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De l'indifférence au temple, au forum, au foyer - Essai de philosophie pratique

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Description

Chaque progrès fait dans la sphère des idées religieuses s’est affirmé, jusqu’à nos jours, par une forme particulière du culte. En doit-il être toujours de même ? C’est ce que nous rechercherons plus tard. Pour le moment, nous prenons les cultes tels qu’ils sont, et nous poursuivons l’indifférence chez ceux qui les pratiquent. En nous plaçant à ce point de vue, nous n’avons pas à nous occuper de la valeur de telle ou telle religion, à discuter avec les croyants qui puisent leur ferveur dans une conviction sincère, à juger les incrédules dont la dévotion apparente a pour mobile un intérêt caché.Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.

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EAN13 9782346029259
Langue Français

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Exrait

À propos de Collection XIX
Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…
Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIX e , les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
Félix-Charles Henneguy
De l'indifférence au temple, au forum, au foyer
Essai de philosophie pratique
A M. AUSONIO FRANCHI
Monsieur et illustre ami,
Permettez-moi d’inscrire votre nom en tête de cet essai sur l’Indifférence. Je l’ai écrit pour répondre à votre confiance ; autant qu’il était en moi, quand vous avez bien voulu m’inviter à concourir avec vous à la rédaction de la Ragione. Après avoir publié en français la première partie de cette étude, vous avez pris la peine de traduire les deux autres en italien, pour les faire accepter plus facilement de vos lecteurs, lorsque votre revue hebdomadaire se fut transformée en un journal quotidien 1 . La dédicace de ces pages vous appartient donc à un double titre, puisque vous en avez été, pour ainsi parler, l’instigateur et le divulgateur. Je m’empresse de le rappeler, aujourd’hui que je livre au public mon œuvre dans sa froide nudité, dépouillée du voile flatteur de votre traduction si claire, si précise, si énergique, merveilleusement propre à dissimuler les défauts de l’original tout en faisant ressortir ce qu’il peut y avoir de moins imparfait.
Je voudrais pouvoir faire un mérite à mon travail de ce que l’auteur de la Filosofia delle scuole ilatiane, de la Religione del secolo XIX, du Sentimento, du Razionalismo del popolo, a daigné s’en faire l’interprète auprès de ses compatriotes. Mais je sais qu’en agissant ainsi, vous avez prétendu surtout donner un exemple de cette fraternité internationale qui doit animer tous les combattants de la grande cause. Je ne puis donc me féliciter, sans présomption, que de vous avoir fourni l’occasion de prouver une fois de plus combien vous désirez l’intime union de la France et de l’Italie, union que de cruels malentendus ont si souvent compromise, et dont les deux pays ont également besoin. Vous n’ignoriez pas que, moi aussi, j’étais pénétré de cette vérité, que les deux grands peuples latins sont nécessaires l’un à l’autre, que l’artisan de la Renaissance et celui de la Révolution doivent marcher côte à côte dans la voie du progrès, et que toute œuvre à laquelle ils ne travaillent pas de concert est une œuvre incomplète ; vous aviez compris que mon ambition était de me vouer au rapprochement de ces deux nations, séparées par une longue suite d’évènements regrettables, et d’être, dans les limites de mes facultés, comme un trait d’union entre nos deux patries. Voilà pourquoi, vous qui reconnaissez avec bonheur ce que vous devez à la France dans vos études, vous êtes venu en aide au Français de bonne volonté. C’est donc ce que je voulais, et non ce que je valais, que vous avez considéré ; vous avez tenu compte de mes intentions, conformes aux vôtres ; et vous vous êtes plu, eh m’ouvrant les différents journaux que vous avez dirigés, à me donner droit de cité en Italie. Souffrez que je vous exprime ici toute ma gratitude.
Ce serait le cas de nous demander si cette œuvre, à laquelle vous m’avez permis de travailler avec vous, a beaucoup avancé depuis trois ans.
Au premier abord, il paraîtra singulier, qu’une semblable question soit posée aujourd’hui. L’année qui vient de s’écouler n’a-t-elle pas vu les enfants de la France débarquer à Gènes ou franchir les Alpes pour porter secours à leurs frères d’Italie ? N’est-ce pas hier, pour ainsi dire, que les chevau-légers piémontais se faisaient massacrer héroïquement à Montebello pour laisser à nos troupes le temps d’arriver sur le lieu du combat, et que nos zouaves, à Palestro, faisaient un rempart de leurs poitrines au premier soldat de l’indépendance italienne ? Ne sommes-nous pas au lendemain de Magenta et de Solferino ? Quand le sang français et le sang italien viennent de sceller sur les champs de bataille l’alliance franco-italienne, peut-on douter encore que le rapprochement des doux peuples soit accompli ?
Sans doute, il y a un peu plus d’un an, nous pouvions croire que nous n’aurions pas à revenir sur ce sujet. Les évènements de 1859 faisaient oublier enfin ceux de 1849. Devant ce grand acte de réparation, les patriotes italiens les plus animés contre la France sentaient leur cœur pénétré de gratitude ; et le peuple romain lui-même acclamait nos soldats, autour desquels avait régné jusque là un silence douloureux. Vous qui, avec tant de persévérance, je dirai presque tant de courage, aviez combattu chez vos concitoyens, souvent chez vos amis, des préventions, des répugnances, des rancunes trop justifiées, vous pûtes vous réjouir d’en voir les dernières traces effacées. Pour moi, qui vous suivais de loin, imposant silence aux ressentiments bien naturels que nourrit tout démocrate français, sans regarder au signe qui surmonte notre glorieux drapeau, j’avais salué avec bonheur l’union des couleurs françaises et des couleurs italiennes, union qui présageait à mes yeux des victoires fécondes 2 .
Les victoires n’ont pas fait défaut ; et elles ne sont pas demeurées stériles, puisque l’Autriche a reculé derrière le Mincio, et que Parme, Modène, Bologne et Florence ont été mises à même de ne former qu’une famille avec Turin, Gênes et Milan. Mais la proclamation de Paris, dans laquelle on déclarait au peuple français que l’Italie devait être libre jusqu’à l’Adriatique ; l’ordre du jour de Gênes, qui donnait pour mission à notre armée de soustraire le peuple italien à l’oppression étrangère ; la proclamation de Milan, désavouant toute arrière-pensée, appelant les Italiens sous les drapeaux du roi Victor-Emmanuel, et leur ouvrant la perspective d’un grand pays dont ils seraient les libres citoyens, avaient paru autant d’engagements sacrés, qui, par malheur, n’ont pas été tenus.
Je ne veux pas approfondir ici le mystère de Villafranca. Il ne s’agit pas, pour l’instant, de voir si vraiment la lutte allait prendre des proportions qui n’étaient plus en rapport avec les intérêts que la France avait dans cette guerre formidable. Mais, ce qui est certain, c’est que, malgré les termes explicites de la proclamation de Valeggio, le but principal de la guerre n’était pas atteint. L’aveu en fut fait d’ailleurs, quelques jours plus tard, lorsqu’il fut dit aux grands corps de l’État qu’il en avait coûté de mettre un frein à l’ardeur de ces soldats qui, exaltés par la victoire, ne demandaient qu’à marcher en avant ; de retrancher ouvertement devant l’Europe du programme primitif le territoire qui s’étend du Mincio à l’Adriatique ; et de voir dans les cœurs honnêtes de nobles illusions se détruire, de patriotiques espérances s’évanouir.
Quelque douloureuse que fût pour les Italiens une paix aussi brusque et aussi décevante, ils n’auraient pu trouver mauvais, cependant, que leurs alliés se fussent arrêtés devant des obstacles qui auraient mis vraiment en péril les intérêts particuliers de la France. Il n’y a pas d’engagements qui tiennent dans un cas de force majeure. Les Italiens n’ont pas, d’ailleurs, la prétention d’imposer à la France des sacrifices qui l’affaibliraient. Ils ont besoin qu’elle conserve toute sa force ; car, si l’alliance italienne est nécessaire à la France pour faire face à l’Europe absolutiste, à plus forte raison, dans l’état actuel des choses, l’alliance française est-elle nécessaire à l’Italie pour triompher de ses ennemis immédiats. Risquer la fortune de la France, c’est risquer aussi celle de l’Italie ; et mieux vaut retarder le succès définitif que le compromettre en courant la chance d’un grand revers. Mais les Italiens n’étaient-ils pas excusables de ne point croire à la réalité de ces dangers, lorsque l’Autriche s’en prenait ouvertement de ses désastres à la défection de ses alliés naturels, dont le gouvernement français faisait un épouvantail ? Et même en admettant l’opportunité de la paix, n’étaient-ils pas fondés à en trouver les conditions étranges, absurdes, honteuses ? Dans les circonstances présentés, lorsque l’Autriche, écrasée à Solferino, obtenait du vainqueur la possession de la Vénétie et du fameux quadrilatère, ne devaient-ils pas naturellement se rappeler les instructions que le Directoire adressait au général Bonaparte quelques jours avant le pacte de Campo-Formio : « Nous n’aurons donc pas fait la paix ; nous aurons ajourné la guerre ; nous aurons fourni à l’Autriche les moyens de nous attaquer avec plus d’avantage ; nous aurons traité en vaincus, indépendamment de la honte d’abandonner Venise.... ? » Certes, les combattants de San-Martino étaient en droit d’attendre d’autres résultats. Mais, si ce fut l’abandon de la malheureuse patrie de Manin qui les affligea le plus, ils furent surtout révoltés par les clauses que le vaincu avait stipulées en faveur de ses lieutenants de l’Italie Centrale. Beaucoup de gens admireront la magnanimité du vainqueur consentant à la restauration de ces princes, qui s’étaient enfuis de leurs États pour porter les armes contre lui : les Italiens, autrement intéressés dans la question, ne virent dans cette condescendance qu’une duperie, pour ne pas dire une trahison.
On a cherché à expliquer de bien des manières l’incompréhensible paix de Villafranca. On a parlé du mécontentement provoqué par la conduite indépendante du cabinet de Turin, de la crainte de voir le mouvement révolutionnaire s’étendre au delà des limites qu’on lui avait assignées, des embarras suscités à l’intérieur par les menées royalistes et cléricales, des obstacles créés au camp par les rivalités militaires, et même d’une sorte d’effroi causé par l’humeur frondeuse des soldats qui se permettaient de juger les opérations de la guerre au détriment de certain prestige. Un homme d’État, dans son juste dépit, est allé, dit-on, jusqu’à accuser l’influence d’un soleil trop ardent. On a prétendu aussi que l’armistice n’était qu’un de ces coups de tête auxquels est enclin, malgré son apparence flegmatique, le chef aventureux à qui la France a confié ses destinées. On a rappelé les principales circonstances de sa vie, depuis les premières tentatives de sa jeunesse jusqu’au coup d’État qui lui a assuré le souverain pouvoir ; et l’on a dit que ce nouveau revirement était une de ces tentations d’artiste contre lesquelles un secrétaire prudent et un ami bien avisé ont tant de peine à le mettre en garde. Ce sont autant d’hypothèses que l’histoire pourra seule éclaircir. Mais, je le répète, je ne m’occupe pas aujourd’hui de la cause : je ne considère que les effets. Je comprends donc que ce résultat inattendu ait profondément indigné les Italiens.
Il est vrai que le négociateur de Villafranca avait posé en principe pour l’avenir la non-intervention des puissances étrangères dans les affaires d’Italie. Cette convention, qui pourtant ne figurait pas au traité, suffisait pour que les Italiens pussent faire échouer le projet de la monstrueuse confédération dont l’empereur d’Autriche aurait fait partie avec ses satrapes, et dont le pape aurait eu la présidence honoraire. Qu’elle fût scrupuleusement respectée, et les Italiens, à part ceux de la malheureuse Vénétie, restaient maîtres de leurs destinées. Il n’y eut pas, en effet, d’intervention armée, de la part de la France du moins : l’Autriche ne se fit pas faute d’envoyer bon nombre de ses soldats, déguisés ou non, grossir les troupes papales à Ancône. L’occupation prolongée de la Lombardie par les troupes françaises servit en définitive la cause italienne, puisqu’elle tint l’Autriche en respect de l’autre côté du Mincio. Mais elle dut inquiéter jusqu’à un certain point les patriotes italiens, qui voyaient dans là présence de ces soixante mille hommes, en même temps qu’une protection contre l’Autriche, une menace contre eux-mêmes pour le cas où ils ne suivraient pas la ligne de conduite qu’on s’efforçait de leur imposer. Car, si le gouvernement français respecta matériellement le principe de non-intervention, il intervint moralement le plus qu’il put, et dans le sens le plus contraire aux promesses de la fameuse proclamation de Milan. Il exerça sur les populations et les gouvernements de l’Italie Centrale, aussi bien que sur le gouvernement piémontais, une pression qui alla plusieurs fois jusqu’à la menace. Les articles officieux du Constitutionnel, les déclarations officielles du Moniteur, les menées dont tel ou tel eut la faiblesse de se faire le complice, les missions Reiset et Poniatowski, la lettre du 20 octobre au roi de Sardaigne, le véto opposé à la régence du prince de Carignan, l’amoindrissement dé la prorégence Boncompagni, les notes diplomatiques, surtout celle du 24 février, enfin le discours prononcé à l’ouverture de la session législative, furent autant d’obstacles apportés par le cabinet des Tuileries à l’annexion de l’Italie Centrale au Piémont. Si l’œuvre s’est accomplie, en dépit de tout, c’est que les événements sont plus forts que les chefs des plus puissants empires. Si les Italiens sont parvenus à former un noyau de onze millions d’hommes, auquel se joindra tôt ou tard le reste de la nation, ils en sont certainement redevables aux victoires des armes françaises, qui ont été l’occasion du mouvement ; mais ils le doivent aussi, il faut bien l’avouer, au maintien de l’Angleterre, qui a su, sans dépenser une guinée ni verser une goutte de sang, se donner gratuitement quelque mérite dans cette affaire ; ils le doivent surtout à leur propre fermeté, à leur persévérance, à leur concorde, à leur esprit politique digne de leurs traditions.
Je sais que les admirateurs quand même prétendent que cette hostilité apparente cachait une sympathie réelle, qu’on suivait pour plus de sûreté une politique de renard, qu’on n’avait d’autre but que de donner le change à l’Autriche et aux autres puissances absolutistes, et qu’on encourageait secrètement ce qu’on entravait ouvertement. Ils ne manquent pas de citer comme pièces à l’appui la brochure le Pape et le Congrès et la lettre du 30 janvier adressée au pape. Il est malheureux, cependant, qu’on se vante dans cette dernière lettre d’avoir provoqué la démission de Garibaldi. Mais, comme je n’écris pas l’histoire en ce moment, comme je veux seulement me rendre compte de la mauvaise impression produite en Italie, j’admets l’explication. Je regrette alors que cette politique vulpine, peut-être fort habile, mais à coup sûr peu digne d’une grande nation, ait eu le malheur de tromper les amis aussi bien que les ennemis. La feinte, poussée à ce point, devient un art vraiment admirable ; mais il est fâcheux qu’en faisant le bien, elle fasse perdre le bénéfice du bienfait. Les Italiens sont d’autant plus excusables d’avoir pris au sérieux les manoeuvres hostiles du gouvernement français, qu’ils ont vu celui-ci, lors du vote des populations de l’Italie Centrale sur leur annexion aux États-Sardes, réclamer la cession de la Savoie et de l’arrondissement de Nice pour assurer les frontières de la France, pays de trente-sept millions d’habitants, contre les attaques du puissant État de neuf millions d’âmes qui allait se former. Car, en réduisant à ce chiffre les sujets du futur royaume, le chef du gouvernement français laissait en dehors de la nouvelle combinaison la Toscane, dont il voulait qu’ou maintint l’autonomie, et les Romagnes, où il conseillait de respecter en principe les droits du Saint-Siège.
En ma qualité de Français, je me réjouis fort que la France ait recouvré les versants français des Alpes : Suum cuique. Mais la manière dont ces territoires furent revendiqués dut certainement sembler étrange. Il ne s’agissait pas de demander au Piémont une juste compensation des sacrifices faits dans la guerre de Lombardie : on avait déclaré solennellement qu’on ne faisait pas la guerre pour agrandir le territoire de la France. Il ne pouvait pas non plus être question des clauses plus ou moins explicites stipulées à Plombières : le programme n’avait pas été rempli ; la Vénétie tout entière, et même une partie importante de la Lombardie, ses meilleures forteresses, ses principales défenses, étaient restées autrichiennes : la cession conditionnelle de la Savoie et du comté de Nice était nulle ipso facto, aussi bien que la création d’un royaume d’Étrurie pour un parent commun, qui peut-être avait été projetée. On ne mettait pas en avant le principe des nationalités : c’était le seul qu’on pût invoquer, mais les convenances diplomatiques ne le permettaient pas. Malheureuse diplomatie ! combien le brave Garibaldi n’a-t-il pas raison de s’en défier ! le moindre de ses inconvénients est de condamner à l’absurde ceux qui veulent lui donner le change. On demandait donc des garanties contre la formation de ce puissant État, qui, tel qu’il est aujourd’hui, avec ses onze millions d’âmes, peut à peine mettre sur pied une armée de deux cent mille hommes ; qui a ses frontières orientales si bien découvertes qu’une armée autrichienne pourrait, en quatre jours, s’avancer jusque sous les murs de Milan ; et dont la capitale, située à deux journées de marche de la frontière occidentale, est entièrement à la merci de la France. « Une fois au mont Cenis, » me disait plaisamment un Français de nos amis, “on prend Turin à coups de pierre.” Sans doute il faudrait avoir le bras long, et les braves Piémontais ne sont pas gens à se laisser lapider sans répondre. Mais il n’en est pas moins vrai que, si jamais, par malheur, une guerre fratricide s’élevait entre nos deux pays, il faudrait que votre gouvernement s’empressât de porter ailleurs son trésor et ses archives. Il n’est donc pas étonnant que les craintes du cabinet des Tuileries, et la demande des garanties en question, aient fait l’effet d’une ironie de mauvais goût. Ah ! si la frontière italienne était portée aux Alpes Juliennes, si le parlement italien siégeait au Capitole, de pareilles craintes seraient plus admissibles, bien que, dans sa force comme dans sa faiblesse, l’Italie indépendante ait trop d’intérêts communs avec la France pour tourner ses armes contre elle, soit seule, soit faisant partie d’une coalition.
Cependant, quelque étrange que fût la manière dont la question avait été posée, il est si naturel au fond que ce qui est français revienne à la France, comme ce qui est italien à l’Italie, que la mauvaise impression ne tarda pas à s’effacer, surtout après que l’annexion de l’Emilie et de la Toscane fut devenue un fait accompli. Ce que le gouvernement français n’avait pas osé, les Italiens le tirent donc : ils se placèrent au point de vue des nationalités. Or, la Savoie est indubitablement française : si douloureux qu’il fût pour eux de se séparer d’une province qui, pendant tant de siècles, a partagé avec une égale fidélité leur bonne et leur mauvaise fortune, et dont le concours énergique leur eût été si utile dans les luttes qu’ils devront encore soutenir, les Italiens reconnurent qu’il était parfaitement juste qu’elle fût cédée à la France, pourvu qu’elle y consentit elle-même. Il n’y eut pas d’objection sérieuse à ce sujet.
La cession de Nice, au contraire, rencontra une vive opposition. Bien que Garibaldi ne soit Niçois que par accident, on paraissait tenir au pays natal du grand patriote plus qu’au berceau de la dynastie. L’émotion fut d’autant plus grande qu’à Nice même on faisait grand bruit. Tandis qu’en Savoie le parti italien n’existait pas, à Nice il y en avait un qui résistait de toutes ses fonces. Les populations provençales ayant d’ailleurs de nombreuses affinités avec l’Italie, les sympathies de race qui rattachent naturellement le comté de Nice à nos départements du sud-est, pouvaient être balancées par des préférences politiques. Dans le principe, celles-ci, l’emportaient même de beaucoup sur celles-là, parmi les gens qui vivent d’une vie intellectuelle : dans la suite, soit lassitude, soit résipiscence des adversaires du régime impérial, elles eurent le dessous. On s’agita donc de part et d’autre, moins dans la population niçoise, cependant, que dans la colonie italienne et dans la colonie française. J’ai suivi sur les lieux toutes les phases de la lutte, et je puis vous dire que les deux partis déployèrent plus d’ardeur que de bonne foi. Mats, à distance, les Italiens purent s’y tromper. Les agents français, chargés de préparer l’annexion, ne contribuèrent pas peu à la rendre odieuse par leur maladresse : ils voulurent intimider au lieu de chercher à convaincre, et se livrèrent à des manoeuvres d’autant plus regrettables qu’elles étaient devenues complétement inutiles. Ajoutez à cela que la question des limites vint envenimer les choses. Rien de plus simple, pourtant : ethnographiquement et géographiquement, la Provence est séparée de l’Italie par la chaîne de montagnes que les anciens appelaient Alpes Summœ, et qui, se détachant de la grande chaîne des Alpes au mont Clapier, va rejoindre la mer à la Turbie, en projetant une branche secondaire qui enserre la principauté de Monaco. La vallée de la Roya est purement italienne. Le gouvernement français élevait des prétentions sur cette vallée ; et, bien que les limites no soient pas encore fixées, il parait Certain que la France conservera sur la Roya les gorges de Saorgio, qui sont à la fois la clef du Piémont et celle de la Ligurie, pour la plus grande infortune des communes de Tende et de la Briga, qui se trouveront enfermées entre les hautes montagnes du col de Tende, du côté du Piémont, et les douanes françaises, du côté de la mer. Ces difficultés de détail, irritantes comme toutes les minuties, accrurent encore le mécontentement.
Néanmoins il y a en Italie un sens pratique si développé, et, malgré tout, une si grande sympathie pour la France, qu’on n’eut pas de peine à réagir contre cette irritation. Un Italien, dont personne ne suspectera le patriotisme, le directeur d’un des journaux les plus populaires de Turin, me disait : « Est-ce que nous devons y regarder de si près avec la France ? est-ce que nous irons lui chicaner quelques lambeaux de terrain ? Qu’importent les limites entre nos deux pays ? J’espère bien qu’un jour il n’y aura plus de frontières entre la France et l’Italie. » Saintes paroles, qui contiennent en germe l’avenir de la confédération celto latine !
Ce qui affecta le plus l’opinion publique, ce fut l’espèce d’humiliation que le gouvernement français fit subir au gouvernement piémontais en le forçant, dans cette affaire, à sortir des formes constitutionnelles. Les populations de la Savoie et de Nice devaient manifester leurs vœux d’une manière légale et conformément aux prescriptions du parlement. Or, le parlement ne fut consulté que bien longtemps après que le traité de cession eut été signé, et que les populations eurent voté. La France ne devait pas, avant la votation, occuper militairement les pays revendiqués. Or, l’évacuation de la Lombardie fut combinée de telle manière que les troupes françaises se succédaient, bataillon par bataillon, à Nice depuis plus de quinze jours, à Chambéry depuis près d’un mois, lorsque le scrutin fut ouvert. A Nice, le jour du vote, malgré l’assertion contraire du Moniteur, les soldats français occupaient leurs postes habituels. Sans doute, le résultat aurait été le même, ou à peu près, si les formes légales avaient été observées : mais enfin elles ne l’avaient pas été. A part une faible opposition parlementaire, on ne s’en prit pas au ministère piémontais : on comprit qu’il avait eu la main forcée. Le parlement, dont M. de Cavour a toute la confiance, passa par dessus l’inconstitutionnalité ; et, désireux d’ailleurs d’intéresser davantage la France au nouvel ordre de choses, en la compromettant devant l’Europe absolutiste par les avantages matériels qu’elle retirerait de la violation des traités de 1815, rassuré peut-être par la confidence de quelque engagement secret, il sanctionna à une immense majorité la cession de la Savoie et de l’arrondissement de Nice. Mais le public s’était trouvé humilié dans la personne de ses gouvernants, qu’on avait contraints à tenir peu de compte des institutions libérales qui lui sont chères ; et, de toutes les injures, l’humiliation est la plus vivement sentie.
Il n’est pas jusqu’à l’autonomie de la Toscane, respectée provisoirement par condescendance pour les avis du gouvernement français, qui n’ait indisposé contre celui-ci. Vouloir que l’on conserve ce qui entretient le municipalisme, c’est s’avouer contraire à l’unité de la péninsule, corollaire inséparable de son indépendance. Pourquoi ce violent amour de l’autonomie toscane ? pourquoi se montrer plus Toscan que les Toscans ? Encore aujourd’hui, lorsque Garibaldi, vainqueur du Bourbon en Sicile, menace jusque sur son trône cet ennemi-né de l’Italie, qui donc semble prendre le vaincu sous sa protection ? qui donc exerce encore une pression sur le gouvernement piémontais pour lui faire contracter une alliance avec le gouvernement napolitain, dont la conversion subite est plus que suspecte ? Qui donc conseille au roi galant-homme d’user de son ascendant sur le héros de Calatafimi, de Palerme et de Milazzo, pour l’arrêter dans sa marche triomphante  ? Il est vrai que le télégraphe nous apporte de Londres la nouvelle d’un autre revirement.
Cette revue, que je viens de faire avec vous des différentes circonstances qui, depuis la paix de Villafranca jusqu’à ce jour, ont pu troubler la bonne harmonie entre nos deux pays, prouve que les griefs n’ont pas manqué. J’accorde aux apologistes, officiels ou officieux, que ces griefs n’étaient qu’apparents : c’est un point que je ne veux pas élucider à présent. Toujours est-il que les apparences étaient telles que les plus fins pouvaient s’y tromper. Il n’est donc pas étonnant que, malgré le souvenir pieux que les Italiens ont gardé et garderont des braves qui ont versé leur sang à Montebello, à Palestro, à Turbigo, à Magenta, à Melegnano et à Solferino, l’entente cordiale ne se soit pas maintenue telle que nous aurions désiré.
Une pensée se présente naturellement à l’esprit : Quels que soient les torts du gouvernement français, lui seul est coupable ; la nation, qui ne prend plus part à la direction des affaires extérieures, ne doit pas être rendue responsable des tergiversations, apparentes ou réelles, auxquelles son chef semble se complaire. Il peut y avoir matière à récriminations contre le cabinet des Tuileries, mais non contre la France.
Sans doute, on distingue d’abord la nation du gouvernement ; et nombre d’esprits impartiaux se gardent bien de faire jamais une injuste confusion. Mais, malgré eux, cependant, les peuples finissent par prendre fait et cause pour ceux qui, après tout, les représentent. Et cette solidarité, qui paraîtrait devoir se produire dans un État despotique plus rarement que dans un État libre, y est au contraire plus facile à établir. Un gouvernement absolu dispose de tous les organes de la publicité : à ceux qui ne relèvent pas directement de lui, il impose silence ; aux autres, il donne le mot d’ordre. Le public, à force de n’entendre qu’une cloche et un son, arrive, sans en avoir la conscience, à se fausser le jugement aussi bien que l’oreille. C’est ce qui n’a pas manqué d’arriver chez nous. Au premier acte d’indépendance que les Italiens se sont permis, les journaux dévoués au régime impérial ont crié d’un commun accord à l’ingratitude ; ceux des anciens partis ont fait chorus, enchantés d’infliger par là une censure indirecte à la politique antérieure du gouvernement : On n’avait dépensé tant d’hommes et d’argent que pour faire des ingrats ! C’est à peine si une feuille libérale a pu se risquer à dire quelques mots pour défendre les Italiens. Ceux-ci, se voyant accusés d’un des plus grands vices qu’on puisse imputer à un peuple aussi bien qu’à un homme, ont riposté avec véhémence. Et puis, à force de s’entendre rappeler un bienfait reçu, de se le voir, pour ainsi dire, jeter à la face, on finit, malgré soi, par le trouver pesant. La reconnaissance est un sentiment d’autant plus vif qu’il est plus spontané. Voulez-vous faire véritablement un ingrat de l’homme le mieux disposé à la gratitude ? dites-lui sans cesse qu’il vous doit de la reconnaissance. Il y a peu de caractères qui résistent à une pareille épreuve. Si l’on veut s’attacher ceux qu’on oblige, il faut commencer par respecter leur dignité : l’humiliation n’a jamais engendré que des rancunes. En dépit de toutes ces provocations, les Italiens ne se laissèrent pas aller, cependant, à l’oubli de ce qu’ils devaient à la France. Ils affectèrent même de le rappeler en toute circonstance ; mais en même temps, dans l’intérêt de leur justification, ils durent mettre en relief tout ce qui chez nous semblait indiquer des sentiments hostiles. Ces réponses, où perçait une aigreur inévitable, furent habilement exploitées par nos apologistes ; et le public français, dont la fibre nationale n’est pas moins délicate que celle du public italien, trouva en général que son gouvernement avait raison. De là des reproches réciproques, fort injustes de part et d’autre.
Il y a surtout deux reproches que les Italiens ont adressés aux Français : aucun n’était nouveau. Ils ont dit qu’en France, si l’on est sympathique à l’indépendance de la péninsule, on est contraire à l’unité italienne. Depuis bientôt quatre ans que j’habite l’Italie, j’entends répéter cette accusation autour de moi. J’ai protesté dès le principe contre une idée aussi fausse, et je me suis efforcé de prouver que, considérée au point de vue français, la question italienne devait être résolue, non seulement dans le sens de l’indépendance, mais encore dans le sens de l’unification 3 . Je dois avouer, pourtant, que les italiens sont autorisés à parler ainsi par la conduite du gouvernement français dans les affaires de l’Italie Centrale, et surtout par l’aveu explicite du ministre des affaires étrangères, qui, dans sa note du 24 février, disait ceci : « Des traditions historiques, qu’il est inutile de rappeler, ont accrédité l’idée que la formation d’un État plus puissant au pied des Alpes serait défavorable à nos intérêts. » Mais, si, d’après M. Thouvenel, cette malheureuse idée est en crédit dans les sphères officielles, il est bien certain qu’elle ne l’est nullement dans la nation. Elle peut être exploitée encore, pour des intérêts dynastiques, par ceux qui rêvaient la création. d’un royaume dans l’Italie Centrale au profit de tel prince, ou la restauration de telle autre famille dans l’Italie Méridionale. Ce n’est alors qu’un prétexte. Mais le peuple français, qui n’entre pas dans ces calculs, applaudirait certainement à l’unification de l’Italie. Lors même qu’il n’aurait pas l’intelligence de ses propres intérêts, il accueillerait avec enthousiasme la résurrection d’un peuple frère, comme il accueille tout grand spectacle, par générosité de cœur.

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