LES FERS
Du sucre, du rhum… du sang, des larmes
La terre n’a pas soif de sang des guerriers, mais de la sueur des hommes. (Proverbe brésilien)
En décembre 1654, l’ordre des dominicains, ou Frères prêcheurs, débarque en Martinique, sur instruction du gouverneur Jacques Duparquet, afin d’assurer les offices, s’occuper des malades, inculquer une formation religieuse et transmettre les préceptes de la civilisation européenne aux « sauvages », c’est-à-dire aux Amérindiens qui peuplent les lieux avec leur culture, leurs dieux, leurs mythes et légendes. Avec leur supérieur, le père Duparquet, les dominicains s’installent tout d’abord à Saint-Pierre. Mais ils sont confrontés aux Jésuites, seuls missionnaires autorisés à fonder les premières paroisses de l’île. Cette opposition s’accentue lors de la guerre contre les Caraïbes (1654-1658). [-i-]
Les deux ordres religieux décident alors que les futures paroisses de la côte Atlantique de l’île reviendront à l’ordre qui arrivera à en chasser les Amérindiens ; rien moins que cela, la messe est dite !
Le 1 er  janvier 1658, Jacques Duparquet décède. Les Caraïbes « vont profiter d’une rébellion des colons contre Duparquet pour assassiner trois d’entre eux. Une expédition punitive va être mise sur pied […] »  [16] avec à sa tête le RP Bonin (jésuite) et le RP Duparquet (dominicain). Au cours de celle-ci, menée par la veuve du gouverneur Duparquet, les dominicains participent à l’extermination de nombre d’Amérindiens de l’île. Ceux qui auront la vie sauve deviennent des réfugiés sur les îles de Sainte-Lucie et Saint-Vincent. Les Français occupent alors tout le nord-est de la Martinique, jusqu’à la presqu’île de la Caravelle. « Les troupes embarquées par le RP jésuite arrivèrent après la bataille. Le RP Duparquet, qui avait essuyé toutes les fatigues […] eut la conduite pirituelle de ce nouveau quartier »  [17] . Le 29 juin 1659, les terres de Fond Saint-Jacques sont alors attribuées, « par Madame la Générale » en concession aux dominicains pour les services rendus. Ainsi soit-il !
L’acte du « 23 juin 1659 nous apprend que Madame Duparquet donna aux religieux de l’ordre de saint Dominique le Fond Saint-Jacques, terre inculte et qui par elle-même n’eut jamais rien produit […] pour y bâtir un couvent, une église et une sucrerie […] »  [18] .
Le père Duparquet, suite au legs de cette propriété par la veuve de feu le gouverneur Jacques Duparquet, plante la croix du catholicisme en plein cœur des terres d’où les Caraïbes viennent d’être chassés. Les religieux y bâtissent un couvent, une sucrerie et une chapelle qu’ils baptisent Saint-Jacques, en hommage au sieur Duparquet. Par la suite, « ils ont ajouté au Fond Saint-Jacques d’abord trente quarrés de terre et ensuite l’habitation (dont la superficie fait défaut) de la dame Pomeraye ».  [19] Pour l’heure, l’habitation Fond Saint-Jacques est le premier centre religieux de la Cabesterre.
À l’époque, l’Église et l’État font encore bon ménage et… de bonnes affaires ensemble ! Il faudra attendre la Révolution française pour que les terres du clergé soient confisquées et que le domaine tombe dans l’escarcelle de la colonie.
En 1659, le père Duparquet, principal artisan de la victoire contre les Amérindiens, commence l’exploitation du site. L’habitation Fond Saint-Jacques occupe 200 hectares qui se divisent en plusieurs parcelles de cultures vivrières, de tabac, de manioc, de canne à sucre, de savane et de bois. Sous l’autorité du successeur du père Duparquet, le père du Temple, l’habitation évolue et se lance dans la production de tafia et de sucre. Il remplace les premiers édifices en bois par des constructions en maçonnerie.
C’est autour de l’habitation Fond Saint-Jacques que se constitue la paroisse de Sainte-Marie, en 1663.
On doit au père Labat une description de Saint-Jacques à son arrivée en 1694 :
« Le couvent était fort pauvre […] mais je ne me fusse pas imaginé qu’il le fut au point où je le trouvai. […] Notre maison était endettée de près de trois cent mille livres de sucre, et n’avait plus aucun crédit […]. Notre maison au couvent est située sur un petit terrain uni à côté de la rivière et éloigné du bord de mer de deux cent cinquante à trois cents pas. Il consistait en trois bâtiments en bois qui enfermaient une cour de dix à onze toises en carrés, ouverte du côté de la mer, au bout de laquelle était un jardin de 10 à 20 toises en quarré ».

Le père Labat (domaine public).
Si le père Labat mentionne la sucrerie et le moulin à eau qui lui était joint, il souligne également la présence de « trente-cinq nègres travaillant...

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