Variole
496 pages
Français

Variole

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496 pages
Français

Description


Collection : Acteurs de la Science

L'inoculation de la variole est un épisode méconnu voire oublié de l'histoire de la médecine. Cette méthode prophylactique naquit vraisemblablement en Extrême-Orient dès l'Antiquité et se répandit quand les guerres liées aux conquêtes musulmanes puis aux croisades disséminèrent la petite vérole en Europe occidentale. La variolisation commença en Angleterre et dans les colonies britanniques d'Amérique quand Lady Montagu rapporta d'Istanbul, en 1720, la technique de l'insertion du pus varioleux à des sujets sains pour les prémunir de la maladie. Si la littérature s'empara de ce thème, le tumulte s'apaisa avec la découverte de la vaccine par Jenner.

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Date de parution 23 octobre 2019
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EAN13 9782140133183
Langue Français
Poids de l'ouvrage 14 Mo

Exrait


Collection : Acteurs de la Science

L'inoculation de la variole est un épisode méconnu voire oublié de l'histoire de la médecine. Cette méthode prophylactique naquit vraisemblablement en Extrême-Orient dès l'Antiquité et se répandit quand les guerres liées aux conquêtes musulmanes puis aux croisades disséminèrent la petite vérole en Europe occidentale. La variolisation commença en Angleterre et dans les colonies britanniques d'Amérique quand Lady Montagu rapporta d'Istanbul, en 1720, la technique de l'insertion du pus varioleux à des sujets sains pour les prémunir de la maladie. Si la littérature s'empara de ce thème, le tumulte s'apaisa avec la découverte de la vaccine par Jenner.
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VARIOLE : THÉODORE TRONCHIN
ET LA GRANDE AVENTURE
DE L’INOCULATION Acteurs de la Science
Fondée par Richard Moreau,
professeur honoraire à l’Université de Paris XII
Dirigée par Claude Brezinski et Roger Teyssou


La collection Acteurs de la Science est consacrée à des études sur
les acteurs de l’épopée scientifique moderne ; à des inédits et à des
réimpressions de mémoires scientifiques anciens ; à des textes
consacrés en leur temps à de grands savants par leurs pairs ; à des
évaluations sur les découvertes les plus marquantes et la pratique de la
Science.

Dernières parutions

Sofiane Bouhdiba, Le côté obscur de la médecine. Mauvais
médecins et médecins mauvais, de l’Antiquité à nos jours, 2019.
Daniel BOIS, L’information aux sources de la science, 2019.
Alexandru MARINESCU, Le voyage de la « Belgica », Premier
hivernage dans les glaces antarctiques, 2019.
Franck CANOREL, Contribution à l’histoire sociale des
poisons. Le Ginger Jake, 2018.
Tithnara SUN, Les mots de la pharmacie, Une histoire
linguistique de la pharmacie, 2018.
Roger TEYSSOU, Nouveau dictionnaire mémorable des
remèdes d’autrefois, 2018.
Jean-Paul WALCH, Naissance de la chimie, 2018.
AMIC, Le temps, Une approche interdisciplinaire, 2018.
Jean-Louis MILLOT, Le discret pouvoir des odeurs, 2018.
Pierre CHARLES-DOMINIQUE, Histoire de la découverte des
faunes tropicales. Les progrès de la pensée scientifique, 2018.
Marceau FELDEN, De Darwin à Einstein, Deux aventuriers du
savoir, 2018.
Auguste MARIE, La psychanalyse et les nouvelles méthodes
d’investigation de l’inconscient, 2018.
Roger TEYSSOU, Jérôme Fracastor (1478-1553), De la nature
des choses à la nature des germes, 2017.
Alain GIRET, Les températures et l’effet de serre. Essai sur
l’histoire et l’avenir du climat, 2017. Roger Teyssou






Variole : Théodore Tronchin
et la grande aventure
de l’inoculation





















































































© L’HARMATTAN, 2019
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr/

ISBN : 978-2-343-18391-6
EAN : 9782343183916

La petite vérole nous décime, l’inoculation nous millésime.
Charles-Marie de la CONDAMINE



La première place dans la mémoire des hommes est accordée à ceux
qui ont détruit les hommes, la seconde à ceux qui les ont amusés ; à
peine en reste-t-il pour ceux qui les ont servis.
CUVIER, Eloge de Lemonnier


La cause de l’inoculation est décidée pour les personnes qui veulent
se laisser conduire par l’expérience & les faits ; guides plus sûrs en
Médecine que les plus profonds raisonnements.
GATTI, Réflexions sur les préjugés …,


Il faut inoculer tous ceux qui n’ont point eu la petite vérole, ou
personne.
cité par BUCHAN

















5



Du même auteur

Nouveau dictionnaire mémorable des remèdes d’autrefois, Editions L’Harmattan,
2018.
Jérôme Fracastor, De la nature des choses à la nature des germes, Editions
L’Harmattan, 2017.
La Thérapeutique de Fracastor, lexique des médicaments, Editions L’Harmattan,
2017.
Jean Wier, Des dieux, des démons, des sorcières, Editions L’Harmattan, 2016.
èOrfila, le doyen magnifique et les grands procès criminels au XIX siècle, El decano
magnifico, Editions L’Harmattan, 2015.
Freud, médecin imaginaire … d’un malade imaginé, Editions l’Harmattan, 2014.
Une histoire de la circulation du sang, Harvey, Riolan et les autres … Des hommes
de cœur, presque tous, Editions l’Harmattan, 2014.
Paul Sollier contre Sigmund Freud, l’hystérie démaquillée, Editions l’Harmattan,
2013.
Gabriel Andral, la médecine dans le sang. Un pionnier de l’hématologie, Editions
l’Harmattan, 2012.
Charcot, Freud et l’hystérie, Editions l’Harmattan, 2012.
L'aigle et le caducée. Médecins et chirurgiens de la Révolution et de l'Empire,
Editions L’Harmattan, 2011.
Une histoire de l’ulcère gastro-duodénal. Le pourquoi et le comment, Editions
L’Harmattan, 2009.
Dictionnaire des médecins, chirurgiens et anatomistes de la Renaissance, Editions
L’Harmattan, 2009.
Dictionnaire mémorable des remèdes d’autrefois, Editions L’Harmattan, 2007.
e eQuatre siècles de thérapeutique médicale du XVI au XIX siècle en Europe, Editions
L’Harmattan, 2007.
La Médecine à la Renaissance, Editions L’Harmattan, 2002.




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Collection particulière







7





Introduction



Le destin des hommes et celui de leurs découvertes sont
intimement liés. Théodore Tronchin en fut la parfaite démonstration.
Confronté comme ses contemporains à ce fléau redoutable qu’était la
variole, il réagit avec ce pragmatisme helvétique peu soucieux de
théories toutes tenues en échec par la réalité cruelle du mal. Ainsi
vécut Tronchin, très attaché à sa patrie genevoise et fidèle à un
système politique démocratique, même s’il était l’apanage d’une
classe bourgeoise dominante, empreinte en son temps d’un calvinisme
encore vigoureux. Issu d’un milieu fortuné et cultivé, il sut par sa
compétence, sa conscience professionnelle, sa culture générale, sa
bonne éducation, sa prestance morale et physique, conquérir les cœurs
èmeet les esprits de la haute société européenne du XVIII siècle. Son
œuvre s’inscrivait dans cette lutte contre les épidémies qui fut assez
vaine jusqu’à ce qu’une constatation empirique venue d’un lointain
passé asiatique changeât radicalement la donne : on pouvait
s’immuniser contre une maladie en l’inoculant à titre préventif aux
personnes qui en étaient indemnes jusque là. La variole pouvait être
vaincue au prix d’un risque calculé, mais de loin inférieur à celui
procuré par la contamination naturelle. C’était un pas gigantesque vers
un bouleversement radical du comportement du corps médical
vis-àvis de la maladie : non seulement on renonçait à laisser faire la nature
en essayant maladroitement et timidement de l’aider à guérir le patient
mais, plus encore, on s’opposait à son action en intervenant dans des
mécanismes encore mystérieux, ébauche timide de la notion
d’immunité acquise. Tronchin était convaincu de la légitimité de son
combat et l’on est surpris du nombre important de ses collègues et de
ses contemporains qui partagèrent cette conviction. L’aspect social de
sa démarche était soutenu par un protestantisme intransigeant qui


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faisait du bien commun et de la protection de l’individu, un impératif
incontournable. Il fut influencé par l’esprit de son époque, concrétisé
par l’Encyclopédie à laquelle il collabora, qui rendait déterminante et
opportune cette nouvelle démarche thérapeutique.
Paradoxalement, contrairement au comportement des populations
de l’époque vis-à-vis de la peste qui revenait à intervalles assez
éloignés frappant toutes les tranches d’âge, nuisant gravement aux
relations sociales et économiques, les épidémies de petite vérole
surgissaient beaucoup plus fréquemment, sévissaient dans des régions
différentes, atteignaient surtout les enfants car presque tout le monde
avait contracté la petite vérole avant d’atteindre l’adolescence. On
disait que sur vingt individus qui atteignaient l’âge adulte, dix-neuf
avaient eu la variole. L’habitude était tellement ancrée de prendre son
parti d’une mortalité infantile considérable, que la variole n’était
qu’une cause de plus parmi toutes celles qui provoquaient cette
hécatombe. On savait qu’il fallait avoir six ou sept enfants pour
espérer en amener deux ou trois à l’âge adulte.
Les autres pathologies sont devenues pour nous difficiles à
identifier, ne serait-ce que parce qu’elles portaient autrefois divers
noms. Ainsi la typhoïde était dite fièvre maligne, adynamique,
ataxique, bilieuse, continue, putride, soporeuse. En revanche, la
variole était une fièvre éruptive facilement identifiable sur les registres
mortuaires notamment. Certains auteurs estimaient que sur cent
individus, quatre ou cinq seulement étaient épargnés par la maladie.
Tous ceux qui devaient la contracter soit en mouraient, soit en
gardaient de graves séquelles et devenaient aveugles ou gardaient sur
leur visage de profondes cicatrices.
L’inoculation fut à l’origine de polémiques interminables. Elle
demeure un sujet captivant, copieux, inextricable. Tronchin a été un fil
conducteur important dans la trame de cette immense tapisserie, aux
multiples coloris, aux textures composites, d’autant plus fascinante
qu’elle fut éphémère. Pour nos esprits contemporains, il est difficile
d’admettre un acte médical qui provoquerait un décès sur cent. C’était
pourtant le score moyen obtenu par la variolisation qui, il fallait bien
l’admettre, arrachait à la variole neuf futures victimes sur dix, pour la
plupart des enfants des classes aisées ou alors des enfants assistés. Il
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était indéniable que la variolisation préparait l’avènement de la
vaccination. En effet, ce qui permit la découverte de Jenner, ce fut la
constatation de l’absence de réceptivité à l’inoculation de tous les
sujets ayant contracté auparavant le cow-pox.
Ce livre débute par une biographie de Tronchin et par un bref
inventaire de ses publications. On évoque ensuite Voltaire et Rousseau
parmi les illustres protagonistes du médecin genevois, dont on verra
combien leurs relations furent complexes et bientôt conflictuelles. Il
relate enfin l’aventure de l’inoculation, en étudiant l’œuvre et le destin
de ses promoteurs et de ses adversaires, médecins et non médecins.
Nous avons tenu à donner en notes une brève biographie des
principaux acteurs de cet épisode fondateur de l’histoire moderne de la
médecine. Ce prodigieux casting donne une idée de l’implication de
toutes les strates de la société des Lumières dans la grande aventure de
l’inoculation !























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Biographie de Tronchin



Les années genevoises et anglaises

Né à Genève le 24 mai 1709, Théodore Tronchin était le fils du
banquier Jean Robert Tronchin et d’Angélique Calendrini issue d’une
famille patricienne de Lucques convertie au protestantisme et réfugiée
à Genève. Encore jeune, Jean Robert devint veuf. Il épousa en
secondes noces Marthe Marie de Caussade dont la famille avait
obtenu le statut de bourgeois de Genève en remerciement des mérites,
de la piété et des qualités du chef de famille, le baron Anthoine Daliès
de Caussade, originaire de Montauban. Marthe Marie fut une
bellemère exemplaire et entoura les trois filles et le fils de son mari d’une
sincère affection. Le père de Théodore possédait une propriété à
Cologny, colline verdoyante surplombant le Léman : il en fit sa
résidence dès son nouveau mariage. Ce fut là que le jeune Théodore
passa son enfance et reçut les premiers rudiments d’éducation.
A sept ans révolus, on l’inscrivit à l’établissement scolaire de la
ville, le Collège, où il étudia, outre les matières fondamentales, le grec
et le latin, épines dorsales de l’enseignement du temps. A quatorze
ans, il quitta le Collège pour entrer dans l’enseignement supérieur,
l’Académie. Il fit ses humanités dans la perspective d’une carrière
ecclésiastique, selon les souhaits de son père, très loin de coïncider
avec les siens. Il était plus attiré par la danse que par les austères
supputations ecclésiastiques et, nuitamment, faisait le mur de la
propriété familiale à la recherche d’un bal populaire ! Arriva la funeste
année 1720. Le système de John Law (1671-1729), fondateur d’une
banque privée, promoteur d’un système de crédit et de circulation de


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papier-monnaie, fut victime de la spéculation et connut une
retentissante faillite. Jean-Robert Tronchin fut ruiné, comme beaucoup
d’autres financiers genevois. Le jeune Théodore décida à ce
momentlà de gagner l’Angleterre où un lointain parent de sa mère, lord Henry
Boringbroke (1678-1751), accepta de lui donner l’hospitalité. Tombé
en disgrâce, leader Tory adversaire de Robert Walpole (1676-1745),
dirigeant des Whigs, Boringbroke venait de récupérer ses biens mais
était tenu à l’écart de toute activité politique. Il accueillit donc
Théodore dans son cottage de Dawley, dans le Middelsex. Celui-ci y
connut Alexander Pope (1688-1744) et Jonathan Swift (1667-1745).
La fréquentation de Pope, poète, essayiste satirique, et de Swift,
pamphlétaire utopiste et pessimiste, contribuèrent certainement à
former son caractère dans le sens de la critique la plus acerbe de son
époque et tout particulièrement des mœurs médicales telles qu’il allait
les découvrir ! Pope l’encouragea à s’inscrire à Cambridge. Il y
retrouva un jeune compatriote, Louis de Jaucourt (1706-1779), futur
collaborateur de l’Encyclopédie. Ils s’attirèrent l’amitié de leur
professeur de philosophie, Richard Bentley (1662-1742), théologien
connu pour sa controverse avec Charles Boyle (1674-1731), le petit
neveu de l’illustre physicien et chimiste, sir Robert Boyle
(16271691). Cette querelle avait surgi pour un motif assez futile mais elle
rendit Bentley célèbre et en fit la cible de virulentes attaques. Il
s’agissait de l’authenticité des Lettres de Phalaris éditées par Charles
Boyle et dont Bentley affirmait qu’elles avaient été fabriquées de toute
pièce dans l’Antiquité, par un sophiste de la décadence.
La Hollande
Ce serait la lecture, en 1728, d’un ouvrage attribué à Hermann
Boerhaave (1668-1738) les Elementia chemiae, et pour le coup
inauthentique, qui aurait déterminé Théodore Tronchin à se rendre
dans les Provinces Unies, à Leyde, où Boerhaave avait fondé, en
1701, un centre d’enseignement de médecine clinique. Avant son
départ, il fréquenta quelques établissements hospitaliers de Londres et
s’attira la bienveillance de Richard Mead (1673-1754) dont il
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retiendra le précepte hippocratique : Avant tout, ne pas nuire (Primum
non nocere). A l’été 1728, il ralliait la Hollande où l’attiraient non
seulement l’enseignement de Boerhaave, mais également l’agrément
de s’installer dans un pays protestant où il avait de la famille et dont
les liens religieux, politiques et économiques avec Genève
remontaient à Calvin (1509-1564). Leyde, à l’époque, était une des
villes universitaires les plus brillantes d’Europe, et un centre mondial
de l’imprimerie. La cité hollandaise contrastait avec les autres villes
européennes par une liberté intellectuelle favorisant la librairie et la
presse. Boerhaave y cumulait les chaires de médecine, de botanique et
de chimie. Parmi ses plus illustres collègues, on trouvait l’anatomiste
Sigfrid Albinus (1696-1770), l’helléniste Pierre Burmann
(16681741), l’astronome, mathématicien et philosophe Guillaume Jacob
S’Gravesande (1688-1742), partisan de René Descartes (1596-1650).
Deux universitaires genevois, Gabriel Cramer (1704-1752) et
JeanLouis Calendrini (1703-1750) respectivement mathématicien et
philosophe recommandèrent Théodore à S’Gravesande qui l’hébergea
et l’introduisit auprès de Burmann pour lequel le jeune candidat avait
une lettre de recommandation, du moins le croyait-il, de la main de
Bentley. En la lisant, Burmann entra dans une vive colère car elle
contenait un flot d’injures et d’invectives à propos d’une vieille
querelle concernant une traduction des fables de Phèdre commise par
le dit Bentley et traînée dans la boue par le susdit Burman. Tronchin
échappa de justesse aux coups de cannes de son interlocuteur et fut
néanmoins inscrit sur les registres de l’Université de Leyde, le 13
septembre 1728 ! Son ardeur à l’étude et sa ponctualité aux cours
firent qu’il fut remarqué par Hermann Boerhaave (1668-1738). Par la
suite, le jeune Tronchin deviendra un peu son fils spirituel. Le 22 août
1730, il passait sa thèse qui portait sur un sujet d’anatomie des parties
génitales de la femme et avait pour titre : De nympha, et il coiffait le
bonnet de docteur. Ce travail inaugural sera réédité en 1736, à Leyde,
chez les imprimeurs Johann et Hermann Verbeek, sous un nouveau
titre : De clitoride disserit, avec celui de son ami et compatriote Louis
de Jaucourt, sous le pseudonyme de Louis de Neufville : De
membrana allantoïde versatur. Tronchin, promu bourgeois
d’Amsterdam le 26 octobre de la même année, fut inscrit comme


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docteur en médecine du Collège de la cité. Cette année là, une
épidémie de dysenterie meurtrière ravagea la ville et le jeune praticien
participa à son éradication. Il fut profondément affligé par
l’ingratitude de ses concitoyens et la jalousie de ses collègues. Le
soutien, les encouragements, les conseils de Boerhaave l’aidèrent à
surmonter l’épreuve qu’il partageait avec un autre élève du Maître de
Leyde, Gérald van Swieten (1700-1772), futur titulaire de la chaire de
médecine de l’Université de Vienne. Boerhaave éprouvait une sincère
amitié et une absolue confiance envers Tronchin auquel il adressait
des malades lorsque celui-ci s’installa à Amsterdam. Dans une des
dernières lettres à son ancien élève, il lui annonçait sa fin prochaine et
lui décrivait les progrès de sa maladie. Il aurait souhaité qu’il lui
succédât à Leyde. Le vieux maître mourut le 23 septembre 1738 : il
était âgé de septante ans. Son élève jouissait d’une solide renommée à
Amsterdam et recevait des demandes de consultations de ses plus
illustres confrères comme Jean-Baptiste Sénac (1693-1770) ou
François Quesnay (1694-1774). Sa réussite sociale fut bientôt
couronnée par un beau mariage. Le 6 août 1740, il épousait en l’église
réformée d’Amsterdam Hélène de Witt (1707-1767), petite-fille de
Jean de Witt, grand pensionnaire de Hollande, descendante de Pieter
de Witt, chef calviniste, mort sur l’échafaud en 1568. Madame
d’Epinay disait d’elle qu’elle était la créature la plus laide et la plus
acariâtre qu’elle eut connue et madame Cramer répondait à quelqu’un
1qui lui demandait ce que faisait madame Tronchin ? Elle fait peur !
Cela n’empêcha pas Théodore Tronchin de l’apprivoiser et de vivre
2heureux avec elle .
Il semblerait que Tronchin se soit fait des ennemis en commentant
de façon trop acerbe la pratique de certains de ses confrères hollandais
puis en participant de façon inopportune à une querelle entre le
Collège médical et la guilde des chirurgiens. Ce conflit
médicochirurgical s’envenima quand Tronchin décida de réserver l’exercice
des accouchements aux chirurgiens et aux obstétriciens ayant la
1 La chronique médicale, 3, 1896, 378 note.
2 Baudoin M., Quelques notes et appréciations sur Tronchin, Bull. Soc. franç. d’hist. de la
méd., 1909, 8, 366-371.
16
3pratique du levier de Rhoohuysen et de soumettre ces praticiens à un
examen avant de leur permettre de pratiquer des accouchements.
Tronchin perdit finalement la face lorsque ces mesures furent
abandonnées. Un autre litige survint lorsqu’il accusa d’incompétence
grave deux accoucheurs qui avaient provoqué la mort d’une mère et de
son enfant au cours d’un accouchement dystocique. La guilde des
chirurgiens attaqua Tronchin qui ne parvint pas à obtenir le soutien de
4la municipalité et perdit la confiance du Collège médical . Ces
circonstances et de récents évènements politiques allaient motiver
l’abandon par Tronchin de sa patrie d’adoption. Le 17 avril 1747, la
France déclarait la guerre aux Pays-Bas et Ulrich, comte de Löwendal
(1700-1755), faisait la conquête des Flandres. Le rétablissement du
stathoudérat, en la personne de Guillaume IV de Nassau (1711-1751),
allait aggraver l’instabilité politique du pays. Ce prince indolent,
rempli de bonnes intentions mais peu enclin à réformer, indécis,
timoré, était beaucoup plus intéressé par les profits de la Compagnie
néerlandaise des Indes Orientales, dont il était directeur, que par
l’amélioration du niveau de vie de ses administrés. En 1753, Tronchin,
déçu par la tournure que prenait l’orientation politique du pays,
commença par envoyer ses deux fils faire leurs études à Genève, puis,
vraisemblablement encouragé par son épouse, quitta soudainement la
Hollande où il avait résidé avec sa famille et fait carrière pendant un
quart de siècle.






3 Forceps composé d’une seule branche de fer recourbé, modification maladroite du forceps
de Chamberlen.
4 Van Heiningen Teunis Willem, Théodore Tronchin (1709-1781) et son ami Louis de
Jaucourt (1704-1779), Histoire des sciences médicales, 50, 3, 2016, 290.



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Page de titre des œuvres de Baillou-Collection particulière



19

Le retour à Genève
Arrivé à Genève, il s’installa dans un immeuble appartenant à la
famille, place du Bourg le Four, dans la vieille ville, au carrefour de la
rue de l’Hôtel de ville, de la rue de la Fontaine et de la rue Galland,
que surplombait la cathédrale. L’accueil de sa ville natale fut mitigé.
Certes, le retour d’une sommité médicale qui avait refusé des
fonctions honorifiques et bien rémunérées émanant de plusieurs cours
d’Europe, remplissait les Genevois de fierté et ils ne ménageaient
point leur admiration pour le grand homme qui avait donné la
préférence à sa patrie. Soucieux de s’attacher l’illustre disciple de
Boerhaave, le Sénat Académique de Genève proposa de rétablir la
chaire de médecine au profit de Tronchin, le 24 février 1755. Le
Conseil le nomma professeur honoraire en médecine. En revanche, ses
confrères du cru, jaloux, craignant une concurrence qui les
dévaloriserait vis-à-vis de leur clientèle, firent le maximum pour
décourager Tronchin. Mais celui-ci tint bon. Finalement, après moult
atermoiements résultant de la mauvaise volonté de la Faculté, le Sénat
académique finit par trouver un local, rue de la Taconnerie, dans
lequel Tronchin commença ses leçons en 1755 pour les terminer en
1766. Elles connurent un franc succès auprès d’un public cultivé et
Voltaire (1694-1778) assista à plusieurs d’entre elles. Toutefois, selon
Reber : Avec sa clientèle chaque année plus absorbante, ses relations
mondaines, son rôle de tampon entre Voltaire et les autorités civiles et
religieuses, le temps dut manquer à Tronchin pour donner des leçons
d’anatomie à quelques aspirants chirurgiens et à quelques futurs
étudiants en médecine, et son titre de professeur dut bientôt
5pleinement mériter l’épithète d’honoraire . Le corps médical, quant à
lui, les bouda délibérément. Le poste d’enseignant de Tronchin ne fut
pas renouvelé et le prétexte donné à ce refus par le doyen Gaspard
5 Reber M.B. de Genève, Deux documents inédits de Théodore Tronchin, Bulletin de la
Société française d’histoire de la médecine, 1909, 8, 361.
20
Vieusseux (1746-1814) était d’une déconcertante candeur : L’avis
général étoit que ce plan présentait peu d’avantages et beaucoup
d’inconvénients. Et, quant au rang et au titre, qui, une fois accordés,
subsisteroient indépendamment du succès des leçons. Celui sur lequel
on a surtout insisté, c’est qu’élevant un des membres de la faculté au
dessus des autres, il mettroit nécessairement les simples Docteurs
médecins dans un rang secondaire ce qui n’étoit pas naturel et tendoit
à causer des désagréments dans la faculté et surtout dans la société
particulière des médecins, comme on l’avait éprouvé quand M.
Tronchin fut fait professeur. On a résolu que le Doyen comme le plus
lié avec M. Odier, lui communiqueroit ces réflexions avant qu’il
6rapportât au Sénat académique . Inutile de préciser que Louis Odier
7(1748-1817) retira sa candidature, soucieux de ne pas froisser ses
confrères, auxquels il demanda néanmoins de s’abstenir de postuler à
la chaire qui lui était refusée.
Tronchin fut un praticien pragmatique, il détestait les systèmes.
Novateur, ne serait-ce que comme sectateur de l’inoculation de la
variole, il fut un critique sévère de ses confrères. En témoignait la
préface qu’il rédigea pour une édition des Œuvres complètes de
Baillou (1538-1616) parues en 1762 chez les frères De Tournes,
éditeurs imprimeurs genevois. Cet extrait de l’introduction longue
d’une dizaine de pages, n’était pas tendre pour le corps médical de son
temps : Le jour paraissait arrivé de promouvoir l’art et d’en établir
les assises. Sur ces fondations, quel édifice n’eût pas édifié un
Hippocrate ! Mais l’outrecuidance et la sottise des médecins
gâchèrent tout. Aveuglés par leur médiocre dialectique ils choisirent
d’imposer des lois à la nature plutôt que lui en demander. Aux
authentiques, limpides et immuables principes puisés à la source
hippocratique, ils préférèrent les mirages trompeurs de leur propre
imagination. La France bénéficia en vain de Holler, de Duret, de
Jacot. Ce fut pour rien qu’elle posséda Baillou. Tous ces hommes
étaient des disciples d’Hippocrate ! Non, ce furent les ferments, les

6 Cramer Marc, Starobinski Jean, Barblan Marc-A., Centenaire de la Faculté de médecine de
l’Université de Genève (1876-1976), Genève, 1978, 5.
7 Odier était âgé de 33 ans à la mort de Tronchin (1709-1781).


21

acides, les alcalis, les sels et autres billevesées que les médecins
substituèrent à l’étude de la nature ! Son observation,
malheureusement, requiert du courage, de l’énergie, de l’humilité et
la tentation est forte d’emprunter des chemins moins ardus sur
lesquels il n’est pas besoin, pour avancer, d’avoir les pas assurés et
les muscles vigoureux. Et c’est de cette façon que la médecine, et il
m’en coûte de l’admettre, s’est exposée à demeurer, ce qu’elle fut
toujours, la plaie du genre humain. (Nata erat dies Artem promovendi,
jacebant fundamenta. Quid non superstruxisset Hippocrates, at
aedificium quod indefesso labore, sapienti industria struendum erat,
arduum nimis fecere vanitas Medicorum atque desidia. Vanis
ratiocinationibus obcoecati, servitutem fastidientes, Naturae imperare
voluerunt. Clara, vera, aeterna ex Hippocratico fonte haurienda,
somnis phantasiae dolosis postposuere. Quid enim profuere in Galliis
Hollerius, Duretus, Jacotius ? Quid profuit Ballonius ? Viri equidem
immortales, sapientiae Hippocraticae praecones ? Illi Hippocratem
commentando, hic ejus vestigia premendo, digni porro fuerunt per
secula duraturas. Posteris observationes consecrare. Verum fermenta,
acidum, alcali, sales, multaque similia inutilia arti, observationem
Naturae inutilem fecere. Hac sola, hac unica tamen, verum Medicinae
systema efformari potest, formato sic edax parcet vetustas. Sed
infortunio inevitabili, futuri ut & praesentes Medicorum errores
ignavia, atque vanitas, mollibus horum manibus grave nimium pondus
efficient. Aliae dantur semitae minus arduae, incomposito gradu, laxis
poplitibus calcandae. Eritque Medicina, dicere pudet, uti semper fuit,
8flagellum quo plectentur Mortales) .
Il dénonçait en particulier la cupidité de certains praticiens qui
prescrivaient sans scrupule des remèdes dangereux à leurs malades. Il
rejetait toute entrave doctrinaire n’hésitant pas à innover, à réformer,
adoptant une attitude éclectique qui, pour l’époque, était la seule
démarche raisonnable devant le foisonnement des théories et des
8 Gulielmi Ballonii medici parisiensis celeberimmi, opera omnia in quatuor tomos divisa
studio et opera M. Jacobi Thevart medici parisiensis, digesta, denuo in lucem edita, cum
praefatione Theodori Tronchin in Academia Genevensi medicinae professoris …, Genevae,
apud Fratres de Tournes, MDCCLXII.
22
écoles, reflet d’une profonde ignorance des véritables causes et des
véritables mécanismes des maladies. Ce sera encore la position d’un
Gabriel Andral (1797-1876) au siècle suivant. Il rejetait donc le
mécanicisme de son maître Boerhaave, l’animisme chimique d’Ernst
Stahl (1660-1734), le vitalisme de Jean Joseph Barthez (1734-1806),
l’empirisme de Thomas Sydenham (1624-1689) ou de Joseph
Lieutaud (1703-1780), a fortiori le thaumaturgisme d’un Anton
Mesmer (1734-1815). Il était hostile à l’emploi méthodique des
purgatifs drastiques, des émétisants agressifs et de la saignée qu’il
stigmatisait pour ses effets pernicieux sur l’état général des malades
qui la subissaient et qu’elle affaiblissait. L’emploi routinier d’une
polypharmacie foisonnante le scandalisait, et, à juste titre, il disait que
la quantité de spécifiques prescrite diminuait à mesure que la sagesse
augmentait. Son ami et compatriote, Louis de Jaucourt, partageait ce
9point de vue .
Néanmoins, l’insertion comme on disait à l’époque, avait des
difficultés pour s’implanter. Certes, les candidats à l’inoculation
affluaient à Genève ainsi que les praticiens inoculateurs quémandant
des conseils. Il fallut néanmoins un événement inattendu mais décisif
pour faire bouger les choses et lancer la carrière parisienne de
Théodore Tronchin : en 1756, Jean Baptiste Sénac (1693-1770), guidé
par la vive animosité que lui inspirait la Faculté de Paris, avait
conseillé au duc d’Orléans de faire varioliser ses enfants par le
médecin genevois et surtout pas par les médecins de la cour ou de la
faculté. Tronchin quitta donc Genève subrepticement et les enfants

9 Jaucourt avait rédigé notamment l’article Médecine, pour l’Encyclopédie, dans lequel il
manifestait exactement la même opinion que celle de son ami Tronchin dans sa préface aux
Œuvres complètes de Baillou. On y retrouvait l’influence de Boerhaave dont ils avaient tous
deux été les élèves : J’ajoute cependant pour conclure ce discours, & celui de la Médecine,
que si l’on vient à peser mûrement le bien qu’ont procuré aux hommes depuis l’origine de
l’art jusqu’à ce jour, une poignée de vrais fils d’Esculape, et le mal que la multitude immense
de docteurs de cette profession a fait au genre humain dans cet espace de temps, on pensera
sans doute qu’il serait beaucoup plus avantageux qu’il n’y eût de médecins au monde. C’étoit
le sentiment de Boerhaave, l’homme le plus capable de décider cette question, & en même
tems le médecin qui, depuis Hippocrate, a le mieux mérité du public. (D. J.)-Encyclopédie,
1765, 10, 292.


23


princiers furent inoculés en 1756. Ce fut un succès et la gloire en
rejaillit sur le praticien talentueux et sur le père courageux.
En Italie, en revanche, les réticences étaient nombreuses et le comte
10François Roncalli-Parolino (1692-1763) s’était fait le champion des
adversaires de la méthode. Le comte de Redern lui dédia un mémoire
contradictoire devant l’Académie royale de Berlin, dans lequel il
fustigeait sans ménagement ses théories anti-inoculationnistes. Ce fut
cependant dans ce pays transalpin, que Tronchin connut une véritable
consécration. La famille de Parme venait de perdre, le 6 décembre
1759, l’infante Louise-Elisabeth de France (1727-1759), fille de Louis
XV et femme du duc Philippe de Parme (1720-1765), frappée par la
petite vérole. Quatre années plus tard, la fille de don Philippe,
l’archiduchesse Marie-Elisabeth fut également atteinte. Ce dernier
évènement le décida à faire inoculer son fils, Ferdinand (1751-1802)
âgé de treize ans. Tronchin fut sollicité. Il se rendit en Italie et
commença par prescrire au jeune prince la diète végétale, de l’eau
fraîche, l’équitation avec modération pendant deux mois. Puis, il
s’installa auprès de lui pendant huit jours, organisant des promenades
en calèche, à cheval, à pieds, le faisant jouer au billard, surveillant ses
repas et son sommeil. Puis il fixa l’inoculation au 23 octobre. On
organisa des prières dans la cathédrale de Parme. Quand don
Ferdinand fut rétabli, la joie déferla sur la ville. Un Te Deum fut
célébré et le duc de Parme décerna à Tronchin le titre honorifique de
médecin de l’infant. Huit mois plus tard, don Philippe qui avait
négligé de se faire traiter comme son fils, succombait à la variole dont
il avait préservé son héritier.


10 Le comte Roncalli–Parolino François était né à Brescia en 1692. Il y mourut en 1763. Selon
Eloy, il aurait exercé à Brixen dans le Tyrol. Le Dechambre précisait qu’il avait étudié la
èmemédecine à Padoue sous le célèbre Antoine Valisnieri (1661-1730). Le Larousse du XIX
prétendait qu’il avait été nommé médecin à la cour de Madrid. Membre d’un grand nombre de
sociétés savantes, il fut distingué par le roi de Pologne qui lui fit décerner le titre de comte. Il
fut un passionné numismate. Dans son Europae Medicina a Sapientibus illustrata, Brescia,
1747, il interrogeait tous ses collègues européens sur les caractères de la pratique dans leurs
pays respectifs. Adversaire de l’inoculation, émule de Hecquet, il fut vertement remis à sa
place par Redern (voir ce nom) et par Tissot. Il avait pourtant évoqué une inoculation faite à
Brescia en 1739, avec succès …


24

Les médecins traditionalistes écrasés par la médecine à la mode de Tronchin.
Collection particulière
25 Tronchin à Paris
La clientèle de Tronchin fut à la mesure de sa renommée. Tout ce
que l’Europe comptait de têtes couronnées, de représentants illustres
de la noblesse, du clergé, de l’intelligentsia se déplaçait pour se faire
examiner ou le consultait par écrit, souvent par l’intermédiaire de leur
médecin traitant. Il avait ainsi été amené à traiter, en 1763, la syphilis,
associée à une gonorrhée (à l’époque on ne distinguait pas les deux
maladies), de la princesse Marie-Thérèse de Truchsaesz-Zeil, épouse
du prince allemand Joseph Frédéric Guillaume de
HohenzollernHechingen. Il avait prescrit essentiellement du calomel (chlorure
11mercureux) .
Roux, qui avait été l’assistant de Tronchin, citait quelques clients
illustres que le maître avait inoculés : Monseigneur le Duc de
Chartres, Mademoiselle de Montpensier, M. Turgot, Madame de
Forcalquier, Madame la Marquise de Villeroi, le neveu de M. de la
Tour, le fils de M. le Duc d’Estissac et bien d’autres dont Roux
n’avait pas mémorisé les noms. En voici la liste : La reine de Suède, le
roi du Danemark, la marquise de Barrault, l’Electeur palatin, le
prince de Mecklembourg, les princesses de Hohenzollern, d’Anhalt,
de Stolberg, le duc de Savoie, le prince de Piémont, le cardinal
Colonne, le duc de Richelieu, M. Geoffrin, la maréchale de
Luxembourg, le cardinal de Bernis, le peintre Latour, M. La
Condamine, le maréchal d’Estrée, Mlle. Fels, l’archevêque de
Beaumont, les d’Argental, Grimm, d’Alembert, Mme. de Boufflers,
12Mme. de Buffon, Diderot, Mme. de Pompadour, le duc d’Orléans .
11 Silbermann Henri C., Les données du diagnostic médical et de la prescription
pharmaceutique du médecin genevois Théodore Tronchin en 1763, Histoire des sciences
médicales, 38, 2, 2004, 199.
12 Crouzon O., Hommage à la Suisse et à ses médecins, Paris, s.d., 120.
26
Tronchin jouissait de l’estime et de l’amitié du duc d’Orléans
depuis qu’il avait inoculé ses enfants, son fils, Louis-Philippe-Joseph
d’Orléans, futur Philippe Egalité (1747-1793) et
Louise-MarieThérèse-Bathilde d’Orléans, duchesse de Bourbon (1750-1822), sa
fille, en 1756. Celui-ci lui avait proposé plusieurs fois de s’installer à
Paris. En 1762, avec l’accord de Louis XV, il lui proposa la place de
son premier médecin. Tronchin refusa d’abord puis, trois ans plus
tard, céda aux demandes réitérées du duc d’Orléans. L’opinion à
Genève et en Suisse n’approuvait pas cette décision. Albrecht von
Haller ou Charles Bonnet lui prédirent des moments difficiles tant à la
cour que dans le milieu médical parisien. Ils ne se trompaient pas
beaucoup mais Tronchin voyait dans cette fonction l’occasion de
s’enrichir un peu et d’assurer ainsi l’avenir de sa famille. Sa décision
fut facilitée par la lassitude qu’il éprouvait devant l’agitation politique
qui ébranlait les institutions politiques genevoises depuis la
condamnation de l’Emile. Genève était, depuis la Réforme, une
austère république oligarchique mais connaissait des luttes politiques
acerbes et fréquentes. Deux partis convoitaient le pouvoir : les
conservateurs, qui s’y accrochaient, et les représentants, issus du
peuple qui, ne disposant d’aucune autonomie politique, n’avaient rien
à perdre et tout à gagner. Cette faction populaire habile, énergique,
turbulente, gagnait du terrain. Voltaire la soutenait. Amer et désabusé,
Tronchin quitta donc sa ville natale le 22 janvier 1766 et occupa
désormais un appartement de cinq pièces, contigu d’un autre logement
destiné à Madame et à Mademoiselle Tronchin. Un cuisinier et trois
laquais étaient attachés à son service. Il disposait d’un carrosse attelé
de deux chevaux noirs. Tronchin était alors âgé de 59 ans. Il souffrait
un peu de la goutte. Conscient du déclin de ses forces, il considérait
ses nouvelles fonctions comme une pré-retraite et entendait bien
ménager ses forces. Il évitait de faire des visites et recevait ses
malades chez lui, en consultation, ou bien il envoyait ses prescriptions
par courrier. Envieux, ses collègues parisiens ne ménageaient pas
leurs propos médisants et faisaient tout pour nuire à sa réputation. Les
chirurgiens, en revanche, le soutenaient. La lutte qui opposait de
temps immémoriaux médecins et chirurgiens se perpétuait encore.
Germain-Richard La Martinière (1696-1783) était un des principaux


27


champions de ce combat. Il fit entrer Tronchin à l’Académie Royale
de Chirurgie créée le 18 décembre 1731, au titre d’associé étranger et
il y cotoya son illustre compatriote, Haller.
Le Dauphin Louis de France (1729-1765) était mort de tuberculose
le 20 décembre 1765. La santé de Marie Josèphe de Saxe
(17311767), son épouse, déclinait à son tour. Le roi, au grand déplaisir des
médecins de la cour, appela Tronchin en consultation. Celui-ci
ordonna que l’on aère la chambre, déclara imprudemment que la
princesse était empoisonnée et cette phrase mal interprétée relança les
ragots sur le prétendu empoisonnement du Dauphin et de Madame de
Pompadour qui incriminaient Etienne-François de Choiseul
(17191785). Le ministre ne lui pardonnera jamais cette bourde
monumentale. Malheureusement le régime roboratif du médecin
genevois, ses efforts pour éviter toute médication débilitante ne
sauvèrent pas la jeune phtisique qui, après une hémoptysie massive,
mourut le 13 mars 1767, âgée de 36 ans. On reprocha à Tronchin
l’absence de diagnostic précis. L’autopsie confirma une tuberculose
pulmonaire à un stade avancé. Le rapport qui avait suivi l’autopsie de
la princesse était accablant pour Tronchin et l’on imaginait la
jubilation de ses collègues qui l’avaient rédigé : Tel est le témoignage
de la nature contre les décisions de M. Tronchin ; témoignage qu’il
n’a même pas soupçonné : car personne n’ignore qu’à son arrivée à
Versailles il ne trouva pas que la maladie de Madame la Dauphine fût
aussi dangereuse qu’on le disoit … la nature a parlé bien
différemment : elle nous a montré, à l’ouverture du cadavre, une vraie
phthysie … Un médecin qui n’est connu que par un Traité sur la
colique du Poitou, & qui n’a paru dans cet ouvrage qu’un Plagiaire
sans connaissance, est-il en droit de mépriser tous les Médecins de
notre Faculté, qui a produit tant de grands hommes, tels que les
Fernels, les Durets, les Baillous, &c. & qui a été dans tous les temps,
comme l’a dit un célèbre Ecrivain, l’Ecole la plus auguste de la
Médecine ? Aurait-on imaginé qu’un tel médecin eût osé se charger
de la maladie de Madame la Dauphine, éloigner tous les médecins qui
avaient suivi cette maladie, la traiter uniquement avec la rhubarbe
torréfiée, avec des vins & des alimens qui ont porté le feu dans la
poitrine ? N’est-il pas évident qu’un traitement de cette espèce ne


28


pouvoit qu’abréger des jours qui devoient au moins être prolongés ;
& par conséquent, n’est-ce pas un meurtre qu’on peut reprocher à ce
13traitement ? Le roi conserva sa confiance à Tronchin et admit que la
Dauphine ne pouvait plus être sauvée à ce stade de sa maladie.
Toutefois, la calomnie battait son plein. Louis Petit de Bachaumont
(1690-1771) l’accusait d’être un intriguant, un incompétent, un odieux
personnage que même ses compatriotes helvétiques considéraient
comme un génie malfaisant. On faisait courir le bruit que le duc
d’Orléans l’avait congédié et qu’il était tombé dans le plus total
discrédit. Tronchin affrontait depuis une vingtaine d’années ses
collègues, les ecclésiastiques, les politiciens conservateurs, qui
s’opposaient avec obstination à ce en quoi il voyait un progrès de
l’esprit humain. Ce courage lui avait valu l’estime due à tout homme
14de cœur et de conviction . A ces tracasseries, vint s’ajouter la maladie
de madame Tronchin qui mourut le 17 août 1767. Dans une lettre à
Bonnet, il exprimait sa peine et réaffirmait une foi inébranlable : J’ai
tant de preuves de votre amitié, mon bon ami, que je n’ai jamais pu
douter de la part que vous voudriez bien prendre à mon affliction.
Vous qui sçavez ce que vaut une femme chérie, vous pouvez apprécier
ma perte. Vous qui sçavez que tout est subordonné à la volonté de
Dieu, vous ne douterez pas de ma soumission. Elle est le premier
devoir qui nait du rapport de la créature à son créateur. Ce premier
devoir si compatible avec l’affliction est incompatible avec le
murmure. J’ai perdu une femme qui m’aimait et que j’aimais bien
tendrement, mais Dieu l’a voulu, je dois me taire, et me soumettre à sa
volonté ! Il me fait encore bien des grâces, il me laisse des amis qui
15me plaignent et des enfants qui me consolent . Ils avaient connu 27
ans de vie commune et sans nuage. Louis-Philippe d’Orléans le
soutint dans cette épreuve et Tronchin apprécia l’amitié fraternelle
dont le prince l’entoura. Veuf lui-même, libéré de toutes contraintes

13 Lettre de M. Tronchin, sa déclaration sur la maladie de madame la dauphine et
procèsverbal de l’ouverture du corps de cette Princesse ; avec des Réflexions proposées à toutes les
Faculté de Médecine du Royaume, 21-22.
14 Eynard Ch., Essai sur la vie de Tissot, Lausanne, 1839, 30.
15 A.C., Une correspondance inédite de Tronchin, La chronique médicale, 1896, 3, 377-378.


29

militaires ou politiques, fuyant la cour, ses brigues et ses cabales, il
séjournait soit au Palais-Royal, soit dans sa maison de Bagnolet, soit
dans ses châteaux de Villers Cotteret ou de Sainte-Assise. Passionné
de théâtre et de littérature, il montait des pièces auxquelles il
participait, avec des proches acteurs amateurs de talent et protégeait
des écrivains comme l’auteur dramatique Michel Jean Sedaine
(17191797), le compositeur Pierre Alexandre Monsigny (1729-1817), le
peintre, auteur dramatique et architecte Louis Carmontelle
(17171806). Autre passion de Monseigneur, la chasse à courre. Comme il
était à la fois corpulent et intrépide, il chutait parfois et causait les
pires inquiétudes à son médecin dont il n’écoutait pas les conseils de
modération. Doté d’un gros appétit, le Prince était d’une infinie
gourmandise. Il cédait complaisemment et fréquemment à la tentation.
Ses réceptions étaient somptueuses. Celle qu’il donna pour le mariage
du duc de Chartres, futur Philippe Egalité (1747-1793) avec
LouiseMarie Adèlaïde de Bourbon-Penthièvre (1753-1821) en 1769 fut
particulièrement brillante et Tronchin prédit à la princesse un bel
avenir. La fête se poursuivit à Villers-Cotteret.
Tronchin menait une existence sereine au milieu du tourbillon
d’une société frivole, fragile, impulsive. Il écrivait : Ces gens là sont
sans ressources, un plaisir manqué les désespère. Il est vrai que toutes
les afflictions de leur âme sont on ne peut plus courtes. Un rien les
afflige, mais un rien aussi les distrait. C’est l’onde qui chasse
16l’onde . Il faisait de longues promenades en forêt, appliquant ses
propres règles de vie à ses séjours campagnards. Il lisait, il écrivait, il
méditait. Certes, il aurait bien aimé jouer au whist, mais ses
partenaires étaient trop intéressés ou trop grincheux. Alors, il
s’abstenait. A Paris, tous les vendredis, il organisait un souper au
cours duquel il recevait une quinzaine de convives. Parmi ses hôtes on
comptait souvent Madame d’Epinay ou le banquier genevois Georges
Tobie de Thellusson (1728-1776), ami de Necker (1732-1804), Buffon
(1707-1788). Il recevait les confidences des dames de la cour et apprit
ainsi que Choiseul était hostile à la présentation de Madame du Barry
16 e Tronchin H., Un médecin du XVIII siècle, Théodore Tronchin (1709-1781) d’après des
documents inédits …, Paris, Genève, 1906., 326.
30
(1743-1793) aux courtisans. Et le roi la présenta, bien entendu. Et
ceux-ci rivalisèrent de flatterie et de bassesse devant la nouvelle
favorite. Je vois le plus grand spectacle de la comédie humaine, que
j’ai vu depuis que je suis au monde, il est même triste et très triste
d’en être le spectateur, il serait affreux d’en être l’acteur, écrivait-il à
17sa fille . Le crédit de Choiseul à son tour fléchissait. Ami de la Du
Barry, le duc d’Aiguillon (1720-1788) était en embuscade. Choiseul
perdait du terrain auprès du roi. Il finit par s’effacer. Malgré
l’animosité qu’il avait manifestée à Tronchin, celui-ci le voyant
déchu, exilé, lui témoigna son estime. Tronchin déplorait pour le
royaume la perte de la piété et du civisme que remplaçaient les intérêts
égoïstes, les intrigues, la corruption. Mais il mettait tous ses espoirs
dans le Dauphin dont les qualités morales et intellectuelles
présageaient qu’il ferait un grand roi. Néanmoins, la diffusion des
idées pernicieuses de Diderot (1713-1784), cet énergumène, de Claude
Adrien Helvetius (1715-1771) ce corrompu, et de Rousseau
(17121778), cet utopiste, présageait de sombres lendemains pour la France
et pour sa patrie genevoise. Tout ce que nous voyons périra. La
18nouvelle philosophie hâtera la catastrophe, écrira-t-il . Dans une
lettre à Bonnet datée de décembre 1772, il se laissait aller à des
confidences qui révélaient sa réprobation de la société qu’il cotoyait et
attestaient de sa foi religieuse toujours vive : On peut vivre au cœur de
Paris à cent lieues de Paris, j’en fais l’épreuve journalière j’y vis
comme au sommet d’une montagne disant à l’intrigue et à la fortune :
Curate vestra res, egomet ipse meas curabo (occupez-vous de vos
affaires, je me chargerai tout seul des miennes). Si je n’y pouvois pas
vivre, j’y serois fort mal placé, car de plaisirs il ne m’en faut point, je
n’en veux point. Mon cabinet et mes enfants font toute la douceur de
ma vie. De société pour moi, il n’y en a point. De conversation encore
moins, par la raison que tout y est frivolité, et que la nouvelle
philosophie entée sur ces têtes légères a effacé jusqu’aux traces des
principes de la moralité. Depuis que je suis ici je n’ai pas encore une
fois ouï prononcé le mot de soumission à la volonté de Dieu. Ce mot si

17 Tronchin, H., Ibid., 333-334.
18 Tronchin, H., Ibid., 342.


31


consolant et si utile n’est plus en usage. C’est un terme suranné, il a
été remplacé par les mots de destinée et de malheur. Aussi
rencontret-on beaucoup de plaignants et de malheureux dans le sein même de
l’abondance parce qu’on y est ce qu’on y doit être, moins riche de ce
19qu’on possède que pauvre de ce qu’on a pas .
Cependant, il compta Diderot parmi ses relations et parmi ses
malades : en attestait cette lettre du 14 mai 1759 dans laquelle l’auteur
de La religieuse le remerciait de ses prescriptions pour son père
souffrant, le coutelier Didier Diderot qui mourra peu après. Diderot
était accablé de soucis, le privilège de l’Encyclopédie avait été
révoqué le 8 mars 1759 et D’Alembert avait déserté l’entreprise pour
lui désormais condamnée. Diderot resta seul pour défendre son œuvre
et finit par l’achever en 1765, à l’exception des volumes de planches
qui parurent en 1772. Il écrivait : Monsieur, Vous croirez de deux
choses l’une : ou que je ne fais pas assez de cas de la vie de mon père,
ou que je ne sens pas assez l’importance de vos conseils. Eh bien,
Monsieur, ce n’est ni l’un ni l’autre. J’ôterai à mes jours pour ajouter
à ceux de mon père et personne au monde n’a plus de confiance en
vos lumières que moi. Je n’ai qu’un regret, c’est de ne pouvoir aller
m’établir à côté du vieillard, veiller moi-même à sa santé et exécuter
20tout ce que vous avez prescrit pour sa conservation . Une autre lettre
de Diderot concernait ses propres maux. Elle était datée du 31 mars
1760 : Voici en quoi consiste mon mal d’estomac: il me prend
subitement ; il n’a point pour cause l’indigestion, car je l’ai tantôt
après avoir beaucoup mangé, tantôt après un repas sobre, quelquefois
avant le repas, et jamais il n’est suivi de diarrhée, pas même lorsque
je mange pendant qu’il dure, car il ne m’ôte pas l’appétit ni il
augmente par l’usage des aliments, quels qu’ils soient … Il se passe
tout à coup, tout à coup il reprend. Il dure quelquefois deux jours,
trois jours. Quelquefois aussi tout le jour. Quand il est dissipé, il
laisse l’estomac et les parties adjacentes dans un état douloureux …

19 A.C., La chronique médicale, 1897, 4, 93.
20 Tronchin, H., Ibid., 375.


32


Le pauvre philosophe demande ce qu’il faut faire et Hippocrate peut
21compter sur sa docilité .
On trouvait dans le Progrès Médical de 1886 puis dans le Paris
médical d’avril 1918, une étrange consultation que Tronchin aurait
donnée au comte Dufort de Cheverny (1731-1802), diplomate un peu
noceur. Il semblerait que cet épisode se situât vers 1756, car le
malade signalait que Tronchin était reparti à Genève après qu’il l’eut
consulté. Ce patient, qui attendit deux heures dans une salle d’attente
comble avant que Tronchin ne l’appellât, était atteint d’une menace de
goutte sereine c’est-à-dire d’amaurose que Tronchin attribua à une
paralysie du nerf optique provoquée par une humeur goutteuse ...
Voici la prescription initiale du médecin genevois : Vous ferez à
l’instant acheter une brosse en chiendent à main, telle que celle dont
on brosse la tête des enfans. A partir de ce soir, avant de vous mettre
au lit, vous vous ferez frotter les jambes en commençant par les
genoux, jusqu’au bout de chaque pied. Cette friction vous rendra la
chaleur aux jambes que vous avez totalement perdue (il disait la
vérité). Vous ferez la même friction le matin ; c’est un devoir
journalier dont vous prendrez l’habitude tant que vous vivrez.
D’aujourd’hui vous cesserez tout remède, tout quinquina, tout
ipecacuhana ; vous mangerez comme à l’ordinaire en vous abstenant
de tout excès, surtout vis-à-vis des femmes. Vous coucherez dès ce
soir, les rideaux de votre lit ouverts, et au lieu d’un traversin de
plumes, vous en ferez faire un de crins qui vous suivra partout. Vous
vous couvrirez les pieds la nuit, et vous supprimerez tous les bonnets
de nuit possibles dès ce soir. Vous éviterez de fixer le grand jour, ce
qui est blanc et surtout l’eau courante. Je vous prie de ne pas venir
me voir avant trois semaines, parce qu’il faut que je voie l’effet de ces
petits moyens. Cette thérapeutique fut complétée à l’issue de la
deuxième consultation par l’ordonnance suivante, non moins
déconcertante que la première : Vous prendrez une terrine ; vous la
ferez remplir d’eau de puits, et, en sortant de votre lit, vous plongerez
la tête dedans. Vous vous promenerez ensuite cinq minutes et

21
Tronchin, H., Ibid., 376-377.


33


recommencerez cette douche trois fois… Vous prendrez cette douche
pendant trois semaines tous les jours et reviendrez me voir à pareille
22époque . Le patient se rendit chez Tronchin au jour dit : celui-ci le
considéra comme guéri mais le mit en garde contre son tempérament
sanguin qui l’exposait soit à la goutte, soit aux humeurs
hémorroïdaires. Son patient cessa le traitement, à l’exception du
régime et se considéra comme guéri. Il était vraisemblable que l’arrêt
de la quinine et de l’ipéca associé à une diététique plus rigoureuse
furent à l’origine de la guérison plus que la brosse en chiendent et les
ablutions d’eau froide.
On savait qu’en 1762, il avait soigné Charles Bonnet (1720-1793)
qui souffrait d’une baisse de l’acuité visuelle pour laquelle Tronchin
ne pouvait que recommander à son ami de ménager sa vue et tout
particulièrement son œil gauche : l’œil qui a le plus vue est le plus
puni. Sa lettre commençait ainsi : Votre modestie, Monsieur, ne vous
permettra pas d’imaginer avec quelle ardeur tout ceux qui vous
connaissent font des vœux pour la conservation de vos yeux. Tronchin
expliquait à l’illustre auteur des Considérations sur les corps
organisés que la nature prenait son tribut sur l’organe qui avait vu tant
de choses ignorées jusque là. Sa seule recommandation, c’était des
applications d’eau froide. Il renouvelait ses mises en garde : Il est aisé
de conclure de tout ceci combien il serait dangereux de faire surtout
usage de l’œil faible et de le fatiguer de quelque manière que ce
23puisse être .
En 1780, un an avant sa mort, il aurait également guéri le célèbre
dramaturge Charles Simon Favart (1710-1792) d’une tumeur
mammaire étiquetée à l’époque cancer du sein, ce qui était improbable
compte tenu de l’ordonnance qui obtint la guérison en un mois :
Prenez des carottes de Hollande, rouges, fraîchement cueillies,
ratissez-les bien, et coupez-les par morceaux, mettez-les dans un
mortier, pelez-les et réduisez-les en pâte très fine, étendez-les sur un
linge fin, que vous assujettissez sur la partie malade. Il faut que cette

22 Le Progrès médical, 1886, 2, 4, 790 -791 ; Variétés : une consultation de Tronchin, Paris
médical : la semaine du clinicien, 27 avril 1918, 195-197.
23 A.C., ., Une correspondance inédite de Tronchin, La chronique médicale, 1896, 3, 250-251.


34


partie touche immédiatement le sein et que le linge qui la comprime
soit double pour contenir de la même pâte imprégnée de son suc. Vous
mettez par dessus une serviette ou des bandelettes attachées de façon
que le cataplasme ne puisse tomber ni se déranger. Il faut renouveler
cette opération trois fois par jour : le matin à son lever, une deuxième
fois avant le dîner et le soir en se couchant. S’abstenir de toutes les
viandes, des ragoûts et de l’usage des liqueurs ; à l’exception du vin
24dont on en peut prendre modérément et bien trempé …
Son départ pour Paris en 1766 avait marqué le début d’une
nouvelle carrière qui ne se terminera que par son décès en 1781.
Tronchin, on l’a vu, prodigua ses soins à de nombreux
représentants éminents de la noblesse ou de la bourgeoisie parisiennes,
la famille d’Orléans notamment. C’était une classe sociale aimant la
bonne chère, friande des plaisirs de la vie, souvent dissipée, parfois
déréglée, voire dévoyée. Pour les amener à adopter des habitudes de
vie plus réglées et raisonnables, ses prescriptions étaient plus
formalistes que conformes aux règles de la pharmacopée
contemporaine complexe et arbitraire. Il affectionnait particulièrement
les pilules de mie de pain qu’il faisait ingérer à ses patients selon des
horaires d’une grande précision et dont il n’était pas question de
déroger : cela astreignait le malade à mettre de l’ordre dans
l’organisation de sa journée et, grâce à une rigoureuse observance, a
bénéficier d’un effet placebo indéniable mais dont on ignorait encore
tout. Cette ordonnance était assortie de conseils d’hygiène de vie et
c’était là l’essentiel de la prescription : diète, vie au plein air, exercice
physique, séjours à la campagne. Non seulement l’activité du corps
était fondamentale mais il fallait fuir tout surmenage, toute activité
désordonnée ou immodérée. Pour l’époque, c’était une nouveauté. La
médecine conventionnelle ne se préoccupait guère du mode de vie de
ses patients et se contentait le plus souvent de prescrire
d’interminables listes de substances végétales, animales, minérales
dont l’efficacité présumée était directement proportionnelle à la
quantité, l’importance de celle-ci déterminant la qualité et la

24 è Lortel J., Le cancer guéri au XVIII siècle une cure de Tronchin, Paris médical. La semaine
du praticien, 1913, 12, 797.


35

compétence du prescripteur ! Le praticien genevois devint l’homme à
la mode et les carosses faisaient la queue à sa porte. Ainsi naquit la
mode des tronchines, ces robes larges et courtes débarassées des
armatures qui rigidifiaient vertugadins et crinolines, et des souliers
plats. Les femmes pouvaient ainsi se livrer à une activité physique et
lutter contre la sédentarité. Les modistes lancèrent même une nouvelle
coiffure sur laquelle l’inoculation était figurée par un serpent, une
25massue, un soleil levant et un olivier couvert de fruits ! Tronchin
recommandait de limiter le travail intellectuel au matin, de ne pas se
livrer aux longues veilles, de se coucher tôt. Il déconseillait aux
écrivains la position assise et penchée en avant et pour cela fit
fabriquer un meuble adapté à la position debout pour l’écriture, le
bureau à la Tronchin. Il déconseillait de se calfeutrer dans les
logements et suggérait de les aérer régulièrement. Ainsi ce fut lui qui
fit ouvrir les fenêtres de Versailles jusqu’alors hermétiquement collées
26pendant l’hiver . Il mettait en garde contre les bains chauds auxquels
il attribuait la chute de l’Empire romain car témoignant de
l’amollissement des mœurs et de l’abandon des pratiques viriles. Du
reste, il recommandait aux jeunes gens la gymnastique, l’équitation et
l’escrime. Il poussait ses recommandations jusqu’à donner des
conseils qui allaient contre la mode de son temps : ainsi, il critiquait le
port de la perruque qui, selon lui, favorisait apoplexie et paralysie et il
étendait cette réprobation aux calottes de flanelles, aux coiffures trop
chaudes. Il suggérait de cirer soi-même son appartement et de scier de
temps à autre une voie de bois. Il a recommandé le massage et les
frictions abdominales en conseillant de se frotter le ventre avec de la
27serge . Enfin, il accordait la plus grande importance à la diététique,
proscrivant les nourritures trop riches et les aliments gras. Ses régimes
étaient bien codifiés : diète sans liquides ou diète sèche ; diète sans
solides ou diète froide ; diète végétarienne ; diète lactée. La meilleure
25 Derocque P., Halipre A., Helot R., Panel G., Petit P., La médecine et l’art en Normandie
Documents pour servir à l’histoire de la médecine en Normandie, Rouen, 1906, 253.
26 Baudoin Marcel, Quelques notes et appréciations sur Tronchin, Bull. Soc. franç. d’hist. de
la méd., 1909, 8, 368-369.
27 Baudoin Marcel, Ibid., 370.
36
des boissons ? C’était l’eau évidemment. Le vin ? à consommer
modérément, de préférence un bon bourgogne comme le côte de Nuits.
La bière ? Sans excès. Les alcools étaient formellement interdits. Il
déconseillait le café ou le thé chauds. Contrairement aux habitudes du
temps, il autorisait les femmes enceintes à garder une activité
physique normale et à ne rien changer à leurs habitudes d’avant leur
grossesse tout en se gardant de tomber. L’alimentation des enfants en
bas âge devait être assurée par la mère. Il était hors de question de
droguer les nouveaux-nés et de les ligoter. Il substituait à cette
contention excessive des gaines en cuir de veau comportant deux
baleines … Et l’on ne vit plus dans Paris que des enfants cuirassés à
28la Tronchin . En orthopédie, pour les déformations du rachis, il
remplaçait les appareils prothétiques de l’époque par l’extension, en
suspendant progressivement l’enfant par la tête …
Dans une lettre qu’il adressait à Rast depuis Genève le 10 octobre
1759, on pouvait lire ces lignes qui résumaient toute la doctrine et
l’éthique de Tronchin : … je bénis le ciel de pouvoir penser que je ne
suis d’aucune secte. Je ne jure que par la nature que je respecte,
parce que le Créateur dont elle est l’ouvrage, y a mis le sceau de sa
sagesse et de sa puissance. En créant le corps tel qu’il est, il ne s’est
pas contenté de faire une machine merveilleuse, mais il a voulu
qu’elle eût en elle la faculté de se conserver saine, et de se réparer
quand elle est dérangée. En assimilant les aliments, la boisson,
peutêtre même l’air, elle se conserve, en se débarassant par un mécanisme
admirable des causes matérielles qui la dérangent, elle se répare. Le
médecin sage qui voit cela admire et respecte ce mécanisme, c’est le
doigt même de Dieu, et ce n’est qu’en le respectant et en l’admirant,
qu’il apprend en tremblant à agir lui-même, qu’il parvient à découvrir
ce qu’il peut et ce qu’il doit faire, de quels moyens enfin il doit se
servir. Il tâche de s’assurer par l’observation de ce que peut l’art
pour aider, diriger, retenir ou exciter la nature, car c’est elle qui
conserve le corps sain et qui guérit le corps malade. Voilà, Monsieur,
le sommaire de ma loi … A propos des sectes il ajoutait : … je suis

28 Tronchin H., ibid., 61.


37

persuadé que la meilleure de toutes a fait plus de mal à la médecine,
29que la médecine n’a fait de bien au genre humain . Ces lignes sont
très belles. Superbe profession de foi en Dieu, bien sûr, mais aussi
dans un métier dont il eut la lucidité de comprendre les limites. Belle
leçon d’humilité d’un praticien dont les qualités humaines
transcendaient les faiblesses d’une profession tellement imparfaite en
son temps, ce dont il fut tout à fait conscient.
Premier Médecin du duc d’Orléans, il logeait au Palais Royal.
L’hostilité de ses confrères n’avait pas faibli. Bouvart, qui était un
adversaire de l’inoculation, reprochait à Tronchin de dédaigner et de
fuir ses collègues de Paris, de ne pas reconnaître leur conscience
professionnelle, leur honnêteté, leur discrétion, ajoutant avec aigreur :
Monsieur Tronchin sent peut-être à présent que ces médecins ne
méritoient pas, autant qu’il l’a cru, son indifférence & encore moins
30ses mépris ... Tronchin comprenait parfaitement leur attitude, eux
dans la routine et la scolastique, lui dans l’innovation et le
pragmatisme. Tous ses collègues ne le détestaient point. Il fut même
admis au Collège de médecins de Montpellier, à l’Académie de
Chirurgie de Paris et associé étranger des Académies des sciences de
Berlin, de Stockholm, d’Edimbourg, de Saint Petersbourg. Il
appartenait également à la Société Royale de Londres. Certes, on
l’accusait de ne soigner que les mélancoliques, les hystériques et
d’avoir une clientèle presque exclusivement féminine, mais qui
songerait de nos jours à lui reprocher de rejeter la saignée, la
èmepurgation, les lavements, l’émétique qui constituaient au XVIII
siècle l’épine dorsale de toute la thérapeutique et qui, non seulement
ne guérissaient personne, mais entraînaient des effets indésirables
parfois catastrophiques.
A Genève, les troubles sociaux amenèrent au pouvoir les
adversaires de Tronchin. Les coups de boutoir de Voltaire et de
Rousseau avaient fini par détruire la confiance entre les citoyens, par
promouvoir l’orgueil, l’irreligion et l’utopie égalitaire. Le médecin
29 Vernay, Correspondance inédite de Albert de Haller, Barthez, Tronchin, Tissot avec le Dr
Rast de Lyon, Lyon, 1856, 51.
30 (Bouvart), Ibid., 61.
38
genevois espérait que l’arrivée au pouvoir de Charles Vergennes
(1719-1787) adversaire résolu des gouvernements démocratiques
rétablirait l’ordre à Genève. De fait, la politique du ministre aboutit au
rétablissement du régime qui combattait Rousseau et Voltaire. Mais le
bon docteur Tronchin mourut au Palais-Royal, le 30 novembre 1781,
avant de voir ses idées triompher, provisoirement, dans cette patrie où
il avait tant espéré mourir. Il avait reçu des malades jusqu’au dernier
moment, consacrant deux heures par jour aux malades indigents
auxquels il remettait de l’argent pour qu’ils puissent acheter les
remèdes qu’il leur prescrivait.
Tronchin faisait passer le moral avant le physique. Voltaire disait
de lui qu’il connaissait l’âme de ses malades et Diderot qu’il fut, entre
les médecins, ce que fut Socrate entre les philosophes. Il exhortait à
fuir les passions, à faire triompher la raison, à se soumettre aux
directives divines. Ce dernier point soulignait les convictions
religieuses très profondes de Tronchin. Il incarnait avec sincérité, sans
aucune bigoterie, une piété calviniste intransigeante, rigoureuse,
moralisatrice, mais considérablement amendée par l’expérience du
praticien qui lui conférait une ouverture d’esprit et une indulgence
expliquant son succès auprès de sa clientèle. Tout dans sa personne et
dans son comportement inspirait confiance. De grande taille, savant
comme Esculape et beau comme Apollon, si l’on en croyait Voltaire,
il alliait le charme de la conversation à un esprit vif, prompt à
comprendre, rapide dans ses réparties, le ton enjoué dissimulant
parfois une incontestable autorité. Le contraste avec le langage
grandiloquent de ses confrères rendait plus évident encore la clarté de
ses explications, la franchise de ses agissements, l’humilité de sa
pratique : Je suis né aveugle, disait-il, très aveugle. Je ferai bien des
sottises, si j’ignorais que je ne puis les éviter qu’à force d’attention et
de défiance. L’erreur nous poursuit de partout et la confiance si
nécessaire au malade est souvent funeste au médecin. En 1760, il
écrivait ceci à un jeune confrère qui venait de s’installer : Dans le
genre de vie auquel vous vous êtes destiné, vous serez plus exposé que
dans tout autre à l’humeur, au caprice et à l’injustice des hommes,
car la vertu même n’en est pas à l’abri. Vous aurez sans cesse à
combattre la jalousie de vos confrères. Elle est une hydre à cent têtes


39

bien moins domptable que celle d’Hercule, si on ne peut lui opposer le
sang-froid et la sérénité que donne le contentement de soi-même. Vous
seriez bien malheureux si vous cherchiez hors de vous ce que vous ne
pouvez trouver qu’en vous-même. Faites toujours votre devoir, le
compte que vous vous en rendrez à vous même sera une source de
31contentement que l’envie et l’injustice ne peuvent pas faire tarir . Et
l’on peut affirmer qu’il fut en butte à la jalousie, à la hargne, à la
moquerie de ses confrères mais aussi à celle des caricaturistes et des
folliculaires. On lui dédia des dessins satiriques comme celui qui le
représentait dans un carrosse écrasant ses confrères ou sous les traits
d’un porteur d’eau recommandant d’en boire à satiété. Un poème
burlesque intitulé Les tronchinades l’invectivait pour qu’il regagnât
dare-dare sa patrie genevoise et débarassât Paris de son importune
présence :
Tronchin, je ris avec raison
De voir courir à ta maison
Ce tas de petites maîtresses,
Coquettes, prudes et Lutèce,
Cet essaim de blondins oisifs,
Ces idoles de leur carcasse,
Enfin tant d’hypocondres faces.
C’est moins leur confiance en toi,
Qui, dès le matin à ta porte
Conduit leur nombreuse cohorte,
Que la sotte contagion
Qu’on appelle aujourd’hui bon ton.
……………………………………
Dans un cercle avec complaisance
On étale ton ordonnance.
L’on dit : Tronchin m’a dit cela,
Tronchin par-ci, Tronchin par-là ;
Tronchin pour une défaillance
Me prescrit d’aller en Provence ;
31 Tronchin H., Ibid., 76.
40
Tronchin m’ordonne le savon,
Le foin, l’avoine, le chardon ;
Enfin Tronchin est admirable,
Délicieux, incomparable,
Auprès de lui tous nos docteurs
32Ne sont que de vrais radoteurs .
Les Tronchinades, poème grotesque en trois chants, étaient sur
toutes les lèvres : elles mettaient en scène une délégation missionnée
par la Faculté pour se débarasser de l’encombrant genevois :
Depuis que vous êtes ici,
Nous ne gagnons plus une obole.
Chez nous nous périssons d’ennui,
On vous croit comme le symbole.
…………………………………..
Vous décriez notre méthode,
La saignée et les lavements,
Qui de tout temps sont à la mode
Et sont nos premiers éléments.
……………………………………
Vous guérissez comme un apôtre,
Vous vous exprimez comme un autre
Et tout le monde vous entend ;
Vous parlez peu mais censément,
Toutes vos raisons sont sensibles,
Vos recettes intelligibles,
A l’hypocondre, au vaporeux,
Sans user d’aucun artifice,
Vous n’ordonnez, vous moquant d’eux,
Que la diète et l’exercice.
Pour peu que vous restiez encore,
Nous n’avons qu’à fermer boutique,
Car nous n’avons plus de pratique
Et nos malades n’ont plus d’or,

32 Tronchin H., Ibid., 83.


41


Puis vous n’êtes pas catholique,
Mais à cela je ne dis rien,
Est-il médecin qui se pique
33D’être seulement bon chrétien ?
Le chansonnier et auteur dramatique Charles Collé (1709-1783),
secrétaire et lecteur du duc d’Orléans pour lequel il écrivait des pièces
de théâtre licencieuses dont La partie de chasse d’Henri IV, en 1774,
fut un modèle du genre. Ami d’Alexis Piron (1689-1773), ennemi juré
de Voltaire, Collé, hypocrite personnage dissimulant sous une
bonhomie factice beaucoup d’envie et d’amertume, disait : Tronchin
fait ici la médecine comme un pirate … recevant de toutes mains,
donnant des ordonnances qui ne pouvaient faire ni bien ni mal, mais
prenant toujours les louis d’or de nos badauds, n’examinant point, ne
suivant point ses malades, les abandonnant même comme un
malhonnête homme … Il a emporté de ce pays un argent immense.
Jamais médecin n’a eu une vogue pareille, c’était une fureur, il y
34entrait du fanatisme .
Un libelle, intitulé l’Inoculation nécessaire, proclamait : Oui,
l’inoculation est ma folie ! Et je veux désormais faire inoculer mes
gens, mes chevaux, mon singe et mon perroquet. Qui pourrait nier
l’utilité d’une nouveauté apportée par un étranger, soutenue par un
académicien et reçue chez les grands ? Que cette invention ne
préserve point la vie des citoyens et les charmes du sexe, l’eussent-ils
savamment démontré, je n’en serai pas moins partisan de son auteur.
Conservateur de la beauté, il fut médecin des belles, elles firent sa
réputation, comblèrent sa fortune et décidèrent son mérite. Son nom
fameux brille encore à nos yeux sous la forme d’un noueud d’épée
élégant, d’un déshabillé leste et d’une aigrette brillante : en un mot
35 36tout ce qui était rhinocéros est devenu Tronchin .
En 1778, dans son Dictionnaire historique de la médecine, Eloy

33 Tronchin H., Ibid., 84.
34 Tronchin H., Ibid., 85.
35 Probable allusion à la rhinomania qui s’empara de la mode à la suite de la visite en 1749, en
Ile de France, de Clara, femelle rhinocéros, ramenée de Birmanie par un capitaine hollandais,
qui, pendant douze ans, l’emmena en Europe et fit ainsi fortune.
36 Delaunay Paul, Le monde médical parisien au dix-huitième siècle, Paris, 1906, 282-283.


42


reproduisait la diatribe du vieux Jean-Baptiste Louis Chomel
(17091765) contre son confrère de Genève : Ce que les historiens nous
disent des différents caractères des médecins les plus accrédités de
Rome auroit lieu de nous étonner, si nous ne voyions pas reparoître,
comme par intervalle, des hommes aussi singuliers. La postérité aura
peine à croire qu’on ait vu à Paris un médecin étranger, fort à la
mode & fort couru, qui cependant rejettait de sa méthode, saignées,
purgations, lavemens, Quinquina, Opium, Emétique, Lait, Bains, Eaux
minérales, Vésicatoires &c. Toute sa pratique se bornoit à conseiller
des frictions, du mouvement, de l’exercice, de longues promenades à
pied, l’usage du vin, de la viande froide. D’une thèse particulière
vraie, il en faisoit une trop générale, & croyoit que toute fièvre était
nécessaire à la guérison de toute maladie ; il excitoit cette fièvre,
l’allumoit, l’entretenoit par des remèdes chauds & actifs, peu ou point
de remèdes chymiques, beaucoup de cordiaux, des gommes
précieuses, de la myrrhe, de l’aloès, de la gomme ammoniaque, du
Sagapenum, des baumes, des poudres, & autres fatras de l’ancienne
médecine arabesque. Son tempérament froid influoit sans doute sur sa
conduite. Il ne croyoit jamais pouvoir assez augmenter le cours du
sang & des humeurs, pour faciliter des crises, dont il attendoit
patiemment la guérison du malade ; méthode perfide dans les
maladies aiguës, capable seulement d’amuser ceux qui s’imaginent
être malades. Aussi ne lui a-t-on vu traiter ou guérir que des femmes,
37des vaporeux & des mélancholiques .
38Condorcet (1743-1794) , au nom de l’Académie des sciences à
laquelle Tronchin appartenait, prononça l’éloge funèbre du médecin

37 Eloy, Dictionnaire historique de la médecine …, Mons, 1778, 4, 436..
38 Marie-Jacques-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet, mathématicien, philosophe
et publiciste français, était né le 17 septembre 1743 à Ribemont en Picardie. Sous la terreur,
déclaré d’arrestation comme brissotin, il se réfugia rue Servandoni chez madame Vernet,
parente des peintres du même nom. Il quitta son refuge pour ne pas compromettre celle qui
l’hébergeait, fut arrêté et se suicida en prison, le 6 avril 1794, avec le poison que lui avait
procuré son beau-frère, Cabanis (1757-1808). Il a laissé ces vers sublimes :
Ils m’ont dit, choisis d’être opresseur ou victime.
J’embrassai le malheur et leur laissai le crime.
Entré à l’Académie des sciences en 1769, il en était devenu le secrétaire perpétuel en 1773.
Pour l’Encyclopédie, il avait rédigé de nombreux articles d’économie politique. Adversaire de



43

genevois. Après avoir rappelé ses racines françaises et calvinistes, il
retraça ses études à Leyde, son amitié avec Boerhaave, son long séjour
hollandais puis son retour dans sa patrie qui précéda son installation
définitive à Paris. Il rappela son combat en faveur de
l’inoculation cette opération salutaire dont il étoit le principal Apôtre
39dans le continent , son attachement à une médecine qui soignait
l’esprit avec tact et perspicacité, et le corps avec peu de médicaments
variés mais toujours simples, rappelait Condorcet qui ajoutait : M.
40Rouelle a souvent répété qu’aucun médecin ne prescrivoit de
meilleures formules, & un tel suffrage nous dispense de tout éloge.
Beaucoup de conseils diététiques et d’hygiène de vie complétaient
cette panoplie thérapeutique. Pour Condorcet, Tronchin ne bornoit pas
ses soins à conserver la vie de ses malades, il songeoit à diminuer
pour eux les souffrances d’une convalescence lente & pénible, à leur
sauver ces infirmités longues, & quelquefois mortelles, qui sont trop
souvent l’ouvrage des remèdes trop actifs. Il savait que la douleur est
un mal plus réel que la mort elle-même, & jamais on ne le vit
employer ces ressources cruelles qui prolongent la vie de quelques
instans, pour livrer ces instans aux angoisses & aux douleurs, & qui
changent souvent en un long supplice ce dernier & paisible sommeil,
41par lequel la Nature auroit terminé la vie . L’illustre auteur de
l’Esquisse d’un tableau des progrès de l’esprit humain expliquait
l’attachement des malades pour Tronchin par le soin qu’il avait de leur
donner le sentiment d’une sincère empathie, d’un exigeant scrupule à
ne pas leur infliger de souffrances, d’un souci inflexible à les
préserver de tout péril. Il possédait au plus haut point cette intuition et
la peine de mort, il combattit l’esclavage et lutta pour l’égalité des droits. Il était partisan d’un
enseignement gratuit et universel. Son ouvrage principal fut Esquisse d’un tableau historique
des progrès de l’esprit humain, écrit dans la clandestinité et sans l’apport d’aucun document
extérieur.
39 Condorcet, Marie Jean Antoine Nicolas, Eloge de M. Tronchin, Histoire de l’Académie
royale des sciences, année 1781, 1784, 107.
40 Guillaume François Rouelle (1703-1770). Il eut Lavoisier pour élève et ses recherches sur
le salpêtre, les acides et le alcalins firent date. Il était disciple de Stahl.
41 Condorcet, Ibid., 110.
44
ce tact qui faisaient que les Médecins, comme les législateurs, ne
doivent rendre compte de leurs motifs que quand ils sont bien sûrs
42d’avoir raison . Les dernières lignes consacrées à Tronchin par
Condorcet reflétaient certainement l’opinion que le médecin et
l’honnête homme laissa chez ses contemporains et c’est grand
dommage que l’impitoyable usure du temps ne nous ait pas conservé
son souvenir : Des regrets plus honorables encore attendoient sa
mémoire, on apprit alors combien il avait été bienfaisant, une foule de
pauvres entourèrent son cercueil. Il avait regardé son état comme un
ministère d’humanité, toutes les espèces de souffrances lui
paraissoient avoir des droits à ses secours ; il donnoit avec zèle à
ceux qui éprouvoient le double malheur de la maladie & de la misère,
des soins dont sa célébrité eût pu le rendre avare, & il versoit dans
leur sein ce que la reconnoissance du riche lui prodiguoit souvent
malgré lui. Econome dans sa maison & prodigue en bienfaisance
seulement, il n’a laissé qu’une fortune médiocre, tandis que sa
pratique & son crédit eussent pu lui en procurer une immense. Mais il
s’étoit fait une grande famille de tous les infortunés qui avaient besoin
de lui, & ils ne les abandonnoit plus quand une fois il leur avoit été
43 44utile . Jean Senebier (1742-1809) confirmait cette activité charitable
(à l’époque, ce mot n’était pas galvaudé) : Tous les soirs Tronchin
recevait chez lui les pauvres, & il disoit lui-même qu’il tenoit son
bureau d’humanité. Ses parens & ses amis le voyaient avec peine
monter, malgré son âge, à des cinquième étages ; mais il leur
répondait : J’aurois bien mauvaise opinion de moi si, à mon âge, il
45falloit m’avertir de faire mon devoir .

42 Condorcet, Ibid., 112.
43 Condorcet, Ibid., 113.
44 Jean Senebier, naturaliste et écrivain suisse, naquit à Genève le 6 mai 1742. Il est mort le 22
juillet 1809. D’une famille de protestants réfugiés à Genève, il fut pasteur et bibliothécaire.
Ami du naturaliste Charles Bonnet (1720-1793), il partageait avec lui un esprit tolérant,
méthodique et précis. Il a notamment publié l’Essai sur l’art d’observer et de faire des
expériences, Genève, 1775 et une Histoire littéraire de Genève en trois volumes parus en
1786.
45 Senebier Jean, Histoire littéraire de Genève, Genève, 117 .



45





















46





























48





Publications



Le Lexicon resté sans lendemains …

Lexicon medicum in quo totius artis medicae … Amsterdam, 1732,
tel était le titre de l’ouvrage annoncé par le Journal des sçavans de
septembre 1732. Cette ébauche de dictionnaire écrite par Tronchin et
46son ami Louis de Neufville, pseudo de Louis de Jaucourt , resta
semble-t-il à l’état de projet. Il devait paraître en fascicules et le
journal donnait une analyse détaillée des huit premiers feuillets in
quarto, imprimés sur deux colonnes, les deux premières pages allant
de ACC à AEGO, les six dernières, de HOR à HYD. Suivaient
quelques articles extraits de la brochure par le journaliste comme
agate ou hydrophobie. Il précisait : Ce n’est ici qu’un Essai qu’on
donne pour sçavoir le jugement du Public, & prendre là-dessus les

46 Louis, chevalier de Jaucourt, naquit à Paris, le 27 septembre 1704 et mourut à Compiègne,
où il s’était retiré, le 3 février 1779. D’un ancienne famille bourguignonne calviniste, il fit ses
études classiques à Genève où il étudia la théologie. Puis, il se rendit à Cambridge, où il
rencontra Tronchin, pour approfondir ses connaissances en mathématiques, et, enfin, à Leyde,
pour apprendre la médecine auprès de l’illustre Boerhaave. De retour à Paris, en 1736, il mena
une vie austère consacrée à l’étude, cotoyant des gens de lettres et des femmes d’esprit :
Condillac, Montesquieu, Malesherbe, madame de Broglie, de Vassé, de Créquy. Jaucourt
joignait la finesse, l’élégance, l’érudition, à un caractère aimable et conciliant. Il savait
admirablement écrire et possédait une rare puissance de travail. Il fut un des principaux
collaborateurs de l’Encyclopédie dont il rédigea des articles consacrés à la médecine,
l’anatomie, la physiologie, la botanique et la chimie, mais également à l’astronomie, à
l’histoire ou à la politique. On devait à celui que Diderot appelait l’esclave de l’Encyclopédie,
une contribution sur deux pour les rubriques des dix derniers tomes du monumental ouvrage.
Il y plaida aussi pour l’abolition de l’esclavage, pour la liberté religieuse, pour les droits de
l’homme. Il était l’auteur d’une Histoire de la vie et des œuvres de Leibnitz. Il poursuivit seul
semble-t-il, la rédaction du projet de Lexicon medicus entamé avec Tronchin, mais le
manuscrit se serait perdu dans le naufrage du navire qui l’amenait à un imprimeur hollandais.


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