Liberté, égalité, fraternité... Intégrité
109 pages
Français

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Liberté, égalité, fraternité... Intégrité , livre ebook

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Description

Depuis les années 1980, les valeurs de la Révolution française, conçues aux XVIIe et XVIIIe siècles, se sont lentement vidées de leur substance. Nos dirigeants actuels, nourris de slogans abstraits, ont peu à dire sur les buts d'une société à la fois plus fraternelle, égalitaire, libérale et intégratrice. Ce n'est pas une fatalité. Nous pourrions adopter enfin les valeurs de la République, rendre la vie plus vivable, par des politiques publiques au service d'une vie digne pour tous, ou avec l'extension à tous les résidents d'une citoyenneté active.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 26 juillet 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336848525
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre

Michel Juffé




Liberté, Égalité, Fraternité… Intégrité

Les valeurs ne s’usent que si l’on ne s’en sert pas
Copyright
Du même auteur
À corps perdu, L’accident du travail existe-t-il ?, Paris, Seuil, 1980.
Les fondements du lien social : Le justicier, le sage et l’ogre , Paris, PUF, 1995.
Pouvoirs et valeurs dans l’entreprise , Paris, ESKA, 1996.
Aux frontières du savoir , Paris, Presses des Ponts et Chaussées, 1997
La tragédie en héritage, de Freud à Sophocle , Paris, éd. Eshel, 1999.
L’art de communiquer, Médecine et hygiène , Genève, 2000, éd. Georg
Expériences de la perte (direction colloque Cerisy, août 2004), Paris, PUF, 2005.
Quelle croissance pour l’humanité ?, Paris, L’Harmattan, 2012.
Sigmund Freud ‒ Benedictus de Spinoza, Correspondance, 1676-1938 , Paris, Gallimard, 2016 (traduction : turc, grec, espagnol).
Café-Spinoza , Bordeaux, Le bord de l’eau, 2017.
Prévenir vaut mieux que guérir, La prévention précoce, à tous âges (ouvrage collectif), Paris, Économica, juin 2017.


© L’Harmattan, 2018
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-84852-5
SOMMAIRE
Introduction
I. La valeur, les valeurs, le besoin de valeurs
II. Les valeurs et leurs relations
II. 1. L’intégrité : continuité, persévérance, courage
II. 2. La fraternité : union, contact, sympathie, amitié
II. 3. L’égalité : équité, diversité, générosité
II. 4. La liberté : curiosité, entreprise, innovation, création
II. 5. La conciliation des valeurs et leur limitation mutuelle
L’hégémonie d’une valeur
Toutes les valeurs, des valeurs pour tous
III. Les valeurs et les institutions ; la valeur des institutions
III. 1. Le public, l’espace public et l’opinion publique : la publicité
III. 2. L’exercice de la citoyenneté
III. 3. L’éducation du peuple : instruire, former, enseigner, apprendre
III. 4. Rôle et organisation des pouvoirs publics
III. 5. Place et exercice de la justice
III. 6. Peuples, nations, communauté mondiale
IV. Les valeurs en pratique
La protection des patrimoines « naturels » et « culturels »
IV. 1. L’intégrité en pratique
IV.1.1. Le revenu minimum universel inconditionnel
IV.1.2. Un logement pour tous
IV.1.3. La sécurité et la sûreté publiques
IV.2. La fraternité en pratique
IV.2.1. L’accueil des immigrants et réfugiés, la protection des plus faibles
IV.2.2. La Sécurité sociale (secours mutuel), l’entraide locale, la solidarité, proche et lointaine
IV.2.3 La santé
IV.3. L’égalité en pratique
IV.3.1. L’emploi, le travail, les revenus
IV.3.2. La redistribution de ressources : la politique fiscale
IV.3.3. L’occupation de l’espace, l’aménagement des territoires, les communs
IV.3.4. La production et la consommation d’énergie
IV.4. La liberté en pratique
IV.4.1. Les transports et les télécommunications
IV.4.2. Les loisirs et les jeux
IV.4.3. L’entreprise : agriculture, industrie, services
IV.4.4. La recherche et l’innovation
Conclusion
ANNEXE I : L’enseignement du droit, l’éducation « morale » et la formation des citoyens
ANNEXE II : Programme du conseil national de la résistance (extraits)
Introduction
Lors d’événements qui secouent la Nation 1 , les « valeurs de la République » sont rituellement invoquées, comme une sorte de puissance tutélaire qu’il faudrait implorer. Dès que l’exaltation est retombée, ces valeurs retournent dans leur sanctuaire. Elles en ressortent à nouveau lors des élections présidentielles. Puis elles retournent, cette fois, au magasin des accessoires.
Pourtant, s’il est dit qu’il faut « revenir aux valeurs de la République », c’est à juste titre. Nous pourrions alors nous y tenir, et non nous en draper. À cet effet, elles méritent une réflexion approfondie et rénovée, et non des slogans qui ne font qu’engendrer des mesures cosmétiques, souvent inefficaces et parfois nuisibles à la santé de la Cité.
Je vais successivement me demander ce qu’est une « valeur », pourquoi nous y attachons autant d’importance, quelles sont les valeurs dont nous avons besoin, ce qu’elles signifient et impliquent, et comment nous pouvons les mettre en pratique, tout au moins dans une société qui se prétend démocratique et libérale (par opposition aux régimes totalitaires) et qui dispose d’un haut niveau technique, de grands avantages économiques et d’un système de protection sociale élevé bien qu’inéquitable.
Ce livre est le fruit des décennies passées dans la fonction publique, dont 33 ans dans l’enseignement supérieur, 24 ans au service de diverses administrations françaises et internationales et, surtout, 8 ans ‒ de 2003 à 2010 ‒ à un poste d’observation privilégié, en tant que conseiller du vice-président du conseil général des Ponts et Chaussées, devenu en 2008 conseil général de l’écologie et du développement durable (au sein d’un ministère qui change de nom très souvent, portant celui de « transition écologique » depuis juin 2017 ‒ le vidant ainsi de toute signification utile).
Il doit aussi beaucoup aux groupes de travail que j’ai animés dans le cadre de l’association française pour la prévention des catastrophes naturelles dont j’ai présidé le conseil scientifique entre 2013 et 2016, quelque peu au comité national de la biodiversité dont j’ai été membre de 2010 à 2015, et beaucoup au groupe de travail « autonome » que j’anime depuis début 2016 sur les problèmes de prévention en santé publique avec quelques collègues et amis 2 .
Je cite abondamment des sources accessibles en ligne, afin que le lecteur puisse sans trop d’effort se mettre au courant de l’actualité sur le sujet que je traite. J’ai également fait état de très nombreuses statistiques et autres références chiffrées, car elles aident à mesurer les dimensions des problèmes abordés, et notamment leurs proportions les unes par rapport aux autres. J’ai évité, autant que possible, de mentionner ou de citer des auteurs de références sur tel ou tel thème (liberté, égalité, citoyenneté, laïcité) car l’objet de ce livre est politique et non philosophique . C’est aussi pourquoi je n’ajoute aucune bibliographie en fin de livre. J’aimerais simplement conduire le lecteur à reconsidérer des évidences et des habitudes d’action (et de pensée) sous d’autres angles de vues et dans d’autres perspectives.
1 . Comme ceux qui ont abouti à la « mobilisation historique » du dimanche 11 janvier 2015 après l’assassinat d’une grande partie de l’équipe de rédaction de Charlie Hebdo ou l’hommage national rendu le 28 mars 2018 au lieutenant-colonel Beltrame, après son sacrifice en échange de la libération d’otages.
2 . Ponctué, en juin 2017, par un livre collectif Prévenir vaut mieux que guérir , par Marie-Odile Bertella-Geoffroy, Paul-Henri Bourrelier, Jean-Marie Fessler, Alain Grimfeld, Christian Huglo, Michel Juffé, Yves Lévi et Alain Simon. Éditions Économica.
I. La valeur, les valeurs, le besoin de valeurs
Le terme de valeur vient du latin valere : être fort, vigoureux, en bonne santé. Au Moyen Âge européen il s’agissait de bravoure, de vaillance à la guerre. Ce qui vaut (valoir) est ce qui a du mérite, ce qui a du prix (d’où la valeur marchande), ce qui est meilleur, doté de plus de qualités. En dérivent : la valeur-papier (le montant figurant sur un papier imprimé, un billet de banque), la valeur morale accordée à une personne estimable, honorable, courageuse. On parle aussi de valeur pour estimer toutes sortes de quantités ; les températures : les valeurs atteindront aujourd’hui tant (en degrés Celsius) ; la cotation des titres en bourse : les valeurs du CAC 40 sont en hausse ; la valeur ajoutée à chaque stade de la production d’un bien ou d’un service, et dont la somme nationale est nommée produit intérieur brut (PIB). La valeur marchande est devenue, pour beaucoup, l’étalon de toutes les autres valeurs, car tout peut y être comparé sans le moindre discernement : une œuvre d’art et tant de tonnes de pétrole, les 80 personnes les plus riches du monde et le reste de la population, des chèvres et des choux.
C’est un terme aux usages très variés, qui supposent tous le sens premier : la force, l’énergie. Une force qui n’est pas utilisée au hasard ou dans des « démonstrations de force ». Si nous parlons de « valeur » et si nous donnons une telle importance aux « valeurs de la République » ou aux « valeurs universelles », si nous cherchons à « valoriser le patrimoine naturel et culturel de l’humanité », et ainsi de suite, c’est afin de rendre l’humanité meilleure (il reste à voir en quel sens), de lui permettre de « persévérer dans son être », selon la formule de Spinoza : « chaque chose, autant qu’il est en son pouvoir, s’efforce de persévérer dans son être » 1 . La valeur, les valeurs sont les modalités de cet « effort », que Spinoza nomme aussi « appétit », « désir », « volonté », « impulsion ». Nous pouvons dire, en accord avec lui, que les valeurs sont l’accomplissement des désirs. Lorsqu’il s’agit des valeurs « fondamentales », il est question des désirs fondamentaux, de ceux qui visent à perfectionner l’humanité. On peut penser que ces valeurs nous sont octroyées ou dictées par des divinités, qu’elles font partie d’un « plan de la création » ou qu’elles sont « inscrites dans nos gènes ». Il me paraît plus vraisemblable qu’elles se sont forgées durant des dizaines de milliers d’années, et qu’elles ont été mises en œuvre bien avant qu’elles soient nommées et conceptualisées par les philosophes et les anthropologues. Elles sont fortement exprimées dans la devise romaine : « Que le salut du peuple soit la loi suprême ».
Je voudrais les présenter succinctement, en tant que diverses modalités de « l’effort pour persévérer dans son être », c’est-à-dire pour vivre, « croître et multiplier », se développer, durer, se perpétuer ‒ en toutes circonstances. Je le fais dans mes propres termes, que je n’ai pas inventés, mais qui ne sont pas la reproduction pure et simple de la devise républicaine française ‒ bien qu’il soit tentant de s’en inspirer et que la parenté avec elle puisse être montrée.
De plus, rares sont les pays qui s’inspirent de la devise du « pays des droits de l’homme », la plupart d’entre eux préférant y marquer leur propre histoire ou une indication locale 2 .
Ces valeurs, en tant que forces opposées à notre disparition ou à notre diminution 3 , servent à préserver l’intégrité d’une collectivité ‒ personnes, biens, institutions, milieux de vie ‒, c’est-à-dire son existence même. Je vais les présenter d’abord rapidement ‒ sous forme de tableau commenté ‒ en termes d’actions (comme unir), de fins (comme la fraternité) et de vertus (comme la sympathie), les actions mobilisant des vertus en vue de la réalisation de fins.
Ce sont autant d’actions, même si on peut en parler en termes de fins, de principes, de vertus ou toute autre catégorie, car ce ne sont ni des idéaux ni des fictions, ce que montre leur constante amélioration possible. En effet, plus l’humanité se connaît et connaît le monde dont elle fait partie, plus ses capacités d’agir augmentent. Ce sont ces actions que je vais expliciter, après ce tableau qui les résume en quelques traits :
Actions
Fins (principes)
Vertus (qualités)
Opposés
Établir
Maintenir Continuer
Intégrité
Pérennité Durabilité
Courage
Ténacité Tenue
Rupture
Dissolution Désagrégation
Unir, accorder Assembler
Fraternité
Paix
Amitié
Sympathie
Discorde
Guerre
Régler,
tempérer, justifier, ajuster
Équité
Égalité
Tempérance,
Mesure, Justice
Iniquité
Excès
Créer
Innover
Liberté
Curiosité
Imagination
Stérilité
Répétition
ÉTABLIR (instituer, constituer, maintenir, contenir, tenir bon)
Le maintien ou la continuité de toute collectivité à travers toutes les aventures qu’elle peut connaître, sa durabilité en dépit de conditions adverses et de circonstances fâcheuses. Une continuité qui se manifeste malgré les ruptures, les changements de régime, de mœurs, grâce au maintien de lois, de croyances, de rites, d’habitudes. Elle consiste à relier solidement le passé au futur, par toutes sortes d’établissements, de statuts, d’états. C’est pourquoi, par exemple, « faire du passé table rase » c’est croire, à tort, que la rupture avec un passé déplaisant consiste à le supprimer et non à le transformer. La continuité demande du courage, de la ténacité.
UNIR (assembler, lier, sympathiser, fraterniser, accorder)
L’union d’une collectivité (société, communauté, compagnie, congrégation, association, etc.), ‒ au-delà de simples regroupements occasionnels ou hasardeux ‒, autrement dit, une unité composée d’une multiplicité d’individus, de familles et de groupes sociaux plus ou moins disparates, de tous les âges, ayant des besoins et des envies diversifiés. La « guerre de tous contre tous » est réduite sinon annulée par le contact entre les divers membres d’une société, leur concorde et leur sympathie, voire leur fraternité prise au sens d’étroite parenté. Son défaut est la dissolution, au sens strict du terme : la séparation, voire l’atomisation, de ses composants.
MESURER (tempérer, ajuster, rendre justice, modérer, être équitable).
L’ égale considération ou dignité de toute personne au sein d’une collectivité, quelles que soient les particularités, permettant à chacun de trouver sa place, de respecter les lois, de se plier à l’ordre commun. Elle implique une similitude de traitement qui admet des différences de conditions, d’éducation, de richesse, etc. C’est notamment la même justice pour tous, l’équitable distribution des tâches et des avantages, l’égale valeur de tous dans l’exercice de la citoyenneté. Elle implique que les trop grands écarts dus à la fortune (dans tous les sens du terme) soient ramenés à de plus justes proportions, tout en admettant que tous n’ont pas les mêmes aspirations ou les mêmes expressions et réalisations de ces aspirations. Elle repose sur la mesure, dans tous les sens du terme : mesurer les choses, et si possible les quantifier ; avoir de la mesure, par opposition à la démesure (l’ hubris des Grecs).
CRÉER (imaginer, inventer, innover, projeter, anticiper).
L’ innovation pour la collectivité, qui consiste aussi bien à faire une place aux nouveaux venus (nouveau-nés, étrangers) qu’à créer et inventer en tous domaines : religieux, politique, juridique, scientifique, technique, économique, artistique, littéraire, etc. Elle est l’exploration continue des capacités du corps humain et des formes de relations qu’il peut établir avec le reste de la nature. L’invention permet l’adaptation à des situations inédites. Elle repose sur la liberté d’expression, de recherche, d’entreprise. Une liberté qui signifie la possibilité de choisir entre diverses situations, options, opinions, et enfin de créer de nouveaux choix, options, etc. C’est la dimension de l’exploration, des projets, de l’imagination créatrice, du rêve, de la prédiction (prophétie).
Pourquoi ces valeurs et non d’autres, aussi estimables ? Par exemple, le progrès, l’ordre, l’amour de la patrie, l’honneur, la démocratie, la paix, l’harmonie, la discipline, l’autonomie, la loyauté, l’humilité, l’ambition, la responsabilité ? Ou encore, à la suite de Platon : la vérité, la beauté, la bonté ? D’une part, les vertus (la loyauté, l’humilité, par exemple) servent la valeur et les valeurs ; d’autre part certaines qualités sont des moyens de la réalisation des valeurs (la démocratie, par exemple, est un moyen de réaliser l’équité et la continuité). Quoi qu’il en soit, la formulation des valeurs n’est pas d’une grande importance ; ce qui importe est d’identifier le mieux possible les actions (dynamiques sociales) qui favorisent la « persévérance dans son être » de l’ensemble de l’humanité 4 . Sur la base d’un postulat, qui constitue la « profession de foi » de l’humanisme : tout être humain « vaut » au titre de cette persévérance.
En effet, ces valeurs peuvent être dites entièrement et uniquement humanistes, dans la mesure où elles s’enracinent dans une histoire naturelle et une histoire humaine dont nous prenons peu à peu conscience. Plus nous acceptons cet enracinement naturel, moins nous avons besoin de nous réclamer de « vérités éternelles » qui nous viendraient d’une entité supérieure, fut-elle déguisée en Raison suprême. En effet, les valeurs qui viennent d’une révélation s’appliquent le plus souvent à des « élus » qui doivent remplir certaines conditions pour prétendre valoir ces valeurs.
En ce sens, ces valeurs peuvent être dites laïques, un mot qui marque un moment dans l’histoire de certaines parties de l’humanité : celui où le peuple (le commun, l’ordinaire = laicus ) n’est plus soumis aux ordres d’un clergé, quel qu’il soit. Une laïcité qui reste encore ‒ y compris dans les nations où le peuple est dit souverain ‒, un but à atteindre, car le clergé dont il s’agit n’est pas seulement celui des religions traditionnelles (christianisme, judaïsme, islam, bouddhisme), mais aussi celui des « élites » républicaines, investies d’une sacralité et d’un savoir (technique et administratif) qui les maintiennent au-dessus du peuple 5 . Reste le sens habituel, et réducteur, du terme laïcité, qui signifie que les « valeurs de la République » ne sont pas inféodées à une religion (même si dans des pays européens elles s’inscrivent dans un héritage chrétien), tout en étant compatibles avec diverses croyances religieuses (en récusant leurs excès et leur hégémonie), en les réduisant à des expressions privées et en admettant qu’elles peuvent être critiquées ‒ comme toute croyance ‒ au nom de la liberté de penser et d’exprimer ses pensées.
Elles sont à la fois durables, structurantes, et leur mise en action contingente, modifiable. Chacune d’entre elles est complexe, couvre un large spectre de conduites et ne se résout pas en noir en blanc, en biens et maux parfaitement distincts et opposés, connaît des degrés, et n’est pas exempte de tensions et de contradictions. C’est avec ces nuances et cette complexité qu’il faut les présenter et les expliquer, sous peine de les réduire à des slogans soit sans portée sociale et politique, soit porteurs d’illusions et d’erreurs, parfois fort néfastes.
1 . Éthique , partie III, proposition 6.
2 . En voici un échantillon : « Unité et droit et liberté » (Allemagne), « Dieu et mon droit » (Royaume-Uni), « La vérité prévaut » (République tchèque), « Dieu, l’honneur et la patrie » (Pologne), « Liberté, accord, bonté » (Ukraine), « Je maintiendrai » (Pays-Bas), « La liberté ou la mort » (Grèce, Uruguay, Cuba), « l’Irlande toujours » (Irlande), « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » (ex-URSS), « L’union fait la force » (Belgique, Bulgarie, Andorre, Angola), « La pioche dans une main, le fusil dans l’autre » (Albanie), « Nous voulons rester ce que nous sommes » (Luxembourg), « Unie dans la diversité » (Union européenne), « Que tombent les pluies » (Botswana), « Fraternité, justice, travail » (Bénin), « Union, discipline, travail » (Côte d’Ivoire), « Unité, travail, progrès » (Burundi, Congo), « Travail, justice, solidarité » (Guinée), « L’amour de la liberté nous a amené ici » (Libéria), « Amour, patrie, progrès » (Madagascar), « Dieu, la patrie, le roi » (Maroc), « Fraternité, Travail, Progrès » (Niger), « Liberté, Dignité, Justice, Ordre » (Tunisie), « Dans l’Union et la Liberté » (Argentine), « Ordre et progrès » (Brésil), « D’un océan à l’autre » (Canada), « Par la raison ou par la force » (Chili), « La Paix et le Bonheur, la Gloire et le Triomphe » (Équateur), « De plusieurs, Un » et « En Dieu nous avons foi » (États-Unis d’Amérique), « Libre et Heureux par l’Union » (Pérou), « Compter sur ses propres forces » (Chine), « Allah est grand. Il n’y a de dieu qu’Allah et Mohammed est son prophète » (Afghanistan), « La dévotion au bien de l’humanité » (Corée du Sud), « Un pays puissant et prospère » (Corée du Nord), « Seule la Vérité triomphe » (Inde), « Unité dans la diversité » (Afrique du Sud, Indonésie), « Dieu est grand » (Irak), « Indépendance, Liberté, République Islamique » (Iran), « Honneur, Sacrifice, Loyauté » (Liban), « L’unité est la force » (Malaisie), « Pour l’amour de Dieu, du peuple, de la nature et de pays » (Philippines), « Unité, liberté, socialisme » (Syrie), « Paix dans le pays, paix dans le monde » (Turquie), « Indépendance, liberté, bonheur » (Vietnam), « Toujours droit » (Nouvelle-Zélande), « Avance belle et juste Australie » (Australie).
3 . Tout ce qui suit est irréductible au credo d’une « modernité », constituée de la conjugaison de la « démocratie » et du « marché », une conception qui reste confinée à la seule dimension égalité/inégalité ou la rend hégémonique.
4 . Ainsi, le préambule de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne emploie en partie d’autres termes, mais il s’agit des mêmes valeurs : « Consciente de son patrimoine spirituel et moral, l’Union se fonde sur les valeurs indivisibles et universelles de dignité humaine, de liberté, d’égalité et de solidarité ; elle repose sur le principe de la démocratie et le principe de l’État de droit. » Sous le chapitre « dignité » elle parle d’intégrité et de dignité. Pour moi, la dignité est une composante de l’intégrité. La solidarité est une manière atténuée de parler de fraternité, dont on craint les connotations chrétiennes et communistes.
5 . On entend fréquemment, en France, des ministres, pourtant partisans de la laïcité, dire « j’ai décidé », « je ferai », etc., lorsqu’ils présentent le résultat de travaux collectifs émanant de « leurs » services et/ou de la société civile ou des projets de loi auxquels ils ne refusent pas de donner leur nom ! Pierre Bourdieu parlait de « noblesse d’État » ; il aurait pu dire : « clergé d’État ».
II. Les valeurs et leurs relations
II. 1. L’intégrité : continuité, persévérance, courage
La dignité et l’intégrité de toute personne sont l’aboutissement d’une idée très ancienne : le droit et le pouvoir d’un peuple, d’une nation à continuer à exister en mobilisant tous les moyens possibles pour ce faire.
Pendant très longtemps cette continuité s’est exercée par la sacralité accordée aux dirigeants politiques ou religieux.
La république romaine, durant plus de mille ans, reposa sur la sacralité de ses citoyens et d’une hiérarchie de dignitaires qui s’élevait du simple citoyen aux chevaliers (1 800 durant la République) et aux sénateurs (de 300 à 600). La devise de la République était Senatus Populusque Romanus (SPQR) : « le Sénat et le peuple romain ».
La Papauté ‒ elle-même reprenant l’ensemble de la législation romaine et la transformant en Droit Canon ‒ a servi de modèle aux souverains des divers pays d’Europe. La formule : « le roi est mort, vive le roi » exprime cette continuité sans rupture, grâce à laquelle l’église, l’empire ou le royaume conserve son intégrité, évite de se disloquer, d’être partagé en bandes rivales ou même entre une multiplicité d’héritiers 1 .
L’intégrité de la couronne s’est ensuite étendue à celle des citoyens, ceux-ci étant à leur tour sacralisés. Un sacre qui allait plus loin que celui des citoyens romains puisqu’il impliquait l’égalité de tous en droit, et moins loin puisqu’il n’impliquait qu’une participation minimale aux affaires publiques (impôts, conscription, vote).
Après la Seconde Guerre mondiale et ses atrocités, a pris forme l’idée que tout être humain doit conserver sa personnalité quoi qu’il advienne, même s’il perd sa nationalité, sa citoyenneté ou ses droits civiques. Par cela, en chacun, l’humanité est préservée dans son absolue continuité, que rien ne peut révoquer.
Le tribunal militaire international de Nuremberg, installé le 8 août 1945 et chargé de juger les conséquences du « plan de domination des nazis », a institué le crime contre l’humanité 2 , lequel s’est progressivement étendu à la destruction de la langue, de la culture, de la religion, du territoire et de tout autre bien essentiel d’une communauté humaine, quelle que soit son ampleur ou son statut juridique.
Peu après apparaissent, avec la Déclaration universelle des droits de l’homme (ONU, 1948), les notions de dignité et d’intégrité de la personne humaine. Sachant qu’il est question de personnes au pluriel, car d’une part il n’existe pas une personne « type », d’autre part la personnalité résulte d’un pacte social, lequel distingue un âge de majorité, des avantages accordés à des personnes fragiles, des statuts différents pour certaines populations.
La charte des droits fondamentaux (CDF) de l’Union européenne comporte un article 3 qui met en avant l’intégrité, et la centre sur l’intégrité corporelle et l’usage marchand du corps humain :
« Droit à l’intégrité de la personne
Toute personne a droit à son intégrité physique et mentale. Dans le cadre de la médecine et de la biologie, doivent notamment être respectés :
a) le consentement libre et éclairé de la personne concernée, selon les modalités définies par la loi ;
b) l’interdiction des pratiques eugéniques, notamment celles qui ont pour but la sélection des personnes ;
c) l’interdiction de faire du corps humain et de ses parties, en tant que tels, une source de profit ;
d) l’interdiction du clonage reproductif des êtres humains. »
Tentons d’élargir cette conception de l’intégrité, afin que le « droit à l’intégrité des personnes » devienne un principe fondamental. Ainsi, en maintenant la distinction entre physique et mental, nous pouvons préciser que :
• Toute personne a le droit que son corps ne soit pas manipulé sans son consentement, qu’il ne soit ni détérioré ni détruit par des techniques et pratiques de toutes sortes (trafic d’organes et mutilations, alimentation et médicaments malsains, pollutions diverses, abus d’usage du corps liés au sport, habitat insalubre), qu’il ne soit pas sexuellement violé et abusé, qu’il ne soit pas abîmé ou mutilé par des conditions de travail dangereuses, pénibles ou épuisantes ;
• Toute personne a le droit que son esprit demeure intact de toute pression (endoctrinement), libre de toute adhésion forcée (à un parti, une secte, un syndicat), protégé de toute violence symbolique (humiliation, harcèlement moral, chantage affectif). Cette intégrité spirituelle est fonction des croyances, du moment qu’elles sont acceptées et non imposées.
Il s’agit encore de l’intégrité du « ne pas faire », à laquelle il faut ajouter l’intégrité du « faire » : cultiver la mémoire, mettre en valeur les patrimoines, faire fructifier les héritages. Le « culte des ancêtres », qui commence par la préservation du corps des morts et l’institution de lieux qui leur sont réservés, en est le prototype. Il est présent, semble-t-il, dans toutes les cultures humaines. Laisser un cadavre sans sépulture ou violer une sépulture est considéré comme un crime dans toutes les sociétés 3 .
La protection de l’intégrité physique et mentale (ou pour mieux dire : corporelle et spirituelle) de toutes les personnes est constitutive de la possibilité même d’exercer tous les autres droits. Ceux énoncés dans le titre I (dignité) de la Charte en sont un aspect particulier : interdiction de la torture, de l’esclavage et du travail forcé (à quoi il faut ajouter le commerce sexuel des mineurs, non mentionné dans la Charte) ou en dérivent : la protection de la vie, de la liberté, de la dignité, de l’égalité en diverses circonstances de la vie sociale, de la protection de diverses catégories (travailleurs, femmes, enfants, personnes âgées, migrants, handicapés, minorités ethniques, religieuses et culturelles).
La perte d’intégrité est la dissolution, la corruption, dans tous les sens de ces termes. Une des plus nocives est celle des dirigeants politiques, car elle soumet l’intérêt général à des intérêts particuliers, utilise les biens publics à des fins personnelles, abuse de l’autorité et du pouvoir confiés par l’élection ou la nomination à des responsabilités publiques. Il en résulte un trouble de l’ordre public qui nuit à l’ensemble de la population. En effet, par cette conduite, des privilèges sont maintenus, des exactions sont couvertes, des délits et des crimes restent impunis, les services essentiels sont rendus de manière discriminatoire.
L’intégrité n’est pas un état stable mais une action continuelle de stabilisation afin que le corps social ou politique ne se détériore pas. C’est une question de vie ou de mort, et c’est pourquoi, quelles que soient les autres valeurs ou aspirations d’une société, l’intégrité est primordiale.
La continuité est mise en acte par les lois et les règlements, et par les divers projets votés ou décidés collectivement. La continuité n’est pas la rigidité ou l’inflexibilité, mais la tenue d’un cap permanent pour arriver à bon port, la certitude que toute action commencée est accomplie ou que si elle est reportée ou arrêtée c’est pour de solides raisons et non par fausse promesse, négligence ou faiblesse. Elle exige la tenue des habitants et citoyens et de leurs mandataires : fiabilité, honnêteté, dévouement, capacité à coopérer. Elle demande du courage, du cœur, de la fermeté d’âme. En effet, il s’agit de ne pas céder aux circonstances, de ne pas se laisser abattre par l’adversité, de ne pas être séduit par des facilités immédiates qui conduisent à des déconvenues prévisibles, de ne pas lâcher prise dans les passages dangereux.
Si je parle autant de cette valeur parce qu’elle est trop souvent sous-entendue, comme allant de soi, comme si la continuité se maintenait d’elle-même, alors qu’elle exige un effort constant et mobilise une grande partie des énergies d’une société.
En effet, les menaces de désintégration sont fréquentes, par l’addition ou la multiplication de forces de destruction : catastrophes dites « naturelles », « accidents » industriels, guerres et conflits interethniques, épidémies et pandémies, criminalité organisée et malveillance, abus de pouvoir de la puissance publique ou de groupes privés… Les humains vivent continuellement dans la crainte et dans l’espoir. L’inquiétude permanente est le lot commun, et cette inquiétude est ce qui nous pousse à agir, avec plus ou moins de discernement.
II. 2. La fraternité : union, contact, sympathie, amitié
Bien que certains aient fait de la « lutte » (des classes, des cultures, des sexes, des passions) le moteur de l’histoire, la « guerre de tous contre tous » n’a rien de « naturel » ou d’obligatoire. La « lutte pour l’existence » ne désigne pas que la lutte entre espèces, ou au sein d’une espèce, mais toute forme d’adversité : on lutte contre la sécheresse, le froid 4 Les relations de coopération ont une place primordiale dans l’évolution des vivants. Il n’existerait pas d’organismes comme les animaux ou les végétaux si des bactéries n’avaient pas commencé, il y a plus d’un milliard d’années, à s’incorporer les unes aux autres. C’est ce qu’on appelle la symbiose, une union dont la rupture entraîne la mort des partenaires. « À la vie, à la mort », formule qui signifie aussi bien une amitié indéfectible qu’un mariage réussi, est une formule probablement inventée par les bactéries.
Aucun être humain ne peut vivre dans l’isolement ; l’existence même de chaque individu dépend d’un ensemble de liens qu’il établit avec d’autres, directement ou non. Dès la conception de chacun de nous, ces liens commencent à se tisser, la mère et l’enfant formant une unité duelle, puisque chacun des deux agit sur l’autre, coopère avec l’autre et se protège de l’autre, de sorte que l’union ne soit ni une fusion ni une destruction. Toute l’existence humaine, à n’importe échelle, est faite d’unions partielles, de contacts qui mettent en commun des parties proches et éloignées.
Au sein de l’humanité, la multiplicité de ces contacts, les échanges et si possible l’amitié entre groupes sociaux, entre corporations, entre générations, entre peuples, entre communautés religieuses ou linguistiques, permettent aux uns et aux autres de s’enrichir mutuellement d’expériences, de points de vue sur le monde, d’objets utiles, de modes de gouvernement.
Par le contact mutuel, nous apprenons d’abord à nous rapprocher les uns des autres, à nous « toucher », nous « flairer », nous « sentir », nous « goûter », et ainsi à nous tolérer, c’est-à-dire à accepter nos similitudes et complémentarités, au-delà de nos craintes mutuelles, de la peur d’être blessé ou détruit par les autres. À partir de là nous pouvons nous estimer et nous aimer, de telle sorte que nos capacités de sentir et d’agir augmentent, parfois considérablement. La sympathie pour autrui ‒ humain ou non ‒ entraîne un désir de mieux le connaître, et par suite de faire connaissance avec des aspects de la vie qui nous étaient jusqu’alors inconnus ou mal connus.
Le terme de « fraternité » décrit ce mouvement vers autrui : recherche du contact, sympathie, camaraderie, amitié, symbiose, relation amoureuse, coopération culturelle ou professionnelle, association religieuse ou politique, etc. Peu importe le but, ici l’essentiel est dans le rapprochement, la proximité, notamment avec des êtres qui étaient auparavant de parfaits étrangers ( foreigners , outsiders , strangers ), le plus souvent voués à l’indifférence, au mépris ou à la haine.
Fraterniser, ce n’est pas seulement partager des moments de liesse après avoir vu son équipe gagner un match de football ou son parti politique emporter des élections, c’est surtout accomplir des gestes d’amitié, partager des ressources, faire face en commun à des dangers ou des revers de fortune, etc. C’est être en contact permanent et confiant, comme une cordée en montagne ou un équipage soudé sur un bateau face à la tempête.
La fraternité n’est guère l’objet de réflexions 5 , mais elle revient lorsque l’unité nationale est menacée ou lorsqu’on veut rassembler tout le peuple… en faveur d’un dirigeant politique 6 .
II. 3. L’égalité : équité, diversité, générosité
L’équité se présente souvent sous sa forme la plus simple : l’égalité. Celle-ci n’est pas une valeur nouvelle. On trouve sur d’anciennes stèles en Égypte pharaonique des mentions telles que : « Je vous ai créés tous égaux », supposée émaner du Créateur lui-même 7 . Les Grecs ont inventé l’isonomie, l’égalité devant la loi 8 . Avec le christianisme, une autre forme d’égalité est apparue, par subordination égale à Dieu et par égalité d’accès à la présence de son Fils 9 . L’islam proclame une égalité face à Dieu, celle des droits et des devoirs 10 .
L’égalité, depuis la seconde moitié du XX e siècle, peut être affirmée, a minima, de trois manières.
‒ L’égalité de tous les citoyens pour élire les dirigeants de la Cité et pour devenir eux-mêmes dirigeants ; en conséquence, égalité d’accès à « l’élite républicaine », en précisant que cet accès peut s’accomplir de diverses manières : les fonctions électives et l’administration publique (de l’État à la commune), la justice dans ses nombreuses modalités, la participation aux décisions publiques par le biais d’associations et de groupes d’opinions 11 ; il s’agit de l’égalité politique, propre aux régimes démocratiques, contrairement aux régimes autocratiques (un seul dirigeant, dynastique ou élu par une assemblée aristocratique) ou aristocratiques (une assemblée souveraine de nobles). Cette égalité politique n’est jamais complète, sauf à très petite échelle, car il est en pratique impossible que tous les citoyens participent continuellement à l’ensemble des décisions publiques et a fortiori à leur mise en œuvre. Néanmoins il est important de savoir que la citoyenneté n’exige aucune compétence, même si elle est conditionnelle : jouir de ses droits civiques, avoir l’âge requis.
‒ L’égalité de toute personne devant les lois et les règles de la vie commune ; en particulier égalité d’accès au droit et à la justice ; à commencer par la connaissance du droit, puis par l’accès aux juridictions, la capacité à y défendre ses intérêts ou son intégrité, la proportionnalité des peines et des réparations ; il s’agit de l’égalité juridique (mais aussi éthique). Personne ne peut se soustraire à la loi commune, pas plus les dirigeants politiques que les personnes les plus fortunées ou nanties d’une forte notoriété ou jouissant d’un statut d’exception à un titre ou à un autre. Ceci va à l’encontre de systèmes juridiques et judiciaires où selon le rang, l’ordre ou la classe, on n’obéit pas aux mêmes lois, ou si c’est le cas, on n’est pas appelé devant les mêmes tribunaux. Depuis la Révolution française, en théorie, les mandataires du peuple sont tenus de lui rendre des comptes sans réserve.
‒ L’égalité de toute personne pour la capacité à créer, répartir et utiliser des biens et services, essentiels d’abord mais aussi tout simplement désirables, dans divers domaines de la vie sociale. En fait partie « l’égalité des chances », qui met chacun en position de pouvoir produire et consommer ces biens et services. Il s’agit d’égalité dite sociale et économique. Il est question d’agir en sorte que les biens et les services, en d’autres termes les richesses, soient également répartis, soit entre tous les citoyens soit dans l’ensemble de la population. « Également » peut vouloir dire à l’identique, mais ce sera toujours nuancé selon les besoins : un bébé, un adolescent, un adulte et un vieillard n’ont pas les mêmes besoins. Selon les métiers exercés, les conditions climatiques, les modes de vies, la taille et la composition d’une famille, etc. les biens et services nécessaires ne sont pas les mêmes. L’égalité signifie alors la juste répartition des biens 12 . L’égalité ainsi conçue reste minimale, car elle demeure compatible avec de très grands écarts de fortune 13 , de conditions de vie, de niveau d’éducation, d’accès aux biens culturels, d’exercice effectif de la citoyenneté. On peut penser que viser seulement le minimum ne permettra même pas d’atteindre celui-ci ; et c’est bien le cas.
Si l’on admet que l’équité va au-delà de l’égalité, les critères de ce qui donne valeur aux personnes (groupes, peuples, nations…) sont à différencier : la richesse ne tient pas qu’aux revenus (même si ceux-ci sont une marque de reconnaissance d’autres formes de valeur) mais à tout ce qui peut enrichir la vie des personnes. Ainsi l’égalité devient-elle égalité de la valeur des diverses sortes d’activités, à l’opposé d’une égalité/inégalité uniformisante puisque reposant sur une seule échelle de valeurs : aujourd’hui en Occident l’argent, durant le Moyen Âge chrétien la prouesse militaire, dans certains pays le nombre d’enfants vivants. Tout ce qui facilité l’adaptabilité des humains, en vue d’une meilleure persévérance dans leur être, peut également être considéré comme une « valeur ajoutée » par ceux qui y contribuent. Plusieurs activités, emplois, biens, services, cultures… valent et se valent ‒ même s’il n’existe aucune échelle commune de « valeur » ‒ et leur réduction est un déni d’équité.
II. 4. La liberté : curiosité, entreprise, innovation, création
Chez les Latins, la curiosité était aussi bien le soin (le contraire de la négligence) que le désir de savoir. Est curieux ce qui est original ou bizarre, ce qui capte l’attention par sa nouveauté.
Le motif d’un tel désir est toujours celui de la persévérance : il s’agit de régénérer le corps social, par adaptations plus ou moins fréquentes, par productions et échanges en tous genres, par exploration de voies nouvelles, par imagination de tout ce qui peut accroître les capacités techniques. L’imagination lie de passé et l’avenir.
La liberté au sens premier, c’est ne pas être entravé, esclave, serf, prisonnier ou assujetti de mille autres manières. Cette liberté « fondamentale » ressort en fait de l’intégrité.
En effet, dans la mesure où j’appartiens à quelqu’un d’autre, je ne suis pas une personne, je ne jouis pas de l’intégrité de mes capacités d’être humain. Si je suis retenu de force, par un chantage ou par n’importe quel type de pression à laquelle il ne m’est pas possible de m’opposer, je ne suis pas libre.
Être libre, c’est aussi pouvoir choisir entre plusieurs possibilités ‒ ne serait-ce que de dire « oui » ou « non » ‒, s’engager dans diverses voies, ne pas se voir imposer une manière de penser ou de vivre de manière arbitraire,
C’est surtout pouvoir créer, innover, entreprendre. Selon Friedrich Hayek 14 , un des théoriciens du libéralisme, être libre c’est agir selon ses propres idées et projets, sans coercition exercée par autrui, sans être l’instrument de quelqu’un d’autre. Comme l’esprit ne peut prévoir son propre progrès, il faut laisser chaque individu libre de suivre son chemin, car toute planification sociale du progrès est un contresens : on ne sait pas d’avance qui sera ou non créateur. La place laissée à l’imprévu est l’essentiel de la liberté. Il s’ensuit que : « La liberté est d’abord celle d’entreprendre ». L’entreprise n’est pas que la manufacture d’objets : la recherche scientifique, l’invention technique, la création littéraire et artistique, la réflexion philosophique sont des entreprises, en ce sens qu’elles explorent de nouvelles voies.
Être libre c’est enfin, au plus haut degré, connaître l’essence des choses, l’enchaînement des relations de cause à effet, c’est-à-dire se libérer des illusions liées aux craintes et aux espoirs, s’affranchir des idées et croyances reçues. C’est en ce sens que l’on peut faire grand cas de la liberté de penser, c’est-à-dire d’exprimer ses idées sans subir la moindre censure, de la part des dirigeants politiques et religieux ou de celle du groupe social auquel on n’est pas tenu d’« appartenir ». C’est ce que s’employa à démontrer, il y a plus de trois siècles, Benedict Spinoza, dans un pays, les Pays-Bas, où régna un temps cette liberté 15 . Il précisait que cela ne dispensait d’obéir aux lois et visait plus à éclairer les fondements des croyances religieuses qu’à les saper.
II. 5. La conciliation des valeurs et leur limitation mutuelle
Le choix des valeurs exposées ci-dessus n’est pas arbitraire, mais rien n’assure qu’il est universel. Même s’il me semble ancré dans les conduites de survie et de « persévérance dans l’être » qui ne sont pas l’exclusive de l’humanité, il suppose un large accord sur la valeur de la vie dite « terrestre ». Un tel accord est sans doute commun à tous les humains, même s’ils divergent sur une éventuelle vie après la mort ou une éventuelle réincarnation en d’autres formes de vie ou encore en la plus ou moins grande communauté entre humains et autres vivants, voire entre humains et esprits désincarnés. Il me semble que ‒ quelles que soient les réponses apportées à ces questions métaphysiques ‒ tous les humains se confrontent aux mêmes problèmes : rester en vie, avoir une descendance, jouir d’un minimum d’espace vital et de biens propres pour l’habiter, faire connaissance avec le monde qui les entoure, nouer des alliances entre eux, se protéger contre l’adversité et le malheur.
L’énoncé de ces désirs et attentes, les conduites engendrées pour les réaliser varient avec le temps et selon les lieux, au point parfois que leurs manifestations paraissent incompatibles ou même seraient la preuve d’immenses écarts entre diverses parties de l’humanité 16 . Et pourtant, les diverses cultures n’ont jamais cessé de se rencontrer, de s’emprunter mutuellement ‒ de gré ou de force ‒ de se comparer et de rivaliser, même en parlant des langues très éloignées, en pratiquant des modes de vie fort variés (habitat, parures, nourritures) et en ayant des systèmes de croyance apparemment fort disjoints. Et en effet, des incompréhensions et des conflits peuvent naître du « choc des cultures », mais aussi une fécondation mutuelle, des synthèses inédites, etc. Les mésententes et les conflits me paraissent, du moins en grande partie, découler bien plus du « choc des valeurs » au sein d’une culture, c’est-à-dire d’une même population, choc d’autant plus violent et destructeur qu’une des valeurs prétend imposer son hégémonie aux autres.
L’hégémonie d’une valeur
Chacune des valeurs présentées ci-dessus, prise exclusivement, conduit à des aberrations et des absurdités, voire des catastrophes et des crimes. Ce sont autant de formes de totalitarisme , puisque dans chaque cas la partie est prise pour le tout. Ce n’est pas le lieu d’approfondir le pourquoi de cette totalisation indue, mais on peut penser qu’elle est liée à des désirs de toute-puissance : en effet, si la « partie », celle qu’on veut posséder ou qu’on prétend maîtriser, était vraiment « le tout », on pourrait espérer arriver à une perfection supra naturelle, à une pureté, une intensité, une unité… qui n’existe jamais dans la réalité.
On peut également tenter de qualifier chaque forme de toute-puissance en lien avec une valeur : avec l’intégrisme on vise l’absolue continuité, et par suite à s’affranchir du temps, à atteindre une sorte d’éternité et/ou d’immortalité ; avec le corporatisme, on cherche l’union parfaite, qui est aussi isolement complet (puisque tout est inclus), et possession totale ; avec l’égalitarisme, on cherche l’uniformité, de telle sorte que le dissemblable est voué à la disparition ; avec le libéralisme, on rêve de créer ou de détruire le monde ex nihilo , donc de le fabriquer à sa façon.
L’intégrisme
Le maintien de l’intégrité, à lui seul, n’est pas sans danger. Il peut devenir confiance aveugle, loyauté à toute épreuve, primauté absolue de l’obéissance à la loi sur toute autre considération. Il s’agit alors d’« absolutisme », par lequel un seul (individu, groupe, caste) impose sa loi. On peut évoquer les entreprises paternalistes du XIX e siècle, telles que les Houillères, où toute la population appartenait, « du berceau au tombeau », à la compagnie minière et vivait dans une cité entièrement close 17 . Freud a parlé du père de la horde primitive comme d’un être terrifiant ; même s’il ne s’agit que d’un mythe, celui-ci présente la tendance qui mène du désir d’intégrité à l’intégrisme, par peur de toute faille, de toute déviation possible.
Prétendre qu’une autorité supérieure à l’humanité s’impose à elle sans discussion est le moyen d’assurer une conformité des conduites en vue du maintien en l’état ou de l’instauration d’un type de société. Au besoin ‒ et en récusant toute théocratie ‒ le peuple doit établir un souverain, qui peut être un monarque, un ordre aristocratique ou une assemblée démocratique. Toute autre considération est subordonnée à cet exercice sans partage et irrécusable de la souveraineté 18 .
Le corporatisme
Le désir d’union sans faille, de former « un seul peuple, un seul État, un seul chef », d’établir une unité qui ne supporte pas la diversité, conduit au corporatisme (communautarisme, nationalisme, « esprit » d’entreprise, appartenance à un corps d’élite, civil ou militaire, ou à une société secrète, une « fraternité » initiatique). Les membres du corps élu (l’élite) se mettent à part, obtiennent des privilèges, se protègent de toute intrusion externe, et se dispensent des lois communes. La corporation peut se prétendre égalitaire et libertaire, pourtant elle ne subsiste que par une forte hiérarchie des dignités et des honneurs.
Les exemples d’État corporatistes et d’associations criminelles abondent, car le corollaire de la création de l’élite est la soumission des autres parties du peuple ou le statut de non-citoyens, de non-personnes ou d’êtres inférieurs qui leur est octroyé. Ce peut être aussi, et c’est plus souvent encore, le conflit entre sociétés de toutes sortes : « nous » et « eux » sont des ennemis irréconciliables, soit parce que chacun estime avoir subi de graves torts de la part d’« eux », soit parce qu’« eux » sont des êtres à peine humains, voire totalement inhumains même s’ils ont une apparence humaine.
Si plusieurs corporatismes entrent en concurrence sans que l’un d’eux puisse l’emporter durablement, la collectivité entre dans une profonde scission ou un état de guerre civile.
L’égalitarisme
L’égalité seule conduit à l’égalitarisme, qui tend à l’uniformité des pensées et des conduites, à l’imitation généralisée, à l’inhibition de l’originalité, à la peur de différer des autres, à l’alignement sur des conduites stéréotypées : comment se tenir en société, comment élever ses enfants, comment pratiquer sa religion.
Jean-Jacques Rousseau est le « représentant attitré » de la pensée égalitaire. Pour lui le contrat social est d’une parfaite justice, au sens où tout tombe juste, qu’il n’y a aucun reste. Il ne subsiste aucune différence entre les membres de la société et le tout qu’elle forme ; c’est ce qu’il nomme la volonté générale. Par la construction et l’exercice de celle-ci tous les citoyens sont égaux, car également dépossédés de leurs droits propres, de leurs particularités, qu’il s’agisse de servitudes ou de privilèges. La formation du citoyen, qu’il décrit dans l’Émile, consiste à ramener les désirs à la raison, et à rendre tout enfant « raisonnable », c’est-à-dire résigné, tempéré, respectueux de la loi. La société est une horloge, soumise à la raison. Celle-ci ‒ au sens précis de ratio : rapport arithmétique ou géométrique ‒ doit mener le monde et elle est également donnée à chaque homme.
L’égalitarisme perd la complexité et la diversité des situations humaines, en ramenant tout à un gabarit unique. Comme le dit Michaël Walzer 19 il n’est pas possible de ramener l’égalité à une seule dimension de la vie sociale, celle-ci n’est pas souvent chiffrable, et il est dangereux de vouloir tout coordonner, voire harmoniser, car c’est le plus souvent au prix de la domination d’un parti pris, d’une idéologie, d’un dogme ou même d’une lubie, alors qu’il est souhaitable de viser la compatibilité, la convergence, et surtout la tolérance, le respect mutuel.
Le libéralisme
La liberté conduit au libéralisme, qui ne veut d’aucun obstacle, aucune restriction, l’intégrité des uns se constituant sur la désintégration des autres, la concurrence effrénée n’autorisant aucune fraternité mais des alliances volatiles et éminemment réversibles, la recherche de l’excellence faisant de l’égalité un obstacle au progrès.
Selon Hayek, la seule égalité acceptable est celle devant la loi, et non celle d’un « schéma préconçu de distribution » 20 . Quant à la fraternité, elle est superflue : le fait d’appartenir à une communauté ne donne aucun droit à une portion de la richesse de cette communauté. De ce fait l’éducation commune doit être minimale : tout enfant doit apprendre à lire. Au-delà de ce minimum, il est inutile et même nuisible de chercher à égaliser les chances d’accès à l’enseignement supérieur, car on ne fait qu’engendrer des frustrations en laissant croire à tous qu’ils peuvent y parvenir. La seule chose importante est de permettre la plus grande diversité possible du développement humain.
Les libéraux sont d’abord des technolâtres et ensuite seulement des admirateurs du « marché » ou de la « finance », en tant que ceux-ci favorisent les échanges et les investissements nécessaires au progrès technique. La société est une machine adaptative, prête à faire face à toute éventualité. Il faut être inventif et ingénieux, comme des pionniers dans un monde inconnu. D’où l’accent sur l’intelligence, le savoir, l’apprentissage, l’engouement pour l’information et la communication, les exploits informatiques, ce qui se traduit de nos jours, notamment, par la flambée des neurosciences, l’utilisation intensive des médias audiovisuels et l’Internet 21 . Ceci a un revers : l’abandon en cours de route de ceux qui ne sont pas compétitifs et bien portants.
Toutes les valeurs, des valeurs pour tous
Nos sociétés sont confrontées à un problème qui fut sans doute présent dans les sociétés les plus « simples » ‒ c’est-à-dire de taille réduite et aux moyens de survie limités ‒ et que nous retrouvons à présent à l’échelle mondiale : la « mise en valeur » des valeurs par tous et pour tous.
C’est en ce sens que la démocratie étendue à presque tous les habitants d’une contrée et que la « polyarchie » (la multiplication des sources d’autorité, par opposition à la monarchie et à l’oligarchie) sont un défi inédit à une telle échelle : tout le monde aspire à jouir de la fraternité, de l’intégrité, de l’égalité et de la liberté ‒ alors que dans les systèmes sociaux fortement hiérarchisés et au pouvoir très concentré (autocratie, aristocratie), les diverses valeurs étaient à la charge de corps spécialisés : prêtres, princes, guerriers, agriculteurs, artisans, commerçants… l’ensemble formant des castes ou des ordres, parfois héréditaires. À présent ‒ dans certains pays ‒ n’importe qui est potentiellement apte à occuper n’importe quelle fonction, tout un chacun peut se réclamer des mêmes droits et être tenu aux mêmes devoirs, sans pour autant qu’il y ait une grande homogénéité puisque les sociétés sont hautement diversifiées.
La tâche consistant à mettre en œuvre toutes les valeurs et à les pratiquer pour tous et par tous paraît irréaliste, car il ne s’agit pas d’établir un équilibre des forces entre quatre tendances ‒ ou de dimensions dans un espace à quatre dimensions. En d’autres termes, on ne peut dire : « il faut telle dose de liberté, telle dose de fraternité, etc. ». Ces valeurs sont incommensurables, même si elles se combinent entre elles, d’une manière qu’il ne sert à rien de schématiser.
Si nous n’acceptons pas le « chaos » (tout se fait par hasard, chacun pour soi) ou le « despotisme éclairé », il nous reste à prendre parti pour une organisation des valeurs fondée sur des considérations philosophiques et juridiques dont l’absence d’arbitraire ne peut être garantie.
De mon point de vue, la question de « vie ou mort » ou d’existence vient en premier, car ne pas exister c’est aussi ne pas se lier à d’autres, ne pas rendre justice, ne pas créer. C’est ce que traite l’intégrité, en tant que valeur. Est intègre, pour commencer, ce qui s’oppose à la désintégration, à la décomposition, bref à la mort. C’est l’effort permanent que consentent les êtres vivants pour « persévérer dans leur être », leur désir fondamental. L’intégrité n’est pas une « valeur suprême », mais une valeur génératrice des autres ; en retour elle ne s’exerce que si les autres sont aussi mises en pratique. Nous pourrions d’ailleurs dire que l’intégrité en tant que principe s’est historiquement construite à partir des autres principes/valeurs ‒ liberté, égalité, fraternité ou d’autres ‒, et en résulte comme une conscience tardive de la spécificité d’une humanité enfin déprise de toute révélation surnaturelle.
L’intégrité consiste à pouvoir disposer des capacités nécessaires ou utiles dans un milieu donné, au sein d’une société donnée et non de disposer de toutes les capacités humaines, en tous lieux et en tout temps. Les capacités d’un Inuit ne sont pas utiles à un habitant de la forêt tropicale et inversement ; celles d’un marin ne sont pas celles d’un agriculteur. Ainsi, elle n’est pas fixe, car même si certaines capacités sont sans doute transhistoriques (se lier aux autres, se protéger, se doter d’outils et de concepts) d’autres évoluent selon les conditions de vie géo climatiques, culturelles, politiques, religieuses, professionnelles, etc. Mais il existe des capacités qui nous permettent d’être humains parmi les humains : elles sont le bien commun de l’humanité. En être privé est une atteinte à l’intégrité de l’« être humain ».
Cela n’établit pas une hiérarchie entre les quatre valeurs que j’ai décrites, car, en pratique et selon les domaines, l’une ou l’autre est directrice pour les autres ou bien elles sont indissociables, comme, par exemple, lorsqu’il est question d’éduquer, de protéger les milieux naturels ou de répondre aux « besoins essentiels » des humains.
Le véritable problème est pourtant de leur donner corps. Pour cela, il est question d’organisation des sociétés, de leur gouvernement ou orientation, des diverses actions publiques qui tendent à permettre une existence intégrale, une vie digne de ce nom, une vie humaine plus saine et plus heureuse. Autrement dit, il est question de les mettre en pratique et de se donner les conditions de cette mise en pratique.
C’est la poule et l’œuf : s’il n’existe pas des institutions qui facilitent la réalisation des valeurs, cette réalisation restera soumise à des bonnes volontés désordonnées ; si le désir de mise en œuvre des valeurs n’est pas déjà acquis, les institutions ne serviront à rien. Que ce désir soit « natif » dans l’ensemble du peuple ou qu’il « constitue » ce peuple est aussi une question sans réponse.
Je vais donc parler successivement des institutions et des actions qui se déroulent dans le cadre de ces institutions, sachant qu’instituer est déjà agir et que cet ordre est celui de l’exposition et non de la réalisation, où l’un ne va pas sans l’autre 22 .
Je sais que mes propositions ont un caractère utopique , car les valeurs ne s’accordent pas a priori ou par simple construction philosophique ou juridique. Sous prétexte ‒ ou même en toute naïveté ‒ de mettre en avant une valeur, la liberté par exemple, on va estimer que rien ne doit l’entraver, comme le dit Hayek, et traiter les autres valeurs comme des appendices, du superflu, voire un obstacle à cette liberté. Mais à un niveau plus subtil et plus complexe, il n’est pas facile de concilier continuité (stabilité, tenue) et créativité (inventions et découvertes), car la création menace toujours l’ordre établi, du simple fait qu’elle introduit de l’inconnu dans le connu et « trahit » par sa dynamique propre les dogmes et habitudes en tout genre. Je fais donc comme si … elles peuvent être harmonisées.
1 . Héritage de cette précaution : en cas d’empêchement du président de la République, le président du Sénat prend sa place, ou, à défaut, collégialement le gouvernement ‒ à titre intérimaire.
2 . Ainsi défini : « l’assassinat, l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation et tout acte inhumain commis contre toutes les populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux, lorsque ces actes ou persécutions, qu’ils aient constitué ou non une violation du droit interne du pays où ils ont été perpétrés, ont été commis à la suite de tout crime entrant dans la compétence du tribunal ou en liaison avec ce crime. »
3 . Ce fut un des crimes contre l’humanité commis par les Nazis, qui firent disparaître jusqu’aux traces des personnes tuées par balles ou brûlées dans les fours. Le respect dû aux morts n’est malheureusement pas toujours compris, comme ce fut le cas lors de l’empalement d’un cadavre dans le cimetière juif de Carpentras en 1990. Si le président de la République en personne participa au défilé d’indignation qui suivit, les coupables ‒ identifiés ‒ furent punis pour le délit de violation de sépulture, alors qu’il s’agissait d’un véritable crime. Aucune loi ne fut proposée à la suite de cet événement, malgré des appels en ce sens.
4 . Dans le chapitre 3 de L’origine des espèces , Darwin explique ce point de vue.
5 . Les rares « essais » à ce sujet sont de faible intérêt. Seuls quelques historiens en ont rendu compte, en tant qu’idéal et principe révolutionnaire, tel qu’il a surgi entre 1789 et 1793, puis à partir des années 1840, pour culminer dans son inscription comme un des trois termes de la devise de la République : « Liberté, Égalité, Fraternité » en 1848.

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