Imaginaire de la maladie au Gabon
195 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Imaginaire de la maladie au Gabon

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
195 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Dans cette étude qui décrypte les différentes conceptions de la maladie dans l'imaginaire des peuples africains du Gabon, l'auteur met en dialogue les pratiques de la médecine occidentale moderne avec celles de la médecine traditionnelle africaine. L'objectif de l'auteur est d'inciter les différents praticiens de la médecine à aborder l'être humain dans sa totalité, surtout quand il s'agit de le comprendre pour mieux le soigner.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2007
Nombre de lectures 119
EAN13 9782336256184
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’Harmattan 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @ wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2007
9782296024441
EAN : 9782296024441
Imaginaire de la maladie au Gabon

Simon-Pierre E. Mvone Ndong
Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa
Déjà parus
Claude KOUDOU (sous la direction de), Côte d’Ivoire : Un plaidoyer pour une prise de conscience africaine, 2007.
Antoine NGUIDJOL, Les systèmes éducatifs en Afrique noire. Analyses et perspectives, 2007.
Augustin RAMAZANI BISHWENDE, Ecclésiologie africaine de Famille de Dieu, 2007.
Pierre FANDIO, La littérature camerounaise dans le champ social, 2007.
Sous la direction de Diouldé Laya, de J.D. Pénel, et de Boubé Namaïwa, Boubou Hama-Un homme de culture nigérien, 2007. Marcel-Duclos EFOUDEBE, L’Afrique survivra aux afro-pessimistes, 2007.
Valéry RIDDE, Equité et mise en œuvre des politiques de santé au Burkina Faso, 2007.
Frédéric Joël AIVO, Le président de la République en Afrique noire francophone, 2007.
Albert M’PAKA, Démocratie et société civile au Congo-Brazzaville, 2007.
Anicet OLOA ZAMBO, L’affaire du Cameroun septentrional. Cameroun / Royaume - Uni , 2006.
Jean-Pierre MISSIÉ et Joseph TONDA (sous la direction de), Les Églises et la société congolaise aujourd’hui, 2006.
Albert Vianney MUKENA KATAYI, Dialogue avec la religion traditionnelle africaine, 2006.
Guy MVELLE, L’Union Africaine : fondements, organes, programmes et actions, 2006.
Claude GARRIER, Forêt et institutions ivoiriennes, 2006 Nicolas MONTEILLET, Médecines et sociétés secrètes au Cameroun, 2006.
Albert NGOU OVONO, Vague-à-l’âme, 2006.
Mouhamadou Mounirou SY, La protection constitutionnelle des droits fondamentaux en Afrique : l’exemple du Sénégal, 2006. Toumany MENDY, Politique et puissance de l’argent au Sénégal, 2006.
Claude GARRIER, L’exploitation coloniale des forêts de Côte d’Ivoire, 2006.
A Jérémy et Frantz, afin que la discussion continue
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Etudes Africaines - Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa Dedicace PRÉFACE INTRODUCTION CHAPITRE I - Médecine : la rencontre entre rationalités CHAPITRE II - L’initiation est une quête de soi CHAPITRE III - Entre deux rationalités : la cause et le sens CHAPITRE IV - Une approche scientifique de la médecine traditionnelle CHAPITRE V - La consultation : un art et une sagesse CHAPITRE VI - Les systèmes de la violence CHAPITRE VII - L’homme et l’être total CHAPITRE VIII - Médecine : « Ou bien ou bien » CONCLUSION - Croisement des rationalités BIBLIOGRAPHIE
PRÉFACE
Étonnante et admirable est la kaléidoscopique biodiversité de la nature : diversité des planètes, des étoiles et des galaxies ; diversité des espèces ; diversité des cultures et des civilisations.
Magnifique, en effet, est cette biodiversité qui permet d’affirmer qu’à chaque peuple, une culture. Et, étant donné que c’est à travers sa culture que chaque peuple élabore son ou ses systèmes de soins, n’est-il pas normal d’affirmer qu’à chaque peuple correspondent ses pratiques de soins, ses “médecines” : la médecine technologique et conventionnelle (O.M.S.), que l’Occident expansionniste a réussi à imposer au monde entier, à la faveur de ses conquêtes et les médecines traditionnelles correspondant au génie culturel des peuples qui les produisent ?
À l’orée de la Mondialisation, chaque peuple se doit d’apporter la quintessence de ses cultures comme contribution à l’élaboration d’une culture humaniste mondiale, voire interplanétaire.
Pour ce faire, chaque peuple a le devoir d’explorer, de passer au crible toutes ses médecines afin de retenir les pratiques médico-socio-sanitaires qui, en toute objectivité, rendent un service certain.
La fusion de toutes ces médecines (conventionnelle et traditionnelle) en un Système de Santé de Synthèse qui sache utiliser à bon escient chaque compétence, tel est l’idéal que l’O.M.S. propose à l’ensemble des nations en son sein réunies.
Et, lorsque chaque peuple sera arrivé à mettre au point son Système de Santé de Synthèse (la Chine semble très avancée dans ce domaine), le dialogue inter et transculturel qui, présentement, en est encore à ses balbutiements, prendra toute sa signification, toute son ampleur et toute son efficacité, notamment pour prévenir les dérives d’une mondialisation aveugle, en sauvegardant les diversités spécifiques à chaque peuple, source d’enrichissement pour toute l’humanité.
C’est pour prendre une part active à ce « dialogue des voix multiples » entre les peuples, en matière de Santé, que l’auteur invite le lecteur à une réflexion épistémologique bien nourrie sur « imaginaire de la maladie au Gabon ».
Ce discours dialectique très soutenu, dont l’auteur nous suggère, d’entrée de jeu, le ton, la teneur et le sens, nous rappelle les idées fortes suivantes :
De Socrate : « L’âme est la source de tous les maux et de tous les biens qui échoient au corps et à l’homme tout entier... C’est donc l’âme qu’il faut soigner d’abord et avant tout, si l’on veut que les parties de la tête et du reste du corps se portent bien » (Platon : Charmide).
Du Docteur E. V. Gbodossou, président de l’O.N.G. internationale PROMETRA, qui travaille à la promotion des médecines traditionnelles de par le monde : « Le tradithérapeute indigène croit à l’existence d’une force externe qui, par des évènements logiques à leur rationalité, peut engendrer ou occasionner des maladies. Cette croyance aux forces extérieures, maîtrisée par la connaissance des thérapeutes, leur permet de délivrer la personne du mal. Et, partant, l’art de guérir s’appuie sur le même cheminement qui va du diagnostic étiologique au traitement ».
De Kant : « La raison n’est pas suffisamment capable de gouverner sûrement la volonté à l’égard de ses objets et de la satisfaction de tous les besoins qu’elle-même multiplie pour une part... ».
De Tobie Nathan : Pour être efficient (donc utile à ses patients), tout thérapeute (qu’il soit conventionnel ou traditionnel) doit « aller à la rencontre de l’Autre » découvrir sa culture, en utilisant le même langage que lui (ce que facilite l’usage de sa langue spécifique), car «nous ne sommes pas seuls au monde ».
C’est au prix de cette descente au fond des racines culturelles du patient (les Peuhls diraient : « djokkerendam », c’est-à-dire : « remonter la sève ») que le thérapeute pourra « comprendre les intentions profondes du patient ».
Laissons-nous donc guider par l’auteur dans les dédales captivants de son discours dialectique : nous apprendrons, chemin faisant, comment mener à bien ce « dialogue inter et transculturel à voix multiples », afin, comme le dirait Byron Good, d’ « humaniser l’enseignement de la biomédecine, changer l’attitude des médecins, faire progresser les préoccupations sociales dans la pratique médicale, afin que la médecine devienne un domaine théorique et conceptuel autant qu’une pratique humaine ».
Chemin faisant, nous apprendrons, avec l’auteur, à “étudier la maladie dans le contexte des mondes moraux propres” à la société gabonaise et à repenser les revendications épistémologiques du bon sens de la médecine gabonaise, réalisant ainsi un véritable travail d’anthropologie médicale“, seule capable de “résister à l’emprise de la rationalité instrumentale dans l’univers de vie”.
Bonne lecture ! Dr. Gontran Maka Libreville, le 01/12/05
INTRODUCTION
Étudier les éléments interdépendants grâce auxquels s’organisent les rites et les pratiques de soin au Gabon, faire œuvre d’épistémologue et surtout s’engager dans une expérience intellectuelle qui puisse être utile aux institutions universitaires et sanitaires d’Afrique et du Gabon, tel est l’enjeu de ce livre. Cet ouvrage répond à une question philosophique essentielle ; il s’agit de la problématique de la souffrance humaine. Comment mieux prendre en charge la santé de l’homme vivant conformément aux représentations de sa tradition africaine ? Cette question permet de découvrir la véritable nature de celui à qui le médecin propose des soins ; c’est lorsque le donneur de médicaments peut bien juger l’état présent du patient qu’il apporte meilleur remède. Le travail du diagnostic implique une connaissance anthropologique dont le médecin ne saurait se passer s’il ne veut pas considérer son patient tel un simple réceptacle de ses théories ou une masse d’organes. Jean-Jacques Wunenburger note dans cette perspective que :

« La médicalisation des signes et des maux par le patient engage donc une aventure intellectuelle dont on ne mesure pas toujours les obstacles et l’impact sur l’issue de la médicalisation. Le travail d’un médecin commence donc par la recherche de l’information, manifeste, déclarée, aussi bien que celle qui est muette ou dissimulée. À certains égards le travail cognitif du médecin relève d’abord d’une enquête, qui n’a d’égale que la recherche de traces, d’indices, de signes qui ne peuvent conduire à ce qu’on cherche qu’au prix de mille précautions, ruses, détours, tests et contre-épreuves » 1 .
Ce propos nous conforte dans l’idée que l’on ne peut pas exercer la médecine de la même manière en France qu’au Gabon sous le prétexte que la science est universelle.
En s’articulant au tour de la médecine africaine, notre réflexion se présente comme une philosophie de la compréhension des maux et inscrit les acteurs de la santé dans une dynamique proactive. Cela nous permet d’envisager des programmes d’actions concrètes afin de faire avancer la santé en Afrique par la médecine traditionnelle. Une telle orientation de la pensée invite le gouvernement à prendre des précautions pour ce qui est de sa volonté de valorisation des médecines traditionnelles ; car il faut nécessairement se mettre à l’abri des délires. Les déclarations de certains supposés tradithérapeutes venant des pays amis, laissent supposer que le domaine de la médecine traditionnelle est un champ encore trop fragile. Ils ont une propension à aboutir à des positions extrêmes et cela peut faire du tort à ce qu’il y a de meilleur dans la médecine traditionnelle. La vigilance du philosophe dans ce domaine a pour intention constituante d’éviter que le système de santé ne se laisse pénétrer par des dérives qui sont incompatibles avec l’histoire de la rationalité médicale. Depuis 2005, je suis la petite voix du désert, elle signale (en prenant certains risques) que les frontières entre la rationalité et l’irrationalité deviennent étroites ; l’irrationalité est en train d’entrer dans l’académie et cela est une autre explication de la crise de l’université gabonaise. C’est particulièrement en ce qui concerne la dimension religieuse de la médecine traditionnelle que j’ai souvent exprimé, très honnêtement, un certain nombre de difficultés ; je redoute le syncrétisme. En fait, beaucoup de médecins modernistes qui pratiquent aussi la médecine traditionnelle ont des pratiques qui ne relèvent plus véritablement de la science, mais de la gnose (du terme grec gnosis). Au-delà des connaissances universitaires, ces médecins initiés prétendent être porteurs d’un savoir absolu qui fait d’eux des sages ; ils oublient que la science, notamment la médecine reste tributaire d’une histoire qui transforme ses énoncés. Toutefois, on peut aussi s’inquiéter de la diabolisation toujours possible de la religion traditionnelle par les chrétiens ou les musulmans.
De toutes les façons, il y a crise des rationalités parce qu’il y a eu une séparation entre la rationalité et la tradition par le philosophe Socrate qui a consacré une rupture irréversible avec la Tradition en introduisant la rationalité. Pourtant, on ne devrait pas opposer rationalité et tradition surtout dans ce domaine précis (la médecine), car Socrate lui-même est revenu vers la tradition moyennant un détour par la raison critique qui vient ensuite légitimer ce qu’il y a de meilleur dans la tradition. On note qu’avant de mourir Socrate demande à ses amis, d’une manière pressante, de sacrifier pour lui le coq qu’il doit à Esculape. Ce geste du père de la philosophie nous amène à rapprocher les imaginaires dans le champ de la médecine afin de nous inscrire dans la dynamique d’une véritable science en action, selon l’expression de Bruno Latour. On peut renoncer à définir la science de façon normative à partir des modalités qui ne tiennent pas compte des contextes culturels que l’exercice de la médecine implique ; c’est en tant que norme culturelle qu’il convient d’approcher toute chose pour qu’elle puisse prendre la valeur de scientificité. La consolidation des liens entre la modernité et la tradition passe par une collaboration entre les praticiens de la médecine scientiste et ceux de la médecine traditionnelle : les praticiens de la santé devraient considérer l’imaginaire de la maladie dans les cultures gabonaises et africaines. Cela devrait permettre aux institutions d’envisager la formation des personnels médicaux pour une meilleure prise en charge de la maladie dans le contexte actuel du sous-développement chronique des sociétés africaines.
Dans le cas du Gabon, la définition de la maladie et son traitement intègre la conception traditionnelle du monde ; la représentation de la maladie se conforme à un univers peuplé d’êtres visibles et invisibles, c’est-à-dire un monde régi par des forces occultes bonnes et mauvaises. D’ailleurs, cette représentation du monde est partagée par d’autres peuples d’Afrique, notamment le peuple Rwandais. Pierre Claver Rwangabo affirme que :

« Une autre cause de maladie et de désordres aussi bien physiques que psychiques à laquelle les Rwandais accordent encore actuellement, une grande importance est le mécontentement ou simplement le caprice des esprits des ancêtres que l’on appelle abazimu en kinyarwanda. Généralement, le terme abazimu est utilisé lorsque les ancêtres sont considérés comme porte-malheur ou à l’origine d’une maladie quelconque ; dans ce cas, on dit que le malade est atteint d’abazimu, surtout quand il s’agit de troubles psychiques » 2 .
La croyance populaire veut que le Gabon, pays dont la forêt s’étend sur plus de 23 millions d’hectares (85 % de la surface totale du pays), soit peuplé d’imbwiri ou ombwiri qui sont des esprits. Selon Raponda Walker, « les Mpongwè décrivent les imbwiri comme des êtres à forme humaine et longue chevelure tombant jusqu’aux épaules ; seuls ceux qui sont en relation avec eux, peuvent les voir (Père Lossedat)...Ils sont répandus dans les airs ou localisés dans les bois, les collines, les cavernes, les promontoires escarpés, les récifs, les bancs de roches ou les grandes termitières en forme de pyramide » 3 . Signalons que la récolte des plantes en vue des remèdes tient compte de cette géographie du peuplement des génies. En fait, les médecins, contrairement aux tradithérapeutes, en fonction de leur formation universitaire, ne peuvent pas entrer en contact avec ces êtres et ces forces afin de les utiliser en bien ou en mal. Les tradithérapeutes utilisent des moyens subtils permettant d’entrer en contact avec les divers mondes auxquels l’homme se rapporte ; il s’ensuit donc que dans la mentalité gabonaise les maladies n’ont pas que des causes physiques.
Pour l’homme ordinaire, elles sont la conséquence de l’utilisation malveillante des forces invisibles contre un innocent ; la rationalité seule s’avère alors infructueuse dans la recherche des solutions relatives aux problèmes de santé : on affirme l’incompétence des médecins modernistes dans certaines pathologies. La prise en compte de l’imaginaire dans la mise en évidence des causes des maladies implique nécessairement une approche du malade et non celle du médecin ou de la maladie. La particularité de cette approche est qu’elle comporte un principe déterminant, celui-ci autorise que l’on place le porteur de la maladie, lui-même, au centre de ce colloque singulier dont les participants sont : les soignants et le soigné. Désormais, le malade n’est plus à appréhender comme ce « sujet interchangeable d’une maladie ni a fortiori de le réduire à celle-ci, ni d’en faire un objet de la médecine » 4  ; il s’agit plutôt d’envisager le principe selon lequel tout malade est pris dans «son absolue singularité, autrement dit, de le considérer comme une personne unique et irremplaçable » 5 . Il est par conséquent nécessaire de placer le malade au centre de tous les enjeux thérapeutiques puisque nos analyses et nos compréhensions des phénomènes relèvent du rapport nature/culture.
C’est pour cette raison que toute approche de la médecine ou de son développement restera marquée, dans ses pratiques, par la culture du peuple pour lequel celle-ci n’est qu’une forme de manifestation culturelle. Cela justifie la dénomination de médecine traditionnelle, c’est-à-dire une médecine qui dépend des représentations mentales, religieuses et sociales, en un mot, des manifestations culturelles des personnes qui la pratiquent en dehors du monde occidental. Elle est une médecine qui traite surtout des problèmes de santé en référence à l’environnement, à l’écologie et, en cela, se rapproche de ses sources égyptiennes et de l’Afrique profonde.
Dans cette médecine, la guérison implique une action combinée des hommes et des dieux : « les Égyptiens, et en particulier le célèbre grand prêtre et architecte Imhotep, considéraient que le traitement des maladies ne pouvait résulter que d’une alliance entre les dieux et les hommes, en utilisant des recettes relevant du sacré» (Pr. Dominique Belpomme) 6 . Imhotep était, dans l’Égypte antique, le premier des grands médecins, en son temps, il était qualifié de « Supérieur des scribes du roi » et de « Chef des dentistes et des médecins ». Ces attributs collent bien au nganga hautement initié. Les nganga de la forêt gabonaise sont des prêtres, ils s’illustrent quoique oralement, dans les œuvres de l’esprit. Cette culture religieuse détermine les questions de la vie et de l’existence dans toute l’Afrique.
Cela dit, la saisie, mais aussi la détermination du normal et du pathologique devrait toujours prendre en compte les couples antagonistes : tradition et modernité, raison et imaginaire. Tout praticien doit savoir que la maladie en tant que question déterminante de l’existence ne peut se poser d’une façon neutre, c’est-à-dire indépendamment de la culture du patient. Il est, par conséquent, nécessaire d’avoir en conscience que le rapport entre science et société dépend à la fois de particularités individuelles et des représentations culturelles.
La prise en charge de la santé semble exiger de la médecine qu’elle ne procède pas exclusivement comme une science cartésienne ; le praticien devrait prendre en considération la manière de vivre et de concevoir le monde. Autrement dit, l’examen de la maladie devient une question complexe dans la mesure où elle fait appel à des pratiques socioculturelles auxquelles tout Gabonais peut recourir à l’insu du grand public. Examiner un patient revient donc à le situer dans son univers habituel en utilisant ses représentations propres ; un langage qui parle à sa conscience, d’où l’utilisation de la poésie, de la chanson, des relations sociales, des plantes, de la lumière, des animaux et tout ce qui participe de son environnement.
C’est dans l’utilisation de toutes ces catégories de la vie et de la pensée que le diagnostic étiologique, le pronostic et la prévention ont toute leur importance en thérapeutique traditionnelle gabonaise. Pour sortir de cet afro-pessimisme, en ce qui concerne la médecine, il faut commencer à la penser au-delà de sa réalisation technique afin de penser le remède comme le rapport du réel à un idéal qui s’applique à l’humanité et à l’immortalité. La philosophie de la médecine sera, à cet effet, une philosophie de l’unité et de l’identité à conquérir ; la médecine demeure justement le domaine de la conquête de soi en ce sens que le corps communie à l’âme afin que l’homme puisse coïncider avec son modèle idéal, l’Immortel ; cette projection de lui-même qui selon l’expression de Feuerbach fait que « Homo homini deus » 7 , c’est-à-dire que l’homme soit un dieu pour l’homme.
Il est donc nécessaire de bien comprendre les techniques spécifiques des tradithérapeutes gabonais pour aider les décideurs à élaborer des stratégies les plus pertinentes en vue de la construction d’un système de santé qui corresponde mieux au génie culturel des populations bantoues.
Cela dit, réfléchir avec les tradithérapeutes sur la problématique de la maladie à travers leur système de valeurs, c’est s’interroger sur les démarches de la médecine traditionnelle en vue de son utilisation dans les Soins de Santé Primaire. Malheureusement, il n’existe pas encore un cadre juridique qui montre que la médecine traditionnelle est un élément constitutif du système gabonais. Il est nécessaire d’être prudent, et même très prudent, pour ce qui est de cette intégration de la médecine traditionnelle dans le système de santé gabonais ; il est nécessaire de procéder par étape. Il est vrai que le Ministère de la Santé publique de la République gabonaise a organisé les états généraux de la santé à l’issu desquels la médecine traditionnelle a largement été valorisée. Deux préalables sont à considérer : recenser les différentes pratiques soignantes qui existent en République gabonaise et répertorier les thérapeutes qui sont compétents, du moins reconnus comme tels, dans ces pratiques. En deuxième lieu, il est nécessaire de déterminer les limites de chaque tradithérapeute en mettant en lumière les remèdes aux maladies dont il a le secret afin d’éviter le charlatanisme. Car, pour l’instant, on rencontre des tradithérapeutes qui affirment soigner toutes les maladies ; il n’est que de suivre la télévision pour se rendre compte de la supercherie de beaucoup d’entre eux. Ce travail de « purification » du corps des thérapeutes traditionnels, rendra possible l’établissement des passerelles entre la médecine moderne et la médecine traditionnelle.
Il est certes avantageux de penser à introduire la médecine traditionnelle dans le système de santé moderne à cause de la donne psychologique et culturelle qu’elle intègre dans les soins de santé, mais il faut en revanche s’inquiéter de voir apparaître l’esprit ou les esprits partout. Dans tous les cas, l’on doit garder à l’esprit que le débat ne porte pas essentiellement sur l’existence de la médecine traditionnelle, mais sur la crise de la médecine dans sa globalité. C’est une crise qui touche aussi bien « la médecine moderniste » que « la médecine traditionnelle ». C’est la prise en compte de ce croisement des rationalités qui est la condition essentielle du dialogue qui doit se mettre en route entre la médecine traditionnelle et la médecine moderniste. Le travail de la philosophie consiste à analyser les causes et les conséquences de la rationalité de la médecine moderne, une médecine qui repousse et rejette la médecine traditionnelle au motif qu’elle serait obscurantiste. Si le mépris de la médecine traditionnelle résulte de l’afro-pessimisme, état psychologique qui amène les Africains à rejeter leur propre médecine, il est néanmoins nécessaire de rappeler l’origine de cet état de chose. L’Africain a appris à se détester lui-même et à mépriser ses propres valeurs ; c’est la conséquence de l’idéologie de l’« action civilisatrice », une idéologie renforcée par le mythe de l’ « assimilation ».
Le Colonisé s’est trouvé « délogé de sa nature, non seulement au sens juridique, mais aussi au sens socioculturel, par la rupture opérée par le colonisateur, des attaches écologiques de la vie traditionnelle : le travailleur-forcé qui construit le chemin de fer Congo-Océan, l’ouvrier des chantiers qui, à coups de dynamite, abat les montagnes ou les chutes des fleuves, demeures inviolables des génies, deviennent réellement « étrangers » (alieni) à leur œuvre, étrangers sur leur propre sol ». (Elelaghe-Nze) 8 . Il va de soi que l’État doit encourager l’épanouissement des structures qui permettent d’améliorer la collaboration entre médecine moderne et médecine traditionnelle. La médecine conventionnelle, pour développer des pratiques de soins plus humaines, doit se départir de la pure technologie afin d’intégrer, dans le système de santé moderne, des déterminations spirituelles.
Dans cette perspective, la médecine n’est qu’une philosophie pratique de même que la philosophie n’est qu’une médecine de l’âme. Il en est ainsi depuis la nuit des temps et Socrate n’a fait que nous le rappeler puisque médecine et philosophie accomplissent une même activité : la guérison de l’homme en sa globalité.
Rappelons, à cet effet, les propos suivants rapportés par Socrate concernant la médecine : « Il va de même, Charmide, de cette incantation. Je l’ai apprise là-bas, à l’armée, d’un des médecins de Thraces qui se réclament de Zalmoxis, dont on dit qu’ils rendent immortel. Or ce Thrace disait que les médecins grecs avaient raison de tenir le langage que je viens de rappeler à l’instant ; mais, poursuivit-il, Zalmoxis, notre roi, qui est un dieu, affirme que de même qu’il ne faut pas entreprendre de soigner les yeux indépendamment de la tête, ni la tête indépendamment du corps, de même il ne faut pas non plus entreprendre de soigner le corps indépendamment de l’âme, et que la raison pour laquelle de nombreuses maladies échappent aux médecins grecs est qu’ils méconnaissent le tout dont il est impossible que la partie se porte bien » 9 . Ce que dit Socrate, le tradithérapeute le comprend aisément, c’est que la médecine doit privilégier l’âme dans les soins qu’elle porte au corps.
On peut dire des tradithérapeutes ce que Hérodote a pu dire des Égyptiens, il affirmait que « les Égyptiens étaient les plus religieux des hommes ». De même que la médecine égyptienne était fortement liée à la religion, de la même façon les génies jouent un rôle majeur dans la vie des praticiens traditionnels de la santé. La médecine traditionnelle a le même fondement que la pratique égyptienne de la médecine : la religion. Car, les hommes sont, ici, de véritables partenaires des dieux pour le développement et la restauration de la vie dans les organes. L’histoire de la guérison en Afrique, depuis l’Égypte antique, trouve donc sa signification la plus profonde dans la représentation de la vie post mortem ; tout tradipraticien est fondamentalement croyant et se reconnaît collaborateur de la nature.
Dès qu’une thérapeutique n’apparaît pas produire les effets escomptés, comme en Égypte antique, on utilise une formule qui appelle la pitié des génies, des esprits ou des dieux ; car on pense qu’il s’agit là des maux dont ces derniers seraient eux-mêmes les auteurs.
Le principe religieux est complètement occulté par la majorité écrasante des médecins pratiquant la technomédecine ou médecine universitaire. En fait, toute maladie impliquant l’homme dans sa globalité, exige une perspective holistique et humaniste des pratiques de soins. Ainsi, le fait que les tradithérapeutes considèrent d’abord la dimension spirituelle de l’homme est justifié par Socrate dans les propos suivants : « l’âme est la source de tous les maux et de tous les biens qui échoient au corps et à l’homme tout entier... C’est donc l’âme qu’il faut soigner d’abord et avant tout, si l’on veut que les parties de la tête et du reste du corps se portent bien » 10 . Avec Socrate, on s’aperçoit donc que la maladie est aussi en relation avec les croyances, les tabous et les interdits. La société traditionnelle admet alors que la maladie est le fait de la perturbation de l’âme (nsissime) dès lors que le sujet rompt un tabou ; la transgression des usages et des coutumes consacrés par la tradition conduit nécessairement à des maladies.
La guérison d’un tel cas de maladie n’implique pas seulement la prise des médicaments, mais aussi la purification de l’âme ; cela signifie que le système thérapeutique traditionnel gabonais n’accorde pas toute son importance à la microbiologie, à la bactériologie et surtout pas à la virologie. On n’affirme pas que les tradithérapeutes sont des ignorants parce qu’ils ne connaissent pas les causes physiques des maladies, on reconnaît tout simplement la prégnance de leur environnement socioculturel. Il importe donc de rappeler que le tradithérapeute identifie généralement trois causes pour les maladies : la transgression des tabous, l’intervention des esprits ou des ancêtres et les empoisonnements divers (y compris les fusils nocturnes).
Le pire est que, même les scientifiques croient au mysticisme ; il suffit de parler des maladies que l’on désigne sous l’appellation de fusil nocturne. C’est le cas d’un médecin acquis à cette croyance qui nous a dit que cette maladie résulte de l’impact d’un fusil mystique qu’un sorcier prépare contre un individu. Il s’agit, en fait, d’un piège mystique que le sorcier pose contre un individu qu’il déteste ; le but est de le paralyser physiquement. La maladie se développe souvent comme un cancer qui commence sous la forme d’une adénopathie et, lorsque le thérapeute pose des feuilles à l’endroit, on peut apercevoir des lésions qui sont parfois semblables à celles occasionnées par une balle. Ce cas de maladie est redouté par les populations gabonaises à tel point que le « coup de fusil nocturne » est l’une des sources d’anxiété les plus connues. Pour le Docteur Huck, « la croyance en un sortilège maléfique appelé, dans un langage imagé si cher aux peuples du Gabon, le « coup de fusil nocturne » est une action maléfique opérée à distance par une personne souvent quelconque (...) ; c’est précisément parce que tout un chacun peut être suspecté d’être l’auteur d’un maléfice que le danger est diffus et imprévisible. (...) il est appelé « coup de fusil nocturne » car il est occulte et surprend la victime dans l’obscurité de son ignorance totale de ce qui va advenir d’elle » 11 . Chez les Fang, il existe plusieurs types de fusils nocturnes ; on les désigne sous le nom éluma (ce qui est balancé, envoyé), il s’agit d’un acte de sorcellerie consistant à provoquer des maladies conçues par le vampire.
Ne pouvant pas nier objectivement la réalité de cette pathologie, nous pouvons néanmoins préciser qu’au regard de la dégradation de l’environnement plusieurs cas de maladies identifiées comme des sortilèges ne sont que des formes de cancers. En effet, l’apparition d’un cancer est sujette à deux types de facteurs qu’il convient d’indiquer ; il s’agit de facteurs exogènes, c’est-à-dire essentiellement liés à l’environnement, et les facteurs endogènes, qui sont de nature héréditaire. Dans certaines familles, y compris des familles gabonaises, il existe des gènes particuliers que l’on appelle des gènes de susceptibilité au cancer. Ceux-ci se transmettent héréditairement. Or, si l’on admet que l’albinisme est un problème héréditaire autant que l’anémie falciforme et que les albinos ont des problèmes de peau et qu’ils développent souvent des cancers de peau, il relève donc de l’irrationnel qu’on accuse les parents lorsqu’un albinos développe un cancer.
Pourtant, il nous est arrivé de constater que la mésentente entre parents qui, jusque-là vivaient en harmonie, avait commencé avec le développement d’un cancer par un membre de la famille qui était albinos ; on accusait le chef de famille d’avoir lancé un fusil nocturne au malheureux disparu.
Toutefois, il est nécessaire que les praticiens modernes connaissent les représentations que leurs patients ont des maladies afin de mieux les aider. Car, toute souffrance renvoie à des catégories culturelles relevant de plusieurs niveaux de discours ; car si tout homme se sentant malade essaie de trouver dans son environnement ce qui lui donnera la santé, il importe de rappeler que la connaissance de la maladie et des remèdes a successivement parcouru trois étapes qui s’interpénètrent. Ces étapes ou phases sont : la phase mythique, la phase empirique et la phase scientifique.
La première phase de la maladie est considérée à partir des catégories non empiriques ; les remèdes proposés par les thérapeutes ne répondent pas aux exigences de l’objectivité scientifique. L’explication que l’on donne communément à la maladie est religieuse ; ainsi qu’on peut le remarquer dans un manuel publié en 1677 par Claude Joly, évêque d’Agen. La sixième partie du texte est intitulée «De la maladie » et débute ainsi : « Demande. Pourquoi Dieu nous envoie-t-il des maladies ? Réponse. 1 — C’est pour mortifier notre corps et le rendre obéissant à l’esprit. 2 — Pour détacher de l’amour des créatures et pour nous convertir à lui. 3 — Pour nous préparer à bien mourir » 12 . Cette représentation de la maladie justifie pleinement des pratiques qui tiennent de la sorcellerie et qui reposent souvent sur des valeurs symboliques. On va utiliser des plantes psychédéliques pour pénétrer « l’intimité de l’homme » grâce à une excitation interne de la conscience ; l’iboga est l’une de ces plantes qui permettent à ses consommateurs de sculpter leur monde.
Le patient, sous l’effet de l’iboga, produit des formes pour rendre intelligible un monde explicatif de sa réalité ; le sujet échappe ainsi à la réalité présente parce qu’il a désormais la possibilité de concevoir ce qui n’est pas encore présent (son rétablissement) mais qui pourrait être. Le processus de guérison traditionnel a pour élément, non pas la raison, mais l’imagination créatrice puisque ni le patient ni le thérapeute, personne ne pense plus sous le mode de l’actualité : le corps est poussé au dépassement et est condamné à sublimer. On utilise l’imagination pour aider les malades à faire progresser leurs idées en transcendant « les limites du monde réel » ; on utilise la poudre des animaux redoutables comme des existants ; « telle fleur aux couleurs chatoyantes, au parfum suave, est sensée chasser le mal et sera créditée d’une vertu « épurative » et rajeunissante » (J. Ruffié) 13 .
La thérapie traditionnelle vient valoriser la modalité d’être au monde de l’homme ; celui-ci, selon Kant, a besoin de concevoir les choses qui, pour autant, ne sont pas, mais sont seulement possibles. Kant a dit, à cet effet, que le propre de l’entendement humain est qu’il a « besoin d’images » pour donner sens à ses concepts, pour se représenter le possible soustrait à son observation. Il dit précisément que : « Notre entendement discursif a besoin d’images (intellectus ectypus) » 14 . Les représentations symboliques jouent donc un rôle essentiel dans la thérapie traditionnelle ; la fonction symbolique permet à l’homme de construire tous ses univers de perception et de discours. Reconnaissons que les tradipraticiens sont de grands consommateurs de symboles et il est difficile de délibérer avec des gens qui ont des discours différents sur un même objet. C’est pourquoi il est nécessaire d’inviter les chercheurs à utiliser le langage et les méthodes de collecte compréhensibles par tous. C’est un enjeu épistémologique de grande importance; même si dans le fond ce qui est recherché, c’est un remède efficace, on comprend bien que les intérêts du scientifique et ceux du tradithérapeute sont différents. Le scientifique recherche la molécule qui, dans la plante, peut servir pour guérir telle ou telle maladie alors que le tradipraticien, lui, semble attribuer des vertus à des substances sans en présenter des preuves objectives. Cette attitude est particulièrement représentative dans les cercles initiatiques bwitistes.
Pour Raponda Walker, « les adeptes du Bwiti se vantent d’avoir une connaissance du Monde et des choses, plus grande, voire même infiniment plus grande que celle des autres hommes » 15 . On ne peut dire objectivement sur quoi reposent ces affirmations ; il importe donc de « définir », c’est-à-dire de « préciser les caractéristiques » de la médecine traditionnelle en tant qu’ « art de guérir ». Il s’agit de répertorier toutes les pratiques capables d’apporter une réponse « à la souffrance (...) engendrée par la maladie » : la vie n’implique-t-elle pas la souffrance et l’idée de souffrance n’est-elle pas, elle-même, l’expression d’une vie ?
Notons que la flore gabonaise est riche ; selon les chercheurs de l’Institut de Pharmacopée et de Médecine traditionnelle, elle comporte entre 6 000 et 10 000 espèces parmi lesquelles seules 2 à 3 000 espèces sont connues 16 . Or, si les scientifiques s’intéressent aux composés physiques des espèces, les populations gabonaises, elles, privilégient la dimension métaphysique. Il est alors nécessaire que l’on continue le travail amorcé par André Raponda Walker sur les Plantes utiles du Gabon afin de mieux pénétrer les représentations des plantes dans l’imaginaire des peuples du Gabon.
Sans ce travail préalable sur les représentations, aucun travail rigoureux portant sur les pratiques soignantes ne peut être pertinent ; les chercheurs seront toujours en difficulté de travailler efficacement surtout depuis que la médecine traditionnelle est devenue un enjeu financier pour une catégorie de la population. On regrette alors que les chercheurs gabonais ne soient parfois que de simples intermédiaires entre les laboratoires du monde occidental et les villageois ; ils ne peuvent pas eux-mêmes collecter les plantes sans l’aide des tradithérapeutes. Le témoignage de Bourobou-Bourobou est éloquent à plus d’un titre : « En mars 1995, il m’a été demandé de rechercher quelques plantes médicinales que l’IPHAMETRA devait envoyer par la suite à l’organisation non gouvernementale Pro-Natura basée à Paris. Ladite étude a été effectuée dans le cadre d’un protocole d’accord signé entre l’IPHAMETRA/CENAREST et Pro-Natura International. Mais un problème se posait : nous avions la liste des plantes recherchées certes ; mais comment fallait-il faire pour les retrouver dans la forêt en un temps record, à savoir en deux semaines ? Nous avons fait finalement appel aux connaissances des populations autochtones pour retrouver les plantes en question » 17 . Cet aveu du Docteur Bourobou-Bourobou nous permet de savoir que beaucoup de chercheurs ne sont que des commissionnaires ; ils ne peuvent qu’avoir recourt aux savoirs empiriques des populations autochtones quand ils sont en difficulté de trouver eux-mêmes les noms des plantes.
La pharmacopée gabonaise connaîtra ses jours de gloire à partir du moment où les savants reconnaîtront leurs limites et se mettront véritablement à l’école des villageois. Ce travail de rapprochement entre tradition et modernité exige l’investissement des chercheurs en sciences humaines et sociales. C’est de cette manière que l’on tirera profit du savoir-faire empirique des guérisseurs. On arrivera ainsi à actualiser et à traduire les connaissances empiriques détenues par les tradithérapeutes en connaissances scientifiques.
La deuxième phase de l’évolution de la médecine est empirique ; elle intéresse particulièrement la phytothérapie et l’acupuncture. Traditionnellement, l’homme reconnaît à certaines plantes une action thérapeutique. En revanche, il ne peut expliquer rationnellement pourquoi ces plantes sont-elles efficaces dans le cas spécifique de certaines maladies connues. Il est cependant regrettable de constater que l’OMS ait l’intention de valoriser que cette partie de la médecine traditionnelle occultant ainsi le symbolisme qui l’accompagne.
Cela dit, comment la prise en compte des pratiques de soins de la médecine traditionnelle peut-elle participer à la promotion de la santé dans les pays d’Afrique, notamment au Gabon ?
La réponse à ces questions requiert une analyse de la finalité des connaissances et des “compétences thérapeutiques” des guérisseurs ainsi que l’examen de la structuration interne de cette médecine.
À l’encontre de la médecine dite moderne, on pourrait dire qu’à chaque culture sa médecine. Car, à travers les pratiques thérapeutiques spécifiques à une médecine particulière, se profile toujours une identité culturelle.
C’est tout le problème de la médecine traditionnelle : elle est le lieu de l’incarnation d’un imaginaire qui, à l’analyse de ses pratiques thérapeutiques et fétichistes, permet de retrouver l’identité du peuple, sa manière de répondre à l’appel intérieur, ce sentiment qu’une source intime de l’existence s’ouvre en l’homme. À travers les pratiques de la médecine traditionnelle, du diagnostic étiologique à la thérapie, on rencontre des procédés qui permettent à l’homme de découvrir les profondeurs de son être. La médecine traditionnelle initiatique aurait donc, pour finalité, de faire vibrer l’âme humaine afin de rétablir l’harmonie interne et externe de l’initié.
Cela dit, réfléchir sur la maladie, dans le cadre de la médecine traditionnelle en Afrique en général, c’est faire oeuvre philosophique et anthropologique. Il est question précisément d’une démarche herméneutique consistant en la réappropriation des valeurs traditionnelles fondatrices de civilisations.
Parler philosophiquement de la maladie au Gabon, c’est voir comment le Gabonais se comprend lui-même et se représente l’idée de santé. Il ne faut donc pas se méprendre en supposant qu’il s’agisse dans ce livre de la promotion d’une attitude juvénile qui caractérise certains universitaires gabonais adeptes du Bwiti. Ces derniers s’imaginent qu’il suffit de s’initier au Bwiti pour fouler aux pieds et balayer d’un revers de main les principes fondamentaux des morales fondamentales chrétiennes sous le prétexte que l’Église est une institution au service de la colonisation et du capitalisme occidental. Cette attitude est aussi dangereuse que ce qu’elle dénonce ; il faut avoir peur des extrêmes et refuser de s’enfermer dans son passé. Nous avons tout intérêt à nous ouvrir vers l’avenir, mais en tenant compte de notre génie culturel. Deux écueils, sont à éviter : l’une consiste à envisager un œcuménisme qui nous empêche de trier parce qu’on pense que toutes les rationalités se valent alors que seule la rationalité scientifique permet d’envisager le progrès recherché par tous, le deuxième consiste à maintenir une distance radicale entre les pratiques médicales sans entrevoir des ponts entre elles.
Par conséquent, notre démarche est scientifique et ne vise pas le même objet que celui des « Bwitistes du développement » ; nous sommes dans la perspective du nouvel esprit scientifique et refusons de penser uniquement par élimination, sous le mode exclusif de la logique aristotélicienne. De même, nous n’envisageons pas d’opérer cette dichotomie que produisit la Négritude de Léopold Sédar Senghor entre la raison et l’émotion : « la raison est hellène et l’émotion est nègre ». Non, il n’y a pas deux espèces d’humanité, l’une qui, par souci de rigueur applique aux objets de la connaissance une logique abstraite et ne valorise que des connaissances purement quantitatives et l’autre qui se laisse engluer dans la sensibilité.
CHAPITRE I
Médecine : la rencontre entre rationalités
Il y a une instrumentalisation de la médecine ; parler des questions de santé des populations devient un moyen de battre campagne et de remporter les élections. Les candidats viennent dans les villages à la veille de toute consultation électorale pour faire un don de médicaments ou organiser les consultations médicales gratuites au bénéfice des populations qui naviguent entre la misère et la commisération le restant de l’année. Il est à craindre que la valorisation de la médecine traditionnelle soit un discours politiquement correct malgré de nombreuses agitations que l’on aperçoit du côté du Ministère de la Santé publique et de la Population.
Actuellement, la bataille est à l’intégration de la médecine traditionnelle dans le système de santé gabonais. Les savants et les initiés se retrouvent pour discuter des principes de base qui permettront de créer un corps de « médecins » traditionnels. Avant même de faire l’état des lieux des pratiques de la médecine traditionnelle et de recenser les tradithérapeutes dont les compétences sont reconnues dans des cas précis de maladie, on veut déjà mettre en place un Conseil National de l’Ordre des médecins traditionnels. La démarche en elle-même est pourtant louable, mais il faut qu’elle respecte les critères éthiques de la science, de telle sorte que ceux qui travaillent dans un tel projet demeurent neutres.
La motivation qui doit guider les chercheurs partirait d’un constat : le système de santé conventionnel ne satisfait pas encore toute la demande de santé des populations ; la politique de santé publique actuelle n’est pas efficiente. La médecine moderniste n’a pas encore trouvé son champ d’application universel ; elle ne réussit pas toujours à guérir toutes les maladies.
Ainsi, l’une des causes d’insatisfaction des patients est que cette médecine s’élabore à partir d’une analogie vie-machine et ne tient pas compte des rapports de comparaison entre organisme et nature. Cela dit, envisager l’intégration de la médecine traditionnelle dans le système de santé moderne, c’est répondre à une accusation faite à la médecine moderniste. On dit d’elle qu’elle méconnaît « les lois et les pouvoirs de la nature, qui seraient plus efficaces et plus simples que les processus thérapeutiques », qu’elle préfère «la chimie de synthèse à la chimie naturelle » (J.-J. Wunenburger) 18 . Le travail de la philosophie consiste alors à rappeler que les populations d’Afrique centrale ont un rapport particulier avec la nature.
D’ailleurs, la philosophie africaine en posant la force vitale comme identique à la notion occidentale de l’être, décide expressément de faire de la médecine une question fondamentale de la philosophie. Chez Tempels, « tout comportement du Muntu a pour référence l’être en tant que force. Et si cette force est sous-jacente, immanente à toute réalité existante dans la nature, il nous est alors possible de comprendre pour quoi l’homme noir doit être pensé comme « être de la nature ». La nature étant le topos de l’être, elle lui apparaît comme vie, la force vitale est donc une valeur suprême. Pour Tempels, « le ressort et la fin de tout effort bantou ne peuvent être que l’identification de la force vitale, sauvegarder ou augmenter la force vitale, voilà la clé et le sens profond de tous leurs usages. C’est l’idéal qui anime la vie du « muntu », c’est la seule chose pour laquelle il se trouve prêt à souffrir et à sacrifier » 19 . On comprend dès lors pourquoi la nature est l’espace de la conjuration des forces pour l’homme qui vit traditionnellement en Afrique noire » (Mvone Ndong) 20 . La médecine est par conséquent une forme de philosophie, elle est quête permanente de la force vitale et c’est en ce sens qu’elle pose la nature comme bonne, bienveillante et norme de la santé. Parce qu’ils pensaient que la nature est effectivement une norme de la santé, les Anciens la concevaient comme un vivant doté d’un pouvoir de guérison qu’ils nommaient vis medicatrix naturae.
Cela dit, poser la problématique de l’imaginaire et de la rationalité lorsqu’on est invité à questionner le champ de la médecine, c’est confronter les différentes formes de médecine en présence dans le système de santé gabonais. Le souci d’une telle interrogation justifie alors la nécessité de prendre en compte la réalité anthropologique et culturelle gabonaise en vue de déboucher sur des compositions pragmatiques.
En évitant d’exagérer et de tomber dans des contradictions logiques proches du charlatanisme, en posant un regard inquisiteur sur les pratiques de la médecine conventionnelle, on en vient à reconnaître que la médecine occidentale scientifique et technologique est souvent réduite à l’impuissance dans certains cas de maladie.
Cette limite relève des problèmes épistémologiques liés aux représentations culturelles, mais aussi aux problèmes économiques des citoyens ; le niveau de vie des gabonais étant trop élevé, l’accessibilité aux soins de santé trop onéreux est l’affaire de quelques privilégiés.
Cette situation a poussé l’État gabonais à organiser, en 2004, les « états généraux de la santé » dont la philosophie sous-jacente consistait, par ailleurs, à valoriser la liaison entre la médecine moderniste et la médecine traditionaliste.
A cette occasion, le Ministère de la Santé publique avait pris conscience du fait que la santé, en tant que question du bien-être, du mal-être, du être-bien, ne pouvait pas ne pas faire référence à plusieurs rationalités ; elle est le lieu du croisement des rationalités. Ainsi, on est comme obligé de faire appel à plusieurs modèles dans la mesure où, au-delà de la question économique et politique, il est urgent de tenir compte des représentations de la vie, des liens psychosociaux et du cosmos pour envisager une médecine de l’homme.
Au point de vue épistémologique, on veut sortir la médecine de la crise en adaptant une forme de développement qui corresponde à la réalité gabonaise ; on cherche les moyens de faire en sorte que les savoirs, les pratiques et les institutions de la médecine deviennent, effectivement, l’expression de la culture globale. Il est à rappeler que ma thèse de doctorat fournit à ce dossier des arguments qui, effectivement, permettent de renforcer le système de santé gabonais.
Cette thèse qui cherchait les moyens d’utiliser les compétences respectives des médecins et des tradithérapeutes en vue d’améliorer les programmes de prévention et de mettre en place des mesures sociales visant à assurer à chaque personne l’accès à des soins de santé de qualité avait posé la question suivante : étant donné le contexte socioculturel des populations africaines, tiraillées entre l’uniformisation néo-colonisatrice (un effet pervers de la mondialisation) et le foisonnement de leurs cultures originelles, quelle place et quelle part donner à la médecine traditionnelle dans le système de santé publique gabonais ?

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents