Emotions et philosophie
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Description

La philosophie, celle que l'on pratique dans ce livre, ne poursuit pas de vérités absolues, extérieures au sujet, mais des vérités que le sujet recherche en lui-même, et surtout, dans le dialogue rigoureux avec d'autres interlocuteurs, afin de parvenir à un accord et donc à une clarté aussi bien sur la terminologie que sur le contenu. C'est une philosophie à la recherche d'une confrontation nécessaire, afin de partager avec d'autres ses propres découvertes.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2011
Nombre de lectures 37
EAN13 9782296474444
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ÉMOTIONS ET PHILOSOPHIE
Autres ouvrages de Nadia Boccara
La devise de Rousseau , avec Jean Starobinski, Rome 2001.
David Hume et le bon usage des passions , Paris 2006.
« Le rôle de la philosophie à l'ère de la mondialisation », dans La philosophie et les interprétations de la mondialisation en Afrique , sous la direction de Ebnzer Njoh Mouell, Paris 2009.
« L'enseignement de la philosophie en Italie. Points controversés » dans À l'école des philosophes. Regards multiples sur l'enseignement de l'histoire de la philosophie , sous la direction de Jean Ferrari et Pierre Guenancia, Centre Georges Chevrier.

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56435-0
EAN : 9782296564350
Nadia Boccara et Francesca Crisi


ÉMOTIONS ET PHILOSOPHIE
Des images du récit aux mots de la morale




L’Harmattan
Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau, Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Dernières parutions
Paul DAWALIBI, L’identité abandonnée. Essai sur la phénoménologie de la souffrance , 2011.
Firmin Marius TOMBOUE, Jürgen Habermas et le défi intersubjectif de la philosophie. La crise de la métaphysique de la subjectivité dans la philosophie politique et la philosophie morale habermassiennes , 2011.
Firmin Marius TOMBOUE, Jürgen Habermas et le tournant délibératif de la philosophie. La crise de la métaphysique de la subjectivité dans la philosophie politique et la philosophie morale habermassiennes , 2011.
Vinicio BUSACCHI, Ricœur vs. Freud. Métamorphose d’une nouvelle compréhension de l’homme , 2011.
Christophe PACIFIC, Consensus / Dissensus. Principe du conflit nécessaire , 2011.
Jacques STEIWER, Une morale sans dieu , 2011.
Sandrine MORSILLO (dir.), Hervé BACQUET, Béatrice MARTIN, Diane WATTEAU, L’école dans l’art , 2011.
Blaise ORIET, Héraclite ou la philosophie, 2011.
Roberto MIGUELEZ, Rationalisation et moralité , 2011.
À Giorgio, Riccardo, Tommaso, Michele,
aux étudiants que nous avons eus
et à ceux qui viendront
Préface∗
Ce livre est la somme de divers éléments réunis. Il s’agit, explicitement, du compte-rendu de l’expérience de didactique de la philosophie que Nadia Boccara, titulaire de la Chaire de philosophie morale de l’Université de La Tuscia, et Francesca Crisi ont conduite pendant quelques années. Mais c’est aussi un livre qui contribue à éduquer la pensée, et qui, enfin, exprime une prise de position sur le XVIIIe siècle européen. Ces trois éléments sont ici absolument reliés entre eux. Sur les motifs de cette expérience, Nadia Boccara écrit dans un chapitre intitulé
“La connaissance n’est pas une structure verticale” : « J’ai toujours senti l’exigence de créer un lieu où éveiller la curiosité des étudiants, où les éduquer à se poser des questions, à rassembler les savoirs et à leur donner un sens ». Malgré cette exigence, et malgré ses tentatives de communiquer sa propre passion pour la philosophie, elle avait découvert que cela ne suffisait pas. Elle avait compris qu’elle ne devait pas essayer de transmettre sa propre passion mais qu’elle devait « susciter la passion en chacun d’eux ». Il s’agissait, bien sûr, d’enseigner l’histoire de la philosophie moderne, mais, pour ce faire, et le mieux possible, il fallait que les étudiants apprennent à conjuguer raison et émotivité, en expérimentant personnellement comment « l’intelligence ne s’exerce que si elle n’est pas séparée de la capacité de sentir, cette dernière traditionnellement maintenue hors des salles de classe et d’université ».

La méthode mise au point dans ce but avec Francesca Crisi, écrivain et experte en méthodologies autobiographiques, unit la lecture de certains textes littéraires à l’écriture autobiographique des étudiants, dans le but de faire apparaître les thématiques philosophiques qui naissent de la chair vive des récits. C’est pourquoi les leçons structurées de philosophie morale comprennent aussi un laboratoire où sont créées les conditions permettant à chaque étudiant de stimuler et d’exprimer sa propre parole intérieure. L’expérience a fonctionné en classe. Je dirais même qu’elle fonctionne aussi avec le lecteur de ce livre, car les auteurs nous démontrent dans la pratique la méthode à travers leur propre récit autobiographique.
Le premier thème qu’elles traversent, celui de l’exil, pourrait sembler ne pas appartenir à l’expérience de beaucoup d’entre nous, et pourtant, à le penser de la manière dont elles le font, on le découvre commun à nous tous. Pour Nadia Boccara, il se trouve dans les évènements de son enfance à Tunis, et elle l’atteint directement à travers l’écriture ; mais Francesca Crisi l’atteint également, sans que son expérience de déracinement soit liée à des évènements extérieurs. Ce sont les mots d’Albert Camus qui stimulent sa réflexion : « rien n’empêche de rêver, à l’heure même de l’exil, puisque du moins je sais cela, de science certaine, qu’une œuvre d’homme n’est rien d’autre que ce long cheminement pour retrouver par les détours de l’art, les deux ou trois images simples et grandes sur lesquelles le cœur, une première fois, s’est ouvert ».
Ce sont des images simples, non pas parce qu’elles sont banales, mais parce qu’elles sont essentielles, le noyau même de notre existence. Comme l’or des mines (pour utiliser une métaphore de John Ruskin), il faut bien du travail pour faire arriver ces secrets précieux à la lumière du jour. Et voilà, c’est exactement ce travail qui dispose l’esprit à la philosophie, à la faire désirer, à en montrer le sens pour l’existence.
Ce livre, disions - nous, arrive aussi à entraîner le lecteur dans l’expérience didactique, grâce à l’usage ostensible qu’elles en font sur elles-mêmes. Il y a des moments où leur récit autobiographique nous prend comme un roman, avec ces deux voix qui s’entrelacent et se poursuivent, se confondant imperceptiblement l’une dans l’autre, dans un crescendo continu. En réalité, le “chemin du retour” n’est pas vraiment un retour, mais une découverte ; c’est la conquête de quelque chose qui nous appartient depuis toujours mais que nous ne connaissons pas, qui nous est familière, mais qui ne s’ouvre pas à l’esprit rationnel. Il faut laisser, tout en en ayant conscience, se produire l’interaction entre l’esprit rationnel et l’esprit émotionnel. C’est ce que montre Francesca Crisi dans le récit qu’elle fait de son travail avec les jeunes. C’est ce qui apparaît dans la biographie intellectuelle de Nadia Boccara et dans le choix des auteurs et des sujets qu’elle a traités dans ses livres précédents : Montaigne, l’empirisme philosophique, la philosophie du XVIIIe siècle. C’est là qu’apparaît sa prise de position sur ce siècle, mentionnée plus haut : c’est un siècle qui ne pense pas seulement en termes de raison abstraite - tel qu’il a été interprété par des chercheurs d’un passé pas tellement lointain, mais aussi en termes d’émotions, de sociabilité, d’empathie.
Hume est le philosophe du siècle que Nadia Boccara semble sentir le plus proche d’elle, car il entend les passions comme une énergie qui pousse l’individu à l’action et à la connaissance, qui le fait sortir de sa propre solitude et l’ouvre au monde et à la rencontre avec l’autre. Hume, encore, pour l’attention qu’il porte aux façons de communiquer et aux potentialités affectives du discours, pour cette recherche d’un langage simple qui ne trahisse toutefois pas la haute philosophie: qui ne la trahisse pas - si l’on peut dire- en interprétant aussi le choix du style comme choix philosophique, justement parce qu’il est simple. C’est cette idée de la philosophie qui anime l’expérience didactique de Nadia Boccara et de Francesca Crisi. Si nous comprenons cela, leur parcours ne se révèle absolument pas comme un parcours extemporané et pragmatique, mais bien comme un parcours fondé sur un choix philosophique implicite mais toujours agissant - et donc formateur pour les étudiants.
Emotions et Philosophie est certainement un livre nouveau, en partie pour l’ idée didactique qu’il propose, mais surtout pour sa mise en pratique avec les étudiants, opération en vérité bien peu aisée, où les deux conductrices ne se sont pas abritées derrière le rôle d’observatrices aseptiques, mais ont compris que leur engagement personnel était nécessaire et inévitable et c’est en en étant parfaitement conscientes qu’elles ont guidé les étudiants.
La simplicité du langage et la fluidité romanesque apparente de certains passages ne doivent pas nous induire en erreur : avoir su orienter, observer, tout en maintenant le sens de leur participation personnelle à l’expérience, témoigne non seulement de la conscience épistémologique des auteurs, mais en même temps de leur exceptionnel courage psychologique.
Rosamaria Loretelli

∗ Une partie de ce texte a été publié comme compte-rendu de ce livre dans Il confronto letterario , 50 (2), 2008, pp. 254 - 255.
Remerciements
Ce livre naît des réflexions sur le travail accompli ces dernières années avec les étudiants de Philosophie morale de l’Université de la Tuscia de Viterbe (Italie).
Nos premiers remerciements vont donc aux étudiants avec lesquels nous avons travaillé et qui ont participé à cette recherche. À Jacqueline Disegni qui, avec sa sensibilité, nous a conseillé certaines lectures fondamentales, pour le déroulement de ce travail et pour sa lecture attentive de manuscrit français.
Nous remercions aussi Léon Foé, qui fait partie de la Convention établie entre l’Université de la Tuscia de Viterbe et l’Université de Yaoundé (Cameroun) pour avoir corrigé les dernières épreuves. Nous remercions enfin Cristina Carosi pour la mise en page de ce livre.
Avant-propos
On a beau dire que les sujets principaux de l’université sont les étudiants, et que sans eux, notre Institution n’existerait pas.
Mais s’il est vrai que les étudiants sont les protagonistes autour desquels tout tourne, nous devrions les combler de dons pour leur faire aimer le lieu qu’ils fréquentent.
Quand nous parlons de dons, nous nous référons à l’accueil et à l’écoute, prémices nécessaires pour réveiller leur curiosité dans la mesure où nous considérons que la fin ultime à atteindre est de les munir d’une « tête bien faite, plutôt que d’une tête bien pleine » 1 .
Il nous fallait créer un lieu où réveiller la curiosité des étudiants ; où les éduquer à exercer l’aptitude à problématiser, à réunir les savoirs et à leur donner un sens.

1 L’expression de Michel de Montaigne est reprise par Edgar Morin dans E. Morin, La tête bien faite. Repenser la réforme, réformer la pensée , Paris, Le Seuil, 1999.
Introduction
Passion et curiosité philosophique
Les années d’enseignement et de recherche m’ont rendue consciente du fait que passion et curiosité peuvent être suscitées par l’enseignant, mais le danger encouru est que cette passion ne naisse que du désir d’imiter l’enseignant et de se mettre en compétition avec lui. Le professeur peut et doit créer les conditions pour que chacun puisse exprimer sa propre passion.
Je savais d’un point de vue théorique que je devais impliquer non seulement leur intelligence mais aussi leur sensibilité. C’est uniquement cette condition qui aurait suscité en eux l’intérêt philosophique.
J’avais aussi compris que la prémisse nécessaire pour éveiller l’intérêt philosophique est la prédisposition à penser avec sa propre tête et à prendre en main sa propre éducation.
Mais je savais aussi que pour atteindre cet objectif, il fallait se servir de quelque chose qui ait le pouvoir de réveiller la curiosité pour sortir de soi-même et donc de s’ouvrir au monde 2 .
Je parle ici de la passion et dans ce contexte, de la passion pour la recherche philosophique.

Intelligence et sentiment
Cet objectif n’est pas facile à réaliser car, dans nos institutions scolaires, la façon de sentir et l’affectivité trouvent toujours moins d’écoute et d’accueil au fur et à mesure que l’on avance des classes primaires à l’université 3 .
Mon expérience de didactique et de recherche m’a rendue consciente du fait que pour atteindre l’objectif que Montaigne se proposait déjà (former des personnes qui pensent avec leur propre tête), il est nécessaire de préparer les étudiants à l’écoute de leur propre monde affectif, de leurs propres façons de sentir.
Je savais, d’un point de vue théorique, que c’était la seule façon de faire naître en eux l’intérêt « pour cultiver leur propre jardin, le soigner et trouver du plaisir à cette activité » 4 .
Francesca en tant qu’experte en méthodologie autobiographique devait nous faire expérimenter – et donc vérifier – ces convictions théoriques. La tâche que nous nous étions fixée, Francesca et moi, était difficile et semée d’embûches, car la méthodologie proposée demandait à tous, sans exception, de faire levier aussi bien sur l’intelligence que sur la sensibilité.
Dans ce livre, nous racontons l’expérience que nous en avons tirée et qui nous a permis de confirmer cette méthode.
Rappelons, pour aider le lecteur à nous suivre dans ce voyage, que cette recherche plonge ses racines dans la philosophie des Lumières, mouvement culturel qui s’est manifesté dans l’Europe du XVIIIe siècle. Epoque souvent mal comprise dans la mesure où on la considérait comme la période où l’on exaltait une raison froide, abstraite, scientifique à laquelle on opposait l’époque romantique toute fondée sur l’aspect passionnel de l’homme. Ce livre tente, en premier lieu, de réfuter cette conception commune et d’attirer l’attention sur cet aspect particulier de la recherche philosophique du XVIIIe siècle qui met l’accent sur l’homme, sur son expérience et ses limites, et sur la fonction fondamentale de la passion conçue comme énergie vitale pour l’action et la connaissance.
Nous trouvons donc opportun de fixer notre attention sur l’aspect particulier du XVIIIe siècle qui a représenté le fil rouge de notre recherche. Mais il est bon de rappeler que ce siècle, dans la mesure où il touche au thème des passions, puise ses racines non seulement dans l’Humanisme et dans la Renaissance, mais bien avant encore dans la philosophie d’Aristote 5 .
Le défi que nous avons lancé est celui du philosophe grec qui met en évidence comment les passions, quand elles sont bien employées, ont leur propre sagesse : elles guident notre pensée, nos valeurs, notre propre survie 6 .

Retrouvons le fil
… à l’époque moderne
Emmanuel Kant qui, à plusieurs reprises, se déclare débiteur de l’empirisme et en particulier de David Hume, dans la Réponse à la question: qu’est-ce que les Lumières? en 1784, écrivait:
Les Lumières, c’est […] la sortie de l’homme de sa Minorité, […] c’est-à-dire incapacité de se servir de son propre entendement sans la direction d’autrui, […], puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement, mais dans un manque de décision et de courage, de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières 7 .
Nous voudrions encore attirer l’attention du lecteur sur le mot courage: parler de courage, c’est parler de passions. Car avoir le courage signifie arriver à affronter la peur et l’incertitude d’un parcours inconnu. Comme nous le verrons dans la deuxième partie de ce livre, il faut avoir du courage, car utiliser son intelligence sans être guidé par quelqu’un d’autre, c’est mettre l’accent sur sa propre responsabilité, sa propre prise en charge, sa propre solitude, cela veut dire devenir adulte et choisir sciemment son propre destin.
On peut atteindre ce but en utilisant d’une façon critique 8 l’intelligence, en la libérant ainsi des dogmes métaphysiques, des préjugés moraux, des superstitions religieuses, des tyrannies politiques. Mais l’usage confiant en une intelligence critique ne doit pas induire le lecteur à considérer cette époque simplement comme l’âge de la raison tel qu’il a été pris dans le sens commun.
David Hume – comme d’autres philosophes du XVIIIe siècle tels que Diderot, la Mettrie, Helvetius 9 , Rousseau, D’Holbach 10 – dans son œuvre de jeunesse Treatise of human nature , enquête sur le rôle joué par l’intelligence et la passion dans la connaissance et dans la conduite humaine. La passion, il faut bien le rappeler, est signalée comme neutre, c’est - à - dire, ni bonne ni mauvaise en soi, mais considérée comme l’unique énergie capable de porter l’esprit de l’individu hors de lui-même, de sa propre solitude, et donc l’unique énergie capable de créer une communication possible avec le monde. Hume affirme que nous ne pouvons absolument pas opposer la force de la passion à celle de l’intellect car ce dernier est faible s’il s’identifie au devoir ou à la volonté en s’opposant à l’instinct 11 .
L’intellect acquiert pour ce philosophe une fonction uniquement instrumentale, comme moyen pour atteindre les finalités vers lesquelles l’homme sera poussé par les passions. L’évaluation morale est ainsi déplacée du domaine de la passion à celui de l’intellect. Pour pouvoir continuer à détecter ce fil rouge que nous poursuivons dans notre recherche, nous ne pourrons que citer certains grands thèmes philosophiques.
Notre point de départ a pour thème principal le refus, au XVIIIe siècle, d’une vérité extérieure à l’homme - absolue et immuable - tout en privilégiant le concept d’une vérité, fruit de l’expérience humaine. De ce premier grand changement, naît une façon différente de concevoir le rapport entre individu et autorité, qu’elle soit laïque ou religieuse, et entre individu et société. De là, l’intérêt et la réflexion sur l’origine des règles morales et en conséquence sur les motivations de l’action humaine. Une fois abandonné le concept de vérité absolue extérieure à l’homme, l’attention des philosophes se concentre sur l’étude du fonctionnement de la nature humaine dans ses différentes composantes. C’est le rapport entre intellect et passion et leur rôle dans la connaissance humaine qui est ici examiné.

…à l’époque contemporaine
Nous considérons que l’époque contemporaine doit encore répondre aux interrogations posées au XVIIIe siècle et même avant, par l’Humanisme et la Renaissance 12 , interrogations qui concernent la conception d’un homme non pas partagé, mais entier. Mais que signifie l’homme en entier ? Un homme qui a le courage de reconnaître et d’écouter ses propres passions en utilisant une intelligence imprégnée de sensibilité. C’est dans la recherche continue d’un équilibre entre intellect et passion que l’homme acquiert son unité et en conséquence, sa propre dignité, en s’écartant de ce que Kant définit comme « état de minorité ». À l’époque contemporaine, la philosophie, la psy-chologie, la sociologie, la sémiotique, considèrent la passion comme source de mouvement, comme ressort, et l’ont ‘affai-blie’ en lui préférant le mot émotion. Ce mot, au XXe siècle, il faut le rappeler, a été relié à des paradigmes éducatifs : rappelons J. Piaget, H. Gardner et D. Goleman. Ce dernier met l’accent sur la nécessité d’enseigner aux enfants ce que nous pourrions définir comme l’alphabet émotionnel – les capacités fondamentales du cœur. Il parle d’esprit émotionnel et d’esprit rationnel, l’un sent, l’autre pense: « l’esprit rationnel est la modalité de compréhension dont nous sommes habituellement conscients : dominant dans la conscience et dans la réflexion, capable de pondérer et de réfléchir. Mais à côté de celui-ci il y a un autre système de connaissance – impulsif et puissant même si parfois illogique », l’esprit émotionnel.
Dans une grande partie des cas, ces deux esprits, l’émotionnel et le rationnel agissent en grande harmonie et leurs modalités de connaissance, si différentes, s’intègrent réciproquement pour nous guider dans la réalité.
Goleman affirme que « D’habitude il – y – a un équilibre entre esprit rationnel et émotionnel ; l’émotion alimente et informe les opérations de l’esprit rationnel, alors que celui-ci parachève et parfois met son veto aux input des émotions ».
Et encore il ajoute :
Souvent et peut être presque toujours, ces deux esprits sont parfaitement coordonnés ; les sentiments sont essentiels pour la pensée rationnelle, comme celle-ci est essentielle pour les sentiments. Mais lorsque les passions augmentent d’intensité, l’équilibre se renverse : l’esprit émotionnel prend le dessus en bouleversant l’esprit rationnel 13 .
Goleman, avec des mots actuels et plus compréhensibles pour nous, nous explique comment travaillent l’esprit rationnel et l’esprit émotif engagés dans un processus de connaissance et comment ils s’intègrent réciproquement pour nous guider dans la réalité. Mais il faut rappeler que Kant pensait déjà que la différence entre intellect et sensibilité n’est pas de degré mais de nature, car l’intellect pense, alors que la sensibilité reçoit.
Sans les données matérielles offertes par la sensibilité, l’intellect ne peut opérer. C’est Kant encore qui introduit la distinction entre intellect et raison, en distinguant la connaissance conditionnée par la sensibilité qui s’en tient aux phénomènes (intellect) de l’exigence de l’inconditionné sur laquelle insiste la raison. L’intellect enquête et connaît ce qui est fini (le phénomène), tandis que la raison, pour une exigence qui lui est propre, pense l’infini sans toutefois le connaître.
Quand, après Kant, la philosophie abandonnera le concept de raison universelle, la raison perdra son caractère substantiel pour n’avoir qu’une fonction ordinatrice de la réalité et quand les raisons discursives s’affirmeront progressivement; la distinction entre notion d’intellect et notion de raison cessera d’exister. Voilà pourquoi, en écrivant ce livre qui concerne l’époque actuelle, nous avons utilisé les termes intellect et raison comme synonymes.

La philosophie empirique
Il faut préciser que notre recherche puise ses racines dans la philosophie que l’on définit comme empirique. Mais qu’est - ce - que la philosophie empirique ? Partons de sa définition : l’empirisme est un système philosophique, c’est une attitude spéculative qui ramène, en opposition au rationalisme, toutes nos connaissances à l’expérience interne et externe comprise comme totalité. Qu’est-ce que l’expérience interne et externe prise comme un tout ?
Nous pouvons parler d’expérience interne si ce que nous avons vécu, les émotions que nous avons ressenties, sont explorées et organisées par la raison de façon telle que ce sentir individuel puisse se transformer en mot et en pensée pouvant être communiqués à autrui et devenir le point de départ pour un processus cognitif. L’expérience externe comprend tout ce qui nous est extérieur et avec quoi nous entrons en relation à travers notre sensibilité et notre émotivité, à la recherche d’une comparaison, dictée et organisée par la raison, entre notre expérience individuelle et celles des autres. Le champ d’enquête et de connaissance de la philosophie empirique est alors entièrement compris dans la dialectique constante entre expérience interne et expérience externe prise comme un tout.

Structure du livre
Dans le premier chapitre de la première partie du livre, nous racontons la façon dont nous avons enquêté et ‘traversé’ en suivant la méthode empirique, le thème philosophique de l’exil.
C’est le récit d’un voyage d’exploration à travers nos mondes intérieurs, à travers des images que nous ignorions, le récit de la confrontation permanente avec les écrits qui ont alimenté et soutenu notre recherche, et des rencontres qui nous ont aidées à découvrir d’autres horizons. C’est la passion pour la recherche, pour une recherche aventureuse, mais néanmoins très rigoureuse, qui nous a soutenues dans les moments difficiles de notre entreprise.
Pour qui désire entreprendre une recherche philosophique à caractère empirique partant de la connaissance de soi pour s’ouvrir au monde, le thème de l’exil s’est révélé fondamental.
Nous pensons que ce thème peut même intéresser ceux qui ne sont pas spécialistes en la matière, qu’il peut faire réfléchir tous ceux qui s’interrogent sur l’existence. Dans le deuxième chapitre de la première partie, Nadia fera suivre au lecteur le fil rouge de sa propre recherche philosophique et philologique sur les thèmes de la passion et de la raison, de la solitude et de la mélancolie, de la solitude et de la conversation, sur comment transmettre la philosophie, sur le rapport entre philosophie et littérature. Dans la deuxième partie du livre, nous exposons au lecteur le parcours accompli pour mettre au point une méthodologie d’enseignement de la philosophie dont la caractéristique principale est la participation active des personnes engagées dans le processus de connaissance.
Nous avons également tenté dans ce livre de faire se rencontrer et s’amalgamer deux modes d’écriture, l’une plus technique, propre au philosophe, l’autre plus narratif, propre à l’écrivain, qui prête voix à ses images. Nous avons essayé d’utiliser le plus possible un langage simple, narratif, dans l’espoir de nous rattacher idéalement au projet des philosophes du XVIIIe siècle, qui mirent au centre de leurs recherches, la diffusion et la communication du savoir hors du monde académique, non seulement à travers des livres au langage technique qui théorisent leur façon de comprendre la philosophie, mais aussi à travers d’autres formes d’écriture telles que celles des brefs essais, des romans épistolaires, des récits de voyage, qui servaient à éveiller l’intérêt du lecteur tout en touchant sa sensibilité. Nous faisons allusion ici à des livres tels que les Lettres persanes de Montesquieu, les Confessions et les Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau qui, tout en intro-duisant le lecteur dans de profondes thématiques philosophiques, l’entraînent émotionnellement et donnent vie à la relation entre le mot écrit et le lecteur.

2 Pour le rôle joué par les passions dans la pensée moderne occidentale Cf. notamment N. Boccara, Le bon usage des passions , Paris, L’Harmattan, 2006.

3 Miguel Benasayag et Gérard Schmit affirment que de nos jours nous vivons « L’époque des passions tristes », Cf. M. Benasayag et G. Schmit, Les passions tristes. Souffrance psychique et crise sociale , Paris, La Découverte, 2003.
4 À propos des pages de David Hume dédiées au rôle des passions qui réveillent la curiosité philosophique, Cf. N. Boccara, Le bon usage des passions , op. cit ., chap. III, troisième partie.
5 Cf. le chapitre dédié au Problemata XXX, I , essai d’origine incertaine, attribué à Aristote. Cf. à ce propos N. Boccara, Le bon usage des passions , op. cit ., chap. I, première partie, dédié à ce thème.
6 Cf. D. Goleman, Emotional Intelligence , New York, Bantam Books, 1995.
7 Cf. I. Kant, Réponse à la question : Qu’est - ce - que les Lumières ?, tr. française dans Kant. La philosophie de l’histoire , dirigée par S. Piobetta, Paris, Éditions Gonthier, 1947, p. 46.
8 Critique , à l’origine (κρίvω = juger) la partie de la logique qui traite du jugement.
9 Cf. J. Cl.- A., Helvétius, De l’Esprit , à Paris chez Durand librairie, rue du Foin, MDCCLVIII.
10 Cf. D’Holbach, La morale universelle , où il compare les émotions aux vents sans lesquels les navires resteraient immobiles. Pour la distinction opérée au XVIIIe siècle entre passion et émotion qui jusqu’à Hume n’avait pas été développée, Cf. E. Pulcini, Per una breve storia delle passioni , dans Il teatro delle passioni. Ragione e sentimento nell’Età moderna (dirigé par N. Boccara e L. Gai), Viterbo, Sette città, 2003, pp. 169 - 183.
11 Cf. définitions de ‘passion neutre’ et ‘amour propre' chez Malebranche et Hume, dans N. Boccara, Le bon usage des passions , op. cit .
12 Cf. à ce propos, G. Preti, Alle origini dell’etica contemporanea. Adam Smith , Bari, Laterza, 1957.
13 Cf. D. Goleman, Emotional Intelligence , op. cit . Les citations sont tirées de l’édition italienne, D. Goleman, Intelligenza emotiva , Milano, Rizzoli, 1998, pp. 27 - 30 ( traduit par nous N.B. et F. C).
PREMIÈRE PARTIE : DES IMAGES DU RÉCIT AUX MOTS DE LA PHILOSOPHIE
CHAPITRE I : CONVERSATION À DEUX

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Un lieu physique, un espace mental
Vers la fin de l’été, en septembre 2004, Nadia et moi nous nous s

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