Les Relaxations
310 pages
Français

Les Relaxations , livre ebook

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Description

À la recherche de l'apaisement - Histoire de quelques récupérations - Le stress de la vie - L'inhibition réflexe musculaire : première solution motrice contre les effets du stress - La réponse d'apaisement : dernier niveau de la réponse anti-stress - Du simple au complexe : une organisation en boucle de rétroaction - Solutions écologiques : l'apprentissage - Quelques recettes pratiques.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 1987
Nombre de lectures 0
EAN13 9782760520493
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait



JEAN-RENÉ CHENARD
1990
Presses de l’Université du Québec
Case postale 250, Sillery, Québec G1T 2R1
L’illustration de la page couverture ainsi que celles qui débutent les chapitres
sont de Paul Ouellet.
ISBN 2-7605-0387-9
Tous droits de reproduction, de traduction
et d’adaptation réservés © 1987
Presses de l’Université du Québec
eDépôt légal — 2 trimestre 1987
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
Imprimé au Canada
À Marie-Louise et Jean
REMERCIEMENTS
Je souhaite remercier Maurice Duchesne pour avoir partagé avec moi à la
fois sa longue expérience clinique et sa méfiance innée des gadgets qui, de
plus en plus, encombrent aujourd’hui la rééducation psychomotrice. Je lui suis
spécialement redevable de la partie relative à la myothérapie. Sans le support
technique et humain de Serge Daigle, bien des activités, expérimentales ou
cliniques, mentionnées ici, n’auraient pu être réalisées. André Béland m’a
facilité un accès rapide aux banques informatisées de données ; Gisèle Caron a
assumé la recherche patiente des articles qui appuient mon argumentation.
L’initiation soigneuse de Gérard Clouté, kinésithérapeute et proche
collaborateur de Mézières, à la philosophie et aux techniques développées par
cette école, m’a ouvert les yeux sur la richesse d’une toute autre conception de
la rééducation physique. À la consommation passive des traitements et à la
dépendance des spécialistes, j’ai choisi d’opposer les facultés d’apprentissage
et d’adaptation de l’individu. Michel Odent, animé d’une préoc-
cupation semblable, mais dans le domaine de l’obstétrique, a su
m’encourager à poursuivre cette démarche. Le travail méticuleux et sans
concession du Dr Jo Godefroid, nos discussions passionnées et pas-
sionnantes m’ont permis d’affiner ce texte, de préciser et de corriger
ma pensée. Je tiens à le remercier ici tout spécialement. D’intéres-
sants échanges avec les Dr Brian Cabin, Jacques Charest, Frank
Vitaro, et Carole Fecteau m’ont permis d’enrichir le texte initial.
Marie-Josée Colibeau, psychomotricienne et spécialiste du shiatsu, a relu
attentivement la partie que j’ai consacrée à cette discipline. Une collaboration
étroite avec Philippe Gariepy et Jean Frenette, deux spécialistes de
l’audiovisuel, a donné naissance à la plupart des scénarios concernant les techniques
de relaxation, et Paul Ouellet, un artiste des « pays d’en haut », a bien voulu

10 LES RELAXATIONS
illustrer quelques-unes de mes têtes de chapitre. Yvonne Giroux, assistée de
Carole Héroux, de Gabrielle Shink et de Jeannine Roy, a déchiffré puis mis en
page le manuscrit original. Louise Labelle a su créer l’environnement
favorable à l’émergence et à la réalisation de ce projet. L’Université du Québec
en Abitibi-Témiscamingue m’a accordé son support financier durant sa
préparation.
TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION ....................................................................................... 17
CHAPITRE 1
À LA RECHERCHE DE L’APAISEMENT ............................................. 21
La quête des paradis perdus ........................................................................... 21
Le bonheur préfabriqué ................................................................................. 28
La récupération et le contrôle des potions magiques ..................................... 32
La solution écologique : de l’inhibition musculaire
réflexe à la réponse d’apaisement .................................................................. 37
CHAPITRE 2
HISTOIRE DE QUELQUES RÉCUPÉRATIONS .................................. 43
La récupération religieuse des techniques aboutissant
à la réponse d’apaisement .............................................................................. 43
Histoire réussie d’une récupération marchande :
la méditation transcendantale ........................................................................ 49
La réponse de relaxation : une vieille exclusivité
médicale ........................................................................................................ 53
Naissance et récupération d’une nouvelle sous-culture ................................. 60
12 LES RELAXATIONS
Gourous, directeurs de conscience, marchands et
thérapeutes : ces messagers et leurs messages .................................................64
Myothérapie : le contrôle des techniques déclenchant
un réflexe d’inhibition musculaire ...................................................................69
CHAPITRE 3
LE STRESS DE LA VIE ...............................................................................77
Combats ou fuis, domine ou soumets-toi .........................................................77
Le concept de stress .........................................................................................84
Les agents stresseurs ........................................................................................85
Les effets du stress ...........................................................................................85
Vers une théorie générale de « l’énergie d’adaptation » ..................................89
Stress et motricité ............................................................................................90
Attente en tension et maladies de civilisation ..................................................92
CHAPITRE 4
L’ INHIBITION RÉFLEXE MUSCULAIRE :
PREMIÈRE SOLUTION MOTRICE
CONTRE LES EFFETS DU STRESS .........................................................99
Bioénergie, yin et yang : vieux mythes et modèles
archaïques ........................................................................................................99
Le réflexe d’inhibition musculaire : sa régulation
périphérique ...................................................................................................102
Réflexe d’inhibition musculaire et mécanisme de la
douleur : l’analgésie par hyperstimulation .....................................................111
Maux de dos, aspirine musculaire et réflexe
d’inhibition ....................................................................................................116
Maux de tête, aspirine musculaire et réflexe
d’inhi118
CHAPITRE 5
LA RÉPONSE DE RELAXATION :
DEUXIÈME SOLUTION MOTRICE
CONTRE LES EFFETS DU STRESS .......................................................127
TABLE DES MATIÈRES 13
Sa régulation ..................................................................................................127
Le paramètre musculaire : maux de tête et maux de dos ...............................129
L’ hypertension artérielle ..............................................................................132
L’apprentissage du freinage parasympathique et
de la modification naturelle de la composition chimique
du sang ..........................................................................................................135
Les problématiques de l’anxiété et de l’angoisse ..........................................139
CHAPITRE 6
LA RÉPONSE D’APAISEMENT :
DERNIER NIVEAU
DE LA RÉPONSE ANTI-STRESS ............................................................149
Une réalité complexe issue de la régulation corticale ...................................149
La réponse d’apaisement, une fonction spécifique de
l’hémisphère droit ? .......................................................................................151
Les paramètres biologiques de la transcendance ...........................................154
Les états altérés de la conscience ..................................................................155
Communication analogique et langage digital ..............................................156
Une fourmilière inachevée ............................................................................157
CHAPITRE 7
DU SIMPLE AU COMPLEXE :
UNE ORGANISATION
EN BOUCLE DE RÉTROACTION ..........................................................167
Dualité cartésienne et réalité neuro-anatomique ............................................167
Les interactions neuromotrices ......................................................................169
Réductionnisme pharmacologique et solutions de rechange
écologiques .....................................................................................................173
CHAPITRE 8
SOLUTIONS ÉCOLOGIQUES :
L’APPRENTISSAGE ..................................................................................179
L’apprentissage, une question de survie .........................................................179
14 LES RELAXATIONS
Apprentissage et techniques écologiques ......................................................180
Apprendre au cerveau à guérir ......................................................................182
Apprendre, dépendre et paradoxe de la communication ...............................184
De l’apprentissage à la persuasion corporelle ...............................................186
L’école et le corps .........................................................................................188
CHAPITRE 9
QUELQUES RECETTES PRATIQUES ..................................................197
Partie I
L’analgésie par hyperstimulation : quelques recettes à propos de
l’aspirine musculaire conduisant au réflexe d’inhibition motrice ...........199
Pour la tête et la région cervicale ..................................................................199 partie cervicale et dorsale haute ........................................................205
Pour la partie dorsale basse ...........................................................................212
Quelques autres ingrédients naturels propres à faciliter le réflexe
d’inhibition musculaire ..................................................................................220
Partie II
Techniques aboutissant à la réponse de relaxation ..................................227
Une technique active dérivée de la relaxation progressive de
Jacobson ........................................................................................................228
Le training autogène de Schultz par objectifs ...............................................240
Techniques de relaxation passive dérivées du training autogène .................. 256
La rétroaction biologique musculaire ........................................................261
Généralisation et transposition de l’apprentissage : le réflexe
de tranquillité ............................................................................................262
Partie III
Les techniques aboutissant à la réponse d’apaisement ............................265
Techniques de concentration passive sur un mot simple ...............................265
Méditations sur le mot « un » ....................................................................266
Méditations sur un mantra ........................................................................267 ur une formulation issue d’un rituel religieux .....................269
Méditations sur une structure de contradiction .........................................269
Les recettes non conventionnelles .................................................................269
Généralisation et transfert de l’apprentissage ................................................271
TABLE DES MATIÈRES 15
Partie IV
L’enfant, l’école et les techniques de relaxation et d’apaisement .............272
Objectifs généraux des exercices ...................................................................272
Objectifs spécifiques ......................................................................................272
Contexte général de travail .............................................................................273
Dix questions habituelles ...............................................................................274
Évaluation de la performance de l’élève ........................................................276
Suggestions ....................................................................................................276
Exercice n° 1 : Introduction aux notions de tension et de
détente ...............................................................................277
Exercice n° 2 : Apprentissage de la relaxation des abdominaux
et des membres inférieurs ..................................................280
Exercice n° 3 : Apprentissage spécifique de la détente
musculaire : membres supérieurs .......................................282
Exercice n° 4 : Apprentissage spécifique de la détente
musculaire : le visage ........................................................284
Exercice n° 5 : Apprentissage de la détente musculaire
spécifique d’un côte du corps ............................................286
Exercice n° 6 : Initiation aux techniques conduisant à la
réponse d’apaisement 288
Fiches d’évaluation ........................................................................................292

ANNEXES .....................................................................................................297

GLOSSAIRE ................................................................................................309
INTRODUCTION
Anxiété, angoisse, problématiques motrices rattachées à des maux de dos
ou à des maux de tête, hypertension artérielle chronique : devant ces maladies
de civilisation qu’Henri Laborit attribue à l’apprentissage de « l’inhibition de
l’action », de « l’attente en tension », nous engageons ici le débat : apprendre
ou consommer ?
L’industrie pharmaceutique pousse à la consommation de potions
magiques. À cette approche, s’oppose tout un répertoire de techniques
alternatives d’autocontrôle, techniques basées sur une perspective
environnementale plus large. À défaut de toujours pouvoir contrôler les
composantes de son environnement externe l’homme peut encore, si
l’occasion lui en est laissée, apprendre à maîtriser celles de son environnement
interne. Mais les aléas des motivations individuelles viennent perturber
l’arrangement serein qui est le privilège de l’homme de laboratoire. La
médecine se méfie donc, depuis toujours, de ces apprentissages autonomes et
de leur cortège d’effets placebos et de croyances, entremêlés d’essais et
d’erreurs. La santé n’est pourtant pas une proposition à sens unique. En
partager la responsabilité avec les intervenants attitrés dans ce domaine reste
une prérogative individuelle. Ce livre tente de la déculpabiliser.
Le chapitre 1 reprend l’historique de cette recherche humaine de
l’apaisement. Hier, potions magiques et plantes hallucinogènes aidaient
l’homme à faire un bout de route sur le chemin du bonheur. En accaparant
aujourd’hui ce marché prometteur, la pharmacologie redéfinit la santé comme
un état d’adaptation total, de nirvana absolu, et offre au moins l’avantage
commercial de n’oublier personne.
18 LES RELAXATIONS
Mais la solution des comportements basés sur l’apprentissage de
l’autocontrôle existe aussi depuis longtemps. L’histoire de leur récupération
systématique par des pouvoirs en place ou des corporations fait l’objet de
chapitre 2.
Le chapitre suivant expose le « combats ou fuis », le « domine ou
soumets-toi », à la lumière de quelques travaux portant sur le stress. Le
concept « d’attente en tension », d’« inhibition de l’action » explicité par
Laborit occupe ici une part importante.
Sacrifiant à la clarté didactique, nous avons classé les « relaxations » en
trois catégories selon le niveau de leur action. Tout d’abord, objet du chapitre
4 : « l’inhibition réflexe » : aspirine musculaire favorisant l’analgésie locale
propre au rétablissement des régulations périphériques dans les cas de
désordres moteurs mineurs. Le chapitre 5 est consacré, lui, à la place centrale
qui revient à la « réponse de relaxation ». Un apprentissage long et
méthodique assurant à celui qui l’acquiert la stabilisation des principaux
paramètres physiologiques : tonus musculaire, pression artérielle, etc. Avec la
« réponse d’apaisement » décrite au chapitre 6, le méditant trouve parfois
l’ivresse gratifiante de l’extase : état certes plus facilement déchiffrable,
aujourd’hui encore, dans le langage du philosophe et du théologien que dans
celui de l’homme de science. Le chapitre 7 intègre ces trois niveaux dans un
modèle systémique plus proche du fonctionnement neuroanatomique réel.
La possibilité de l’apprentissage et de la consommation ainsi que le rôle
des approches corporelles dans le contexte social et scolaire fait l’objet du
dernier chapitre théorique.
J’ai subdivisé le chapitre 9 en quatre parties. Le lecteur y trouvera les
ingrédients nécessaires à l’auto-apprentissage de quelques techniques.
20 LES RELAXATIONS
Hélène mêle au vin le suc merveilleux d’une plante qui
bannissait la tristesse et la colère et qui amenait l’oubli de tous les
maux. Celui qui s’abreuvait de cette liqueur, ainsi préparée, eût-il à
déplorer la mort d’un père ou d’une mère, eût-il vu son propre fils
immolé par le feu, perdait le souvenir de son deuil...tel était le
charme souverain de ce baume. »
Odyssée, chap. IV.
Les efforts tentés pour restreindre la consommation de
substances narcotiques trouvent un sérieux obstacle dans l’activité de
certaines fabriques de produits chimiques ayant à leur service tout un
état major de médecins et même de philologues. Leur littérature de
propagande, sans cesse renouvelée et rédigée parfois même en latin
et citant des poèmes romains est bien faite pour influencer les
médecins et leur faire prescrire des hypnotiques nouveaux dont on
affirme sans cesse qu’ils ne sont pas toxiques et même que leur
« non-toxicité est considérable ».
Lewin [1] Les paradis artificiels, (1928).
CHAPITRE 1
À la recherche de l’apaisement
Devant la monotonie d’un environnement figé, dans une société souvent
coercitive, hommes et femmes ont pris l’habitude de s’inventer des paradis
artificiels. Drogues, alcools et potions magiques leur offrent évasion et
apaisement. Comme réponse médicale à cette demande, la consommation
actuelle de psychotropes ne traduit en fait que l’institutionnalisation moderne
d’une recherche aux racines millénaires.
LA QUÊTE DES PARADIS PERDUS
Une riche bourgeoise s’ennuie. Consulté, son médecin lui recommandera
peut-être d’aller, sous d’autres cieux, « se changer les idées ». Elle achètera
donc la promesse de l’agence de tourisme qui garantit évasion et culture dans
sa nouvelle formule de voyage organisé : « Au soleil, quinze sites historiques
en 20 jours ? » Dans ses bagages, une prescription de routine accompagne
cette recommandation : psychotropes* mineurs pour apaiser son angoisse
existentielle, bêtas bloqueurs* pour contrôler sa pression artérielle (ou son mal
de l’air), enfin quelques comprimés destinés à calmer ses maux de tête.
Et la première escale s’achève dans le sud du Texas. Au fond d’un canyon
asséché, le guide explique alors la vie difficile des Indiens pueblos, les
coutumes et les rites de ces premiers habitants du désert américain. Sous la
voûte de roche qui surplombe leur ancien abri, poussent quelques arbustes. Le
guide tend la main pour cueillir un fruit. Avec la pointe d’un couteau, il
dégage la graine : une fève du yucca. « Cette capsule rouge (figure 1 a)
contient assez de toxique pour tuer n’importe quel animal », prévient-il.
22 LES RELAXATIONS
À LA RECHERCHE DE L’APAISEMENT 23
24 LES RELAXATIONS
Il ajoute : « Les Indiens avaient coutume d’utiliser parcimonieusement cette
1substance au cours de leurs cérémonies religieuses » . Absorbée en petite
quantité, elle les aidait à trouver l’apaisement. Avant leur prochaine étape,
quelques touristes sacrifieront, eux, aux rites de la médecine moderne : sur les
chemins de l’apaisement, le Valium remplace ici avantageusement la plante du
désert.
Le soleil, au Mexique, respecte les engagements de l’agence de voyage. Il
en rajoute même. Seuls les plus déterminés escaladeront les pyramides mayas
du centre religieux et administratif de Palenque. Tout en haut, gravé dans la
2pierre de la stèle d’un des temples , un prêtre, muni d’un large porte-cigarette,
fume (photo 1). En ces temps anciens, la marijuana (figure 2A) ne faisait pas
encore partie des interdits socio-culturels. Avant qu’elle devienne l’ « herbe du
diable », toute rencontre avec les dieux l’exigeait comme préalable. Et les
fondrières de Palenque, humides et chaudes, abritent aussi, à la saison des
3pluies, un champignon étrange : le téonanacah , la « chair des dieux » (figure
1 b). Enrobé de miel à cause de son insoutenable amertume, ce champignon
magique était ingéré après les jeûnes et les sacrifices d’usage qui
accompagnaient toutes les dates importantes du calendrier religieux [2]. Les
hallucinations déclenchées servaient alors de catalyseur au dialogue des prêtres
avec les divinités du panthéon maya. Techniques hors de l’ordinaire, cadre
envoûtant, tout cela favorise la réflexion et la remise en question : ces effets,
l’« homme médecine », consulté pour sa grande sagesse par la touriste avant
son départ avait aussi su les prévoir : lorsque apparaîtront les premiers
symptômes annonçant pour bientôt un mal de tête tenace, une céphalée rebelle,
sa patiente avalera aussitôt les comprimés prescrits. Les pilules de Sancert, un
dérivé du LSD, se chargent de lui faciliter l’étape de retour. Rituels modernes
ou rituels antiques, les hallucinogènes d’aujourd’hui valent certes les
hallucinogènes d’hier.
Et, quand la jungle humide cède la place à la sécheresse du désert, les
hommes abandonnent les champignons pour se tourner vers les cactus. C’est
avec le peyotl des terres arides du plateau mexicain que les indigènes font aussi
un petit bout de chemin à la recherche des divinités, du bonheur et de
l’apaisement (figure 1 c).
1. Avec cette graine Sophora secundiflora, les Indiens préparaient un breuvage qui leur facilitait
la « danse de la fève rouge ». Cette boisson hautement toxique sera par la suite remplacée par
un hallucinogène plus spectaculaire et plus sûr, le cactus peyolt.
2. Dalle droite du temple de la croix, Palenque : ancienne cité religieuse et lieu touristique très
connu du Mexique.
3. Il s’agit du Psilocybe mexicana ou du Stropharia cubensis connu aussi des indigènes sous le
nom d’« enfant des eaux. ou « champignon de la raison supérieure ».
À LA RECHERCHE DE L’APAISEMENT 25

Machu Pichu, la cité sacrée des Incas, dernier grand moment du voyage
organisé. Le coeur s’emballe et la pression artérielle s’élève lorsque le
merveilleux côtoie l’inhabituel. Et ces Incas s’adonnaient à de si étranges
coutumes ! Ils tenaient la feuille de coca (figure 2 b) pour une friandise des
plus recherchées et en faisaient grande consommation lors de leurs cérémonies
et de leurs sacrifices [3]. Mystérieuse civilisation, angoissants moments.
Heureusement, les bêtas bloqueurs* veillent au grain : dans l’avion du retour,
ils stabiliseront tous ces paramètres physiologiques un instant désordonnés.
Consommation de potions magiques et cérémonial religieux : l’homme
crée ainsi ses propres mirages. Déjà, les contemporains d’Hérodote le Grec
s’enfermaient dans une hutte dont ils bloquaient toutes les issues. Sur des

26 LES RELAXATIONS
pierres chauffées à blanc, ils plaçaient alors une petite cuve en forme d’esquif
préalablement remplie de graines de chanvre. De la fumée odorante qui se
dégageait, ils se grisaient et s’excitaient [4]. D’autres, ailleurs, rendaient
hommage au pavot, cultivé autrefois sur les terres fécondes de l’ancienne
Égypte : « Tu possèdes les clefs du paradis, ô juste, subtil et puissant
opium ». [4]
Même lorsque la nature reste avare de cette sorte de richesse, les hommes
découvrent des propriétés inattendues à certaines substances qui leur
permettent l’exploration de ces au-delàs mystérieux transcendant la réalité
quotidienne. Dans le nord-est de l’Asie, « les Samoyedes, les Ostyaques, les
Tongouses, les Yakoutes ont découvert en quelque lointaine époque, à la fausse
4oronge (un champignon commun dans nos sous-bois), des propriétés qui leur
donnent des heures d’un état qui est pour eux le bonheur ». [5] Ce champignon
(figure 1 d), séché au soleil ou grillé sur un feu de bois, était consommé
accompagné de lait de rennes ou du jus d’une herbe sauvage. Une coutume
étrange accompagnait cette pratique.
Elle consistait à boire l’urine de ceux qui les premiers avaient
consommé cette plante. L’ingrédient actif de l’amanite, la
muscimole, est en effet le seul hallucinogène naturel qui, une fois
excrété par l’organisme, en ressort inchangé.. [5]
Même avec des ressources limitées, tous ainsi participaient à la fête ! Et la
vieille Europe s’abreuve aussi à la source des nectars reconnus. Les moines
irlandais du Moyen Âge ont pieusement recueilli mythes et vieilles légendes
épiques. Ils mentionnent tous « des chaudrons extraordinaires toujours pleins
d’une bière non moins merveilleuse ». [4] Une vraie fontaine de Jouvence.
Bien sûr, ces récipients où un liquide surnaturel ne cesse de se renouveler ne
peuvent être que la propriété des divinités. Parmi les heureux possesseurs de
ces jarres miraculeuses figurent donc le dieu Brau et sa soeur, l’inspiratrice des
bardes et des poètes. Un vase découvert dans la localité de Grundestrup a
même été signalé comme le « monument » le plus important jamais mis à jour
par les archéologues celtes. Il illustre le rôle capital que jouait dans la religion
de ces peuples le breuvage enivrant contenu dans les chaudrons sacrés.
4. L’amanite tue-mouche « Amanita muscaria », l’un des plus anciens hallucinogènes et
psychotropes dont l’homme ait fait usage en Europe.
À LA RECHERCHE DE L’APAISEMENT 27

28 LES RELAXATIONS
La tribu gauloise qui, près d’un grand brasier, boit et ripaille sous la clarté
des étoiles pour fêter le retour d’Astérix, héros des aventures d’Uderzo et
Goscinny, reste l’hommage inédit rendu par deux humoristes au culte de la
cervoise et de la potion magique. Les savantes décoctions d’un druide
transforment le gnome mal fait et rachitique en un guerrier sans peur et sans
reproche. La transformation opérée par le précieux liquide rend le héros
invincible. Quittant sa défroque d’homme, il revêt celle des dieux. Il rejoint
alors le panthéon antique où veille Bacchus, esprit du vin, des licences et de la
débauche. On le célébrait autrefois lors des bacchanales. Un vent de folie et
d’ivresses sacrées poussait alors hors des temples ses disciples déchaînés. La
fermentation mystérieuse conférait une force surnaturelle au liquide dont il
avait été fait le prophète. Ses largesses étaient louées par les hommes car le
breuvage magique entretenait chez eux le vieux mythe de leur invincibilité. Ce
nectar se chargeait de les débarrasser de l’angoisse et de l’anxiété qu’ils
éprouvaient parfois en levant les yeux : grâce à ces élixirs, ils ne risquaient
plus de voir « le ciel leur tomber sur la tête » ! Avec l’altération de leurs
facultés d’analyse, les hommes se libéraient aussi du sentiment d’impuissance
qui pouvait les étreindre dans un environnement hostile dont leur échappaient
les principaux leviers.
Le bouillon des Dieux, concocté par les anciens druides, a donc précédé de
quelques siècles les potions que mitonnent aujourd’hui nos sorciers modernes
au service des trusts pharmaceutiques. Ces derniers les justifient à partir d’une
grille culturelle où l’apaisement et le bonheur deviennent la valeur première à
promouvoir et à exploiter.
LE BONHEUR PRÉFABRIQUÉ
Car il est impératif d’être heureux : la publicité d’aujourd’hui l’exige.
Hier, la nature offrait gratuitement marijuana, champignon, peyotl, coca,
houblon, raisin. Ces plantes, échangées dans les marchés locaux, illustraient
l’étroite symbiose d’un homme avec son milieu. Avant même d’apprendre à
planter pour assurer sa subsistance, l’homme récoltait déjà pour tenter de se
prémunir contre son anxiété existentielle. À ces solutions traditionnelles s’est
substituée la réponse scientifique. Avec elle, l’illusion publicitaire : elle répand
la croyance que le bonheur s’achète comme un bien de consommation, comme
une marchandise de supermarché. Or les supermarchés étalent déjà toutes
sortes de préparations artificielles que cuisinent, dans les laboratoires
d’arrière-cour, des chimistes à la solde des grandes chaînes alimentaires.
Pourquoi le consommateur protesterait-il contre l’invasion pharmaceutique
dans la thérapeutique de ses états d’âme, quand ses tartines du matin ne

30 LES RELAXATIONS
sont plus depuis longtemps à base de blé ? Pour le rassurer, les épiciers
affirment certes à l’unisson que, dans tous les groupes de rats testés avec les
produits mis sur le marché, il n’en est pas un qui en soit mort. Il est cependant
triste de supposer que, libre de choisir entre les grains et la préparation appelée
encore pain, le rat, seul, choisirait probablement le blé. Angoissé et
contracturé, c’est ce même consommateur qui exigera tout à l’heure, de son
pharmacien, une ration de bonheur chimique. Ce dernier le délivre au moyen
de pastilles, à sucer selon le rituel prescrit. Comment ne pas souscrire à la
cohérence du système ? D’autant que, là encore, des groupes de rats auront su
faire la preuve de l’efficacité de la potion. Connaissez-vous le test du
désespoir ? Les animaux sont contraints de nager dans un étroit cylindre d’eau.
Ils ne peuvent s’en échapper s’ils adoptent une posture caractéristique
d’immobilité. Tout antidépresseur qui se respecte n’a-t-il pas démontré,
expérimentalement, son action favorable sur l’activité aquatique de ces
mammifères ?
Personne ne songe à contester l’efficacité de la médecine moderne
lorsqu’elle affronte des agents pathogènes spécifiques. Biologistes et médecins
ont remporté d’éclatantes victoires dans leur lutte contre les maladies
infectieuses. Mais la belle machine clinique se dérègle quand elle transpose ce
modèle d’intervention à des états aussi mal définis que l’anxiété et l’angoisse.
Le désespoir des rats et celui des hommes ne s’alimentent pas aux sources des
mêmes mémoires. Devant des symptomatologies aussi vagues que celles qui
entraînent la prescription par millions de doses de psychotropes mineurs, la
médecine reste d’une désarmante pauvreté thérapeutique. Ces substituts du
bonheur terminent fatalement le rituel bien ordonné de la consultation
médicale et de la demande d’aide du patient. Bien sûr, en transférant ainsi sur
les épaules du praticien les pouvoirs magiques des druides, la pharmacologie
s’accapare le marché inépuisable de la mystique. Elle redéfinit aussi la santé
selon les canons d’une nouvelle religion imposée à tous. Longtemps
considérée comme un état très relatif permettant à chacun de vaquer à ses
occupations, la santé évolue aujourd’hui vers une conception hédoniste de la
vie « où le moindre sentiment de douleur et d’angoisse est censé relever de la
maladie ». [6] Les occasions d’intervenir se multiplient. Dans les vingt
dernières années, les dépenses dans ce secteur ont augmenté aux États-Unis et
dans les principaux pays occidentaux de près de 330 % : escalade sans
précédent des coûts dont les experts ont souvent contesté les gains réels pour la
population. [7] Et au baromètre des dépenses, les besoins en potions magiques
atteignent des sommets records. Certes la médecine réduit aisément le
corps au silence ; mais elle ne sait que balbutier dans la biologie de
« l’âme ». En se proposant d’en apaiser la soif d’infini, elle contraint
toujours le buveur à tendre, avec son verre, la clé de ses projets de vie et
de ses aspirations personnelles. Elle s’oppose ainsi à son autonomie

À LA RECHERCHE DE L’APAISEMENT 31
individuelle. Or la santé peut précisément être définie comme l’aptitude à
mener de façon autonome ce projet de vie. [6] Avec la prolifération des
services et des spécialités, cette santé « en miettes » propose au patient la
poursuite d’un état irréel excluant tout déséquilibre biologique et tout
sentiment d’angoisse. Cette option offre certes un avantage : celui,
commercial, de n’épargner personne. Seuls les cadavres présentent l’état
d’adaptation total, de nirvana absolu façonné par de telles mythologies.
La prescription médicale, abandonnant le terrain sûr de la biologie, a
engendré deux types de dépendance. L’un en regard d’un médicament pour
lequel les effets d’accoutumance exigent des dosages de plus en plus
importants pour qu’il reste efficace ; l’autre, plus subtil, qui enchaîne le
patient à la volonté d’un thérapeute dans une relation de
dominationsoumission préjudiciable à l’indépendance de chacun des deux. Le patient se
voit dénier la prise en charge de sa propre réhabilitation. L’omission des
solutions de rechange écologiques le place dans l’éternelle position d’un
consommateur de produits miracles à qui l’occasion d’analyser de façon
critique les raisons et les nécessités d’une telle médication est refusée. Au
médecin, elle offre aussi une solution pharmacologique fourre-tout, sans
garantie autre que celle d’agir soit sur des symptômes soit sur la suppression
de mécanismes d’alarme. « Être en santé » demeure la possibilité pour chacun
de construire sa vie en dépit des conditions adverses [6] qui l’affectent. Les
composantes environnementales y occupent donc une place prépondérante.
Mais l’institutionnalisation de l’éducation, des loisirs, du travail a enlevé
progressivement au citoyen la maîtrise de son environnement externe. La
pharmacologie lui propose aujourd’hui de céder aussi ses droits sur son
environnement interne. Quand ils lui proposent de régulariser ses états d’âme
à l’aide des psychotropes mineurs, les trusts du rêve achèvent d’écrire pour lui
le scénario où il serait censé conserver le rôle principal. Ce rideau biologique
qui tombe sur le spectacle de ses états intérieurs consacre l’impuissance de
l’homme assisté à donner à son théâtre intime un dénouement personnel. Il
annule toute exclusivité qu’il pourrait, par ailleurs, revendiquer sur des droits
d’auteur.
Certes les occasions ne manquent pas de célébrer le culte du psychotrope,
en faisant miroiter les paradis chimiques qu’il ouvre sur ordonnance. Lorsque
l’humain analyse les contingences rapetissées de son environnement, son
cerveau logique le noie souvent dans l’angoisse et le désespoir. Les dernières
pelletées de terre emportent, avec celui qui disparaît, les illusions de tous ceux
qui restent. Que le citadin stressé qui assiste à l’effritement des valeurs et des
dogmes traditionnels qui le guidaient se console ; les promesses du paradis
scientifique et du bonheur encapsulé s’y substitueront. Des modèles
d’interventions thérapeutiques, utilisés avec succès dans la lutte contre les
maladies infectieuses, ont été ici transposés pour faire face, à l’aide d’une

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