La philosophie
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Description


De Platon à Hannah Arendt, en passant par Averroès, Machiavel et Nietzsche, cet ouvrage retrace les moments-clés de l'histoire de la philosophie. Synthétique et pédagogique, il présente l'essentiel de ce qu'il faut retenir pour comprendre les principaux courants. Des citations expliquées introduisent l’oeuvre de chaque philosophe abordé, et des encadrés illustrent ses concepts en s'appuyant sur des exemples de la vie quotidienne. Clair, précis et concret, ce livre montre l'évolution de la pensée philosophique d'hier à aujourd'hui.


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Informations

Publié par
Date de parution 13 février 2020
Nombre de lectures 20
EAN13 9782212155198
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0424€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De Platon à Hannah Arendt, en passant par Averroès, Machiavel et Nietzsche, cet ouvrage retrace les moments-clés de l’histoire de la philosophie. Synthétique et pédagogique, il présente l’essentiel de ce qu’il faut retenir pour comprendre les principaux courants. Des citations expliquées introduisent l’œuvre de chaque philosophe abordé, et des encadrés illustrent ses concepts en s’appuyant sur des exemples de la vie quotidienne. Clair, précis et concret, ce livre montre l’évolution de la pensée philosophique d’hier à aujourd’hui.
Les courants Les auteurs Les concepts


CATHERINE MERRIEN est agrégée de philosophie et titulaire d’un master de droit international. Elle est professeur au lycée Descartes à Antony et chargée de cours dans l’enseignement supérieur. Elle a collaboré à plusieurs rapports sur les droits humains pour Amnesty International. Elle a participé à la collection « Petite philosophie des grandes idées » aux éditions Eyrolles, dont elle a écrit le titre sur l’amour.
Catherine Merrien
LA PHILOSOPHIE
Éditions Eyrolles
61, bd Saint-Germain
75240 Paris Cedex 05
www.editions-eyrolles.com
Mise en pages : Istria
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
© Éditions Eyrolles, 2020
ISBN : 978-2-212-57021-2
SOMMAIRE
Introduction La philosophie, art de penser et art de vivre
La philosophie comme recherche de la connaissance
Une vérité au-delà des sciences
À quoi bon réfléchir si l’on n’atteint pas la vérité ?
Penser par soi-même
La philosophie, un art de vivre fondé sur la pensée
Bien vivre avec soi-même et avec les autres
Sauver le monde ?
Comprendre les grands enjeux de la philosophie
Chapitre 1 La philosophie antique
La philosophie antique, « du monde clos du mythe à l’univers infini de la raison »
La métaphysique, un jeu d'enfant ?
Au commencement était le mythe
La naissance de la philosophie, un miracle ?
Les « présocratiques » et le « miracle grec »
Platon, de la caverne des préjugés à la lumière de la raison
« La vraie vie est ailleurs »
Le philosophe-roi et la foule des ignorants
L’homme, ce monstre polycéphale
Aristote, la vertu du juste milieu
La connaissance, fille de l’étonnement
Revenir du ciel sur la terre : la cosmologie d’Aristote
L’esclavage des uns, condition de la liberté des autres
Les philosophies hellénistiques : le jardin épicurien et la citadelle stoïcienne
Le scepticisme, ou le bonheur de ne rien savoir
L’épicurisme, ou la joie ici et maintenant
Le stoïcisme, ou la maîtrise de soi
Chapitre 2 La philosophie médiévale
La philosophie médiévale, servante de la théologie ?
La religion comme horizon de la pensée
Les Lumières d’Andalousie
Saint Augustin, aimer Dieu jusqu’au mépris de soi
La cité des hommes et la cité de Dieu
L’homme aime faire le mal pour le mal
Comment l’homme peut-il être sauvé ?
Averroès, la philosophie comme fatwa islamique
Réfléchir, une obligation dans l’Islam
L’existence de Dieu peut être prouvée
Les versets naïfs du Coran ont une raison d’être intelligente
Maïmonide, guider les égarés
Ramener à la foi la brebis égarée par sa raison
La Lumière divine et les lumières de la raison
L’homme, être de raison et de liberté
Chapitre 3 La Renaissance
La Renaissance, humanisme contre barbarie
Valeur et dignité de l’homme
Une philosophie de l’éducation
Penser dans un monde en feu
Machiavel contre le machiavélisme ?
Machiavel, ange ou démon ?
Voir la politique en face : la fin justifie les moyens
Le sacrifice héroïque de l’homme d’État
Montaigne, le doute comme art de vivre
Qui suis-je ?
Le doute contre la violence
Le scepticisme est un humanisme : les guerres de religion
La conquête du Nouveau Monde
Cessons de nous juger les uns les autres
Chapitre 4 Le XVII e siècle
La pensée au XVII e siècle : entre désorientation et rationalisme
Descartes : maîtrise de soi, maîtrise du monde
« Je pense, donc je suis »
Le réel est rationnel
L’homme, maître de la nature
Bien se conduire, même dans le doute
Le bonheur à portée de main
Chapitre 5 Le XVIII e siècle
Le XVIII e siècle, les Lumières contre tous les obscurantismes
Penser par soi-même
Combattre l’intolérance
Défendre les Droits de l’homme
Kant, le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi
Définir les limites de la raison
Par-delà la raison théorique
La valeur d’un homme tient à ses bonnes actions
L’idéal d’un respect universel des Droits de l’homme
Chapitre 6 Le XIX e siècle
Le XIX e siècle : des lendemains qui chantent ?
L’idée d’un sens de l’Histoire
L’idéal à l’assaut du réel
L’individu surmonté
Marx contre l’exploitation de l’homme par l’homme
La lutte des classes
La société capitaliste, le vol des pauvres par les riches
La supercherie des « Droits de l’homme »
Travail aliéné, travail libéré
La société communiste, une société d’« hommes complets »
Nietzsche : dire oui à la vie
L’humanité ratée
Découragement, décadence et nihilisme : une philosophie pour aujourd’hui
Le surhomme, par-delà l’humanité
Chapitre 7 Le xx e siècle
La philosophie au XX e siècle : comment croire encore en l’homme ?
Barbarie moderne
Mortelle technique et retour à l’être
« Plus jamais ça »
Sciences humaines et déterminisme
Freud et la psychanalyse : se libérer de soi-même
L’hypothèse de l’inconscient
Les manifestations de l’inconscient
La thérapie, pour guérir de soi-même
Sartre et l’existentialisme : la liberté jusqu’à la Nausée
Au commencement était la nausée
Une liberté absolue
Inventer les réponses aux questions que la vie nous pose
Sartre et Simone de Beauvoir : un amour absolu et des amours de passage
Arendt, penser pour vaincre le mal
Se réaliser dans une vie active : le travail, l’œuvre et l’action
Modernité et perte du sens de l’existence
La pensée contre la barbarie
Notes
Bibliographie
Index
Index des noms propres
INTRODUCTION
LA PHILOSOPHIE, ART DE PENSER ET ART DE VIVRE
Le terme « philosophie » est formé à partir du verbe grec philein qui signifie « aimer » et du nom sophia qui désigne la connaissance et la sagesse. Cette double traduction de sophia conduit donc à deux définitions de la philosophie. Selon la première, la philosophie est l’amour du savoir. Elle est une activité de la pensée qui vise la connaissance et la vérité. Selon la seconde, elle désigne la quête d’une forme de sagesse, permettant de vivre harmonieusement avec soi-même et avec les autres.
La philosophie comme recherche de la connaissance
Une vérité au-delà des sciences
Si la philosophie se définit comme la quête de la connaissance, on peut se demander ce qui la distingue d’autres disciplines du savoir. Les sciences cherchent aussi la connaissance. Elles sont même en mesure de prouver la vérité de ce qu’elles avancent, puisque toutes leurs théories peuvent être confirmées par une expérience. Lorsqu’un biologiste affirme que les organismes vivants se développent à partir de la division cellulaire, il fonde sa théorie sur une expérience visible au microscope. Lorsqu’un physicien affirme que la Terre est ronde, il peut le prouver grâce à l’observation d’une éclipse de Lune ou à une image satellite.
C’est précisément dans ce rapport entre la théorie et l’expérience que se situe la différence fondamentale entre la philosophie et les sciences. La philosophie ne peut appuyer ses affirmations sur une expérience, parce que son objet d’étude n’est pas le monde qui se présente à nos sens, mais le monde qui dépasse nos sens. Elle commence donc là où la science s’arrête.

La vérité est l’adéquation entre ce que l’on pense et/ou ce que l’on dit d’une chose, et ce que la chose est réellement. La vérité n’est pas un attribut des choses (les choses existent ou non, mais on ne dit pas qu’elles sont vraies ), mais elle se situe dans un rapport entre les choses et notre pensée et/ou notre discours sur les choses. Ainsi, lorsque je dis « Socrate est dans la rue », je dis vrai si Socrate est effectivement dans la rue, et faux s’il est en réalité chez lui. La vérité exige donc un rapport avec l’objet dont on parle. Dans les sciences, ce rapport est généralement établi grâce à nos sens (même si, à mesure qu’elle avance, la science travaille de plus en plus sur des données abstraites). En philosophie, ce rapport ne peut être qu’intellectuel, dans la mesure où l’objet étudié est immatériel. C’est la raison pour laquelle il existe des théories différentes en philosophie, ou encore que l’on peut y contester la notion même de vérité.
L’objet de la philosophie est l’étude des réalités qui concernent la condition humaine et dont on ne peut faire d’expérience directe. Quelle est l’origine de l’Univers ? Y a-t-il une vie après la mort ? Comment être heureux ? Quel est le meilleur régime politique ? Faut-il toujours dire la vérité ? Sur tous ces sujets, il est possible d’établir des théories, mais il est impossible de les valider ou de les invalider à l’aide d’une expérience. Aucun télescope ne permettra de saisir une image de Dieu, et il n’est pas possible de faire entrer la définition du bonheur dans un tube à essais. Si la vérité consiste en l’accord entre notre pensée et l’objet, la difficulté en philosophie est que l’objet n’est pas une chose, mais une réalité immatérielle. C’est pourquoi, sous ce premier aspect, on peut définir la philosophie de manière paradoxale comme la réflexion qui vise à atteindre la vérité dans tous les domaines pour lesquels il n’existe pas de vérité.
À quoi bon réfléchir si l’on n’atteint pas la vérité ?
Dès l’Antiquité, de grands esprits ont affirmé que, face à l’éternel conflit des opinions sur tous les sujets les plus importants, l’attitude la plus logique était de ne pas faire de philosophie. C’est une position qui peut se défendre, mais dont il faut bien mesurer les conséquences.
Si l’on cesse de réfléchir sur tous les sujets pour lesquels on ne peut atteindre de vérité, cela signifie qu’on ne s’intéressera plus à grand-chose : seuls les faits de notre existence quotidienne, les mathématiques et les sciences de la nature (et encore, en partie seulement) présentent un caractère d’exactitude. Les questions liées à notre condition humaine (comment vivre au mieux alors que nous allons mourir ? Pourquoi ne suis-je pas heureux alors que j’ai tout pour l’être ? Y a-t-il un dieu ?) disparaîtront du champ de notre réflexion.
Il en sera de même de toutes les questions morales, sociales et politiques qui, lorsqu’on les examine en profondeur, deviennent des questions philosophiques.
La démocratie est-elle le meilleur régime ? Les inégalités dans une société sont-elles justifiables ? Y a-t-il un droit à l’enfant ? A-t-on le droit de torturer un individu dont on pense qu’il a posé une bombe ? Ai-je le droit de mentir pour protéger quelqu’un ? Ces questions n’admettent pas de réponse définitive, et pourtant, les individus et les sociétés doivent y réfléchir car les choix qu’ils sont amenés à faire reposent sur une option prise à leur sujet.
Refuser de se questionner au prétexte qu’il n’y a pas de vérité définitive, c’est abandonner aux autres tous les problèmes les plus importants de l’existence.
Nos grandes et nos petites questions quotidiennes sont, elles aussi, des questions philosophiques : doit-on tout donner quand on aime quelqu’un ? Quels principes doivent guider l’éducation d’un enfant ? Pourquoi ai-je tant de mal à aller travailler ? L’argent fait-il le bonheur ? À chaque fois que nous nous posons ce type de question, nous faisons de la philosophie.
Finalement, la plus grande difficulté n’est peut-être pas de faire de la philosophie, mais de ne pas en faire.
Penser par soi-même
Comme le montre Kant dans son ouvrage Qu’est-ce que les Lumières ? , nous croyons tous penser par nous-mêmes, et pourtant, la plupart de nos certitudes sont le reflet des préjugés de notre temps. On fait de la philosophie à chaque fois que l’on exerce sa pensée de façon autonome, luttant ainsi à la fois contre notre propre paresse intellectuelle et contre tous ceux qui ont intérêt à penser à notre place.
On le voit à l’examen de ces questions, il n’est pas possible de distinguer radicalement la philosophie comme recherche du savoir, et la philosophie comme art de vivre. Bien penser, comprendre le monde, se comprendre et comprendre les autres, c’est aussi se rendre capable de bien agir et de bien vivre.
La philosophie, un art de vivre fondé sur la pensée
Bien vivre avec soi-même et avec les autres
Comment vivre heureux ? Que me dois-je à moi-même ? Bien vivre, est-ce ne penser qu’à soi ou penser aussi aux autres ? Puis-je imposer mes convictions aux autres ? Pourquoi la satisfaction de mes désirs ne m’apporte-t-elle pas toujours le bonheur que j’escomptais ? La philosophie s’efforce d’informer nos actions, de transformer nos conduites et de proposer des pistes permettant de vivre mieux.
Elle s’attache aussi à définir les conditions d’une existence sociale et politique sinon harmonieuse, au moins supportable. L’histoire des sociétés humaines est marquée par le désir des hommes de vivre ensemble, mais aussi par leur penchant à se nuire mutuellement. Comment les lois et la morale peuvent-elles contenir ces mouvements de rivalité et de haine entre les hommes ? La politique et la morale sont deux sujets de réflexion fondamentaux en philosophie.
Sauver le monde ?
Affirmer que la philosophie peut agir sur le monde, et plus encore le « sauver », peut paraître absurde dans la mesure où l’on distingue généralement de manière stricte la pensée et l’action. Mais la philosophie est aussi une action.
Faire de la philosophie, c’est soumettre nos pensées et celles des autres à l’examen. Socrate, qui, à la fin de son existence, affirmait « Je sais que je ne sais rien » et continuait pourtant à dialoguer avec ses contemporains sur tous les sujets importants, est pour Hannah Arendt le modèle du philosophe. Il se définissait lui-même comme le « taon » qui vient piquer et réveiller ceux qui voudraient rester tranquilles dans leurs certitudes. L’essentiel pour lui n’était pas de trouver une vérité par ailleurs inaccessible, mais de maintenir en éveil notre faculté à questionner et à réfléchir. D’après Arendt, cette manière de faire de la philosophie est tellement fondamentale qu’elle aurait pu éviter les catastrophes du totalitarisme au XX e siècle. En effet, réfléchir et remettre en cause ses propres certitudes, c’est aussi savoir dire non à ceux qui veulent imposer les leurs. En l’absence d’esprit critique, n’importe quel système de valeur peut s’imposer dans une population. L’exercice de la pensée est donc un rempart contre les formes les plus radicales du mal et de la violence à travers l’Histoire.
« L’activité de penser en elle-même, l’habitude d’examiner tout ce qui vient à se produire ou attire l’attention (…) fait (…) partie des conditions qui poussent l’homme à éviter le mal et même le conditionnent négativement à son égard. » ( Arendt , La Vie de l’esprit)
Comprendre les grands enjeux de la philosophie
Comment la philosophie a-t-elle pris en charge, à travers les âges, les grandes questions posées à l’humanité, et comment peut-elle nous aider aujourd’hui à nous orienter dans la pensée et dans l’action ? C’est à ces deux questions que cet ouvrage se propose d’apporter des éléments de réponse. Son but n’est pas de survoler superficiellement toute l’histoire de la philosophie de l’Antiquité à nos jours, ni même d’évoquer toutes les grandes questions ou les auteurs les plus connus, mais de présenter, à travers la sélection de quelques auteurs et concepts clés, les grands enjeux de la réflexion philosophique. Chaque chapitre proposera donc une présentation de la période de référence (exercice périlleux en raison du caractère intemporel de la philosophie, qui pense certes avec son temps, mais s’attache aux questions posées à la condition humaine depuis toujours), puis celle de la philosophie de quelques auteurs de cette période. Le choix de ces auteurs a été difficile, car, comme le dit André Gide, « choisir [c’est] renoncer » (Les Nourritures terrestres) . À l’intérieur de chacun des chapitres, on trouvera de nombreux exemples et rapprochements entre la pensée des auteurs et notre vie quotidienne. Ils permettront à chacun de trouver des clés pour mieux comprendre les problèmes qui lui sont posés aujourd’hui, et de les mettre en perspective à travers l’épaisseur des siècles. Ils pourront peut-être aussi l’aider à tendre vers l’idéal proposé par Nietzsche : porter attention à soi, et faire de sa propre vie une œuvre d’art.
« Nous désirons sans cesse revivre une œuvre d’art ! L’on doit façonner de telle sorte sa vie que l’on éprouve le même désir devant chacune de ses parties ! » (Fragments posthumes)
CHAPITRE 1
LA PHILOSOPHIE ANTIQUE
Au programme La philosophie antique, « du monde clos du mythe à l’univers infini de la raison 1 » Platon, de la caverne des préjugés à la lumière de la raison Aristote, la vertu du juste milieu Les philosophies hellénistiques : le jardin épicurien et la citadelle stoïcienne
La philosophie antique, « du monde clos du mythe à l’univers infini de la raison »
La métaphysique, un jeu d'enfant ?
L’enfant s’interroge spontanément sur la condition humaine : d’où viennent les gens ? Pourquoi on meurt ? C’est quoi le temps ? Est-ce que les parents aiment toujours leurs enfants ? Il n’a que trois ou quatre ans, mais il a déjà vécu intensément les grandes émotions et les grandes énigmes de l’existence : la joie, la rivalité, l’incompréhension, la peur de la mort. À travers les questions qu’il pose, il s’efforce de comprendre le monde et d’y définir sa place. L’enfant est spontanément philosophe, et foncièrement métaphysicien.

La métaphysique est la discipline qui cherche à définir les premières causes, qui seraient à l’origine de tout ce qui est. Elle tente notamment d’expliquer les origines du monde, de l’homme, et de déterminer les premiers principes de la connaissance. Certains philosophes refusent de faire de la métaphysique, car ils pensent que l’homme est radicalement privé de la connaissance de l’origine et des fins dernières de l’univers.
Les questions que se posent les enfants ne sont pas résolues par les adultes et, s’ils n’ont pas définitivement cessé de penser, elles continuent de les travailler. Le philosophe Gottfried Wilhelm Leibniz résumait ces interrogations métaphysiques dans une célèbre formule :
« Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? et pourquoi ainsi plutôt qu’autrement ? » ( Monadologie)
Alfred de Musset ajoute à ces énigmes celle de notre place dans le monde et du sens de notre existence :
« Qu’est-ce donc que ce monde et qu’y venons-nous faire ? » (Poésies nouvelles, « L’espoir en Dieu »)
Au commencement était le mythe
Cette interrogation peut conduire dans deux directions. Elle peut mener à des recherches scientifiques apportant la clé de certaines énigmes, et à des recherches philosophiques permettant, sinon de lever le mystère, au moins de mieux le cerner. Elle peut aussi être prise en charge par des systèmes explicatifs dogmatiques qui y répondent de manière définitive. Ainsi, pendant des millénaires, les hommes ont vécu dans l’univers mental des mythes qui contenaient la réponse à toutes les questions qu’ils pouvaient se poser sur la nature ou sur la condition humaine.

Un mythe est un récit qui décrit de façon imagée les origines du monde, de l’homme et de toutes choses. Il prescrit aussi des manières de penser, de vivre et de croire. En apportant des solutions définitives et indiscutables à tous les problèmes métaphysiques, il permet de refermer le questionnement que la conscience humaine avait ouvert.
La naissance de la philosophie, un miracle ?
La philosophie apparaît lorsque la raison humaine ne se satisfait plus des réponses apportées par les mythes.
« C’est ainsi qu’au modèle d’une vérité dévoilée par les dieux - vérité révélée aux hommes donc par des êtres autres qu’eux-mêmes et supérieurs à eux (…) - se substitue le modèle d’une vérité à rechercher par les hommes eux-mêmes. » ( Joël Gaubert , Pourquoi et comment étudier le mythe et la religion aujourd’hui ?)
À quel moment dans l’histoire les hommes ont-ils décidé de repousser les explications mythiques et d’utiliser la raison ? Certains historiens et philosophes affirment que l’on peut dater cet événement avec précision :
« La pensée rationnelle a un état civil ; on connaît sa date et son lieu de naissance. C’est au VI e siècle avant notre ère, dans les cités grecques d’Asie Mineure, que surgit une forme de réflexion nouvelle, toute positive, sur la nature 2 . » ( Jean-Pierre Vernant , Du mythe à la raison)
Cette idée d’une apparition subite de la pensée philosophique en un temps et en un lieu précis se rattache à la théorie du « miracle grec ».

Le « miracle grec », expression utilisée pour la première fois par Ernest Renan en 1883, désigne les extraordinaires transformations culturelles et politiques de la Grèce au V e siècle av. J.-C. Des architectes et des artistes font de la ville d’Athènes une œuvre d’art. Les bases du raisonnement mathématique sont définies par Thalès et Pythagore. L’histoire comme discipline est constituée par Hérodote et Thucydide. En littérature, les chefs-d’œuvre d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide jettent les bases de la tragédie. Au plan politique, un nouveau régime, la démocratie, révolutionne la manière de gouverner 3 .
Les « présocratiques » et le « miracle grec »
Au plan philosophique, ce sont les penseurs présocratiques 4 qui sont les artisans de ce miracle. Refusant les explications mythiques, ils s’attachent à comprendre rationnellement le monde qui les entoure et commencent à interroger la place de l’homme dans le monde. Les plus célèbres sont Thalès, Pythagore, Parménide, Héraclite, Empédocle, Gorgias, Protagoras et Démocrite.
La question de la matière devient avec eux une question philosophique. Si les dieux n’expliquent plus l’origine des choses, alors d’où viennent-elles ? Et de quoi sont-elles constituées ?
Pour Empédocle, tout ce qui est vient du mélange de quatre éléments primaires :
« Le feu, l’air, l’eau et la terre sont au monde comme les couleurs dont se sert le peintre ou comme l’eau et la farine avec lesquelles on fait la pâte ; tout vient de leur réunion, de leur séparation, de leurs divers dosages. » ( Émile Bréhier , Histoire de la philosophie)
Démocrite propose une théorie des atomes qui préfigure les recherches scientifiques les plus récentes. Il affirme que toutes les choses du monde sont constituées de corpuscules minuscules qui s’accrochent les uns aux autres.
Les sophistes 5 quant à eux proposent non pas d’accéder à la vérité ultime de la matière, mais de réfléchir sur notre incapacité à l’atteindre. Le monde est inconnaissable car il ne se donne à l’homme qu’à travers une perspective. Les choses sont telles qu’elles m’apparaissent, et elles ne sont donc pas les mêmes pour moi et pour autrui. Protagoras affirme ainsi :
« L’homme est la mesure de toute chose. » ( Platon , Théétète)
À partir du V e siècle av. J.-C. en Grèce, la raison devient une nouvelle manière de se rapporter au monde et à soi-même. La philosophie, les sciences de la nature mais aussi toutes les sciences humaines trouvent leur origine dans ce nouvel usage de la pensée, logique et méthodique. Désormais, les hommes ne pourront plus adhérer aux explications mythiques sans être hantés par le soupçon. Ils ne pourront plus vivre dans le monde sans se demander pourquoi il est ce qu’il est. Quel que soit le nom qu’on lui donne, la philosophie est née, et d’une manière ou d’une autre, elle habitera l’esprit de chacun d’entre nous :
« La philosophie naît de notre étonnement au sujet du monde et de notre propre existence, qui s’imposent à notre intellect comme une énigme dont la solution ne cesse dès lors de préoccuper l’humanité. » ( Schopenhauer , Le Monde comme volonté et comme représentation)
Platon, de la caverne des préjugés à la lumière de la raison
« Fuir d’ici. » ( Platon , Théétète)
« La vraie vie est ailleurs »
L’allégorie de la caverne
L’allégorie de la caverne est l’un des textes les plus connus de l’histoire de la philosophie. Le chemin que le lecteur parcourt en pensée pour sortir des ténèbres de la caverne peut en effet être considéré comme un parcours initiatique 6 permettant d’entrer dans la philosophie de Platon (427 av. J.-C.–348 av. J.-C.), et à travers elle, dans la philosophie en général (puisque, si l’on en croit Whitehead, philosophe anglais du XX e siècle, toute la philosophie occidentale n’est qu’« une série de notes au bas des pages de Platon 7 »).

Une allégorie est la représentation imagée et concrète d’une idée générale et abstraite.
Dans ce célèbre passage de La République , Socrate demande à son interlocuteur d’imaginer la scène suivante :
« Imagine des hommes dans une demeure souterraine, une caverne, avec une large entrée, ouverte dans toute sa longueur à la lumière : ils sont là les jambes et le cou enchaînés depuis leur enfance, de sorte qu’ils sont immobiles et ne regardent que ce qui est devant eux, leur chaîne les empêchant de tourner la tête. La lumière leur parvient d’un feu qui, loin sur une hauteur, brûle derrière eux ; et entre le feu et les prisonniers s’élève un chemin en travers duquel imagine qu’un petit mur a été dressé, semblable aux cloisons que des montreurs de marionnettes placent devant le public, au-dessus desquelles ils font voir leurs marionnettes. » (La République, VII )
Dans ce premier moment de l’allégorie, des prisonniers sont assis dans l’obscurité, au fond d’une caverne. Attachés par les jambes et par le cou, ils sont contraints de regarder devant eux. Sur le fond de la caverne, qui leur fait face, défilent les ombres d’objets qui passent derrière eux. Ceux-ci sont portés par des individus qui circulent derrière les prisonniers tout en bavardant. Leur vie durant, les prisonniers ne voient rien d’autre que l’ombre de ces objets, et n’entendent rien d’autre que l’écho des voix des porteurs d’objets. Incapables de rapporter le son et l’image qu’ils perçoivent à leur origine, ils pensent que ces ombres parlantes sont réelles, et constituent même toute la réalité. Ce petit cinéma dessine les contours de leur univers mental.
Pour Platon, ces prisonniers représentent la plupart d’entre nous : nous vivons dans un monde illusoire et nous pensons que c’est le monde vrai. Nous ne voyons que les objets du monde matériel, que nous sommes incapables de ramener à leur origine transcendante, et en outre, nous ne les voyons que déformés par nos opinions, nos préjugés et nos émotions. La contrainte physique des prisonniers est l’image de notre limitation intellectuelle : de même que les prisonniers sont enchaînés et ne voient donc que des ombres, nous sommes condamnés par nos préjugés à n’atteindre qu’une réalité partielle et déformée.
Nous sommes donc ignorants, et doublement ignorants. Non seulement nous ignorons la véritable réalité, mais en plus, nous ignorons que nous l’ignorons.
« De tels hommes ne penseraient absolument pas que la véritable réalité puisse être autre chose que les ombres des objets fabriqués. » (La République, VII)

Plus nous sommes ignorants, plus nous sommes certains d’avoir raison

Les prisonniers de cette allégorie représentent des individus qui ne détiennent aucune vérité mais sont pourtant certains de tout savoir. Cette ignorance double, qui caractérise pour Platon la plupart d’entre nous, est le poison de notre humanité. En effet, celui qui est certain d’avoir raison ne réfléchit plus puisqu’il sait. Il peut aussi se jeter tête baissée dans l’action puisqu’il est persuadé de savoir ce qu’il faut faire. Une grande partie des crimes organisés dans l’histoire de l’humanité reposent sur ce type de certitude. L’infériorité d’une « race », d’une culture, d’une religion sont des préjugés auxquels certains oppresseurs ont cru, jusqu’à se sentir en droit de massacrer en leur nom. Sans aller jusqu’à de telles extrémités, nous avons tous déjà expérimenté les désagréments d’une relation personnelle, familiale ou professionnelle, avec quelqu’un qui ne doute jamais et sait toujours ce qu’il faut penser et faire. Pour sortir de cet aveuglement, il suffirait pourtant de peu de chose : remettre en question ses certitudes et ouvrir l’espace de la réflexion. La prise de conscience de notre ignorance est le début de toute recherche du savoir, et le point de départ de toute action circonspecte.
La difficile ascension
Dans un deuxième temps de l’allégorie, Platon imagine que l’un des prisonniers soit détaché, puis forcé à se retourner. Il se trouverait alors face au feu, qui éclaire la caverne et permet la projection des ombres sur la paroi de la caverne. Il devrait alors être en mesure de comprendre l’origine du spectacle qu’il voyait auparavant. Mais il n’en est rien : habitués à la pénombre, ses yeux sont éblouis et ne peuvent rien distinguer dans cette lumière trop vive. Le prisonnier est ensuite forcé à gravir la pente qui mène du fond de la caverne à l’extérieur. Il proteste, refuse d’avancer, mais on le traîne malgré lui vers l’extérieur. Ce refus du prisonnier manifeste la difficulté que nous éprouvons à renoncer à nos préjugés. Nous vivons au fond de la caverne, mais nous ne voulons pas en sortir car nous nous y sentons bien.
Dans un troisième temps, le prisonnier arrive au grand jour, et devient progressivement capable de distinguer les objets du monde extérieur. C’est là la métaphore de l’ascension de l’âme. Pour Platon, l’âme en quête de la vérité s’élève par degrés jusqu’à l’origine de toute chose, que Platon nomme le Bien.
L’opposition entre la caverne et le monde extérieur symbolise la dichotomie qui se trouve au cœur de la philosophie de Platon. Celle-ci est en effet construite sur une distinction entre un lieu sensible, qui est le monde dans lequel nous vivons et que nous connaissons à travers nos sens, et un lieu intelligible, le lieu des essences, que seule la pensée peut appréhender.
Il est difficile de comprendre exactement ce que Platon entend par lieu intelligible. En effet, les descriptions qu’il en donne sont très abstraites, et on peut se demander si la compréhension pleine et entière de cette forme de réalité ne serait pas révélée seulement dans une sorte d’expérience mystique. On peut toutefois définir les grands traits de cet univers.
Le monde intelligible n’est ni visible ni sensible. Seule notre pensée, lorsqu’elle est purifiée de tout rapport avec le corps et le monde sensible, peut nous y donner accès. Il est composé d’Idées.

Les Idées platoniciennes ne sont pas des représentations mentales que nous formons dans notre esprit, mais des réalités qui ont une existence en dehors de nous. Nous pouvons y accéder lorsque nous réfléchissons, mais ce n’est pas nous qui les créons. Il existe des Idées du Vrai, du Beau, du Bien, du Juste, etc., que nous pouvons nous efforcer de saisir en raisonnant.
Ces Idées sont l’essence des choses, c’est-à-dire les caractéristiques profondes qui font d’elles ce qu’elles sont.

L’ essence , c’est l’ensemble des caractéristiques qui définissent fondamenta-lement un être ou une chose.
D’après Platon, avant de nous incarner dans un corps, nous avons vécu au milieu de ces Idées. Il reste en chacun de nous une trace de cette contemplation. C’est pourquoi, lorsque nous pensons droitement et que nous accédons à ces Idées, nous ne faisons que nous en souvenir. C’est la théorie platonicienne de la réminiscence.
La philosophie de Platon est difficile à comprendre pour nous, parce qu’elle affirme que ce qui est le plus réel est spirituel. Comme l’explique la célèbre helléniste Jacqueline de Romilly, cette idée est devenue étrangère à notre époque :
« On lit aujourd’hui plus volontiers les présocratiques que Platon (…). Et notre époque en général pourrait bien être un terrain défavorable : elle est à la fois trop matérialiste, trop hantée par l’absurde et la relativité, trop ouverte, aussi, à toutes les tolérances, pour se reconnaître en Platon. » (Pourquoi la Grèce ?)
La philosophie de Platon est une philosophie de l’absolu et de la spiritualité. L’époque moderne est relativiste et matérialiste. C’est pourquoi le platonisme nous paraît si lointain.

Le relativisme est une théorie selon laquelle il n’y a pas de vérité absolue, car toute affirmation dépend du point de vue de celui qui l’énonce.
Le bonheur de la vérité
L’ancien prisonnier libéré ne voudrait pour rien au monde redescendre dans la caverne. Si toutefois il y était contraint, il ne pourrait plus se mêler aux autres prisonniers. Il ne serait plus capable de participer à leurs conversations stupides, ni de jouer aux jeux qu’ils ont inventés en regardant les ombres. Il passerait alors pour un imbécile. Et si toutefois il insistait pour les sortir collectivement de leur aveuglement, Platon l’affirme brutalement : ils le tueraient.
La tentative d’éclairer ceux qui vivent dans l’ignorance provoque au mieux la moquerie, au pire la mort. Platon fait ici allusion à la mort de Socrate, tué pour avoir remis en cause les certitudes, l’ordre établi, et les distinctions sociales. La foule des ignorants a toujours raison de la sagesse du philosophe.

Le procès de Socrate, ou la mise à mort de la philosophie

En 399 av. J.-C., Socrate est condamné à mort par le tribunal démocratique d’Athènes. Ce procès est relaté par Platon, fervent disciple de Socrate, dans son ouvrage Apologie de Socrate . Au cours de son plaidoyer, Socrate explique que la défiance à son égard est née d’une enquête qu’il a menée après avoir pris connaissance d’un oracle (réponse donnée par un dieu à une question). Cet oracle avait déclaré que Socrate était le plus sage des hommes. Devant le tribunal, Socrate témoigne de l’étonnement – sans doute feint – qui l’a alors saisi : « Que veut dire le dieu (…) ? Car moi, j’ai conscience de n’être sage ni peu ni prou. » En outre, à Athènes, tous les hommes de pouvoir « disent savoir ce que j’ignore ». Socrate décide alors de rencontrer ces derniers. La discussion qu’il mène avec eux révèle qu’ils prennent et font passer pour des vérités leurs opinions incertaines. Les paroles de l’oracle s’expliquent enfin, déclare Socrate : je suis le plus sage des hommes car « je sais que je ne sais rien », mais ayant conscience de mon ignorance, je détiens au moins une vérité. Socrate en est sûr, la véritable raison du procès est là : les hommes puissants ont besoin de se tromper eux-mêmes et de tromper les autres, en se faisant passer pour savants. La révélation de leur ignorance leur est insupportable car elle remet en cause leur réputation et fragilise leur pouvoir. Bien qu’il ne s’y réduise pas (en particulier parce qu’il a aussi une dimension politique), le procès de Socrate peut être considéré comme celui de la philosophie, qui révèle ce que d’autres ont intérêt à cacher.
Et pourtant, ajoute Platon, malgré la répulsion qu’ils en ont et les risques que cela comporte, ces hommes qui sont sortis des ténèbres et sont désormais éclairés par la lumière du Bien devront redescendre dans la caverne. Ils aimeraient pouvoir se consacrer uniquement à la contemplation des Idées, mais ils devront se mettre au service de la Cité et la gouverner pour le bien de tous. Ces hommes, conscients que leur bonheur dépend de la contemplation des Idées, n’ont aucune envie de gouverner. C’est précisément pour cela qu’ils le doivent :
« Un État où ce seront ceux qui ont le moins de goût pour exercer le pouvoir qui seront appelés à exercer ce pouvoir sera forcément celui qui aura le gouvernement le plus parfait et plus exempt de toute dissension. » (La République, V )
Le philosophe-roi et la foule des ignorants
Un État juste est gouverné par les meilleurs
Le meilleur régime politique est l’aristocratie dans son sens étymologique : le gouvernement des meilleurs. Un groupe d’hommes, choisi parmi les prisonniers de la caverne pour son « naturel philosophe », sera éduqué par les plus grands savants. Grâce à l’attention de leurs maîtres, ils pourront réaliser la difficile ascension hors de la caverne. Ils formeront ainsi la caste des gardiens, dont le rôle est de « prendre soin des autres citoyens ». Celle-ci devra commander aux guerriers (qui défendent la Cité mais sont conduits par le désir des honneurs) et aux laboureurs et artisans (qui sont conduits par leurs désirs).
« Dans notre État, les désirs de la multitude composée d’hommes vicieux seront dominés par les désirs et la prudence des moins nombreux qui sont aussi les plus sages. » (La République, IV )
Au-dessus de cet ensemble hiérarchisé se trouve le philosophe-roi, qui détient le savoir de la justice et du bien parce qu’il est capable de contempler les Idées.
« Si l’on n’arrive pas, ou bien à ce que les philosophes règnent dans les cités, ou bien à ce que ceux qui à présent sont nommés rois et hommes puissants philosophent de manière authentique et satisfaisante, et que coïncident l’un avec l’autre pouvoir politique et philosophie (…) il n’y aura pas de cesse aux maux des cités, ni non plus il me semble, du genre humain. » (La République, V )
La hiérarchie entre les parties de l’âme de l’individu se retrouve dans l’État. Pour Platon, les hommes ne sont pas égaux, car certains sont nés pour commander et d’autres pour obéir.
La démocratie, ou l’art de manipuler les foules
Platon pense que la démocratie n’est pas un bon régime politique car elle ne respecte pas la hiérarchie des parties de la Cité. Laisser le peuple gouverner, c’est mener la Cité à sa perte.
Platon écrit dans un contexte politique particulier. Athènes est alors une démocratie 8 dans laquelle tout acte politique requiert le recours au discours. Pour être élu, pour faire passer une loi, pour favoriser un courant d’opinion, pour se défendre lors d’un procès, il faut avoir l’aval du peuple, et donc savoir lui parler. Pour Platon, c’est là que le bât blesse : la démocratie est un mauvais régime parce qu’il repose sur l’art de manipuler le peuple grâce aux discours qu’on lui tient.
Une grande partie de l’œuvre de Platon est consacrée à la critique de la rhétorique (art de bien parler) et des sophistes qui l’enseignaient. Les sophistes étaient des professeurs de rhétorique qui apprenaient à leurs élèves, jeunes aristocrates fortunés et avides de pouvoir, l’art du discours. Le terme « sophiste » est un terme aujourd’hui péjoratif, qui désigne une personne tenant des discours creux. Ce n’était pas le cas en Grèce antique, où les sophistes jouissaient d’une importante reconnaissance publique 9 .
« Discours est un grand tyran »
« Discours est un grand tyran (…) Il a la force de mettre un terme à la peur, d’apaiser la douleur, de produire la liesse et d’inciter à la pitié. » ( Gorgias , Éloge d’Hélène)
Platon est pleinement d’accord avec ce constat établi par Gorgias, célèbre sophiste d’Athènes : le discours a un immense pouvoir sur les âmes. On peut même comparer son pouvoir sur l’esprit au pouvoir des drogues sur le corps. Le discours a le pouvoir d’ensorceler les âmes, de les déposséder de leur liberté. Celui qui parle bien peut s’approprier les âmes de ceux qui l’écoutent.

L’art de parler est un pouvoir, pour le meilleur ou pour le pire

De grands discours ont permis de faire triompher la liberté sur l’oppression. Le discours de Martin Luther King « I have a dream », l’appel du 18 juin du général de Gaulle, celui de l’abbé Pierre lors de l’hiver 1954 et bien d’autres montrent que les paroles peuvent être des actions. Mais la parole peut aussi être l’instrument de la propagande et de l’aliénation. Klemperer a étudié les manipulations de la langue effectuées par les nazis. Il a montré que le sens de nombreux termes avait été modifié pour servir la propagande. Le terme « fanatique », par exemple, qui était péjoratif dans la langue allemande, a fini par devenir un superlatif de vertueux et de courageux. À force d’être employé comme un terme positif dans les discours et les publications de propagande, le dévouement aveugle et irrationnel (au nazisme bien évidemment) est devenu la qualité principale du citoyen du Reich. « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, et voilà qu’après quelque temps, l’effet toxique se fait sentir 10 ».
La rhétorique : persuader et flatter les ignorants
La rhétorique, qui est synonyme de politique en démocratie, est l’art de persuader des ignorants de choses qui ne sont pas certaines, affirme Socrate dans le Gorgias . Si celui qui parle détenait la vérité, il lui suffirait de l’exposer pour convaincre, il n’aurait pas besoin des artifices d’un langage séduisant. L’art de la rhétorique suppose l’ignorance et la naïveté de l’auditoire. En effet, celui qui connaît la vérité d’un sujet peut démasquer le rhéteur qui tente de le persuader. Par exemple, si un orateur s’attache à faire élire un médecin moins compétent qu’un autre, un public ignorant se laissera convaincre, mais pas une assemblée de médecins.

La démocratie, art de manipuler les ignorants ou pouvoir de les éduquer ?

Pour Platon, la démocratie est le régime qui permet à quelques-uns de faire triompher leur intérêt en manipulant une foule d’imbéciles qui croit faire des choix. Faut-il alors renoncer à la démocratie ? Ou faut-il plutôt surmonter l’ignorance ? Au moment de la Révolution française, des systèmes d’éducation ont été pensés par des auteurs convaincus que la démocratie véritable reposait sur l’instruction du peuple. Ainsi, Condorcet affirme devant l’Assemblée nationale en 1792 : « [L’éducation doit remédier à cette] ignorance où l’homme, jouet du charlatan qui voudra le séduire, et ne pouvant défendre lui-même ses intérêts, est obligé de se livrer en aveugle à des guides qu’il ne peut ni juger ni choisir ; cet état d’une dépendance servile, qui en est la suite, subsiste chez presque tous les peuples à l’égard du plus grand nombre, pour qui dès lors la liberté et l’égalité ne peuvent être que des mots qu’ils entendent lire dans leurs codes, et non des droits dont ils sachent jouir » (Rapport sur l’instruction publique, présenté à l’Assemblée nationale les 20 et 21 avril 1792). Un système d’instruction et d’éducation peut-il suffire à remédier aux défauts que Platon dénonce dans les régimes démocratiques ?
Le pouvoir de persuasion de la rhétorique est tel qu’elle peut permettre à un incompétent de passer pour plus compétent qu’un spécialiste.

La rhétorique, art de faire passer l’incompétence pour du talent

D’après Platon, celui qui parle bien sera toujours davantage écouté que l’homme savant si celui-ci n’est pas très éloquent. La parole a plus de puissance sur les esprits que la compétence elle-même.
La seconde caractéristique de la rhétorique, cet art majeur en démocratie, est l’utilisation de la flatterie.
L’art de parler en démocratie est l’art de dire au peuple ce qu’il veut entendre, pour mieux le manipuler. Alors que la science politique devrait être la connaissance du juste et de l’injuste, en démocratie, elle se limite à une connaissance des goûts et des opinions du peuple. L’homme politique qui veut parvenir à ses fins (lesquelles sont généralement le pouvoir et la richesse) devra connaître les goûts et opinions du peuple afin de les flatter et de se présenter comme leur plus ardent défenseur.
« On dirait un homme [le sophiste, ou l’homme politique en démocratie] qui, ayant à nourrir un animal grand et fort, après en avoir observé minutieusement les mouvements instinctifs et les appétits (…), donnerait à son expérience le nom de science, en composerait un traité et se mettrait à l’enseigner, sans savoir véritablement ce qui dans ces maximes et ces appétits est beau ou laid, bien ou mal, juste ou injuste, ne jugeant de tout cela que d’après les opinions du gros animal, appelant bonnes les choses qui lui font plaisir, mauvaises celles qui le fâchent. » (La République, VI )
L’homme politique qui veut réussir en démocratie n’a que deux choses à faire. La première est d’observer le peuple, afin de savoir ce qu’il aime et ce qu’il déteste. La seconde est d’annoncer publiquement que le peuple a raison d’aimer ce qu’il aime et de détester ce qu’il déteste. Il doit appeler « bonnes les choses qui lui font plaisir », comme l’argent, le pouvoir, le repos, l’ignorance, et « mauvaises celles qui le fâchent », comme l’effort, la recherche intellectuelle, la poursuite de la justice, etc.

La démocratie est-elle nécessairement une démagogie ?

La démagogie est une politique qui flatte les émotions et les opinions des masses pour mieux les utiliser. Pour Platon, la démocratie est toujours une démagogie, car la seule manière de gagner les faveurs du peuple est de le conforter dans ce qu’il pense. Les nombreux sondages d’opinion sont aujourd’hui utilisés en ce sens. Ils permettent de savoir ce que veulent les citoyens afin de faire des propositions conformes à leurs souhaits. Selon Platon, c’est là une perversion du rôle de la politique, qui est non pas de conforter les hommes dans ce qu’ils veulent déjà mais de les guider vers ce qu’il serait bon pour eux de vouloir. Si la démocratie est un régime impossible pour Platon, c’est parce qu’un homme politique digne de ce nom, c’est-à-dire soucieux du bien commun, ne pourrait jamais être élu, puisqu’il dirait le contraire de ce que chacun a envie d’entendre.
L’homme, ce monstre polycéphale
L’homme, à l’image de la Cité, est divisé en plusieurs parties qui se trouvent la plupart du temps en conflit. Dans le Phèdre , Platon compare l’homme à un attelage ailé, composé de deux chevaux et d’un cocher :
« Il faut parler maintenant de la nature de l’âme. Je dirai qu’elle ressemble à une force composée d’un attelage et d’un cocher ailés. Le cocher gouverne l’attelage, mais l’un de ses chevaux est excellent et d’excellente race, l’autre est tout le contraire. »
Le cheval blanc symbolise la partie irascible de notre âme, c’est-à-dire celle qui se met en colère, s’emporte, s’indigne. Elle n’est en soi ni bonne ni mauvaise. Si elle s’allie à la partie inférieure de l’âme, celle qui contient nos désirs égoïstes, elle prend alors la forme de la violence et de l’agressivité. Mais si elle s’allie à la partie supérieure de notre âme, elle apporte énergie et dynamisme à notre recherche de la vérité et du bien. Elle peut aussi s’indigner contre l’injustice, ou se révolter contre des pulsions ou des désirs qui nous abaissent.

Y a-t-il de justes colères ?

La colère est souvent considérée comme une mauvaise passion, qu’il faut éviter à tout prix. En effet, sa violence peut être dévastatrice et peut conduire celui qui l’éprouve à des actes inconsidérés qu’il regrettera ensuite. Mais la colère peut aussi être l’expression d’une juste révolte, témoignage de notre empathie et de notre sensibilité à l’injustice. C’est ce qu’explique le résistant Stéphane Hessel dans son manifeste de 2010 Indignez-vous : « Je vous souhaite à tous, à chacun d’entre vous, d’avoir votre motif d’indignation. C’est précieux. Quand quelque chose vous indigne, comme j’ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé. » La colère, lorsqu’elle est dirigée contre l’injustice et l’oppression, est cette force salvatrice qui donne la force de se soulever et de résister.
Le cheval noir, c’est la partie concupiscible de notre âme, celle qui désire aveuglément tout ce qui peut lui procurer du plaisir. Cette partie de nous-mêmes est dirigée exclusivement par le désir et ignore tout ce qui n’est pas lui. Le cheval noir est incapable de tenir compte des autres parties de l’âme et reste sourd aux appels de la raison et de la justice.

Le désir désigne la tension vers un objet que l’on imagine pouvoir être source de satisfaction. Il est l’aspiration à avoir quelque chose que nous n’avons pas, à faire quelque chose que nous ne faisons pas, ou à être quelqu’un que nous ne sommes pas.

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