Le Paradoxe du pardon chez Paul Ricoeur
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Description

S'il y a une difficulté intrinsèque à l'acte de pardonner, le pardon est toujours possible, quel que soit le temps qu'il prend. Quelle que soit la motivation du pardon (éthique, spirituelle, politique), il importe qu'il soit à l'avantage de l'homme. Mais le pardon ne se substitue pas à la justice. Le devoir de la vérité et de la justice renforce le sens authentique du pardon qui est celui du "don" gratuit et immérité. La "hauteur du pardon" répond à ce que Paul Ricoeur appelle "la profondeur de la faute".

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 avril 2016
Nombre de lectures 35
EAN13 9782140006586
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Ouverture philosophique
Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot
Une collection d’ouvrages qui se propose d’accueillir des travaux originaux sans exclusive d’écoles ou de thématiques.
Il s’agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions, qu’elles soient le fait de philosophes « professionnels » ou non. On n’y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu’habite la passion de penser, qu’ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.
Dernières parutions
Hélène MICHON, Tamás PAVLOVITS, La sagesse de l’amour chez Pascal , 2016.
Auguste NSONSISSA, La grammaire de la signification. Querelle des fondements de la philosophie contemporaine du langage, 2016 .
Pascal GAUDET, Qu’est-ce que la philosophie ?, Recherche kantienne, 2016 .
Godefroy NOAH ONANA, Tradition et modernité. Rupture ou continuité ?, 2016 .
Benoît BASSE, De la peine de mort en philosophie, Quel fondement pour l’abolition ?, 2016.
Bruno TRAVERSI, Le corps inconscient. Et l’Ame du monde selon C.G. Jung et W. Pauli, 2016.
Pierre-André STUCKI, Démocratie et populisme religieux. L’homme est-il un loup pour l’homme ?, 2016.
Ange Bergson LENDJA NGNEMZUE, Identité et primauté d’autrui. La philosophie merleau-pontyenne de l’hospitalité , 2016.
Mahamadé SAVADOGO, Théorie de la création, Philosophie et créativité , 2016.
Marc LEBIEZ, Œdipe athée, Les hommes abandonnés des dieux , 2016.
Philippe FLEURY, Nicolas de Cues et Giordano Bruno, philosophes de la Renaissance , 2016.
Christian SALOMON, La Condition corporelle , 2015.
Edmundo MORIM de CARVALHO, Paradoxes et peinture I : Escher, Klee, Kandinsky, Matisse, Picasso , 2015.
Titre

Patrick M BAWA D EKUZU Y A B EHAN





Le paradoxe du pardon
chez Paul Ricœur
De la gratuité à la gratitude



Préface de Mgr Fridolin AMBONGO BESUNGU
Copyright

























© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-75894-7
Dédicaces


A l’inoubliable mémoire de
Pierre Mbawa Sua Ako,
Marie Mbo Mpinu,
Marie Teka Ngoy,
Mgr Joseph Nkumuondala Mbimba,
je dédie ce travail .
Citation


« Le pardon, s’il a un sens et s’il existe, constitue l’horizon commun de la mémoire, de l’histoire et de l’oubli. »
Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli ,
Seuil, Paris, 2000
AVERTISSEMENT
Ce livre présente la réflexion relative au « paradoxe du pardon » dans le cadre de la thèse que j’ai soutenue en juin 2015 à l’Université Pontificale de la Sainte Croix à Rome dont le sujet portait sur la « trilogie : identité, mémoire et promesse dans l’herméneutique anthropologique de Paul Ricœur ».
Ce choix résulte de deux impératifs complémentaires : l’actualité du débat sur le pardon aussi bien dans l’Eglise (le jubilé de la miséricorde proposé par le pape François) que dans la société avec les pertinentes questions sur le rapport entre le pardon et la justice (la Shoa, le génocide, la pédophilie, etc.) ; en plus, mes propres recherches sur le processus de paix et de réconciliation dans la région des Grands Lacs africains prennent une résonance particulière dans ce choix. Ainsi, il me semble nécessaire de dégager le contour de ce concept riche et très complexe en vue de bien comprendre son application dans les divers contextes de la vie sociale.
Je remercie tous ceux qui nous ont aidé à la publication de ce livre.
PRÉFACE
De nos jours, parler du pardon semble aussi ordinaire que dire un « bonjour » ou un « merci », et pourtant malgré son apparente banalisation, le pardon garde une part de mystère qu’il convient d’interroger à nouveau frais. Il est intéressant de chercher à comprendre ce concept dans un angle philosophico-anthropologique en se recentrant par rapport au « qui », au « quoi », au « comment » et au « pourquoi » du pardon. A l’évidence, il pose la question da capacité intrinsèque de l’agent à être protagoniste du pardon dans un vivre-ensemble apaisé. Car il s’agit parfois de rétablir la concorde sociale après qu’un mal profond ait été commis. Dans l’histoire récente, c’est le cas, entre autres, des crimes d’une ampleur incommensurable comme ceux qui ont eu lieu dans les camps de concentration et d’extermination en Europe durant la seconde guerre mondiale, le génocide rwandais, etc. qui ont alerté l’humanité sur cette capacité de l’homme à atteindre des proportions inimaginables de violence et de barbarie. Devant des tels actes, les victimes sont logiquement en droit de se poser de question de l’opportunité du pardon, et de son efficacité dans le contexte d’une irréversibilité flagrante du mal. Et l’expérience de la commission « Vérité et Réconciliation » sud-africaine a révélé à la fois la nécessité d’une réconciliation nationale et les limites inhérentes à toute tentative d’institutionnalisation du pardon selon la terminologie de Paul Ricœur.
C’est dire que le pardon est parfois mis à l’épreuve de l’impardonnable, et cela se rencontre aussi dans des situations de drames individuels et collectifs. Cette complexité fait comprendre la difficulté du processus de pardon, de son rapport avec la justice, ainsi que des conditions de sa réussite du point de vue de l’herméneutique de l’action. Ainsi, au-delà de la pertinence d’un discours sur le pardon, c’est surtout la pratique du pardon et de la réconciliation au niveau individuel et sociétal qu’il faut atteindre dans la perspective d’une éthique de l’agir humain.
Dès lors, dans la question du pardon, ou du refus de céder aux pulsions de vengeance sans fin, se trouve posé le problème du vivre ensemble en ce sens que les protagonistes sont appelés à rechercher la concorde sociale brisée par l’offense qui a été commise et subie. Mais cette démarche peut-elle se faire sans prendre en compte l’impératif de la justice qui exige une réparation pour les dommages subis ? Le pardon peut-il se passer de la justice au point de la supplanter ? Cette délicate question est au centre du dilemme de la justice et de la paix aujourd’hui. Par ailleurs, la complexité du processus de pardon vient également de la polarité entre ce que Ricœur appelle la profondeur de la faute et la hauteur du pardon. Cette polarité, développée dans cette étude, rend visiblement compte du caractère asymétrique et disproportionné de la réponse que propose le pardon par rapport à l’offense subie. Une telle disproportion n’est possible que si l’on intègre dans la démarche une référence explicite au caractère sacré de l’humain et sa capacité de frayer un nouvel horizon du vivre-ensemble dans un climat de socialité apaisée. Le processus du pardon est à portée de l’homme même si, comme le reconnaît l’auteur, une pratique proprement dite du pardon ne peut s’exonérer d’une référence à l’Altérité transcendante. Et, dans une approche herméneutique christianisée, pour Ricœur, comme le rappelle justement l’étude, cette Altérité transcendante et absolue est le Dieu miséricordieux de la révélation chrétienne. Et à ce titre, il existe un lien très fécond entre le pardon et la miséricorde au sens chrétien du terme ; et l’homme est capable de pardonner puisqu’il est appelé à être miséricordieux comme l’est son créateur. Ce lien avec la miséricorde a pour avantage de donner un supplément de sens au processus du pardon au point de le sublimer pour le rendre plus efficace du point de vue de l’action humaine. Mais, en définitive, c’est l’homme qui doit être au centre de la démarche du pardon, car c’est par considération pour l’homme que le pardon peut être possible, dans la mesure où seule une confiance à sa capacité de changer peut suggérer l’idée de le pardonner en se disant qu’il ne doit pas être confondu avec sa faute. L’autre, même fautif, même coupable reste un humain qui vaut toujours plus que ses actes. Distinguer le coupable de la faute dont il est responsable dans le sens d’une imputation avérée, c’est comprendre que la dignité humaine ne peut être reniée quel que soit le degré de culpabilité constatée. Comme le pense Ricœur, l’homme capable est également cet homme faillible et fragile, capable de la vulnérabilité et de la culpabilité, donc susceptible d’être pardonné même si le pardon ne se mérite pas, ne se réclame pas, il se donne, il est gratuit. L’éthique s’ouvre donc à l’anthropologique en faveur d’une socialité apaisée et ouverte au progrès. Pardonner, c’est faire un pari pour l’avenir où le passé est exorcisé de ses maux et douleurs, et où les uns et les autres font le choix d’un vivre ensemble apaisé. Cette étude de Patrick Mbawa permet de redécouvrir cette richesse incommensurable de l’approche herméneutico-anthropologique du pardon dans une interprétation rigoureuse et réaliste de la pensée de Paul Ricœur.
Mgr Fridolin AMBONGO BESUNGU, ofm Cap.
Evêque de BOKUNGU-IKELA, Administrateur Apostolique de MBANDAKA-BIKORO Président de la Commission épiscopale « Justice et Paix » de la Conférence Episcopale Nationale du Congo (CENCO)
INTRODUCTION
Cette étude se donne pour objectif de traiter de la délicate question du pardon dans la pensée herméneutique de Paul Ricœur. En effet, cette question est délicate à plus d’un titre, dans la mesure où elle procède de plusieurs domaines de connaissance au point qu’il apparaît inopérant de l’aborder selon un seul angle de vue. C’est souvent difficile de traiter de la question du pardon dans des contextes et des circonstances différents au point de buter sur un paradoxe, une équivocité, à la limite une dichotomie insurmontable. C’est ce risque auquel s’expose toute approche générale du concept de pardon que nous essayons d’éviter en nous situant dans la logique de la pensée ricœurienne, quand même cette pensée sera mise en dialogue avec d’autres.
Parler du pardon chez Ricœur c’est avant tout reconnaître la difficulté d’une entreprise au contour complexe. C’est ce qui justifie le choix du titre qu’il donne à l’épilogue de La mémoire, l’histoire, l’oubli, à savoir « le pardon difficile » 1 ; un titre inspiré par le célèbre ouvrage du philosophe italien Domenico Jervolino, L’Amore difficile 2 , et qu’il situe dans le prolongement de l’analyse de la condition historique. Cette condition historique qui est celle du déploiement de la mémoire, mais aussi de l’oubli, deux phénomènes qui s’appellent et se conditionnent mutuellement. Le pardon devient alors le lieu de la mémoire, mais également l’appel à l’oubli afin de créer un nouvel horizon du vivre ensemble ; c’est ce que Olivier Abel désigne, à la suite de Paul Ricœur, par les expressions de « travail de deuil » et « travail d’enfantement » 3 . Il est donc nécessaire de resituer le discours sur le pardon à la fois dans un contexte de mémoire, mieux de travail de mémoire qui permet d’éviter le trop d’abus de mémoire qui aboutit souvent à ce que Jacques Derrida appelle le « théâtre du pardon » 4 , et dans un contexte d’oubli qui ne tombe nullement dans l’abus mais qui permet d’arrêter la continuation du passé dans le présent en montrant combien il est nécessaire que la vie continue, même après que l’irréparable a été commis.
Ce double effort est celui qui caractérise cette étude à travers ses différentes ramifications. En effet, nous abordons le problème du pardon dans le contexte de la mémoire et de l’oubli, dans la mesure où il n’est pas possible de parler du concept de pardon en dehors de ce cadre historique qui lui donne substance. En effet, Ricœur affirme : « le pardon, s’il a un sens et s’il existe, constitue l’horizon commun de la mémoire, de l’histoire et de l’oubli » 5 . Il est donc nécessaire de comprendre le concept de pardon dans ce double mouvement. Cela nous suggère également de porter un regard interrogateur sur le fait que le pardon est nécessairement paradoxal, en ce sens qu’il s’adresse très souvent à l’impardonnable, à l’irréparable, mieux à l’imprescriptible dans son acception juridique. Prendre au sérieux ce paradoxe, c’est aussi comprendre son caractère exceptionnel, même si de nos jours, on assiste à une banalisation de l’usage du mot « pardon » comme le montre Olivier Abel quand, se situant aux antipodes de Jacques Derrida pour qui le pardon est lié à des figures inconditionnelles, sublimes et religieuses, il affirme : « quotidiennement, en effet, il arrive à peu près à tout le monde de dire “pardon” comme on dit “merci” ou “bonjour”(…) parfois même le pardon est une expression pour dire “poussez-vous”« 6 . Cette banalisation du concept de pardon ne doit pas cacher la difficulté sémantique de ce terme qui est à la charnière de plusieurs sphères de savoir et de culture.
En effet, cette étude se ramifie en trois parties qui traitent chacune d’une question essentielle. Déjà Jacques Derrida pose de façon pertinente une série des questions par rapport au « qui », au « quoi », au « comment », au « pourquoi » du pardon et ce, en examinant avec une rigueur certaine le caractère singulier ou collectif du pardon ainsi que la capacité de donner ou de demander le pardon 7 . Sans être exhaustives, ces questions sur le concept du pardon nous semblent pertinentes dans la prise au sérieux de la complexité du pardon dans l’agir humain. Ainsi la première partie répond à la question de l’existence d’un mal ou d’une faute commis dont la responsabilité, mieux l’imputabilité remonte à une période antérieure au présent historique ainsi qu’à une personne ou à un groupe des personnes plus ou moins identifié. Cette première étape nous semble fondamentale dans la mesure où nous pensons qu’il n’y a pas de pardon sans une faute commise, et surtout sans un auteur à qui la faute serait imputable en tant que responsable moral, juridique, ou même religieux. Ainsi, en répondant à la question des conditions de possibilité du pardon, cette partie aborde à la fois les problèmes épineux de l’imputabilité et de la prescription mettant la culpabilité au point d’équilibre entre la mémoire et l’oubli. Dans cette optique, la culpabilité aussi bien pénale, politique que morale et religieuse devient le point du départ d’un processus du pardon.
La deuxième partie s’attèlera à répondre à la question que soulève l’équation du pardon, selon la terminologie de Paul Ricœur. En effet, il s’agira d’examiner la manière dont le pardon est intrinsèquement un paradoxe en ce sens qu’il fait appel toujours à une polarité entre ce que Ricœur appelle « la profondeur de la faute » et « la hauteur du pardon » 8 . Mais cette équation est rendue plus complexe par le fait que le pardon s’adresse souvent à ce que Jacques Derrida qualifie d’« impardonnable », cette espèce d’irréparable qui caractérise un mal profond, dans le sens d’un mal radical pour lequel la prescription serait inopérante. Devant un tel mal, la justice défie le pardon au point de le rendre secondaire, ou pour le moins subsidiaire ; de nombreux exemples de crimes contre l’humanité, de génocides, de crimes de guerre sont à classer dans ce registre. Mais la solution de la justice, fût-elle internationale, comme l’institution de la Cour Pénale Internationale, est-elle satisfaisante ? Comble-t-elle cet abîme créé par la profondeur du mal commis ? Le paradoxe demeure, et suscite encore plus de questions que des réponses ; ce qui montre à quel point le pardon demeure une entreprise très difficile, même s’il n’est pas impossible à réaliser.
Affirmer la difficulté du pardon n’empêche pas de reconnaître qu’il n’est pas impossible de pardonner : c’est ce que la troisième partie s’efforcera de démontrer. En fait, il s’agira d’examiner comment la difficulté qui entoure l’acte même de pardonner n’élude pas la possibilité du pardon. Cela veut dire qu’il existe toujours une issue, un horizon ouvert à la possibilité de pardonner ; on peut juxtaposer un étage au « pardon difficile » : le pardon possible. Cette possibilité n’élude ni ne nie l’ampleur de la difficulté, mais témoigne d’une espérance, d’une confiance au dynamisme de tout homme, à sa capacité à changer. Cette ouverture devient une rupture avec la conception figée du monde et montre à quel point, avec le pardon, le monde continue à travers un travail d’enfantement 9 . Inscrire le pardon sur la voie de l’espérance, c’est le mettre en rapport avec la promesse en tant qu’acte qui lie deux protagonistes. Comme Ricœur, nous essayons de comprendre combien l’acte de lier est précédé par celui de délier, c’est-à-dire que le pardon entre dans une dynamique qui met en synergie la mémoire et la promesse ; si le pardon délie d’une faute passée, il lie aussi la personne à un nouvel horizon de vie. C’est cette promesse qui rend possible le vivre ensemble, dans la mesure où elle instaure une société réconciliée et apaisée, où il fait beau vivre. C’est ce que Domenico Jervolino affirme quand il écrit : « ce que Ricœur entrevoit n’est donc pas un devoir de taire le mal mais un parcours difficile à travers lequel le travail de mémoire et de deuil, guidé par l’esprit de pardon, nous conduit jusqu’au point où nous pouvons dire le mal sans colère, sur un mode apaisé » 10 . Mais si théoriquement une telle affirmation est possible, peut-on en dire autant de la réalité de la vie de tous les jours ? Les pages qui suivent ont mission d’élucider ce paradoxe.
1 P. RICŒUR, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Seuil, Paris 2000, p.593.
2 Cfr D. JERVOLINO, L’amore difficile, Edizioni Studium, Roma 1995.
3 O. ABEL, « Mal, responsabilité, pardon », dans Revue d’histoire et de Philosophie religieuse, Vol. 77, (1997/3), p.328. Cette même idée, l’auteur la développe avec beaucoup de pertinence, dans le contexte des relations internationales, dans son article « Pardon, histoire, oubli », dans La revue Internationale et Stratégique, 88 (hiver 2012), p.65. Mais il faut surtout remonter à son ouvrage Le pardon. Briser la dette et l’oubli , Editions Autrement, Paris 1991 pour trouver les bases d’une telle réflexion sur le pardon le lieu où la dette du passé et la parodie d’oubli sont reconnues et réparées en vue d’un nouvel horizon dont la promesse en est la préfiguration.
4 J. DERRIDA, « Le siècle et le pardon », dans Foi et savoir, Paris 2000, p.104.
5 P. RICŒUR, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Seuil, Paris 2000, p.593.
6 O. ABEL, art.cit. , p.62.
7 J. DERRIDA, Pardonner : l’impardonnable et l’imprescriptible, Galilée, Paris 2012, p.15-17.
8 P. RICŒUR, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Seuil, Paris 2000, p.595.
9 Cfr O. ABEL, « Pardon, histoire, oubli », art. cit., p.66.
10 D. JERVOLINO, Paul Ricœur. Une herméneutique de la condition humaine, éd. Ellipses, Paris 2002, p.67.
PREMIER CHAPITRE LE CHEMIN DU PARDON
I.1. DE LA CULPABILITÉ AU PARDON
De prime abord, il appert de comprendre que le pardon s’inscrit dans une dynamique qui part d’une faute commise, et qui appelle une réparation ou une absolution. C’est dans ce cadre que nous estimons qu’il est préférable de partir de la notion de la culpabilité comme point du départ du processus dont le pardon est le point culminant. En ce sens, l’on comprend mieux qu’il est indécent de parler du pardon sans avoir au préalable cette référence à une culpabilité dont il serait la réponse, car la faute en tant qu’elle est commise implique un coupable désigné, ou du moins soupçonné, ou même un anonyme à qui pourrait s’adresser le pardon. Ainsi, l’effort consiste à rendre compte de ce lien entre la culpabilité liée à la faute et le pardon comme acte réparateur de cette faute. La culpabilité est donc prise ici comme le point du départ d’un long processus qui mène au pardon, sans que ce lien soit absolu car le pardon peut aussi être refusé malgré la présence indubitable d’une culpabilité avouée.
En effet, il est nécessaire de reconnaître qu’il y a un mouvement qui part de la faute telle qu’elle est commise dans le passé jusqu’au pardon tel qu’il est demandé et/ou accordé dans le présent ; et ce mouvement n’est rien d’autre que « l’odyssée de l’esprit du pardon » dont parle Ricœur à la fois en termes de la « traversée des institutions » et « le relais de l’échange » 1 . Car il n’est pas possible de comprendre le concept de pardon sans avoir à l’esprit ce long processus dont il est l’émanation, même si l’on doit soigneusement éviter de tomber dans un lien de causalité nécessaire de type logique ou métaphysique. En ce sens, le pardon n’est pas d’emblée un point de départ à partir duquel on partirait pour bâtir un vivre ensemble pacifié, mais il est avant tout un point de rupture, mieux le paroxysme d’un processus complexe et irréversible dont la maîtrise est parfois très difficile. Cette irréversibilité permet de comprendre l’ampleur et la profondeur d’un pardon qui se révèle comme l’expression d’une volonté de rompre avec un passé lourd à porter, et de repartir sur des nouvelles bases. Sans la prise en compte de cette odyssée, il est difficile de mieux saisir la portée exceptionnelle du pardon.
Pour nous, l’objectif est de pénétrer la difficulté et la complexité de la question afin de comprendre combien le discours sur le pardon présuppose une faute qui est nécessairement liée à un coupable plus ou moins désigné. Pour ce faire, nous revisitons les différents niveaux de culpabilité et leurs conséquences sur le discours du pardon tel que le propose Paul Ricœur à la suite de Karl Jaspers dont il se fait le fidèle lecteur 2 . En effet, selon Ricœur, la dimension sociale du pardon suppose en soi une idée de la faute qui est liée à l’inculpation, dans la mesure où le pardon n’a de sens que pour un acte qui est répréhensible, un acte qui est susceptible d’une sanction, d’une punition. Car le propre du pardon c’est d’aller à la rencontre de la faute jugée comme infraction au regard des règles communes de la société. C’est en ce sens que, loin de cautionner l’impunité, le pardon s’adresse beaucoup plus au coupable qu’à l’acte lui-même jugé comme fautif, ou même impardonnable.
I.2. LES DIFFÉRENTES SORTES DE CULPABILITÉ
Il est intéressant de voir comment Paul Ricœur reprend à son compte les différents types de culpabilité proposés par Karl Jaspers. En effet, « Karl Jaspers distingue quatre sortes de culpabilité : la philosophie place en tête (…) la culpabilité criminelle : elle concerne les actes en violation de lois univoques ; l’instance compétente est le tribunal sur la scène du procès ; l’effet produit est le châtiment (…). La culpabilité politique encourue par le citoyen du fait de son appartenance au même corps politique que les criminels d’État, la culpabilité morale qui s’attache à tous les actes individuels susceptibles d’avoir contribué effectivement, d’une manière ou de l’autre, aux crimes d’État, enfin la culpabilité dite “métaphysique” qui est solidaire du fait d’être homme dans une tradition transhistorique du mal » 3 . Certes, il faut comprendre que c’est l’ampleur conceptuelle qui retient ici l’attention et aide à pousser plus loin la réflexion sur ce concept de culpabilité et son implication par rapport à un discours sur le pardon. Nous reprenons ici les grandes articulations de ce concept tel qu’il est déployé par Ricœur.
1.2.1. LA CULPABILITÉ CRIMINELLE ENTRE LA PRESCRIPTION ET L’IMPRESCRIPTIBILITÉ
La question de la culpabilité criminelle relève avant tout de la sphère juridique, et surtout du droit pénal qui propose des instruments juridiques en rapport avec des crimes et les peines encourues. Et si ces crimes sont de nature à dépasser la compétence des juridictions internes, on fait intervenir une juridiction internationale pour les juger et proposer une sanction qui soit proportionnelle à la gravité d’un tel acte odieux et inhumain, même si cette proportionnalité reste discutable pour bien des raisons. Cette juridiction internationale peut être de circonstance, comme on en a connu après la seconde guerre mondiale, avec le tribunal spécial de Nuremberg ou de Tokyo qui avaient une mission particulière de juger les criminels nazis ainsi que leurs alliés japonais, mais elle peut aussi être érigée de façon stable, notamment avec la Cour Pénale Internationale qui est l’émanation du traité de Rome et qui, depuis 1999, a son siège à la Haye. En plus, on trouve des tribunaux spéciaux comme celui pour la Sierra Leone, d’Arusha, etc. qui jugent les criminels de guerre et de génocide dans une juridiction bien déterminée. Mais au-delà de cet aspect purement juridique, l’existence même de ces juridictions de droit international suggère l’idée d’une escalade de la criminalité qui nous intéresse, dans la mesure où elle est mise en rapport avec la problématique du pardon. Et c’est à ce titre que se pose la question de la prescription et de l’imprescriptibilité de ces crimes.
En effet, comme on peut le constater, le XX e siècle a été le théâtre de deux grandes guerres mondiales qui ont dévoilé malheureusement à quel point la brutalité de l’homme pouvait atteindre des proportions inimaginables. C’est à cette occasion que le monde contemporain prend conscience du danger que court l’humanité devant la folie meurtrière de certaines catégories des personnes. On voit naître ainsi des expressions comme « crime contre l’humanité », « crimes de guerre » dont les Conventions de Genève (1949) s’empresseront d’en montrer la nuisance par rapport à la paix internationale en proposant le droit international humanitaire. Mais à ces crimes va s’ajouter le génocide qui a un caractère propre dans la mesure où il ne naît pas nécessairement d’une situation de guerre, mais relève d’une volonté manifeste d’extermination d’un groupe humain bien déterminé, ce qui pose en droit la question de la préméditation et de la planification du crime. Cette volonté manifeste d’exterminer, de massacrer est telle qu’il devient difficile de comprendre comment un être humain peut haïr jusqu’à ce point son semblable. Si le crime en général est injustifiable au regard de la loi naturelle, « Tu ne tueras point ! » que les penseurs comme Levinas et Ricœur en ont fait devise, il l’est davantage quand il est perpétré selon un programme bien planifié d’avance. Les cas de l’ex-Yougoslavie, de l’Arménie, et même du Rwanda restent dans toutes les mémoires.
C’est certes ce caractère excessivement agressif et brutal qui a suggéré l’érection de ces juridictions pénales d’exception pour y faire face. Ainsi, contrairement aux juridictions de droit pénal interne qui connaissent la prescription pour certains délits et crimes de droit commun, les juridictions de droit pénal international mettent en avant la notion de l’imprescriptibilité pour montrer la gravité de ces crimes qui ne sauraient bénéficier en aucun cas d’une extinction de la poursuite ou de la sanction. Et c’est justement à ce niveau que Ricœur trouve le point de rencontre avec le concept de pardon. Et pour y parvenir, il fait une longue analyse des concepts de prescription et d’imprescriptibilité tels qu’ils sont compris dans la pratique juridique aussi bien dans l’ordre interne que dans le droit pénal international. En ce sens, Ricœur précise que la prescription est notion qui existe en droit et elle est mise en rapport avec les délits et crimes dans leur relation à la temporalité pénale. Ainsi, en droit civil, la prescription peut revêtir deux formes : acquisitive et libératoire. Et Ricœur de préciser : « sous la première forme, elle statue que, passé un certain délai, une prétention à la propriété de choses ne peut être opposée à celui qui la détient de fait : elle devient ainsi un moyen d’acquérir de façon définitive la propriété d’une chose ; sous la deuxième forme, elle libère d’une obligation, d’une créance, en l’éteignant » 4 . Par ailleurs, la prescription est une disposition de droit pénal, dans la mesure où elle peut consister en une extinction de l’action en justice en interdisant par exemple au demandeur de saisir le tribunal au-delà d’un délai ; et même s’il saisit le tribunal, la prescription permet d’empêcher la continuation de poursuites pénales. En d’autres termes, en droit pénal, la notion de prescription se rapporte à deux idées essentielles, à savoir celle de l’acquisition d’un droit ou celle de l’extinction d’un droit ou d’une obligation liés à un bien ou à une procédure. Si le concept d’acquisition semble facile à comprendre, celui de l’extinction exige une explication supplémentaire. En effet, par extinction il faut comprendre avant tout une incapacité juridique de continuer une procédure au-delà d’un délai déterminé par le droit. Cela pose problème, pas du point de vue du droit, bien que la doctrine évolue en ce domaine aussi, mais du point de vue de la pensée, quant au fondement philosophique d’une telle pratique.
Le problème philosophique posé par cette disposition de la loi est celui de la temporalité et de son impact sur l’action juridique telle que le soulève Ricœur quand il affirme : « sous toutes ces formes, la prescription est une institution étonnante, qui s’autorise à grand-peine de l’effet présumé du temps sur les obligations supposées persister dans le temps (…). C’est de l’irréversibilité qu’il s’agit : c’est le refus, après un laps d’années défini arbitrairement, de reparcourir le temps en arrière jusqu’à l’acte et ses traces illégales ou irrégulières. Les traces ne sont pas effacées : c’est le chemin jusqu’à elles qui est interdit, ce que signifie le mot « extinction » appliqué aux créances et au droit de poursuite pénale » 5 .

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