Citations de Camus expliquées
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Description



Toute l'oeuvre d'Albert Camus

Une approche immédiate

Un auteur spécialiste
Accessible, précis et complet, ce livre propose 150 citations extraites de l'oeuvre d'Albert Camus.
Pour chacune, vous trouverez :

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  • Toute l'oeuvre d'Albert Camus


  • Une approche immédiate


  • Un auteur spécialiste



Accessible, précis et complet, ce livre propose 150 citations extraites de l'oeuvre d'Albert Camus.



Pour chacune, vous trouverez :




  • le contexte de sa rédaction ;


  • ses différentes interprétations ;


  • l'actualité de son message.




  • L'étranger


  • L'absurde ou Sisyphe


  • La révolte ou Prométhée


  • L'amour ou Némésis


  • La pensée de midi

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 07 mars 2013
Nombre de lectures 1 229
EAN13 9782212182514
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0052€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

C4 Accessible, précis et complet, ce livre propose 150 citations extraites de l’œuvre d’Albert Camus. Pour chacune, vous trouverez : le contexte de sa rédaction ; ses différentes interprétations ; l’actualité de son message. Jean-François Mattéi est professeur de philosophie grecque et de philosophie politique. Il enseigne à l’université de Nice Sophia Antipolis. Spécialiste de Camus, il lui a déjà consacré plusieurs ouvrages dont Albert Camus. De la révolte au consentement, Paris, PUF, 2010 .
Toute l’œuvre d’Albert Camus
Une approche immédiate
Un auteur spécialiste
2 Dans la collection Eyrolles Pratique Citations hindoues expliquées , Alexandre Astier Citations de culture générale expliquées , Jean-François Guédon et Hélène Sorez Citations latines expliquées , Nathan Grigorieff Citations talmudiques expliquées , Philippe Haddad Citations taoïstes expliquées , Marc Halévy Citations de Nietzsche expliquées , Marc Halévy Citations de Spinoza expliquées , Marc Halévy Citations politiques expliquées , Eric Keslassy Citations littéraires expliquées , Valérie Le Boursicaud-Podetti Citations philosophiques expliquées , Florence Perrin et Alexis Rosenbaum Citations artistiques expliquées , Michèle Ressi Citations historiques expliquées , Jean-Paul Roig
3 Jean-François Mattéi
Citations de Camus expliquées
4 Éditions Eyrolles 61, bd Saint-Germain 75240 Paris Cedex 05 www.editions-eyrolles.com
Mise en pages : Istria
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
© Groupe Eyrolles, 2013 ISBN : 978-2-212-55601-8
5 Sommaire
Prologue
Première partie : L’Étranger
Deuxième partie : L’Absurde ou Sisyphe
Troisième partie : La Révolte ou Prométhée
Quatrième partie : L’Amour ou Némésis
Cinquième partie : La Pensée de Midi
Épilogue
Index des noms
Index des notions
Bibliographie
7 « Je n’ai jamais vu très clair en moi pour finir. Mais j’ai toujours suivi, d’instinct, une étoile invisible. »
Albert Camus, Carnets , VI, 10 janvier 1950 8
9 Prologue
Le chemin d’Albert Camus était tracé dès ses premiers essais littéraires. Lors de la remise du prix Nobel de littérature, en 1957, Camus révèlera qu’il avait eu « un plan précis » pour la composition de son œuvre. Une première note, dans ses Carnets en 1947, mentionne un plan en cinq parties : l’Absurde, la Révolte, le Jugement, l’Amour déchiré, la Création corrigée ou le Système, et mentionne déjà le Premier Homme .
Une seconde note des Carnets , en 1950, réduit les cinq parties à trois cycles : « I. Le Mythe de Sisyphe (absurde). – II. Le Mythe de Prométhée (révolte). – III. Le Mythe de Némésis ». Après le thème de l’absurde, qui exprimait la « négation », venait le thème de la révolte et du « positif » avant que le cercle des cercles se ferme sur Némésis ou l’« amour ». C’est à ce dernier stade que devaient être consacrées Le Premier Homme et les autres œuvres projetées.
Pour présenter la pensée de Camus à travers ses 150 citations les plus représentatives, j’ai repris cette disposition en l’augmentant de deux thèmes. Le point de départ est la figure de L’Étranger qui hante l’œuvre du romancier. C’est sur le fond de l’étrangeté de l’existence que le cycle de l’absurde déroule ses trois romans L’Étranger, La Peste et La Chute, son essai philosophique, Le Mythe de Sisyphe , et ses deux tragédies, Caligula et Le Malentendu . L’absurde naît du divorce entre le désir humain de sens et un univers qui en est dépourvu. Seul le « silence déraisonnable du monde » répond à l’appel de l’homme qui éprouve son étrangeté sur la terre.
10 Une deuxième étape marque le moment de la révolte devant l’injustice de l’histoire qui se greffe sur l’absurdité de l’existence. L’Homme révolté, Actuelles, Chroniques algériennes et les textes politiques sur la peine de mort, la bombe d’Hiroshima, les camps de concentration soviétiques, ou la polémique avec Les Temps modernes , permettent de justifier le mouvement de la révolte. C’est à ce cycle qu’appartiennent les prises de position de Camus, si souvent mal comprises, sur la guerre qui déchirait sa terre natale d’Algérie.
La révolte, à son tour, n’est pas le dernier mot de Camus. Le terme de son itinéraire devait être la révélation de l’amour. Cet amour infini qu’il portait à une mère sourde, quasi muette et illettrée, comme celui qu’il portait à un père inconnu, culminent dans Le Premier Homme , l’ouvrage inachevé du fait de l’accident tragique du 4 janvier 1960. Il nous reste heureusement assez de textes pour approcher cet amour des hommes que Camus n’a jamais séparé de l’amour du monde.
J’ai ajouté au cycle des stades de l’existence un chapitre final sur la pensée solaire de Camus. Il l’a nommée, en reprenant une image de Nietzsche et de Valéry, la Pensée de Midi . C’est en revenant à cette inspiration méditerranéenne, dont la pensée grecque a été la source, que l’Europe dépassera le nihilisme dans lequel elle s’est enfermée. Elle redonnera alors son sens à la mesure qui est le lien éthique de l’homme et du monde.
11
13 “ Étranger, avouer que tout m’est étranger. „
Carnets , III, mars 1940
Le thème de l’étranger est le thème majeur de l’œuvre de Camus. Bien que l’auteur ne mentionne pas Das Unheimlich , l’« inquiétante étrangeté » de l’existence dont parle Freud, il fait constamment appel à cette rupture avec le monde familier qui plonge l’homme dans le malaise. Dès ses premiers textes, dans les Carnets de 1935 alors qu’il n’a que vingtdeux ans, Camus se sait voué à « la nostalgie d’une pauvreté perdue » qui lui semble « le sens vrai de la vie », mais qui lui échappe à tout moment. Son royaume, comme il l’écrit, est bien de ce monde et ne réside pas dans l’ailleurs espéré par Baudelaire, any where out of the world . Mais il éprouve l’impossibilité d’atteindre ce qui, pourtant, est en lui le plus intime, c’est-à-dire sa propre vie, comme si le sens apparent de cette vie n’apparaissait à l’homme que pour le déserter. Et cette étrangeté est celle du désert qui fascine l’Algérien qu’était Camus. Une notation du Carnet II en 1938 note que la terre est un « grand temple déserté par les dieux ». Mais si les dieux sont absents, et le sens du monde avec eux, il reste à l’homme à peupler la terre d’idoles qui reflètent sa seule image. C’est là pour Camus l’origine existentielle de l’ absurde . Il lui faut alors s’avouer à lui-même qu’en dépit de son attachement à son monde familier tout lui est étranger.
14 “ Dans un univers soudain privé d’illusions et de lumières, l’homme se sent un étranger. „
Le Mythe de Sisyphe , 1942
Camus a été fasciné par le mythe d’Ulysse qui a perdu son royaume et qui, au bout de vingt ans d’exil, veut retrouver Ithaque. Toute l’œuvre camusienne, inséparable de sa vie, est ainsi déchirée, pour reprendre le titre du dernier livre paru de son vivant, entre L’Exil et le Royaume . Dans cette sentence, l’auteur ne fait pas appel au « monde », comme à son habitude, mais au mot plus angoissant d’« univers » comme s’il voulait, de façon pascalienne, montrer la disproportion de l’homme perdu dans ce décor immense au sein duquel il se sent de trop. Le silence éternel de ces espaces infinis, éprouvé la nuit dans la ville morte de Djémila ou dans Le Désert (Noces) , lui serre le cœur et l’âme car il est sans raison et sans réplique. Si l’univers ne dit rien aux hommes de notre temps, alors que les dieux de la terre et du ciel parlaient aux Grecs, nous n’avons rien non plus à lui dire. Il en résulte que l’exil que nous ressentons est sans recours « puisqu’il est privé des souvenirs d’une patrie perdue ou de l’espoir d’une terre promise ». Nous sommes nés dans un monde qui ne nous attendait pas et nous mourrons dans un monde que nous n’avons pas compris comme si nous étions étrangers à une vie privée de lumière pour nous éclairer et d’illusion pour nous consoler. Tel est le divorce irrémédiable entre l’acteur et son décor.
15 “ Étranger à moi-même et à ce monde, armé pour tout secours d’une pensée qui se nie elle-même dès qu’elle affirme, quelle est cette condition où je ne puis avoir la paix qu’en refusant de savoir et de vivre... ? „
Le Mythe de Sisyphe , 1942
L’étrangeté que vit Camus est d’autant plus intense qu’elle se dédouble en étrangeté au monde et à soi-même. Comme le personnage du Château de Kafka, identifié par sa seule initiale, K., et présent dans l’étude sur « L’Espoir et l’Absurde », Camus est à la fois déplacé dans un monde qui ne l’attend pas, bien qu’il ait répondu à son appel, et étranger à lui-même, bien qu’il cherche à savoir qui il est. La sentence centrale du Mythe de Sisyphe est la découverte d’une étrangeté qui tient moins de l’aliénation marxiste que de la déréliction pascalienne : « Pour toujours, je serai étranger à moi-même. » S’il reste à jamais un étranger dans un monde qui est pourtant le sien, c’est paradoxalement parce que sa quête de soi l’enferme dans un labyrinthe qui ne conduit à rien d’autre qu’à ses propres impasses. Ce n’est plus Ulysse, mais Dédale qui devient le modèle de Camus ; mais ce Dédale ne trouvera jamais son fil d’Ariane. L’erreur serait de croire que la pensée puisse jouer le rôle de ce fil et conduire l’homme à sa vérité. Pourtant, dès qu’elle se met en route, elle doit affronter les contradictions du « oui » et du « non », sans que jamais l’une ne prenne l’avantage. La pensée se heurte toujours à ses propres murs.
16 “ Je ne suis pas un philosophe. Je ne crois pas assez à la raison pour croire à un système. „
Servir , 20 décembre 1945
Platon disait de Socrate qu’il était atopique , ce qui signifie en grec « privé de lieu », « étrange » et « déroutant », comme si ce décalage avoué avec la réalité était la marque du philosophe. En même temps, son ami Phèdre comparait Socrate à un « étranger » dans sa propre ville. L’étrangeté du philosophe remonte donc au commencement de la philosophie avec Platon qui a toujours pris comme porte-paroles des étrangers : Parménide d’Élée, l’Étranger d’Élée, l’Étranger d’Athènes, Timée de Locres ou Diotime l’Étrangère de Mantinée. En reconnaissant qu’il n’était pas philosophe, Camus était donc fidèle à l’appel de la philosophie qui conduit l’homme au détachement à l’égard de sa recherche. Étrange au regard de ses contemporains, le philosophe l’est d’abord à l’égard de lui-même, semblable en cela au prisonnier de la caverne qui se découvre différent du monde dans lequel il est né. Camus a vécu dans la nostalgie d’une patrie qui ne s’offrait à lui que pour se retirer. C’est une telle absence qui l’empêche de croire, comme le voudraient les philosophes de profession, à une raison législatrice qui imposerait son emprise aux choses pour ne retrouver qu’elle-même. Le philosophe peut voir dans le monde un sustema , c’est-à-dire un « accord » ; il ne doit pas succomber à l’esprit de système dont Nietzsche disait qu’il était un manque de probité.
17 “ Depuis toujours quelqu’un en moi, de toutes ses forces, a essayé de n’être personne. „
Carnets , VII, juillet 1954
C’est là le témoignage le plus bouleversant, et le plus révélateur, sur l’étrangeté de Camus. Il avoue non seulement la violence de cet emportement, mais sa permanence qui remonte à son enfance privée de père et vouée au mutisme de sa mère. Mais cette privation d’identité, pire que celle des héros de Kafka, n’est pas voulue par l’auteur qui cherche au contraire à remonter vers sa source ; et cette seule source est la mère, pourtant plongée dans un silence indéchiffrable. C’est un autre , plus profond encore que le « Je est un autre » de Rimbaud, perdu à jamais dans ses souterrains, qui essaye d’empêcher le « moi » d’être quelqu’un, et simplement de dire « je suis » ! Ulysse pouvait ruser avec le Cyclope et lui dire qu’il était Outis , « Personne », pour s’évader de la caverne de Polyphème. Mais quand personne (ne) m’habite, et que le néant m’empêche d’être moi, quelle que soit la représentation confuse que j’aie de ce « moi », je suis incapable de sortir de cet enfermement dans le vide qui me cerne de toutes parts. En dépit de Socrate, on ne peut se connaître soi-même. Et le jardin d’Eden, où chacun était soi, n’était qu’un mirage dans le désert : « Découragé par moi-même, par ma nature désertique. » ( Carnets , VIII, 18 juillet 1957).
18 “ Tout est écrit dans cette fenêtre où le ciel déverse sa plénitude à la rencontre de ma pitié. „
« L’Envers et l’Endroit », L’Envers et l’Endroit , 1937
Les cinq essais de L’Envers et l’Endroit , rédigés en 1935 et 1936, sont la matrice et, comme l’écrira Camus dans sa préface tardive de 1958, la « source unique » et le « courant invisible » de sa vie et de son œuvre. Les thèmes croisés de la pauvreté, de la mère, du silence, de l’exil et de la lumière sont déjà présents au confluent du monde que l’auteur, dans son dernier texte, « L’Envers et l’Endroit », aperçoit dans l’embrasure d’une fenêtre d’Alger par un après-midi de janvier. Étonné de sa propre présence au jardin dont il ne voit que les murs, il écrit qu’il est « en face de l’envers du monde ». Dans une première version de ce texte ( Carnets , I, janvier 1936), il utilise l’image platonicienne pour décrire sa situation : « Prisonnier de la caverne, me voici seul en face de l’ombre du monde. » Telle est l’étrangeté de l’homme : qu’il soit voué à la Caverne ou à l’Envers du monde, il pressent qu’il ne peut en atteindre l’Endroit, et savoir ce qu’il est, qu’à partir des ombres qu’un simple cadre, celui de sa fenêtre, peut lui offrir. Mais il a beau scruter le jardin de l’autre côté, il ne parvient pas à déchiffrer « le secret du monde ». « Tout est écrit » dans cette humble fenêtre qui ouvre sur l’extérieur, mais c’est pour ne trouver que soi-même, c’est-à-dire personne, au fond de l’univers.
19 “ Mais il y avait aussi la part obscure de l’être, ce qui en lui pendant toutes ces années avait remué sourdement comme ces eaux profondes qui sous la terre, du fond des labyrinthes rocheux, n’ont jamais vu la lumière du jour. „
Le Premier Homme , 1994
La caverne de Platon, revisitée par Nietzsche quand il précipitait l’homme de cavernes en cavernes sans jamais trouver d’issue, prend chez Camus le visage de l’obscurité sinon des ténèbres. Il a toujours hésité, depuis ses premiers essais littéraires, entre l’ombre et la lumière, la terre et le ciel ; Simone Weil disait, de façon mystique, « la pesanteur et la grâce ». Mais Camus n’était pas plus appelé par la grâce qu’il n’était voué à la pesanteur. Il répète sans cesse qu’il est livré à la lumière par une vocation solaire qui s’incarne dans la terre algérienne, et plus généralement méditerranéenne, pour compenser l’ombre qui alourdit sans cesse son cœur. Et cette « part obscure de l’être », qu’il compare à un réseau souterrain opaque à toute ouverture, sorte de Tartare où les Olympiens avaient refoulé les Titans, est consubstantielle à son être ou à ce qui en tient lieu. Car comment parler d’« être » chez un homme voué au « passage », comme disait Montaigne, mais un passage qui ne passe vers rien sinon vers ce qui ne verra jamais la lumière du jour ? Pourtant, on devine parfois « une lueur sourde » dans l’existence ; mais nul ne sait d’où elle vient, ni si elle reflète l’homme, le monde ou Dieu.
20 “ Je fus placé à mi-distance de la misère et du soleil. La misère m’empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l’histoire ; le soleil m’apprit que l’histoire n’est pas tout. „
Préface de L’Envers et l’Endroit , 1958
Le mouvement de la pensée camusienne, suspendu à son souffle poétique, tient à ce qu’il nomme dans le monde « balancement », « équilibre » ou « tension ». Il ne s’agit pas d’inventer un accord entre les pôles contraires de l’existence, mais de découvrir l’harmonie qui se trouve dans les choses et non dans l’homme qui la conçoit. Camus était non seulement un penseur de tempérament grec, dans la lignée d’Héraclite et de Platon, mais un penseur d’inspiration cosmique, dont le XX e siècle a été rare. Il note dans « L’Exil d’Hélène » (L’Été) que l’esprit moderne, obsédé par la ville, a amputé le monde de la nature, de la mer et des collines au point que l’on cherche en vain les paysages dans la littérature depuis Dostoïevski. Or, Camus a été placé par le monde, et non par l’histoire, à égale distance de la misère et du soleil, de l’ombre et de la lumière, en d’autres termes encore, de la mère silencieuse et du père disparu. Ce jeu de contrastes lui a appris à compenser les oppositions tranchées de l’histoire, voulues par les hommes, et du monde, imposées à l’homme. L’histoire, qui est finalement misère, laisse le mot de la fin au soleil, c’est-à-dire au monde dont Camus écrivait qu’il en faisait sa « divinité » (Préface de L’Envers et l’Endroit) .
21 “ Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : “Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.” Cela ne veut rien dire. „
L’Étranger , 1942
Les premières lignes de L’Étranger sont aussi célèbres dans le roman moderne que le « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » de La Recherche du temps perdu . Mais là où Proust regrettait que sa mère ne soit pas venue lui dire bonsoir, Camus commence son récit par un étrange désintérêt à l’annonce du décès de la mère. Meursault ne dira rien du sentiment éprouvé par cette mort, comme s’il était engourdi en lui-même. Il parle pourtant de sa « maman », et non de sa « mère », comme l’écrit le télégramme, ce qui laisse deviner la tendresse de l’enfant qu’il fut. Mais la nouvelle le laisse indifférent. Il ne s’attarde que sur la journée de la mort, hier ou aujourd’hui, pour mieux s’en détacher. « Cela ne veut rien dire. » Mais qu’est-ce qui ne veut rien dire ? Le télégramme ou le décès ? La journée d’hier ou celle d’aujourd’hui ? Et qu’importe que la mort d’une mère date d’aujourd’hui ou d’hier et l’enterrement de demain ? La mort, pour reprendre le mot d’ Hamlet que Camus cite dans Le Mythe de Sisyphe , est out of joint : elle disjoint l’homme et le monde pour occulter la lumière par l’ombre. Mais, dans L’Étranger , c’est la lumière aveuglante du soleil qui sera la cause du crime de Meursault. Un crime auquel il sera ainsi étranger tout en ayant détruit l’équilibre du jour.
22 “ Le soir dans ce pays devait être comme une trêve mélancolique. „
L’Étranger , 1942
L’Étranger est construit sur un cycle solaire qui ne laisse aucun rôle à l’histoire, c’est-à-dire à l’homme. Celui-ci, comme le personnage de Meursault, est le jouet du monde dans un sentiment tragique de la vie qui souligne la filiation grecque de Camus. Seul le destin, au couchant de la mort de la mère et de la mort du fils, est en mesure de révéler la clef de l’énigme. La première partie du récit, qui commence par la mort de la mère et s’achève sur le meurtre de l’Arabe, offre cette phrase mystérieuse : « Le soir, dans ce pays, devait être comme une trêve mélancolique » (chapitre I). Mais le soleil brûlant de l’enterrement, ajoute le narrateur, rend le paysage inhumain comme s’il annonçait le crime de Meursault. À la fin de la seconde partie, lorsque le condamné comprend qu’il va être exécuté (chapitre V), il repense pour la première fois à sa mère et répète, en écho au propos précédent : « Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où les vies s’éteignaient, le soir était comme une trêve mélancolique. » Le roman de Camus est ainsi le grand roman du déclin , déclin du jour, du monde et de la vie, au moment où l’homme, démuni dans sa révolte contre la mort qu’il a subie avec sa maman, qu’il a donnée à sa victime et qu’il va recevoir pour son crime, prend conscience qu’il a été étranger à un monde qui l’aura accueilli, mais ne l’aura pas reconnu.
23 “ La brûlure du soleil gagnait mes joues et j’ai senti des gouttes de sueur s’amasser dans mes sourcils. C’était le même soleil que le jour où j’avais enterré maman. „
L’Étranger , 1942
La scène du crime de Meursault, sur la plage déserte, est l’une des plus belles réussites du roman moderne. Le narrateur n’indique à aucun moment les raisons personnelles qui l’ont conduit, avec ses amis Raymond et Masson, à rechercher un Arabe avec lequel Raymond avait eu des mots. Meursault, ce dimanche, ne pense qu’à se promener sur la plage et ne songe pas à un règlement de compte. Mais le destin solaire veille. « Le soleil était maintenant écrasant. Il se brisait en morceaux sur le sable et sur la mer. » On comprend que La Mort heureuse , le roman non publié de Camus, ait mis en scène, non pas Meursault, mais Mersault, un personnage tissé de mer et de soleil 1 , étranger à l’histoire des hommes car il est totalement immergé dans le monde des éléments premiers, ceux de l’eau et du feu. La scène du meurtre se passe en silence, sur le fond du bruit d’une source et de la flûte d’un Arabe, et sous le regard aveugle du soleil. Et soudain, la lumière éclatante bascule dans un soleil noir : le même soleil dédié à la mort de maman se dresse comme un sacrifice pour saluer la mort de l’Arabe. Le feu tombe sur Meursault qui tire à cinq reprises sur sa victime pour comprendre qu’il a enfin détruit « l’équilibre du jour ».
24 “ Mais en même temps et pour la première fois depuis des mois, j’ai entendu distinctement le son de ma voix. Je l’ai reconnue pour celle qui résonnait déjà depuis de longs jours à mes oreilles et j’ai compris que pendant tout ce temps j’avais parlé seul. „
L’Étranger , 1942
Meursault est dans sa prison et, toujours indifférent, attend les événements. Il n’a pas perdu la notion du temps et fait appel à ses souvenirs. Un jour, il regarde son visage dans une gamelle de fer à la lucarne de sa cellule. La scène de L’Étranger reprend la scène de L’Envers et l’Endroit où l’auteur se retrouvait de l’autre côté de sa fenêtre. La nuit tombe et la lumière bascule , comme souvent chez Camus, pour évoquer une rupture brutale de la situation. C’est le monde qui décide entre l’envers et l’endroit des choses quand l’homme prend conscience de lui-même. Le prisonnier contemple son image brouillée dans la gamelle et comprend brusquement qu’il est seul depuis des mois et qu’il n’a fait que se parler à lui-même. Étranger aux hommes par son crime, il est étranger au monde par son destin. Camus croyait trouver le monde de l’autre côté d’un jardin dont il ne voyait que les murs ; il ne voyait que « lui-même au fond de l’univers ». Meursault à son tour s’aperçoit, en reconnaissant son visage qu’il relie au son de sa voix, qu’il a parlé sans cesse tout seul. Il n’aura pas franchi cette distance invisible qui le sépare des hommes et du monde : l’étranger est celui qui reste toujours seul.
25 “ Comme si cette grande colère m’avait purgé du mal, vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. „
L’Étranger , 1942
Quand Meursault reçoit la dernière visite de l’aumônier, avant son exécution, il perd d’un coup son sang-froid. Il refuse de l’appeler « mon père » et d’entendre parler de Dieu. Il explose de rage en brutalisant l’aumônier qui lui a parlé de son « cœur aveugle ». Pour la première fois, il fait état de ses sentiments profonds comme si la mort prochaine le révélait à lui-même, et il déverse « tout le fond de [son] cœur ». Meursault avait donc bien une vie intérieure, mais il ne l’a pas plus confiée à lui-même qu’il ne l’a confiée au lecteur. Que lui importe, alors que le « souffle obscur » de l’absurde l’étreint, la mort des hommes, l’amour de sa mère et le Dieu des chrétiens ? Rien n’a finalement d’importance dans une vie humaine vouée à la solitude et à la disparition, car l’espoir d’une autre vie n’a aucun sens. Sans crainte du lendemain, il se met une nouvelle fois sous le signe du monde et, s’arrachant enfin à lui-même, il s’ouvre à sa « tendre indifférence ». La nuit est bien chargée de signes, mais c’est pour lui dire qu’il n’a rien à attendre d’elle, sinon la fin du jour qui sera la fin de sa vie. Aussi Meursault, dans un dernier défi, s’adresserat-il aux hommes pour qu’ils accourent à son exécution et le laissent moins seul sur l’échafaud.
26 “ Meursault n’est donc pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d’ombres. „
Préface à l’édition universitaire américaine de L’Étranger , 1955
Camus a mis beaucoup de lui-même dans le personnage de L’Étranger . Mais le portrait du narrateur est l’inverse de celui de l’auteur comme l’envers et l’endroit de l’homme. Là où Meursault n’éprouve apparemment rien à la mort de sa mère, Camus n’a cessé d’adorer une mère silencieuse et illettrée incapable de lire ses livres. Là où Meursault refuse de reconnaître son père dans l’aumônier, Camus est à la recherche d’un père qu’il n’a pas connu. Là où Meursault semble privé de vie intérieure, Camus est en quête de son moi obscur. D’un autre côté, l’envers et l’endroit des deux hommes se relient comme en un anneau de Mœbius. Tous deux ont une nature désertique et se sentent étrangers au monde comme aux hommes. Tous deux aussi n’existent qu’à la mesure de l’indifférence du monde. Ce qui laisse un fragile espoir de trouver un sens à la vie, c’est cette tendresse que le monde, malgré tout, porte à cette créature passagère et insignifiante. Le désert lui-même, dans son aridité, semble appeler l’homme à trouver l’ombre d’une oasis et le repos d’une source. Meursault n’est donc pas un criminel ou une épave mais, à l’image de Camus, un homme pauvre, dénudé jusqu’à la chair, et qui ne connaît que la brûlure d’un soleil auquel il a sacrifié sa vie en tuant l’Arabe sans raison.
27 “ Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit soudain figée, me parut interminable. Je voulus courir et je ne bougeai pas. „
La Chute , 1956
La Chute n’est pas un roman, mais un récit dont le narrateur, Jean-Baptiste Clamence, un avocat parisien exilé à Amsterdam, livre à son interlocuteur sa vie intérieure. Là où Meursault taisait ses sentiments, Clamence dévoile cette « part obscure de l’être », autour de laquelle tournera Le Premier Homme . Nous assistons à une confession chrétienne, d’autant plus soulignée que le personnage porte le nom de Jean-Baptiste clamans in deserto (Jean, I, 23). À l’instar d’un prophète, il clame son orgueil dans le désert de l’existence comme pour effacer une faute passée. Il y a des années, alors qu’il traversait un soir un pont de Paris, il a entendu un cri à plusieurs reprises, suivi du bruit d’un corps qui tombait à l’eau. Il avait auparavant distingué la silhouette d’une femme sur le parapet sans arrêter sa route. Le silence a saisi Clamence qui est resté immobile, puis il est rentré chez lui sans prévenir personne. Des années plus tard, sur un autre pont, il entendra cette fois un rire qui le défie. Ce rire, ou son souvenir, ne le quittera plus comme une sorte de déformation du cri. Clamence n’aura pas répondu à l’appel de la femme qui se noyait pas plus que Camus ne répondra à l’appel de Dieu analogue à ce cri dans la nuit.
28 “ Je compris alors, sans révolte, comme on se résigne à une idée dont on connaît depuis longtemps la vérité, que ce cri qui, des années auparavant, avait retenti sur la Seine, derrière moi, n’avait pas cessé, porté par le fleuve vers les eaux de la Manche, de cheminer dans le monde. „
La Chute , 1956
Le Jugement dernier puis Le Cri furent les premiers titres d’un récit qui prendra finalement le nom de La Chute sur la proposition de Roger Martin du Gard. On peut difficilement négliger l’arrière-fond religieux des trois titres : le cri de Jésus abandonné sur la Croix, la chute d’Adam hors du paradis terrestre et le jugement dernier de l’homme. Les trois mots révèlent implicitement le désarroi de l’homme, sinon sa déréliction pascalienne, quand il ne répond pas à l’appel d’un être qui n’est jamais précisé. À quoi en effet l’homme est-il appelé au cours de son existence ? À la vie, à la liberté, à la justice, à l’amour du monde ou à la miséricorde de Dieu ? Le tragique de l’existence, solaire à Alger pour Camus, mais nocturne à Amsterdam pour Clamence, tient à l’impossibilité de répondre à temps à cet appel qui sourd en nous et nous révèle à nous-même. Le narrateur se résignera donc à son destin : le cri d’appel de la femme qu’il n’a pas sauvée le suivra toujours jusqu’à sa propre mort car, porté par les eaux de la Seine, il s’est amplifié à travers l’océan pour atteindre le monde lui-même et priver l’homme de son innocence initiale.
29 “ Les canaux concentriques d’Amsterdam ressemblent aux cercles de l’enfer. Ici nous sommes dans le dernier cercle. Le cercle des... [traîtres]. „
La Chute , 1956
Camus a remarquablement choisi le décor de son récit qui se passe en enfer. La ville d’Amsterdam, striée de ses canaux nocturnes, est l’exacte antithèse de la ville d’Alger, tout en courbes solaires, comme l’enfer du Nord est l’autre visage du Paradis méditerranéen. L’élément marin lui-même n’enseigne pas les mêmes leçons de vie. Les eaux de la mer algéroise, pour Camus, sont libres et vivifiantes et gardent le souvenir des premiers matins du monde aux pieds des ruines romaines. L’eau des canaux d’Amsterdam, refermés sur eux-mêmes, conduit l’homme à se livrer à son destin de mort. Comme dans le poème de Dante ( Divine comédie , chant XI), la concentration des canaux est l’image des neuf cercles de l’enfer. Car Clamence vit dans son propre enfer, ou son Enfermement, celui d’une faute éternelle qui s’est figée, comme un ricanement, dans le temps. Son récit sera donc celui de l’échec renouvelé d’une expiation de l’inexpiable, parce qu’il n’a pas su sauver cette femme qui appelait à l’aide. Il n’est pas seulement en enfer, mais dans son ultime cercle, le plus profond et le plus coupable, celui des « traîtres » à l’humanité et donc à soi-même. Camus a bien choisi son cercle : c’est celui où l’homme ne trahit pas Dieu, comme Judas, mais bien l’homme lui-même.
30 “ Existentialisme. Quand ils s’accusent on peut être sûr que c’est toujours pour accabler les autres. Des juges pénitents. „
Carnets , VIII, 14 décembre 1954
La Chute n’est pas simplement une méditation éthique sur le mal dont le cadre chrétien (Jean-Baptiste Clamence, Dante, la confession du narrateur) est volontaire. C’est un texte critique contre les faux prophètes de notre époque. Camus, en pleine querelle avec les sartriens des Temps modernes qui ont violemment attaqué L’Homme révolté , cherche à dénoncer les esprits forts qui battent leur coulpe sur la poitrine des autres. Bien que venu de la gauche syndicaliste, et restant fidèle à son idéal de solidarité, Camus récuse non seulement les croyances progressistes de la gauche existentialiste (le progrès, l’histoire, la révolution, la violence...), mais aussi la posture morale qu’elle se donne pour mieux masquer son imposture. L’avocat Clamence se définit lui-même comme un « juge pénitent », grossière déformation du véritable juge, qui fait pénitence, pour mieux juger les autres hommes à la mesure de son injustice. Clamence se met donc en accusation, mais c’est pour accuser les hommes de son impuissance dans un excès d’orgueil qui ne renvoie en définitive qu’à son propre néant. Notre temps, pour Camus, est celui où ce sont les coupables qui, pour se donner une bonne conscience, ont décidé d’accabler les innocents.
31 “ Tout serait consommé, j’aurais achevé, ni vu ni connu, ma carrière de faux prophète. „
La Chute , 1956
La chute de La Chute tient tout entière dans cette reconnaissance finale de la culpabilité du faux prophète qui a usurpé le nom de Jean-Baptiste : « Tout serait consommé. » L’avocat semble toujours s’adresser à son confident, un autre avocat parisien, qui ne dit pas un mot. Mais le lecteur devine qu’il est son double, comme le William Wilson d’Edgar Poe. Le monologue de Meursault laissait entendre qu’il y avait d’autres personnages dans L’Étranger : Marie, Raymond, Masson ou l’aumônier. Le monologue de Clamence nous révèle qu’il est seul au monde et qu’il ne parle qu’à lui-même, incapable d’échapper à son isolement. Aussi sa « passionnante confession » se termine-t-elle sur l’aveu de sa culpabilité. Comme Meursault qui, à la fin de l’ouvrage, salue à l’avance la foule qui viendra le voir mourir, Clamence imagine qu’on le décapitera et qu’on élèvera sa tête « au-dessus du peuple assemblé ». Il reprend alors les dernières paroles du Christ (Jean, XIX, 30) : consumatum est . L’ordre inéluctable du destin se retrouve comme en écho à la fin de L’Étranger , « pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul... », et dans Le Mythe de Sisyphe : « Tout est consommé, l’homme rentre dans son histoire essentielle. » Dans trois contextes différents, l’incroyant Camus laisse le dernier mot au Christ.
32 “ Je suis donc pour toute théorie qui refuse l’innocence à l’homme et pour toute pratique qui le traite en coupable. „
La Chute , 1956
Si le Christ est la figure de l’innocence, Clamence est le modèle du coupable. Un coupable qui se donne comme prophète annonçant la venue de Jésus pour mieux affirmer son innocence. La perversité de l’avocat parisien, quand il s’adresse à lui-même dans son soliloque, tient à ce qu’il renverse les rôles de l’innocent et du coupable. L’accord de Camus et de son personnage ne tient alors qu’à leur commune reconnaissance du mal qui affecte le monde. À la manière des gnostiques, Clamence répète que la création est mauvaise et que l’homme est voué à la malfaisance : il n’échappera pas aux cercles concentriques de l’enfer. De façon quasi chrétienne, Camus pense que le monde est bon et que l’homme est voué à la justice : les cercles de l’enfer ne sont que la déformation des rythmes du monde. L’homme n’est donc pas coupable du péché originel comme le répète Clamence, ce nouvel avatar du Grand Inquisiteur de Dostoïevski. Mais l’avocat, devenu juge pénitent pour régler ses comptes avec ses semblables, récuse toute innocence aux hommes et les enfonce dans une culpabilité éternelle. L’homme est coupable d’être né, c’est-à-dire d’être un homme. Dès lors la reconnaissance de cette culpabilité collective, émise par un juge qui se décrète « pénitent », permet de sauvegarder l’innocence de celui qui s’exclut de ce seul fait du monde des hommes.
33 “ Quand nous serons tous coupables, ce sera la démocratie. „
La Chute , 1956
Nouvel Inquisiteur, Jean-Baptiste Clamence travestit la malédiction biblique du péché originel en condamnation politique de la culpabilité humaine. Contre ce qu’il nomme « la loi du ciel », l’avocat invoque la loi de la démocratie qui impose que tous les hommes soient coupables du seul fait de vivre. Rousseau avait montré que « la liberté ne se maintient qu’à l’appui de la servitude » car « les deux excès » se touchent ( Contrat social , III, 15). Clamence en tire les conséquences naturelles : pour que les guides et les chefs puissent conduire les peuples, il suffit que les hommes se sentent coupables de vivre et se soumettent à la servitude. Ils n’auront qu’à se fondre dans le moule commun pour mieux échapper à la crainte de la mort. « Le mort est solitaire tandis que la servitude est collective », déclare Clamence. On peut se demander cependant si, dans ce passage, c’est Clamence qui parle ou bien Camus. Quand Platon donnait la parole à ses adversaires, Thrasymaque ou Protagoras, c’était lui qui dictait leurs propos. Qu’en est-il de Camus qui se retrouve autant dans Clamence que dans Meursault ? S’il est vrai que les extrêmes, comme les excès, se touchent, on soupçonnera que tout n’est pas faux dans les sentences de l’avocat. Comme Camus, il a compris que les hommes préfèrent vivre dans une dépendance collective où chacun est protégé, plutôt que mourir dans une liberté solitaire où chacun est abandonné.
34 “ La passion la plus forte du XX e siècle : la servitude. „
Carnets , VI, 1950
La question de la servitude est l’obsession morale et politique de Camus comme elle fut celle de La Boétie dans son discours sur la servitude volontaire. Il ne s’agit pas de l’obéissance, qui élève l’homme à la raison d’autrui, mais de la dépendance, qui soumet l’homme à la déraison des autres. L’histoire des siècles passés, en Europe et en Amérique, laissait présager la victoire de la liberté. Mais cette liberté tant vantée s’est bientôt retournée en servitude. Hegel avait déjà souligné l’identité de la liberté absolue avec la terreur absolue, en prenant l’exemple des crimes de la révolution française. Camus s’inscrit dans cette voie en soulignant l’inquiétante passion de servitude qui a conduit des peuples à se soumettre aux totalitarismes du XX e siècle avec le communisme et le fascisme. Quand il met en scène Jean-Baptiste Clamence, c’est l’intellectuel progressiste de son temps qu’il dépeint dans sa trahison de ses idéaux de justice. Camus découvre là l’une de ses étrangetés, celle qui l’a arraché à son milieu politique d’origine. Clamence n’hésite pas à reconnaître, en s’adressant à son double, c’est-à-dire à lui-même : « Vous voyez en moi, très cher, un partisan éclairé de la servitude. » Et Camus de commenter sèchement ce mot en l’appliquant aux intellectuels de gauche des Temps modernes : « Quelque chose en eux, pour finir, aspire à la servitude », Carnets , VII, 1952.
35 “ Il faut donc se choisir un maître, Dieu n’étant plus à la mode. „
La Chute , 1956
Comme Pascal, Camus est fasciné par l’abandon de l’homme. Pour le chrétien, l’abandon de Jésus est le mutisme du Père au seuil de la mort : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Pour l’incroyant, l’abandon de l’homme est le silence du Père au seuil de la vie. Et comme Nietzsche, qui était son autre maître, Camus a toujours été troublé par la disparition de Dieu. Le Fils de Dieu est mort dans le monde ancien ; c’est maintenant Dieu le Père qui meurt dans le monde moderne. Toute l’histoire humaine est donc marquée par le retrait des dieux grecs et la disparition du Dieu chrétien. Que reste-t-il alors à l’homme qui éprouve son étrangeté dans un monde où il ne reconnaît pas son visage ? Si je suis seul sur le théâtre de l’existence, devant un faux décor dénué d’arrière-fond, privé de tout passé et de tout avenir, il me faut trouver un substitut à Celui qui n’est plus là pour m’engendrer et me guider. Car comment pourrais-je m’engendrer et me guider alors que je ne suis pas l’auteur de mon existence ni l’ordonnateur de ma mort ? C’est là tout le sens de la vie humaine, compris comme son orientation et sa signification : « il faut donc se choisir un maître », pour échapper au néant, et attacher ses pas à celui qui a pris la place de Dieu. Car l’homme, comme la nature, a horreur du vide.
36 “ Et il était mort inconnu sur cette terre où il était passé fugitivement, comme un inconnu. „
Le Premier Homme , 1994
La première partie du roman posthume de Camus a pour titre « Recherche du Père ». Il commence par la naissance du fils, Jacques Cormery, dans une cantine pauvre d’Algérie, une nuit de pluie. Le mari et la femme, un médecin et un vieil Arabe, une femme arabe et la patronne de la cantine, tiennent lieu de rois Mages. Car toute naissance, dans l’imaginaire de Camus, est la naissance du Christ : aussi l’enfant portera-t-il les mêmes initiales, J. C. Mais le père de Jacques mourra à la guerre, comme celui de Camus, et l’enfant sera toute sa vie à la recherche du Père pour devenir un fils. Quarante ans plus tard, c’est un adulte qui se rend au cimetière de Saint-Brieuc, loin du ciel algérien, pour se recueillir sur la tombe d’un père qu’il n’a pas connu. Ce sera l’expérience la plus bouleversante de Camus, sans doute la matrice de sa sensibilité, qui se grave dans une unique scène : l’homme dont Jacques Cormery regarde la tombe, mais c’est bien d’Albert Camus qu’il s’agit, cet homme qui avait été son père était plus jeune que lui. Comme dans la tragédie, le temps est désarticulé puisque le fils se découvre plus âgé que ce « père cadet ». Le père inconnu, qui l’avait engendré à son image, n’aura été qu’un mort inconnu passant sans s’attarder sur une terre inconnue pour laisser une inscription oubliée dans un cimetière étranger.
37 “ Enfants sans Dieu ni père, les maîtres qu’on nous proposait nous faisaient horreur. Nous vivions sans légitimité. „
Le Premier Homme , 1994
Camus a transposé dans sa vie personnelle l’expérience de sa génération qui, après les deux guerres mondiales, s’est retrouvée sans héritage moral autre que celui du nihilisme. La mort du Père, consécutive à la mort de Dieu dévoilée par l’insensé de Nietzsche (« Requiem æternam Deo » : Le Gai savoir , § 125), a contraint les Européens auxquels s’identifiait Camus à quitter le monde méditerranéen, à douter de leurs principes éthiques, religieux ou spirituels, tout en se dotant, comme Jean-Baptiste Clamence, d’une bonne conscience de façade. Plus de Dieu, mais des juges pénitents ; plus de Père, mais des Fils parricides ; plus de Patrie, mais des Nations sanguinaires ; plus de Maîtres, mais des Idéologues forcenés. Nous ne vivons pas le « temps des Assassins » de Rimbaud, mais le temps des Insensés qui ont décapité le sens. « Soleil cou coupé », tranchait brutalement Apollinaire à la fin du premier poème d’ Alcools . L’astre solaire aboli, le monde perd son équilibre natif et ne livre plus aucune légitimité aux hommes. Il n’y a plus désormais de véritables maîtres et ceux qui en prennent le masque, celui des « maîtres-penseurs », seront des traîtres à leurs principes. Qu’ils aient penché à droite ou à gauche, du côté du fascisme ou du côté du stalinisme, les juges pénitents auront été des maîtres impénitents qui ont défiguré le visage de l’homme.
38 “ Nous sommes les premiers hommes – non pas ceux du déclin comme on le crie dans les journaux mais ceux d’une aurore indécise et différente. „
Le Premier Homme , 1994
Le thème de l’aurore, cher à Nietzsche (« Il y a tant d’aurores qui n’ont pas encore lui », enseigne le Rig-Veda au frontispice d’ Aurore ) recoupe celui de la naissance de l’homme chez Camus. Il emprunte également au Nietzsche du Zarathoustra la figure du « dernier homme », celui qui amenuise tout et ne voit dans l’étoile solaire qu’un clignement d’œil complice. Mais Camus renverse l’image. Si le dernier homme est celui du nihilisme parce que, après la mort de Dieu et la perte du Père, plus rien n’a de sens en dehors de la disparition du monde, le « premier homme » est celui qui peut recommencer la création initiale. Il ne s’agit pas, pour Camus, de se complaire dans un nihilisme du déclin, que son temps avait mis à la mode, mais de se risquer à créer un nouveau commencement. Influencé par saint Augustin, auquel il consacra son Diplôme d’études supérieures de philosophie, Camus voit l’homme comme cet initium qui a été créé pour qu’il initie une action dans le temps en faisant usage de sa liberté. Ce thème reviendra à son tour comme un leitmotiv dans l’œuvre d’Hannah Arendt qui sera très proche de celle de Camus. Le Premier Homme, celui qui n’aura donc pas été un Fils, comme le fut Camus, deviendra par la force de la volonté un créateur de monde dans la lueur indécise, mais différente, d’une nouvelle aurore.
39 “ [Je ressens] la même angoisse sacrée que sur les flancs de la montagne de Delphes où le soir produit le même effet, fait surgir des temples et des autels. Mais sur la terre d’Afrique, les temples sont détruits. „
Le Premier Homme , 1994
Il y a deux crépuscules, celui du matin, lorsque l’aurore apparaît, et celui du soir, après le coucher du soleil. La première lueur est celle de la naissance du monde qui s’extrait victorieusement des ombres de la nuit, comme dans les mythes archaïques ; la seconde, plus diffuse et plus nostalgique, car il s’y mêle un sentiment d’abandon, est celle de la fin du monde et de l’effacement des dieux. Ils se sont retirés dans leur nuit et, avec eux, se sont éteintes les dernières traces des anciennes civilisations. Camus a ressenti dans sa chair et dans son âme cette « angoisse sacrée » du retrait des dieux comparable à l’angoisse du surgissement de leurs temples. Mais il n’est plus temps de prier les Olympiens sur les autels de la Grèce, car le monde qu’ils nous ont offert est révolu à jamais. Le sanctuaire de Delphes n’est plus qu’une ruine frémissante de silence, et, sur la terre tardive d’Afrique, les temples grecs ne livrent que quelques colonnes muettes. Devant ce passé révolu, où se déploie l’imagination du poète, l’homme est envahi par un sentiment d’étrangeté qui ne renvoie plus à l’être, mais au néant. Avec le sacré, l’homme s’éteint quand une civilisation ne peut plus édifier un monde pour dissiper son angoisse de vivre.
40 “ Mais ce sont des dieux de jouissance ; ils remplissent, puis ils vident. „
Préface aux Îles de Jean Grenier, 1958
La présence des dieux païens, à Delphes, Olympie ou Tipasa, ne compense à aucun moment l’absence du dieu chrétien pour Camus. Telle est l’énigme du divin que les Grecs identifiaient au monde naturel : non seulement il ne répond pas à l’attente infinie de l’homme, mais il ne le remplit de sa jouissance que pour la supprimer bien vite. Dans son essai sur Les Îles de Jean Grenier, qu’il découvrit à vingt ans et qui le renforça dans sa vocation littéraire, Camus avouait déjà que, élevé hors des religions traditionnelles, il ne manquait pourtant pas de dieux. « Le soleil, la nuit, la mer », sans oublier la terre natale, suffisaient à combler son désir de vie.

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